Saint Oscar Romero (1917-1980)

Saint Oscar Romero (1917-1980), archevêque de San Salvador assassiné à l'autel pendant la messe le 24 mars 1980. Évêque de tradition devenu « la voix des sans-voix », martyr de la foi et de la charité, béatifié en 2015 et canonisé par le pape François en 2018, le même jour que Paul VI.

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Saint Oscar Arnulfo Romero (1917-1980), archevêque de San Salvador, est l'une des grandes figures du martyre catholique du XXᵉ siècle. Abattu d'une seule balle au cœur le 24 mars 1980, alors qu'il célébrait la messe dans la chapelle d'un hôpital pour cancéreux, il est mort à l'autel, au moment de l'offertoire. Sa mort fit de lui, aux yeux du monde, le symbole d'une Église qui paie de son sang sa fidélité à l'Évangile.

Pendant trois ans, du printemps 1977 à sa mort, Romero fut la voix d'un peuple écrasé par la violence d'État, à la veille de la guerre civile salvadorienne. Ses homélies dominicales, retransmises par la radio diocésaine YSAX et écoutées dans tout le pays, dénonçaient les enlèvements, les tortures et les massacres avec une autorité qui ne venait ni d'un parti ni d'une idéologie, mais de la Parole de Dieu. La veille de sa mort, il avait lancé aux soldats l'appel le plus célèbre de toute son existence : « Au nom de Dieu, cessez la répression. »

Longtemps suspecté par une partie de la Curie et de l'épiscopat latino-américain d'avoir glissé vers une politisation gauchisante, Romero fut en réalité un évêque de tradition : pieux, dévot du Sacré-Cœur et de la Vierge, attaché à l'autorité du Pape, méfiant à l'égard des dérives marxistes de la théologie de la libération. C'est cette orthodoxie, autant que son courage, qui permit à l'Église de reconnaître en lui non un héros politique, mais un martyr de la foi, tué in odium fidei — « en haine de la foi ».

Déclaré martyr par le pape François le 3 février 2015, béatifié le 23 mai 2015 et canonisé le 14 octobre 2018, le même jour que saint Paul VI — le pape qui l'avait soutenu —, saint Oscar Romero est aujourd'hui fêté le 24 mars, jour anniversaire de son martyre. Cet article retrace sa biographie, sa conversion pastorale, sa spiritualité et le chemin qui mena ce fils de paysans à la sainteté.

En quelques dates

Cathédrale métropolitaine de San Salvador, lieu des grandes homélies dominicales de Romero. Wikimedia Commons, Alex Romero, CC BY-SA 3.0.

La vie de Romero se lit comme une lente maturation suivie d'une fulgurance. Pendant soixante ans, il fut un prêtre puis un évêque exemplaire mais discret ; les trois dernières années en firent un témoin que l'on ne pouvait plus faire taire qu'en le tuant.

La cathédrale de San Salvador donne le cadre symbolique de cette maturation finale : elle est le lieu des homélies dominicales, de la grande misa única après le meurtre de Rutilio Grande, puis de la mémoire publique du martyr.

  1. 15 août 1917
    Naissance à Ciudad Barrios

    Óscar Arnulfo Romero naît dans un bourg de montagne du département de San Miguel, deuxième d'une famille modeste de huit enfants.

  2. 4 avril 1942
    Ordination sacerdotale à Rome

    Après des études au Collège Pio Latino-Américain et à l'Université grégorienne, il est ordonné prêtre en pleine Seconde Guerre mondiale.

  3. 1944-1967
    Curé et secrétaire à San Miguel

    Vingt-trois ans d'un ministère intense : paroisse, confessionnal, œuvres de charité, secrétariat diocésain. Réputation d'homme pieux, travailleur et conservateur.

  4. 25 avril 1970
    Évêque auxiliaire de San Salvador

    Sacré le 21 juin 1970. Il devient ensuite évêque de Santiago de María (15 octobre 1974).

  5. 3 février 1977
    Archevêque de San Salvador

    Sa nomination, jugée « prudente », rassure le pouvoir et inquiète le clergé engagé. Installation le 22 février 1977.

  6. 12 mars 1977
    Le martyre de Rutilio Grande

    L'assassinat de son ami jésuite, abattu avec deux paysans, déclenche la « conversion » pastorale de Romero.

