Pie III (Pius III), né Francesco Todeschini Piccolomini le 9 mai 1439 à Sienne, gouverne l'Église de Rome du 22 septembre au 18 octobre 1503 — soit vingt-six jours. Son pontificat est l'un des plus brefs de toute l'histoire de la papauté, et il s'ouvre dans un moment décisif : Pie III succède au plus contesté des papes de la Renaissance, Alexandre VI, le pape Borgia, et précède le redoutable Jules II. Entre la décadence et la reprise en main, il est l'éclair d'un homme dont la réputation tranchait avec son temps.[1][2]
Car le cardinal de Sienne n'était pas un inconnu : neveu du pape humaniste Pie II (Enea Silvio Piccolomini), il avait reçu de son oncle le nom et les armes des Piccolomini, le chapeau cardinalice à vingt ans, et l'administration de l'archevêché de Sienne. Diplomate de premier plan, légat dans les Marches, en Allemagne et en Ombrie, cardinal protodiacre (le doyen des cardinaux-diacres) du Sacré Collège, il avait traversé près d'un demi-siècle de vie curiale avec une réputation d'homme intègre — c'est l'éloge qu'en fait son contemporain Sigismondo de' Conti, repris par la Catholic Encyclopedia —, se tenant à l'écart de Rome sous les pontificats les plus corrompus.[3][4][5][6]
Son élection est un choix de compromis. Après la mort d'Alexandre VI, le conclave de septembre 1503 se bloque entre le Français Georges d'Amboise, l'Italien Giuliano della Rovere et l'influence des Sforza et des Borgia. Faute d'accord, les trente-sept électeurs se rabattent sur un vieillard pieux et malade : à soixante-quatre ans, perclus de goutte, le cardinal Piccolomini paraît à tous une transition sans danger.[7][8] Élu, il annonce aussitôt son intention de réformer l'Église et la Curie — puis la mort l'emporte avant qu'il ait rien pu accomplir.
Sa trace la plus durable n'est donc ni une bulle ni un décret, mais une œuvre d'art : la bibliothèque Piccolomini de la cathédrale de Sienne, qu'il fit décorer par Pinturicchio pour abriter les livres de son oncle, et l'autel Piccolomini, pour lequel le tout jeune Michel-Ange sculpta quatre saints. Le pape de vingt-six jours a moins laissé d'empreinte sur l'Église que sur l'art de la Renaissance.[9][10]
Pourquoi un pontificat de vingt-six jours mérite un article
On pourrait croire qu'un règne de moins d'un mois, sans encyclique ni concile, ne laisse rien à raconter. C'est l'inverse. Pie III se situe au point de bascule de la papauté de la Renaissance : il referme l'ère scandaleuse des Borgia et ouvre, par sa mort, la porte au pontificat guerrier et bâtisseur de Jules II. Son élection éclaire le fonctionnement réel d'un conclave bloqué, où le candidat le plus consensuel est souvent le plus âgé et le plus faible. Et son très court programme de gouvernement dit ce que les meilleurs esprits de l'Église attendaient déjà, quatorze ans avant Luther : une réforme des mœurs et des finances ecclésiastiques.
Le personnage intéresse aussi par contraste. Là où son prédécesseur Alexandre VI avait incarné le népotisme et la mondanité, Pie III passait — au dire de son contemporain Sigismondo de' Conti, cité par la Catholic Encyclopedia — pour un homme de vie pure, d'étude et de prière, accessible aux plus humbles.[11][12] Sa mort prématurée prive l'Église d'un pasteur honnête au moment précis où elle en avait le plus besoin. Pie III est ainsi le portrait d'une promesse interrompue : non l'histoire de ce qu'un pape a fait, mais de ce que l'Église a failli avoir.
Pour Ignispedia, le sujet relève à la fois de l'histoire de la papauté de la Renaissance et d'une méditation sur la brièveté du pouvoir : peu de figures montrent aussi nettement que le sommet de la gloire ecclésiastique peut être donné juste assez longtemps pour en révéler la vanité.
