Nuno Álvares Pereira (1360-1431) fut le connétable de Portugal dont le génie militaire assura, à la bataille d'Aljubarrota le 14 août 1385, l'indépendance du royaume face à la couronne de Castille. Chevalier invaincu, il attribuait publiquement chacune de ses victoires à la Vierge Marie, dont le nom était gravé sur son épée.[1][2]
Devenu veuf en 1387, il ne se remaria jamais et consacra une part croissante de sa fortune à des fondations pieuses, notamment le couvent du Carmo à Lisbonne. En 1423, à soixante-trois ans, il distribua ses biens et entra comme frère convers dans l'ordre du Carmel qu'il avait lui-même doté, prenant le nom de Frei Nuno de Santa Maria. Il y vécut plus de sept années dans l'humilité, la pénitence et le service des pauvres, avant de mourir en 1431.[3][4]
Vénéré populairement dès sa mort comme le « Santo Condestável », il fut béatifié en 1918 par Benoît XV puis canonisé le 26 avril 2009 par Benoît XVI, qui salua en lui la preuve qu'« il est possible d'agir et de mettre en pratique les valeurs et les principes de la vie chrétienne » jusque dans le contexte le plus rude, celui de la guerre.[5] Par sa fille unique, Beatriz, il est aussi l'ancêtre de la maison de Bragance, dynastie royale du Portugal et, plus tard, empire du Brésil.[6][7]
Un cadet de petite noblesse dans une monarchie en crise
Naissance à Cernache do Bonjardim
Nuno Álvares Pereira naît le 24 juin 1360 à Cernache do Bonjardim, localité du concelho de Sertã, dans le centre du Portugal.[8][9][10] Il est le fils illégitime de Álvaro Gonçalves Pereira, prieur de l'Ordre de l'Hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem au Portugal (les futurs chevaliers de Malte), et d'Iria Gonçalves do Carvalhal.[11][12] Sa naissance hors mariage n'entrave pas son avenir : le roi Pierre Iᵉʳ de Portugal le légitime par décret royal moins d'un an après sa naissance, lui ouvrant l'accès à une éducation aristocratique et à l'adoubement chevaleresque.[13][14]
Son grand-père, Gonçalo Pereira, avait été archevêque de Braga, primat du Portugal — signe d'une famille où se mêlaient déjà, avant lui, l'épée et l'autel.[15] Vers l'âge de treize ans, en 1373, Nuno entre au service de la cour comme page de la reine Éléonore Telles, puis participe déjà, très jeune, à la défense du royaume contre les incursions castillanes.[16][17]
Mariage avec Leonor de Alvim
À seize ans, en 1376, son père lui fait épouser Dona Leonor de Alvim, une riche veuve de quelques années son aînée, à Vila Nova da Rainha.[18][19] Trois enfants naissent de cette union : deux fils, morts en bas âge, et une fille, Beatriz Pereira de Alvim, seule survivante.[20][21] Le mariage dure onze ans, jusqu'à la mort prématurée de Leonor au début de l'année 1387 — un deuil que Nuno ne surmontera qu'en refusant, pour le reste de sa vie, tout remariage.[22]
La mort de Fernand Iᵉʳ et la crise de succession de 1383
En 1383, la mort sans héritier mâle du roi Fernand Iᵉʳ de Portugal ouvre la plus grave crise dynastique de l'histoire médiévale portugaise. Le roi Jean Iᵉʳ de Castille, marié à l'infante Béatrice, fille unique de Fernand, revendique la couronne portugaise par mariage — ce qui équivaudrait, pour le royaume, à une annexion pure et simple par son puissant voisin.[23][24] Face à cette menace, une partie de la noblesse et surtout les villes se rallient à Jean, maître de l'ordre militaire d'Avis, fils illégitime du roi Pierre Iᵉʳ, proclamé « régent et défenseur du royaume » puis roi sous le nom de Jean Iᵉʳ.[25]
