Alexandre VI (Alexander VI), de son nom Rodrigo de Borja, fut pape de 1492 à 1503. Espagnol de Valence, neveu du pape Calixte III, il avait gouverné la chancellerie pontificale pendant trente-cinq ans comme vice-chancelier avant de monter lui-même sur le Siège de Pierre, au soir du 11 août 1492.[2][3]
C'est l'un des papes les plus controversés de la Renaissance, et sans doute l'un des plus calomniés de l'histoire de l'Église. Son nom évoque spontanément la simonie, les maîtresses, les enfants installés au pouvoir, le poison et l'inceste — une légende noire qui en a fait, pour cinq siècles d'adversaires de Rome, la réfutation vivante du catholicisme. Cette réputation n'est pas sans fondement : Rodrigo de Borja eut, avant et pendant son pontificat, une vie morale gravement scandaleuse, et l'historiographie catholique sérieuse — Ludwig von Pastor en tête — ne le nie pas.[4]
Mais le pontificat réel est plus riche que sa caricature. Alexandre VI fut un administrateur hors pair, l'arbitre du partage du Nouveau Monde entre l'Espagne et le Portugal, le protecteur des Juifs chassés d'Espagne — accueillis à Rome et dans les États pontificaux d'Italie, mais interdits d'entrée à Avignon et dans le Comtat —, qu'il reçut malgré les exhortations du roi Ferdinand à les expulser aussi de ses États[5], le mécène de Pinturicchio et le pape qui fixa pour toujours le rite de la Porte Sainte du Jubilé. Surtout — et c'est le point décisif pour une lecture catholique — il n'a jamais défini un seul dogme erroné : l'indignité de l'homme n'a pas entamé la sainteté de l'office.[6]
Le présent article retrace la biographie pontificale de Rodrigo de Borja : son ascension, le conclave de 1492, ses actes de gouvernement, sa lutte avec Savonarole, la tourmente politique des guerres d'Italie, sa mort et sa postérité. Pour la démythification détaillée des quatre grandes légendes noires (banquet des châtaignes, inceste, anneau venimeux, mort par son propre poison), il renvoie au dossier d'ensemble Ignispedia sur les papes Borgia.
📖 Voir le dossier d'ensemble : La « décadence » des papes Borgia (1455-1503) : démythification et réponse catholique
Pourquoi Alexandre VI est-il l'un des papes les plus controversés de la Renaissance ?
Le pape de la légende noire
Aucun pape n'a laissé dans la mémoire collective une image aussi sombre. Le drame d'Victor Hugo Lucrèce Borgia (1833), l'opéra de Donizetti qui en est tiré la même année, puis le cinéma et les séries télévisées ont fixé une figure de patriarche criminel entouré d'une famille d'empoisonneurs.[7] Au milieu du XIXᵉ siècle, l'historien italien Cesare Cantù écrivait — au rapport de la Catholic Encyclopedia de 1907, qui ne précise ni l'ouvrage ni la page — qu'Alexandre VI était « le seul pape qui n'eût jamais trouvé d'apologiste ».[8]
Cette réputation a une histoire repérable : elle naît d'un cardinal vaincu au conclave de 1492, Giuliano della Rovere, est amplifiée par les pamphlétaires de la Réforme protestante, puis fixée par le théâtre romantique. La distinguer du pontificat réel n'est pas blanchir Rodrigo de Borja — c'est faire œuvre d'histoire plutôt que de propagande.
Un pontificat plus riche que sa réputation
Démythifier ne consiste pas à nier les fautes. Alexandre VI reconnut publiquement des enfants nés de ses liaisons, les pourvut de duchés et de chapeaux de cardinal, et mêla constamment les intérêts de sa maison à ceux de l'Église. Sur ce point, le verdict catholique est sévère et doit le rester. Mais le même pontife arbitra un conflit colonial majeur sans effusion de sang, accueillit des milliers de réfugiés juifs — sur les quelque 9 000 Juifs arrivés en Italie dès 1492[9] —, réorganisa une Rome livrée au crime, dota l'Europe d'une nouvelle université et donna à l'Église l'un de ses rites jubilaires les plus durables.[10][11]
Ludwig von Pastor — cité par la Catholic Encyclopedia de 1907, qui n'a aucune complaisance pour le personnage — résume ainsi le paradoxe :
« Un écrin imparfait n'altère pas la valeur intrinsèque du joyau, et la pièce d'or ne perd pas sa valeur en passant par des mains impures. » (traduction) — Ludwig von Pastor, cité dans la notice « Pope Alexander VI » de The Catholic Encyclopedia, 1907[12]
Ce que cet article traite — et ce qu'il renvoie au dossier Borgia
Pour ne pas répéter ce qui est déjà exposé ailleurs, cet article concentre son propos sur la personne et le gouvernement d'Alexandre VI. La généalogie complète de la maison Borja, l'analyse critique des quatre légendes noires et la longue réfutation théologique de l'argument « les Borgia réfutent l'Église » sont traitées dans le dossier-hub. On y renverra à chaque fois qu'une question dépasse le cadre biographique.
Rodrigo de Borja avant la tiare
Une naissance valencienne dans la maison Borja
Rodrigo naît le 1ᵉʳ janvier 1431 à Xàtiva, dans le royaume de Valence, qui appartient alors à la Couronne d'Aragon.[13][14] Son père est Jofré de Borja (Lançol), sa mère Isabel de Borja, sœur d'Alonso de Borja — le futur pape Calixte III. La famille appartient à la petite noblesse de juristes et d'ecclésiastiques valenciens ; son ascension romaine tient tout entière à l'oncle maternel.
Italianisé en Borgia après l'installation à Rome, le nom deviendra synonyme de décadence pontificale. Il faut pourtant le rappeler : avant Rodrigo, les Borja avaient déjà donné à l'Église un pape réformateur et intègre, Calixte III, à qui l'on doit la révision du procès de Jeanne d'Arc et sa réhabilitation solennelle en 1456.[15]
Le neveu de Calixte III : cardinal à vingt-cinq ans
L'élévation d'Alonso de Borja au pontificat, en 1455, change le destin de son neveu. Étudiant en droit canon à Bologne, Rodrigo est créé cardinal-diacre dès 1456, à vingt-cinq ans, avec le titre de San Nicola in Carcere.[16] L'année suivante, en 1457, Calixte III lui confie la charge de vice-chancelier de l'Église romaine — le deuxième poste de la curie, immédiatement après celui du pape.
