La Bible n'est pas tombée du ciel en un seul livre : elle s'est formée pendant environ mille ans, sous la plume d'une quarantaine d'auteurs, dans trois langues, avant que l'Église ne reconnaisse en ces écrits la Parole de Dieu et n'en fixe la liste. Comprendre cette formation, c'est comprendre pourquoi les catholiques reçoivent 73 livres (46 pour l'Ancien Testament, 27 pour le Nouveau) et aucun autre[1].
Cet article expose le chemin complet : qui a écrit ces livres et quand selon la tradition reçue[2], comment le texte a traversé les siècles sans se perdre, selon quels critères l'Église a discerné les livres inspirés des autres écrits chrétiens, pourquoi certains livres furent écartés, ce que l'Église enseigne sur l'inspiration, comment le Christ accomplit l'ensemble, et comment ces textes vivent dans la prière de l'Église. Une dernière partie présente loyalement ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites.
Le point décisif tient en une phrase : l'Église n'a pas inventé la Bible au IVe siècle, elle a reconnu des livres que les communautés chrétiennes lisaient déjà comme Écriture depuis les apôtres. La preuve en est simple : dès le milieu du IIe siècle, les listes circulent, les Pères citent, les assemblées lisent, et les hérétiques eux-mêmes se battent pour ou contre ces mêmes textes.
Une bibliothèque reçue, pas un livre tombé du ciel
Les 73 livres en un tableau
La Bible catholique compte 73 livres, reçus en deux grandes parties qui racontent une seule histoire du salut : la promesse (Ancien Testament) puis l'accomplissement (Nouveau Testament). Le tableau ci-dessous donne le plan d'ensemble ; le détail livre par livre appartient à l'article La Bible.
| Partie | Groupes | Livres | Contenu |
|---|---|---|---|
| Ancien Testament (46) | Pentateuque (5) | Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome | Création, patriarches, sortie d'Égypte, Loi donnée par Moïse |
| Livres historiques (16) | Josué, Juges, Ruth, 1-2 Samuel, 1-2 Rois, 1-2 Chroniques, Esdras, Néhémie, Tobie, Judith, Esther, 1-2 Maccabées | Histoire d'Israël, de l'entrée en Canaan à la révolte des Maccabées | |
| Livres poétiques et sapientiaux (7) | Job, Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste (Qohélet), Cantique des cantiques, Sagesse, Siracide | Prière, sagesse, méditation sur le sens de la vie | |
| Prophètes (18) | Isaïe, Jérémie, Lamentations, Baruch, Ézéchiel, Daniel, Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie | Appels à la conversion et annonces du salut à venir | |
| Nouveau Testament (27) | Évangiles (4) | Matthieu, Marc, Luc, Jean | Vie, mort et résurrection de Jésus |
| Actes (1) | Actes des Apôtres | Naissance et expansion de l'Église | |
| Lettres de Paul (14) | Romains à Philémon, Hébreux | Enseignement apostolique aux communautés | |
| Lettres catholiques (7) | Jacques, 1-2 Pierre, 1-3 Jean, Jude | Lettres adressées à toute l'Église | |
| Apocalypse (1) | Apocalypse de Jean | Vision prophétique de la victoire du Christ |
Trois langues, une quarantaine d'auteurs, mille ans
Autrement dit : la Bible est une bibliothèque, pas un livre unique. Un législateur au désert (Moïse), des rois à Jérusalem (David, Salomon), des prophètes en exil (Ézéchiel, Daniel), des prêtres revenus de captivité (Esdras, Néhémie), puis des apôtres, un médecin (Luc), des pêcheurs de Galilée (Pierre, Jean) et un pharisien converti sur le chemin de Damas (Paul) : les conditions sociales, les époques et les genres littéraires varient du tout au tout, et pourtant l'ensemble converge vers une seule histoire, celle du salut. Cette convergence d'auteurs qui ne se sont jamais concertés, séparés par des siècles, est déjà en elle-même un fait qui demande une explication[3].
Les langues confirment l'enracinement historique : l'hébreu pour l'essentiel de l'Ancien Testament, avec des passages en araméen (la langue parlée au Proche-Orient après l'exil, utilisée notamment en Daniel et Esdras)[4] ; le grec courant (koinè) pour le Nouveau Testament, la langue commune du monde méditerranéen au Ier siècle, qui permettait à une lettre écrite à Corinthe d'être lue à Rome[5].
Qui a écrit la Bible, et quand ?
La position traditionnelle
La tradition reçue, juive puis chrétienne, attribue les livres à des auteurs connus et les situe à des dates proches des événements racontés. Le Pentateuque est l'œuvre de Moïse (XIIIe siècle av. J.-C. selon la chronologie traditionnelle de l'Exode)[6] ; les livres historiques suivent l'histoire d'Israël jusqu'au IIe siècle av. J.-C. (Maccabées) ; les prophètes portent le nom de ceux qui ont parlé au nom de Dieu entre le VIIIe et le Ve siècle (Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, les douze petits prophètes) ; les Psaumes se rattachent à David (XIe-Xe siècle) ; les livres sapientiaux à Salomon (Xe siècle) pour l'essentiel[7].
Pour le Nouveau Testament, la tradition est plus précise encore : Matthieu l'apôtre pour le premier évangile, Marc l'interprète de Pierre pour le second, Luc le compagnon de Paul pour le troisième et les Actes, Jean l'apôtre pour le quatrième évangile, trois lettres et l'Apocalypse ; Paul pour quatorze lettres (dont l'épître aux Hébreux, reçue dans le corpus paulinien), Jacques, Pierre (deux lettres), Jean et Jude pour les lettres dites catholiques[8]. Les dates traditionnelles placent les lettres de Paul entre 50 et 65, les évangiles synoptiques entre 60 et 80, les écrits de Jean à la fin du Ier siècle[9].
Ces attributions ne sont pas des pieuses légendes tardives : elles furent examinées et confirmées par la Commission biblique pontificale au début du XXe siècle, sous saint Pie X, dans trois décisions restées célèbres : le 27 juin 1906 sur l'authenticité mosaïque substantielle du Pentateuque, le 29 mai 1907 sur l'auteur apostolique du quatrième évangile, le 28 juin 1908 sur l'unité et l'auteur du livre d'Isaïe[10]. Une note du secrétariat de la Commission, en 1955, rappellera ensuite que les exégètes disposent d'une large liberté de recherche sur les questions littéraires, sauf là où la foi et les mœurs sont en cause : une permission de chercher, jamais une condamnation de la position traditionnelle[11].
Ce que le Nouveau Testament dit de l'Ancien
Le témoignage le plus fort en faveur de la lecture traditionnelle vient du Christ lui-même, tel que les évangiles le rapportent. Aux Juifs qui scrutent les Écritures, Jésus déclare :
« Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c'est à mon sujet qu'il a écrit. Mais si vous ne croyez pas ses écrits, comment croirez-vous mes paroles ? » (saint Jean, cité en Jn 5, 46-47[12])
Jésus traite donc les écrits de Moïse comme des écrits réels d'un auteur réel, et non comme une pieuse fiction. De même, il cite Daniel comme un prophète qui a parlé de la désolation à venir (Mt 24, 15[13]), et il fait du séjour de Jonas trois jours dans le poisson le signe de sa propre résurrection (Mt 12, 40[14]) : si Jonas n'était qu'une fable, le signe n'en serait pas un. Après sa résurrection, il explique aux disciples que tout ce qui le concerne était déjà écrit, et il nomme les trois parties de la Bible juive de son temps :
« Il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. » (saint Luc, cité en Lc 24, 44[15])
Cette tripartition (Loi, Prophètes, Psaumes, c'est-à-dire les Écrits) correspond exactement à la Bible hébraïque : le Nouveau Testament montre donc un Jésus qui reçoit les Écritures de son peuple comme Écritures, avec leurs auteurs et leur autorité.
Ce que le Nouveau Testament dit de lui-même
Dès le Ier siècle, les écrits apostoliques sont traités comme Écriture par les apôtres eux-mêmes. Saint Paul, donnant des consignes sur les ouvriers de l'Évangile, cite côte à côte le Deutéronome et l'évangile de Luc : « L'ouvrier mérite son salaire », parole de Jésus rapportée en Lc 10, 7, est introduite par « Car l'Écriture dit » (1 Tm 5, 18[16]). Un texte sur Jésus est donc appelé Écriture du vivant même des apôtres.