Nuno Álvares Pereira choisit le camp du Maître d'Avis. Ce choix, qui l'engage à peine âgé de vingt-trois ans, va faire de lui en moins de deux années le chef militaire le plus redouté de la péninsule Ibérique.[26]
Le génie militaire au service de l'indépendance (1384-1411)
Atoleiros, 6 avril 1384 : l'infanterie tient tête à la cavalerie
Nommé à la tête des troupes portugaises, Nuno remporte sa première grande victoire à la bataille d'Atoleiros, le 6 avril 1384.[27][28] Il y innove tactiquement : plutôt que de charger une cavalerie lourde castillane très supérieure en nombre, il fait mettre pied à terre à ses propres cavaliers, formés en carré compact hérissé de lances, une disposition défensive encore rare dans la péninsule Ibérique à cette date.[29][30] La manœuvre brise l'assaut castillan et démontre, pour la première fois de façon aussi nette, qu'une résistance populaire et disciplinée peut vaincre la chevalerie féodale.[31]
Connétable du royaume et la bataille d'Aljubarrota (14 août 1385)
Fort de ce succès, Jean Iᵉʳ le nomme connétable de Portugal — chef suprême des armées — alors qu'il n'a que vingt-quatre ou vingt-cinq ans.[32][33] Le sommet de sa carrière militaire survient le 14 août 1385, à Aljubarrota : à la tête d'environ 6 500 volontaires, pour l'essentiel des piquiers, des archers anglais alliés et une petite noblesse peu argentée, il affronte une armée castillane forte de plusieurs dizaines de milliers d'hommes, chevalerie française comprise.[34][35]
Reprenant et perfectionnant la tactique d'Atoleiros — position défensive sur un terrain choisi, carré de piquiers, fossés et pieux dissimulés contre la cavalerie —, Nuno inflige aux Castillans une défaite totale et définitive.[36] La bataille met un terme à la menace d'annexion et scelle, dans les faits, l'indépendance du Portugal et la légitimité de la nouvelle dynastie d'Avis.[37][38]
- 6 avril 1384Bataille d'Atoleiros
Premier grand succès militaire de Nuno : l'infanterie portugaise, mise pied à terre en carré défensif, met en déroute la cavalerie castillane.
- 1385Connétable de Portugal
Jean Iᵉʳ le nomme chef suprême des armées du royaume, à environ vingt-quatre ans.
- 14 août 1385Bataille d'Aljubarrota
Victoire décisive contre l'armée castillane : l'indépendance du Portugal est assurée pour des siècles.
- Octobre 1385Bataille de Valverde
Nouvelle victoire portugaise lors des raids frontaliers qui suivent Aljubarrota.
- 1385-1411Guerre de siège et titres nobiliaires
Comte d'Ourém, puis de Barcelos et d'Arraiolos ; campagnes de harcèlement à la frontière castillane.
- 1411Paix avec la Castille
Le traité de paix met fin à plus de vingt ans de guerre ; Nuno se retire progressivement de la vie militaire active.
- 1415Prise de Ceuta
Dernière campagne militaire de sa vie, aux côtés du roi Jean Iᵉʳ et de ses fils, dont l'infant Henri le Navigateur.
- 15 août 1423Profession au Carmel
Il distribue ses biens et entre comme frère convers au couvent du Carmo, prenant le nom de Frei Nuno de Santa Maria.