Le népotisme est flagrant, et il était déjà reproché à Calixte III de son vivant. Mais le jeune cardinal se révèle un administrateur d'exception, et c'est sur cette compétence — non sur la seule faveur familiale — que reposera sa carrière une fois l'oncle disparu.
Trente-cinq ans vice-chancelier de l'Église
Le fait le plus oublié de la biographie d'Alexandre VI est sa longévité administrative. Rodrigo de Borja occupe la vice-chancellerie pendant trente-cinq ans, sous cinq pontificats successifs : Calixte III (1455-1458), Pie II (1458-1464), Paul II (1464-1471), Sixte IV (1471-1484) et Innocent VIII (1484-1492).[17][18] Cette continuité est sans équivalent dans l'histoire de la curie romaine moderne.
Le vice-chancelier gère la chancellerie apostolique, supervise la rédaction des bulles, contrôle les archives et coordonne la diplomatie pontificale. Pendant trente-cinq ans, Rodrigo connaît donc tous les rouages du gouvernement de l'Église, accumule un immense réseau et une fortune considérable. Lorsqu'il devient pape, il est, de tous les cardinaux, le plus expérimenté dans l'art de gouverner — ce qui explique l'efficacité administrative de son règne autant que le cynisme politique qui l'accompagne.
Sa vie privée, déjà, fait scandale. En 1460, Pie II lui adresse une lettre de réprimande célèbre après une fête trop libre à Sienne :
« Nous avons appris que, il y a quatre jours, un grand nombre de dames de Sienne se sont réunies pour des danses, et que tu n'as pas craint d'être présent au milieu d'elles... Notre déplaisir est indicible... Le mépris où tu tiens ta dignité y est manifeste. » — Pie II, lettre au cardinal Rodrigo de Borja, bains de Petriolo, 11 juin 1460 (traduction)[19]
L'avertissement resta sans effet durable. C'est l'un des paradoxes du personnage : un esprit d'ordre dans l'administration, un désordre persistant dans la vie morale.
Vannozza, Giulia Farnese et les enfants du cardinal
De sa longue liaison avec une noble romaine, Vannozza Cattanei (vers 1442-1518), Rodrigo de Borja a quatre enfants qu'il reconnaît ouvertement : Juan (Giovanni), duc de Gandie, né vers 1474 ; César (Cesare), né vers 1475 ; Lucrèce (Lucrezia), née en 1480 ; et Joffré (Gioffre), né en 1482.[20][21] D'autres enfants, antérieurs ou postérieurs, lui sont attribués avec plus ou moins de certitude.
Pendant son pontificat, sa maîtresse est la jeune Giulia Farnese, surnommée « Giulia la Belle » — sœur d'Alessandro Farnese, qui deviendra le pape Paul III. Cette liaison, publique, est l'un des griefs les plus constants de ses contemporains.[22] Le pape installe ses enfants au cœur de sa politique : César est fait cardinal, Lucrèce est mariée trois fois au gré des alliances, Juan reçoit le duché de Gandie. C'est ce népotisme dynastique — plus encore que l'inconduite privée — qui marque durablement le pontificat.
📖 Voir l'article détaillé sur la fille du pape : Lucrèce Borgia, la duchesse de Ferrare contre la légende
Le conclave de 1492 : élection et soupçon de simonie
La nuit du 10 au 11 août 1492
À la mort d'Innocent VIII, le 25 juillet 1492, vingt-trois cardinaux s'enferment dans la chapelle Sixtine — c'est le premier conclave de l'histoire à se tenir dans la chapelle de Sixte IV, qui deviendra plus tard le lieu exclusif des élections pontificales.[23] Trois prétendants dominent : le Vénitien Oliviero Carafa, le Français Giuliano della Rovere et l'Espagnol Rodrigo de Borja.
Après plusieurs scrutins, dans la nuit du 10 au 11 août, Rodrigo l'emporte « à une faible majorité des deux tiers, obtenue grâce à son propre vote », selon la formule de la Catholic Encyclopedia.[24] Le matin du 11 août 1492, il est proclamé pape et prend le nom d'Alexandre VI.
La simonie : ce que disent vraiment les sources
L'accusation est immédiate : Rodrigo aurait acheté les voix des cardinaux. Le maître des cérémonies Johann Burchard et les ambassadeurs étrangers évoquent des promesses de bénéfices, de charges et d'argent distribuées aux électeurs ; une rumeur fameuse parle de « mulets chargés d'or » acheminés vers le palais d'un cardinal.[25][26]
Il faut pourtant distinguer ce qui est prouvé de ce qui est rumeur. Les promesses d'avantages entre cardinaux étaient une pratique courante des conclaves de la Renaissance, et la frontière entre la négociation politique licite et la simonie proprement dite était floue. Aucune pièce ne démontre juridiquement un achat de la tiare ; la source la plus virulente est précisément le grand vaincu du conclave, Giuliano della Rovere — qui, devenu Jules II onze ans plus tard, fera pourtant promulguer la constitution Cum tam divino (1505) interdisant absolument l'élection simoniaque, signe que le mal était structurel et non propre aux seuls Borgia.[27]
📖 Voir l'analyse détaillée du conclave et de la rumeur de simonie : La « décadence » des papes Borgia
Le gouvernement de Rome
La remise en ordre d'une ville livrée au crime
Le premier acte du nouveau pontificat est un rétablissement de l'ordre public. À la mort d'Innocent VIII, Rome était devenue ingouvernable : la Catholic Encyclopedia rapporte que « en quelques mois, plus de deux cent vingt assassinats » avaient été commis dans la ville.[28] Alexandre VI réagit avec une énergie redoutable : il instaure des tribunaux fixes, fait exécuter les coupables sans égard pour leur rang, divise la ville en quartiers de surveillance et rétablit la sécurité des rues en quelques semaines.
Cette poigne administrative est l'un des traits les plus constants de son règne. Là où ses prédécesseurs avaient laissé Rome aux factions des Orsini et des Colonna, Alexandre VI impose l'autorité pontificale avec une fermeté que ses ennemis eux-mêmes ne contestent pas.
