Alexandre VIII (Alexander VIII), né Pietro Vito Ottoboni le 22 avril 1610 à Venise, gouverne l'Église de Rome du 6 octobre 1689 au 1ᵉʳ février 1691. Fils du grand chancelier de la République de Venise, juriste de premier ordre formé à Padoue, il fut élu à près de quatre-vingts ans pour succéder au sévère Innocent XI : son très court pontificat de seize mois est celui d'un vieil homme pressé, partagé entre une grande fermeté doctrinale et une faiblesse personnelle qui ternit sa mémoire.[3][4][5]
Sur le plan des principes, Alexandre VIII fut un pape ferme face au gallicanisme et au laxisme. Il porta le coup décisif à la Déclaration des Quatre Articles par laquelle le clergé de France avait prétendu, en 1682, limiter l'autorité du pape : la bulle Inter multiplices pastoralis officii (4 août 1690) cassa toute la procédure et déclara la Déclaration « nulle et de nul effet ».[6] La même année, il condamna la théorie du « péché philosophique » enseignée dans certaines écoles, puis trente et une propositions mêlant erreurs jansénistes et laxistes.[7][8]
Sur le plan politique, son règne marqua une détente avec Louis XIV après les affrontements ouverts d'Innocent XI : le roi de France restitua Avignon et le Comtat Venaissin, occupés depuis le pontificat précédent, et renonça à l'abusif droit de franchise de son ambassade à Rome.[9][10] Mais cette même bienveillance, jointe à l'âge, eut un revers : Alexandre VIII rétablit le népotisme qu'Innocent XI avait aboli, comblant ses neveux d'honneurs et de revenus, et faisant cardinal à vingt-deux ans son petit-neveu Pietro Ottoboni.[11][12]
Pourquoi Alexandre VIII est un pape de transition
Le pontificat d'Alexandre VIII se comprend mal isolé : c'est une charnière entre deux papes au caractère opposé. Avant lui, Innocent XI avait mené une politique de rigueur austère — guerre ouverte à Louis XIV sur la régale et les franchises, suppression des sinécures népotistes (des postes payés sans vrai travail, réservés à la parenté du pape), lutte contre le laxisme moral. Après lui, Innocent XII reprendra ce programme réformateur et frappera le népotisme d'une bulle célèbre.
Entre les deux, le vieux Vénitien apparaît comme un homme de la conciliation, qui détend les rapports avec la France mais relâche aussi la discipline intérieure. L'histoire retient de lui ce double visage : une main ferme sur la doctrine — Articles gallicans, péché philosophique, propositions condamnées — et une main faible sur sa propre maison, où le clan Ottoboni s'enrichit sans pudeur. C'est ce contraste qui fait l'intérêt de son court règne.[13][14]
Les sources principales
La vie d'Alexandre VIII est connue par les grandes histoires de la papauté et les notices encyclopédiques catholiques. Ludwig von Pastor lui consacre une partie de son Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge ; The Catholic Encyclopedia (1907) en donne une synthèse de référence, complétée par l'Encyclopædia Britannica et par les dictionnaires modernes.[15][16][17] Pour les actes doctrinaux — bulle Inter multiplices, condamnation du péché philosophique et des trente et une propositions — la source canonique est l'Enchiridion symbolorum de Denzinger, qui en fixe la portée exacte.[18][19]
Sur ces fondements, l'article s'attache au pontificat proprement dit : l'élection, les dossiers de gouvernement, les décisions doctrinales, la politique étrangère, la mort et la postérité. Les questions de fond — la nature du gallicanisme, du jansénisme ou de la querelle de la régale — sont renvoyées aux articles spécialisés.