L'épée gravée « Maria »
Chevalier vainqueur, Nuno refusait constamment de s'attribuer le mérite de ses victoires. Selon la tradition rapportée par ses biographes, le nom de la Vierge Marie était gravé sur la lame de son épée, et sa bannière personnelle portait la croix, l'image de Marie et les saints chevaliers Jacques et Georges.[39][40] Le pape Benoît XVI reprendra ce trait exactement six siècles plus tard, dans l'homélie de sa canonisation :
« Bien qu'il fût un excellent soldat et un grand chef, il ne permit jamais à ces talents personnels de prendre le pas sur l'action suprême qui vient de Dieu — imitant Notre-Dame, à qui il était profondément dévoué et à qui il attribuait publiquement ses victoires. » — Benoît XVI, homélie de canonisation, place Saint-Pierre, 26 avril 2009[41]
Après Aljubarrota, Nuno se rend en pèlerinage au sanctuaire de Notre-Dame d'Assumar, qu'il trouve profané et transformé en étable pendant la guerre ; il le nettoie de ses propres mains et le rend au culte.[42] Toute sa vie de soldat, il jeûne le mercredi, le vendredi et le samedi en l'honneur de la Vierge.[43]
Un capitaine qui épargne les vaincus
Sa réputation ne repose pas seulement sur ses victoires, mais sur la conduite qu'il tint en les remportant. Les chroniqueurs et les historiens modernes s'accordent à souligner un trait rare pour l'époque : Nuno traitait ses soldats avec sollicitude, veillait à un traitement digne des prisonniers, et interdisait que les populations civiles fussent brutalisées ou les récoltes incendiées, pratique pourtant courante dans les chevauchées militaires du XIVᵉ siècle.[44] Il instaurait des temps de prière collective pour ses hommes avant et après le combat, manifestant sur le champ de bataille lui-même la dévotion mariale qui structurait toute sa vie.[45][46]
Le titre que lui décernera un contemporain de tout premier plan, l'infant Pierre, duc de Coimbra, régent du royaume et fils de Jean Iᵉʳ, résume cette double stature :
« Norme des princes, exemple des seigneurs et miroir des anachorètes. » — Infant D. Pedro, duc de Coimbra, cité dans le catalogue de l'exposition bibliographique de la Bibliothèque nationale du Portugal pour la canonisation de 2009[47]
Titres, comtés et fin de carrière militaire (1385-1415)
Après Aljubarrota, Jean Iᵉʳ récompense son connétable par les trois seuls comtés alors existants dans le royaume : comte d'Ourém, puis comte de Barcelos et comte d'Arraiolos.[48][49] Nuno devient l'un des hommes les plus riches du Portugal, mais consacre une part croissante de cette fortune à des œuvres pieuses — en particulier la fondation, dès 1389, du futur couvent du Carmo à Lisbonne, sur des terres rachetées à sa sœur Beatriz Pereira et à l'amiral Pessanha.[50][51]
Entre 1385 et 1411, il mène des campagnes frontalières répétées contre la Castille, dont une nouvelle victoire à Valverde en octobre 1385.[52] La paix de 1411 met fin à ce long conflit. En 1415, il participe encore, aux côtés du roi et de ses fils dont l'infant Henri (futur « Henri le Navigateur »), à la prise de Ceuta sur la côte marocaine — sa dernière campagne militaire.[53][54]
Une fille unique, Beatriz, et la naissance de la maison de Bragance
De ses trois enfants, seule Beatriz Pereira de Alvim parvient à l'âge adulte. Héritière de l'immense fortune de son père, elle épouse Afonso, fils illégitime légitimé du roi Jean Iᵉʳ, qui reçoit en 1401 le titre de comte de Barcelos puis, en 1442, celui de premier duc de Bragance.[55][56] De cette union descend la maison de Bragance, qui régnera sur le Portugal de 1640 à 1910 et, par une branche cadette, sur l'empire du Brésil jusqu'en 1889.[57]
Par un jeu de l'histoire assez rare, le saint connétable qui sauva l'indépendance politique du Portugal au XIVᵉ siècle en est ainsi, par le sang, l'ancêtre direct de la dynastie qui la restaurera deux siècles et demi plus tard, en 1640, face à une nouvelle tentative d'annexion castillane.
Du veuvage à la conversion (1387-1423)
Une fidélité inébranlable à Leonor défunte
À la mort de Leonor de Alvim, au début de 1387, Nuno n'a que vingt-sept ans et se trouve alors au sommet de sa gloire militaire. Il ne se remarie jamais.[58] Cette fidélité posthume, rare chez un grand seigneur de cet âge dans une société où le remariage était la norme, est le premier signe visible d'une évolution intérieure qui s'affirmera avec les années.