  7. 23 mars 1980
    « Cessez la répression »

    Dans sa dernière homélie dominicale, il ordonne aux soldats, au nom de Dieu, de cesser de tuer leurs frères.

  8. 24 mars 1980
    Assassinat à l'autel

    Il est abattu d'une balle au cœur pendant la messe, à la chapelle de l'hôpital de la Divine Providence.

  9. 23 mai 2015
    Béatification

    Reconnu martyr le 3 février 2015, il est béatifié à San Salvador.

  10. 14 octobre 2018
    Canonisation

    Le pape François l'inscrit au catalogue des saints, le même jour que Paul VI.

Un fils du Salvador rural

Ciudad Barrios et la vocation précoce

Óscar Arnulfo Romero y Galdámez naît le 15 août 1917, fête de l'Assomption, à Ciudad Barrios, petite ville perchée dans les montagnes du département de San Miguel, à l'est du Salvador[1]. Il est le deuxième des huit enfants de Santos Romero, télégraphiste et postier du village, et de Guadalupe de Jesús Galdámez[2]. La famille n'est pas misérable, mais modeste ; le jeune Óscar apprend très tôt le métier de menuisier, et l'on songe d'abord pour lui à une carrière manuelle.

L'appel au sacerdoce se manifeste pourtant tôt et avec netteté. À treize ans, Romero entre au petit séminaire de San Miguel, tenu par les Clarétains[3]. Sa piété, son sérieux et son intelligence le distinguent. Au terme de sa formation salvadorienne, ses supérieurs l'envoient achever ses études à Rome, signe de la confiance qu'on lui porte — privilège rare pour un séminariste d'un petit pays d'Amérique centrale.

Les études romaines et l'ordination (1942)

À Rome, Romero est admis au Collège Pontifical Pío Latino-Americano et suit les cours de l'Université pontificale grégorienne, où il obtient en 1941 une licence de théologie cum laude[4]. Il y reçoit la formation thomiste et romaine classique de son temps : rigueur doctrinale, attachement au Magistère, spiritualité sacerdotale exigeante. Cette empreinte romaine ne le quittera jamais ; toute sa vie, Romero restera un homme du sentire cum Ecclesia, « penser avec l'Église ».

Il est ordonné prêtre le 4 avril 1942, à Rome, en pleine Seconde Guerre mondiale[5]. La guerre l'empêche d'achever un doctorat sur la théologie de la perfection chrétienne selon l'ascète Louis de Grenade : rappelé au pays, il rentre au Salvador en 1943[6]. Ce détail biographique n'est pas anodin — le futur martyr de la justice sociale avait commencé par étudier la sainteté intérieure et l'ascèse, et c'est de cette racine spirituelle, non d'une idéologie, que jaillira plus tard son courage.

Vingt ans de ministère à San Miguel

De retour au pays, Romero exerce pendant plus de vingt ans un ministère paroissial et diocésain intense dans la région de San Miguel. Curé, prédicateur recherché, confesseur infatigable, il déploie une énergie remarquable au service des pauvres : il organise des œuvres de charité, visite les prisons, soutient les Alcooliques anonymes, fait construire une cathédrale. Nommé secrétaire de l'évêché de San Miguel puis, en 1967, secrétaire général de la Conférence épiscopale du Salvador, il s'impose comme un ecclésiastique zélé, ordonné, profondément spirituel — et réputé conservateur[7].

Cette réputation est essentielle pour comprendre la suite. Romero n'était nullement, dans les années 1960, un « progressiste ». Il se méfiait des courants politisés du clergé, défendait une piété traditionnelle, et fut même perçu par certains prêtres engagés comme un frein. C'est précisément ce profil rassurant qui motivera plus tard son choix comme archevêque — et qui rendra sa transformation d'autant plus saisissante.

L'ascension épiscopale (1970-1977)

Évêque auxiliaire, puis évêque de Santiago de María

Le 25 avril 1970, Paul VI nomme Romero évêque auxiliaire de San Salvador ; il est sacré le 21 juin suivant[8]. Puis, le 15 octobre 1974, il devient évêque du diocèse de Santiago de María, une région rurale et pauvre[9]. Là, au contact direct des campesinos — paysans exploités, sous-payés, souvent réprimés par les forces de l'ordre au service des grands propriétaires —, Romero commence à voir de ses yeux l'injustice structurelle qui broie son peuple. Le massacre de paysans à Tres Calles, en 1975, par la Garde nationale, l'ébranle profondément, même s'il réagit encore avec une prudence toute pastorale[10].

