Saint Thomas More (Londres, 1478 – 1535), connu en latin sous le nom de Thomas Morus, est l'une des figures les plus singulières du martyrologe catholique : un laïc marié, juriste de génie, humaniste reconnu de toute l'Europe, ami d'Érasme, auteur d'un livre célèbre — Utopia — et qui parvint au sommet du pouvoir comme Lord Chancelier d'Angleterre. Cet homme du monde, père de famille, magistrat intègre et conseiller du roi, choisit de mourir plutôt que de trahir sa conscience et l'unité de l'Église.
Lorsque Henri VIII voulut faire annuler son mariage et se proclamer chef suprême de l'Église d'Angleterre, More refusa de prêter le serment exigé. Il ne dénonça personne, ne fit aucun discours séditieux, n'écrivit aucun pamphlet : il garda le silence. Ce silence lui coûta sa charge, sa liberté, puis sa tête. Le 6 juillet 1535, sur l'échafaud de Tower Hill, il déclara mourir « bon serviteur du Roi, mais de Dieu en premier ».[1]
Béatifié par Léon XIII en 1886, canonisé par Pie XI en 1935 en même temps que l'évêque John Fisher, Thomas More a été proclamé en l'an 2000 par Jean-Paul II patron des hommes d'État et des responsables politiques : non parce qu'il aurait été un politicien efficace, mais parce qu'il a montré qu'on ne peut séparer l'homme de Dieu, ni la politique de la morale.[2] Sa figure traverse les siècles comme celle d'un homme libre — « a man for all seasons », selon le mot resté célèbre.[3]
Un humaniste dans l'Angleterre des Tudors
Naissance et famille (1478)
Thomas More naît le 7 février 1478 à Londres, dans une famille de la petite bourgeoisie de robe.[4][5] Son père, Sir John More, est juriste puis juge du banc du roi ; il transmet à son fils le goût du droit, le sens de la rigueur et une foi solide. L'enfant fait ses premières études à la St Anthony's School de Londres, l'une des meilleures écoles de la ville.
Vers treize ou quatorze ans, selon l'usage du temps, le jeune Thomas est placé comme page dans la maison de John Morton, archevêque de Cantorbéry et Lord Chancelier d'Angleterre. Ce prélat, fin connaisseur des hommes, disait souvent de lui aux nobles qui dînaient à sa table, selon son gendre et biographe William Roper : « This child here waiting at the table, whosoever shall live to see it, will prove a marvellous man » — cet enfant qui sert à table deviendra, pour qui vivra assez pour le voir, un homme remarquable.[6] Le contact précoce avec le gouvernement de l'Église et du royaume marque durablement l'esprit de More.
Formation : Oxford, le droit et Lincoln's Inn
Vers 1492, More étudie à l'université d'Oxford, où il reçoit l'enseignement des premiers humanistes anglais, Thomas Linacre et William Grocyn, qui lui font découvrir le grec et les lettres classiques.[7] Mais son père, soucieux de lui assurer une carrière, le rappelle à Londres pour qu'il étudie le droit. More entre alors à New Inn puis à Lincoln's Inn, l'une des grandes écoles de juristes anglais (Inns of Court), et il est reçu avocat vers 1502.[8]
Cette double formation — lettres classiques et droit — fait de More un esprit complet : il restera toute sa vie partagé, et harmonieusement, entre l'érudition humaniste, la pratique du barreau et le service public.
La tentation de la vie religieuse — la Chartreuse de Londres
Avant de choisir le mariage et le siècle, More traverse une période décisive de discernement spirituel. Entre 1503 et 1504 environ, il vit près de la Chartreuse de Londres (London Charterhouse) et partage, sans prononcer de vœux, la vie de prière et d'austérité des moines.[9] Il songe sérieusement à devenir chartreux, voire franciscain.
Il renonce finalement à la vie monastique, jugeant que sa vocation est ailleurs — mais il en gardera toute sa vie les traces : il portera secrètement un cilice (chemise de crin) sur la peau, pratiquera le jeûne, la flagellation et de longues prières.[10] Sa sainteté de laïc plongera ses racines dans cette discipline cachée de moine resté dans le monde.