Des fondations pieuses multipliées
Parallèlement à ses charges militaires, Nuno finance la construction de plusieurs édifices religieux : la chapelle Saint-Georges d'Aljubarrota, érigée dès 1388 sur le champ de bataille en action de grâces, et surtout le grand ensemble conventuel du Carmo à Lisbonne, dont la construction s'échelonne de 1389 à 1423 et où s'installent les Carmes dès 1397.[59][60] Il finance également d'autres églises et couvents, manifestant une piété eucharistique et mariale que ses contemporains relevaient déjà comme exceptionnelle chez un chef de guerre.[61]
Le deuil de sa fille et le renoncement au monde
La mort de sa fille Beatriz — survenue, selon certaines sources, dès 1414 — porte un coup supplémentaire à l'attachement de Nuno aux affaires du siècle.[62] Après la campagne de Ceuta en 1415, il distribue peu à peu ses terres et seigneuries à ses petits-enfants, se dépouillant méthodiquement de l'immense patrimoine accumulé en trente ans de guerre.[63]
La profession au Carmel, 15 août 1423
Le choix de la date n'est pas indifférent : c'est le 15 août 1423 — jour anniversaire à la fois de son mariage de 1376 et, dans le calendrier liturgique, fête de l'Assomption de la Vierge à qui il attribuait toutes ses victoires — que Nuno Álvares Pereira, âgé de soixante-trois ans, fait profession au couvent du Carmo qu'il avait lui-même fondé et doté.[64] Il y devient, selon les constitutions carmélitaines de l'époque, un semi-frater — un « demi-frère » convers chargé des tâches les plus humbles du couvent, portant non l'habit complet mais une simple tunique et une cape de bure brune.[65][66]
Frère Nuno de Sainte-Marie : sept ans d'humilité (1423-1431)
Le chaudron des pauvres
À la porte du couvent, Frère Nuno distribue lui-même la soupe aux pauvres de Lisbonne dans un grand chaudron de cuivre — le même qui avait servi, des années durant, à préparer les rations de ses soldats en campagne.[67] Portier et aumônier de la communauté, il accueille chaque jour les indigents de la ville, leur offrant, selon le témoignage conservé par l'ordre du Carmel, « des conseils sages et aimants, des pièces, des vêtements ou de la nourriture qu'il avait lui-même mendiée auprès des riches pour la donner aux pauvres ».[68]
« Vécut dans l'oraison, la pénitence et la charité, mendiant l'aumône pendant plus de sept ans. » — Notice de l'ordre du Carmel du Portugal sur la vie religieuse de Frei Nuno de Santa Maria[69]
Il n'oublie pas ses anciens compagnons d'armes : les chroniques rapportent qu'il parcourait encore les rues de Lisbonne à la recherche de vétérans malades ou tombés dans la misère, s'inquiétant lui-même de l'absence, à la porte du couvent, de mendiants qu'il avait l'habitude d'y croiser.[70]
Le grand capitaine devenu le plus humble des frères
Le contraste entre le connétable vainqueur d'Aljubarrota, comte de trois seigneuries et l'un des hommes les plus riches du royaume, et le frère convers balayant le cloître et mendiant son pain, frappa profondément ses contemporains. Pour Benoît XVI, ce contraste constituait précisément la valeur exemplaire du personnage : la preuve que la sainteté ne demande pas la fuite des responsabilités temporelles, mais leur exercice dans un esprit d'humilité radicale.
