Saint Célestin V (vers 1209-1215 – 1296)

Ermite des Abruzzes devenu pape malgré lui, saint Célestin V (Pierre de Morrone) fut d'abord un géant de la sainteté du désert : ascèse, silence et amour de la Croix. Fondateur des Célestins et auteur de la Perdonanza, il est fêté le 19 mai et vénéré à L'Aquila.

Ignispedia

Saint Célestin V (Pietro Angelerio, dit Pierre de Morrone, vers 1209-1215 – 19 mai 1296, date de naissance discutée) est l'un des très rares hommes que l'Église honore à la fois comme pape et comme saint canonisé. La mémoire collective n'a souvent retenu de lui qu'un geste — sa renonciation au trône de Pierre, le 13 décembre 1294 — au point d'oublier l'essentiel : avant d'être pape cinq mois, Pierre de Morrone fut, pendant plus de soixante ans, un géant de la sainteté du désert.

Ermite des Abruzzes, ascète redoutable, fondateur d'une vaste famille monastique, chercheur de Dieu dès sa jeunesse, il incarne une forme de sainteté que le Moyen Âge a vénérée plus qu'aucune autre : celle de l'homme qui quitte tout pour ne chercher que Dieu dans le silence. C'est ce visage-là — le saint, non l'éphémère pontife — que cet article veut restituer.

L'Église l'a canonisé dès 1313, moins de vingt ans après sa mort, sous le nom de saint Pierre Célestin, confesseur. Son corps repose à L'Aquila, dans la basilique de Collemaggio qu'il avait fait bâtir, et son génie spirituel survit chaque été dans la Perdonanza — considérée comme la première indulgence plénière au sens plein, six ans avant le grand Jubilé romain de 1300.

Pour le détail du pontificat, de l'abdication et de la question canonique de la renonciation pontificale, voir l'article frère : Pape saint Célestin V (1294). Le présent article se concentre sur la figure du saint : sa vocation, son ascèse, sa doctrine de la Croix, son ordre, son culte et sa postérité.

Un saint, avant d'avoir été pape

L'ermite que l'histoire a réduit à une abdication

Pour la plupart des lecteurs, Célestin V se résume à une formule de Dante : « celui qui fit, par lâcheté, le grand refus »[1]. L'image est si tenace qu'elle a presque effacé l'homme réel. Or la renonciation de 1294 n'a duré qu'un instant ; la sainteté de Pierre de Morrone, elle, a occupé toute une vie. Quand il monte sur le trône pontifical en 1294, il a près de quatre-vingts ans et déjà derrière lui une réputation de thaumaturge et d'homme de Dieu qui s'étend de l'Adriatique à Naples[2].

Le réduire à son abdication revient à juger un contemplatif sur les cinq mois où on l'a arraché à sa cellule. L'Église, elle, ne s'y est pas trompée : ce n'est pas le pape qu'elle a inscrit au catalogue des saints, c'est l'ermite pénitent[3].

Pourquoi Ignispedia le range parmi les saints

Célestin V : le pontife de cinq mois et le saint ermite d'une vie entière. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le classement n'est pas arbitraire. Canonisé comme confesseur — c'est-à-dire saint par la sainteté de sa vie, et non martyr —, Célestin V appartient à la grande lignée des moines et ermites du Moyen Âge central : un siècle qui a vu fleurir saint Bruno et les chartreux, saint Bernard et Cîteaux, François d'Assise et les frères mineurs. Pierre de Morrone est de cette famille : un homme qui a cru, jusqu'au scandale, que chercher Dieu seul était la chose la plus nécessaire du monde.

Pietro da Morrone : la sainteté du désert

L'enfant du Molise tourné vers Dieu

Pietro Angelerio naît vers 1209-1215 à Sant'Angelo Limosano, dans le Molise, onzième de douze enfants d'une famille paysanne[4]. La date exacte de sa naissance reste discutée, comme souvent pour les humbles du XIIIᵉ siècle ; l'incertitude même dit quelque chose de ses origines obscures. Très tôt, l'enfant manifeste une prédisposition extraordinaire à la prière et à la solitude. Benoît XVI, dans son homélie de Sulmona en 2010, résumera cette inclination native d'un mot frappant :

« Pietro Angelerio a été, dès sa jeunesse, un "chercheur de Dieu" […] » — Benoît XVI, homélie à Sulmona, 4 juillet 2010[5]

À dix-sept ans, il entre comme moine bénédictin à l'abbaye Santa Maria di Faifoli, avant que l'appel d'une solitude plus radicale ne le pousse hors des murs du cloître[6]. Le monastère, déjà séparé du monde, ne lui suffit pas : il veut le désert.