Les sources principales
| Source | Nature | Apport pour Pie III |
|---|---|---|
| J. N. D. Kelly, The Oxford Dictionary of Popes | Dictionnaire pontifical de référence, Oxford, 1986 | Dates, carrière, conclave, couronnement, mort |
| Dizionario Biografico degli Italiani, « Pio III » (M. Sanfilippo) | Notice biographique savante, Treccani, 2015 | Famille Piccolomini, cursus curial, légations, conclave |
| Ludwig von Pastor, Histoire des papes, t. VI | Histoire savante de référence, fin XIXᵉ siècle | Élection, caractère, programme de réforme, mort |
| Johann Burchard, Liber Notarum | Journal du maître des cérémonies pontificales | Couronnement, messe dite assise, détails de cour |
| The Catholic Encyclopedia, « Pope Pius III », 1911 | Synthèse catholique de référence | Vue d'ensemble, intégrité personnelle, légations |
| Contrats d'art de Sienne (Pinturicchio 1502, Michel-Ange 1501), publiés par Gaetano Milanesi en 1856 | Documents d'archives | Mécénat : bibliothèque Piccolomini, autel Piccolomini |
Francesco Todeschini Piccolomini : le neveu de Pie II
Une famille siennoise dans l'ombre d'Enea Silvio Piccolomini
Francesco naît à Sienne le 9 mai 1439, fils du juriste Nanni di Piero Todeschini et de Laodomia Piccolomini, sœur du futur pape Pie II.[13][14] Sa date de naissance est rapportée de façon presque unanime au 9 mai 1439, même si une source ancienne propose le 29 mai.[15] La maison Piccolomini appartient à cette noblesse siennoise mêlant droit, banque et carrières ecclésiastiques qui domine la cité toscane à la fin du Moyen Âge.
Tout, dans le destin de Francesco, dépend d'un seul homme : son oncle maternel Enea Silvio Piccolomini, l'humaniste le plus brillant de son siècle, poète couronné, diplomate, écrivain, devenu pape sous le nom de Pie II en 1458.[16] C'est dans le sillage de ce pontife lettré que le jeune Francesco fait ses études — droit et culture humaniste, à Pérouse, et selon certaines sources à Ferrare et Vienne — avant d'être propulsé au sommet de la hiérarchie ecclésiastique.[17][18]
Le nom et les armes des Piccolomini
Le geste fondateur de cette ascension est une adoption symbolique. Dès son accession au trône pontifical, Pie II prend son neveu sous sa protection et lui transmet le nom et les armes des Piccolomini — la fameuse croix d'argent chargée de cinq croissants d'azur —, supervisant lui-même sa formation.[19][20] Le jeune Todeschini devient ainsi un Piccolomini à part entière, héritier d'un nom que son oncle voulait illustrer pour les siècles.
« Son oncle lui accorda son nom de famille et ses armes, et présida à sa formation et à son éducation. » — The Catholic Encyclopedia, « Pope Pius III », 1911[21]
Ce lien explique aussi le nom de règne que Francesco choisira quarante-trois ans plus tard : il prendra le nom de Pie III, « en l'honneur de son oncle », scellant jusque dans son titre pontifical la fidélité à la mémoire de Pie II.[22][23]
Cardinal à vingt ans, archevêque de Sienne
L'élévation est fulgurante. Le 5 mars 1460, Pie II crée son neveu cardinal-diacre, lui attribuant le titre de Sant'Eustachio.[24][25] Francesco a tout juste vingt ans. La même année, il reçoit l'administration de l'archevêché de Sienne, charge qu'il conservera jusqu'à sa mort en 1503.[26]
Un trait canonique mérite d'être souligné, car il éclaire tout le reste de sa carrière : Francesco demeurera cardinal-diacre pendant quarante-trois ans, et archevêque de Sienne de titre seulement, sans jamais recevoir l'ordination sacerdotale ni la consécration épiscopale — jusqu'aux quelques jours qui suivront son élection comme pape.[27][28] L'usage de l'époque n'y voyait rien d'irrégulier : les grandes charges curiales étaient souvent tenues par des diacres, et l'on remettait à plus tard, parfois indéfiniment, les ordinations majeures.