L'archevêque « prudent » de 1977

Le 3 février 1977, Romero est nommé archevêque de San Salvador, primat de fait de l'Église salvadorienne ; il est installé le 22 février[11]. Sa nomination est accueillie avec soulagement par le gouvernement et l'oligarchie, et avec déception par une partie du clergé et des communautés de base, qui espéraient un pasteur plus combatif. On voyait en lui un homme du sérail, doctrinalement sûr, peu enclin à l'agitation sociale.

Le pays, pourtant, glisse vers l'abîme. Sous une junte militaire alliée à quatorze familles propriétaires de la quasi-totalité des terres, la répression s'abat sur tout ce qui ressemble à une revendication : syndicalistes, étudiants, catéchistes, prêtres. Les escadrons de la mort enlèvent, torturent et « disparaissent » les opposants. C'est dans ce contexte que survient l'événement qui va transformer le nouvel archevêque.

La conversion : le martyre de Rutilio Grande

Le meurtre du 12 mars 1977

La conversion pastorale de mars 1977 : un archevêque prudent devient la voix des sans-voix. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Trois semaines à peine après l'installation de Romero, le 12 mars 1977, le père Rutilio Grande, jésuite salvadorien engagé auprès des paysans d'Aguilares, est abattu sur une route de campagne avec deux compagnons : un vieillard, Manuel Solórzano, et un adolescent de seize ans, Nelson Rutilio Lemus[12]. Leur seul tort était d'avoir aidé les pauvres à s'organiser et à lire l'Évangile.

Rutilio Grande était un ami personnel de Romero ; il avait assisté à son sacre épiscopal. Sa mort frappe l'archevêque comme un coup au cœur. Cette nuit-là, devant le corps du prêtre veillé par les paysans, quelque chose bascule en lui.

Suivre le même chemin

Romero lui-même, plus tard, refusera de parler de « conversion » comme d'un reniement de son passé : il y voyait une continuité, une mise en lumière. Mais le fait est là — à partir de mars 1977, l'archevêque prudent devient le défenseur intrépide des opprimés. Il exige une enquête, suspend les écoles catholiques en deuil, et — geste qui scandalise le pouvoir — ordonne pour le dimanche suivant une unique messe (misa única) dans toute l'archidiocèse, célébrée sur la place de la cathédrale devant une foule immense, en signe de protestation et de communion[13].

Selon le témoignage du père César Jerez, provincial des jésuites, rapporté par les biographes de Romero, l'archevêque lui aurait confié, lors de leur visite commune à Rome, que la vue de Rutilio mort l'avait décidé : si on l'avait tué pour ce qu'il faisait, c'était à lui de suivre le même chemin[14].

Oscar Romero, au centre, avec le père Rutilio Grande à droite, vers 1977. Wikimedia Commons, Tenquique503, CC BY-SA 4.0.

À partir de là, Romero ne reculera plus. Chaque semaine, du haut de la chaire de sa cathédrale, il dira tout haut ce que la peur faisait taire.

La voix des sans-voix

Les homélies de la cathédrale et la radio YSAX

L'arme de Romero ne fut ni la politique ni la violence, mais la chaire. Chaque dimanche, sa longue homélie à la cathédrale — souvent plus d'une heure et demie — était retransmise en direct par YSAX, la station de radio de l'archidiocèse, et devint l'émission la plus écoutée du pays. Romero y commentait d'abord l'Évangile du jour, puis, à sa lumière, nommait les faits : tel paysan enlevé, tel catéchiste torturé, tel village mitraillé, telle « disparition » à élucider.

Cette parole, ancrée dans l'Écriture, faisait de la radio diocésaine un contre-pouvoir : pour des centaines de milliers de Salvadoriens sans voix ni recours, l'archevêque devenait « la voix de ceux qui n'ont pas de voix ». Le pouvoir, lui, fit dynamiter l'émetteur de YSAX à plusieurs reprises. Romero faisait réparer, et reprenait[15].

Dans ses homélies revenait sans cesse le même motif : l'Église qui partage le sort des pauvres — insultes, tortures, arrestations — et qui tient pour sa gloire d'être persécutée comme le Christ[16].