L'appel de la solitude : le Morrone et la Maiella

L'ermitage de Sant'Onofrio al Morrone, dans les Abruzzes : un paysage qui donne à voir la radicalité du désert célestinien. Photo Wikimedia Commons, licence libre.

Vers 1239, Pietro se retire dans une grotte isolée du mont Morrone, près de Sulmona, puis sur le massif voisin de la Maiella, l'un des plus sauvages des Abruzzes[7]. Là, dans le froid des cavernes et le silence des cimes, il mène pendant des décennies une vie de prière, de jeûne et de travail manuel. Sa réputation de sainteté attire bientôt des disciples qui veulent partager son genre de vie ; l'ermite solitaire devient malgré lui un père spirituel.

Benoît XVI a magnifiquement dit ce que cherchait Pierre dans ces hauteurs désertes — non pas la fuite, mais une écoute :

« Pour écouter sa voix, il décide de se séparer du monde et de vivre en ermite. […] Et c'est précisément dans le silence extérieur, mais surtout dans celui intérieur, qu'il réussit à percevoir la voix de Dieu, capable d'orienter sa vie. » — Benoît XVI, homélie à Sulmona, 4 juillet 2010[8]

Une ascèse de fer

L'ascèse de Pierre de Morrone est demeurée proverbiale. Les Vies anciennes rapportent qu'il jeûnait chaque jour de l'année à l'exception du dimanche, et qu'il observait quatre carêmes annuels au pain et à l'eau[9]. À ces mortifications s'ajoutaient le cilice, la chaîne de fer portée à même la peau, les longues veilles nocturnes et un travail manuel constant. Cette pénitence n'était pas, chez lui, une performance ni un mépris du corps : elle était un chemin de liberté, le moyen de désencombrer l'âme de tout ce qui n'est pas Dieu.

C'est ce que confirme la lecture qu'en donne Benoît XVI : l'austérité de Pierre puisait sa force ailleurs que dans la volonté humaine.

« La Croix constitua véritablement le centre de sa vie, elle lui donna la force pour affronter les dures pénitences […] En voyant les bras grands ouverts de son Dieu crucifié, il s'est senti conduit dans l'océan infini de l'amour de Dieu. » — Benoît XVI, homélie à Sulmona, 4 juillet 2010[10]

Le silence comme lieu de Dieu

L'ascèse de Pierre de Morrone : non une performance, mais une discipline ordonnée à l'écoute de Dieu. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce que la sensibilité moderne peine à comprendre, la tradition monastique l'a toujours su : le silence n'est pas un vide, mais un lieu. Pour Pierre de Morrone, se taire et s'effacer était la condition pour entendre une autre Parole. Sa sainteté n'est pas faite de phénomènes spectaculaires d'abord, mais d'une fidélité obstinée à cette solitude habitée. Quand, plus tard, on l'arrachera à sa cellule pour le couronner pape, c'est cette privation du silence qui le brisera le plus — et qui rendra son retour au désert presque vital.

La Croix au centre de tout

Un crucifié devant le Crucifié

La spiritualité de saint Célestin V est tout entière christocentrique et cruciforme. Loin des dévotions sentimentales, elle s'enracine dans la contemplation du Christ en croix, source unique de son énergie pénitentielle. Le saint ne se mortifie pas pour lui-même : il se conforme à un Dieu qui, le premier, s'est livré. La pénitence cesse alors d'être une morale de l'effort pour devenir une histoire d'amour — réponse de l'homme aux bras ouverts du Crucifié.

Cette inversion est décisive pour comprendre le personnage. On a souvent vu en Célestin un ascète terrible ; la vérité est qu'il fut d'abord un amoureux de Dieu, et que toute sa rigueur découlait de cet amour, non l'inverse.

La pénitence comme chemin de joie

Saint Pierre Célestin en habits pontificaux, tenant le modèle de L'Aquila : portrait ancien attribué à Giulio Cesare Bedeschini. Image Wikimedia Commons, domaine public.

