Bienheureux Alain de la Roche (v. 1428-1475)

Le bienheureux Alain de la Roche (Alanus de Rupe, v. 1428-1475), frère dominicain breton, est l'apôtre du Rosaire : il restaure le Psautier de la Vierge, fixe sa forme en cent cinquante Ave et quinze mystères, et fonde à Douai en 1470 la première grande confrérie du Rosaire. Mystique aux nombreuses visions, il est aussi la source de la tradition attribuant le Rosaire à saint Dominique — que l'histoire discute. « Bienheureux » par acclamation, jamais formellement béatifié par Rome, il meurt à Zwolle en 1475.

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Alain de la Roche — en latin Alanus de Rupe, né vers 1428 en Bretagne, mort le 8 septembre 1475 à Zwolle, aux Pays-Bas — est un frère dominicain, prédicateur et mystique, universellement retenu comme l'apôtre du Rosaire. C'est lui qui, dans le dernier tiers du XVᵉ siècle, arrache à l'oubli une dévotion mariale que l'on croyait éteinte, lui donne sa forme durable et l'organise en un vaste réseau de confréries qui, en une génération, couvriront l'Europe.[1][2][3]

Sa vie tient dans une seule passion : faire réciter à toute la chrétienté le Psautier de la Vierge — cent cinquante Ave Maria comme les cent cinquante psaumes de David, distribués en dizaines et médités à la lumière des mystères du Christ.[4][5] Autour de cette prière, Alain déploie une prédication infatigable à travers la France du Nord, la Flandre, les Pays-Bas et l'Empire, et bâtit la première grande confrérie du Rosaire, à Douai, en 1470.[6][7]

Mais Alain de la Roche est aussi une figure paradoxale, que l'encyclopédie catholique doit présenter avec autant de ferveur que de rigueur. Grand mystique, il rapporte des visions de la Vierge et de saint Dominique ; c'est par lui que passe la tradition selon laquelle le Rosaire aurait été donné par Marie à saint Dominique lui-même.[8][9] Or ces récits, écrits deux siècles et demi après Dominique, ne sont pas confirmés par les documents antérieurs, et les historiens — jusque chez les dominicains — en discutent la valeur.[10][11] L'article qui suit tient les deux bouts : la sainteté réelle et l'immense fécondité spirituelle de l'homme d'une part ; l'exactitude historique et les nuances du discernement ecclésial d'autre part.

Un Breton dans l'Ordre des Prêcheurs

Une naissance bretonne (vers 1428)

Les origines d'Alain sont mal fixées : c'est le lot des hommes qui ont fui la gloire. On le dit tantôt allemand, tantôt belge, mais son disciple Cornelius de Sneek affirme qu'il naquit en Bretagne, vers 1428.[12][13] La tradition bretonne le fait naître dans la région de Dinan, du côté de Plouër-sur-Rance, sur les rives de la Rance, dans le diocèse de Saint-Malo.[14][15] Aucun acte de baptême ne subsiste : on ne connaît de lui, au fond, que ce qui a servi Dieu.[16]

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Cette incertitude n'est pas un défaut de l'article : elle est un trait du personnage. Comme beaucoup de contemplatifs, Alain n'a laissé de traces nettes qu'à partir du moment où il a commencé à prêcher publiquement et à écrire. Sa vie cachée précède de loin sa vie connue.

L'habit dominicain à Dinan

Jeune, Alain prend l'habit blanc et noir des frères prêcheurs, au couvent dominicain de Dinan, dans le duché de Bretagne.[17] Il entre ainsi dans un ordre voué par saint Dominique à la prédication savante et à la contemplation — l'ordre décrit dans notre article ordre-des-dominicains. Ce n'est pas un détail : Alain se pense toute sa vie comme un fils de Dominique, chargé de raviver une dévotion qu'il attribue au fondateur lui-même.