Castel Sant'Angelo et la Via Alessandrina
Bâtisseur autant qu'administrateur, Alexandre VI fortifie le Castel Sant'Angelo, l'ancien mausolée d'Hadrien transformé en citadelle pontificale, et le dote des bastions qui lui permettront, en 1494, d'abriter le pape face à l'armée française.[29] Il fait percer dans le Borgo une grande voie rectiligne reliant le château à la place Saint-Pierre, la Via Alessandrina (aujourd'hui Borgo Nuovo), pensée pour le passage des pèlerins du Jubilé de 1500.
Ces travaux inscrivent le pontificat dans le grand mouvement d'urbanisme pontifical de la Renaissance, que poursuivront Jules II et Léon X. Sous le scandale moral, il y a un gouvernant réel, soucieux de la ville et de sa fonction sacrée.
Le pontificat : les actes majeurs
Inter caetera (1493) : la papauté arbitre du Nouveau Monde
L'acte le plus considérable du pontificat est diplomatique. Christophe Colomb rentre de son premier voyage en mars 1493 ; aussitôt, un conflit territorial menace d'opposer la Castille et le Portugal sur les terres nouvelles. Alexandre VI publie alors une série de bulles dont la plus célèbre, la seconde Inter caetera du 4 mai 1493, trace dans l'Atlantique une ligne de démarcation : tout territoire à l'ouest revient à la Castille, tout territoire à l'est au Portugal.[30]
Loin d'être un simple cadeau à l'Espagne, comme on le résume souvent, la bulle est un acte d'arbitrage international destiné à prévenir une guerre entre deux puissances catholiques. La preuve que la décision n'était pas figée : le traité de Tordesillas (7 juin 1494), négocié directement entre les deux couronnes, déplace la ligne 270 lieues plus à l'ouest, donnant au Portugal la portion d'Amérique du Sud qui deviendra le Brésil.[31]
Quoi qu'on pense des conséquences lointaines de la colonisation, l'historien L. A. Vigneras a montré que l'arbitrage de 1493, complété par Tordesillas en 1494, fut l'un des actes de diplomatie internationale les plus durables de l'époque moderne : il écarta une guerre ouverte entre les deux principales puissances atlantiques et régit le partage du monde ibérique pendant près de trois siècles.[32]
Le refuge des Juifs expulsés d'Espagne
Quatre mois avant l'élection d'Alexandre VI, le 31 mars 1492, les Rois Catholiques signent le décret de l'Alhambra, qui ordonne aux Juifs de quitter l'Espagne. Des dizaines de milliers de personnes fuient ; beaucoup périssent en route.[33]
Alexandre VI fait alors ce que peu de souverains osaient — à l'exemple du roi de Naples Ferdinand Iᵉʳ et du duc de Ferrare Ercole Iᵉʳ d'Este, qui accueillirent eux aussi les exilés[34] : il ouvre Rome et les États pontificaux d'Italie aux réfugiés juifs, malgré les exhortations du roi Ferdinand à les expulser aussi de ses États[35] — tout en maintenant l'interdiction faite aux Juifs d'entrer à Avignon et dans le Comtat[36]. Plusieurs milliers s'installent à Rome ; le médecin juif Bonet de Lattes, venu à Rome avec les exilés de Provence en 1498, devient même médecin du pape[37][38], et Alexandre VI refuse d'introduire dans ses États l'Inquisition espagnole sur le modèle de Torquemada.[39] L'historien juif Cecil Roth décrit ainsi cet accueil :
« L'Italie fut la seule terre de l'Europe chrétienne ouverte aux réfugiés, et ils furent quelque 9 000 en tout à y gagner — surtout le royaume de Naples. » (traduction) — Cecil Roth, The History of the Jews in Italy, Jewish Publication Society, Philadelphie, 1946, pp. 179-180[40]
Ce trait, presque jamais mentionné dans la légende noire, dit quelque chose du personnage : un cynique en politique, mais capable d'un geste d'humanité que ses contemporains les plus pieux n'eurent pas.
Le Jubilé de 1500 et le rite de la Porte Sainte
Le 20 décembre 1499, Alexandre VI promulgue la bulle Inter curas multiplices, qui proclame solennellement le Jubilé de 1500 et fixe, pour la première fois, le rite solennel de l'ouverture de la Porte Sainte.[41] La veille de Noël 1499, le pape ouvre lui-même la porte de la basilique Saint-Pierre, tandis que des légats ouvrent simultanément celles de Saint-Jean-de-Latran, Sainte-Marie-Majeure et Saint-Paul-hors-les-Murs.
La cérémonie — où le pape frappe trois fois le mur en récitant « Aperite mihi portas iustitiae » (« Ouvrez-moi les portes de la justice », Ps 117, 19) — est encore célébrée aujourd'hui, dans une forme directement héritée de la mise en scène alexandrine.[42] Le Jubilé attire environ deux cent mille pèlerins à Rome. Que l'un des rites les plus émouvants du catholicisme — chaque année sainte, des millions de fidèles franchissent la Porte Sainte — soit né sous le plus décrié des papes est l'une des grandes ironies de l'histoire de l'Église.
Le mécénat humaniste : Pinturicchio, Aberdeen et La Sapienza
Alexandre VI fut aussi un mécène de la Renaissance. Il commande à Pinturicchio (Bernardino di Betto) la décoration des Appartements Borgia au palais apostolique, achevés en 1494 : un cycle iconographique majeur — Mystères de la foi, Vies des saints, Arts libéraux — antérieur aux chambres de Raphaël et à la voûte de Michel-Ange.[43]
En 1495, à la demande de l'évêque William Elphinstone, il accorde la charte fondatrice du King's College de l'université d'Aberdeen, en Écosse — qui existe toujours et figure parmi les plus anciennes universités du Royaume-Uni. La même année, il réforme les statuts de La Sapienza à Rome, augmentant le nombre de chaires. Ces actes universitaires, presque jamais cités, inscrivent Alexandre VI dans la lignée des papes humanistes du Quattrocento.