Pietro Ottoboni avant le pontificat (1610-1689)
Une grande famille patricienne de Venise
Pietro Vito Ottoboni naît à Venise le 22 avril 1610, dans une famille noble de la cité des Doges. Son père, Marco Ottoboni, occupe la charge éminente de grand chancelier de la République — l'une des plus hautes dignités ouvertes à un patricien non doge.[20][21] Cette ascendance vénitienne marquera tout son destin : c'est à la demande expresse de la Sérénissime qu'il sera fait cardinal, et c'est en Vénitien qu'il gouvernera, soucieux jusqu'au bout des intérêts de sa patrie d'origine. Il reste, à ce jour, l'avant-dernier pape né à Venise de l'histoire — le dernier étant Clément XIII (1758-1769).[22][23]
L'éducation brillante et le doctorat de Padoue
Élève précoce et doué, le jeune Ottoboni fait ses études à l'université de Padoue, fleuron intellectuel de la République. En 1627, à dix-sept ans, il y obtient le doctorat in utroque iure — en droit canonique et en droit civil.[24][25] Cette formation de juriste, et non de théologien, donne la clé de son pontificat : Alexandre VIII raisonnera en homme du droit, attentif aux procédures, aux nullités et aux compétences — ce qui éclaire la forme très juridique de sa condamnation des Articles gallicans.
La carrière romaine sous Urbain VIII et Innocent X
Comme tant de prélats ambitieux, Ottoboni gagne Rome sous le pontificat d'Urbain VIII. Il y gravit les degrés de l'administration pontificale : gouverneur de Terni, de Rieti et de Spolète, puis, pendant quatorze ans, auditeur de la Rote, le grand tribunal d'appel de la chrétienté.[26][27] Cette longue carrière de magistrat ecclésiastique fait de lui l'un des meilleurs canonistes de la Curie — un serviteur du droit plus qu'un pasteur d'âmes, mais respecté de tous pour sa compétence.
Le cardinal vénitien, évêque de Brescia et inquisiteur
Le 19 février 1652, Innocent X le crée cardinal, à la demande de la République de Venise.[28] Il reçoit ensuite l'évêché de Brescia, qu'il administre de 1654 à 1664, puis, rentré à Rome, devient cardinal-datrier (le cardinal chargé de la Daterie, le bureau romain qui expédie les grâces, les dispenses et les bénéfices) sous Clément IX et gravit les sièges suburbicaires (les diocèses autour de Rome confiés aux cardinaux les plus anciens) — Sabine, Frascati, Porto.[29][30] Surtout, il assume la charge de secrétaire du Saint-Office (en pratique le dirigeant quotidien du tribunal de la foi, l'Inquisition romaine), et devient vice-doyen du Sacré Collège (le second des cardinaux par le rang, juste après le doyen).[31] À la mort d'Innocent XI, il est l'un des cardinaux les plus expérimentés et les plus considérés de Rome.
L'élection de 1689 : un octogénaire au conclave
Le contexte : l'héritage conflictuel d'Innocent XI
Quand Innocent XI meurt le 12 août 1689, il laisse l'Église dans une crise ouverte avec la France. Le roi Louis XIV avait étendu unilatéralement la régale — son droit de percevoir les revenus des évêchés vacants — et fait adopter par l'assemblée du clergé, en 1682, la Déclaration des Quatre Articles réduisant l'autorité pontificale. Innocent XI avait répliqué par la rupture : refus des bulles aux évêques nommés par le roi, conflit sur le droit de franchise de l'ambassade de France, dont le quartier romain servait d'asile aux malfaiteurs.[32][33] L'Église de France comptait alors trente-cinq diocèses dont les évêques nommés par le roi restaient sans confirmation romaine.[34]
C'est dans ce climat tendu que se réunit le conclave. Les cardinaux choisissent, le 6 octobre 1689, le vieux Pietro Ottoboni : un homme conciliant, juriste, vénitien — donc relativement extérieur à la querelle franco-romaine —, capable de désamorcer le conflit sans rien céder sur le principe. Couronné le 16 octobre 1689, il a près de quatre-vingts ans.[35][36]
Le choix du nom : la gratitude envers les Chigi
Le nouveau pape prend le nom d'Alexandre VIII. Le choix n'est pas anodin : il honore la mémoire d'Alexandre VII (Fabio Chigi) et marque sa gratitude envers le cardinal Flavio Chigi, neveu de ce pape, qui avait soutenu sa candidature au conclave.[37][38] Le geste, courtois, annonce déjà le tempérament du règne : reconnaissant envers ses amis, attentif à sa parentèle — pour le meilleur et pour le pire.