« Il exerça sa vie de foi et de prière dans des contextes en apparence défavorables, preuve qu'en toute situation, même militaire ou en temps de guerre, il est possible d'agir et de mettre en pratique les valeurs et les principes de la vie chrétienne. » — Benoît XVI, homélie de canonisation, 26 avril 2009[71]
Mort et sépulture
Les sources s'accordent sur l'année 1431 mais divergent sur le jour exact de la mort de Frère Nuno, ce qui illustre le travail d'établissement critique auquel se prêtent encore les sources médiévales portugaises. La tradition populaire et une partie importante de la littérature dévotionnelle situent sa mort au 1ᵉʳ novembre 1431, jour de la Toussaint, entouré du roi Jean Iᵉʳ et des infants.[72][73] D'autres travaux d'histoire, s'appuyant sur le calendrier liturgique et sur les registres conventuels, retiennent plutôt le 1ᵉʳ avril 1431, dimanche de Pâques cette année-là — date qu'une partie de l'historiographie récente considère comme la plus solidement établie.[74][75]
| Tradition | Date retenue | Fondement |
|---|---|---|
| Piété populaire et une partie des sources anciennes | 1ᵉʳ novembre 1431 (Toussaint) | Association symbolique avec la fête de tous les saints ; date reprise par la piété populaire et plusieurs biographies anciennes |
| Recherche historique récente | 1ᵉʳ avril 1431 (dimanche de Pâques) | Recoupement des registres conventuels et du calendrier liturgique de l'année 1431 |
Quelle que soit la date précise, Frei Nuno de Santa Maria s'éteint au couvent du Carmo à l'âge de soixante-dix ans, après plus de sept années de vie religieuse.[76][77] Ses restes, longtemps conservés au Carmo, sont transférés le 14 août 1951 — date anniversaire d'Aljubarrota — en l'église du Santo Condestável, à Campo de Ourique, à Lisbonne.[78][79]
Vers les autels : béatification et canonisation
Une dévotion populaire ininterrompue
Le culte de « Santo Condestável » ne s'est jamais éteint après sa mort. Le procès diocésain en vue de sa béatification est introduit dès 1894, sur la base d'une réputation de sainteté continue depuis le XVᵉ siècle.[80] Le pape Benoît XV reconnaît le culte immémorial et béatifie Nuno Álvares Pereira le 23 janvier 1918 par le décret Clementissimus Deus, fixant sa fête liturgique au 6 novembre.[81][82]
Le miracle de Guilhermina de Jesus (2000)
Quatre-vingt-dix ans s'écoulent entre la béatification et la canonisation. Le miracle retenu par la Congrégation pour les causes des saints se produit à Ourém — la ville même dont Nuno reçut le comté en 1385. Le 29 septembre 2000, Guilhermina de Jesus, cuisinière d'un restaurant médiéval installé dans le château d'Ourém, est atteinte à un œil par de l'huile bouillante en faisant frire du poisson ; les médecins jugent la perte de vision irréversible.[83] Dans la nuit du 7 au 8 décembre 2000, au terme d'une seconde neuvaine de prières de sa famille et de ses proches, elle prie intérieurement le bienheureux Nuno, baise son image — et recouvre soudainement la vue, fait qu'elle vérifie aussitôt en allumant la télévision.[84]
La guérison, jugée par les médecins sans explication scientifique, est examinée par une commission médicale du Vatican en avril 2008 puis par une commission théologique en mai de la même année.[85] Le 3 juillet 2008, Benoît XVI promulgue le décret reconnaissant l'authenticité du miracle ; le 21 février 2009, en consistoire, il fixe au 26 avril 2009 la date de la canonisation.[86][87]
La canonisation du 26 avril 2009
Le 26 avril 2009, sur la place Saint-Pierre, Benoît XVI canonise Nuno de Santa Maria Álvares Pereira en même temps que quatre autres bienheureux — Arcangelo Tadini, Bernardo Tolomei, Gertrude Comensoli et Caterina Volpicelli.[88] Dans son homélie, le pape présente longuement la figure du nouveau saint portugais comme un modèle particulièrement actuel :
« Je suis heureux de présenter cette figure exemplaire à toute l'Église », pour avoir su vivre les valeurs chrétiennes « surtout lorsqu'elles sont mises au service du bien commun et de la gloire de Dieu ». — Benoît XVI, homélie de canonisation, place Saint-Pierre, 26 avril 2009[89]
Une sainteté du soldat, dans la ligne de la doctrine catholique
Le cas de Nuno Álvares Pereira illustre une question ancienne de la théologie morale catholique : comment un homme voué au métier des armes peut-il atteindre l'héroïcité des vertus que requiert une canonisation ? La tradition catholique, formulée notamment par saint Thomas d'Aquin dans sa doctrine de la guerre juste, n'a jamais enseigné l'incompatibilité de principe entre le service armé légitime et la sainteté, à condition que la cause soit juste, l'autorité légitime, l'intention droite et les moyens proportionnés — quatre conditions que la tradition portugaise attribue précisément à la défense de l'indépendance nationale menée par Nuno.[90]
Ce même chemin — l'exercice d'une autorité temporelle, parfois militaire, vécu dans un esprit d'humilité et de charité chrétienne — avait déjà conduit aux autels un roi de France du siècle précédent, saint Louis IX, et sera de nouveau illustré, la même année 1431, par une autre libératrice de son peuple, sainte Jeanne d'Arc. Les trois figures partagent une même conviction : la légitimité d'une cause nationale juste ne dispense en rien de la prière, de l'humilité et, au soir de la vie, du renoncement radical à la gloire du monde.