Comme beaucoup de réformateurs de son siècle, il appartient au courant de l'Observance, l'aile réformée des dominicains qui, contre le relâchement, veut restaurer la pauvreté effective, la vie commune et la prière. C'est de ce milieu réformateur, ardent et austère, que sort l'apôtre du Rosaire.[18]

Paris, Lille, Douai, Gand, Rostock : une chaire itinérante

De 1459 à sa mort, en 1475, Alain enseigne presque sans interruption : d'abord au grand couvent parisien de Saint-Jacques, rue Saint-Jacques — le fameux couvent des « Jacobins » qui a donné son nom aux dominicains de France — puis à Lille, à Douai, à Gand et enfin à Rostock, dans l'Empire.[19][20] Il y professe la philosophie et la théologie, et s'y distingue assez pour être promu, vers 1471-1473, maître en sacrée théologie.[21][22]

Fait révélateur, sa dissertation doctorale porte sur la dignité de l'Ave Maria.[23] Le futur apôtre du Rosaire a donc placé, dès le sommet de sa carrière universitaire, la salutation angélique au cœur de sa réflexion. Chez lui, la théologie mariale n'est pas un ornement dévot ajouté après coup : elle est le centre.

  1. Vers 1428
    Naissance en Bretagne

    Alain naît dans le duché de Bretagne, du côté de Dinan, selon son disciple Cornelius de Sneek. Aucun acte ne fixe la date.

  2. Vers 1450-1460
    Habit et formation dominicaine

    Il prend l'habit des Prêcheurs à Dinan, dans le courant réformé de l'Observance, puis étudie à Saint-Jacques de Paris.

  3. 1460
    La « restauration » du Psautier de la Vierge

    Une inspiration reçue vers 1460 fixe sa mission : rendre à la chrétienté le Psautier de Marie, tombé en désuétude.

  4. 1459-1475
    Chaire itinérante

    Il enseigne à Paris, Lille, Douai, Gand et Rostock, prêchant partout le Rosaire.

  5. 1470
    La confrérie de Douai

    Il fonde à Douai la première grande confrérie du Psautier de la glorieuse Vierge Marie.

  6. v. 1471-1473
    Maître en théologie

    Sa thèse porte sur la dignité de l'Ave Maria ; il est promu maître en sacrée théologie.

  7. 1475
    La confrérie de Cologne

    Le dominicain Jakob Sprenger fonde à Cologne une confrérie du Rosaire qui essaime dans tout l'Empire.

  8. 8 septembre 1475
    Mort à Zwolle

    Alain meurt aux Pays-Bas, jour de la Nativité de la Vierge, et est enterré dans le chœur de l'église dominicaine.

L'apôtre du Psautier de la Vierge

1460 : redonner à la chrétienté une prière oubliée

Vers 1460, Alain reçoit ce qu'il tiendra pour l'appel décisif de sa vie : restaurer le Psautier de la Vierge, cette prière qu'il estime tombée en désuétude et presque oubliée dans la plus grande partie de l'Europe.[24][25] Le mot est important : Alain ne se présente jamais comme un inventeur, mais comme un restaurateur. Il croit rendre au peuple chrétien un trésor ancien, non en fabriquer un nouveau.[26]

Il faut ici renvoyer le lecteur à nos dossiers dédiés : la raison d'être de cette prière est traitée dans pourquoi-les-catholiques-recitent-ils-le-rosaire ; la manière dont les saints l'ont louée, dans que-disent-les-saints-sur-le-rosaire ; les malentendus fréquents, dans les-erreurs-frequentes-concernant-le-rosaire. Le présent article ne redouble pas cette doctrine : il raconte l'homme qui l'a remise debout.

Du Psautier de Marie au Rosaire : cent cinquante Ave, quinze mystères

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L'apport propre d'Alain est d'avoir donné à la dévotion sa structure durable. Là où beaucoup se contentaient de cinquante Ave, il porte la récitation à cent cinquante — nombre choisi pour répondre exactement aux cent cinquante psaumes de David, d'où le nom de Psautier de Marie.[27][28] Ces Ave sont regroupés en dizaines, entrecoupés de Pater et de Gloria, et surtout médités : à chaque partie correspond un mystère de la vie du Christ et de sa Mère.

En résumé, la méthode du Psautier telle qu'Alain la prêche : cent cinquante Ave comme les cent cinquante psaumes, entrecoupés de quinze Pater et de quinze Gloria, en méditant les mystères joyeux, douloureux et glorieux.[29]

C'est cette architecture — cent cinquante Ave, quinze dizaines, quinze mystères en trois séries — qui deviendra le Rosaire classique, celui que réciteront les siècles suivants, jusqu'à ce que saint Jean-Paul II y ajoute, en 2002, les mystères lumineux.[30] L'essentiel de la forme reçue au XXᵉ siècle vient donc, pour une large part, de la synthèse fixée par ce Breton du XVᵉ.