Ce discernement scella son choix : non un repli hors du monde, mais une sainteté à vivre au cœur du siècle, en laïc.
Mariage, paternité et la maison de Chelsea
En 1505, More épouse Jane Colt, dont il a quatre enfants : Margaret (la plus aimée et la plus savante), Elizabeth, Cecily et John.[11] Jane meurt en 1511 ; More, qui a charge d'âmes et de maison, se remarie quelques semaines plus tard avec une veuve, Alice Middleton, plus âgée que lui, dont il élèvera aussi la fille et plusieurs pupilles.
À Chelsea, More crée un foyer qui frappe ses contemporains : une véritable maison d'étude où l'on prie, où l'on discute de théologie et de lettres, et où — fait rare pour l'époque — les filles reçoivent la même éducation classique que les garçons.[12] Sa fille Margaret Roper deviendra l'une des femmes les plus cultivées d'Angleterre, capable de dialoguer en latin et en grec. Érasme, hôte régulier de cette maison, admirait ce foyer où l'on priait et étudiait en famille, filles comme garçons.
L'humaniste chrétien et l'ami d'Érasme
Une amitié européenne
L'amitié entre Thomas More et Érasme de Rotterdam, le prince des humanistes, est l'une des plus célèbres de la Renaissance. Les deux hommes se rencontrent en 1499 et entretiennent une correspondance suivie. Érasme voit en More un modèle d'équilibre : un homme d'esprit, profondément croyant, capable de tout — d'où le mot resté attaché à lui d'« homme de toutes les heures » (omnium horarum homo).[13]
C'est dans la maison de More, à Londres, qu'Érasme compose en 1509 son chef-d'œuvre satirique, l'Éloge de la folie (Moriae Encomium) — dont le titre lui-même joue sur le nom de More (Morus / mōria, la folie en grec). Il le lui dédie, signe de l'intimité intellectuelle et spirituelle qui les unit.[14]
Utopia (1516) : un miroir critique de l'Europe
En 1516, More publie en latin à Louvain son œuvre la plus célèbre : De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia — couramment appelée Utopia.[15] Le mot, forgé par More à partir du grec, signifie littéralement « en aucun lieu » (ou-topos) : c'est lui qui a donné au monde le terme « utopie ».
Le livre décrit une île imaginaire où n'existent ni propriété privée, ni oisiveté, ni luxe ostentatoire, et où règne une large tolérance religieuse. On a longtemps lu Utopia de manières contradictoires : programme politique, jeu d'humaniste, ou satire des vices de l'Europe de son temps. La lecture catholique la plus juste y voit moins un projet à réaliser qu'un miroir critique : en peignant une société de païens vertueux gouvernée par la seule raison naturelle, More renvoie aux chrétiens d'Europe l'image de leurs propres injustices — la cupidité des riches, l'enclosure des terres, la dureté des lois pénales, les guerres de princes.
Il serait anachronique de faire de More un précurseur du communisme ou du relativisme : l'auteur d'Utopia est le même homme qui mourra pour l'unité de l'Église et qui combattra vigoureusement l'hérésie. Utopia est l'œuvre d'un moraliste chrétien qui se sert de la fiction pour faire réfléchir, non d'un idéologue.
Le défenseur de la foi face à Luther
Lorsque la Réforme protestante se répand, More prend la plume pour défendre la foi catholique. Il aide d'abord Henri VIII à rédiger (ou révise) l'Assertio septem sacramentorum (1521) contre Luther — ouvrage qui valut au roi le titre pontifical de « Défenseur de la foi ». Puis, sous son propre nom et sous pseudonyme, More publie de longues réfutations polémiques contre Luther et contre William Tyndale, le traducteur anglais de la Bible passé à la Réforme.[16]
Cette part de sa vie est aussi la plus discutée aujourd'hui. Mais elle éclaire un point essentiel — bien avant d'en mourir, More était convaincu que l'unité de la foi et la communion avec Rome n'étaient pas négociables. Son martyre ne sera pas un sursaut isolé, mais l'aboutissement cohérent de toute une vie.