Le christianisme des Abruzzes du XIIIᵉ siècle est un christianisme de la componction : les larmes, le repentir, la conscience aiguë du péché. Mais chez les vrais maîtres spirituels, cette austérité débouche sur la paix. Pierre de Morrone n'a pas prêché un Dieu terrible ; il a vécu, et fait vivre à ses disciples, l'expérience d'un Dieu dont la miséricorde dépasse infiniment la faute. On verra plus loin que son acte le plus célèbre comme pape — la Bulle du Pardon — n'est rien d'autre que la traduction publique de cette intuition : Dieu veut pardonner plus encore que l'homme ne veut être pardonné.

Un chercheur de Dieu jusqu'au bout

La formule de Benoît XVI — un « chercheur de Dieu » — est sans doute la meilleure clé de toute son existence. Solitaire pendant soixante ans, brièvement souverain pontife, prisonnier enfin, Pierre est resté le même homme : quelqu'un pour qui rien ne compte que Dieu. C'est pourquoi, lorsque la charge pontificale a menacé d'étouffer en lui cette recherche, il a préféré renoncer à la tiare plutôt qu'à Dieu — non par faiblesse, mais par une fidélité plus haute.

Une famille spirituelle : les Célestins

De l'ermite au fondateur malgré lui

Pierre de Morrone n'a jamais voulu fonder un ordre : ce sont les disciples accourus vers lui qui l'ont contraint à organiser leur vie commune[11]. Autour de 1244, il regroupe ces ermites en une congrégation vivant sous la Règle de saint Benoît, d'abord appelée frères du Saint-Esprit, puis célestins du nom de son fondateur devenu pape[12].

La règle bénédictine, durcie par le désert

L'esprit de la nouvelle famille est celui de son fondateur : bénédictin par la règle, mais marqué par une austérité érémitique plus rude que celle des grandes abbayes. Prière, silence, pauvreté stricte, jeûnes prolongés : les célestins prolongent dans la vie communautaire la radicalité que Pierre avait d'abord vécue seul dans sa grotte.

Approbations et expansion

L'ordre des Célestins : une solitude devenue famille monastique, approuvée et déjà largement diffusée à la mort du fondateur. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'œuvre reçoit l'approbation de l'Église en plusieurs étapes : reconnue comme branche bénédictine par le pape Urbain IV en 1264, elle échappe à la suppression des fondations nouvelles décidée au IIᵉ concile de Lyon en 1274 — ce que la notice généraliste Britannica (source tertiaire) résume comme une « confirmation » à Lyon II[13], tandis que la notice italienne raconte une démarche personnelle de Pierre, venu à Lyon dès l'hiver 1273 pour soustraire son ordre à la suppression[14]. À la mort du fondateur, en 1296, la congrégation compte déjà environ trente-six monastères et près de six cents moines[15] — preuve qu'un ermite qui ne cherchait que Dieu avait, sans le vouloir, attiré une multitude.

Postérité et déclin de l'ordre

Les célestins prospèrent durant plusieurs siècles, en Italie comme en France, avant de décliner à l'époque moderne et de disparaître presque entièrement à la suite des suppressions napoléoniennes du début du XIXᵉ siècle. Mais l'esprit du fondateur ne s'est pas éteint avec ses monastères : il survit dans la vénération populaire et dans la mémoire spirituelle des Abruzzes, où Pierre de Morrone reste, sept siècles plus tard, le « pape des saintes roches »[16].

La Perdonanza : le génie spirituel de Célestin

La Bulle du Pardon

La basilique Santa Maria di Collemaggio, à L'Aquila, lieu de la Bulle du Pardon et de la Perdonanza annuelle. Photo Wikimedia Commons, licence libre.

Le 29 septembre 1294, un mois après son couronnement à L'Aquila, le nouveau pape promulgue à Collemaggio la bulle Inter sanctorum solemnia, restée célèbre sous le nom de Bulle du Pardon (Bolla del Perdono)[17]. Elle accorde une indulgence plénière — la remise totale de la peine due au péché — à tout fidèle qui, sincèrement confessé et repenti, franchit le seuil de la basilique entre les vêpres du 28 août et le coucher du soleil du 29 août. Le texte latin emploie la formule la plus forte de la théologie pénitentielle médiévale : l'absolution « a culpa et pena » — de la faute et de la peine (avec un seul a et pena sans o, selon le texte transmis).