Un demi-siècle au service du Saint-Siège
Le légat : Marches d'Ancône, Allemagne, Ombrie
Loin d'être un cardinal de salon, Piccolomini fut l'un des diplomates les plus employés de la curie. Sous son oncle, il est légat dans la Marche d'Ancône.[29] Sous Paul II, il est envoyé en Allemagne, notamment à la diète de Ratisbonne, où, dit la tradition, « il s'acquitta de sa mission avec un éminent succès ».[30][31] Il intervient encore en Ombrie et dans plusieurs affaires internationales, gagnant la réputation d'un connaisseur des questions germaniques et des relations entre les puissances.[32]
« Il s'acquitta de sa mission avec un éminent succès. » — The Catholic Encyclopedia, à propos de la légation de Piccolomini en Allemagne[33]
Le cardinal protodiacre du Sacré Collège
Au fil des décennies, le cardinal de Sienne devient l'un des piliers du Sacré Collège. À partir de 1471, il en est le cardinal protodiacre, c'est-à-dire le plus ancien des cardinaux-diacres — la dignité à laquelle revient traditionnellement l'annonce du nom du nouveau pape et son couronnement.[34][35] Quand Piccolomini est lui-même élu, en 1503, il a derrière lui près d'un demi-siècle de présence au cœur de l'Église, ayant servi sous cinq pontificats : Pie II, Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI.[36]
Sous Sixte IV et Alexandre VI : la distance et l'intégrité
C'est ici que se forge la réputation singulière de Piccolomini. Dans une curie gangrenée par le népotisme et l'argent, il choisit la distance. Sous Sixte IV comme sous Alexandre VI, raconte la tradition, « il se tint éloigné de Rome autant que possible ».[37] Il s'oppose ouvertement au népotisme flagrant d'Alexandre VI, le pape Borgia, dont les scandales défrayaient la chrétienté.[38]
La Catholic Encyclopedia, reprenant le grand historien des papes Ludwig von Pastor, brosse de lui le portrait d'un homme d'ordre et de prière, dont l'emploi du temps tranchait avec la mollesse curiale :
« Il ne laissait aucun moment inoccupé ; son temps d'étude était avant le lever du jour ; il passait ses matinées en prière et ses heures de midi à donner audience, où les plus humbles avaient un accès facile. » — Sigismondo de' Conti, contemporain du pape, cité par The Catholic Encyclopedia, « Pope Pius III », 1911, d'après Pastor[39][40][41]
Cette intégrité personnelle, dans le contexte de la Rome des Borgia, est précisément ce qui fera de lui, en 1503, un candidat acceptable par tous — et l'espoir des partisans d'une réforme.
Le conclave de septembre 1503
La mort d'Alexandre VI et le chaos romain
Le 18 août 1503, Alexandre VI meurt à Rome, probablement de la malaria, dans des circonstances qui nourriront aussitôt les rumeurs de poison.[42] Sa disparition ouvre une crise. Son fils, César Borgia, lui-même gravement malade, tente de tenir le Vatican avec ses troupes ; les armées française et espagnole, engagées dans les guerres d'Italie, manœuvrent autour de Rome ; les grandes familles se disputent l'avenir du Siège de Pierre.[43][44]
D'Amboise, della Rovere, Sforza : l'impasse
Le conclave s'ouvre le 16 septembre dans cette atmosphère de guerre. Trente-sept cardinaux électeurs y prennent part — plus qu'à aucun conclave antérieur : trente et un entrent en procession le 16 septembre, six autres les rejoignent après le déjeuner —, dont vingt-deux Italiens, onze Espagnols, deux Français, un Portugais et un Chypriote.[45][46] Trois candidatures dominent : le Français Georges d'Amboise, soutenu par le roi Louis XII ; le redoutable Giuliano della Rovere, futur Jules II ; et les intérêts des Sforza de Milan.
Le blocage est immédiat. Della Rovere refuse de voter pour d'Amboise et répète aux cardinaux qu'un pape français ramènerait sans doute la papauté en France ; Ascanio Sforza, qui avait promis sa voix au Français, la lui donne, mais ne travaille que pour lui-même.[47][48] César Borgia, trop malade, ne contrôle plus les cardinaux espagnols, qui suivent les consignes de l'Espagne et font barrage au Français. Aucune des grandes têtes ne peut réunir la majorité.[49]
L'élection d'un candidat de compromis (22 septembre 1503)
Faute d'accord, le collège se tourne vers la solution classique des conclaves bloqués : un vieillard inoffensif. Le 22 septembre 1503, après quelques jours seulement, les cardinaux élisent Francesco Todeschini Piccolomini, qui prend le nom de Pie III.[50][51][52] Le choix est lucide jusqu'au cynisme : comme le résume l'historien Matteo Sanfilippo, le cardinal siennois était « vieux et mal en point, donc un excellent candidat de transition », qui laisserait bientôt la place à un autre conclave.[53]
« Le cardinal siennois était en effet vieux et mal en point, donc un excellent candidat de transition. » — Matteo Sanfilippo, Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 83, 2015, « Pio III, papa »[54]
Pie III était d'ailleurs trop malade pour siéger au scrutin qui l'élisait — le cardinal Raffaele Riario occupa sa place —, et il n'était encore que diacre.[55] Personne, à Rome, ne pariait sur la durée de ce pontificat. Personne ne se trompait.
Le pontificat de vingt-six jours
Diacre devenu prêtre, évêque et pape en dix jours
Le cas canonique de Pie III est saisissant. Élu pape alors qu'il n'était que cardinal-diacre après quarante-trois ans dans cet ordre, il dut, dans les jours suivant son élection, recevoir coup sur coup les ordres qui lui manquaient. Il est ordonné prêtre le 30 septembre 1503, consacré évêque le 1ᵉʳ octobre — par les mains de Giuliano della Rovere, le futur Jules II —, puis couronné le 8 octobre 1503.[56][57] En une dizaine de jours, l'homme passe ainsi du diaconat à la plénitude du sacerdoce et de l'épiscopat, puis à la tiare.