L'ascension politique au service d'Henri VIII
Du Parlement au Conseil du roi
La carrière publique de More est fulgurante. Élu au Parlement dès 1504, undersheriff (magistrat municipal) de la Cité de Londres en 1510, il entre au service de la Couronne : conseiller privé (Privy Counsellor) en 1514, il mène des missions diplomatiques sur le continent.[17] Henri VIII, jeune roi cultivé, s'attache à cet esprit brillant et plein d'humour ; il l'anoblit (knight) en 1521 et l'élève à plusieurs charges, dont celle de chancelier du duché de Lancastre.
En 1523, More est élu Speaker (président) de la Chambre des communes, où il défend, avec prudence mais fermeté, la liberté de parole du Parlement face aux exigences fiscales de la Couronne.
Lord Chancelier (1529) : le premier laïc
À la chute du cardinal Thomas Wolsey, disgracié pour n'avoir pas obtenu du pape l'annulation du mariage royal, Henri VIII nomme More Lord Chancelier d'Angleterre en octobre 1529.[18][19] C'est un événement : More est le premier laïc à occuper cette charge, jusque-là quasi monopole des hauts ecclésiastiques. Il devient ainsi le plus haut magistrat du royaume et le second personnage de l'État après le roi.
Un juge intègre et expéditif
Comme chancelier, More se distingue par une intégrité exemplaire et une étonnante rapidité dans l'expédition des affaires. La tradition rapporte qu'à un moment de son office, il vida entièrement le rôle des causes en attente devant la cour de la Chancellerie — fait si rare qu'on en fit un distique satirique. Réputé incorruptible, il refusait les présents et tranchait sans égard pour le rang des plaideurs.
Le tableau suivant situe les grandes étapes de cette ascension, qui prépare le contraste avec sa chute :
| Date | Charge ou événement | Portée |
|---|---|---|
| 1504 | Élu au Parlement | Premiers pas politiques |
| 1510 | Undersheriff de Londres | Magistrat de la Cité |
| 1514 | Conseiller privé du roi | Entrée au service royal |
| 1521 | Anobli (knight) | Reconnaissance d'Henri VIII |
| 1523 | Speaker des Communes | Président de la Chambre basse |
| oct. 1529 | Lord Chancelier | Premier laïc à ce poste |
| 16 mai 1532 | Démission | Rupture avec la politique royale |
La rupture d'Henri VIII avec Rome
« La grande affaire du roi »
Tout bascule autour de ce que les contemporains appellent « la grande affaire du roi » (the King's great matter). Henri VIII veut faire annuler son mariage avec Catherine d'Aragon, qui ne lui a pas donné d'héritier mâle, pour épouser Anne Boleyn. Le pape Clément VII, soumis à la pression de l'empereur Charles Quint (neveu de Catherine), refuse de prononcer la nullité.[20]
More, profondément attaché à l'indissolubilité du mariage et à l'autorité du Siège apostolique, ne peut suivre le roi sur ce terrain. Dès 1530, il refuse de signer la lettre des seigneurs anglais demandant au pape l'annulation.[21] Sa position devient chaque jour plus intenable.
La démission (1532)
Lorsque le clergé d'Angleterre, contraint, reconnaît le roi comme chef de l'Église « autant que la loi du Christ le permet » (la Soumission du clergé, 1532), More comprend qu'il ne pourra plus servir sans se renier. Le 16 mai 1532, il rend les sceaux de la Chancellerie au roi et se retire de la vie publique.[22]
Il quitte le pouvoir pauvre, ayant peu profité de ses charges, et se prépare en silence à l'épreuve qu'il pressent. Pendant deux ans, il évite toute provocation : il ne critique pas publiquement le roi, ne participe à aucun complot, mais refuse aussi tout geste d'approbation. Sa stratégie est celle du silence prudent d'un juriste qui connaît la loi.
L'Acte de Suprématie et le serment (1534)
En 1534, le Parlement vote l'Acte de Succession, puis l'Acte de Suprématie, qui fait du roi « l'unique chef suprême sur terre de l'Église d'Angleterre » et déclare le mariage avec Anne Boleyn légitime. Tous les sujets de marque sont sommés de prêter serment.
More accepte de jurer fidélité à la succession (droit du Parlement de régler la dévolution de la Couronne), mais refuse la partie du serment qui implique de reconnaître la suprématie spirituelle du roi et de renier l'autorité du pape.[23][24] Convoqué le 13 avril 1534, il refuse de prêter le serment dans sa totalité. C'est, en droit, le geste qui le perd.