Une parole enracinée dans l'Évangile, non dans le marxisme

Il est capital, pour la juste intelligence de Romero, de dissiper le malentendu politique qui l'a longtemps entouré. Romero n'était pas un théologien de la libération de tendance marxiste. Il connaissait l'enseignement social de l'Église — l'Église en Amérique latine vivait alors les grandes assemblées de Medellín (1968) et de Puebla (1979) —, mais il puisait son audace dans l'Évangile, les Béatitudes et la doctrine sociale catholique, non dans la lutte des classes.

Il dénonçait la violence d'où qu'elle vienne : celle de l'État et des escadrons de la mort, mais aussi celle des guérillas de gauche. Il refusait que l'Église s'inféode à un parti. C'est pourquoi le décret reconnaissant son martyre put écarter l'objection d'un assassinat « politique » : Romero n'est pas mort pour une idéologie, mais pour avoir prêché l'Évangile de la charité et de la justice jusqu'au bout.

Rome, Paul VI et Jean-Paul II : une fidélité éprouvée

Romero souffrit de la méfiance romaine et de l'hostilité de plusieurs de ses frères évêques salvadoriens, qui l'accusaient à Rome d'imprudence et de connivence avec la gauche. Il fit le voyage du Vatican pour s'expliquer, porteur de dossiers documentant la persécution. Auprès de Paul VI, il trouva un soutien décisif : reçu en audience le 26 mars 1977, il en repartit avec cet encouragement fraternel du pape — « ¡Ánimo ! ¡Tú eres el que manda ! » (« Courage ! C'est vous qui commandez »)[17]. Cette bénédiction de Paul VI compta énormément pour Romero, et il n'est pas sans signification qu'ils aient été canonisés le même jour.

Avec Jean-Paul II, les rapports furent plus tendus : le pape, marqué par l'expérience polonaise du communisme, redoutait toute politisation du clergé et reçut Romero avec une certaine réserve. Mais après l'assassinat, Jean-Paul II honora explicitement sa mémoire : lors de son voyage au Salvador en 1983, surmontant les réticences du gouvernement, il pria sur la tombe de Romero dans la cathédrale et le salua comme un « zélé pasteur », dont l'amour de Dieu et le service des frères l'avaient mené jusqu'au sacrifice de sa vie, au cœur même de la célébration eucharistique[18]. C'est sous le pontificat de Jean-Paul II que la cause de béatification fut ouverte et Romero déclaré Serviteur de Dieu (1997)[19].

La dernière semaine

L'homélie du 23 mars 1980 : « Cessez la répression »

Le dimanche 23 mars 1980, dans la cathédrale, Romero prononce ce qui restera comme l'homélie la plus célèbre du martyrologe contemporain. Après avoir commenté l'Évangile et rappelé la longue litanie des morts de la semaine, il s'adresse directement aux soldats et aux gardes nationaux — eux-mêmes fils de paysans — pour leur rappeler qu'aucun ordre humain ne peut l'emporter sur la loi de Dieu :

« Je voudrais lancer un appel particulier aux hommes de l'armée, et concrètement aux soldats de la Garde nationale, de la police, des casernes. Frères, vous êtes de notre propre peuple. Vous tuez vos frères paysans. Devant un ordre de tuer donné par un homme, doit prévaloir la loi de Dieu qui dit : "Tu ne tueras point." Aucun soldat n'est obligé d'obéir à un ordre contraire à la loi de Dieu. » — Mgr Oscar Romero, homélie du 23 mars 1980[20]

Puis vient la supplication finale, montée d'un cran à chaque mot, qui scelle son sort :

« Au nom de Dieu, donc, et au nom de ce peuple souffrant dont les lamentations montent jusqu'au ciel chaque jour plus tumultueuses, je vous prie, je vous supplie, je vous l'ordonne au nom de Dieu : cessez la répression ! » — Mgr Oscar Romero, homélie du 23 mars 1980[21]

Pour le pouvoir, cet appel à la désobéissance des soldats était intolérable. La sentence de mort était de fait prononcée. Romero le savait.