La détente avec Louis XIV
La restitution d'Avignon et du Comtat Venaissin
Le premier acte du nouveau pontificat est une réconciliation politique. Là où Innocent XI avait choisi l'épreuve de force, Alexandre VIII préfère la négociation, et Louis XIV, occupé par la guerre de la Ligue d'Augsbourg, y trouve son compte. Le roi restitue au Saint-Siège Avignon et le Comtat Venaissin, territoires pontificaux qu'il avait fait occuper par ses troupes en représailles sous le règne précédent.[39][40] La souveraineté temporelle du pape sur sa terre provençale est rétablie.
La renonciation au droit de franchise
Plus important encore sur le plan symbolique, Louis XIV renonce au droit de franchise — ce privilège par lequel le quartier de l'ambassade de France à Rome échappait à la juridiction pontificale et servait de refuge aux criminels. Innocent XI en avait fait un casus belli ; Alexandre VIII en obtient l'abandon par la voie diplomatique.[41][42] La détente est réelle, mais elle ne signifie pas une capitulation doctrinale : sur le fond gallican, le pape vénitien se montrera intraitable.
La condamnation des Quatre Articles gallicans (1690)
Rappel : la Déclaration de 1682
En 1682, sous la pression du roi, l'assemblée du clergé de France avait adopté une Déclaration en quatre articles rédigée par Bossuet : le pape n'a aucun pouvoir sur le temporel des rois ; il est soumis aux conciles généraux selon les décrets de Constance ; l'exercice de son autorité est réglé par les canons et les usages de l'Église gallicane ; et ses jugements en matière de foi ne sont irréformables qu'avec le consentement de l'Église.[43][44] C'était, sous une forme juridique modérée, une limitation radicale de la primauté pontificale.
La bulle Inter multiplices pastoralis officii
Alexandre VIII attendit la fin de son règne pour frapper. La constitution apostolique Inter multiplices pastoralis officii curas, signée le 4 août 1690 et publiée quelques jours seulement avant sa mort, casse l'intégralité de la procédure de l'assemblée de 1681-1682 et déclare la Déclaration des Quatre Articles nulle, invalide et sans effet.[45]
« Nous cassons, rendons vaines, nulles et de nul effet [les délibérations de l'assemblée] et les déclarons telles. » — Alexandre VIII, constitution Inter multiplices pastoralis officii curas, 4 août 1690[46]
Le pape juriste avait choisi le terrain qu'il maîtrisait le mieux : non la censure des thèses une à une, mais l'annulation de l'acte comme contraire aux droits du Saint-Siège.
Une condamnation juridique sans censure théologique
Un point mérite la précision, car il distingue cet acte d'une condamnation dogmatique : selon l'Enchiridion symbolorum de Denzinger, la bulle n'imposa pas de censure théologique aux quatre articles eux-mêmes ; elle annula la procédure et l'acte de l'assemblée, sans qualifier chaque proposition d'hérétique.[47] La distinction est typiquement canonique : Alexandre VIII frappe la validité juridique de la Déclaration plus que la lettre de chaque thèse. Il faudra attendre la réaction des successeurs — et, le 14 septembre 1693, la rétractation des Quatre Articles par Louis XIV lui-même auprès d'Innocent XII — pour clore l'affaire.[48]
Les condamnations doctrinales
Le péché philosophique (24 août 1690)
Au cœur des débats moraux du temps figurait la théorie du « péché philosophique » : l'idée, enseignée dans certaines écoles, qu'une faute commise par quelqu'un qui ignore Dieu ou ne pense pas à lui serait un simple désordre « philosophique », grave devant la raison mais non offense « théologique » envers Dieu, et donc non digne de l'enfer. Le 24 août 1690, par décret du Saint-Office, Alexandre VIII condamne cette doctrine, qui dissociait dangereusement la moralité naturelle de l'ordre du salut.[49][50] La décision réaffirme qu'aucun péché grave ne saurait être tenu pour innocent au regard de Dieu sous prétexte d'ignorance invincible.
Les trente et une propositions (7 décembre 1690)
Quelques mois plus tard, le 7 décembre 1690, un nouveau décret du Saint-Office condamne trente et une propositions tirées des controverses du temps, mêlant des thèses jansénistes rigoristes — sur la grâce, l'attrition, la communion, le baptême des enfants — et des thèses laxistes opposées.[51][52] En frappant des deux côtés à la fois, Alexandre VIII tenait la ligne de crête catholique : ni le rigorisme désespérant de Port-Royal, ni le relâchement moral que dénonçaient les jansénistes. C'est l'aspect le plus durablement honorable de son gouvernement doctrinal.
