Saint François Borgia (1510-1572)

Saint François Borgia (1510-1572) : arrière-petit-fils du pape Alexandre VI et du roi Ferdinand II d'Aragon, duc de Gandía et vice-roi de Catalogne, il renonça à tout après la mort de son épouse pour devenir jésuite, puis troisième Préposé général de la Compagnie de Jésus — son « second fondateur ». Biographie sourcée, spiritualité de l'humilité et canonisation.

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Saint François Borgia (en espagnol Francisco de Borja, 1510-1572) est l'un des paradoxes les plus saisissants de l'histoire de la sainteté catholique. Arrière-petit-fils du pape Alexandre VI — la figure que la légende noire a transformée en symbole absolu de la corruption pontificale (voir la « décadence » des papes Borgia) — et arrière-petit-fils du roi Ferdinand II d'Aragon, il portait dans son sang la double mémoire d'un nom devenu, en Europe, synonyme de poison et d'ambition. Cet homme, qui aurait pu n'être qu'un grand seigneur de plus dans le siècle le plus mondain de la Renaissance, devint duc de Gandía, vice-roi de Catalogne, intime de l'empereur Charles Quint, puis, après la mort de son épouse, simple jésuite, et enfin le troisième Préposé général de la Compagnie de Jésus, au point d'être appelé son « second fondateur »[1].

L'histoire de sa vie est celle d'un renoncement. Borgia possédait tout ce que le monde estime : la naissance, la fortune, le pouvoir, la faveur du plus grand souverain de la chrétienté. Il y renonça pièce après pièce — le duché à son fils, le titre, la cour, jusqu'à son nom de prince — pour servir, dans la dernière partie de sa vie, un seul Maître. Sa résolution intérieure, forgée devant le cercueil ouvert d'une impératrice à Grenade en 1539, résume toute sa conversion (voir ci-dessous l'épisode de Grenade).

Chronologie synthétique de saint François Borgia — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cet article suit cette trajectoire en trois temps. Il retrace d'abord ce que fut le grand seigneur : l'héritier d'un nom double, le courtisan de Charles Quint, le vice-roi, le duc. Il raconte ensuite la rupture : la mort d'Éléonore, l'entrée secrète chez les jésuites, le renoncement public au duché, le prêtre qui servait à table après avoir gouverné la Catalogne. Il expose enfin le général et le saint : le réorganisateur de la Compagnie de Jésus, le bâtisseur du Collège romain, l'envoyeur de missionnaires au Nouveau Monde, et surtout l'homme d'oraison qui s'appelait lui-même « le pécheur ». Une encyclopédie catholique ne peut pas se contenter d'admirer cette ascension morale : elle doit aussi en lire le sens théologique. Que la maison la plus calomniée de la Renaissance ait donné à l'Église un saint canonisé n'est pas une anecdote — c'est une démonstration vivante que la grâce n'est captive d'aucun sang et qu'aucune hérédité, fût-elle scandaleuse, ne fait obstacle à la sainteté.

La maison Borja : naître au sommet d'un monde compromis

Un double sang : pontifical et royal

François Borgia naît le 28 octobre 1510 à Gandía, dans le royaume de Valence, au cœur de la Couronne d'Aragon. Sa généalogie résume à elle seule la haute Renaissance. Par son père, Juan de Borja y Enríquez, troisième duc de Gandía, il descend en droite ligne du pape Alexandre VI (Rodrigo Borgia) : le pontife eut pour fils Giovanni Borgia, deuxième duc de Gandía — celui qui fut assassiné et jeté dans le Tibre en 1497 (voir la « décadence » des papes Borgia) —, dont le fils Juan devint le père de François. Le saint est donc l'arrière-petit-fils d'Alexandre VI[2].

Par sa mère, Juana de Aragón, il descend du roi Ferdinand II d'Aragon, l'époux d'Isabelle la Catholique : Juana était la fille d'Alonso de Aragón, archevêque de Saragosse, lui-même fils naturel du roi Ferdinand. François Borgia est ainsi arrière-petit-fils du Roi Catholique[3]. Deux lignées, l'une pontificale et l'autre royale, toutes deux marquées par les irrégularités morales de leur siècle, convergent sur un berceau valencien. L'enfant qui naît là portera ce poids toute sa vie — et le retournera.