Le procès de canonisation de Nuno Álvares Pereira n'a jamais eu à statuer sur la moralité de ses campagnes militaires elles-mêmes — la guerre de 1383-1385 étant unanimement reconnue par l'historiographie portugaise comme une guerre défensive contre une tentative d'annexion —, mais sur l'héroïcité de ses vertus théologales et morales, spécialement sa charité envers les prisonniers et les populations civiles, sa justice envers ses propres soldats, et l'humilité radicale de ses dernières années au Carmel.[91][92]
Patron et mémoire nationale
Patron de l'infanterie et du scoutisme portugais
Saint Nuno de Santa Maria est le patron de l'infanterie portugaise, dont les régiments célèbrent sa fête le 6 novembre, ainsi que du scoutisme catholique portugais.[93] L'armée portugaise et l'Ordre du Carmel entretiennent conjointement sa mémoire, dans une double filiation militaire et religieuse rare parmi les saints modernes.
Le Santo Condestável dans l'espace public
Statues, avenues, paroisses et une ligne de la mémoire nationale portent son nom à travers tout le Portugal. Ses restes reposent depuis 1951 en l'église du Santo Condestável de Lisbonne, tandis que le grand couvent gothique du Carmo qu'il fonda — partiellement ruiné par le séisme de 1755 — demeure l'un des monuments emblématiques de la capitale portugaise, aujourd'hui musée archéologique.[94]
Un saint pour un temps de crise
L'homélie de Benoît XVI insistait sur la portée universelle, et non seulement nationale, de cette sainteté :
« Les soixante-dix ans de sa vie appartiennent à la seconde moitié du XIVᵉ siècle et à la première moitié du XVᵉ. Il fut caractérisé par une vie intense de prière et une confiance absolue dans le secours divin. » — Benoît XVI, homélie de canonisation, 26 avril 2009[95]
Sept siècles après Aljubarrota, l'Église universelle retient de Nuno Álvares Pereira moins le vainqueur invaincu de vingt années de guerre que le frère convers du Carmo, mendiant son pain à la porte du couvent qu'il avait fondé au faîte de sa gloire.
Pour aller plus loin
- Saint Thomas d'Aquin (1225-1274) — le docteur dont la doctrine de la guerre juste éclaire la compatibilité entre le métier des armes et la sainteté.
- Saint Louis (1214-1270) — un autre souverain médiéval canonisé pour avoir exercé une autorité temporelle dans un esprit chrétien.
- Sainte Jeanne d'Arc (1412-1431) — libératrice de son peuple morte la même année que Nuno Álvares Pereira.
- Saint Vincent Ferrier (1350-1419) — prédicateur contemporain du Grand Schisme d'Occident, dont la vie recoupe la même période troublée de l'histoire de l'Église et de la péninsule Ibérique.