« Si on me tue, je ressusciterai dans le peuple salvadorien »

En mars 1980, dans un entretien accordé au journaliste José Calderón Salazar du quotidien mexicain Excélsior, Romero avait répondu aux menaces de mort par une profession de foi pascale restée célèbre :

« Si l'on me tue, je ressusciterai dans le peuple salvadorien. Je le dis sans aucune vanité, avec la plus grande humilité. […] Comme pasteur, je suis obligé par mandat divin de donner ma vie pour ceux que j'aime, c'est-à-dire pour tous les Salvadoriens. […] Si les menaces se réalisent, dès maintenant j'offre à Dieu mon sang pour la rédemption et la résurrection du Salvador. » — Mgr Oscar Romero, entretien à Excélsior, mars 1980[22]

Cette parole, loin d'un slogan révolutionnaire, est une offrande sacerdotale : Romero ne promet pas une revanche, il offre son sang, comme une victime unie au sacrifice du Christ. On y reconnaît la spiritualité des âmes victimes qui traverse toute l'histoire de la sainteté chrétienne.

Le martyre du 24 mars 1980

L'autel, le coup de feu

Tombeau de saint Oscar Romero dans la crypte de la cathédrale de San Salvador. Wikimedia Commons, Pizzaking13, CC BY-SA 4.0.

Le lendemain, lundi 24 mars 1980, Romero célèbre une messe d'anniversaire pour la mère défunte d'un ami journaliste, dans la petite chapelle de l'hôpital de la Divine Providence (la Divina Providencia), un hôpital pour cancéreux en phase terminale où l'archevêque logeait, dans une humble chambre, par choix de pauvreté[23]. Il vient d'achever une brève homélie sur le grain de blé qui doit mourir pour porter du fruit (Jn 12, 24)[24].

Au moment de la présentation des offrandes, un tireur fait feu : une unique balle atteint Romero en pleine poitrine, au cœur. Il s'effondre au pied de l'autel et meurt en quelques minutes[25]. Il avait 62 ans.

La symbolique de cette mort frappa aussitôt le monde catholique : un évêque tué à l'autel, pendant l'Eucharistie, configuré jusqu'au bout au sacrifice eucharistique qu'il célébrait. Peu de martyres ont été aussi pleinement liturgiques.

Des funérailles ensanglantées

Les funérailles, le 30 mars 1980, rassemblent une foule immense — peut-être 250 000 personnes — sur la place de la cathédrale. Mais des bombes et des tirs éclatent au milieu de la cérémonie, provoquant un mouvement de panique qui fait des dizaines de morts[26]. Le Salvador bascule dès lors dans une guerre civile qui durera douze ans et fera quelque 75 000 morts. Le sang de Romero, premier d'une longue série, devint le signe prophétique de ce calvaire national.

L'enquête : D'Aubuisson et les escadrons de la mort

Aucun procès ne condamna jamais les coupables au Salvador, protégés par l'impunité et par une loi d'amnistie. Mais la Commission de la vérité pour le Salvador, créée sous l'égide des Nations unies, conclut dans son rapport de 1993 (De la locura a la esperanza) que l'assassinat avait été ordonné par le major Roberto D'Aubuisson, fondateur d'escadrons de la mort et futur fondateur du parti ARENA, et exécuté par un tireur d'élite à sa solde[27]. Le commanditaire mourut en 1992 sans avoir été jugé. En 2010, l'État salvadorien reconnut officiellement sa responsabilité et présenta des excuses[28] ; le pape François, lui, allait reconnaître en Romero un saint.

La spiritualité de Mgr Romero

Un évêque de tradition : l'Heure Sainte, le Rosaire, le Sacré-Cœur

Les quatre piliers spirituels de Romero : Eucharistie offerte, Sacré-Cœur et Rosaire, fidélité à l'Église, charité pour les pauvres. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Contrairement à l'image d'un « évêque rouge » qu'en donnèrent ses adversaires, Romero menait une vie spirituelle d'une grande régularité, toute classique. Son Journal et les témoignages de ses proches révèlent un homme de prière intense : méditation quotidienne, longue Heure Sainte devant le Saint-Sacrement, récitation du Rosaire, retraites régulières, confession fréquente et direction spirituelle suivie. Il avait une dévotion marquée au Sacré-Cœur de Jésus et à la Vierge Marie, et il rapportait toute son action pastorale, y compris la plus brûlante, à cette source contemplative.

Cette piété n'était pas un décor : c'est d'elle que venait son courage. Romero ne parlait pas en sociologue ni en militant, mais en homme habité par Dieu, qui avait d'abord prié ce qu'il prêchait. Sa fermeté publique était le débordement d'une vie intérieure cachée — exactement le contraire d'un activisme sécularisé.