Arrière-petit-fils d'un pape par son père, arrière-petit-fils d'un roi par sa mère, François de Borgia réunissait dans son sang les deux puissances qui se partageaient alors le monde : Rome et l'Espagne. Il les abandonna l'une et l'autre pour la Croix — c'est la lecture qu'en donne la tradition biographique jésuite[4].

Une enfance entre deuil et piété

L'enfance de François est précocement marquée par la mort. Sa mère meurt alors qu'il est encore enfant, et le jeune héritier est confié pour son éducation au foyer de son grand-oncle, l'archevêque de Saragosse, puis envoyé à la cour. Dès l'enfance, les sources soulignent en lui une piété sérieuse, étrangère à la dissipation des cours : il aime l'oraison, la liturgie, les processions, et témoigne d'une dévotion eucharistique inhabituelle pour un grand seigneur de son temps[5]. Cette gravité spirituelle ne fera que croître. Elle interdit, du reste, de lire sa conversion ultérieure comme un basculement soudain : François fut un homme religieux bien avant d'être jésuite, et sa rupture avec le monde sera l'aboutissement lent d'une vie intérieure déjà profonde.

Le jeune courtisan de Charles Quint (1528)

En 1528, à dix-huit ans, François entre à la cour de l'empereur Charles Quint à Valladolid. Sa naissance, sa culture, sa prestance et ses talents le distinguent immédiatement. Il devient l'un des familiers du couple impérial, gagne l'estime de Charles Quint et de l'impératrice Isabelle de Portugal, et s'avère un cavalier, un musicien et un homme de cour accompli. Tout, dans ce début de vie, le promet à la plus haute carrière séculière de la monarchie hispanique[6].

Le grand seigneur : grandeur et premiers appels

Mariage et faveur impériale (1529)

Francisco de Goya, Saint François Borgia faisant ses adieux à sa famille (1788), cathédrale de Valence — Wikimedia Commons, domaine public.

En 1529, l'empereur arrange le mariage de François avec une dame portugaise de la suite de l'impératrice, Éléonore de Castro (Leonor de Castro Mello e Meneses). L'union, heureuse, donnera huit enfants en moins de dix ans[7]. La même année, Charles Quint élève François à la dignité de marquis de Lombay, le nomme grand veneur et écuyer de l'impératrice. Le jeune couple est désormais au premier rang de la cour ; François accompagne l'empereur dans ses déplacements et participe à la vie politique du plus vaste empire d'Occident.

L'épisode de Grenade (1539) : le cercueil de l'impératrice

L'événement que toute la tradition place au cœur de la conversion de François survient en 1539. L'impératrice Isabelle de Portugal meurt subitement le 1ᵉʳ mai 1539, à Tolède, à trente-six ans. Charles Quint, accablé, confie à François — alors marquis de Lombay et l'un des serviteurs les plus fidèles de la défunte — la charge d'escorter le cercueil impérial jusqu'à Grenade, où Isabelle doit être inhumée dans la Chapelle royale, auprès des Rois Catholiques.

Grenade 1539 : l'épisode du cercueil impérial et la résolution spirituelle de François Borgia — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le cortège funèbre traverse l'Espagne pendant plusieurs jours sous la chaleur du printemps andalou. À l'arrivée à Grenade, la coutume exige que les dignitaires certifient sous serment, devant notaires, que le cercueil contient bien le corps de l'impératrice. On ouvre donc la bière. Selon le récit transmis par les biographes, le spectacle est terrible : le corps de la souveraine, naguère célèbre pour sa beauté, est défiguré par la décomposition, et une odeur pestilentielle s'en échappe. François ne peut plus reconnaître le visage qu'il avait servi. De ce choc naît, dit la tradition, sa résolution fondatrice :

« Plus jamais je ne servirai un maître qui puisse me mourir. » — résolution de François Borgia à Grenade, 1539 ; en espagnol : « Nunca más servir a señor que se me pueda morir », formule transmise par ses biographes[8]

L'historiographie moderne invite ici à une juste mesure, non à un scepticisme. Que François ait réellement escorté la dépouille d'Isabelle à Grenade en 1539 est un fait établi. Que cet événement ait été vécu par lui comme un avertissement spirituel décisif est cohérent avec tout ce que l'on sait de sa piété antérieure. Les biographes critiques — au premier rang desquels le jésuite Cándido de Dalmases — rappellent simplement que sa conversion fut un processus étalé sur plusieurs années, et non un retournement instantané : l'épisode de Grenade en est le catalyseur, le signe sensible d'un mûrissement déjà commencé, non sa cause unique[9]. Loin de disqualifier le récit, cette nuance lui rend sa vérité : Dieu se sert d'un événement réel — la corruption d'un corps royal — pour achever lentement une âme qu'il préparait depuis longtemps.