« … nous absolvons de la faute et de la peine. » — Bulle Inter sanctorum solemnia, L'Aquila, 29 septembre 1294[18]

La première indulgence plénière de l'histoire

Ce que cette bulle a d'inouï, c'est sa gratuité et son universalité. Là où les indulgences de l'époque étaient liées aux croisades, à des pèlerinages lointains ou à des aumônes, Célestin offre le pardon plénier à tout pécheur, sans condition d'argent ni de voyage : il suffit de se confesser et d'entrer dans une église des Abruzzes. Les historiens y voient le premier exemple d'indulgence plénière au sens plein, et l'anticipation directe du grand Jubilé que son successeur Boniface VIII proclamera à Rome en 1300[19]. Le geste de l'ermite-pape a ainsi ouvert, sans le savoir, l'histoire des années jubilaires de l'Église.

Un jubilé du pardon toujours vivant

De la Perdonanza au Jubilé : la logique du pardon rendu accessible à tous, de Collemaggio au Jubilé romain. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sept siècles plus tard, la Perdonanza Celestiniana se célèbre chaque année à L'Aquila les 28 et 29 août, autour de l'ouverture de la Porte Sainte de Collemaggio. L'authenticité de la bulle a été solennellement confirmée par Paul VI en 1967, et la fête a été inscrite en 2019 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO[20]. Peu de saints peuvent se prévaloir d'un héritage spirituel aussi concret et aussi vivant : un fleuve de pénitents qui, génération après génération, viennent puiser au pardon que l'ermite a voulu rendre accessible à tous.

Le « grand refus » relu comme un acte de sainteté

Dante et la légende noire

Dante et Pétrarque : deux lectures de la renonciation, entre accusation de lâcheté et liberté contemplative. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La renonciation du 13 décembre 1294 a nourri une véritable légende noire. Dante, plaçant aux portes de l'Enfer les âmes des lâches, y croit reconnaître Célestin :

« Je vis et reconnus l'ombre de celui qui fit, par lâcheté, le grand refus. » — Dante, La Divine Comédie, Enfer, chant III[21]

L'identification, traditionnelle dès le XIVᵉ siècle, reste pourtant discutée par la critique : d'autres candidats ont été proposés pour cette ombre anonyme[22]. Surtout, le jugement de Dante repose sur une erreur de perspective : il prend pour de la couardise ce qui fut, en réalité, un détachement héroïque.

Pétrarque : la grandeur d'une renonciation

Un autre géant des lettres italiennes a pris le contre-pied de Dante. Dans son De vita solitaria (livre II), Pétrarque range Pierre de Morrone parmi les grands solitaires et y présente sa renonciation non comme une lâcheté, mais comme un acte de grandeur d'âme, l'amour de la liberté contemplative préféré aux honneurs du monde[23]. Là où Dante voit un déserteur, Pétrarque voit un homme assez libre pour rendre une couronne que d'autres auraient tuée pour garder.

L'humilité plutôt que la lâcheté

La tradition de l'Église a tranché dans le sens de Pétrarque, et la canonisation l'a scellé : on ne déclare pas saint un lâche. Le geste de Célestin manifeste au contraire deux vertus rares au sommet du pouvoir : l'humilité de reconnaître qu'on n'est pas fait pour une charge, et le courage d'en tirer les conséquences. Sept siècles plus tard, les commentateurs verront dans ce précédent un éclairage pour la renonciation de Benoît XVI — mais c'est dans l'article Pape saint Célestin V (1294) que ce parallèle, et la question canonique de l'abdication pontificale, sont examinés en détail.

De la prison à l'autel : la canonisation de 1313

La mort de Fumone

Redevenu simple moine, Pierre rêve de regagner ses ermitages. Son successeur, craignant qu'on n'en fît un anti-pape, le fait au contraire arrêter et enfermer dans le château de Fumone, dans le Latium. C'est là, dans une cellule étroite, que l'ermite meurt le 19 mai 1296, à environ quatre-vingt-un ans[24]. Selon la tradition, il accueillit la mort avec sérénité, achevant en prisonnier la vie de dépouillement qu'il avait choisie libre dans le désert.

Le procès de canonisation

De Fumone à l'autel : la canonisation reconnaît la sainteté de l'homme de Dieu, sans rouvrir la querelle politique. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La cause de canonisation est portée notamment par le roi de France Philippe IV le Bel, adversaire acharné de Boniface VIII, qui voit dans la sainteté de Célestin une arme posthume contre son successeur[25]. Mais l'Église, en l'élevant aux autels, dépasse ces calculs politiques. Clément V signe un décret d'enquête en 1306, et la canonisation est proclamée à Avignon le 5 mai 1313[26].