Les confréries du Rosaire : Douai (1470), Cologne (1475) et la déferlante européenne

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Le génie d'Alain n'est pas seulement spirituel : il est organisateur. Pour que la dévotion ne dépende pas d'un prédicateur isolé, il institue des confréries — des associations de fidèles engagés à réciter le Psautier et inscrits sur des registres.[31][32] En 1470, il fonde à Douai (alors en Flandre, aujourd'hui dans le nord de la France) la première grande confrérie du Psautier de la glorieuse Vierge Marie.[33][34]

Le mouvement échappe alors à son fondateur et prend une ampleur inattendue. En 1475, l'année même de la mort d'Alain, un autre dominicain, Jakob Sprenger, fonde à Cologne une confrérie du Rosaire encore plus célèbre — c'est là, semble-t-il, que s'impose le terme même de rosarium, « roseraie » de la Vierge.[35][36] De Douai et de Cologne, le réseau se répand « très vite à travers toute l'Europe ».[37]

FoyerDateFondateurPortée
Douai1470Alain de la RochePremière grande confrérie du Psautier de la Vierge[38][39]
Cologne1475Jakob Sprenger, o.p.Confrérie modèle ; diffusion dans l'Empire ; le terme rosarium s'y fixe[40][41]
Europe du Nord et centraledès 1475-1500disciples dominicainsEssaimage rapide des confréries ; imprimerie et images gravées[42]

Ces confréries, avec leurs registres et leurs indulgences, forment un véritable réseau de solidarités spirituelles : on prie les uns pour les autres, vivants et défunts, dans une communion qui traverse les frontières.[43] C'est cette invention pastorale, autant que la prière elle-même, qui explique l'expansion foudroyante du Rosaire à la fin du Moyen Âge.

Le mystique : visions de la Vierge et de saint Dominique

Les apparitions

Alain de la Roche n'est pas seulement un professeur et un organisateur : c'est un mystique, qui rapporte de nombreuses apparitions. À partir de 1470, dit-il, la Vierge Marie lui apparaît, l'encourage dans sa mission et lui confie des enseignements sur le Psautier.[44][45] Il décrit aussi des visions de saint Dominique, dont il rapporte les sermons et les gestes comme s'il en avait été témoin.[46][47]

Ces récits appartiennent au genre des révélations privées. L'Église les reçoit avec discernement : elles peuvent nourrir la piété, mais n'ajoutent rien au dépôt de la foi et n'ont pas la certitude d'un fait historique établi. Nous y reviendrons plus bas avec la prudence nécessaire.

Les fiançailles mystiques de la Vierge

Parmi ses visions, la plus célèbre est celle des fiançailles mystiques : Alain rapporte que la Vierge l'a uni à elle comme une épouse, lui passant au doigt un anneau tressé de ses cheveux, et l'a nourri de son lait.[48] Cette imagerie nuptiale, fréquente chez les mystiques médiévaux — on la retrouve chez sainte Catherine de Sienne, dominicaine elle aussi — dit à sa manière l'intimité que la prière du Rosaire est censée établir entre l'âme et la Mère de Dieu.

Il faut lire ces pages comme un langage spirituel, non comme un reportage. L'exagération de certaines images, si étrangère à notre sensibilité, ne doit pas faire oublier ce qu'elles veulent dire : que la récitation aimante du Psautier introduit dans une familiarité réelle avec Marie.

Les quinze promesses du Rosaire

À la suite de ses révélations, la tradition attache au nom d'Alain de la Roche les fameuses quinze promesses que la Vierge aurait faites, par saint Dominique, à ceux qui récitent fidèlement le Rosaire : secours dans les épreuves, protection, grâce de la persévérance finale, délivrance du purgatoire pour les âmes.[49][50]

L'idée maîtresse transmise sous son nom se résume ainsi : le Rosaire serait une source inépuisable de grâces, dont la fécondité ne sera pleinement révélée qu'au jour du Jugement.[51]

Il faut ici une précision d'honnêteté que le lecteur d'Ignispedia est en droit d'attendre. La liste des quinze promesses telle qu'on la diffuse aujourd'hui — reprise notamment par saint Louis-Marie Grignion de Montfort dans son Secret admirable du très saint Rosaire — a été mise en forme, transmise et imprimée au fil des siècles, avec des imprimaturs modernes.[52] Ce n'est pas une citation littérale, mot pour mot, des œuvres authentifiées d'Alain, mais une tradition dévotionnelle portée sous son autorité. La distinguer de ses écrits critiques n'affaiblit pas la dévotion : cela la met à sa juste place, celle d'une piété encouragée par l'Église, non d'un article de foi.