Le tableau ci-dessous résume les grands actes du pontificat, doctrinaux et politiques.
| Date | Acte | Portée |
|---|---|---|
| 6 octobre 1689 | Élection au conclave | Succession d'Innocent XI ; pape à près de 80 ans |
| 11 juin 1690 | Béatification de Kinga de Pologne | Honneur rendu à une princesse du XIIIᵉ siècle |
| 4 août 1690 | Bulle Inter multiplices pastoralis officii | Annulation des Quatre Articles gallicans de 1682 |
| 24 août 1690 | Décret du Saint-Office | Condamnation du « péché philosophique » |
| 16 octobre 1690 | Canonisations | Cinq saints proclamés (voir plus bas) |
| 7 décembre 1690 | Décret du Saint-Office | Condamnation de trente et une propositions |
Le pape, Venise et la guerre contre les Turcs
Fidèle à ses origines, Alexandre VIII fut un soutien constant de Venise dans la grande guerre contre l'Empire ottoman menée par la Sainte Ligue. Tandis que les armées impériales et vénitiennes affrontaient les Turcs dans les Balkans et en Morée, le pape envoya à la Sérénissime des subsides financiers[53] et, selon Wikipedia, sept galères et deux mille fantassins pour la campagne d'Albanie[54] — chiffres non recoupés sur source primaire (voir note).[55] L'engagement, modeste à l'échelle du conflit, manifestait la continuité d'une politique romaine constante depuis saint Pie V : faire de la papauté l'âme de la résistance européenne à l'avance ottomane.
Le mécène : la bibliothèque de Christine de Suède
L'événement culturel majeur du règne fut l'acquisition d'un trésor. Christine de Suède — la reine convertie au catholicisme, installée à Rome où elle avait été l'une des grandes figures de la vie intellectuelle — était morte en avril 1689, peu avant l'élection. Alexandre VIII acheta sa collection de manuscrits et de livres et l'intégra à la Bibliothèque vaticane, où ces volumes — les célèbres Codices Reginenses — forment encore l'un des fonds les plus précieux.[56][57] Le pape juriste se révélait aussi protecteur des lettres, sauvant pour l'Église l'une des plus belles bibliothèques privées de l'Europe baroque.
Les canonisations de 1690
Le 16 octobre 1690, jour anniversaire de son couronnement, Alexandre VIII présida une grande cérémonie de canonisation à Saint-Pierre, élevant aux honneurs des autels cinq saints : Pascal Baylon, Jean de Dieu, Jean de Capistran, Jean de Sahagún et Laurent Justinien — ce dernier, premier patriarche de Venise, particulièrement cher au cœur du pape vénitien.[58][59] Quelques mois plus tôt, le 11 juin 1690, il avait béatifié Kinga (Cunégonde) de Pologne, princesse du XIIIᵉ siècle.[60] Pour un règne de seize mois, ce bilan liturgique était considérable.
L'ombre du pontificat : le retour du népotisme
Les neveux comblés
Le grand reproche fait à Alexandre VIII est le retour du népotisme. Innocent XI avait courageusement aboli les sinécures (des postes payés sans vrai travail) et les charges lucratives traditionnellement réservées à la parenté du pape ; Alexandre VIII les rétablit aussitôt au profit du clan Ottoboni.[61][62] Son neveu Antonio devint général de l'Église, Marco fut fait duc de Fiano ; le neveu Giambattista Rubini reçut le chapeau de cardinal et la charge de secrétaire d'État ; et surtout, le petit-neveu Pietro Ottoboni, âgé de vingt-deux ans, fut créé cardinal et vice-chancelier de l'Église — il deviendra l'un des plus fastueux mécènes du baroque romain, protecteur de Corelli et de Haendel.[63][64]
« Alexandre était un homme droit, généreux, pacifique et indulgent. » — The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Alexander VIII », 1907[65]
L'encyclopédie catholique elle-même, qui loue sa droiture et sa générosité, reconnaît que cette même bonté de nature « le porta à combler ses parents des richesses qu'ils étaient avides d'accumuler, au discrédit de son pontificat ».[66]
« La vingt-troisième heure a sonné »
La tradition historiographique a fixé l'image de ce vieux pape pressé d'enrichir les siens avant de mourir dans une formule restée célèbre. À un cardinal qui s'étonnait de sa hâte, Alexandre VIII aurait répondu : « Je n'ai pas de temps à perdre ; pour moi, le jour est presque fini »[67][68] — d'où l'image de la « vingt-troisième heure » : dans la manière italienne ancienne de compter, la vingt-quatrième heure étant le coucher du soleil, la vingt-troisième marque l'imminence de la nuit, c'est-à-dire de la mort.