Alexandre VI et Savonarole
Le prophète de Florence
Le grand conflit religieux du pontificat oppose Alexandre VI au dominicain Jérôme Savonarole (1452-1498), prieur du couvent de San Marco à Florence. Prédicateur de feu, Savonarole annonce un châtiment imminent de l'Église corrompue, mène à Florence une révolution morale et politique, et dénonce nommément la cour pontificale romaine.[44]
La relation est d'abord marquée par une réelle patience du pape : Alexandre VI cherche à attirer le moine à Rome, lui propose même, dit-on, le chapeau de cardinal en échange de son silence. Savonarole refuse et redouble ses attaques.
Patience, excommunication (1497), bûcher (1498)
Devant le refus persistant du dominicain de cesser de prêcher et de se soumettre, Alexandre VI l'excommunie par un bref du 13 mai 1497.[45] Savonarole passe outre, continue de célébrer et de prêcher, et en vient à appeler à un concile contre le pape. Le rapport de forces bascule au printemps 1498 : l'échec d'une ordalie par le feu proposée par un franciscain rival retourne contre lui l'opinion florentine.
Arrêté par les autorités de Florence, jugé par une commission mixte civile et ecclésiastique, Savonarole est condamné, pendu puis brûlé sur la place de la Seigneurie le 23 mai 1498.[46] L'histoire de cet affrontement est complexe : Savonarole fut un authentique réformateur, dont la mémoire est restée vénérable dans l'ordre dominicain, mais aussi un homme entré en désobéissance ouverte et en sédition. Sa condamnation fut autant le fait des factions florentines que du pape. Il n'a jamais été réhabilité officiellement, mais sa cause spirituelle n'a jamais été close.
📖 Voir l'article détaillé : Jérôme Savonarole (1452-1498)
La tourmente politique : Charles VIII, César et la Romagne
L'invasion française de 1494-1495
À peine élu, Alexandre VI affronte la plus grave crise des guerres d'Italie. En 1494, Charles VIII de France descend dans la péninsule pour faire valoir ses droits sur le royaume de Naples ; son armée traverse l'Italie presque sans résistance et entre dans Rome le 31 décembre 1494.[47] Le roi de France, pressé par les ennemis du pape, envisage un moment de le déposer et de convoquer un concile.
Alexandre VI tient bon. Réfugié dans le Castel Sant'Angelo, il négocie avec sang-froid, refuse de céder l'investiture de Naples, et finit par laisser passer Charles VIII vers le sud sans rien lui concéder d'essentiel. Quelques mois plus tard, il est l'un des artisans de la Ligue de Venise (mars 1495), qui coalise l'Espagne, l'Empire, Venise et Milan, contraint les Français à la retraite et préserve l'indépendance du Saint-Siège.[48] Diplomatiquement, c'est une réussite : le pape a sauvé la papauté d'une mise sous tutelle française.
César Borgia : du cardinalat à l'épée
La grande affaire intérieure du pontificat est l'ascension de César Borgia. Fait cardinal en 1493, à dix-huit ans, sur l'élection de son père, César devient bientôt l'instrument de la politique pontificale. Le 17 août 1498, il accomplit un geste inédit : il est le premier cardinal de l'histoire à renoncer à la pourpre pour embrasser la carrière des armes.[49] Le roi de France Louis XII le fait aussitôt duc de Valentinois — d'où son surnom de Valentino.
Soutenu par les armées et l'argent du pape, César entreprend la conquête de la Romagne, arrachant aux petits seigneurs les villes des États pontificaux. Son habileté et sa cruauté fascineront Machiavel, qui en fera le modèle du Prince. Pour Alexandre VI, il s'agit de reconstituer un domaine pontifical fort ; mais l'entreprise lie le sort de l'Église à celui d'un seul homme — et l'édifice s'effondrera à la mort du pape.
Le meurtre du duc de Gandie (1497) et la commission de réforme
En juin 1497, le corps de Juan Borgia, duc de Gandie et fils préféré du pape, est repêché dans le Tibre : il a été poignardé et jeté au fleuve. Le meurtre reste non élucidé ; les soupçons se portent sur plusieurs pistes, dont son propre frère César, sans qu'aucune preuve l'établisse.[50] Burchard décrit la douleur du pape comme sincère : Alexandre VI s'enferme plusieurs jours sans manger.
Sous le choc, le pape réunit une commission de six cardinaux pour réformer les mœurs de la curie. Elle siège plusieurs mois et produit un rapport substantiel sur la simonie, le cumul des bénéfices et la discipline cléricale — conservé dans les Archives Vaticanes.[51] Les mesures ne furent pas suivies d'effets durables, mais leur existence montre que le pape n'était pas totalement imperméable à la dimension morale de sa charge.
« Que la réforme de 1497 ait été éphémère est indéniable. Qu'elle ait existé est tout aussi indéniable. Aucun pape n'engage une commission de six cardinaux sur la discipline de la curie s'il est totalement insensible à la question. » — G. J. Meyer, The Borgias: The Hidden History, Bantam Books, New York, 2013[52]
La mort d'Alexandre VI (18 août 1503)
Le dîner chez le cardinal Corneto
Au début d'août 1503, le pape et César dînent à la villa du cardinal Adriano da Corneto. Quelques jours plus tard, le père et le fils tombent gravement malades. César, jeune et robuste, survivra ; le pape, âgé de soixante-douze ans, succombe le 18 août 1503.[53]
Paludisme ou poison : la thèse reçue
La légende a aussitôt prétendu qu'Alexandre VI avait été victime de son propre poison, destiné au cardinal Corneto et bu par erreur. La thèse la mieux étayée par les sources contemporaines est celle de la fièvre paludéenne qui ravageait Rome chaque été — elle reste toutefois une attribution, et l'hypothèse du poison est encore débattue. La Catholic Encyclopedia, pour sa part, est catégorique :
« Rien n'est plus certain que le fait que le poison qui le tua fut le microbe mortel de la campagne romaine. » — The Catholic Encyclopedia, notice « Pope Alexander VI », 1907[54]
📖 Voir la démythification détaillée de la mort par poison : La « décadence » des papes Borgia
Pie III et Jules II : la succession
La mort d'Alexandre VI entraîne aussitôt l'effondrement de l'édifice Borgia. César, malade et privé de l'appui pontifical, ne peut empêcher le retour des seigneurs dépossédés. Le conclave élit d'abord Pie III (Francesco Piccolomini), qui meurt après vingt-six jours ; puis, en novembre 1503, le grand ennemi de Rodrigo, le cardinal Giuliano della Rovere, devient Jules II.[55] Le nouveau pape, qui avait tant combattu les Borgia, hérite pourtant de leur œuvre : c'est sur la Romagne reconquise par César qu'il rebâtira la puissance temporelle de l'Église.