Affaibli, il célèbre dans la souffrance. Perclus de goutte, il ne peut plus marcher : le maître des cérémonies Johann Burchard, témoin direct, note qu'au couronnement le pape fut porté sur un siège qu'il ne quitta pas de tout l'office, et qu'il dut y dire la messe assis.[58][59] Le contraste est cruel : au moment où il atteint le sommet, le corps lâche.
Le programme de réforme
Malgré la maladie, Pie III ne se conçoit pas comme un pape décoratif. Dès les premiers jours, il manifeste l'intention de réformer l'Église — programme d'autant plus attendu que les excès des Borgia avaient scandalisé la chrétienté. Les sources lui prêtent un projet net : réunir au plus tôt le concile de réforme que la capitulation du conclave — le pacte écrit que les cardinaux font jurer à l'élu avant le scrutin — l'obligeait à convoquer dans les deux ans, assainir les finances d'une Chambre apostolique — l'administration financière et domaniale du Saint-Siège — trouvée criblée de dettes, bien gouverner les terres du Saint-Siège et rétablir la paix entre les princes chrétiens.[60][61]
Devant les cardinaux réunis le 25 septembre, il déclare que la réforme doit commencer aussitôt après le couronnement et atteindre le pape lui-même, les cardinaux, toute la cour et les officiers pontificaux ; il se montre d'emblée très économe dans ses dépenses.[62][63] Le 11 octobre 1503, il tient un consistoire — l'assemblée solennelle où le pape réunit les cardinaux — où, soucieux de ménager les Français, il envisage de créer cardinal le neveu de Georges d'Amboise, ce que la majorité des cardinaux refuse.[64][65] Mais ces gestes restent des amorces : le temps lui manque pour transformer l'intention en décret.
La maladie et la mort (18 octobre 1503)
Le mal qui le rongeait depuis longtemps eut le dernier mot. Pie III souffrait d'un ulcère à la jambe gauche, aggravé par la goutte ; le matin du 27 septembre, onze jours avant son couronnement, on lui incisa la jambe en deux endroits, « avec une grande douleur ».[66][67][68] Le 12 octobre, il prend un remède que Burchard juge mauvais ; le lendemain, en pleine audience, une fièvre glacée le saisit, suivie de longs vomissements, puis d'une fièvre qui ne le quittera plus.[69] Il s'éteint à Rome le 18 octobre 1503, vingt-six jours après son élection, dix jours seulement après son couronnement, à soixante-quatre ans.[70][71]
- 18 août 1503Mort d'Alexandre VIle pape Borgia
La disparition de Rodrigo Borgia ouvre une crise de succession dans une Rome encerclée par les armées des guerres d'Italie.[72]
- 16-22 septembre 1503Le conclave bloquétrente-sept électeurs
- 30 septembre — 8 octobre 1503Ordinations et couronnementdu diaconat à la tiare
- 11 octobre 1503Le consistoire du 11 octobreun programme à peine esquissé
- 18 octobre 1503Mort de Pie IIIaprès vingt-six jours
Deux semaines plus tard, le 1ᵉʳ novembre 1503, le conclave élit Giuliano della Rovere, qui prend le nom de Jules II : le pape guerrier et mécène allait dominer la décennie suivante. La transition voulue par les cardinaux avait parfaitement joué son rôle.[83]
La rumeur d'empoisonnement
Comme presque toutes les morts pontificales soudaines de la Renaissance, celle de Pie III suscita aussitôt des rumeurs d'empoisonnement. Malavolti, historien de Sienne, rapporte que le pape aurait été empoisonné par Pandolfo Petrucci, le maître de fait de Sienne ; une chronique contemporaine parle aussi de poison, sans nommer de coupable.[84]
Ludwig von Pastor écarte cette hypothèse : aucun des ambassadeurs alors présents à Rome n'en fait mention.[85] La cause de la mort est d'ailleurs documentée : son contemporain Sigismondo de' Conti l'attribue à l'ulcère de sa jambe gauche, qu'un chirurgien inexpérimenté, Ludovico da San Miniato, rendit mortel en entaillant jusque dans la chair saine, et Burchard décrit la fièvre continue qui l'emporta en cinq jours. Le poison relève ici du réflexe d'une époque qui voyait partout des intrigues — pas d'un fait établi.[86][87] La prudence encyclopédique s'impose : Pie III est mort de maladie, et rien de sérieux n'autorise à conclure au crime.