« Je n'ai pas de temps à perdre ; pour moi, le jour est presque fini. » — Mot prêté à Alexandre VIII par l'historiographie de son pontificat (rendu de l'anglais « I have no time to lose; for me the day is almost done! »)[69]
L'anecdote, qu'elle soit authentique ou édifiante, dit la vérité du personnage : un homme âgé, lucide sur la brièveté du temps qui lui restait, et qui choisit de l'employer pour sa famille plutôt que pour la réforme — exactement l'inverse de son prédécesseur.
La mort et le tombeau (1691)
Une fin rapide
Le pontificat fut aussi bref que la vie avait été longue. Après seize mois de règne, Alexandre VIII s'éteint à Rome le 1ᵉʳ février 1691, à l'âge de quatre-vingts ans.[70][71] Sa dernière grande décision, la publication de la bulle Inter multiplices contre les Articles gallicans, fut rendue publique dans les tout derniers jours de sa vie, comme un testament de fermeté doctrinale. Le conclave qui suivit fut l'un des plus longs du siècle : il fallut cinq mois aux cardinaux pour élire, en juillet 1691, Innocent XII.[72]
Le tombeau de Saint-Pierre
La mémoire d'Alexandre VIII fut honorée d'un tombeau monumental dans la basilique Saint-Pierre. Le monument — financé par le cardinal Pietro Ottoboni, achevé seulement dans le premier quart du XVIIIᵉ siècle — montre le pape bénissant, entouré d'allégories : les sculptures et le bas-relief sont l'œuvre d'Angelo de' Rossi[73]. Wikipedia attribue en outre la conception au comte Arrigo di San Martino et la statue de bronze du pape à Giuseppe Bertosi — attributions non recoupées par ailleurs[74]. Le petit-neveu comblé d'honneurs avait du moins assuré à son bienfaiteur une sépulture digne des grands papes baroques.
Le verdict de l'histoire
L'histoire porte sur Alexandre VIII un jugement nuancé. On lui reconnaît une fermeté doctrinale réelle — condamnation des Articles gallicans, du péché philosophique et des propositions laxistes et jansénistes — et une habileté diplomatique qui apaisa le conflit avec la France sans rien céder sur le principe.[75][76] Mais le népotisme reste la tache de son règne : en rétablissant les abus qu'Innocent XI avait supprimés, il rouvrit une plaie que son successeur devrait refermer.
C'est précisément la réaction à ses excès qui scella sa postérité : Innocent XII, élu après lui, promulguera en 1692 la bulle Romanum decet Pontificem, qui interdit solennellement aux papes d'enrichir leurs parents et fixe des limites strictes aux faveurs familiales.[77] Le pontificat d'Alexandre VIII fut ainsi, malgré lui, l'occasion d'un assainissement durable : le dernier grand népotisme romain appela la loi qui devait l'abolir. Pape de transition, juriste ferme et père de famille trop indulgent, l'avant-dernier pape né à Venise laisse l'image d'un homme droit que la vieillesse et le sang avaient rendu faible[78] — mais qui sut, dans ses derniers jours, parler en pape pour défendre les droits du Siège de Pierre.
Pour aller plus loin
- Le pape Innocent XI — le prédécesseur austère dont Alexandre VIII apaisa les conflits avec la France tout en défaisant la réforme anti-népotiste.
- Le pape Innocent XII — le successeur qui frappa le népotisme par la bulle Romanum decet Pontificem (1692).