Que penser d'Alexandre VI ? L'office et l'homme
« Sur la chaire de Moïse » : la distinction évangélique
Le cas d'Alexandre VI pose frontalement la question : un pape indigne réfute-t-il l'Église ? La réponse catholique remonte à l'Évangile lui-même. Devant des chefs religieux corrompus, le Christ ne disqualifie pas leur fonction :
« Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. Faites donc et observez tout ce qu'ils vous disent ; mais n'agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas. » — Évangile selon saint Matthieu 23, 2-3[56]
Le principe est posé : l'autorité de la fonction ne dépend pas de la sainteté de celui qui l'exerce. On peut — on doit même — refuser d'imiter les œuvres d'un mauvais pasteur, sans pour autant nier la chaire sur laquelle il est assis.
Aucun dogme erroné défini
C'est ici que l'histoire confirme la doctrine. Pendant ses onze années de règne, Alexandre VI, le plus scandaleux des papes, n'a jamais défini un seul dogme erroné, n'a jamais corrompu l'enseignement de la foi, n'a jamais altéré la liturgie ni les sacrements.[57] La grâce des sacrements qu'il conférait ne dépendait pas de sa vertu personnelle : selon la doctrine de l'ex opere operato, confirmée par le concile de Trente, le sacrement agit par l'acte du Christ, non par la sainteté du ministre.[58]
Autrement dit : Dieu peut rendre infaillible jusqu'au plus indigne des hommes assis sur le trône de Pierre — car l'infaillibilité garantit l'office, jamais la sainteté de l'homme.[59]
L'indéfectibilité de l'Église n'est donc pas la promesse que tout pape sera saint — promesse qui aurait été démentie mille fois — mais la promesse que la foi ne sera jamais détruite par les défaillances des hommes. Que l'Église ait traversé un Alexandre VI sans qu'aucun dogme n'en soit corrompu est, pour le regard croyant, un signe de protection surnaturelle plutôt qu'une réfutation.
📖 Voir la réfutation théologique complète : La « décadence » des papes Borgia : réponse catholique et Les objections contre la papauté
Le jugement de l'histoire catholique
L'historiographie catholique sérieuse n'a jamais cherché à blanchir Alexandre VI. Ludwig von Pastor, dans sa monumentale Histoire des papes, porte sur lui un jugement aussi ferme que nuancé : il condamne sans réserve la vie privée et le népotisme, mais refuse de réduire le pontificat à sa légende et restitue les actes de gouvernement que la propagande avait effacés.[60] C'est exactement la posture d'une encyclopédie catholique : ne rien excuser, ne rien inventer, et distinguer toujours le pécheur de la fonction qu'il occupe.
Bilan du pontificat
Au crédit d'Alexandre VI : la remise en ordre de Rome, l'arbitrage du Nouveau Monde, l'accueil des Juifs, le Jubilé de 1500 et le rite de la Porte Sainte, le mécénat humaniste, la fermeté face à Charles VIII, et — décisif pour la foi — l'absence de toute erreur doctrinale. À son passif : une vie morale scandaleuse, le népotisme dynastique érigé en système, l'instrumentalisation de l'Église au profit de sa maison, et l'abandon de la Romagne aux ambitions de César.
| Domaine | Réussites | Échecs |
|---|---|---|
| Gouvernement de Rome | Rétablissement de l'ordre ; fortifications ; urbanisme | — |
| Diplomatie | Inter caetera et Tordesillas ; Ligue de Venise (1495) | Dépendance envers la France de Louis XII |
| Charité | Accueil des Juifs expulsés d'Espagne | — |
| Vie liturgique | Jubilé de 1500 ; rite de la Porte Sainte | — |
| Culture | Pinturicchio ; Aberdeen ; La Sapienza | — |
| Doctrine | Aucun dogme erroné défini | — |
| Vie morale | — | Liaisons publiques ; enfants pourvus ; népotisme |
| Politique familiale | Reconstitution d'un domaine pontifical | Œuvre liée à César, effondrée en 1503 |
C'est le portrait d'un homme d'État de premier ordre doublé d'un pasteur indigne : un gouvernant efficace, un mécène avisé, un diplomate habile — et un pape dont la vie privée demeure un scandale que la doctrine catholique n'a jamais prétendu excuser.
Chronologie
| Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
| 1ᵉʳ janvier 1431 | Naissance à Xàtiva (Valence) | Maison Borja |
| 1456 | Cardinal-diacre, par son oncle Calixte III | Entrée au Sacré Collège |
| 1457 | Vice-chancelier de l'Église | Trente-cinq ans au cœur de la curie |
| 11 août 1492 | Élection au conclave de la Sixtine | Devient Alexandre VI |
| 4 mai 1493 | Bulle Inter caetera | Partage du Nouveau Monde |
| 7 juin 1494 | Traité de Tordesillas | Déplacement de la ligne de démarcation |
| 31 décembre 1494 | Charles VIII entre dans Rome | Crise des guerres d'Italie |
| 1495 | Charte de l'université d'Aberdeen | Mécénat universitaire |
| 13 mai 1497 | Excommunication de Savonarole | Conflit avec Florence |
| Juin 1497 | Meurtre du duc de Gandie ; commission de réforme | Crise familiale et morale |
| 17 août 1498 | César renonce au cardinalat | Premier cardinal à abdiquer la pourpre |
| 24 décembre 1499 | Ouverture de la première Porte Sainte | Rite encore en vigueur |
| 1500 | Jubilé ; ~200 000 pèlerins | Apogée du pontificat |
| 18 août 1503 | Mort à Rome (paludisme, thèse reçue ; poison débattu) | Fin du pontificat ; chute des Borgia |
- 11 août 1492Élection à la chapelle Sixtine
Vice-chancelier depuis trente-cinq ans, Rodrigo de Borja est élu pape sous le nom d'Alexandre VI, au premier conclave tenu dans la chapelle Sixtine.