Vice-roi de Catalogne (1539-1543)

La confiance impériale ne se dément pas. Le 26 juin 1539, Charles Quint nomme François vice-roi de Catalogne ; il prend ses fonctions à Barcelone le 23 août 1539[10]. Pendant près de quatre ans, le marquis de Lombay gouverne l'une des provinces les plus turbulentes de la monarchie. Il s'y révèle un administrateur ferme et juste : il pourchasse le banditisme qui ravageait les campagnes catalanes, réforme la justice, soutient les institutions religieuses, et acquiert une réputation d'intégrité qui contraste avec la rapacité de bien des gouverneurs du temps. C'est là, dans l'exercice du pouvoir, que se forge le futur supérieur d'ordre : François apprend à commander, à arbitrer, à organiser — compétences qu'il mettra plus tard au service de la Compagnie de Jésus.

Quatrième duc de Gandía (1543)

À la mort de son père, en 1543, François devient quatrième duc de Gandía et regagne ses domaines valenciens. Grand d'Espagne, à la tête d'un duché prospère, il aurait pu se contenter d'une vie de magnificence. Il choisit l'inverse. À Gandía, il se conduit en prince chrétien : il fortifie la ville, soutient les pauvres, et surtout fonde un collège qu'il confie à la jeune Compagnie de Jésus — le futur collège-université de Gandía, érigé en université en 1547. C'est par ce biais que François entre en contact direct avec les premiers jésuites, notamment le bienheureux Pierre Favre (Pedro Fabro), compagnon de la première heure de saint Ignace de Loyola, dont la direction spirituelle marque profondément le duc[11].

La rupture : du duc au jésuite

La mort d'Éléonore (1546) et la décision

En mars 1546, Éléonore de Castro meurt. François, veuf à trente-cinq ans, père de huit enfants, est libre. La décision qu'il prend alors stupéfie l'Europe : il résout d'entrer dans la Compagnie de Jésus, l'ordre nouveau fondé par Ignace de Loyola et approuvé seulement six ans plus tôt (1540). Le duc de Gandía, l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, veut devenir un simple religieux.

L'affaire est si extraordinaire qu'elle doit rester secrète. Un duc régnant ne peut pas disparaître du jour au lendemain sans bouleverser l'équilibre social et dynastique de tout un duché. Ignace de Loyola lui-même conseille la prudence : François devra d'abord régler ses affaires, pourvoir à l'établissement de ses enfants, et achever des études de théologie avant de paraître publiquement en jésuite[12].

Vœux secrets et renoncement (1548-1550)

Le 1ᵉʳ février 1548, François prononce ses vœux solennels dans la Compagnie de Jésus, mais en secret[13]. Pendant plus de deux ans, il mène une double existence : extérieurement duc de Gandía, intérieurement jésuite profès. Il prépare méthodiquement son retrait. Il obtient un doctorat en théologie de l'université qu'il a lui-même fondée, met en ordre l'administration du duché, et surtout transmet ses titres et ses domaines à son fils aîné, Carlos de Borja, qui devient cinquième duc de Gandía.

Le 31 août 1550, François quitte définitivement ses États[14]. Il se rend à Rome, où il rencontre Ignace de Loyola, vénère les sanctuaires de la Ville, et distribue d'importantes aumônes — notamment au profit du Collège romain naissant. Le renoncement est total : l'homme qui avait gouverné la Catalogne et possédé un duché choisit de n'être plus rien aux yeux du monde.

Le prêtre qui servait à table (1551)

De retour en Espagne, François est ordonné prêtre en 1551. Il célèbre sa première messe au sanctuaire de Loyola, le berceau d'Ignace — geste hautement symbolique d'un fils spirituel revenant à la source de sa vocation. Sa première messe publique, dans son ancien duché de Gandía, aurait rassemblé, selon les récits, une foule immense de fidèles venus voir leur duc devenu prêtre[15].

