Sainte Marthe de Béthanie est l'hôtesse du Seigneur : c'est chez elle, avec sa sœur Marie et son frère Lazare, que Jésus aimait s'arrêter aux portes de Jérusalem[1]. Luc la montre recevant Jésus dans sa maison et s'affairant au service, Jean la montre courant au-devant du Christ devant le tombeau de son frère et confessant sa foi d'une parole égale à celle de Pierre[2][3]. Servir et croire : toute sa figure tient dans ces deux verbes, et c'est pourquoi l'Église l'invoque comme patronne de l'hospitalité et de tous ceux qui servent à table[4].
Marthe n'apparaît que dans deux livres du Nouveau Testament, l'Évangile selon saint Luc et l'Évangile selon saint Jean. Cette discrétion même fait sa force : deux témoins indépendants, un Galiléen converti par Paul et l'apôtre bien-aimé, s'accordent sur son portrait, l'hôtesse active devenue la croyante qui confesse que Jésus est la résurrection et la vie[5][6]. Depuis le 2 février 2021, l'Église la célèbre le 29 juillet avec Marie et Lazare, les trois de Béthanie réunis dans une même mémoire[7].
Cet article la présente comme personnage de l'Écriture reçue par l'Église : les trois scènes qui la nomment, le village de Béthanie et son tombeau, les deux Évangiles qui la racontent avec l'attribution et la datation que la tradition leur reconnaît, la chaîne des témoins anciens qui les garantissent, la théologie de son service et de sa confession, l'usage que la liturgie fait de sa figure, la tradition de Tarascon résumée en bref, puis, en fin de parcours, les objections de l'exégèse moderne avec leurs limites. Sa sœur Marie relève de son propre dossier en cours de rédaction et de l'article Sainte Marie-Madeleine pour la grande question des trois figures : on ne la traite ici que comme la sœur de Marthe[8].
Marthe dans les Évangiles : trois scènes
Tout ce que l'Église sait de Marthe tient en trois scènes, une chez Luc et deux chez Jean. Le tableau suivant les résume avant de les lire une par une :
| Scène | Passage | Le geste de Marthe | La parole du Seigneur |
|---|---|---|---|
| L'hôtesse du village | Lc 10, 38-42 | Elle reçoit Jésus et s'affaire au service | Marthe, Marthe, une seule chose est nécessaire |
| Devant le tombeau | Jn 11, 17-27 | Elle court au-devant de Jésus et confesse sa foi | Je suis la résurrection et la vie |
| Au repas de Béthanie | Jn 12, 1-3 | Elle sert à table pendant que Marie oint | Laisse-la, c'est pour ma sépulture |
Son nom même annonce son rôle : Marthe vient de l'araméen marta, la maîtresse de maison[9]. L'Évangile ne lui connaît pas d'autre titre, et elle n'en a pas besoin : c'est la maîtresse de la maison où Dieu s'est fait recevoir.
L'hôtesse du village : Marthe reçoit Jésus
Luc raconte la scène sans nommer le village : « Comme ils faisaient route, Jésus entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut dans sa maison »[10]. La formulation compte : c'est Marthe qui reçoit, elle est chez elle, elle est l'hôtesse. Sa sœur Marie, assise aux pieds du Seigneur, écoute sa parole, pendant que Marthe s'affaire « aux soins multiples du service ».
Marthe s'en plaint au Seigneur lui-même, avec une franchise qui la rend proche de tous les lecteurs pressés : « Seigneur, cela ne te fait-il rien que ma sœur me laisse seule pour servir ? Dis-lui donc de m'aider. » La réponse de Jésus, qui redouble son nom comme pour un appel solennel, est l'une des paroles les plus citées de l'Évangile :
« Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas ôtée. », Jésus, Évangile selon saint Luc 10, 41-42[11]
Le Seigneur ne blâme pas le service : il blâme l'agitation. Marthe a raison de servir, elle a tort de s'inquiéter et de s'agiter pour beaucoup de choses au point de vouloir commander au Maître jusque dans sa propre maison. La meilleure part de Marie, écouter la parole, ne sera pas ôtée : elle demeure quand les plats sont desservis. Mais le service lui-même n'est pas condamné, et Jean va le montrer : la même Marthe servira de nouveau, et cette fois sans un mot de reproche[12].