Le mécène : un héritage qui a survécu au pontife
Si le pontificat de Pie III fut presque inexistant, son mécénat de cardinal a marqué durablement l'histoire de l'art. Avant d'être pape, Piccolomini fut l'un des grands commanditaires de la Renaissance siennoise — et c'est là, bien plus que dans ses vingt-six jours de règne, qu'il faut chercher ce qu'il a réellement laissé.
La bibliothèque Piccolomini et les fresques de Pinturicchio
Le cardinal voulut offrir à sa ville un écrin pour la bibliothèque de son oncle, l'humaniste Pie II : une salle somptueuse adossée à la cathédrale de Sienne, destinée à conserver les manuscrits grecs et latins hérités d'Enea Silvio Piccolomini.[88][89] Pour la décorer, il s'adresse au peintre Pinturicchio, qui réalise, à partir de 1502, un cycle de dix grandes fresques retraçant la vie de Pie II — de l'humaniste itinérant au pape canonisant sainte Catherine de Sienne.[90]
L'ensemble, achevé après la mort du commanditaire (vers 1507-1508), est l'un des chefs-d'œuvre de la Haute Renaissance, à tel point que Giorgio Vasari attribuait au jeune Raphaël « les esquisses et les cartons de toutes les histoires » ; dès 1856, l'historien de l'art Gaetano Milanesi ramenait cette part à quelques dessins, le contrat obligeant Pinturicchio à tout dessiner de sa main.[91][92] Ironie de l'histoire : la bibliothèque a survécu, magnifique, mais la collection de manuscrits qu'elle devait abriter fut en partie dispersée.[93]
L'autel Piccolomini et le jeune Michel-Ange
L'autre grand chantier siennois du cardinal est l'autel Piccolomini, dans la nef gauche de la cathédrale de Sienne — un retable de marbre que Piccolomini avait fait élever par le sculpteur Andrea Bregno (1481-1485).[94] Devenu pape, il fut enseveli à Rome, et l'autel resta inachevé.[95][96]
Sa célébrité tient à un détail considérable. Par un contrat daté de Rome le 5 juin 1501, que l'artiste signe le 19 juin et que le banquier Jacopo Galli garantit, Piccolomini commande quinze statues de marbre à un jeune sculpteur de vingt-six ans encore peu connu : Michel-Ange Buonarroti. L'artiste n'en achève que quatre pour les niches de l'autel — saint Pierre, saint Paul, saint Pie et saint Grégoire, nommés dans une lettre de 1511 —, et s'était aussi engagé à terminer un saint François commencé par Pietro Torrigiani.[97] Le cardinal de Sienne a ainsi offert l'une de ses premières commandes publiques au génie qui sculptera bientôt le David et la voûte de la Sixtine.
Bilan : la promesse interrompue d'une réforme
Un homme de bien au mauvais moment
Le destin de Pie III tient en un contraste. D'un côté, près d'un demi-siècle de service exemplaire : neveu de Pie II, cardinal pendant quarante-trois ans, légat habile, homme d'étude et de prière dont l'intégrité tranchait sur la corruption ambiante. De l'autre, un pontificat avorté : vingt-six jours, un seul consistoire, un programme de réforme à peine annoncé. L'homme qui avait le plus de dignité pour relever l'Église après les Borgia fut celui qui la gouverna le moins longtemps.
Son héritage réel n'est donc pas magistériel mais artistique : la bibliothèque Piccolomini et les statues de Michel-Ange à Sienne, qui lui survivent depuis plus de cinq siècles. Quant à son intention de réforme, elle annonce, quatorze ans avant la révolte de Luther et quarante ans avant le concile de Trente, ce que les meilleurs catholiques de la Renaissance savaient déjà nécessaire — et qu'une mort prématurée empêcha ce pape honnête d'engager.[98]
Pourquoi Pie III compte aujourd'hui
Pie III n'est pas qu'une curiosité de catalogue. Il compte pour l'histoire de la papauté de la Renaissance, dont il marque la charnière entre la décadence Borgia et la reprise en main par Jules II. Il compte pour l'histoire des conclaves, en illustrant à la perfection le mécanisme du candidat de compromis. Il compte enfin comme figure morale : dans une Rome dévorée par l'ambition, ce vieux cardinal pieux, élu malgré lui et mort presque aussitôt, rappelle que la grandeur d'un pasteur ne se mesure pas à la durée de son règne, mais à la droiture d'une vie.
« Il ne laissait aucun moment inoccupé ; son temps d'étude était avant le lever du jour. » — Sigismondo de' Conti, cité par The Catholic Encyclopedia[99][100]
Dans une chrétienté où tant de pontifes de la Renaissance ont lutté des années pour la gloire et la famille, Pie III offre la leçon inverse : celle d'un homme à qui Dieu n'a laissé le sommet que le temps d'en révéler la fragilité — et de léguer, à défaut d'une réforme, la beauté.