Saint Pierre va plus loin : il range les lettres de Paul parmi les Écritures, tout en reconnaissant qu'elles sont difficiles :
« C'est ce qu'il dit encore dans toutes les lettres où il traite de ces sujets ; on y trouve des textes difficiles à comprendre, que torturent des gens sans instruction et sans solidité, comme ils le font pour le reste des Écritures. » (saint Pierre, cité en 2 P 3, 16[17])
Et il fonde l'autorité de la prophétie sur l'inspiration divine, non sur la volonté humaine :
« Ce n'est jamais par la volonté d'un homme qu'un message prophétique a été porté : c'est portés par l'Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (saint Pierre, cité en 2 P 1, 21[18])
L'échange des lettres entre communautés (Col 4, 16[19]), leur lecture publique (1 Th 5, 27[20]) et la recommandation de Paul à Timothée de s'appliquer à la lecture (1 Tm 4, 13[21]) montrent un corpus apostolique qui circule, se lit et fait autorité dès l'origine. La formation du Nouveau Testament ne commence donc pas au IVe siècle : elle commence dans les valises des porteurs de lettres, entre les années 50 et 100.
Comment le texte a-t-il traversé les siècles ?
Les scribes d'Israël et les massorètes
Entre Moïse et nous, le texte a été recopié à la main pendant plus de deux mille ans. Loin d'être une copie négligée, ce travail fut entouré d'un respect et de contrôles extraordinaires : les scribes juifs comptaient les lettres de chaque livre, notaient la lettre médiane, et détruisaient les copies fautives au lieu de les corriger[22]. Après la chute du second Temple (70 apr. J.-C.), les savants appelés massorètes (de l'hébreu massora, tradition) fixèrent définitivement le texte consonantique, la vocalisation et les accents de lecture, entre le VIIe et le Xe siècle, notamment à Tibériade en Galilée[23]. Le plus ancien manuscrit complet de la Bible hébraïque ainsi transmis, le codex de Léningrad (copié en 1008-1009), reste aujourd'hui encore la base de travail des éditions scientifiques de l'Ancien Testament[24].
Qumrân, le contrôle inespéré
Jusqu'en 1947, nos plus anciens témoins complets du texte hébreu dataient du Moyen Âge : un millénaire séparait les copies des originaux, et les critiques en déduisaient que le texte avait dû beaucoup changer. La découverte des manuscrits de la mer Morte, à partir de 1947, dans onze grottes près de Qumrân (explorées jusqu'en 1956), a fourni le contrôle inespéré : près d'un millier de manuscrits, dont plus de deux cents rouleaux bibliques vieux de deux mille ans, antérieurs d'un millénaire aux copies massorétiques[25]. Le grand rouleau d'Isaïe (Ier siècle av. J.-C.), long de plus de sept mètres, suit le texte massorétique de très près : les écarts relèvent de l'orthographe et de détails de copie, non du sens[26]. Tous les livres du canon hébraïque y sont représentés, à l'exception d'Esther[27]. Le dossier complet est présenté dans l'article Les manuscrits de Qumrân (mer Morte, 1947-1956).
La Septante et la Vulgate
Deux traductions anciennes ont joué un rôle décisif dans la transmission. La Septante, traduction grecque de la Bible hébraïque réalisée à Alexandrie à partir du IIIe siècle av. J.-C., tire son nom des soixante-douze anciens venus de Jérusalem pour traduire la Loi, selon la Lettre d'Aristée (IIe siècle av. J.-C.), sous le règne de Ptolémée II Philadelphe (285-246 av. J.-C.)[28]. C'est dans cette version grecque que la plupart des auteurs du Nouveau Testament citent l'Ancien Testament, et c'est elle qui transmit à l'Église les livres écrits directement en grec (Sagesse, 2 Maccabées) ou conservés seulement en grec (Tobie, Judith, Siracide, Baruch)[29].
La Vulgate, traduction latine de saint Jérôme (~347-420), fut entreprise à Rome en 382 à la demande du pape Damase Ier, puis poursuivie à Bethléem jusque vers 405 : Jérôme traduisit l'Ancien Testament directement depuis l'hébreu (la vérité hébraïque), rompant avec les vieilles versions latines faites sur le grec[30]. Dans sa célèbre préface dite au casque (Prologus Galeatus), il défend ce retour à l'hébreu tout en recevant les livres transmis par l'usage de l'Église[31]. La Vulgate devint la Bible de l'Occident pendant mille ans et fut déclarée texte de référence par le concile de Trente ; des articles dédiés raconteront en détail la Septante et la Vulgate.
Les grands témoins du Nouveau Testament
Pour le Nouveau Testament, la documentation manuscrite est sans équivalent dans toute l'Antiquité : des milliers de manuscrits grecs, auxquels s'ajoutent les versions anciennes (latin, syriaque, copte) et les citations des Pères, si abondantes qu'on pourrait presque reconstituer le texte à partir d'elles seules[32]. Le tableau ci-dessous présente les témoins majeurs.
| Témoin | Date | Contenu et intérêt |
|---|---|---|
| Papyrus Rylands (P52) | vers 125 apr. J.-C. | Minuscule fragment de l'évangile selon saint Jean (Jn 18) ; le plus ancien témoin connu du Nouveau Testament, découvert en Égypte, publié en 1935[33] |
| Papyrus Bodmer et Chester Beatty | fin IIe-IIIe siècle | Les plus anciennes copies substantielles des évangiles et des lettres de Paul (P66, P75, P45, P46)[34] |
| Codex Vaticanus (B) | IVe siècle | Bible grecque presque complète, conservée à la Bibliothèque apostolique vaticane[35] |
| Codex Sinaiticus (א) | IVe siècle | Bible grecque complète, découvert au monastère Sainte-Catherine du Sinaï au XIXe siècle, aujourd'hui à la British Library[36] |
| Codex Alexandrinus (A) | Ve siècle | Autre grande Bible grecque ancienne[37] |
| Les 50 exemplaires de Constantin | vers 332 | L'empereur Constantin commande à Eusèbe de Césarée cinquante copies des Écritures pour les églises de Constantinople : la diffusion impériale commence[38] |
Deux épisodes encadrent cette transmission. En 303, l'édit de persécution de Dioclétien ordonne de livrer et de brûler les livres saints : des chrétiens meurent plutôt que de livrer les Écritures, et ceux qui cèdent (les traditeurs) provoqueront un schisme durable en Afrique[39]. Mille ans plus tard, vers 1455, la Bible de Gutenberg, imprimée à Mayence, devient le premier grand livre de l'imprimerie européenne : le texte jusque-là recopié à la main entre dans l'ère de la diffusion massive, avec environ cent quatre-vingts exemplaires tirés[40].
Comment l'Église a-t-elle reconnu les livres inspirés ?
Trois critères de discernement
L'Église ne s'est pas réunie un beau jour pour choisir ses livres préférés : elle a reconnu ceux qui portaient déjà les marques de l'inspiration. Trois critères, appliqués avec constance du IIe au IVe siècle, reviennent dans tous les témoignages anciens[41].
L'origine apostolique. Le livre doit venir des apôtres ou de leur entourage immédiat : Matthieu et Jean, apôtres ; Marc, interprète de Pierre ; Luc, compagnon de Paul. C'est le témoignage de Papias d'Hiérapolis (~70-155), rapporté par Eusèbe : Marc a mis par écrit avec exactitude les prédications de Pierre, et Matthieu a rédigé les paroles du Seigneur en langue hébraïque[42]. Clément d'Alexandrie (~150-215) transmet l'ordre reçu des anciens : d'abord les évangiles contenant les généalogies (Matthieu, Luc), puis Marc, enfin Jean[43].
La conformité à la foi (orthodoxie). Le livre doit enseigner ce que les Églises apostoliques ont toujours cru : un seul Dieu créateur, Jésus vrai Dieu et vrai homme, mort et ressuscité. Tout écrit qui contredit la règle de foi reçue des apôtres est écarté, même s'il circule sous un grand nom[44].
L'usage liturgique et universel. Le livre doit être lu publiquement dans les Églises, partout et depuis longtemps, et non dans une seule secte ou région. Comme l'explique Tertullien (~155-220) : pour savoir ce que les apôtres ont enseigné, il suffit de parcourir les Églises apostoliques, celles qu'ils ont fondées et où leurs successeurs siègent encore[45].