La tradition de saint Dominique et le Rosaire : ce que l'histoire permet de dire

Ici se joue le point le plus délicat de la figure d'Alain, et l'encyclopédie doit le traiter sans complaisance ni gêne.

La thèse d'Alain

Alain de la Roche affirme que le Rosaire fut donné par la Vierge à saint Dominique en personne, au début du XIIIᵉ siècle, comme une arme contre l'hérésie, puis oublié, et que lui, Alain, ne fait que le restaurer.[53][54] C'est par ses écrits que cette origine dominicaine se répand, qu'elle est reçue par de nombreux papes — de Léon XIII à bien d'autres — et par des saints comme Grignion de Montfort, jusqu'au XVIIᵉ siècle et au-delà.[55]

La prudence des historiens

Or, dès le XVIIᵉ siècle, les Bollandistes — ces jésuites érudits, spécialistes de la critique hagiographique — constatent que le récit du don du Rosaire à saint Dominique remonte à Alain, qui écrit plus de deux siècles après la mort du fondateur, et n'apparaît dans aucun document de l'Église ou de l'Ordre antérieur à lui.[56] Le jésuite Herbert Thurston, au début du XXᵉ siècle, ira plus loin, jugeant Alain sujet à des illusions et estimant que certaines de ses « autorités » n'ont jamais existé.[57] La Catholic Encyclopedia elle-même conclut avec sobriété :

« Ses récits des visions et des sermons de saint Dominique, censés lui avoir été révélés, ne doivent pas être tenus pour historiques. » — Catholic Encyclopedia, article « Alanus de Rupe »[58]

Il n'existe donc, à ce jour, aucune preuve documentaire reliant directement saint Dominique à la récitation du Rosaire.[59] La prière s'est en réalité formée lentement, entre le XIIᵉ et le XVᵉ siècle, à partir de la coutume de réciter cent cinquante Ave, avant qu'Alain ne lui donne sa forme méditée et organisée.[60][61]

QuestionCe qu'affirme AlainCe que dit la critique historique
Origine du RosaireDonné par la Vierge à saint Dominique (v. 1214)Formation progressive du XIIᵉ au XVᵉ s. ; aucun document dominicain antérieur à Alain[62]
Rôle d'AlainSimple restaurateur d'une prière oubliéeOrganisateur et diffuseur décisif de la forme méditée en 15 mystères[63][64]
Récits sur DominiqueRévélations reçues en visionNon historiques ; postérieurs de plus de deux siècles (Bollandistes, Thurston)[65][66]

Ce que l'Église a retenu : la continuité dans le discernement

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Faut-il pour autant « disqualifier » Alain ou la dévotion qu'il a portée ? Non — et c'est ici que l'herméneutique catholique de la continuité éclaire tout. Il faut soigneusement distinguer trois niveaux :

  • Le fait historique : que le Rosaire ait été littéralement remis à saint Dominique par une apparition ne peut être établi par les sources. On peut le tenir comme une belle tradition, non comme une donnée prouvée. L'absence de document n'est pas une preuve d'invention pure, mais elle interdit d'en faire une certitude historique.
  • La révélation privée : les visions d'Alain relèvent d'un charisme personnel, à recevoir avec le discernement que l'Église applique à toute révélation privée — sans obligation de croire, mais sans mépris.
  • La dévotion elle-même : le Rosaire, indépendamment de la question de ses origines, a été loué, indulgencié et recommandé par le Magistère avec une constance remarquable, en raison de ses fruits. C'est cette dévotion, et non la reconstruction historique, que l'Église a faite sienne.[67]

Cette distinction n'affaiblit ni saint Dominique ni le Rosaire : elle protège le lecteur de deux erreurs symétriques — le rejet moderniste qui balaierait la tradition par réflexe, et la crédulité qui prendrait une pieuse légende pour un fait daté. Sur le fond spirituel de la prière, on renverra à saint-dominique, ordre-des-dominicains et pourquoi-les-catholiques-recitent-ils-le-rosaire.