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Devant le tombeau : la confession de Marthe
Le chapitre 11 de saint Jean est le grand chapitre de Marthe. Lazare est malade, puis mort depuis quatre jours quand Jésus arrive. Marthe, « ayant appris que Jésus venait, alla au-devant de lui, tandis que Marie restait assise à la maison » : l'active court, la contemplative attend, chacune selon son don[13]. Sa première parole est un reproche mêlé de foi : « Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Mais maintenant encore, je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l'accordera. »
Jésus lui répond par la promesse : « Ton frère ressuscitera. » Marthe l'entend d'abord de la résurrection du dernier jour, qu'elle confesse droitement : « Je sais qu'il ressuscitera à la résurrection, au dernier jour. » Alors le Seigneur prononce la parole centrale, celle que chaque messe des défunts fait retentir :
« Moi, je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, même s'il meurt, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? », Jésus, Évangile selon saint Jean 11, 25-26[14]
Et Marthe répond par une confession égale à celle de Pierre : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde »[15]. Pierre avait dit à Césarée : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant »[16]. Une femme, devant un tombeau fermé depuis quatre jours, dit la même chose que le premier des apôtres devant la gloire du Thabor. L'Église a retenu la leçon : la foi ne se mesure ni au rang ni au sexe, mais à la parole confessée.
Vient ensuite le signe : Jésus pleure, prie le Père à haute voix « à cause de la foule qui m'entoure, afin qu'ils croient », puis crie : « Lazare, viens dehors ! » Et le mort sort, les pieds et les mains liés de bandelettes[17]. Marthe a cru avant de voir, et elle a vu parce qu'elle avait cru.
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Au repas de Béthanie : Marthe sert
Six jours avant la Pâque, on donne à Béthanie un repas en l'honneur de Jésus. Lazare est à table avec lui, Marie oint les pieds du Seigneur d'une livre de nard pur et les essuie de ses cheveux, et « Marthe servait »[18]. Deux mots, et tout est réconcilié : la Marthe de Luc 10, reprise pour son agitation, sert de nouveau, et cette fois le Seigneur ne dit rien contre son service. Le service a trouvé sa paix parce que la foi l'a ordonné : après la confession du chapitre 11, servir n'est plus s'agiter.
C'est devant ce service apaisé que Judas proteste contre le gaspillage du parfum, et que Jésus défend Marie : « Laisse-la, c'est pour le jour de ma sépulture qu'elle l'a gardé »[19]. Marthe ne parle pas dans cette scène : elle sert pendant que les paroles décisives s'échangent. Il y a des heures où servir en silence est la plus haute place, et l'Évangile la lui donne.
Béthanie, le village aimé de Jésus
À quinze stades de Jérusalem
Béthanie est un village du versant oriental du mont des Oliviers, sur la route qui descend vers Jéricho. Jean donne la distance avec la précision d'un homme du pays : « Béthanie était près de Jérusalem, à quinze stades environ », soit un peu moins de trois kilomètres[20]. C'est assez près pour que « beaucoup de Juifs » viennent consoler les deux sœurs, et assez loin pour être un village, avec sa maison, son tombeau de famille et sa vie à l'écart de la ville[21].
Luc, lui, ne nomme pas le village de l'hôtesse : il dit seulement « un village »[22]. La tradition, unanime, reconnaît le village de Luc dans la Béthanie de Jean : même hôtesse, même sœur nommée Marie, même hospitalité offerte au Seigneur. Deux récits indépendants qui convergent vers une même maison valent mieux qu'un seul qui la nommerait.
Aujourd'hui, le village s'appelle El-Azariyeh, le lieu de Lazare, sur les pentes sud-est du mont des Oliviers : le nom arabe même garde la mémoire du frère de Marthe[23]. Le tombeau montré aux pèlerins y est vénéré depuis les premiers siècles chrétiens : saint Jérôme, dans son livre des lieux saints, place Béthanie au deuxième mille de Jérusalem[24], et la pèlerine Égérie, à la fin du quatrième siècle, y décrit déjà le sanctuaire du Lazarium[25]. Une maison, un tombeau, un village nommé : la géographie de Marthe est celle de l'histoire, pas celle du mythe.