Le grand renoncement : du marquis, vice-roi et duc au jésuite, prêtre, général et saint — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'humilité de François éclate alors aux yeux de tous. Arrivé dans la maison jésuite, l'ancien grand d'Espagne demande à servir à table et à laver la vaisselle, et s'y emploie avec la même aisance qu'il avait mise à gouverner une province[16]. Il refuse tout traitement de faveur, mendie les besognes les plus basses, et prend pour règle de se considérer comme le dernier de la communauté. Cette inversion volontaire — du sommet de la société au service le plus humble — est la signature spirituelle de toute sa vie de jésuite.

Le commissaire d'Espagne (1554-1565)

La valeur administrative de François ne pouvait pas rester cachée. Le 10 juin 1554, Ignace de Loyola le nomme commissaire général de la Compagnie de Jésus en Espagne et au Portugal[17]. À ce poste, François devient le véritable organisateur de l'implantation jésuite dans la péninsule Ibérique. Il multiplie les fondations de collèges, structure les premières provinces espagnoles et portugaises, et donne à l'ordre, dans ces royaumes, l'assise institutionnelle qui en fera bientôt la grande force éducative de la Contre-Réforme (voir la Contre-Réforme catholique).

De Gandía à Rome : les lieux clés de la vocation de saint François Borgia — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sa stature personnelle en fait aussi un conseiller spirituel des grands. Il assiste l'empereur Charles Quint dans sa retraite au monastère de Yuste après son abdication (1556), accompagne spirituellement la princesse Jeanne d'Autriche — régente d'Espagne et, fait unique, secrètement admise dans la Compagnie de Jésus —, et entretient des relations suivies avec la haute noblesse et l'épiscopat. Cette influence lui vaudra aussi des inimitiés : ses écrits spirituels seront un temps regardés avec méfiance par l'Inquisition espagnole, et les tensions politiques le pousseront finalement à quitter l'Espagne pour Rome en 1561, à l'appel du général Diego Laínez[18].

Le troisième Préposé général de la Compagnie de Jésus (1565-1572)

L'élection de 1565

Diego Laínez, deuxième général de la Compagnie et successeur immédiat d'Ignace, meurt en janvier 1565. La deuxième Congrégation générale de l'ordre se réunit à Rome pour lui donner un successeur. Le 20 janvier 1565, François est élu vicaire général ; le 2 juillet 1565, la Congrégation l'élit troisième Préposé général de la Compagnie de Jésus, par trente et une voix sur trente-neuf[19]. L'ancien duc de Gandía prend ainsi la tête de l'ordre fondé par celui dont il avait été le fils spirituel. Il le gouvernera sept ans, jusqu'à sa mort.

Le « second fondateur » de la Compagnie

L'historiographie jésuite a donné à François Borgia un titre qui dit son importance : celui de « second fondateur » de la Compagnie de Jésus[20]. La formule n'est pas excessive. Au moment de son élection, l'ordre comptait déjà plusieurs milliers de membres et s'étendait sur trois continents, mais il manquait encore d'institutions stabilisées. François lui en donna.

Le « second fondateur » : formation, études, missions et gouvernement sous le généralat de François Borgia — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Il révise et codifie les règles de l'ordre, fixe les usages du noviciat, et impose une structure de gouvernement qui survivra des siècles. Surtout, il institue à Rome une maison de noviciat distincte — au futur Sant'Andrea al Quirinale — qui devient le modèle du noviciat religieux imité par de nombreux autres ordres[21]. Sous sa main, la Compagnie passe d'une fondation héroïque mais encore fluide à une institution achevée, dotée de provinces clairement délimitées, de règles écrites et d'un système de formation cohérent.

Sous le généralat de François Borgia, la Compagnie de Jésus reçut sa forme stable : ce qu'Ignace avait engendré par l'esprit, Borgia l'organisa par le gouvernement, au point de mériter le titre de second fondateur de l'ordre[22].

Le Collège romain et le rayonnement intellectuel

Façade de l'église du Gesù à Rome, église mère des jésuites — photo Alessio Damato, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

L'œuvre la plus durable de François fut le développement du Collège romain (Collegium Romanum), fondé par Ignace en 1551. François en fut le grand bienfaiteur et bâtisseur : il y consacra des sommes considérables, en consolida la dotation, et en fit le centre intellectuel de la Compagnie[23]. Ce collège deviendra, en 1873, l'Université pontificale grégorienne, l'un des plus grands centres d'enseignement théologique de l'Église — où enseigneront des docteurs comme saint Robert Bellarmin[24]. En soutenant ce foyer d'études, François inscrivait la Compagnie au cœur du combat doctrinal de la Contre-Réforme, à l'heure où le concile de Trente (achevé en 1563) appelait l'Église à une rénovation profonde de la formation du clergé.