Écrits, mort et postérité

Une œuvre publiée après sa mort

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Alain de la Roche n'a rien publié de son vivant.[68][69] Aussitôt après sa mort, les frères de sa province reçurent l'ordre de rassembler ses écrits pour les éditer.[70] De là sont issus les traités qui portent son nom, notamment le De dignitate et utilitate psalterii praecelsae ac intemeratae semper virginis Mariae (« De la dignité et de l'utilité du Psautier de la très haute et immaculée Vierge Marie ») et le Quodlibet de veritate fraternitatis rosarii seu psalterii beatae Mariae Virginis.[71]

Page illustrée du Psautier attribué à Alain de la Roche, édition de 1492, folio C3. Auteur inconnu ; reproduction Günther Rarebooks via Wikimedia Commons, domaine public.

Cette publication posthume est la source d'une partie des difficultés critiques : les éditeurs ont pu amplifier, compiler et retoucher, si bien que la part exacte d'Alain dans certains passages a « donné lieu à controverse parmi les érudits ».[72][73] C'est une raison de plus de lire ces textes avec la double disposition de la foi et de la rigueur.

Mort à Zwolle, le jour de la Nativité de la Vierge

Alain meurt le 8 septembre 1475 à Zwolle, aux Pays-Bas, au terme de ses courses apostoliques à travers la Flandre, les Pays-Bas et l'Empire.[74][75] Il est enterré dans le chœur de l'église dominicaine de la ville.[76] Le jour n'est pas indifférent à la piété : le 8 septembre est la fête de la Nativité de la Vierge Marie. L'apôtre du Psautier de Marie s'éteint le jour de la naissance de celle qu'il n'a cessé de faire chanter.

Un « bienheureux » par acclamation

Un point doit être établi avec précision, car il est souvent brouillé : Alain de la Roche est appelé « bienheureux », mais il n'a jamais fait l'objet d'une béatification formelle par le Saint-Siège.[77] Son culte s'est établi par acclamation — celle de l'Ordre des Prêcheurs et des évêques locaux —, reconnu et toléré aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, sans procès canonique romain.[78] Sa fête est célébrée le 8 septembre dans l'Ordre dominicain, le 9 septembre dans plusieurs martyrologes.[79][80]

Le titre de « bienheureux » désigne donc ici une vénération traditionnelle ancienne et légitime, non une sentence pontificale. Le reconnaître honnêtement, loin de diminuer Alain, l'inscrit dans la longue famille des saints populaires que le peuple chrétien a honorés avant toute procédure — comme le rappelle, dans un tout autre registre, un autre dominicain béatifié bien plus tard, Fra Angelico.

Héritage : de Sprenger à Montfort et Léon XIII

L'héritage d'Alain est immense et paradoxal. Immense, parce que le Rosaire tel que le prient aujourd'hui des centaines de millions de catholiques doit beaucoup à sa synthèse et à son génie des confréries : la structure en quinze mystères, le maillage associatif, l'élan missionnaire.[81] De Jakob Sprenger à Cologne, jusqu'à saint Louis-Marie Grignion de Montfort au XVIIIᵉ siècle et à Léon XIII, le « pape du Rosaire », au XIXᵉ, tous s'inscrivent dans le sillage qu'il a ouvert.[82][83]

Paradoxal, parce que cet héritage repose en partie sur une tradition historiquement fragile, que le même homme a lancée. C'est peut-être la leçon la plus profonde de sa vie : Dieu écrit droit avec des lignes courbes. Un Breton visionnaire, à la mémoire incertaine et aux récits invérifiables, a rendu à l'Église l'une de ses prières les plus fécondes. La grâce du Rosaire ne dépend pas de l'exactitude de la légende qui l'accompagne, mais de la fidélité de ceux qui, aujourd'hui encore, en égrènent les Ave.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia (New Advent), article "Alanus de Rupe (Alanus de la Roche)" : newadvent.org/cathen/01246a.htm. Né vers 1428 en Bretagne (selon son disciple Cornelius de Sneek) ; enseigne de 1459 à 1475 à Paris, Lille, Douai, Gand et Rostock, où il est fait maître en sacrée théologie en 1473 ; vision de la restauration du Rosaire assignée à 1460 ; mort à Zwolle le 8 septembre 1475 ; il n'a rien publié de son vivant, ses écrits ayant été rassemblés après sa mort. Texte original : « His relations of the visions and sermons of St. Dominic, supposed to have been revealed to Alanus, are not to be regarded as historical. »

    1 9 10 12 19 21 24 26 46 54 58 65 68 70 74 80
  2. Wikipédia (fr), "Alain de La Roche" : fr.wikipedia.org/wiki/Alain_de_La_Roche. Naissance v. 1428 près de Plouër-sur-Rance (Bretagne) ; habit dominicain à Dinan (diocèse de Saint-Malo) ; enseignement à Saint-Jacques de Paris, Lille, Douai, Gand, Rostock ; doctorat en théologie (v. 1471) sur l'importance de l'Ave Maria ; fondation de la confrérie du Rosaire à Douai en 1470 ; mort le 8 septembre 1475 à Zwolle, enterré dans le chœur de l'église dominicaine ; « bienheureux » par acclamation populaire, jamais formellement béatifié par Rome ; fête le 9 septembre.