Marcion et la première crise
Vers 144, un riche armateur excommunié à Rome, Marcion, propose le premier canon fermé de l'histoire, en creux : il rejette tout l'Ancien Testament (le Dieu créateur y serait un démiurge inférieur), ne garde de Luc qu'une version expurgée et ne retient que dix lettres de Paul, amputées des passages juifs[46]. Le scandale est immense, et la réponse de l'Église est décisive : Tertullien réfute Marcion point par point dans son Contre Marcion (vers 207), et surtout l'Église prend conscience qu'elle doit dire clairement quels livres elle reçoit : non pas un évangile mutilé et dix lettres triées, mais les quatre évangiles, les Actes, toutes les lettres apostoliques et l'Ancien Testament en entier[47]. Paradoxalement, c'est l'hérétique qui force l'Église à formuler ce qu'elle vivait déjà.
Les témoins du IIe siècle
Le fragment de Muratori (fin du IIe siècle, vers 170-200) est la plus ancienne liste conservée d'écrits chrétiens reçus comme Écriture. Découvert à Milan par Ludovico Antonio Muratori en 1740, dans un manuscrit du VIIIe siècle venu de l'abbaye de Bobbio, ce texte latin donne la pratique de l'Église de Rome : quatre évangiles (le début manque, Luc est cité en troisième, Jean en quatrième), les Actes, treize lettres de Paul, Jude, deux lettres de Jean, la Sagesse de Salomon, l'Apocalypse de Jean et même l'Apocalypse de Pierre (avec cette réserve que certains refusent sa lecture publique)[48]. Manquent à l'appel les épîtres aux Hébreux, de Jacques, de Pierre et la troisième de Jean : la liste n'est pas encore fermée, mais l'essentiel est déjà là[49].
Saint Irénée de Lyon (~130-202), disciple de Polycarpe qui lui-même avait connu l'apôtre Jean, affirme vers 180, dans son Contre les hérésies, que l'Église reçoit quatre évangiles, ni plus ni moins : le chapitre 11 du livre III porte ce titre même[50]. Il y nomme les quatre évangélistes et rapporte leurs traditions : Matthieu publiant son évangile chez les Hébreux pendant que Pierre et Paul fondent l'Église de Rome, Marc transmettant la prédication de Pierre après leur départ, Luc rédigeant l'évangile prêché par Paul, Jean publiant le sien à Éphèse[51]. Une chaîne de transmission de deux maillons (Jean, Polycarpe, Irénée) relie donc l'apôtre à l'évêque de Lyon.
Eusèbe et les livres contestés
Vers 325, Eusèbe de Césarée, premier grand historien de l'Église, dresse l'état des lieux dans son Histoire ecclésiastique (III, 25). Il range les écrits en trois groupes : les livres reconnus par tous (homologoumena : les quatre évangiles, les Actes, les quatorze lettres de Paul y compris Hébreux, la première de Pierre, la première de Jean, et l'Apocalypse, sur laquelle il hésite selon les passages), les livres contestés (antilegomena : Jacques, Jude, la seconde de Pierre, les deuxième et troisième de Jean), et les écrits rejetés (évangiles apocryphes, Actes de Paul, Pasteur d'Hermas, Apocalypse de Pierre), qu'il faut écarter du canon[52].
Le tableau est capital : il montre que le débat ne portait que sur sept petits écrits, jamais sur les évangiles, les Actes ni le corpus paulinien. Et Eusèbe rapporte honnêtement les hésitations, comme celle d'Origène (~185-254) sur l'épître aux Hébreux : le style n'est pas celui de Paul, mais la pensée est paulinienne, et « quant à savoir avec exactitude qui a écrit la lettre, Dieu le sait »[53].
| Statut vers 325 (Eusèbe) | Livres | Remarque |
|---|---|---|
| Reconnus par tous | 4 évangiles, Actes, 13 lettres de Paul, 1 Pierre, 1 Jean | Le cœur du Nouveau Testament ne fait aucun débat |
| Hébreux | Rangée avec Paul | Auteur discuté (Origène), autorité reçue en Orient |
| Contestés par certains | Jacques, Jude, 2 Pierre, 2-3 Jean | Petits écrits, diffusion plus lente, finalement reçus |
| Apocalypse | Hésitation | Reçue en Occident, discutée en Orient, finalement reçue partout |
| Rejetés | Évangiles apocryphes, Actes de Paul, Pasteur d'Hermas | Lus parfois pour l'édification, jamais comme Écriture |
Athanase, Hippone, Carthage : la liste se ferme
À Pâques 367, saint Athanase, évêque d'Alexandrie, adresse à ses Églises sa 39e Lettre festale : il y donne pour la première fois la liste exacte des 27 livres du Nouveau Testament que nous connaissons, ni plus ni moins (les quatre évangiles, les Actes, les sept lettres catholiques, les quatorze de Paul avec Hébreux, l'Apocalypse)[54]. Ce n'est pas une invention : Athanase constate l'usage universel et le scelle de son autorité.
En Occident, les synodes africains font de même. Le synode d'Hippone réuni en 393 (canon 36), sous l'influence de saint Augustin, puis le IIIe synode de Carthage en 397 (canon 47), qui reprend la liste d'Hippone, reçoivent le canon complet des deux Testaments, deutérocanoniques inclus[55]. La liste avait déjà été formulée à Rome en 382, sous le pape Damase Ier[56], et elle sera confirmée lettre par lettre : par le pape Innocent Ier à l'évêque Exupère de Toulouse en 405[57], par le concile de Florence en 1442 (bulle Cantate Domino)[58], et solennellement par le concile de Trente, session IV, le 8 avril 1546, qui définit que les livres doivent être reçus en entier avec toutes leurs parties et frappe d'anathème qui ne les recevrait pas[59].
| Date | Étape | Portée |
|---|---|---|
| ~144 | Crise marcionite à Rome | L'Église prend conscience qu'il faut nommer les livres reçus |
| ~170-200 | Fragment de Muratori | L'essentiel du Nouveau Testament déjà listé à Rome |
| ~180 | Irénée, quatre évangiles | Les quatre évangiles reçus, ni plus ni moins |
| ~325 | Eusèbe, état des lieux | Seuls sept petits écrits encore débattus |
| 367 | Athanase, 39e Lettre festale | Première liste exacte des 27 livres |
| 382 | Rome, sous Damase Ier | Liste reçue par l'Église de Rome |
| 393 | Hippone, canon 36 | Liste complète reçue en Afrique |
| 397 | Carthage III, canon 47 | Confirmation de la liste d'Hippone |
| 405 | Innocent Ier à Exupère | Confirmation pontificale de la liste |
| 1442 | Florence, Cantate Domino | La liste rappelée à toute l'Église |
| 1546 | Trente, session IV | Définition solennelle contre les retranchements protestants |
Jérôme et Augustin : les deux gardiens
Deux Pères résument l'œuvre du IVe-Ve siècle. Saint Jérôme donne à l'Occident sa Bible (la Vulgate) et défend avec passion l'étude savante du texte : son axiome, repris par Vatican II et par le Catéchisme, traverse les siècles :
« L'ignorance des Écritures est ignorance du Christ. » (saint Jérôme, prologue du Commentaire sur Isaïe[60])
Saint Augustin (~354-430), présent aux synodes africains, reçoit la même liste et l'enseigne dans La doctrine chrétienne (II, 8) ; dans sa correspondance avec Jérôme (lettre 71, vers 403), il défend l'usage ecclésial de la Septante pendant que Jérôme défend le retour à l'hébreu : deux fidélités complémentaires, l'unité des Églises et la vérité du texte, que l'Église gardera ensemble[61].
Pourquoi ces livres-là et pas d'autres ?
Les apocryphes du Nouveau Testament
D'autres écrits chrétiens circulaient aux IIe et IIIe siècles : évangile selon Thomas (recueil de paroles, découvert en copte à Nag Hammadi en 1945), évangile selon Pierre, évangile selon Philippe, Actes de Paul, Apocalypse de Pierre, Pasteur d'Hermas. Pourquoi furent-ils écartés ? Pour des raisons précises, jamais arbitraires[62].
D'abord, la plupart sont tardifs : l'évangile selon Thomas, même si certains y voient des paroles anciennes, est une compilation gnostique du IIe siècle, sans récit de la Passion ni de la résurrection ; l'évangile selon Pierre (fin du IIe siècle) fait parler la croix elle-même au tombeau, détail qui trahit la légende[63]. Ensuite, leur doctrine contredit la foi apostolique : le salut y passe par une connaissance secrète réservée aux initiés (gnose), le corps et la matière y sont méprisés, et le Jésus qui s'y promène n'est ni vraiment homme ni vraiment mort[64]. Enfin, ils n'ont jamais été reçus partout : lus ici ou là pour l'édification (le Pasteur d'Hermas fut très aimé à Rome), ils ne furent jamais lus comme Écriture par l'ensemble des Églises[65].