Notes et références
Benoît XVI, homélie pour la canonisation d'Arcangelo Tadini, Bernardo Tolomei, Nuno de Santa Maria Alvares Pereira, Gertrude Comensoli et Caterina Volpicelli, place Saint-Pierre, 26 avril 2009, texte intégral (traduction anglaise officielle) sur vatican.va. Texte original anglais des citations traduites dans le corps : « The seventy years of his life belong to the second half of the 14th century and the first half of the 15th » ; « He was characterized by an intense life of prayer and absolute trust in divine help » ; « Although he was an excellent soldier and a great leader, he never permitted these personal talents to prevail over the supreme action that comes from God » ; « imitating Our Lady, to whom he was deeply devoted and to whom he publicly attributed his victories » ; « he exercised his life of faith and prayer in contexts apparently unfavourable to it, as proof that in any situation, even military or in war time, it is possible to act and to put into practice the values and principles of Christian life » ; « I am glad to point this exemplary figure out to the whole Church », especially if Christian values « are placed at the service of the common good and the glory of God ».
1 5 41 46 71 88 89 91 95Wikipédia (PT), « Nuno Álvares Pereira » : pt.wikipedia.org/wiki/Nuno_Álvares_Pereira. Notice biographique de référence en langue portugaise : naissance, famille, mariage, campagnes militaires, titres, vie religieuse, béatification et canonisation ; utilisée pour le recoupement des dates avec les autres sources.
2 7 8 12 18 20 33 34 37 56Carmelitas Descalços de Portugal, « São Nuno de Santa Maria » : carmelitas.pt/sao-nuno-de-santa-maria. Notice officielle de l'ordre du Carmel sur la vie religieuse de Nuno : entrée à la cour, bataille d'Atoleiros, fondations pieuses (chapelle d'Aljubarrota 1388, couvent du Carmo 1389), profession du 15 août 1423, statut de semi-frater, mort au couvent.
3 27 29 31 51 53 66 67 68 69 70Agência Ecclesia (agence de presse de la Conférence épiscopale portugaise), « Nuno de Santa Maria Álvares Pereira (1360-1431) » : agencia.ecclesia.pt/portal/nuno-de-santa-maria-alvares-pereira-1360-1431. Biographie spirituelle détaillée, chronologie de la cause de canonisation (introduction du procès en 1894, décret de 1918, constat du miracle en 2000, décret de 2008, canonisation de 2009).
4 10 80 82 87Wikipedia (EN), "Nuno Álvares Pereira": en.wikipedia.org/wiki/Nuno_Álvares_Pereira. Article encyclopédique détaillé (famille, formation, batailles d'Atoleiros et d'Aljubarrota, titres nobiliaires, mariage, descendance via Beatriz et la maison de Bragance, vie religieuse, mort, béatification et canonisation), utilisé pour le recoupement des faits et des dates.
6 11 13 15 16 19 21 22 23 25 28 32 39 43 48 52 54 55 57 58 72 93e-cultura.pt, « Morte de D. Nuno Álvares Pereira » : e-cultura.pt/efemeride/532. Notice biographique et éphéméride officielle situant la mort au 1er avril 1431 et donnant les titres nobiliaires complets (2e connétable de Portugal, 38e Mordomo-Mor do Reino, 7e comte de Barcelos, 3e comte d'Ourém, 2e comte d'Arraiolos) et la translation des reliques du 14 août 1951.
9 49 74 76 79Catholic News Herald (diocèse de Charlotte, États-Unis), « St. Nuno Alvares Pereira, also known as St. Nuno of Saint Mary » : catholicnewsherald.com/189-news/faith/faith-nov/5089-st-nuno-alvares-pereira-also-known-as-st-nuno-of-saint-mary. Notice hagiographique en anglais situant sa mort le dimanche de Pâques 1431, corroborant la date du 1er avril retenue par une partie de l'historiographie.
14 75 77Revista Militar (Portugal), « Nuno Álvares Pereira. Guerreiro, Senhor Feudal e Santo » : revistamilitar.pt/artigo/1324. Revue de la biographie académique de référence de João Gouveia Monteiro, Nuno Álvares Pereira — Guerreiro, Senhor Feudal, Santo: Os Três Rostos do Condestável, Imprensa da Universidade de Coimbra / Editorial Presença, Coimbra, novembre 2017 — première biographie universitaire exhaustive, fondée sur les sources narratives médiévales et une recherche documentaire approfondie ; l'auteur est professeur jubilé de la faculté des lettres de l'université de Coimbra.