- Le gallicanisme — la doctrine des Quatre Articles de 1682 que la bulle Inter multiplices déclara nulle et sans effet.
- Le pape Alexandre VII — le pape Chigi dont Alexandre VIII reprit le nom par gratitude envers la famille.
- Le pape Innocent X — le pape qui créa Ottoboni cardinal en 1652 à la demande de Venise.
- La Réforme catholique — le grand mouvement dont les condamnations doctrinales d'Alexandre VIII prolongent l'esprit.
Notes et références
241e rang — la liste chronologique numérotée des papes, conforme à la numérotation officielle de l'Annuario Pontificio, place Alexandre VIII (1689-1691) au 241e rang.
1Avant-dernier pape né à Venise — Clément XIII (Carlo della Torre Rezzonico), né à Venise le 7 mars 1693 et pape de 1758 à 1769 (The Catholic Encyclopedia, art. « Pope Clement XIII » : « Born at Venice, 7 March, 1693 » ; pontificat 1758-1769), est postérieur à Alexandre VIII : celui-ci est donc l'avant-dernier pape né à Venise, et non le dernier.
2 22 78Conclave de 1689 — réuni après la mort d'Innocent XI (12 août 1689), il élit Pietro Ottoboni le 6 octobre 1689 ; couronnement le 16 octobre, prise de possession de Saint-Jean-de-Latran le 28 octobre (Wikipedia). La date du 6 octobre est corroborée par l'Encyclopædia Britannica (1911) ; The Catholic Encyclopedia (1907) donne par coquille le 5 octobre et n'est donc pas citée pour ce jour.
3 35« Alexander VIII (pope) », Encyclopædia Britannica — notice biographique : Pietro Ottoboni, Vénitien, élection de 1689 à un âge avancé, restitution d'Avignon par Louis XIV, renonciation au droit de franchise, condamnation de la Déclaration des Quatre Articles gallicans, mort en 1691, bilan d'un pontificat bref.
4 16 27 33 36 42 43 75Retour du népotisme — rétablissement par Alexandre VIII des charges et sinécures lucratives (des postes payés sans vrai travail) au profit de sa parenté, abolies par Innocent XI ; jugé par The Catholic Encyclopedia comme « au discrédit de son pontificat ».
5 11 61Alexandre VIII, constitution apostolique Inter multiplices pastoralis officii curas, 4 août 1690 (publiée peu avant la mort du pape, début 1691) — cassation de toute la procédure de l'assemblée du clergé de France de 1681-1682 et déclaration que la Déclaration des Quatre Articles de 1682 est nulle, invalide et sans effet. Texte original (latin) : « cassamus, irritamus, nullas, vanas viribusque et effectu vacuas existere et esse decernimus et declaramus ».
6 18 45 46Décret du Saint-Office, 24 août 1690 — condamnation de la doctrine du « péché philosophique », thèse selon laquelle une faute commise dans l'ignorance de Dieu ne serait qu'un désordre rationnel et non une offense méritant la damnation ; Denzinger, nos 1289-1290.
7 49Décret du Saint-Office, 7 décembre 1690 — condamnation de trente et une propositions mêlant erreurs jansénistes (grâce, attrition, baptême des enfants, communion) et thèses laxistes ; Denzinger, nos 1291-1321, et New Catholic Encyclopedia.
8 51Restitution d'Avignon et du Comtat Venaissin — territoires pontificaux occupés par les troupes de Louis XIV sous Innocent XI et rendus au Saint-Siège au début du pontificat d'Alexandre VIII ; rapportée par Britannica, New Catholic Encyclopedia et The Catholic Encyclopedia.
9 39Renonciation au droit de franchise (droit de quartier) — abandon par Louis XIV du privilège qui soustrayait le quartier de l'ambassade de France à Rome à la juridiction pontificale et en faisait un asile pour les malfaiteurs ; point de rupture avec Innocent XI, réglé par la voie diplomatique sous Alexandre VIII (Britannica, The Catholic Encyclopedia).
10 32 41Cardinal Pietro Ottoboni (1667-1740) — petit-neveu du pape, créé cardinal à vingt-deux ans et vice-chancelier de l'Église ; futur grand mécène du baroque romain, protecteur de Corelli, Haendel et Scarlatti (Wikipedia).