Le cas de l'Apocalypse de Pierre est instructif : le fragment de Muratori la mentionne tout en notant que certains refusent sa lecture publique, et Eusèbe la range parmi les rejetés. L'Église a donc examiné chaque cas : recevoir un livre contesté quand le discernement l'imposait (Jacques, l'Apocalypse de Jean), écarter un livre aimé quand les critères manquaient (le Pasteur). Ce n'est pas le comportement d'une institution qui impose, mais d'une mère qui discerne[66].
Les sept livres en débat
Reste la question que posent les protestants depuis le XVIe siècle : pourquoi les catholiques gardent-ils sept livres de plus dans l'Ancien Testament (Tobie, Judith, 1-2 Maccabées, Sagesse, Siracide, Baruch, plus des passages grecs d'Esther et de Daniel) ? La réponse tient en trois points : ces livres figuraient dans la Septante, la Bible grecque des apôtres ; ils furent lus et cités comme Écriture par les Pères (le concile de Carthage les reçoit en 397) ; et le concile de Trente les a solennellement confirmés en 1546[67]. Le dossier complet, objection par objection, est traité dans l'article Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ?.
Une Parole inspirée et sans erreur
Dieu auteur, l'homme vrai auteur
Fixer la liste ne suffit pas : encore faut-il dire ce qu'est un livre inspiré. Le concile Vatican II, dans la constitution Dei Verbum (18 novembre 1965), enseigne que l'Église tient ces livres pour saints et canoniques « parce que, écrits sous l'inspiration de l'Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur »[68]. Et il précise aussitôt le mystère de la double paternité :
« Dieu a choisi des hommes auxquels il a fait recourir à leurs propres facultés et à leurs propres moyens, pour qu'en agissant lui-même en eux et par eux, ils écrivissent comme de vrais auteurs tout ce qu'il voulait, et cela seul. » (Vatican II, constitution Dei Verbum, § 11[69])
Autrement dit : Dieu est l'auteur principal, mais l'hagiographe (l'auteur sacré) est un vrai auteur, avec sa langue, sa culture, son style et sa liberté. C'est pourquoi la Bible porte les marques de son temps (genres littéraires, images du monde antique) sans que la vérité qu'elle enseigne en soit altérée : « les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, sont devenues semblables au langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant pris l'infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes » (Dei Verbum, § 13[70]).
L'inerrance et ses textes
L'Église enseigne que ces livres enseignent sans erreur la vérité que Dieu a voulu y consigner : c'est l'inerrance. Les textes magistériels forment une chaîne ininterrompue : Trente reçoit les livres en entier avec toutes leurs parties (1546) ; Vatican I définit que ces livres « écrits sous l'inspiration de l'Esprit Saint, ont Dieu pour auteur » (constitution Dei Filius, ch. 2, 24 avril 1870)[71] ; Léon XIII, dans Providentissimus Deus (18 novembre 1893), interdit de restreindre l'inspiration à certaines parties ou de concéder que l'auteur sacré se soit trompé[72] ; Benoît XV (Spiritus Paraclitus, 1920) et Pie XII (Divino Afflante Spiritu, 1943) réaffirment l'inerrance, le second en ouvrant largement l'étude des genres littéraires et des méthodes scientifiques, sans rien céder sur l'inspiration[73].
La formule de Dei Verbum § 11, selon laquelle les livres enseignent « fermement, fidèlement et sans erreur, la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées en vue de notre salut », est parfois lue comme une restriction de l'inerrance aux seules vérités salutaires. Ce n'est pas la lecture de l'Église : la proposition dit pourquoi Dieu a fait consigner cette vérité (en vue de notre salut), non sur quoi porterait l'inerrance, et les Actes du concile montrent que les Pères refusèrent explicitement de la restreindre. Un concile ne contredit pas Léon XIII : l'herméneutique de la continuité l'interdit[74].
Le Catéchisme de l'Église catholique résume l'ensemble (§§ 105-108 : Dieu auteur, inspiration, vérité du texte ; §§ 109-119 : l'interprétation ; § 120 : la liste du canon ; §§ 131-133 : la lecture de l'Écriture)[75].
Le Christ, clef de toute l'Écriture
Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir
La Bible ne se comprend pleinement qu'à partir de son centre : Jésus-Christ. Lui-même donne la clef dès le sermon sur la montagne :
« Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » (saint Matthieu, cité en Mt 5, 17[76])
L'Ancien Testament est donc promesse, le Nouveau accomplissement, et l'unité des deux Testaments est l'œuvre du même Dieu. La lettre aux Hébreux ouvre sur cette continuité : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils » (He 1, 1-2[77]).
Lire l'Ancien dans le Nouveau
Les Pères ont condensé cette lecture en une formule restée célèbre :
« Le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, et l'Ancien est dévoilé dans le Nouveau. » (saint Augustin, Questions sur l'Heptateuque, II, 73[78])
Isaac offert en sacrifice annonce le Fils offert sur la croix, l'agneau pascal annonce l'Agneau de Dieu, Jonas trois jours dans le poisson annonce la résurrection au troisième jour, le serpent d'airain annonce le Christ élevé : ces figures du Christ dans l'Ancien Testament ne sont pas des rapprochements poétiques ajoutés après coup, mais la lecture même que le Nouveau Testament fait de l'Ancien (Jn 3, 14 ; 1 Co 10, 1-4 ; Mt 12, 40)[79]. C'est le sens spirituel de l'Écriture, distinct du sens littéral sans le contredire : l'article Le sens spirituel de l'Écriture en expose la doctrine et la pratique.
La Bible dans la prière de l'Église
Dès la synagogue et les apôtres
La Bible ne fut jamais un livre de bibliothèque réservé aux savants : elle fut toujours lue à haute voix devant le peuple assemblé. Jésus lui-même, à la synagogue de Nazareth, se lève pour lire le prophète Isaïe et déclare la parole accomplie (Lc 4, 16-21[80]). Les apôtres gardent l'usage : Paul recommande à Timothée de s'appliquer à la lecture publique (1 Tm 4, 13), les lettres circulent et sont lues d'Église en Église.
Vers 155, saint Justin, philosophe converti devenu martyr, décrit à l'empereur Antonin le Pieux la messe dominicale des chrétiens de Rome : on s'y rassemble, puis on lit, puis on partage le pain :
« Le jour qu'on appelle le jour du soleil, tous ceux qui habitent les villes ou les campagnes se réunissent en un même lieu, et l'on fait la lecture des mémoires des Apôtres ou des écrits des prophètes, autant que le temps le permet. » (saint Justin, Première Apologie, 67[81])
Les mémoires des Apôtres, ce sont nos évangiles ; les écrits des prophètes, c'est l'Ancien Testament : toute la Bible est déjà, au milieu du IIe siècle, le livre de la liturgie. Le jeune Augustin, entendant une voix d'enfant chanter « prends et lis », ouvrira les lettres de Paul et y trouvera sa conversion (Confessions, VIII, 12[82]).
Le lectionnaire et la Liturgie des Heures
Le concile Vatican II a voulu que « la table de la parole de Dieu soit dressée plus largement pour les fidèles » (Sacrosanctum Concilium, § 51[83]) : le lectionnaire issu du concile (Ordo Lectionum Missae, 1969) déploie sur trois ans (années A, B, C) l'essentiel des Écritures, Ancien et Nouveau Testament, psaumes et cantiques[84]. Chaque jour, la Liturgie des Heures fait prier l'Église avec les 150 psaumes répartis sur quatre semaines, complétés de lectures bibliques et patristiques[85]. La Bible ainsi formée retourne à sa fin première : non pas informer, mais nourrir la prière. Pour choisir une édition et se mettre à la lire, l'article Quelle Bible acheter ? donne un guide complet.