Les missions du Nouveau Monde

Le généralat de François coïncide avec le grand élan missionnaire de la Compagnie. Fidèle à l'esprit de saint François Xavier, apôtre des Indes et du Japon mort en 1552, François Borgia organise et envoie des missions vers le Nouveau Monde : il lance les premières missions jésuites en Floride, en Nouvelle-Espagne (Mexique) et au Pérou entre 1565 et 1566[25]. Ces fondations seront le point de départ de la prodigieuse expansion jésuite en Amérique latine — collèges, réductions, évangélisation des peuples indigènes — qui marquera les deux siècles suivants. Sous son gouvernement, l'élan missionnaire ne se limite pas aux Amériques : il soutient aussi les entreprises d'Asie, dans la lignée des missions jésuites au Japon et, plus tard, en Chine.

L'élan missionnaire sous François Borgia : Floride, Nouvelle-Espagne, Pérou et martyrs du Brésil — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cet élan eut son prix. En 1570, le jésuite Inácio de Azevedo et trente-neuf compagnons, partis évangéliser le Brésil, furent capturés et martyrisés en mer par des corsaires huguenots au large des Canaries. Ces martyrs du Brésil, béatifiés en 1854, sont l'un des grands témoignages de sang du généralat de François : sous son gouvernement, la Compagnie ne se contenta pas de bâtir des collèges, elle versa son sang pour l'Évangile[26].

Le Gesù et l'art de la Contre-Réforme

C'est encore sous le généralat de François Borgia que commence, en 1568, la construction de l'église du Gesù à Rome, grâce au mécénat du cardinal Alexandre Farnèse. Cette église — première grande réalisation de l'architecture jésuite — deviendra le modèle de l'art de la Contre-Réforme, conçu pour rassembler les foules autour de la prédication et de l'Eucharistie[27]. François y sera plus tard inhumé, avant que ses reliques ne connaissent diverses translations. Le Gesù demeure aujourd'hui l'église mère de la Compagnie de Jésus.

La dernière mission (1571-1572)

En 1571, le pape Pie V charge François d'une mission diplomatique délicate : accompagner son neveu, le cardinal Michele Bonelli, dans une légation auprès des cours d'Espagne, du Portugal et de France, afin de consolider la Ligue sainte contre les Ottomans — celle-là même qui venait de remporter la victoire de Lépante (7 octobre 1571). Malgré son âge et sa santé déclinante, François accepte par obéissance. Le voyage, épuisant, à travers l'Europe, achève d'user ses forces. Il rentre à Rome mourant, à l'automne 1572[28].

La spiritualité de saint François Borgia

L'humilité du « grand pécheur »

Le trait spirituel le plus constant de François Borgia est une humilité radicale. Lui qui avait été duc, vice-roi et général d'ordre s'appelait habituellement « le pécheur », persuadé d'être le dernier et le plus indigne des hommes[29]. Cette humilité n'était pas une posture : elle le conduisit à refuser obstinément le chapeau de cardinal que le pape lui offrit à plusieurs reprises. Il préférait servir caché que dominer en pourpre.

La spiritualité de saint François Borgia : humilité, oraison et intention droite — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les anecdotes que la tradition a retenues disent cette disposition profonde. On rapporte qu'un jour, quelqu'un lui ayant craché au visage par mégarde, François se contenta de remarquer doucement qu'on n'aurait pu trouver de lieu plus convenable où cracher que sur lui[30]. L'homme qui avait reçu les hommages des cours d'Europe regardait son propre visage comme le plus méprisable des objets.

L'oraison et la pénitence

François fut un grand contemplatif. Les sources rapportent qu'il consacrait chaque jour de longues heures à l'oraison — jusqu'à huit ou dix heures de prière — et qu'il multipliait les actes d'adoration, fléchissant les genoux jusqu'à cent fois par jour en signe de révérence devant Dieu[31]. À ce régime d'oraison s'ajoutait une pénitence rigoureuse : jeûnes, mortifications, austérités corporelles, au point que ses supérieurs durent parfois en modérer l'excès. Il chercha même, à un moment, à se retirer dans un petit ermitage dédié à sainte Marie-Madeleine, près d'Oñate, pour s'y livrer plus librement à la pénitence et à la prière[32].