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Les deux Évangiles qui la racontent : Luc et Jean reçus de la tradition
Marthe n'existe pour nous que par deux Évangiles : pas de lettres de Paul sur elle, pas d'Actes, pas d'Apocalypse. La solidité de sa figure dépend donc de la solidité de ces deux livres. L'Église les reçoit avec l'auteur et la date que la tradition leur reconnaît :
| Évangile | Auteur selon la tradition | Datation traditionnelle | Le témoin ancien qui l'atteste |
|---|---|---|---|
| Luc | Luc, le médecin aimé, compagnon de Paul | Avant 70, après enquête auprès des témoins | Irénée, fragment de Muratori |
| Jean | L'apôtre Jean, le disciple bien-aimé, à Éphèse | Fin du premier siècle | Irénée, fragment de Muratori, papyrus P52 |
Luc est le compagnon de Paul : Paul lui-même le nomme dans ses lettres comme le médecin aimé resté près de lui jusqu'à la captivité[26]. Son Évangile s'ouvre sur une enquête revendiquée auprès de « ceux qui furent dès le commencement témoins oculaires » : Marthe l'hôtesse appartient à cette matière d'enquête, recueillie du vivant des témoins[27]. Jean est l'apôtre, le disciple que Jésus aimait, qui écrit depuis Éphèse à la fin du premier siècle : lui seul raconte la résurrection de Lazare et la confession de Marthe, parce que lui seul, avec Pierre et Jacques, appartenait au cercle des intimes admis aux heures décisives[28].
La chaîne des témoins qui garantit ces deux livres est courte et solide : c'est elle qui interdit de traiter Marthe en légende tardive.
- Vers 130Papias recueille les anciensl'origine des Évangiles expliquée
Papias de Hiérapolis note ce que les anciens disent de l'origine des Évangiles : premier témoignage sur la manière dont les récits apostoliques furent mis par écrit[29].
- Vers 170-200Muratori et IrénéeLuc et Jean nommés par leurs auteurs
Le fragment de Muratori décrit la composition du quatrième Évangile à la demande des condisciples de Jean ; Irénée de Lyon, disciple d'un disciple de Jean, nomme Luc le compagnon de Paul puis Jean à Éphèse[30][31].
- Vers 125 et 175-225Les papyrusle texte déjà copié au deuxième siècle
Le papyrus P52, fragment de l'Évangile selon saint Jean daté d'environ 125, interdit de repousser ce livre au milieu du deuxième siècle ; le papyrus P75, vers 175-225, contient déjà Luc et Jean ensemble[32][33].
- 350 à 1546Le canon confirméCyrille, Damase, Trente
Cyrille de Jérusalem ordonne de recevoir les quatre Évangiles, le canon romain de 382 les liste, et le concile de Trente déclare Dieu auteur unique des deux Testaments : les récits sur Marthe sont Écriture Sainte[34][35][36].
Réception canonique : pourquoi ces deux livres-là
Le tri ne date pas du Moyen Âge. Eusèbe de Césarée, vers 325, classe les écrits chrétiens : les quatre Évangiles sont reçus sans conteste, les évangiles forgés sous des noms d'apôtres sont rangés parmi les livres rejetés[37]. Le Catéchisme résume la foi de l'Église : elle reçoit 46 livres de l'Ancien Testament et 27 du Nouveau, dont les Évangiles selon Luc et selon Jean qui portent le témoignage sur Marthe[38]. Et le concile Vatican II rappelle que les évangélistes, « parmi tout ce que Jésus a fait et enseigné, ont rapporté ce qu'ils avaient appris de sa bouche, de sa conduite et de ses œuvres »[39]. Marthe l'hôtesse, Marthe la croyante, Marthe qui sert : c'est du témoignage apostolique, pas de la piété tardive.
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Théologie : servir et croire
La résurrection de Lazare tient la première place dans la prédication
Saint Augustin, qui a commenté tout l'Évangile selon saint Jean à Hippone au début du cinquième siècle, ouvre son sermon sur le chapitre 11 par un aveu : parmi tous les miracles du Seigneur, la résurrection de Lazare tient la première place dans la prédication[40].
« Parmi tous les miracles accomplis par notre Seigneur Jésus-Christ, la résurrection de Lazare tient la première place dans la prédication. », Saint Augustin, Traités sur l'Évangile selon saint Jean, traité 49[41]
Augustin ajoute aussitôt la raison : ressusciter un mort de quatre jours est moins grand que de créer les hommes, et le Christ a fait les deux, lui par qui tout a été fait. Le signe de Béthanie n'est donc pas un exploit : c'est un gage de la résurrection dernière, quand tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix. Marthe, qui a cru à la résurrection du dernier jour avant de voir celle de son frère, est la première bénéficiaire de cette pédagogie : croire d'abord, voir ensuite, l'ordre même de la foi[42].