17João Nisa, "Nuno Álvares Pereira and the Military Ethos of the 15th Century in the Crónica do Condestabre (c. 1431-1443)", article académique disponible sur dialnet.unirioja.es/descarga/articulo/9462894.pdf et academia.edu/107433900. Étude universitaire sur la Crónica do Condestabre, chronique anonyme rédigée entre 1431 et 1443, quelques années seulement après la mort de Nuno, principale source narrative médiévale de sa vie ; contexte de la crise de succession de 1383 et de l'éthique militaire mise en scène par le texte.
24 26 30Biblioteca Nacional de Portugal, exposition bibliographique pour la canonisation de D. Nuno Álvares Pereira, 24 avril - 13 mai 2009 : bnportugal.gov.pt. Source de la citation attribuée à l'infant D. Pedro, duc de Coimbra (« norma de príncipes, exemplo de senhores e espelho de anacoretas ») et référence à l'édition critique de la Crónica do Condestável par Almeida Calado (Universidade de Coimbra, 1991).
35 38 40 47Observador (Portugal), « Batalha de Aljubarrota: como Nuno Álvares Pereira preparou e conquistou a vitória » : observador.pt/especiais/batalha-de-aljubarrota-como-nuno-alvares-pereira-preparou-e-conquistou-a-vitoria. Reconstitution du dispositif tactique portugais à Aljubarrota et de la préparation du terrain par Nuno Álvares Pereira.
36Observador (Portugal), « Nun'Álvares Pereira: de guerreiro a santo. Santidade e Política » : observador.pt/opiniao/nunalvares-pereira-de-guerreiro-a-santo-santidade-e-politica. Analyse de la conduite de Nuno envers ses soldats, les prisonniers et les populations civiles, de son pèlerinage réparateur au sanctuaire de Notre-Dame d'Assumar, et de la cohérence entre sa sainteté et sa carrière militaire.
42 44 45 61 90 92Toponímia de Lisboa, « O Largo do Carmo de Nuno Álvares Pereira » : toponimialisboa.wordpress.com/2018/04/25/o-largo-do-carmo-de-nuno-alvares-pereira. Sur la fondation du couvent du Carmo en 1389 sur des terres rachetées à Beatriz Pereira, sœur de Nuno, et à l'amiral Pessanha.
50 60Ordem do Carmo (Portugal), « Nuno Álvares Pereira e os Carmelitas » : ordem-do-carmo.pt/index.php/16-portal/portal/776-nuno-alvares-pereira-e-os-carmelitas. Détail de la construction du couvent du Carmo, de la mort de sa fille Beatriz, de la distribution de ses terres à ses petits-enfants (1422) et du chaudron des pauvres à la porte du couvent.
59 62 63 64 65Panteão Nacional (Panthéon national du Portugal), notice officielle « D. Nuno Álvares Pereira » : panteaonacional.gov.pt/homenageados/d-nuno-alvares-pereira. Source officielle de l'État portugais pour les titres, la vie religieuse et la translation des reliques du 14 août 1951 vers l'église du Santo Condestável.
73 78 94By the Book, Edições Especiais, notice sur la béatification de D. Nuno Álvares Pereira par le pape Benoît XV le 23 janvier 1918 par le décret Clementissimus Deus : bythebook.pt/d-nuno-alvares-pereira-foi-beatificado-pelo-papa-bento-xv-em-23-de-janeiro-de-1-2.
81O Mirante (hebdomadaire régional portugais), « Milagre em Ourém eleva Nuno Álvares Pereira ao estatuto de santo », édition du 2 avril 2009 : omirante.pt/semanario/2009-04-02/sociedade/2009-04-01-milagre-em-ourem-eleva-nuno-alvares-pereira-ao-estatuto-de-santo. Reportage détaillé sur le miracle de Guilhermina de Jesus (accident du 29 septembre 2000, guérison des 7-8 décembre 2000, examen médical et théologique du Vatican en 2008), sourcé sur le dossier de la postulation de la cause.
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