Tout faire pour la gloire de Dieu

Le cœur de sa doctrine spirituelle tient dans une exigence d'intention droite : rapporter chaque acte, si humble soit-il, à la gloire de Dieu. C'est ce qui donne à toute vie — celle du roi comme celle du paysan — sa valeur et sa permanence :

« Nous devons accomplir toutes nos œuvres en Dieu et les rapporter à sa gloire, afin qu'elles soient stables et durables. Chacun — qu'il soit roi, noble, marchand ou paysan — doit tout faire pour la gloire de Dieu et sous l'inspiration de l'exemple du Christ. » — Saint François Borgia[33]

Cette spiritualité de la gloire de Dieu en toutes choses s'inscrit pleinement dans l'esprit ignatien de l'Ad maiorem Dei gloriam (« Pour la plus grande gloire de Dieu »), devise de la Compagnie. François ne fit pas que la professer : il en donna, dans son propre déclassement volontaire, la démonstration la plus éclatante de son siècle.

Dévotion eucharistique et mariale

Comme la plupart des grands spirituels de la Contre-Réforme, François unit une dévotion eucharistique ardente — il pratiquait la communion fréquente, rare pour un laïc de son temps — à une piété mariale filiale. Il composa des écrits spirituels, médita longuement les Exercices spirituels d'Ignace, qu'il contribua à diffuser, et laissa une réputation de maître d'oraison. Sa spiritualité, austère mais lumineuse, le range aux côtés des grands rénovateurs catholiques de son siècle : Ignace de Loyola, Thérèse d'Avila, Charles Borromée, dont il fut le contemporain et l'allié dans l'œuvre commune de la réforme catholique.

Mort, béatification et canonisation

La mort à Rome (1572)

Revenu de sa dernière légation épuisé et mourant, François Borgia s'éteint à Rome dans la nuit du 30 septembre au 1ᵉʳ octobre 1572, à près de soixante-deux ans[34]. Il meurt comme il avait vécu depuis sa conversion : dépouillé de tout, n'ayant gardé du monde que le souvenir de ce qu'il y avait renoncé. Sa mort fut tenue par ses contemporains pour celle d'un saint.

Béatification et canonisation

Le procès de béatification s'ouvrit relativement vite. François fut béatifié en 1624 par le pape Urbain VIII[35]. La canonisation fut prononcée par Clément X : la bulle de canonisation est datée du 20 juin 1670, et la cérémonie solennelle eut lieu le 12 avril 1671[36]. L'Église élevait ainsi sur les autels un homme dont le nom même — Borgia — avait été, un siècle plus tôt, l'étendard de la propagande anti-catholique. Le contraste n'avait échappé à personne.

Fête, patronage et postérité

Mort, béatification, canonisation et fête liturgique de saint François Borgia — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La fête liturgique de saint François Borgia est célébrée le 10 octobre, fête fixée en 1683 par Innocent XI ; le calendrier propre de la Compagnie de Jésus l'honore par une mémoire le 3 octobre, et son dies natalis est le 30 septembre[37]. Il est invoqué notamment contre les tremblements de terre, et compté parmi les patrons du Portugal, de la ville de Gandía et de Rota (îles Mariannes)[38]. Sa figure a inspiré les peintres de l'âge baroque — Goya lui a consacré deux toiles célèbres pour la cathédrale de Valence —, et son nom reste attaché à l'un des plus beaux exemples de ce que peut la grâce[39].

ÉtapeDateÉvénement
Naissance28 octobre 1510Gandía (royaume de Valence)
Mariage1529Éléonore de Castro ; marquis de Lombay
Grenade1539Cercueil de l'impératrice Isabelle ; résolution intérieure
Vice-roi1539-1543Gouvernement de la Catalogne
Duc de Gandía1543Héritage paternel ; fondation du collège jésuite
Veuvage1546Mort d'Éléonore ; décision d'entrer chez les jésuites
Vœux secrets1ᵉʳ février 1548Profession jésuite, gardée secrète
Renoncement1550Transmission du duché à son fils Carlos
Prêtre1551Première messe au sanctuaire de Loyola
Commissaire1554-1565Organisateur de la Compagnie en Espagne
Général2 juillet 15653ᵉ Préposé général de la Compagnie de Jésus
Mort30 septembre 1572Rome
Béatification1624Urbain VIII
Canonisation12 avril 1671Clément X

Pourquoi un Borgia saint ? La leçon théologique

L'histoire de François Borgia n'est pas seulement édifiante : elle est doctrinalement instructive. Pendant des siècles, les adversaires de l'Église ont brandi le nom des Borgia comme une réfutation vivante du catholicisme : voyez, disaient-ils, ce que produit une Église qui a porté un Alexandre VI sur le trône de Pierre. Or c'est cette même maison, ce même sang, qui a donné à l'Église l'un de ses plus purs modèles de sainteté. La grâce a remonté la lignée à contre-courant.