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Les hypothèses en circulation
Depuis le XIXe siècle, une partie de l'exégèse historico-critique propose de redater et de réattribuer une grande partie des livres bibliques. Exposé loyalement, le tableau est le suivant : le Pentateuque serait une compilation de quatre sources (yahviste, élohiste, deutéronomiste, sacerdotale, notées J, E, D, P) assemblées après l'exil, selon la théorie documentaire de Julius Wellhausen (Histoire d'Israël, tome I, 1878)[86] ; le livre d'Isaïe réunirait deux ou trois auteurs (le Second Isaïe des chapitres 40 à 55 écrirait pendant l'exil, selon Bernhard Duhm, commentaire de 1892)[87] ; le livre de Daniel daterait de l'époque des Maccabées (IIe siècle av. J.-C.) et raconterait le passé sous forme de prophétie[88] ; les évangiles dépendraient de Marc (le plus ancien) et d'une source de paroles perdue appelée Q (de l'allemand Quelle, source), reconstituée à partir des passages communs à Matthieu et Luc[89] ; plusieurs lettres de Paul (Éphésiens, Pastorales) et la seconde de Pierre seraient l'œuvre de disciples écrivant sous le nom du maître[90].
Ces hypothèses dominent aujourd'hui l'enseignement universitaire, y compris catholique : le manuel de référence du sulpicien Raymond Brown (Introduction au Nouveau Testament, 1997) les présente avec une science et une honnêteté unanimement saluées, sans jamais rompre avec la foi de l'Église[91]. Il faut les connaître pour comprendre le débat actuel. Mais il faut aussi en mesurer les fragilités, que les manuels signalent moins.
Le présupposé anti-prophétique
Première fragilité, et la plus décisive : la plupart des redatations reposent sur un présupposé philosophique, non sur une découverte. Si une prophétie précise est jugée impossible par principe, alors tout texte qui prédit l'avenir est nécessairement postérieur à l'événement. C'est l'argument du philosophe païen Porphyre (IIIe siècle) contre Daniel, repris par Spinoza au XVIIe siècle puis par l'exégèse moderne : le raisonnement est circulaire, car il suppose démontré ce qu'il prétend prouver (que Dieu ne révèle pas l'avenir)[92]. Comme le notait déjà saint Jérôme en réfutant Porphyre dans son Commentaire sur Daniel, nier la prophétie au nom de la raison, c'est décider d'avance que le texte a tort[93].
Datations circulaires et argument du silence
Deuxième fragilité : les datations circulaires. On date un texte par la théorie (tel style serait tardif, telle idée supposerait telle époque), puis on date la théorie par les textes ainsi datés : le cercle se referme sans point d'appui extérieur[94]. Troisième fragilité : l'argument du silence. Parce qu'un événement n'est attesté que par la Bible (l'Exode, la conquête, tel roi), on conclut qu'il n'a pas eu lieu : or l'absence de preuve n'est pas une preuve d'absence, surtout pour une Antiquité dont les archives sont lacunaires. L'archéologie l'a montré à rebours : la stèle de Tel Dan (IXe siècle av. J.-C., découverte en 1993, mentionnant la maison de David) a fait taire ceux qui niaient jusqu'à l'existence du roi David[95].
Ce que les manuscrits ont changé
Quatrième fragilité : les découvertes de manuscrits ont vieilli le texte et rajeuni la confiance. Le papyrus P52 (~125) interdit de dater l'évangile de Jean au milieu du IIe siècle comme on le faisait encore au XIXe siècle : une copie circule en Égypte vingt-cinq ans à peine après la mort probable de l'apôtre[96]. Les manuscrits de Qumrân ont montré que le texte hébreu traversait les siècles avec une stabilité que les théories de réécriture tardive massive ne prévoyaient pas[97]. Et les travaux sur les prénoms juifs du Ier siècle (Tal Ilan, exploités par Richard Bauckham) montrent que les évangiles portent la marque onomastique exacte de la Palestine de Jésus, ce qu'une fiction tardive et lointaine n'aurait pas su fabriquer[98].
Pourquoi la lecture traditionnelle reste défendable
Enfin, la méthode historico-critique elle-même a été critiquée de l'intérieur par les meilleurs. Le pape Benoît XVI, dans l'avant-propos de Jésus de Nazareth (tome I, 2007), salue les apports de la méthode mais dénonce ses limites : à force de découper le texte en sources hypothétiques, elle manque le Jésus réel et interdit par méthode ce que la foi reçoit (la résurrection, les miracles, la divinité)[99]. La Commission biblique pontificale, dans L'interprétation de la Bible dans l'Église (1993), demande de dépasser la méthode historico-critique par les approches synchroniques et la lecture dans la Tradition, sans renier ses acquis légitimes[100]. Et Dei Verbum § 12 donne la règle d'or : tenir compte des genres littéraires, lire l'Écriture dans l'Esprit où elle fut écrite, et suivre l'analogie de la foi[101].
Conclusion mesurée : un catholique peut étudier les hypothèses modernes, en retenir les observations littéraires utiles, et tenir fermement les attributions et datations traditionnelles. La chaîne qui relie Moïse aux massorètes, les apôtres à Irénée, Irénée aux conciles et les conciles à Trente n'a jamais été rompue. Comme l'écrivait le grand bibliste évangélique Frederick Fyvie Bruce, si le Nouveau Testament était un recueil d'écrits profanes, son authenticité serait jugée au-delà de tout doute, tant sa base manuscrite dépasse celle de tous les classiques antiques[102].
Pour aller plus loin
Cet article s'inscrit dans une famille d'articles bibliques. Pour approfondir :
- La Bible en un seul regard : La Bible (les 73 livres, leurs dates et leurs auteurs, les manuscrits, la doctrine de l'inspiration).
- Les sept livres en débat : Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ? (Tobie, Judith, Maccabées, Sagesse, Siracide, Baruch).
- Le contrôle Qumrân : Les manuscrits de Qumrân (mer Morte, 1947-1956) (le texte hébreu vieux de deux mille ans).
- Lire en Église : Le sens spirituel de l'Écriture (les quatre sens, la lecture dans l'Esprit) et Quelle Bible acheter ? (choisir une édition catholique et se mettre à lire).
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique § 120 : la liste intégrale appelée Canon comporte 46 écrits pour l'Ancien Testament et 27 pour le Nouveau (Mame/Plon, Paris, 1992 ; texte officiel : vatican.va).
1La chronologie traditionnelle (Moïse au XIIIe siècle av. J.-C., Malachie au Ve siècle, Nouveau Testament entre 50 et 100) est celle que reçoivent la tradition juive, les Pères et la liturgie. Voir James Ussher, Annales Veteris Testamenti (1650), et le dossier Commission biblique pontificale cité ci-dessous [^cbp-1906-1908].
2Sur cette convergence comme indice d'inspiration, voir Bolloré & Bonnassies, Dieu, la science, les preuves, Trédaniel, 2021, chapitre 16, p. 357-396 : une quarantaine d'auteurs sur un millénaire, sans concertation possible, convergent vers une même histoire du salut.
3Passages araméens : Gn 31, 47 (un mot) ; Jr 10, 11 ; Dn 2, 4 à 7, 28 ; Esd 4, 8 à 6, 18 et 7, 12-26. Voir Franz Rosenthal (éd.), An Aramaic Handbook, Harrassowitz, Wiesbaden, 1967, et l'introduction de la Bible de Jérusalem, Cerf, éd. révisée 1998, p. 23-25.
4Sur le grec koinè du Nouveau Testament, langue commune hellénistique distincte du grec classique, voir Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament, Yale UP, 1997, introduction, section sur les langues (ouvrage présenté ci-dessous [^brown]).
5Tradition juive unanime (Talmud de Babylone, Baba Batra 14b : Moïse a écrit son livre) ; le Christ lui-même : « Moïse a écrit » (Jn 5, 46 [^jn-5]) ; Commission biblique pontificale, 27 juin 1906 (voir [^cbp-1906-1908]).
6Attributions traditionnelles : David et les Psaumes (72 psaumes portent son nom en tête) ; Salomon et les Proverbes, l'Ecclésiaste, la Sagesse (tradition patristique) ; les prophètes nommés par leurs livres. Commission biblique pontificale, 28 juin 1908, sur l'unité d'Isaïe (voir [^cbp-1906-1908]).
7Attributions patristiques : Papias et Irénée pour les évangiles (voir [^papias] et [^irenee-3-1]) ; saint Jérôme, De viris illustribus (392-393), notices 1-9, pour l'ensemble des auteurs apostoliques (texte : Patrologia Latina 23, rééd. Cerf, Jérôme, Œuvres).