12 63« Pope Alexander VIII », dans The Catholic Encyclopedia, vol. I, Robert Appleton Company, New York, 1907 (texte sur newadvent.org/cathen/01295a.htm) — synthèse catholique de référence : naissance à Venise en avril 1610, père grand chancelier de la République, doctorat de Padoue en 1627, gouvernorats et auditorat de la Rote, cardinalat de 1652, évêché de Brescia, élection de 1689, détente avec Louis XIV, condamnation du péché philosophique, népotisme, mort en 1691. Texte original : « Alexander was an upright man, generous, peace-loving, and indulgent. »
13 15 20 24 26 28 62 65 66 70« Alexander VIII, Pope », New Catholic Encyclopedia (encyclopedia.com) — pontificat du 6 octobre 1689 au 1ᵉʳ février 1691, bulle Inter multiplices signée le 4 août 1690 et promulguée juste avant la mort du pape, condamnation de trente et une propositions jansénistes, restitution d'Avignon par Louis XIV et renonciation au privilège de résidence diplomatique, aide généreuse à Venise dans les guerres turques, népotisme excessif, patronage de la Bibliothèque vaticane.
14 30 40 57 76Ludwig von Pastor, Histoire des papes depuis la fin du Moyen Âge (éd. fr. Plon ; éd. orig. Geschichte der Päpste), volumes consacrés à la fin du XVIIᵉ siècle — grande histoire savante de la papauté ; récit détaillé de l'élection de 1689, de la politique française, du népotisme et de la mort d'Alexandre VIII.
17Heinrich Denzinger, Enchiridion symbolorum, definitionum et declarationum de rebus fidei et morum (numérotation classique) — recueil de référence des actes du magistère : péché philosophique, décret du Saint-Office du 24 août 1690, nos 1289-1290 (la 2e proposition condamnée comme « scandaleuse, téméraire, offensante pour les oreilles pies et erronée ») ; trente et une propositions du 7 décembre 1690, nos 1291-1321, « condamnées et prohibées » avec censures graduées ; Quatre Articles gallicans, nos 1322 et suivants, reproduits avec la seule mention « déclarés nuls par la constitution Inter multiplices du 4 août 1690 » — sans censure théologique accolée. Numérotation vérifiée : la traduction Deferrari de la 30e édition (The Sources of Catholic Dogma) ouvre bien la section « ALEXANDER VIII 1689-1691 [Condemned in the Decr. S. Off., Aug. 24, 1690] » au n° 1289, et la plage 1291-1321 compte exactement trente et une propositions (1321 − 1291 + 1 = 31).
19 47 50 52« Pope Alexander VIII » et « Alexandre VIII », Wikipedia / Wikipédia (recoupés avec les sources primaires) — date de naissance du 22 avril 1610, famille Ottoboni de Venise, avant-dernier pape né à Venise, doctorat de Padoue, secrétaire du Saint-Office, vice-doyen du Sacré Collège, élection du 6 octobre 1689 et couronnement du 16 octobre, choix du nom en gratitude envers Flavio Chigi, aide à Venise (sept galères et deux mille fantassins — chiffres repris de Wikipedia, non recoupés sur source primaire, voir la note dédiée ci-dessous), achat de la bibliothèque de Christine de Suède, canonisations du 16 octobre 1690, népotisme (Pietro Ottoboni cardinal à vingt-deux ans), tombeau de Saint-Pierre (conception San Martino et bronze Bertosi repris de Wikipedia, non recoupés).
21 23 29 31 38 54 59 64 68 71 74Université de Padoue, doctorat in utroque iure (1627) — formation juridique d'Ottoboni en droit canonique et civil, rapportée par The Catholic Encyclopedia et Wikipedia ; clé de la forme très juridique de ses actes de gouvernement.
25Trente-cinq sièges sans confirmation (1688-1689) — Innocent XI refusant les bulles aux évêques nommés par Louis XIV dans le conflit de la régale, trente-cinq diocèses français restaient sans évêque confirmé par Rome : The Catholic Encyclopedia, Ludwig von Pastor (Histoire des papes), notices des conclaves de 1689 et 1691.