Cette ironie de l'histoire éclaire une vérité de foi que l'Église n'a cessé d'enseigner : la sainteté de l'Église ne dépend pas de la vertu héréditaire de ses membres, mais de la sainteté de son Chef, le Christ, et de la grâce qu'il y répand. Un arrière-petit-fils d'Alexandre VI pouvait devenir saint comme un fils de saint pouvait se damner, car chaque âme est jugée pour elle-même et la grâce n'est l'esclave d'aucune généalogie. François Borgia est, en ce sens, la réponse vivante à la légende noire des Borgia : non pas une excuse de leurs fautes, mais la preuve que rien — ni un nom souillé, ni un siècle corrompu, ni un sang chargé de scandales — ne peut empêcher Dieu de faire un saint là où il le veut.

« Si la maison Borgia a donné à l'histoire son pape le plus calomnié, elle lui a aussi donné l'un de ses saints les plus humbles. Le même nom couvre la légende noire et la sainteté reconnue : il n'est pas de meilleure démonstration que la grâce ne se transmet pas par le sang, mais se reçoit par la foi. » — lecture théologique de la figure de saint François Borgia

L'homme qui, devant un cercueil ouvert, avait juré de ne plus servir un maître périssable, avait trouvé le seul Maître qui ne meurt pas. Toute sa vie ne fut que la mise en œuvre de cette résolution.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. A. J. Maas, « St. Francis Borgia », in The Catholic Encyclopedia, vol. 6, Robert Appleton Company, New York, 1909 — texte de référence sur newadvent.org. Source des dates de cour (1528), du mariage (1529), du marquisat de Lombay, du vice-royaume de Catalogne (26 juin / 23 août 1539), du duché (1543), des vœux (1ᵉʳ février 1548), du départ de Gandía (31 août 1550), du commissariat (10 juin 1554), de l'élection comme vicaire général (20 janvier 1565) puis comme général (2 juillet 1565, par trente et une voix sur trente-neuf), de la mort (30 septembre 1572), de la béatification (1624) et de la canonisation (bulle du 20 juin 1670), ainsi que des traits d'humilité, de pénitence et d'oraison.

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  2. « Saint Francis Borgia, Spanish noble and Jesuit », in Encyclopædia Britannica, britannica.com. Sur l'ascendance maternelle (Juana de Aragón, petite-fille de Ferdinand II d'Aragon par Alonso de Aragón, archevêque de Saragosse) et l'évaluation historique de son généralat.

    3
  3. Synthèse de la tradition biographique jésuite sur la double ascendance pontificale et royale de François Borgia ; cf. Catholic Encyclopedia (Maas, 1909) et Britannica, art. cités.

    4
  4. « Saint Francis Borgia », fiche officielle de la Compagnie de Jésus, jesuits.global. Source notamment du mariage (1529), des huit enfants, de la mort de l'impératrice (1ᵉʳ mai 1539) et de la conversion de Grenade, des vœux (1ᵉʳ février 1548), du doctorat en théologie (20 août 1550), du départ de Gandía en 1550 (année jubilaire), du commissariat en Espagne (1554), du vicariat puis du généralat après la mort de Laínez (1565) et des missions de Floride, Nouvelle-Espagne et Pérou.

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  5. La formule traditionnelle — en espagnol « Nunca más servir a señor que se me pueda morir » — est transmise par les biographes de François Borgia à propos de l'épisode du cercueil de l'impératrice Isabelle à Grenade en 1539 ; la même forme espagnole est attestée par la notice jésuite Sacred Art Series: St. Francis Borgia (belenjesuit.org). Voir aussi la présentation des Hérauts de l'Évangile, « St. Francis Borgia – A Spanish Duke at the Head of the Company of Jesus », catholicmagazine.news, et la fiche Saint Francis Borgia des jésuites, jesuits.global.

    8
  6. Cándido de Dalmases SJ, Francis Borgia: Grandee of Spain, Jesuit, Saint, The Institute of Jesuit Sources, St. Louis, 1991 — biographie scientifique de référence, qui replace l'épisode de Grenade dans un cheminement spirituel progressif plutôt que dans une conversion instantanée.