Le pasteur qui donne sa vie

Le cœur de sa spiritualité fut la figure du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11). Romero comprenait son épiscopat comme un don total, jusqu'au sang. Il avait fait sienne la logique du grain de blé : mourir pour porter du fruit. Loin de fuir les menaces, il les intégrait à son offrande sacerdotale, dans la lignée des prêtres et évêques martyrs qui, de saint Thomas Becket à saint Maximilien Kolbe, ont scellé leur ministère par le sang.

« Le martyre est une grâce de Dieu que je ne crois pas mériter. Mais si Dieu accepte le sacrifice de ma vie, que mon sang soit une semence de liberté et le signe que l'espérance sera bientôt une réalité. » — Mgr Oscar Romero, entretien de mars 1980[29]

Martyr « in odium fidei »

Toute la question théologique de sa cause fut là : Romero est-il mort pour la foi (in odium fidei) ou pour des motifs politiques ? L'Église a tranché en faveur du martyre de la foi, en élargissant la notion classique. On ne peut séparer la foi en Christ de la charité qu'elle commande : Romero a été tué précisément parce qu'il vivait et prêchait l'Évangile dans toutes ses exigences, y compris la défense de la dignité des pauvres. Comme l'expliqua la Congrégation pour les causes des saints, la haine qui l'a frappé était une haine de la foi authentique vécue jusqu'au bout. C'est cette clarté doctrinale qui rendit possible sa béatification comme martyr.

De Serviteur de Dieu à saint

La cause et ses débats

De Serviteur de Dieu à saint : la reconnaissance ecclésiale du martyre de Romero. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le postulateur de la cause fut nommé dès 1990 par Mgr Rivera y Damas, archevêque de San Salvador ; la cause fut officiellement ouverte au Vatican en 1993, et Romero déclaré Serviteur de Dieu en 1997, sous Jean-Paul II[30]. Mais elle resta longtemps bloquée, freinée par la crainte d'une instrumentalisation politique et par les réserves de plusieurs cardinaux qui doutaient du caractère religieux du martyre. Benoît XVI, qui estimait Romero « un grand témoin de la foi »[31], laissa la cause à l'étude.

Ce fut le pape François, premier pape latino-américain, qui débloqua le dossier dès 2013, demandant aux théologiens de clarifier la notion de martyre par charité.

Béatification (2015) et canonisation (2018)

Béatification de Mgr Oscar Romero à San Salvador, le 23 mai 2015. Wikimedia Commons, Cancillería del Ecuador, CC BY-SA 2.0.

Le 3 février 2015, François promulgue le décret reconnaissant le martyre d'Oscar Romero, « tué en haine de la foi »[32]. La voie est ouverte : un martyr reconnu peut être béatifié sans miracle préalable. La béatification est célébrée le 23 mai 2015 à San Salvador, sur la place du Divin Sauveur du Monde, devant quelque 300 000 fidèles ; le cardinal Angelo Amato, préfet de la Congrégation pour les causes des saints, préside au nom du pape[33].

Pour la canonisation, un miracle fut requis et reconnu : la guérison inexpliquée de Cecilia Maribel Flores, une Salvadorienne enceinte dont la vie et celle de l'enfant étaient en danger, après que son mari eut imploré l'intercession de Romero[34]. Le 14 octobre 2018, place Saint-Pierre, le pape François canonise Oscar Romero en même temps que Paul VI et cinq autres bienheureux. Pour l'occasion, François portait la ceinture tachée de sang que Romero avait au moment de sa mort. Sa fête liturgique est fixée au 24 mars, jour de son martyre.

Ce que l'Église a reconnu en Romero

En canonisant Oscar Romero, l'Église n'a pas béni un programme politique ni tranché les débats de la guerre froide latino-américaine. Elle a reconnu qu'un évêque catholique, doctrinalement fidèle et spirituellement profond, avait donné sa vie à l'autel par amour du Christ et de son peuple. Le malentendu qui fit longtemps de Romero un drapeau partisan se dissipe à la lumière de sa cause : ni à droite, où on le suspecta de marxisme, ni à gauche, où on voulut l'enrôler, il ne se laisse réduire. Il appartient à l'Évangile.