    2 7 14 17 18 20 22 23 34 39 44 49 75 76 77 78 79
  3. Wikipedia (en), "History of the Rosary" : en.wikipedia.org/wiki/History_of_the_Rosary. Alain de la Roche contribue à répandre la dévotion en France, Flandre et Pays-Bas entre 1460 et 1475 ; fonde à Douai en 1470 sa première confrérie pour la récitation de son Psautier ; en 1475 Jakob (James) Sprenger fonde à Cologne une confrérie du Rosaire ; le lien entre saint Dominique et le Rosaire ne figure dans aucun document antérieur aux écrits d'Alain ; formation progressive de la prière (150 Ave répartis en dizaines et mystères).

    3 5 6 25 28 30 32 33 35 37 38 40 42 59 60 62 64 67 81 83
  4. Aleteia, "Alain de La Roche, le véritable inventeur du Rosaire" (8 septembre 2023) : fr.aleteia.org/2023/09/08/alain-de-la-roche-le-veritable-inventeur-du-rosaire. Né à Plouër-sur-Rance en 1428 ; augmente la récitation de 50 à 150 Ave (équivalent des 150 psaumes), entrecoupés de 15 Pater et Gloria, avec méditation des mystères joyeux, douloureux et glorieux ; apparition de la Vierge en 1470 ; confréries à registres formant un « réseau de solidarités spirituelles ».

    4 15 27 29 31 43 51
  5. Wikipedia (en), "Alanus de Rupe" : en.wikipedia.org/wiki/Alanus_de_Rupe. Œuvres publiées après sa mort : De dignitate et utilitate psalterii praecelsae ac intemeratae semper virginis Mariae et Quodlibet de veritate fraternitatis rosarii seu psalterii beatae Mariae Virginis ; visions de la Vierge et de saint Dominique, fiançailles mystiques ; « quinze promesses » attachées au Rosaire ; les Bollandistes concluent que le récit du don du Rosaire à saint Dominique remonte à Alain, écrivant plus de deux siècles après Dominique ; Herbert Thurston juge Alain sujet à des illusions et certaines de ses autorités inexistantes.

    8 11 13 45 47 48 50 52 53 55 56 63 66 69 71 72 82
  6. Bibliothèque nationale de France, notice d'autorité "Alain de La Roche (1428 ?-1475)" : data.bnf.fr/10425204/alain_de_la_roche. Confirme les dates (1428 ?-1475), la forme latine Alanus de Rupe et le rattachement à l'Ordre des Prêcheurs.

    16
  7. Encyclopædia Britannica (1911), article "Rosary" (repris sur theodora.com/encyclopedia) : Jakob Sprenger, dominicain, grand inquisiteur en Allemagne, fonde la première confrérie du Rosaire à Cologne en 1475 et impose le terme rosarium ; Thomas de Cantimpré (milieu du XIIIᵉ s., De apibus) emploie le premier le mot dans un sens mystique de « roseraie » de Marie.

    36 41 61
  8. Herbert Thurston, s.j. (1856-1939), historien du Rosaire et de la liturgie, dans ses études sur l'histoire du Rosaire (notamment The Month, 1900-1901) : il tient Alain de la Roche pour un mystique sujet à des illusions et estime qu'une partie des « autorités » qu'il invoque n'a jamais existé. Position rapportée par la notice "Alanus de Rupe", en.wikipedia.org/wiki/Alanus_de_Rupe.

    57
  9. Johann Georg Theodor Graesse, Trésor de livres rares et précieux (Dresde, 1859-1869), notice bibliographique des éditions posthumes d'Alanus de Rupe (cité par la notice Wikipedia en anglais). Les éditions posthumes de ses écrits ont donné lieu à controverse quant à la part exacte revenant à Alain.

    73