Saint Pierre Célestin, confesseur

Un détail capital éclaire la prudence de l'Église : Célestin est canonisé comme confesseur, c'est-à-dire pour la sainteté de sa vie d'ermite — et non comme pape ni comme martyr[27]. En évitant le titre de martyr, qui aurait implicitement accusé Boniface VIII de l'avoir tué, Rome canonise l'homme de Dieu sans rouvrir la querelle politique. La sainteté reconnue est donc bien celle du pénitent du Morrone, non celle du souverain dépassé. C'est tout le sens du nom liturgique sous lequel on le vénère : saint Pierre Célestin.

Le culte de saint Célestin V

Les reliques de Collemaggio

Mausolée de saint Célestin V à Santa Maria di Collemaggio, réalisé en 1517 par Girolamo da Vicenza. Photo Wikimedia Commons, licence libre.

Le corps du saint est transféré à L'Aquila le 27 janvier 1327, dans la basilique Santa Maria di Collemaggio qu'il avait lui-même fait construire et où il avait été couronné[28]. En 1517, l'orfèvre Girolamo da Vicenza y élève un splendide mausolée de marbre, qui demeure aujourd'hui le cœur du sanctuaire. La dépouille y est, depuis lors, l'objet d'une vénération ininterrompue de la part du peuple aquilain, qui voit en Célestin son protecteur.

Vols, profanations et fidélité d'un peuple

L'histoire des reliques est mouvementée, comme souvent pour les grands sanctuaires. L'urne d'argent d'origine est dérobée dès 1528 ; ses remplaçantes connaissent le même sort en 1799[29]. Plus troublant, dans la nuit du 18 avril 1988, le corps du saint est purement et simplement volé dans son mausolée, avant d'être retrouvé deux jours plus tard dans un cimetière de Roccapassa, près d'Amatrice ; les coupables ne furent jamais identifiés[30]. Depuis, l'urne est protégée par une vitre blindée et un système d'alarme. À chaque profanation, le peuple des Abruzzes a répondu par un regain de ferveur, ramenant son saint en procession comme on ramène un père chez lui.

Le séisme de 2009 et le corps intact

Les reliques à Collemaggio : une mémoire vénérée qui traverse les vols, le séisme et les restaurations. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le terrible tremblement de terre de L'Aquila, le 6 avril 2009, endommage gravement la basilique et le mausolée — mais la dépouille du saint est retrouvée intacte[31]. Pendant la longue restauration, la châsse est transférée en 2013 dans d'autres églises de la ville, puis réinstallée solennellement dans son sépulcre le 20 décembre 2017, à la réouverture de Collemaggio. Pour les habitants meurtris, cette survie des reliques au milieu des ruines a pris la valeur d'un signe : leur saint partageait l'épreuve de la ville, et lui survivait.

Benoît XVI et le pallium

Quelques semaines après le séisme, le 28 avril 2009, Benoît XVI se rend à Collemaggio pour vénérer les reliques de son lointain prédécesseur. Dans un geste resté célèbre, il dépose sur l'urne de Célestin le pallium qu'il avait reçu le jour de son inauguration, en 2005[32]. Il proclame en outre une Année célestinienne (2009-2010) pour le huitième centenaire de la naissance du saint, et achève ce pèlerinage par une homélie à Sulmona, en 2010, qui demeure le plus beau commentaire spirituel jamais consacré à Pierre de Morrone[33]. Le pape y rappelait pourquoi un ermite mort prisonnier sept siècles plus tôt continuait d'attirer les foules :

« La sainteté ne perd jamais sa force d'attraction, elle ne tombe pas dans l'oubli […] » — Benoît XVI, homélie à Sulmona, 4 juillet 2010[34]

Fête liturgique et patronages

Détail de la Porte Sainte de Collemaggio, ouverte lors de la Perdonanza : le pardon célestinien reste attaché à un lieu liturgique précis. Photo Wikimedia Commons, licence libre.

Saint Célestin V est inscrit au Martyrologe romain au 19 mai, jour de sa mort[35]. Il est honoré comme patron d'Isernia, qui revendique son lieu de naissance, et comme co-patron de L'Aquila, du Molise, de Ferentino et d'Urbino[36][37][38]. Dans tout le centre de l'Italie, sa figure d'ermite couronné puis dépouillé continue d'incarner une sainteté à contre-courant : celle d'un homme qui a tenu le pouvoir pour rien et Dieu pour tout.