Pour aller plus loin
- Pape Pie II (1458-1464), l'oncle humaniste dont Pie III reçut le nom, les armes et la bibliothèque
- Pape Alexandre VI, le pape Borgia auquel Pie III succéda, et dont il avait combattu le népotisme
- Pape Jules II (1503-1513), qui consacra Pie III évêque et lui succéda deux semaines après sa mort
- La décadence des papes Borgia, le contexte de corruption qui rendait la réforme si urgente
- Pape Adrien V (1276), autre pontificat ultra-bref d'un cardinal élu mais non sacré au moment de son élection
Notes et références
J. N. D. Kelly, The Oxford Dictionary of Popes, Oxford, Oxford University Press, 1986, s.v. « Pius III », p. 253-254 : pontificat du 22 septembre au 18 octobre 1503 ; naissance à Sienne en 1439 ; nom et armes des Piccolomini accordés par Pie II ; archevêque de Sienne à vingt et un ans, encore diacre, puis cardinal-diacre de Sant'Eustachio le 5 mars 1460 ; légations dans la Marche d'Ancône et en Allemagne (diète de Ratisbonne, 1471) ; distance gardée envers Alexandre VI ; fondation de la Libreria Piccolomini, dont la décoration est confiée à Pinturicchio en 1502 ; élection au conclave du 16 au 22 septembre 1503 comme candidat neutre, servi par sa goutte et sa vieillesse prématurée ; couronnement du 8 octobre 1503, abrégé de plusieurs cérémonies, et mort dix jours plus tard. Texte original : « His fragile health (he was racked with gout) and premature old age also stood in his favour ».
1 14 24 27 52 56 70 75 80« Pope Pius III », The Catholic Encyclopedia, vol. 12, New York, Robert Appleton Company, 1911 (New Advent, https://www.newadvent.org/cathen/12128a.htm). Sur l'adoption du nom et des armes, les légations dans la Marche d'Ancône et en Allemagne, la distance gardée sous Sixte IV et Alexandre VI, et l'intégrité personnelle. Texte original : « his uncle bestowed upon him his family name and arms, and superintended his training and education » ; « he left no moment unoccupied; his time for study was before daybreak; he spent his mornings in prayer and his midday hours in giving audiences, to which the humblest had easy access » ; « acquitted himself with eminent success ». (Cette source ancienne propose le 29 mai 1439 comme date de naissance, là où la critique moderne retient le 9 mai.)
2 5 11 15 18 19 21 22 29 30 33 37 39 99Matteo Sanfilippo, « Pio III, papa », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 83, Rome, Istituto della Enciclopedia Italiana, 2015, notice en ligne : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-pio-iii_(Dizionario-Biografico)/. Pour la famille Todeschini Piccolomini, la naissance à Sienne le 9 mai 1439 selon la tradition (certains érudits penchent pour Sarteano), les études, le cardinalat de 1460, l'archevêché de Sienne et les manuscrits hérités de Pie II, les légations, le service sous Pie II, Paul II, Sixte IV, Innocent VIII et Alexandre VI, l'annonce de l'élection d'Innocent VIII et son couronnement en 1484 ; pour le conclave de 1503 (Ascanio Sforza, Giovanni de' Medici et Giovanni Colonna se rallient à lui, accords conclus le soir du 21 septembre, élection « plébiscitée » le matin du 22) et pour le consistoire du 11 octobre, où les cardinaux bloquent le chapeau proposé pour François-Guillaume de Castelnau de Clermont-Lodève, archevêque de Narbonne et neveu de Georges d'Amboise. Texte original : « il cardinale senese era infatti vecchio e malandato, quindi un ottimo candidato di transizione ».
3 8 13 16 17 25 26 28 32 34 36 48 53 54 65 78 89« Pius III », Encyclopædia Britannica (https://www.britannica.com/biography/Pius-III), pour la naissance à Sienne vers 1439, l'autorisation donnée par Pie II d'assumer le nom et les armes des Piccolomini, les missions diplomatiques (diète de Ratisbonne, Ombrie), l'opposition au népotisme d'Alexandre VI et la fondation de la bibliothèque Piccolomini.
4 20 31 38 43Sigismondo dei Conti da Foligno, Le storie de' suoi tempi dal 1475 al 1510, texte latin avec traduction italienne en regard, t. II, Rome, 1883 (Florence, typographie G. Barbèra), livre XV, p. 292 : « antelucanas horas lectioni, matutinas orationi, meridianas auditioni (erant enim ad eum etiam infimis quibusque facillimi aditus) dabat » ; sur sa mort : « e vita migravit ex ulcere tibiae sinistrae, quod Ludovicus Minatensis […] imperitus chirurgus, sincera etiam parte secata, laethale effecit ».