Sa position constante face aux commissaires du roi, telle qu'elle transparaît dans ses lettres de la Tour, est celle-ci, en substance : il ne jugeait la conscience de personne, mais ne pouvait livrer la sienne, qui touchait à son salut.[25]
La prison, le procès et le martyre
La Tour de Londres
Pour son refus, More est enfermé à la Tour de Londres le 17 avril 1534.[26] Il y restera quinze mois. On le prive peu à peu de ses livres, de ses moyens d'écrire, de la visite des siens. Sa femme Alice ne comprend pas son obstination ; sa fille Margaret, elle, vient le voir et reçoit ses confidences les plus hautes.
Le Dialogue du réconfort et les lettres à Margaret
Dans sa cellule, privé de presque tout, More écrit l'un des plus beaux livres spirituels de la langue anglaise : A Dialogue of Comfort against Tribulation (Dialogue du réconfort dans les tribulations).[27] Il y met en scène, dans la Hongrie menacée par les Turcs de Soliman, un vieil oncle, Antoine, consolant son neveu Vincent devant la peur, la souffrance et la mort. Sous la fiction, c'est More lui-même qui se prépare au martyre et console les siens.
Ses lettres à Margaret, écrites parfois au charbon de bois faute d'encre, comptent parmi les textes les plus émouvants sur la liberté de conscience. Il refuse de juger ceux qui ont prêté le serment, mais il ne peut, lui, agir contre la lumière intérieure — en substance : il ne voulait ni condamner la conscience d'autrui pour sauver sa vie, ni trahir la sienne pour rester en vie.[28]
Le procès du 1er juillet 1535 — le parjure de Richard Rich
More est jugé pour haute trahison le 1er juillet 1535 à Westminster Hall.[29][30] L'accusation repose presque entièrement sur le témoignage de Richard Rich, solliciteur général, qui prétend que More aurait, dans une conversation privée à la Tour, nié la suprématie royale. More démonte le récit : pourquoi se serait-il confié au plus douteux des hommes après avoir gardé le silence devant tous ? Les deux autres témoins présents ce jour-là déclarent n'avoir rien entendu.[31]
Le jury, soumis à une pression énorme, le déclare coupable en un quart d'heure. La sentence est terrible — pendaison, éviscération et écartèlement — mais le roi la commue en simple décapitation. Condamné, More peut enfin parler : il déclare alors que nul homme ne peut être fait chef suprême de l'Église, qui est une, et qu'aucun parlement d'Angleterre ne peut défaire l'unité de la chrétienté.[32]
L'échafaud (6 juillet 1535)
Le 6 juillet 1535, au matin, Thomas More est conduit de la Tour à l'échafaud de Tower Hill.[33] Jusqu'au bout, il garde cette sérénité enjouée qui frappait ses proches. Aidant à monter sur l'estrade branlante, il lance à l'officier :
« Je vous prie, monsieur le lieutenant, faites-moi monter sans danger ; pour la descente, je me débrouillerai bien tout seul. »[34]
Puis, désignant sa barbe qu'il écarte du billot, il plaisante : sa barbe, au moins, n'a jamais commis de trahison et ne mérite pas le tranchant de la hache.[35] Il pardonne au bourreau, l'embrasse, récite le psaume Miserere, et déclare mourir « bon serviteur du Roi, mais de Dieu en premier ».[36]
Sa tête est exposée un mois sur le pont de Londres, puis recueillie par sa fille Margaret, qui la conserva pieusement. Quatorze jours plus tôt, le 22 juin 1535, l'évêque John Fisher, seul évêque d'Angleterre à avoir refusé le serment, avait été décapité pour la même cause.[37] Les deux hommes seront canonisés ensemble.