- 4 mai 1493Inter caetera
La bulle trace la ligne de démarcation atlantique entre Castille et Portugal, complétée l'année suivante par le traité de Tordesillas.
- 31 décembre 1494Charles VIII à Rome
Le roi de France entre dans Rome ; réfugié au Castel Sant'Angelo, le pape résiste et sauve l'indépendance du Saint-Siège.
- 13 mai 1497Excommunication de Savonarole
Après une longue patience, le pape excommunie le prophète de Florence, qui sera brûlé le 23 mai 1498.
- Noël 1499La Porte Sainte
Alexandre VI fixe le rite de l'ouverture de la Porte Sainte pour le Jubilé de 1500, encore célébré aujourd'hui.
- 18 août 1503Mort à Rome
Alexandre VI meurt — fièvre paludéenne selon la thèse reçue, l'hypothèse du poison restant débattue ; l'édifice politique de César Borgia s'effondre.
Ce que révèle ce pontificat
L'indéfectibilité de l'Église ne tient pas à la vertu des hommes
Le cas d'Alexandre VI est l'un des plus instructifs de l'histoire ecclésiale. Il prouve, par l'exemple le plus extrême, que la promesse faite à Pierre n'a jamais été celle de l'impeccabilité des papes, mais celle de l'indéfectibilité de la foi. Que le plus scandaleux des pontifes n'ait pu corrompre aucun dogme est, pour le croyant, plus éloquent que mille papes saints : c'est le signe que l'Église ne repose pas sur la sainteté de ses ministres, mais sur la fidélité de son Seigneur.
Distinguer toujours le fait prouvé de la légende
Le pontificat illustre aussi une exigence de méthode. Les fautes réelles d'Alexandre VI sont assez graves pour qu'on n'ait pas besoin d'y ajouter les inventions de ses ennemis. Le devoir de l'historien catholique est double : ne rien excuser de ce qui est avéré, ne rien accepter de ce qui n'est pas prouvé. C'est à ce prix que la vérité, et non la propagande — dans un sens comme dans l'autre — gouverne le récit.
Sources
Sources primaires et corpus contemporains
- Johann Burchard, Liber notarum (Diarium), maître des cérémonies pontificales, éd. Louis Thuasne, Paris, 1883-1885 — journal de la curie sous Alexandre VI, source de première main à manier avec prudence.[61]
- Bulles d'Alexandre VI — Inter caetera (4 mai 1493), Inter curas multiplices (20 décembre 1499, bulle d'indiction du Jubilé de 1500, texte conservé dans le Liber notarum de Burchard, éd. Celani, vol. II).[62]
Sources savantes modernes
| Auteur | Référence | Apport |
|---|---|---|
| Ludwig von Pastor | The History of the Popes, vol. V-VI, Londres, 1898-1902 | Récit de référence, critique et nuancé |
| Michael Mallett | The Borgias. The Rise and Fall of a Renaissance Dynasty, Londres, 1969 | Synthèse historique de référence |
| G. J. Meyer | The Borgias: The Hidden History, New York, 2013 | Relecture critique de la légende noire |
| Roberto Ridolfi | Vita di Girolamo Savonarola, Rome, 1952 | L'affrontement avec Savonarole |
| Cecil Roth | The History of the Jews in Italy, Philadelphie, 1946 | L'accueil des Juifs à Rome |
Sources encyclopédiques de référence
Les notices croisées — The Catholic Encyclopedia (1907), Enciclopedia dei Papi (Treccani), Encyclopædia Britannica — fournissent le cadre factuel, à confronter aux sources primaires et aux monographies.[63][64][65]
Pour aller plus loin
- La « décadence » des papes Borgia (1455-1503) — le dossier d'ensemble : démythification des légendes noires et réponse théologique complète.
- Lucrèce Borgia — la fille du pape, duchesse de Ferrare, contre la légende.
- Jérôme Savonarole (1452-1498) — le prophète de Florence, adversaire d'Alexandre VI.
- Pape Jules II (1503-1513) — le grand ennemi des Borgia, son second successeur.
- La chapelle Sixtine — lieu du premier conclave qui élut Alexandre VI en 1492.
- Les objections contre la papauté — l'argument des « papes scandaleux » et sa réfutation.
Notes et références
Les restes d'Alexandre VI, d'abord déposés dans les cryptes de Saint-Pierre (chapelle Santa Maria della Febbre, monument commun avec Calixte III en 1582, démantelé lors de la démolition de l'ancienne basilique en 1605), furent transférés avec ceux de Calixte III le 30 janvier 1610, avec la permission du pape Paul V, dans l'église nationale espagnole Santa Maria di Monserrato degli Spagnoli, à Rome ; monument commun sculpté par Felipe Moratilla en 1881 (chapelle Saint-Diego, restes replacés le 21 août 1889). Voir le dossier « 309-Santa Maria in Monserrato » (transfert du 30 janvier 1610) : http://www.churches-of-rome.info/CoR_Info/SMdMdS%20309/SSeGT309.pdf ; la notice « Santa Maria in Monserrato degli Spagnoli » : https://en.wikipedia.org/wiki/Santa_Maria_in_Monserrato_degli_Spagnoli ; la « List of extant papal tombs » : https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_extant_papal_tombs.
1W. H. Kent, "Pope Alexander VI", The Catholic Encyclopedia, vol. 1, Robert Appleton Company, New York, 1907 (New Advent) : Rodrigo de Borja né à Xàtiva le 1ᵉʳ janvier 1431, neveu de Calixte III, cardinal-diacre (1456), vice-chancelier (1457) pendant environ trente-cinq ans, élection du 11 août 1492 « à une faible majorité des deux tiers obtenue par son propre vote », rétablissement de l'ordre à Rome (« plus de deux cent vingt assassinats » en quelques mois), fortification du Castel Sant'Angelo, ligne de démarcation de 1493, résistance à Charles VIII, Jubilé de 1500, mort le 18 août 1503 de la fièvre paludéenne (« le microbe mortel de la campagne romaine ») ; la formule de l'écrin et du joyau est de Ludwig von Pastor, citée par la notice : « "An imperfect setting", says Dr. Pastor (op. cit., III, 475), "does not affect the intrinsic worth of the jewel, nor does the golden coin lose its value when it passes through impure hands" » — le français de l'article en est la traduction. Le cursus cardinalice (Albano 1471, Porto et décanat 1476) est donné par la notice d'après Eubel, Hierarchia Catholica, II, 12. URL : https://www.newadvent.org/cathen/01289a.htm.