8Datations traditionnelles : 1 Thessaloniciens vers 50 (première lettre conservée) ; évangiles synoptiques entre 60 et 80 ; écrits johanniques vers 90-100. Même les datations critiques les plus hautes (Brown) placent l'essentiel du Nouveau Testament au Ier siècle, à l'exception discutée de 2 Pierre (voir [^brown]).
9Commission biblique pontificale : De mosaica authentia Pentateuchi (27 juin 1906) ; De quarto evangelio (29 mai 1907, auteur : l'apôtre Jean) ; De Isaia (28 juin 1908, unité du livre). Textes : Acta Sanctae Sedis 39 (1906), p. 377-378 ; 40 (1907), p. 383-384 ; 41 (1908), p. 613-615. Recueil : Denzinger-Schönmetzer, §§ 2121-2128 (36e éd., 1976).
10Note du secrétaire et du sous-secrétaire de la Commission biblique pontificale (1955), rappelant la pleine liberté des exégètes sur les questions littéraires, sauf en matière de foi et de mœurs. Citée par Joseph Ratzinger, L'interprétation de la Bible dans l'Église (préface), 1993, et analysée dans la charte doctrinale Ignis (voir le dossier exégèse de la bibliothèque).
11Évangile selon saint Jean, 5, 45-47, traduction liturgique AELF (texte vérifié mot à mot sur l'édition locale) : « Votre accusateur, c'est Moïse, en qui vous avez mis votre espérance. Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez aussi, car c'est à mon sujet qu'il a écrit. Mais si vous ne croyez pas ses écrits, comment croirez-vous mes paroles ? »
12Évangile selon saint Matthieu, 24, 15 : « Lorsque vous verrez l'Abomination de la désolation, installée dans le lieu saint, comme l'a dit le prophète Daniel... » (AELF). Jésus nomme Daniel prophète, ce qui exclut la fable pieuse tardive.
13Évangile selon saint Matthieu, 12, 40 : « En effet, comme Jonas est resté trois jours et trois nuits dans le ventre du monstre marin, ainsi le Fils de l'homme restera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre » (AELF).
14Évangile selon saint Luc, 24, 44-47, traduction AELF (vérifiée mot à mot) : « Il faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. Alors il ouvrit leur intelligence à la compréhension des Écritures... »
15Première lettre à Timothée, 5, 18, AELF (vérifiée) : « Car l'Écriture dit : Le bœuf qui foule le grain, tu ne lui mettras pas de muselière, et encore : L'ouvrier mérite son salaire. » La première citation vient du Deutéronome (25, 4), la seconde de l'évangile selon saint Luc (10, 7) : les deux sont appelées Écriture d'un même souffle.
16Seconde lettre de saint Pierre, 3, 15-16, AELF (vérifiée) : Pierre parle des lettres de « Paul, notre frère bien-aimé » et note qu'on y trouve « des textes difficiles à comprendre » que des ignorants tordent « comme ils le font pour le reste des Écritures ».
17Seconde lettre de saint Pierre, 1, 20-21, AELF (vérifiée mot à mot) : « Pour aucune prophétie de l'Écriture il ne peut y avoir d'interprétation individuelle, puisque ce n'est jamais par la volonté d'un homme qu'un message prophétique a été porté : c'est portés par l'Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. »
18Lettre aux Colossiens, 4, 16 : « Quand cette lettre aura été lue chez vous, faites en sorte qu'elle soit lue aussi dans l'Église de Laodicée, et lisez aussi celle qui viendra de Laodicée » (AELF). Les lettres apostoliques circulent et se lisent publiquement dès l'origine.
19Première lettre aux Thessaloniciens, 5, 27 : « Je vous en conjure par le Seigneur : faites lire cette lettre à tous les frères » (AELF).
20Première lettre à Timothée, 4, 13 : « En attendant ma venue, applique-toi à la lecture, à l'exhortation, à l'enseignement » (AELF).
21Sur les contrôles scribaux (comptes de lettres, lettre médiane, enfouissement des copies fautives dans la genizah), voir Ernst Würthwein, The Text of the Old Testament, 2e éd. anglaise, Eerdmans, Grand Rapids, 1995, chap. 1 (traduit de l'allemand Der Text des Alten Testaments, 1973).
22Les massorètes de Tibériade (familles Ben Asher et Ben Naphtali, VIIIe-Xe siècle) ont fixé voyelles, accents et notes marginales (massora). Voir Würthwein, op. cit., chap. 1, et Emanuel Tov, Textual Criticism of the Hebrew Bible, 3e éd., Fortress, Minneapolis, 2012, chap. 2.
23Codex de Léningrad (Bibliothèque nationale de Russie, Saint-Pétersbourg, cote Firkovitch B 19 A), copié en 1008-1009. Base de la Biblia Hebraica Stuttgartensia (1977-1997) puis de la Biblia Hebraica Quinta. Le codex d'Alep (~930) est plus ancien mais partiellement détruit en 1947.
24Recensement révisé d'Emanuel Tov : environ 981 textes distincts dans onze grottes (1947-1956), dont quelque deux cents rouleaux bibliques. Publication officielle : Discoveries in the Judaean Desert, 40 vol., Oxford UP, 1955-2010. Voir Émile Puech, dominicain de l'École biblique de Jérusalem, coéditeur des DJD.
25Le grand rouleau d'Isaïe (1QIs-a, Ier siècle av. J.-C., 7,34 m) suit le texte massorétique de très près malgré un millénaire d'écart. Voir Eugene Ulrich et Peter Flint, Qumran Cave 1, II : The Isaiah Scrolls, DJD 32, Oxford UP, 2010.
26Tous les livres du canon hébraïque sont attestés à Qumrân sauf Esther ; Néhémie seul manque (Esdras est présent). Voir Emanuel Tov, article de 1988, et le tableau de James C. VanderKam, The Dead Sea Scrolls Today, 2e éd., Eerdmans, 2010, p. 48.
27Lettre d'Aristée à Philocrate (IIe siècle av. J.-C.) : soixante-douze anciens traduisent la Loi à Alexandrie sous Ptolémée II Philadelphe (285-246 av. J.-C.). Édition : André Pelletier, Lettre d'Aristée à Philocrate, SC 89, Cerf, 1962.
28Environ trois cents citations de l'Ancien Testament dans le Nouveau, le plus souvent selon la Septante (y compris là où elle diffère de l'hébreu massorétique). Voir Henry Barclay Swete, An Introduction to the Old Testament in Greek, Cambridge UP, 1900, rééd. 1989, chap. sur les citations néotestamentaires.
29Commande du pape Damase Ier (382), Nouveau Testament révisé à Rome, puis Ancien Testament traduit de l'hébreu à Bethléem (390-405). Voir Pierre Nautin, Jérôme, in Dictionnaire de spiritualité, et la préface de la Bible de Jérusalem, Cerf, 1998, p. 17-19.
30Prologus Galeatus (préface au livre des Rois, vers 391-392) : Jérôme y défend la veritas hebraica et énumère les vingt-deux livres du canon hébreu. Texte : Patrologia Latina 28, col. 547-558 ; trad. fr. : Jérôme, Préfaces aux livres de la Bible, éd. A. Canellis, SC, Cerf (à paraître dans la série).
31Bruce M. Metzger, The Text of the New Testament, 4e éd. révisée par Bart D. Ehrman, Oxford UP, 2005, 384 p. : des milliers de manuscrits grecs, versions anciennes en une dizaine de langues, citations patristiques massives. Aucun texte de l'Antiquité classique n'approche cette documentation.
32Papyrus Rylands gr. 457 (P52), fragment de Jn 18, 31-33.37-38, daté vers 125 apr. J.-C. par l'écriture, découvert en Égypte, publié par Colin H. Roberts, An Unpublished Fragment of the Fourth Gospel, Manchester, 1935.
33Papyrus Bodmer (P66, vers 200 ; P75, fin IIe-début IIIe siècle) et Chester Beatty (P45, P46, P47, IIIe siècle) : les plus anciennes copies substantielles des évangiles et de Paul. Voir Metzger, op. cit., chap. 2.
34Codex Vaticanus (B, IVe siècle), Bibliothèque apostolique vaticane, Vat. gr. 1209. Avec le Sinaiticus, base des éditions critiques modernes (Nestle-Aland).
35Codex Sinaiticus (S, IVe siècle), découvert par Constantin von Tischendorf au monastère Sainte-Catherine du Sinaï (1844, 1859), conservé à la British Library (Londres). Fac-similé intégral en ligne (projet international, 2009).