La spiritualité de saint Thomas More
Une sainteté cachée : le cilice et la prière
Derrière l'homme public — le chancelier, l'humaniste mondain, le plaisant convive — se cachait un ascète. More portait sur la peau un cilice de crin qu'il ne montrait qu'à sa fille Margaret, chargée de le laver ; il se levait tôt pour la prière et la méditation de la Passion, assistait quotidiennement à la messe, et pratiquait des disciplines corporelles.[38] Sa relique la plus célèbre, ce cilice, est conservée aujourd'hui à l'abbaye de Buckfast, dans le Devon.[39]
Cette austérité dissimulée explique sa force au moment de l'épreuve : ce n'est pas un homme qui improvise le martyre, mais un priant de longue date pour qui le détachement était déjà une habitude.
Le primat de la conscience
Le cœur de la sainteté de More est la fidélité à la conscience droite. Pour lui, la conscience n'est pas le caprice de l'individu contre l'autorité, mais l'obéissance à la vérité que Dieu inscrit dans le cœur et que l'Église enseigne. C'est pourquoi sa désobéissance au roi n'a rien d'un acte révolutionnaire : il refuse de mentir devant Dieu, voilà tout. Jean-Paul II a souligné ce point avec force :
« Sa vie nous enseigne que le gouvernement est avant tout l'exercice de la vertu. […] More défendit la valeur d'une conscience morale qui est "le témoignage de Dieu lui-même". » — Saint Jean-Paul II, motu proprio E Sancti Thomae Mori, 31 octobre 2000[40]
C'est précisément cette inséparabilité de la foi et de la vie publique — « on ne peut séparer l'homme de Dieu, ni la politique de la morale » — qui fait de More un patron des responsables politiques.[41]
La joie et l'humour comme vertus
Trait rare chez un martyr : More était joyeux. Le grammairien Robert Whittington l'avait décrit dès 1520 comme « un homme d'une merveilleuse gaieté et d'amusements, et parfois d'une gravité aussi sérieuse : bref, un homme pour toutes les saisons » — c'est l'origine de la formule « a man for all seasons ».[42] Cette joie n'était pas légèreté : elle était le signe d'une paix intérieure que ni la disgrâce, ni la prison, ni la hache ne purent entamer. Ses plaisanteries sur l'échafaud ne sont pas de la bravade, mais l'aboutissement d'une vie réconciliée avec la mort.
Une prière de Thomas More
Parmi les textes que More composa dans ses dernières années, cette prière exprime tout son abandon :
C'est, en substance, ce que demande le psaume du détachement qu'il composa à la Tour : la grâce de ne plus rien mettre au-dessus de Dieu, de détacher son cœur du monde petit à petit, et de trouver tout son contentement à penser à Lui.[43]
Culte, béatification et canonisation
Les reliques et la mémoire
Le corps de More fut enseveli sans honneur dans la chapelle Saint-Pierre-aux-Liens (St Peter ad Vincula), à l'intérieur de la Tour de Londres, où reposent plusieurs victimes d'Henri VIII.[44] Sa tête, sauvée par Margaret Roper, est traditionnellement vénérée dans la chapelle Roper de l'église Saint-Dunstan, à Cantorbéry. Son cilice est gardé à l'abbaye de Buckfast. Très vite, la mémoire de More fut entourée d'une vénération qui dépassa les frontières confessionnelles : aujourd'hui encore, la Communion anglicane le commémore parmi ses témoins de la foi.
Béatification (1886) et canonisation (1935)
Le procès de reconnaissance officielle fut long. Thomas More fut béatifié par le pape Léon XIII le 29 décembre 1886, parmi un large groupe de martyrs anglais de la Réforme.[45] Près d'un demi-siècle plus tard, le pape Pie XI le canonisa le 19 mai 1935, en même temps que saint John Fisher, à l'occasion du quatrième centenaire de leur martyre.[46] Dans son homélie, Pie XI présenta More comme un modèle de fidélité du laïc chrétien et de courage devant le pouvoir.
Patron des hommes d'État et des responsables politiques (2000)
Le 31 octobre 2000, par le motu proprio E Sancti Thomae Mori, le pape Jean-Paul II proclama saint Thomas More patron céleste des gouvernants et des hommes politiques.[47] La décision répondait à la demande de plusieurs chefs d'État, de personnalités politiques et de conférences épiscopales. Le pape voyait en More la preuve qu'un responsable public peut servir l'État sans trahir sa conscience, et qu'au seuil du IIIᵉ millénaire le monde politique avait besoin de « modèles crédibles capables d'indiquer le chemin de la vérité ».[48]
Fête liturgique et patronages
La fête de saint Thomas More est fixée au 22 juin, qu'il partage avec saint John Fisher.[49] Au-delà des hommes d'État, la piété populaire l'a fait patron des juristes, des magistrats, des avocats et des hommes politiques ; il est aussi invoqué pour les familles difficiles et compté parmi les saints des situations où la fidélité a un prix.