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  7. « St. Francis Borgia – A Spanish Duke at the Head of the Company of Jesus », Heralds of the Gospel Magazine, catholicmagazine.news. Source de l'humilité (« servir à table et laver la vaisselle »), de la première messe devant une foule nombreuse, du noviciat de Sant'Andrea comme modèle, et du martyre d'Inácio de Azevedo et de ses trente-neuf compagnons (1570).

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  8. Sur l'institution par François Borgia d'un noviciat romain distinct — à l'origine de Sant'Andrea al Quirinale — comme modèle de formation imité par d'autres ordres, voir Heralds of the Gospel Magazine, art. cité, et la fiche jésuite, jesuits.global.

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  9. Le Collège romain, développé par François Borgia, fut érigé en Pontificia Università Gregoriana en 1873 ; voir « Pontifical Gregorian University », Wikipédia (en). Sur le rôle de Borgia comme principal bienfaiteur du collège, cf. Catholic Encyclopedia (Maas, 1909).

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  10. « Ignatius de Azevedo » et « Forty Martyrs of Brazil », notices de référence — quarante jésuites menés par Inácio de Azevedo, capturés et mis à mort par des corsaires huguenots le 15 juillet 1570 au large des Canaries, béatifiés par Pie IX en 1854. Voir Wikipédia (en).

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  11. La construction de l'église du Gesù à Rome commença en 1568 grâce au mécénat du cardinal Alexandre Farnèse, sur des plans de Vignole ; elle devint le prototype de l'architecture de la Contre-Réforme. Voir « Church of the Gesù », Wikipédia (en).

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  12. En 1571-1572, le pape Pie V chargea François Borgia d'accompagner le cardinal-légat Michele Bonelli dans une mission diplomatique auprès des cours d'Espagne, du Portugal et de France, pour consolider la Ligue sainte au lendemain de la victoire de Lépante (7 octobre 1571). Ce voyage épuisant précipita sa fin. Cf. Catholic Encyclopedia (Maas, 1909), art. cité.

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  13. Sentence spirituelle attribuée à saint François Borgia : « We must perform all our works in God and refer them to his glory so that they will be permanent and stable… », citée dans les recueils de spiritualité ignatienne (cf. ressources jésuites, St. Francis Borgia, SJ, ignatianspirituality.com). Traduction française de l'auteur.

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  14. Maas, art. cité, ne donne que l'année 1624 (« In 1624 the Congregation of Rites announced that his beatification and canonization might be proceeded with »). Les notices divergent sur le jour exact (23 novembre selon l'infobox de Wikipédia (en), 24 novembre selon l'étude de la phase de rémission du procès, Religions 2026 : « Beatification was decreed by Urban VIII on 24 November 1624 ») : seul le millésime 1624 est donc retenu ici.

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  15. Fête du 10 octobre fixée en 1683 par Innocent XI : cf. Encyclopædia Britannica, 11ᵉ éd., art. « Borgia, Francis » (« his festival being afterwards (1683) fixed by Innocent XI for the 10th of October ») et la Vie de saint François Borgia du P. Verjus (« The festival of St. Francis Borgia was finally fixed on the 10th of October, by Pope Innocent XI., in the year 1683 »). Mémoire jésuite le 3 octobre : calendrier propre de la Compagnie de Jésus (cf. notices CatholicSaints.info, « Saint Francis Borgia »). Dies natalis le 30 septembre : Catholic Encyclopedia (Maas, 1909) et fiche jésuite, art. cités.

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  16. Sur le patronage (tremblements de terre, Portugal, Gandía), cf. Catholic Encyclopedia (Maas, 1909) et la fiche jésuite, art. cités. Rota (îles Mariannes) figure dans les notices hagiographiques (CatholicSaints.info, « Saint Francis Borgia », repris dans l'infobox de Wikipédia (en)) ; la vénération locale y est corroborée par l'Escuelan San Francisco de Borja de Rota (résolution S.R. n° 19-30 du Sénat des Mariannes du Nord, 2016).

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  17. Sur l'iconographie de saint François Borgia, voir les deux toiles de Francisco de Goya pour la cathédrale de Valence (1788) : « San Francisco de Borja despidiéndose de su familia » et « San Francisco de Borja y el moribundo impenitente ».

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