2 7 10 12 13 16 17 20 23 24 28 29 43 47 53 54 55 63Treccani, "Alessandro VI", Enciclopedia dei Papi (2000) : Rodrigo de Borja / Borgia, origine valencienne, carrière de vice-chancelier, pontificat de 1492 à 1503, politique familiale (César, Lucrèce, Juan, Joffré), guerres d'Italie, mort en 1503. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/alessandro-vi/.
3 14 21 64Ludwig von Pastor, The History of the Popes from the Close of the Middle Ages, vol. V-VI, trad. F. I. Antrobus, Kegan Paul, Londres, 1898-1902 : récit critique de référence sur le pontificat d'Alexandre VI ; condamnation sans réserve de la vie privée et du népotisme, mais restitution des actes de gouvernement effacés par la légende ; la formule du « seul pape qui n'eût jamais trouvé d'apologiste » est de Cesare Cantù (milieu du XIXᵉ siècle), citée par la Catholic Encyclopedia, notice « Pope Alexander VI », 1907 (« So little have Catholic historians defended him that in the middle of the nineteenth century Cesare Cantù could write that Alexander VI was the only Pope who had never found an apologist »).
4 8 11 60Quelque 9 000 Juifs gagnèrent l'Italie dès 1492 — surtout le royaume de Naples, où les Abravanel prennent une place de premier plan —, avec des communautés nouvelles à Ferrare (vingt et une familles accueillies par le duc) et à Rome (synagogues de rites castillan, catalan, aragonais et sicilien) : Cecil Roth, The History of the Jews in Italy, Jewish Publication Society, Philadelphie, 1946, pp. 179-180 (texte intégral : https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.88362 ; synthèse : https://en.wikipedia.org/wiki/Alhambra_Decree). Accueil à Naples par le roi Ferdinand Iᵉʳ et à Ferrare par le duc Ercole Iᵉʳ d'Este : Jewish Encyclopedia (1901), article « Italy » : http://www.jewishencyclopedia.com/view.jsp?artid=31&letter=C. Installation des réfugiés à Rome malgré les exhortations du roi Ferdinand à expulser aussi les Juifs des États pontificaux : Edward A. Synan, The Popes and the Jews in the Middle Ages, Macmillan, New York, 1965, pp. 144-145 (référence relayée par la bibliographie de l'article « Alhambra Decree » : https://en.wikipedia.org/wiki/Alhambra_Decree). Interdiction faite aux Juifs d'entrer à Avignon et dans le Comtat en 1492, puis refuge dans le Comtat pour les Juifs expulsés de Provence au début du XVIᵉ siècle (Arles, Tarascon) : article « Papal Jews » : https://en.wikipedia.org/wiki/Papal_Jews.
5 9 34 35 36Synthèse doctrinale — distinction entre infaillibilité (garantie attachée à l'office pontifical : aucun dogme erroné ne fut défini sous Alexandre VI) et impeccabilité (sainteté de l'homme, jamais garantie). Voir Vatican I, constitution Pastor aeternus (18 juillet 1870), sur l'objet et les limites de l'infaillibilité pontificale ; Catéchisme de l'Église catholique, §1128 et §1584, sur l'ex opere operato.
6 57 59Calixte III (Alonso de Borja, 1455-1458), premier pape de la maison Borja : oncle de Rodrigo, il le fit cardinal et vice-chancelier ; on lui doit la révision du procès de Jeanne d'Arc et sa réhabilitation solennelle (Rouen, 7 juillet 1456). Voir le dossier Ignispedia sur les papes Borgia.
15Michael Mallett, The Borgias. The Rise and Fall of a Renaissance Dynasty, The Bodley Head, Londres, 1969 : synthèse historique de référence ; vice-chancellerie de Rodrigo, conclave de 1492 et rumeur de simonie, liaison avec Giulia Farnese, Ligue de Venise (1495), meurtre du duc de Gandie, prudence requise dans l'usage de Burchard.
18 22 26 27 48 50Pie II (Enea Silvio Piccolomini), lettre de réprimande au cardinal Rodrigo de Borja, écrite des bains de Petriolo le 11 juin 1460, après une fête mondaine donnée à Sienne dans le jardin de Giovanni de Bichis ; texte rapporté par F. Gregorovius (Lucretia Borgia, éd. angl., chap. I : lettre « du 11 juin 1460, des bains de Petriolo », signée « PETRIOLO, June 11, 1460 » — texte intégral en ligne : https://www.gutenberg.org/cache/epub/20804/pg20804.txt) et par L. von Pastor, op. cit., vol. III (volumes consacrés à Pie II). Le français cité dans l'article est une traduction condensée (l'original anglais : « four days ago… several women of Siena… the dance was indulged in in all wantonness… Our displeasure is beyond words ») ; le reproche porte sur la présence du cardinal au milieu des danses et le « mépris de sa dignité ».
19Johann Burchard (1450-1506), Liber notarum (Diarium), maître des cérémonies pontificales sous Innocent VIII puis Alexandre VI, édition Louis Thuasne, Paris, E. Leroux, 1883-1885 : source contemporaine majeure sur la curie d'Alexandre VI, mais hostile aux Borgia et sujette à amplification ; à utiliser avec prudence, notamment sur la vie privée du pape.
25 61Alexandre VI, bulle Inter caetera du 4 mai 1493 (seconde version) : ligne de démarcation tracée à 100 lieues à l'ouest des Açores et des îles du Cap-Vert, attribuant à la Castille les terres à l'ouest et au Portugal celles à l'est. Voir aussi Eximiae devotionis, Piis fidelium et Dudum siquidem de la même année.
30Traité de Tordesillas, 7 juin 1494, négocié entre la Castille et le Portugal avec l'approbation pontificale : la ligne de démarcation est déplacée à 370 lieues à l'ouest du Cap-Vert (soit 270 lieues plus à l'ouest qu'Inter caetera), ouvrant au Portugal la portion d'Amérique du Sud qui deviendra le Brésil.