6 12 41 67 81 86 100Ludwig von Pastor, The History of the Popes from the Close of the Middle Ages, éd. Frederick Ignatius Antrobus, vol. VI, 2ᵉ éd., Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner & Co., 1901 (traduction anglaise de la Geschichte der Päpste) : p. 131-136 (mort d'Alexandre VI le 18 août 1503, emporté par la « fièvre romaine » ; Pastor écarte le poison) ; p. 185-192 (César Borgia, malade puis retiré de Rome, perd la main sur les onze cardinaux espagnols ; le 5 septembre, della Rovere déclare qu'il ne votera pas pour d'Amboise ; vingt-deux Italiens sur trente-sept électeurs) ; p. 193-198 (trente-sept électeurs, plus qu'à aucun conclave antérieur ; capitulation imposant un concile de réforme dans les deux ans ; Ascanio Sforza ne donne à d'Amboise que sa voix ; le 21 septembre, d'Amboise propose « the old and ailing Cardinal Francesco Piccolomini » ; élection le matin du 22, nom pris en l'honneur de son oncle) ; p. 199 (goutte, vieillesse prématurée, vie réglée, éloignement de Rome sous Sixte IV et Alexandre VI) ; p. 201-202 (congrégation du 25 septembre : réforme étendue au pape lui-même, aux cardinaux, à la cour et aux officiers pontificaux, concile à réunir au plus tôt ; bon gouvernement des terres du Saint-Siège, économies, trésor endetté, volonté de paix) ; p. 203-204 (couronnement du 8 octobre : opération récente à la jambe, messe dite assis) ; p. 205-207 (fièvre continue, mort le 18 octobre) ; p. 206, note † (empoisonnement par Pandolfo Petrucci rapporté par Malavolti et, sans nom de coupable, par une chronique contemporaine ; Pastor l'écarte, aucun des ambassadeurs alors présents à Rome n'en parlant) ; p. 210 (élection de Jules II dans la nuit du 31 octobre au 1ᵉʳ novembre 1503) ; appendice n° 16, p. 621 (dépêche de Beltrando Costabili du 19 octobre 1503 : le vendredi, après une longue audience, le pape « volse magnare pesse », puis la fièvre « mai non lo ha lasciato insino a la morte »).
7 23 40 42 44 45 47 49 50 58 60 63 72 73 82 83 84 85 95 98Gaetano Milanesi, Documenti per la storia dell'arte senese, t. III, Sienne, Onorato Porri, 1856, doc. 3, p. 9-12 : contrat du 29 juin 1502 entre le cardinal de Sienne et Pinturicchio (voûte « a grottesche », « diece istorie » de la vie du pape Pie II, obligation de « fare tutti li disegni delle istorie di sua mano in cartoni et in muro ») ; p. 12-16 : note de Milanesi (fresques achevées entre la fin de 1506 et la quittance du 14 janvier 1509 ; part de Raphaël ramenée à quelques dessins, dont deux connus, aux Offices de Florence et chez les Baldeschi à Pérouse).
9 90 92Gaetano Milanesi, Documenti per la storia dell'arte senese, t. III, Sienne, Onorato Porri, 1856, doc. 6, p. 19-25 : ratification du 15 septembre 1504 par Andrea et Giacomo Piccolomini, frères et héritiers du pape, reproduisant le contrat du cardinal de Sienne daté de Rome « die quinta Junij MCCCCCI » (quinze statues de marbre de Carrare en trois ans, pour cinq cents ducats, et achèvement d'un saint François de Pietro Torrigiani), signé par Michel-Ange « questo dì 19 di Giugno 1501 » et garanti par Jacopo Galli le 25 juin 1501 ; p. 25-27 : note de Milanesi et lettre de 1511 (« Credo lui ne abbia finite quattro, cioè S. Pietro, S. Paolo, S. Pio, e S. Gregorio »).
10 96 97Salvador Miranda, The Cardinals of the Holy Roman Church, Florida International University, notice « Todeschini-Piccolomini, Francesco (1439-1503) », https://cardinals.fiu.edu/bios1460.htm : « Cardinal protodeacon in August 1471 » ; c'est à ce titre qu'il annonce au peuple l'élection d'Innocent VIII et le couronne en 1484. (Cette notice donne le 29 mai 1439 comme date de naissance.)