Saint Oscar Romero rejoint ainsi la cohorte des témoins de la charité héroïque au XXᵉ siècle — de saint Maximilien Kolbe, martyr de la charité à Auschwitz, à sainte Teresa de Calcutta, morte de mort naturelle en 1997 et canonisée le 4 septembre 2016. Sa vie enseigne que la sainteté la plus tranchante naît de la prière la plus cachée, et que le pasteur qui aime vraiment ses brebis finit toujours, d'une manière ou d'une autre, par donner sa vie pour elles.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Encyclopædia Britannica, art. « St. Oscar Romero » : naissance le 15 août 1917 à Ciudad Barrios (département de San Miguel, Salvador), entrée au petit séminaire à treize ans, formation puis envoi à Rome, ministère paroissial et diocésain à San Miguel, réputation d'ecclésiastique conservateur avant 1977. En ligne sur britannica.com.

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  2. Données familiales : Óscar Arnulfo Romero est le deuxième des huit enfants de Santos Romero, employé du télégraphe et de la poste de Ciudad Barrios, et de Guadalupe de Jesús Galdámez ; le jeune Óscar fut initié au métier de menuisier avant d'entrer au séminaire. Sources : notices biographiques de référence (britannica.com ; en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  3. Notice biographique de référence sur Óscar Arnulfo Romero y Galdámez (recoupée sur l'encyclopédie en ligne et les notices vaticanes) : études au Collège Pio Latino-Americano et à l'Université grégorienne de Rome, licence de théologie cum laude (1941), ordination sacerdotale le 4 avril 1942 à Rome ; évêque auxiliaire de San Salvador le 25 avril 1970 (sacre le 21 juin 1970), évêque de Santiago de María le 15 octobre 1974, archevêque de San Salvador nommé le 3 février 1977 et installé le 22 février 1977 ; assassinat le 24 mars 1980 à la chapelle de l'hôpital de la Divine Providence ; funérailles meurtrières du 30 mars 1980 ; Serviteur de Dieu (1997). Source de synthèse : en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero.

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  4. Romero préparait à Rome un doctorat sur la théologie de la perfection chrétienne (selon la tradition ascétique, notamment Louis de Grenade) ; la Seconde Guerre mondiale interrompit ses études et il rentra au Salvador en 1943. Source : notice biographique de référence (en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  5. Massacre de paysans à Tres Calles (juin 1975), dans la région de Santiago de María, par la Garde nationale : épisode qui marqua Mgr Romero alors évêque du diocèse, sans qu'il rompît encore publiquement avec la prudence pastorale. Source : notice biographique de référence (en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  6. La misa única : après le meurtre de Rutilio Grande, Romero décréta pour le dimanche suivant une messe unique dans tout l'archidiocèse, célébrée sur la place de la cathédrale, suspendant toutes les autres messes paroissiales en signe de protestation et de communion ecclésiale. Source : notice biographique de référence (en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  7. Parole rapportée, non texte autographe : c'est le père César Jerez, provincial des jésuites, qui témoigne de cette confidence reçue à Rome, quelques mois après l'assassinat du père Rutilio Grande (12 mars 1977, avec Manuel Solórzano et l'adolescent Nelson Rutilio Lemus). Reprise notamment par Mgr Nicholas Hudson dans son homélie pour le 104e anniversaire de saint Oscar Romero (cathédrale Saint-George de Southwark, 14 août 2021, romerotrust.org.uk) ; on la retrouve aussi chez María López Vigil dans Monseñor Romero : Memories in Mosaic. La formule circule en plusieurs variantes jusque dans sa version anglaise (« go down that same road » / « walk that same path ») ; aucun original espagnol vérifié mot à mot, avec œuvre et page, n'ayant pu être établi, elle est rendue ici en paraphrase, présentée comme telle, et non comme une citation textuelle.

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  8. La station de radio archidiocésaine YSAX, qui retransmettait les homélies de Romero et était l'une des émissions les plus écoutées du pays, fut la cible d'attentats à l'explosif destinés à la réduire au silence ; elle fut réparée et remise en service à plusieurs reprises. Source : notice biographique de référence (en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  9. Mgr Oscar Romero, motif récurrent de ses homélies de San Salvador (1977-1980) sur l'Église persécutée avec les pauvres ; thème largement attesté dans les recueils de ses homélies dominicales retransmises par la radio YSAX.

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  10. Audience du 26 mars 1977, après l'assassinat du père Rutilio Grande : Paul VI encourage fraternellement Romero — « ¡Ánimo ! ¡Tú eres el que manda ! » (« Courage ! C'est vous qui commandez »). Mot rapporté par le biographe Roberto Morozzo della Rocca, cité par Catholic News Service à l'occasion de la canonisation conjointe (les deux hommes seront canonisés le même jour, le 14 octobre 2018) ; nouvelle rencontre en juin 1978, attestée par le Journal de Romero. Source : catholicphilly.com.