L'hospitalité, l'écoute et la foi : le triptyque de Béthanie
Le décret romain de 2021, qui réunit Marthe, Marie et Lazare dans une même mémoire, lit la maison de Béthanie comme une icône de toute vie chrétienne : Marthe y représente généreusement l'accueil, Marie l'écoute attentive, Lazare la vie rendue[43].
« Dans la maison de Béthanie, le Seigneur Jésus a fait l'expérience de l'esprit de famille et de l'amitié de Marthe, Marie et Lazare, et c'est pour cette raison que l'Évangile selon saint Jean affirme qu'il les aimait. Marthe lui a généreusement offert l'hospitalité, Marie a écouté attentivement ses paroles, et Lazare est promptement sorti du tombeau à l'ordre de Celui qui a humilié la mort. », Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, décret du 2 février 2021[44]
Ce triptyque éclaire toute la figure de Marthe : l'hospitalité sans l'écoute devient agitation (Luc 10), l'écoute sans la foi reste assise à la maison (Marie en Jean 11, 20), la foi rend au service sa paix (Jean 12, 2). Marthe parcourt les trois degrés dans l'ordre : elle accueille, elle est reprise, elle confesse, puis elle sert en silence. C'est un itinéraire spirituel complet en trois scènes, et c'est pourquoi les prédicateurs n'ont jamais cessé de la proposer aux actifs qui se plaignent de n'avoir pas le temps de prier : Marthe a eu moins de temps que personne, et elle est arrivée la première à la confession.
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Les deux vies d'une même maison
La tradition lit dans les deux sœurs les deux vies du chrétien : la vie active qui sert, et la vie contemplative qui écoute. Ni l'une ni l'autre ne se suffit : Marie sans Marthe n'aurait pas de maison où recevoir le Seigneur, Marthe sans Marie n'aurait pas de parole à porter dans son service. Et Jean montre que l'ordre compte : c'est après avoir écouté la promesse et confessé la foi que Marthe sert dans la paix, au repas de Béthanie[45].
L'enjeu dépasse la morale domestique. En défendant que le service de Marthe, une fois ordonné par la foi, plaît au Seigneur autant que l'écoute de Marie, l'Église dit aux mères de famille, aux cuisiniers, aux hôtesses, aux soignants et à tous les métiers de l'ombre que leur part ne leur sera pas ôtée non plus : la meilleure part n'est pas réservée aux contemplatifs, elle est promise à quiconque sert en croyant. C'est tout le sens du patronage de Marthe sur l'hospitalité et les serviteurs[46].
Usage liturgique : le 29 juillet
De Marthe seule aux trois saints de Béthanie
Pendant des siècles, le 29 juillet célébrait Marthe seule. Le calendrier romain de 1969 garde à cette date la mémoire de l'hôtesse de Béthanie, pendant que sa sœur Marie attendait encore sa propre célébration[47]. Le 2 février 2021, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements publie, sur la volonté du pape François, le décret qui inscrit au Calendrier romain général la mémoire des saints Marthe, Marie et Lazare : les noms de Marie et de Lazare rejoignent celui de Marthe au 29 juillet[48].
Le motif donné par Rome reprend exactement la théologie de cet article : « en raison de l'important témoignage évangélique qu'ils ont offert en accueillant le Seigneur Jésus dans leur maison, en l'écoutant attentivement, en croyant qu'il est la résurrection et la vie »[49]. Accueillir, écouter, croire : les trois verbes de Béthanie deviennent le programme de la fête. La mémoire reste au rang de mémoire, comme l'atteste le calendrier liturgique francophone[50].
Les lectures du jour : l'amour et la meilleure part
Pour la messe du 29 juillet, le lectionnaire fait entendre les textes de la maison de Béthanie, vérifiables chaque année sur le site de l'Association épiscopale liturgique[51] :
| Lecture | Texte | Pourquoi ce choix |
|---|---|---|
| Première lecture | 1 Jn 4, 7-16 : Dieu est amour, aimons-nous les uns les autres | L'amour dont la maison de Béthanie a vécu, médité dans la prédication du jour |
| Évangile | Lc 10, 38-42 : Marthe, Marthe, une seule chose est nécessaire | La scène de l'hôtesse, le propre de la mémoire |
L'amour avant le service : ce choix dit tout de la lecture de l'Église. On ne sert bien que si l'on aime d'abord, et c'est la première lettre de Jean qui l'enseigne le jour où l'on fête la servante de Béthanie. La contemplation de Marie et l'hospitalité de Marthe procèdent du même amour dont Dieu aime le premier[52].