Que retenir de saint Thomas More ?
Saint Thomas More n'a pas été martyrisé pour avoir prêché, fondé un ordre ou accompli des miracles spectaculaires. Il est mort pour une chose que le monde juge souvent dérisoire : ne pas signer, ne pas prêter un serment contraire à sa foi. Son martyre est celui de la conscience droite dressée, sans haine et sans bruit, devant un pouvoir qui veut tout soumettre.
Sa vie tient ensemble ce que l'on croit souvent inconciliable : la réussite et la sainteté, l'esprit et la foi, l'humour et le martyre, l'engagement dans le siècle et le détachement intérieur. Laïc, marié, père, homme d'argent et de pouvoir, il montre qu'on peut être saint au sommet de l'État comme au fond d'un cloître.
Tel fut, jusqu'au bout, le partage qu'il refusa de transgresser : au roi l'obéissance du sujet, à Dieu seul l'âme et la conscience.[50]
C'est pourquoi, près de cinq siècles après sa mort, saint Thomas More demeure une figure d'une étonnante actualité : pour tout chrétien engagé dans la vie publique, dans la justice, dans la politique ou simplement dans une société qui exige des compromis avec la vérité, il reste le saint qui rappelle, en souriant jusque sur l'échafaud, qu'il faut être bon serviteur de l'État, mais de Dieu en premier.
Pour aller plus loin
- Saint John Fisher (1469-1535) — l'évêque de Rochester, seul évêque anglais fidèle à Rome, décapité quatorze jours avant More et canonisé avec lui en 1935.
- L'anglicanisme — l'Église née de la rupture d'Henri VIII avec Rome, que More refusa de cautionner.
- La Réforme protestante — le contexte européen face auquel More défendit l'unité de la foi.
- Léon XIII (1810-1903) — le pape qui béatifia Thomas More parmi les martyrs anglais en 1886.
- Ce que l'Église dit de la politique — pour situer le patronage de More sur les responsables politiques.
Notes et références
Historic Royal Palaces, « Sir Thomas More: Execution of a Saint » (hrp.org.uk) : conduite de la Bell Tower à l'échafaud de Tower Hill le matin du 6 juillet 1535 ; sérénité et humour ; mot à l'officier « see me safe up, and for my coming down let me shift for myself » ; récitation du Miserere ; pardon et baiser au bourreau ; déclaration « the king's good servant, and God's first ». La forme populaire « but God's first » provient de la pièce de Robert Bolt A Man for All Seasons (1960) ; les sources anciennes retiennent « and God's first ».
1 33 34 35 36Jean-Paul II, lettre apostolique en forme de motu proprio E Sancti Thomae Mori, 31 octobre 2000 (texte sur vatican.va) : « I establish and declare Saint Thomas More the heavenly Patron of Statesmen and Politicians » ; « His life teaches us that government is above all an exercise of virtue » ; valeur de la conscience morale « témoignage de Dieu lui-même » ; principe « l'homme ne peut être séparé de Dieu, ni la politique de la morale » ; besoin de modèles crédibles « able to indicate the path of truth ».
2 40 41 47 48Robert Whittington, Vulgaria (grammaire latine, 1520) : More y est décrit comme « a man of merveylous myrth and pastymes, and somtyme of as sad gravyte… a man for all seasons » — origine de la formule « a man for all seasons », popularisée par la pièce de Robert Bolt (1960).