36Codex Alexandrinus (A, Ve siècle), British Library, Royal MS 1 D. V-VIII. Offert en 1627 au roi Charles Ier par le patriarche Cyrille Lucar.
37Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin, IV, 36 (vers 339) : l'empereur commande cinquante exemplaires des Écritures pour les églises de Constantinople. Texte : SC 559, Cerf, 2013 (trad. F. Winkelmann rev.) ; PG 20.
38Édit de Nicomédie (23 février 303) : les livres saints doivent être livrés et brûlés ; les chrétiens qui les livrent seront dits traditeurs. Voir Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VIII, 2, et Lactance, De la mort des persécuteurs, 11-13 (SC 39, Cerf).
39Bible latine dite de Gutenberg, Mayence, vers 1454-1455 (atelier de Johannes Gutenberg) : environ cent quatre-vingts exemplaires, premier grand livre imprimé en Europe. Voir Jan Thorbecke, Johannes Gutenberg, et les collections de la Bibliothèque nationale de France (exemplaire sur vélin).
40Les trois critères (apostolicité, orthodoxie, catholicité d'usage) sont dégagés par l'histoire du canon : voir McDonald et Sanders (éd.), The Canon Debate, Hendrickson, 2002, chap. 1-3, et Bruce M. Metzger, The Canon of the New Testament, Oxford UP, 1987, chap. 2.
41Papias d'Hiérapolis, Explication des sentences du Seigneur (perdu), fragments conservés par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 39, 15-16 : Marc, interprète de Pierre, a mis par écrit avec exactitude ce qu'il retenait des prédications ; Matthieu a rédigé les paroles en langue hébraïque. Texte : SC 31, Cerf, 1952 (trad. G. Bardy).
42Clément d'Alexandrie, Hypotyposes (perdues), cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 14, 5-7 : les anciens transmettaient que les évangiles contenant les généalogies furent écrits les premiers. Texte : SC 41, Cerf, 1955.
43La règle de foi (regula fidei) comme critère : Irénée, Contre les hérésies, I, 10, 1-2 (résumé de la foi apostolique) ; Tertullien, De la prescription contre les hérétiques, 13 (SC 46, Cerf).
44Tertullien, De la prescription contre les hérétiques, 36 (vers 200) : parcourez les Églises apostoliques (Corinthe, Philippes, Éphèse, Rome), où les chaires des apôtres président encore. Texte : SC 46, Cerf, 1957 (trad. P. de Labriolle rev.).
45Marcion (vers 85-160), excommunié à Rome en 144 : rejet de l'Ancien Testament, évangile de Luc expurgé, dix lettres de Paul retouchées. Voir Tertullien, Contre Marcion, I-II (SC 365, 368, Cerf), et Adolf von Harnack, Marcion : l'évangile du Dieu étranger, 1921 (rééd. Cerf, 2003).
46Tertullien, Contre Marcion (vers 207-208), 5 vol. : réfutation systématique qui suppose déjà le canon catholique des quatre évangiles et de tout Paul. Texte : SC 365, 368, 399, Cerf, 1990-2004.
47Fragment de Muratori (fin du IIe siècle) : quatre évangiles, Actes, treize lettres de Paul, Jude, deux lettres de Jean, Sagesse, Apocalypse de Jean, Apocalypse de Pierre (avec réserve) ; absents : Hébreux, Jacques, 1-2 Pierre, 3 Jean. Découvert par L. A. Muratori, Antiquitates Italicae, Milan, 1740 ; manuscrit du VIIIe siècle, Bibliothèque ambrosienne, venu de Bobbio.
48Datation majoritaire : Rome, vers 170-200 (allusion au pontificat de Pie Ier). Une minorité propose le IVe siècle oriental (A. Sundberg, 1968) ; la datation haute reste défendue (E. Ferguson, J. Verheyden, colloque de 2003). Voir McDonald et Sanders, The Canon Debate, chap. 7.
49Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 11, 8 (vers 180) : le chapitre affirme que les évangiles sont quatre, ni plus ni moins (titre confirmé sur l'édition anglaise des Pères : newadvent.org). Édition critique : SC 210-211, Cerf, 1974 (trad. A. Rousseau et L. Doutreleau).
50Irénée, Contre les hérésies, III, 1, 1 : traditions sur les quatre évangélistes (Matthieu chez les Hébreux, Marc après Pierre et Paul, Luc d'après Paul, Jean à Éphèse). Même édition SC 210-211.
51Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 25, 1-7 (vers 325) : homologoumena, antilegomena, rejetés. Texte : SC 31, Cerf, 1952.
52Origène, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 25, 11-14 : sur l'épître aux Hébreux, « quant à savoir avec exactitude qui a écrit la lettre, Dieu le sait ». Texte : SC 41, Cerf, 1955.
53Athanase d'Alexandrie, 39e Lettre festale (Pâques 367) : première liste exacte des 27 livres du Nouveau Testament. Texte grec : Patrologia Graeca 26, col. 1437-1440 ; trad. angl. : monergism.com.
54Hippone 393 (canon 36) et Carthage III 397 (canon 47, reprenant Hippone), sous l'influence de saint Augustin présent aux deux assemblées. Voir Philip Schaff, History of the Christian Church, vol. III, et la notice EWTN du décret de Trente rappelant ces listes (ewtn.com).
55Synode de Rome (382) sous le pape Damase Ier : liste dite damasienne des Écritures (Denzinger, n. 84). Voir la même notice EWTN.
56Innocent Ier, lettre à Exupère de Toulouse (405) : confirmation pontificale de la liste (Denzinger, n. 96).
57Concile de Florence, bulle Cantate Domino (Decretum pro Jacobitis, 4 février 1442) : rappel solennel de la liste des livres saints. Texte : Denzinger, n. 706 ; Mansi XXXI.
58Concile de Trente, session IV (8 avril 1546), décret Sacrosancta : les livres reçus en entier avec toutes leurs parties, anathème contre qui ne les reçoit pas. Texte : Denzinger-Schönmetzer, §§ 1501-1508 ; Conciliorum Œcumenicorum Decreta, Bologne, 1973, p. 663-664.
59Saint Jérôme, Commentaire sur Isaïe, prologue (vers 408-410) : « Ignoratio Scripturarum, ignoratio Christi est. » Patrologia Latina 24, col. 17B ; éd. critique : Corpus Christianorum 73-73A, Brepols, 1963. Repris par Dei Verbum § 25 et CEC § 133.
60Augustin, lettre 71 à Jérôme (vers 403), § 3-4, sur la Septante et l'unité des Églises ; Jérôme défend la veritas hebraica. Voir Augustin, Lettres, Bibliothèque augustinienne 46B, 1987 ; CSEL 34.
61Présentation d'ensemble : Émile de Strycker et recueils des Écrits apocryphes chrétiens, 2 vol., Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1997-2005 (éd. F. Bovon et P. Geoltrain). Textes, datations et notices par apocryphe.
62Évangile selon Thomas (compilation du IIe siècle, copte de Nag Hammadi, codex II, découvert en 1945) ; évangile selon Pierre (fragment d'Akhmîm, fin du IIe siècle, la croix qui parle). Voir Écrits apocryphes chrétiens, t. I, Pléiade, 1997, notices et introductions.
63La gnose des apocryphes (salut par connaissance secrète, mépris du corps) contredit la foi apostolique en la création bonne et en l'incarnation réelle. Voir Irénée, Contre les hérésies, I (réfutation systématique), SC 263-264, Cerf.
64Le Pasteur d'Hermas (Rome, milieu du IIe siècle), très lu et cité (Irénée, Clément, Origène), ne franchit jamais le seuil du canon : le fragment de Muratori le range parmi les lectures privées, non publiques. Voir Robert Joly, Hermas, Le Pasteur, SC 53, Cerf, 1958, introduction.
65Sur ce discernement au cas par cas (réception des contestés, rejet des aimés), voir Metzger, The Canon of the New Testament, Oxford UP, 1987, chap. 4-6.
66Voir l'article Pourquoi les catholiques ont-ils sept livres de plus ? pour le dossier complet : Septante, citations patristiques, Carthage 397, Trente 1546, réponse à l'hypothèse de Jamnia.
67Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum sur la Révélation divine (18 novembre 1965), § 11 : « La sainte Mère l'Église tient pour saints et canoniques les livres entiers de l'Ancien et du Nouveau Testament avec toutes leurs parties, parce que, écrits sous l'inspiration de l'Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur... Dieu a choisi des hommes auxquels il a fait recourir à leurs propres facultés... » Texte officiel : vatican.va. Adoptée à 2 344 voix contre 6.