Attributs et patronage : le tablier et la Tarasque
L'iconographie reconnaît Marthe à son tablier d'hôtesse, parfois à la louche ou aux clefs de la maison : les signes du service domestique sanctifié. À Tarascon, elle foule aux pieds la Tarasque, le monstre dompté de la tradition provençale. Et l'Église l'invoque comme patronne des hôtesses, des cuisiniers et de tous ceux qui servent à table, en vertu de Luc 10 et de Jean 12 : elle qui a nourri le Seigneur intercède pour ceux qui nourrissent[53].
Après le Nouveau Testament : Tarascon, en bref
Le Nouveau Testament se tait sur Marthe après le repas de Béthanie. Une tradition ancienne raconte la suite, et l'Église la garde sans la trancher : cette section la résume sans la gonfler.
La Légende dorée de Jacques de Voragine, compilée au treizième siècle, rapporte que Marthe, avec sa sœur et son frère, aborda en Provence pour y porter l'Évangile : Marthe évangélisa Tarascon, sur le Rhône, où elle dompta le monstre ravageur appelé la Tarasque et finit ses jours, enterrée dans l'église devenue la collégiale Sainte-Marthe[54]. La Légende précise même son lignage et l'héritage des trois enfants : le château de Magdala, Béthanie et une part de Jérusalem[55].
Aujourd'hui, Tarascon-sur-Rhône garde sa mémoire : la collégiale Sainte-Marthe conserve dans sa crypte le tombeau vénéré de la sainte, entouré d'un cycle peint du dix-huitième siècle qui raconte sa vie, de la réception du Christ à ses funérailles[56]. Chaque année, le dernier dimanche de juin, la ville promène la Tarasque en procession pour la fête votive[57].
Le degré de certitude doit être dit sobrement : ce récit est une tradition, pas l'Écriture. Il suppose en outre l'identification de Marie de Béthanie avec la Madeleine provençale, question que l'article voisin traite pour elle-même. La foi de l'Église en Marthe ne dépend pas de Tarascon : elle repose sur Luc 10 et Jean 11, reçus, canoniques et garantis. Tarascon est la piété d'une ville envers son évangélisatrice supposée, et à ce titre elle mérite le respect, non le mépris rétrospectif.
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Marie de Béthanie : la grande question, en bref
On ne peut parler de Marthe sans rencontrer la question de sa sœur : Marie de Béthanie est-elle la même que Marie-Madeleine et que la pécheresse de Luc 7 ? L'article Sainte Marie-Madeleine traite ce dossier pour lui-même, avec son tableau des trois figures, la distinction des Grecs et l'union des Latins, et l'homélie 33 de saint Grégoire le Grand en 591[58]. On n'y revient pas ici, sauf pour trois points qui touchent Marthe.
D'abord, les textes ne disent jamais explicitement que les trois sont la même personne, et c'est Jean qui crée le pont en présentant Marie de Béthanie comme celle qui oignit le Seigneur[59]. Ensuite, la liturgie honore désormais les deux figures chacune pour elle-même : Madeleine au 22 juillet comme fête depuis 2016, Marie de Béthanie au 29 juillet avec Marthe et Lazare depuis 2021[60]. Enfin, le dossier propre de Marie de Béthanie est en cours de rédaction : il nommera Marthe comme sa sœur sans modifier cet article.
Pour Marthe, la question change peu : qu'elle ait eu une ou deux sœurs spirituelles, elle reste l'hôtesse qui reçut, la croyante qui confessa et la servante qui servit. Son dossier tient sur ses trois scènes, quelle que soit la réponse des exégètes sur l'identité de Marie.
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Une partie de l'exégèse contemporaine propose de lire Marthe autrement : Évangiles datés tard, onctions confondues, village sans nom, Béthanie dédoublée, résurrection de Lazare tenue pour impossible. Ces objections méritent mieux qu'un haussement d'épaules : une réponse précise.