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  11. Jean-Paul II, visite au Salvador, mars 1983 : prière sur la tombe de Mgr Romero dans la cathédrale de San Salvador, malgré les réticences du gouvernement. Propos tenus devant les fidèles rassemblés dans la cathédrale, rapportés par Catholic News Service : « a zealous pastor whose love of God and service to his brothers and sisters led to the very sacrifice of his life in a violent way as he celebrated the sacrifice of forgiveness and reconciliation » (traduction française dans le corps). Il pria de nouveau sur cette tombe en 1996 et commémora Romero lors du Jubilé de l'an 2000 parmi les témoins de la foi du XXᵉ siècle. Source : iobserve.org.

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  12. Mgr Oscar Romero, homélie du dimanche 23 mars 1980, cathédrale métropolitaine de San Salvador, appel final aux forces armées : « En nombre de Dios, pues, y en nombre de este sufrido pueblo cuyos lamentos suben hasta el cielo cada día más tumultuosos, les suplico, les ruego, les ordeno en nombre de Dios: ¡cese la represión! » Texte largement publié et diffusé par la radio YSAX. Traduction française donnée dans le corps.

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  13. Mgr Oscar Romero, entretien accordé au journaliste José Calderón Salazar pour le quotidien mexicain Excélsior (fondé en 1917, « El Periódico de la Vida Nacional »), en mars 1980 : « Si me matan, resucitaré en el pueblo salvadoreño… Como pastor, estoy obligado por mandato divino a dar mi vida por quienes amo… desde ya ofrezco a Dios mi sangre por la redención y por la resurrección de El Salvador. » Le jour exact de l'entretien n'a pu être établi sur source fiable ; seule la datation au mois de mars 1980 est retenue. L'authenticité exacte de la formule, d'abord discutée par le biographe Roberto Morozzo della Rocca, est aujourd'hui tenue pour suffisamment établie. Traduction française dans le corps.

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  14. Lors de la messe du 24 mars 1980, peu avant d'être abattu, Romero prêcha brièvement sur l'image évangélique du grain de blé qui doit mourir pour porter du fruit (Jean 12, 24) — coïncidence saisissante avec sa propre mort imminente. Source : notice biographique de référence (en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  15. Commission de la vérité pour le Salvador (Nations unies), rapport De la locura a la esperanza : la guerra de doce años en El Salvador (1993) : l'assassinat de Mgr Romero fut ordonné par le major Roberto D'Aubuisson, organisateur d'escadrons de la mort et futur fondateur du parti ARENA, et exécuté par un tireur à son service. Aucun coupable ne fut jugé au Salvador ; l'État reconnut sa responsabilité en 2010.

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  16. En 2010, à l'occasion du trentième anniversaire de l'assassinat, l'État salvadorien, par la voix du président Mauricio Funes, reconnut officiellement la responsabilité de l'État dans la mort de Mgr Romero et présenta des excuses publiques. Source : notice biographique de référence (en.wikipedia.org/wiki/Óscar_Romero).

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  17. Benoît XVI, conférence de presse dans l'avion vers le Brésil, mai 2007 : « certainly a great witness of the faith » (« assurément un grand témoin de la foi »), ajoutant que Romero « merits beatification, I do not doubt » (« mérite la béatification, je n'en doute pas »). Propos rapportés par Catholic News Service. Source : catholicphilly.com.

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  18. Congrégation pour les causes des saints / pape François : décret reconnaissant le martyre in odium fidei de Mgr Oscar Romero, promulgué le 3 février 2015 après audience accordée au cardinal Angelo Amato ; béatification célébrée le 23 mai 2015 à San Salvador (place du Divin Sauveur du Monde) par le cardinal Amato au nom du pape. Source : communiqués du Saint-Siège (vatican.va) et dépêches catholiques de référence.

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  19. Miracle reconnu pour la canonisation : guérison médicalement inexpliquée de Cecilia Maribel Flores, Salvadorienne enceinte en danger de mort, attribuée à l'intercession du bienheureux Oscar Romero. Canonisation par le pape François le 14 octobre 2018, place Saint-Pierre, en même temps que Paul VI et cinq autres bienheureux ; fête liturgique fixée au 24 mars. Source : dossier de canonisation du Saint-Siège.

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