Ce que saint Célestin V enseigne aujourd'hui

À une époque fascinée par la réussite, la visibilité et le pouvoir, saint Célestin V dérange et fascine. Il enseigne d'abord que la sainteté ne se mesure pas au rang : le plus humble des ermites peut être plus grand que le plus puissant des papes, et l'Église l'a reconnu en canonisant le moine, non le pontife. Il enseigne ensuite que le silence et la solitude ne sont pas des fuites, mais le terrain où se joue l'essentiel — la rencontre de Dieu. Il enseigne enfin que la liberté intérieure vaut mieux que toutes les couronnes : savoir renoncer, au bon moment, à ce qui nous dépasse, peut être un acte de courage plus que de faiblesse.

Sa Perdonanza demeure son plus beau message : Dieu veut pardonner, gratuitement, à quiconque revient à lui. C'est tout l'Évangile résumé dans une bulle de quelques lignes par un pape qui ne savait presque pas gouverner — mais qui savait, mieux que personne, chercher Dieu.

Chronologie

  1. Vers 1209-1215
    Naissance dans le Molise

    Pietro Angelerio naît à Sant'Angelo Limosano, onzième de douze enfants d'une famille paysanne.

  2. Vers 1232
    Moine bénédictin

    À dix-sept ans, il entre à l'abbaye Santa Maria di Faifoli, avant d'aspirer à une solitude plus radicale.

  3. Vers 1239
    L'ermite du Morrone

    Il se retire dans une grotte du mont Morrone, près de Sulmona, puis sur le massif de la Maiella.

  4. Vers 1244
    Fondation des futurs Célestins

    Autour de lui se forme une congrégation d'ermites sous la Règle de saint Benoît.

  5. 1264-1274
    Approbation de l'ordre

    Reconnu comme branche bénédictine par Urbain IV (1264), l'ordre échappe à la suppression des fondations nouvelles au IIᵉ concile de Lyon (1274).

  6. 29 septembre 1294
    La Bulle du Pardon

    À Collemaggio, le pape promulgue Inter sanctorum solemnia, considérée comme la première indulgence plénière au sens plein.

  7. 19 mai 1296
    Mort à Fumone

    Emprisonné après sa renonciation, l'ermite meurt en prison, à environ quatre-vingt-un ans.

  8. 5 mai 1313
    Canonisation à Avignon

    Clément V le proclame saint, comme confesseur, sous le nom de saint Pierre Célestin.

  9. 27 janvier 1327
    Les reliques à Collemaggio

    Le corps du saint est transféré à L'Aquila, dans la basilique qu'il avait fait bâtir.

  10. 28 avril 2009
    Le pallium de Benoît XVI

    Après le séisme de L'Aquila, Benoît XVI dépose son pallium sur l'urne du saint et ouvre une Année célestinienne.

  11. 20 décembre 2017
    Retour à Collemaggio restaurée

    Après huit ans de travaux, la dépouille intacte regagne solennellement son sépulcre.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Dante Alighieri, La Divine Comédie, Enfer, chant III, v. 59-60 : « Vidi e conobbi l'ombra di colui / che fece per viltade il gran rifiuto » — « Je vis et reconnus l'ombre de celui qui fit, par lâcheté, le grand refus ». L'identification de cette ombre avec Célestin V, traditionnelle dès 1324 (Jacopo Alighieri, Graziolo Bambaglioli), reste discutée par la critique moderne (autres candidats : Ponce Pilate, Ésaü).

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  2. « Pope Celestine V », Wikipedia (en), consulté le 27 juin 2026 : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Celestine_V. Pietro Angelerio (Pietro da Morrone), né vers 1209-1215 à Sant'Angelo Limosano (Molise), onzième de douze enfants ; bénédictin à dix-sept ans à Santa Maria di Faifoli ; ermite du Morrone puis de la Maiella ; fondateur des Célestins (env. 36 monastères, 600 moines à sa mort) ; canonisé le 5 mai 1313 à Avignon par Clément V comme confesseur ; fête le 19 mai ; co-patron de L'Aquila et d'autres villes ; pallium déposé par Benoît XVI le 28 avril 2009.