31L. A. Vigneras, "The Treaty of Tordesillas", The Americas, vol. 15, n° 1, 1958 : analyse de l'arbitrage pontifical de 1493 et du traité de 1494 comme l'un des actes de diplomatie internationale les plus durables de l'histoire moderne, ayant évité une guerre entre l'Espagne et le Portugal.
32Cecil Roth, The History of the Jews in Italy, Jewish Publication Society, Philadelphie, 1946 (texte intégral : https://archive.org/details/in.ernet.dli.2015.88362). Accueil des réfugiés de 1492 : « l'Italie fut la seule terre de l'Europe chrétienne ouverte aux réfugiés, et ils furent quelque 9 000 en tout à y gagner — surtout le royaume de Naples » (pp. 179-180) ; le pape, « fidèle à la plus haute tradition de sa charge » (« true to the highest tradition of his office »), repousse la pétition de certains Juifs romains qui demandaient l'exclusion des réfugiés (pp. 179-180). Le médecin du pape Bonet de Lattes, venu à Rome avec les exilés de Provence en 1498 (p. 200). Samuel Sarfatti, dit Gallo, « le plus habile médecin d'Italie au début du XVIᵉ siècle », au service des Médicis puis de plusieurs papes successifs à Rome (p. 202) — sans lien établi avec Alexandre VI comme médecin personnel.
33 37 39 40Bonet de Lattes (Jacob ben Immanuel Provençal), médecin et astronome juif provençal : médecin du pape Alexandre VI, puis de Léon X. Voir la notice « Bonet de Lattes » : https://en.wikipedia.org/wiki/Bonet_de_Lattes ; C. Roth, op. cit., p. 200 (« le médecin du pape Bonet de Lattes, venu à Rome avec les exilés de Provence en 1498 ») ; Jewish Encyclopedia (1901), article « Rome » (l'arrivée de Bonet, premier rabbin de la quatrième synagogue, et la protection des Marranes par Alexandre VI malgré la délégation espagnole) : https://www.jewishencyclopedia.com/articles/12294-porto.
38Alexandre VI, bulle Inter curas multiplices du 20 décembre 1499, bulle d'indiction du Jubilé de 1500, qui fixe le cérémonial de l'ouverture de la Porte Sainte (texte conservé dans le Liber notarum de Johann Burchard, éd. Enrico Celani, vol. II, Città di Castello, 1910 — cf. l'exposition « Antiquorum habet » du Sénat italien : https://antiquorum-habet.senato.it/index.php/section/section_13_en/?id=8134 ; étude 2025 : https://www.mdpi.com/2077-1444/16/6/680). À distinguer de la bulle Inter multiplices du 28 mars 1499 (indulgences) et de la bulle Pastores Aeterni Qui du même 20 décembre 1499 (pénitenciers de Saint-Pierre) : voir la page officielle du Jubilé : https://www.iubilaeum2025.va/en/giubileo-2025/giubilei-nella-storia.html. Le pape ouvre la Porte Sainte de Saint-Pierre la veille de Noël 1499, avec ouverture simultanée dans les trois autres basiliques majeures et la formule « Aperite mihi portas iustitiae » (Ps 117, 19). Le rite, mis au point avec le maître des cérémonies Johann Burchard, est encore en vigueur. Voir Vatican News, « Popes and Jubilees: the opening of the Holy Door in history » : https://www.vaticannews.va/en/pope/news/2024-12/popes-jubilees-holy-door-history.html.
41 42 62Roberto Ridolfi, Vita di Girolamo Savonarola, Belardetti, Rome, 1952 (trad. anglaise The Life of Girolamo Savonarola, 1959) : biographie de référence ; patience initiale d'Alexandre VI, excommunication de Savonarole par bref du 13 mai 1497, désobéissance et appel à un concile, ordalie manquée du printemps 1498, arrestation, condamnation par tribunal mixte, pendaison et bûcher sur la place de la Seigneurie le 23 mai 1498.
44 45 46César Borgia renonce au cardinalat au consistoire du 17 août 1498 — premier cardinal de l'histoire à abdiquer la pourpre, selon l'historiographie courante — pour embrasser la carrière des armes ; le chroniqueur vénitien contemporain Marin Sanudo consigne dans ses Diarii qu'il reçut ce jour-là permission de « déposer le chapeau, de se faire soldat et de se marier » (traduction). Louis XII le fait le même jour duc de Valentinois (Valentino). Sa conquête de la Romagne servira de modèle au Prince de Machiavel. Voir M. Mallett, op. cit., et la notice « Cesare Borgia », Enciclopedia dei Papi / Treccani.
49Commission de réforme de 1497 : après le meurtre du duc de Gandie (juin 1497), Alexandre VI réunit six cardinaux pour réformer les mœurs de la curie ; le rapport, conservé dans les Archives apostoliques vaticanes, traite de la simonie, du cumul des bénéfices et de la discipline cléricale, mais reste sans effet durable. Voir L. von Pastor, op. cit., vol. VI (annexes), et G. J. Meyer, op. cit.
51G. J. Meyer, The Borgias: The Hidden History, Bantam Books, New York, 2013, p. 268 : sur la réalité, quoique éphémère, de la commission de réforme de 1497.
52Évangile selon saint Matthieu 23, 2-3 (traduction liturgique francophone) : « Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse. Faites donc et observez tout ce qu'ils vous disent ; mais n'agissez pas selon leurs œuvres, car ils disent et ne font pas. » Fondement scripturaire de la distinction entre l'autorité de la fonction et l'indignité de la personne.
56Catéchisme de l'Église catholique, §1128 et §1584, et concile de Trente (session VII, 1547) : la validité et la grâce des sacrements ne dépendent pas de la sainteté du ministre (ex opere operato), mais de l'action du Christ. Un pasteur indigne confère validement les sacrements de l'Église.
58Encyclopædia Britannica, "Alexander VI (pope)" : Rodrigo Borgia, vice-chancelier sous cinq papes, élection de 1492, bulle de démarcation de 1493, conflit avec la France, népotisme au profit de César et Lucrèce, mort en 1503. URL : https://www.britannica.com/biography/Alexander-VI.
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