Des Évangiles datés tard
L'hypothèse courante fait écrire Luc vers 80-85 à partir de Marc et d'une source de paroles dite Q, et Jean vers 90-110, voire au deuxième siècle, par une communauté johannique en plusieurs éditions successives[61][62]. Marthe deviendrait alors une figure construite par des rédacteurs tardifs, à distance des faits.
Quatre fragilités grèvent cette reconstruction. Les papyrus : P52, vers 125, porte déjà le texte de Jean, et P75, vers 175-225, Luc et Jean ensemble, ce qui resserre fortement la fenêtre des datations tardives[63][64]. Les témoins : Irénée écrit vers 180 en disciple d'un disciple de Jean, à une génération des faits, et nomme les auteurs sans hésitation[65]. L'attestation multiple : Luc et Jean, indépendants l'un de l'autre, s'accordent sur Marthe hôtesse de la même maison avec la même sœur : deux sources valent mieux qu'une, selon les critères mêmes de l'historiographie. La datation circulaire : dater Luc tard parce qu'il serait construit, puis prouver par cette date que sa Marthe est construite. Les introductions de la TOB exposent loyalement ces hypothèses sans les imposer comme des verdicts[66].
Une ou deux onctions
Luc 7 raconte une pécheresse anonyme qui oint les pieds de Jésus chez Simon le pharisien, en Galilée ; Jean 12 raconte Marie de Béthanie qui oint les pieds de Jésus à Béthanie, six jours avant la Pâque[67][68]. Une partie de l'exégèse propose de n'y voir qu'un seul événement raconté deux fois.
Mais les récits eux-mêmes distinguent : lieux différents (la Galilée et Béthanie), moments différents (le milieu du ministère et la veille de la Passion), personnes nommées différemment (une anonyme et Marie, sœur de Marthe), hôtes différents (Simon le pharisien et la maison de Lazare). Matthieu et Marc, eux, placent à Béthanie une onction semblable à celle de Jean, confirmant qu'il s'agit bien d'un événement de la semaine sainte, distinct de celui de Galilée[69]. Confondre les deux, c'est décider d'avance qu'il n'y en eut qu'une.
Le village sans nom et la Béthanie d'au-delà du Jourdain
Luc ne nomme pas le village de Marthe, et Jean nomme deux Béthanie : le village de Marthe près de Jérusalem, et une Béthanie au-delà du Jourdain où Jean baptisait[70]. Double difficulté, double réponse. Le village innommé de Luc se reconnaît à ses habitants : même hôtesse, même sœur, même hospitalité, la tradition n'a jamais hésité. Et l'homonymie des lieux est banale en Palestine : Origène signalait déjà la difficulté au troisième siècle dans son commentaire sur saint Jean[71]. Deux villages du même nom, à trente kilomètres l'un de l'autre, ne font pas une contradiction : ils font une carte.
Le présupposé anti-miraculeux
Au fond, beaucoup de reconstructions butent sur le même postulat : un mort de quatre jours ne sort pas d'un tombeau, donc le récit de Jean 11 ne peut être qu'une méditation tardive, comme l'a systématisé Bultmann en traitant l'Évangile en mythe à démythologiser[72]. La conclusion est contenue dans le postulat : si la résurrection est tenue d'avance pour impossible, tout témoignage de résurrection devient mécaniquement suspect.
Le procès loyal demande l'inverse : examiner les pièces sans décider d'avance. Double attestation indépendante de la maison (Luc et Jean), critère de l'embarras (une femme qui fait la leçon au Seigneur en Luc 10, des femmes consolées par des Juifs de Jérusalem en Jean 11 : détails peu flatteurs qu'on n'invente pas pour se faire croire), unanimité patristique sur les auteurs, géographie vérifiée (quinze stades, El-Azariyeh, Lazarium d'Égérie), manuscrits précoces. À preuves égales et présupposés explicites, la lecture traditionnelle soutient la comparaison : Marthe l'hôtesse, Marthe la croyante et Marthe qui sert restent les mieux fondées historiquement.