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  3. New Catholic Encyclopedia, « Celestine V, Pope, St. » ; notice reprise sur Encyclopedia.com : https://www.encyclopedia.com/people/philosophy-and-religion/roman-catholic-popes-and-antipopes/celestine-v (consulté le 27 juin 2026). Ermite et fondateur des Célestins, élu pape en 1294 contre son gré, renonçant après cinq mois ; figure de l'incompatibilité entre la sainteté érémitique et le gouvernement de l'Église ; canonisé comme confesseur en 1313.

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  4. Benoît XVI, homélie de la visite pastorale à Sulmona (Abruzzes), place Garibaldi, 4 juillet 2010, en présence des reliques de saint Célestin V ; texte intégral sur vatican.va : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/homilies/2010/documents/hf_ben-xvi_hom_20100704_sulmona.html (consulté le 27 juin 2026 ; URL re-vérifiée le 5 octobre 2026 — HTTP 200 — et les quatre extraits cités collationnés mot à mot sur le texte français officiel ce même jour, coupes signalées par […] et « Et » rétabli). Extraits cités : « Pietro Angelerio a été, dès sa jeunesse, un "chercheur de Dieu" » ; « Pour écouter sa voix, il décide de se séparer du monde et de vivre en ermite […] c'est précisément dans le silence extérieur, mais surtout dans celui intérieur, qu'il réussit à percevoir la voix de Dieu » ; « La Croix constitua véritablement le centre de sa vie, elle lui donna la force pour affronter les dures pénitences […] En voyant les bras grands ouverts de son Dieu crucifié, il s'est senti conduit dans l'océan infini de l'amour de Dieu » ; « La sainteté ne perd jamais sa force d'attraction, elle ne tombe pas dans l'oubli ».

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  5. Catholic Encyclopedia, « Pope St. Celestine V », vol. 3, New York, Robert Appleton Company, 1908 ; texte repris sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/03479b.htm (consulté le 27 juin 2026). Né en 1215 dans la province de Naples ; bénédictin à dix-sept ans, ordonné prêtre à Rome ; ermite du Monte Morrone puis du mont Maiella ; ascèse (jeûne quotidien sauf le dimanche, quatre carêmes par an au pain et à l'eau) ; congrégation de 36 monastères et 600 religieux approuvée comme branche bénédictine par Urbain IV en 1264 ; mort le 19 mai 1296, à 81 ans, au château de Fumone ; canonisé par Clément V en 1313 ; fête le 19 mai.

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  6. « Papa Celestino V », Wikipedia (it), consulté le 27 juin 2026 : https://it.wikipedia.org/wiki/Papa_Celestino_V. Pietro da Morrone, ermite du Molise ; la principale source biographique est la Vita C, rédigée par ses confrères célestins (il en existe trois rédactions, la plus ancienne étant codifiée Vita C) — Pierre de Morrone n'a pas laissé d'autobiographie proprement dite ; fondation de la congrégation des « frères du Saint-Esprit » (futurs célestins) ; mémoire au Martyrologe romain le 19 mai ; patron d'Isernia, co-patron de L'Aquila, Ferentino, Urbino, Molise et Pratola Peligna.

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  7. Encyclopædia Britannica, « St. Celestine V » : https://www.britannica.com/biography/Saint-Celestine-V (consulté le 27 juin 2026). Ermite et fondateur de l'ordre des Célestins, confirmé au IIᵉ concile de Lyon (1274) ; couronné à L'Aquila ; renonciation le 13 décembre 1294 ; emprisonné par Boniface VIII ; mort à Fumone en 1296 ; canonisé en 1313 ; cause soutenue par Philippe IV le Bel.

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  8. « San Pietro Celestino V, papa (Pietro da Morrone) », Vatican News, rubrique « Santo del giorno » du 19 mai : https://www.vaticannews.va/it/santo-del-giorno/05/19/san-pietro-celestino-v--papa--pietro-del-murrone-.html (consulté le 27 juin 2026). Ermite devenu pape, fondateur des Célestins, instaurateur de la Perdonanza ; mémoire liturgique le 19 mai ; surnommé « le pape des saintes roches » dans la tradition abruzzaise.