3 42Wikipédia (EN), article « Thomas More » (consulté en juin 2026) : né le 7 février 1478 à Londres, fils de Sir John More, juge ; études à Oxford (sous Linacre et Grocyn) puis à Lincoln's Inn, avocat vers 1502 ; vie près de la Chartreuse de Londres (1503-1504), port du cilice et disciplines corporelles ; mariage avec Jane Colt (1505, quatre enfants : Margaret, Elizabeth, Cecily, John), remariage avec Alice Middleton (1511) ; polémiques contre Luther et Tyndale ; Speaker des Communes (1523) ; Lord Chancelier (oct. 1529 – mai 1532), premier laïc à ce poste ; refus de signer la lettre de 1530, refus du serment de Succession le 13 avril 1534 ; emprisonnement à la Tour de Londres ; procès 1er juillet 1535 fondé sur le témoignage contesté de Richard Rich ; exécution le 6 juillet 1535 à Tower Hill ; tête exposée sur le pont de Londres puis recueillie par Margaret Roper ; corps à St Peter ad Vincula ; cilice conservé à Buckfast Abbey ; béatification par Léon XIII (1886), canonisation par Pie XI (19 mai 1935) avec John Fisher ; commémoré aussi dans la Communion anglicane.
4 7 9 10 11 16 17 18 21 22 23 26 31 37 38 39 44 45Encyclopædia Britannica, « Thomas More, English humanist and statesman » : biographie générale, formation juridique, carrière publique, Lord Chancelier succédant à Wolsey, « King's great matter » (annulation du mariage de Catherine d'Aragon, opposition du pape Clément VII sous la pression de Charles Quint), démission, refus du serment, procès à Westminster Hall, exécution.
5 8 12 19 20 24 29William Roper, The Life of Sir Thomas More (biographie écrite par son gendre, publiée en 1626 ; texte sur Wikisource et famous-trials.com) : Morton, charmé par l'esprit et l'à-propos du jeune page, « would often say of him unto the nobles that divers times dined with him: “This child here waiting at the table, whosoever shall live to see it, will prove a marvellous man.” »
6Érasme de Rotterdam, dédicace de l'Éloge de la folie (Moriae Encomium, composé en 1509 chez More, publié en 1511) à Thomas More ; jeu de mots entre Morus et mōria (la folie en grec) ; Érasme décrit More comme vir omnium horarum, « homme de toutes les heures ».
13 14Thomas More, De optimo reipublicae statu deque nova insula Utopia, Louvain, 1516 (édition latine) : description d'une île imaginaire (du grec ou-topos, « en aucun lieu ») sans propriété privée, prônant la tolérance religieuse ; lecture comme miroir critique satirique des injustices de l'Europe (cupidité, enclosures, lois pénales sévères, guerres de princes).
15E. F. Rogers (éd.), The Correspondence of Sir Thomas More (Princeton University Press, 1947) : lettres de la Tour à Margaret Roper, d'avril 1534 au 5 juillet 1535 — dont la dernière, écrite au charbon la veille de l'exécution. Sens constant de ces lettres : More refuse de juger la conscience d'autrui tout en refusant d'agir contre la sienne.
25 28Thomas More, A Dialogue of Comfort against Tribulation (rédigé à la Tour de Londres, 1534-1535 ; texte sur thomasmorestudies.org et Project Gutenberg) : réflexion sur la peur, la souffrance et la mort sous la fiction d'un dialogue hongrois (Antoine et Vincent).
27British Library, « The Execution of Sir Thomas More » (bl.uk/stories) : procès pour haute trahison, condamnation, propos finaux sur l'impossibilité pour un homme ou un parlement d'être fait chef suprême de l'Église une, commutation de la peine en décapitation.
30 32 50Thomas More, Psalm on Detachment (prière composée à la Tour de Londres, 1534-1535 ; texte anglais sur thomasmorestudies.org, d'après l'édition de William Rastell, The Workes of Sir Thomas More, 1557) : « Give me Thy grace, good Lord: To set the world at naught; To set my mind fast upon Thee… Little and little utterly to cast off the world… Gladly to be thinking of God… »
43Pie XI, canonisation de Thomas More et de John Fisher le 19 mai 1935 (cf. List of saints canonized by Pope Pius XI, Wikipédia ; homélie de canonisation) : reconnaissance des deux martyrs anglais à l'occasion du 4ᵉ centenaire de leur mort.
46Franciscan Media et Catholic Online, notices « Saint Thomas More » : fête liturgique le 22 juin (avec John Fisher) ; patronages — hommes d'État et politiques, juristes, avocats, magistrats, familles difficiles.
49