Pour aller plus loin
- Sainte Marie-Madeleine : la grande question des trois figures, traitée pour elle-même
- Saint Jean l'Évangéliste : l'apôtre qui raconte Béthanie, la résurrection de Lazare et la confession de Marthe
- Saint Pierre apôtre : la confession de Césarée, sœur de celle de Marthe devant le tombeau
- Saint Paul apôtre : le compagnon de Luc, le médecin aimé de l'enquête évangélique
- La Vierge Marie dans le Nouveau Testament : debout avec les femmes fidèles quand les disciples fuient
- Saint Joseph dans le Nouveau Testament : le service silencieux, pendant masculin de la fidélité de Marthe
- Saint Jean-Baptiste dans le Nouveau Testament : le Jourdain et la Béthanie d'au-delà du fleuve
- Saint André apôtre : le premier appelé qui amène Pierre, comme Marthe amène l'hospitalité
- Saint Jacques le Majeur : du cercle des intimes aux heures décisives du ministère
- Saint Jacques le Mineur : Marie mère de Jacques au pied de la croix, dans la compagnie des fidèles
Notes et références
Jn 11, 1-44, trad. liturgique : la maladie puis la mort de Lazare, Marthe au-devant de Jésus, le dialogue sur la résurrection, la confession du verset 27, les larmes, la prière et le cri devant le tombeau.
1 3 13 14 15 17 21Lc 10, 38-42, trad. liturgique : Jésus entre dans un village, Marthe le reçoit, Marie écoute à ses pieds, Marthe s'affaire au service, puis la parole sur la seule chose nécessaire et la meilleure part.
2 10 11 22 27Titre traditionnel fondé sur Lc 10, 40 (les soins du service) et Jn 12, 2 (Marthe servait) : l'hôtesse du Seigneur patronne de l'hospitalité, des cuisiniers et des serviteurs.
4 46 53Col 4, 14 (Luc, le médecin aimé), 2 Tm 4, 11 (Luc seul avec moi), Phm 24 : Paul nomme Luc parmi ses compagnons. TOB, éd. Cerf-Bibli'O, 2010.
5 26Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies III, 1, 1, vers 180 : Luc le compagnon de Paul, puis Jean le disciple du Seigneur à Éphèse. Sources Chrétiennes 211, Cerf.
6 28 31 65Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, décret publié le 2 février 2021 sur la volonté du pape François : inscription au Calendrier romain général de la mémoire des saints Marthe, Marie et Lazare au 29 juillet. Relais : National Catholic Register et Catholic Herald, 2 février 2021. Texte original anglais du motif : « considering the important evangelical witness they offered in welcoming the Lord Jesus into their home, in listening to him attentively, in believing that he is the resurrection and the life » ; et : « in the household of Bethany the Lord Jesus experienced the family spirit and friendship of Martha, Mary, and Lazarus ».
7 43 44 48 49 60Voir l'article Sainte Marie-Madeleine : tableau des trois figures, lecture des Grecs et des Latins, homélie 33 de 591, calendriers de 1969, 2016 et 2021.
8 59Marthe vient du grec Martha, transcription de l'araméen marta, la maîtresse ou la dame de maison. Relais : Bible Odyssey (Society of Biblical Literature), art. Martha ; Wiktionnaire, étymologie d'araméen martā.
9Jn 12, 1-8, trad. liturgique : le repas de Béthanie six jours avant la Pâque, Marthe qui sert, Marie qui oint de nard pur, la protestation de Judas et la défense de Marie.
12 18 19 45 68Mt 16, 13-17, trad. liturgique : la confession de Pierre à Césarée, Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.
16Jn 11, 18, trad. liturgique : Béthanie près de Jérusalem, à quinze stades environ, soit un peu moins de trois kilomètres.
20Saint Jérôme, Onomasticon, place Béthanie au deuxième mille de Jérusalem ; le village actuel d'El-Azariyeh, le lieu de Lazare, occupe les pentes sud-est du mont des Oliviers. Relais : Jewish Encyclopedia, 1901, art. Bethany.
23 24Égérie, Journal de voyage (Itinerarium Egeriae), fin du quatrième siècle : la pèlerine décrit le sanctuaire du Lazarium à Béthanie. Sources Chrétiennes 296, Cerf.
25Papias de Hiérapolis, vers 130, recueilli par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39. Sources Chrétiennes 31, Cerf.
29Fragment de Muratori, vers 170-200 : la composition du quatrième Évangile à la demande des condisciples de Jean.
30Papyrus P52 (Rylands 457), fragment de l'Évangile selon saint Jean (Jn 18), daté d'environ 125. John Rylands Library, Manchester.
32 63Papyrus P75 (Bodmer XIV-XV), vers 175-225 : il contient déjà de larges parties de Luc et de Jean. Bibliotheca Bodmeriana, Cologny.