68 69Dei Verbum, § 13 : condescendance de Dieu dans le langage humain. Même texte officiel.
70Concile Vatican I, constitution Dei Filius, ch. 2 (24 avril 1870) : les livres saints, « écrits sous l'inspiration de l'Esprit Saint, ont Dieu pour auteur » (Denzinger, n. 3006).
71Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus sur l'étude des Saintes Écritures (18 novembre 1893) : inspiration de toutes les parties, refus de concéder l'erreur de l'auteur sacré. Texte : Acta Sanctae Sedis 26 (1893-1894), p. 269-292.
72Benoît XV, Spiritus Paraclitus (15 septembre 1920), Acta Apostolicae Sedis 12 (1920), p. 385-422 ; Pie XII, Divino Afflante Spiritu (30 septembre 1943), AAS 35 (1943), p. 297-326 : inerrance réaffirmée, méthodes scientifiques autorisées.
73Les Actes du concile attestent le refus d'une formule restrictive (amendements rejetés sur veritas salutaris). Voir Augustin Bea, interventions conciliaires, et la synthèse de Joseph Ratzinger dans L'exégèse biblique et la foi (forme brève), ainsi que la charte doctrinale Ignis sur l'inerrance.
74Catéchisme de l'Église catholique §§ 105-108 (Dieu auteur de l'Écriture), 109-119 (interprétation, dont 115-119 sur les quatre sens), 120 (liste du canon), 131-133 (lecture et prière). Mame/Plon, 1992 ; vatican.va.
75Évangile selon saint Matthieu, 5, 17, AELF (vérifiée) : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. »
76Lettre aux Hébreux, 1, 1-2, AELF (vérifiée mot à mot) : « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils... »
77Augustin, Questions sur l'Heptateuque, II, 73 : « Novum Testamentum in Vetere latet, Vetus Testamentum in Novo patet » (le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, l'Ancien est dévoilé dans le Nouveau).
78Exemples néotestamentaires de lecture figurative : le serpent d'airain (Jn 3, 14), la manne et le rocher (1 Co 10, 1-4), Jonas (Mt 12, 40). Un article dédié aux figures du Christ dans l'Ancien Testament développera ce trésor.
79Évangile selon saint Luc, 4, 16-21 : lecture d'Isaïe (61, 1-2) à la synagogue de Nazareth, puis « Cette parole de l'Écriture, que vous venez d'entendre, c'est aujourd'hui qu'elle s'accomplit » (AELF).
80Justin, Première Apologie, 67 (vers 155, adressée à l'empereur Antonin le Pieux) : « And on the day called Sunday... the memoirs of the apostles or the writings of the prophets are read, as long as time permits » (trad. anglaise vérifiée sur newadvent.org, rendue ici en français). Texte grec : Patrologia Graeca 6.
81Augustin, Confessions, VIII, 12, 29 (vers 397-400) : « Tolle, lege ; tolle, lege » (« Prends et lis »), puis lecture de Rm 13, 13-14 et conversion. Texte : Bibliothèque augustinienne 13-14 ; CCL 27.
82Concile Vatican II, constitution Sacrosanctum Concilium sur la liturgie (4 décembre 1963), § 51 : ouvrir plus largement aux fidèles les trésors de la Bible dans la liturgie de la parole.
83Ordo Lectionum Missae (1969) : cycle de trois ans (A, B, C) pour les dimanches, deux ans pour les jours de semaine, qui fait lire l'essentiel des deux Testaments. Voir la Présentation du lectionnaire (1981), n. 58-110.
84Liturgia Horarum (1971) : les 150 psaumes répartis sur quatre semaines, avec lectures bibliques suivies. Voir la Présentation générale de la Liturgie des Heures, n. 121-138.
85Julius Wellhausen, Geschichte Israels, t. I, Reimer, Berlin, 1878 (repris en Prolegomena zur Geschichte Israels, 1883) : théorie documentaire J, E, D, P. Réponse initiale du magistère : Commission biblique, 1906 (voir [^cbp-1906-1908]).
86Bernhard Duhm, Das Buch Jesaia, Göttingen, 1892 : distinction entre le premier Isaïe (ch. 1-39) et le Second Isaïe (ch. 40-55, exil). Réponse : Commission biblique, 1908 (voir [^cbp-1906-1908]).
87Datation de Daniel à l'époque maccabéenne (IIe siècle av. J.-C.) proposée par une partie de l'exégèse depuis Porphyre (voir [^porphyre]) ; la tradition le place au VIe siècle, sous l'exil à Babylone, et le Christ le nomme prophète ([^mt-24]).
88Théorie des deux sources : priorité de Marc, source des paroles Q (allemand Quelle). Élaborée par C. H. Weisse (1838) et H. J. Holtzmann (1863). Q n'est attestée par aucun manuscrit : hypothèse de travail, non document retrouvé.
89L'hypothèse de la pseudépigraphie (disciples écrivant sous le nom de Paul ou de Pierre) est proposée pour Éphésiens, les Pastorales et 2 Pierre. Réponse catholique : les secrétaires antiques écrivaient sous dictée ou avec délégation réelle (cf. Rm 16, 22 : Tertius, le secrétaire), et l'autorité reçue par l'Église tranche en faveur de l'authenticité substantielle.
90Raymond E. Brown, An Introduction to the New Testament, Yale UP, 1997, 928 p. : présentation loyale et savante des hypothèses critiques par un prêtre sulpicien, membre de la Commission biblique pontificale. Référence académique catholique majeure, y compris quand elle discute les positions traditionnelles.
91Porphyre de Tyr (IIIe siècle), Contre les chrétiens (perdu, connu par les réfutateurs) : Daniel serait un écrit maccabéen déguisé en prophétie. Argument repris par Spinoza (Traité théologico-politique, 1670, ch. 8-10) puis par la critique moderne. Voir Jérôme, Commentaire sur Daniel, prologue (réfutation antique, vers 407).
92Jérôme, Commentaire sur Daniel, prologue (vers 407) : réfutation de Porphyre, défense de la prophétie véritable. Texte : Patrologia Latina 25, col. 491-584 ; éd. critique : Corpus Christianorum 75A, Brepols, 1964.
93Exemple de cercle : on déclare le style du Second Isaïe tardif parce qu'il annoncerait Cyrus nommément (Is 45, 1), puis on prouve par ce style que le texte est tardif. Le présupposé (une prophétie nominative est impossible) fait tout le travail, sans contrôle extérieur.
94Stèle de Tel Dan (IXe siècle av. J.-C.), fragment araméen découvert en 1993, mentionnant la maison de David (bytdwd). Publication : Avraham Biran et Joseph Naveh, Israel Exploration Journal 43 (1993) et 45 (1995).
95Le papyrus P52 (vers 125) rend intenable une datation de Jean après 150 : une copie circule en Égypte une génération à peine après la mort de l'apôtre (vers 100 selon la tradition). Voir [^p52].
96La stabilité du texte entre Qumrân (Ier siècle av. J.-C.) et les massorètes (Xe siècle) contredit les modèles de réécriture massive tardive : voir [^qumran-isaie].
97Richard Bauckham, Jesus and the Eyewitnesses, Eerdmans, 2006 (2e éd. 2017) : les évangiles dépendent de témoins oculaires nommables, appuyés sur l'onomastique de Tal Ilan, Lexicon of Jewish Names, Mohr Siebeck, 2002.
98Joseph Ratzinger / Benoît XVI, Jésus de Nazareth, t. I, Flammarion, Paris, 2007, avant-propos : confiance dans les évangiles comme témoignages véridiques, critique des présupposés de la méthode historico-critique, appel à une exégèse canonique dans la foi de l'Église.
99Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église (15 avril 1993, préface du cardinal Ratzinger) : bilan des méthodes, demande de dépasser l'historico-critique par les approches synchroniques et la lecture ecclésiale. Texte : Cerf, 1994.
100Dei Verbum, § 12 : attention aux genres littéraires, lecture dans l'Esprit, analogie de la foi. Même texte officiel (vatican.va).
101Frederick Fyvie Bruce, The New Testament Documents : Are They Reliable ?, 6e éd., Eerdmans, 1981 : « The evidence for our New Testament writings is ever so much greater than the evidence for many writings of classical authors... And if the New Testament were a collection of secular writings, their authenticity would generally be regarded as beyond all doubt. » (ouvrage cité chap. 2).
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