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  9. Bulle Inter sanctorum solemnia (dite Bolla del Perdono), promulguée par Célestin V à L'Aquila le 29 septembre 1294 ; cf. « Inter sanctorum solemnia », Wikipedia (it) : https://it.wikipedia.org/wiki/Inter_sanctorum_solemnia (consulté le 27 juin 2026). Elle accorde l'indulgence plénière aux fidèles confessés et repentis qui entrent dans la basilique de Collemaggio des vêpres du 28 août au coucher du soleil du 29 août. Formule latine : « … a baptismo absolvimus a culpa et pena » — absolution « de la faute et de la peine » (texte cité par la notice italienne, revérifié le 4 octobre 2026 ; le « a baptismo » se rapporte aux péchés commis depuis le baptême, cf. la traduction italienne : « per tutti i loro peccati, commessi fin dal battesimo » ; édition critique de la bulle restant à consulter pour un apparat définitif).

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  10. « Celestino V con l'idea della Perdonanza fu il precursore del Giubileo di Bonifacio VIII », Avvenire : https://www.avvenire.it/chiesa/pagine/celestino-v-con-l-idea-della-perdonanza-fu-il-precursore-del-giubileo-di-bonifacio-viii (consulté le 27 juin 2026). La Perdonanza de 1294 est présentée comme la première indulgence plénière de l'histoire et l'anticipation directe du Jubilé universel institué par Boniface VIII en 1300.

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  11. « Perdonanza Celestiniana », Commission nationale italienne pour l'UNESCO : https://www.unesco.it/it/iniziative-dellunesco/patrimonio-culturale-immateriale/perdonanza-celestiniana/ (consulté le 27 juin 2026). Fête historico-religieuse de L'Aquila des 28-29 août ; « Patrimoine d'Italie pour la tradition » depuis 2011 ; inscrite en 2019 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'UNESCO ; authenticité de la bulle confirmée par Paul VI en 1967.

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  12. Pétrarque (Francesco Petrarca), De vita solitaria, traité composé entre 1346 et 1356, livre II, où Célestin V figure parmi les saints exemplaires de la vie solitaire. Ce qui précède est une paraphrase du sens du passage (non une citation au mot près) : l'édition, le chapitre et la pagination exacts du développement sur Pierre de Morrone restent à établir avant toute citation verbatim.

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  13. Encyclopædia Britannica, « St. Celestine V », et « Pope Celestine V », Wikipedia (en) (consultés le 27 juin 2026). La cause de canonisation est portée par le roi Philippe IV le Bel, adversaire de Boniface VIII ; Clément V signe un décret d'enquête le 13 mai 1306 ; la canonisation est proclamée à Avignon le 5 mai 1313, comme confesseur.

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  14. « Mausoleo di Celestino V », Wikipedia (it) : https://it.wikipedia.org/wiki/Mausoleo_di_Celestino_V (consulté le 27 juin 2026). Corps transféré de Ferentino à L'Aquila le 27 janvier 1327 ; mausolée réalisé en 1517 par Girolamo da Vicenza ; urne d'argent d'origine dérobée en 1528 (Filiberto de Chalon), remplaçante de 1646 emportée par les Français en 1799 ; vol de la dépouille dans la nuit du 18 avril 1988, retrouvée deux jours plus tard au cimetière de Roccapassa, près d'Amatrice (auteurs jamais identifiés) ; urne désormais protégée par une vitre blindée et une alarme ; mausolée endommagé par le séisme du 6 avril 2009 mais dépouille intacte ; châsse transférée en 2013, puis replacée dans le sépulcre le 20 décembre 2017 à la réouverture de la basilique.

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  15. « Papa Benedetto XVI dona il pallio a papa Celestino », Korazym.org, et « Quel pallio che unisce Benedetto e Celestino », Famiglia Cristiana : https://www.korazym.org/5854/papa-benedetto-xvi-dona-il-pallio-a-papa-celestino/ (consultés le 27 juin 2026). Le 28 avril 2009, lors de sa visite aux zones frappées par le séisme de L'Aquila, Benoît XVI dépose sur l'urne de saint Célestin V le pallium qu'il avait reçu au début de son pontificat (2005), puis proclame une Année célestinienne (2009-2010) pour le huitième centenaire de la naissance du saint.

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  16. « Isernia », ItalyHeritage : https://www.italyheritage.com/regions/molise/province-isernia/isernia.htm (consulté le 4 octobre 2026). Isernia y est donnée pour avoir saint Pierre Célestin comme saint patron, fêté le 19 mai — confirmation indépendante du patronage d'Isernia ; les co-patronages reposent sur la convergence des notices encyclopédiques anglaise et italienne (cette dernière listant en outre Pratola Peligna, non retenue ici), une source diocésaine restant à ajouter lors d'un prochain passage.

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