33 64Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses IV, 36, vers 350 : recevoir les quatre Évangiles, ne rien lire des apocryphes. Sources Chrétiennes 231, Cerf.
34Canon romain dit de Damase, 382 : la liste des quatre Évangiles selon Matthieu, Marc, Luc et Jean.
35Concile de Trente, session IV, 8 avril 1546 : Dieu auteur unique des deux Testaments. Denzinger 1501-1505.
36Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 25, vers 325 : les quatre Évangiles reçus sans conteste, les écrits forgés rangés parmi les rejetés. Sources Chrétiennes 31, Cerf.
37Catéchisme de l'Église catholique, n. 120 : l'Église reçoit 46 livres de l'Ancien Testament et 27 du Nouveau. Mame-Plon, 1998.
38Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum, 18 novembre 1965, n. 19 : les évangélistes ont rapporté ce qu'ils avaient appris de la bouche, de la conduite et des œuvres de Jésus. AAS 58 (1966).
39Saint Augustin, Traités sur l'Évangile selon saint Jean, traité 49 (sur Jn 11, 1-54), début du cinquième siècle : la résurrection de Lazare tient la première place dans la prédication, gage de la résurrection dernière. Texte anglais vérifié sur newadvent.org/fathers/1701049.htm. Texte original : « Among all the miracles wrought by our Lord Jesus Christ, the resurrection of Lazarus holds a foremost place in preaching. »
40 41 42Calendrier romain général de 1969 : le 29 juillet porte la seule mémoire de sainte Marthe, avant l'adjonction de Marie et de Lazare en 2021.
47Association épiscopale liturgique pour les pays francophones, messe du 29 juillet, sainte Marthe, Marie et saint Lazare, mémoire : l'évangile propre est Lc 10, 38-42. Page vérifiée sur aelf.org.
50 511 Jn 4, 7-16, trad. liturgique : Dieu est amour, aimons-nous les uns les autres. Texte médité dans la prédication de la fête, comme en témoignent les homélies du 29 juillet (archidiocèse de Singapour, 2021 et 2023).
52Jacques de Voragine, La Légende dorée, chapitre de sainte Marthe (Legenda aurea, ch. 105), compilée vers 1260 : l'arrivée en Provence, l'évangélisation de Tarascon, la Tarasque domptée, le lignage et l'héritage des trois enfants (Magdala, Béthanie, une part de Jérusalem).
54 55Collégiale Sainte-Marthe de Tarascon (Bouches-du-Rhône) : la crypte garde le tombeau vénéré de la sainte, entouré d'un cycle peint du dix-huitième siècle (réception du Christ, embarquement, arrivée en Provence, prédication, agonie, funérailles). Relais : Wikipédia, Église Sainte-Marthe de Tarascon.
56Fête votive de la Tarasque à Tarascon, chaque année le dernier dimanche de juin : la procession du monstre dompté. Relais : Wikipédia, Tarascon.
57Saint Grégoire le Grand, homélie 33 sur les Évangiles, 591 : Marie-Madeleine reconnue à la fois comme la pécheresse de Luc et la Marie nommée par Jean.
58L'hypothèse dite des deux sources : Luc aurait combiné l'Évangile selon saint Marc et une source de paroles dite Q, vers 80-85.
61Raymond E. Brown, La Communauté du disciple bien-aimé (1979) : l'hypothèse d'une communauté johannique en plusieurs éditions successives.
62Traduction œcuménique de la Bible, éd. Cerf-Bibli'O, 2010 : ses introductions exposent ces hypothèses de datation comme des propositions de travail, non comme des verdicts.
66Lc 7, 36-50, trad. liturgique : la pécheresse anonyme chez Simon le pharisien, en Galilée, au milieu du ministère.
67Mt 26, 6-13 et Mc 14, 3-9, trad. liturgique : l'onction à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, deux jours avant la Pâque.
69Jn 1, 28, trad. liturgique : la Béthanie au-delà du Jourdain, où Jean baptisait, distincte du village de Marthe.
70Origène, Commentaire sur l'Évangile selon saint Jean, livre VI (sur Jn 1, 28) : la difficulté de la Béthanie au-delà du Jourdain est signalée dès le troisième siècle.
71Rudolf Bultmann, commentaire sur l'Évangile selon saint Jean (Das Evangelium des Johannes, 1941) : lecture démythologisante qui tient les récits de signes pour des méditations tardives.
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