34Choix du nom Alexandre VIII — pris par gratitude envers le cardinal Flavio Chigi, neveu d'Alexandre VII, qui soutint la candidature d'Ottoboni au conclave de 1689 (Wikipedia, « Pope Alexander VIII »).
37« Declaration of the Clergy of France » et « Inter multiplices pastoralis officii », Wikipedia — contenu des Quatre Articles de 1682 (rédigés par Bossuet à l'assemblée du clergé), annulation par la bulle d'Alexandre VIII, et précision que Louis XIV révoqua les articles le 14 septembre 1693 par lettre de rétractation à Innocent XII.
44Rétractation de Louis XIV, 14 septembre 1693 — lettre du roi à Innocent XII renonçant à l'application de la Déclaration des Quatre Articles, clôturant le conflit ouvert sous Innocent XI et formellement condamné par Alexandre VIII (Wikipedia, « Inter multiplices pastoralis officii »).
48Aide à Venise contre les Turcs — subsides financiers attestés par The Catholic Encyclopedia (« generous subsidies ») et par la New Catholic Encyclopedia (« aide généreuse à Venise dans les guerres turques »).
53Sept galères et deux mille fantassins : chiffres non recoupés — donnés par Wikipedia (« seven galleys and 2,000 infantry for the campaign in Albania ») ; un médaillon pontifical de 1690, dont la légende évoque l'aide du pape à Venise pour la guerre de Négrepont, est décrit avec les mêmes chiffres dans une notice de vente (Gazette Drouot, d'après Finarte) ; en revanche, l'historien John Julius Norwich (Absolute Monarchs: A History of the Papacy, Random House, 2011) parle d'un subside important, de plusieurs galères et de 1 500 hommes, sans trancher. Les chiffres sont donc conservés avec leur attribution, en défaut ouvert, faute de source primaire.
55Bibliothèque de Christine de Suède — collection de manuscrits et de livres de la reine, morte à Rome en avril 1689, achetée par Alexandre VIII pour la Bibliothèque vaticane (fonds des Codices Reginenses) ; The Catholic Encyclopedia : « he purchased for the Vatican library the books and manuscripts owned by Queen Christina of Sweden » ; New Catholic Encyclopedia.
56Canonisations du 16 octobre 1690 et béatification du 11 juin 1690 — Alexandre VIII canonise Pascal Baylon, Jean de Dieu, Jean de Capistran, Jean de Sahagún et Laurent Justinien, et béatifie Kinga de Pologne (Wikipedia).
58 60Le mot de la « vingt-troisième heure » — mot prêté à Alexandre VIII, adressé à un cardinal qui s'étonnait de sa hâte à enrichir les siens : « I have no time to lose; for me the day is almost done! », rapporté par l'historiographie anglophone du pontificat (texte « Triple Crown », repris par Wikipedia) ; l'image de la « vingt-troisième heure » (la vingt-quatrième heure, dans l'ancien compte italien, étant le coucher du soleil) est une paraphrase éditoriale de ce mot, présentée comme telle.
67 69Innocent XII (Antonio Pignatelli) — successeur d'Alexandre VIII, élu en juillet 1691 après un conclave de cinq mois ; promulgua en 1692 la bulle Romanum decet Pontificem interdisant aux papes d'enrichir leurs parents, réaction directe au népotisme d'Alexandre VIII.
72 77Tombeau d'Alexandre VIII, basilique Saint-Pierre de Rome — monument financé par le cardinal Pietro Ottoboni, achevé dans le premier quart du XVIIIᵉ siècle ; sculptures et bas-relief d'Angelo de' Rossi : la commande passée par Ottoboni à « his favorite sculptor, Angelo de Rossi » est corroborée par la notice du musée (Fine Arts Museums of San Francisco, modèle de la figure du tombeau, inventaire après décès d'Ottoboni), et la monographie d'Edward J. Olszewski (Cardinal Pietro Ottoboni (1667-1740) and the Vatican Tomb of Pope Alexander VIII, American Philosophical Society, 2004, signalée par le National Catholic Reporter) est l'étude savante du monument. En revanche, la conception par le comte Arrigo di San Martino et la fonte du bronze par Giuseppe Bertosi ne sont attestées que par Wikipedia (aucune page Walks in Rome ni notice de musée retrouvée pour les corroborer) et restent non recoupées.
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