35Johann Burchard, Diarium sive rerum urbanarum commentarii (1483-1506), éd. Louis Thuasne, t. III, Paris, Ernest Leroux, 1885 — journal du maître des cérémonies pontificales, témoin direct : p. 267-268 (16 septembre 1503 : trente et un cardinaux entrent en procession au conclave, puis six autres, dont le cardinal de Sienne, soit trente-sept) ; p. 276 (22 septembre, au scrutin : « Cardinalis s. Georgii sedit in loco Senensis infirmi ») ; p. 277 (l'élu, malade de la jambe, ne peut marcher ; il prend le nom de Pie III) ; p. 279 (25 septembre : il sera ordonné et consacré par Giuliano della Rovere ; mercredi 27 septembre : « fuit incisum crus sinistrum Pape in duobus locis cum magno dolore suo ») ; p. 280-281 (29 septembre : siège préparé « in qua sedens cruribus extensis ordinaretur ac celebraret » ; prêtrise le 30 septembre et consécration épiscopale le 1ᵉʳ octobre, des mains de della Rovere) ; p. 282 (couronnement du 8 octobre : « portatus in sede ad hoc ordinata, de qua per totum officium non descendit […] deinde in ea celebravit ») ; p. 284 (consistoire secret du 11 octobre, la majorité refusant le chapeau pour l'archevêque de Narbonne, neveu de d'Amboise ; 12 octobre : « Papa accepit medicinam malam » ; vendredi 13 octobre : « in febrim frigidissimam incidit », vomissements, puis fièvre « usque ad funus ») ; p. 285 (17 octobre : communion, extrême-onction la nuit suivante, mort).
46 51 55 57 59 64 66 69 71 74 76 77 87Dispacci di Antonio Giustinian, ambasciatore veneto in Roma dal 1502 al 1505, éd. Pasquale Villari, vol. II, Florence, Successori Le Monnier, 1876 : dépêche 554 du 23 septembre 1503, p. 205-206 (pape « mal condizionado, precipue de le gambe », déjà incisé et deux fois cautérisé) ; dépêche 556 du 24 septembre, p. 206-207 (pape alité par son mal de jambe, Chambre apostolique trouvée « carga de debiti ») ; dépêche 558 du 25 septembre, p. 208 (première congrégation des cardinaux : la réforme de l'Église commencera aussitôt après le couronnement, et il faut mettre la paix entre les princes chrétiens) ; dépêche 562 du 28 septembre, p. 212 (« Al Papa sono stati fatti due tagli alla gamba con molto dolore », résumé de l'éditeur).
61 62 68 79Gaetano Milanesi, commentaire à la Vie de Pinturicchio, dans Le opere di Giorgio Vasari, t. III, Florence, G. C. Sansoni, 1878, p. 516 : salle destinée aux œuvres de Pie II et à ses livres « così greci come latini » ; d'après des mémoires contemporains qu'il cite, le cardinal de Burgos et Don Diego de Mendoza, gouverneurs de Sienne pour Charles Quint, dépouillèrent le Dôme de livres, que Milanesi identifie à ceux de la Libreria ; les restes passèrent à la bibliothèque publique de Sienne.
88 93Giorgio Vasari, Le vite de' più eccellenti pittori, scultori et architettori, 2ᵉ éd., Florence, Giunti, 1568, partie II, « Vita di Bernardino Pinturicchio », p. 498, reprise dans Le opere di Giorgio Vasari, éd. Gaetano Milanesi, t. III, Florence, G. C. Sansoni, 1878, p. 494 : « Ma è ben vero che gli schizzi e i cartoni di tutte le storie che egli vi fece, furono di mano di Raffaello da Urbino, allora giovinetto ». Dans la Vie de Raphaël (éd. 1568, partie III, vol. 1, p. 66 ; éd. Milanesi, t. IV, 1879, p. 319), Vasari écrit seulement que Raphaël lui fit « alcuni dei disegni e cartoni di quell'opera ». Ni cette édition, ni celle de 1550, ni la Vita di Michelagnolo Buonarroti d'Ascanio Condivi (1553) ne mentionnent les statues de l'autel Piccolomini.
91Giovanni Mariacher, « Bregno, Andrea », Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 14, Rome, Istituto della Enciclopedia Italiana, 1972, notice en ligne : https://www.treccani.it/enciclopedia/andrea-bregno_(Dizionario-Biografico)/ : le 15 mai 1481, Platina demande à Laurent le Magnifique de laisser passer le marbre destiné à l'autel que « Andreas marmorarius, sculptor egregius » doit exécuter pour le cardinal Piccolomini dans le Dôme de Sienne ; œuvre d'atelier signée « opus Andreae Mediolanensis » et datée 1485. Gaetano Milanesi lisait dans cette signature le nom d'Andrea Fusina (Le opere di Giorgio Vasari, t. III, 1878, p. 517, note).
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