Saint Jérôme Émilien (1486-1537)

Patricien vénitien devenu soldat, Girolamo Miani fut capturé et enchaîné en 1511 ; délivré par l'intercession de la Vierge, il se convertit et consacra sa vie aux orphelins et aux pestiférés. Fondateur laïc des futurs Somasques, il est depuis 1928 le patron universel des orphelins.

Ignispedia

Saint Jérôme Émilien — en italien Girolamo Miani (ou Emiliani), 1486-1537 — est l'un des grands réformateurs de la charité du XVIᵉ siècle italien et le père des orphelins. Patricien vénitien devenu soldat de la Sérénissime, il fut capturé et enchaîné au fond d'une tour de Castelnuovo pendant la guerre de la Ligue de Cambrai. Sa délivrance par l'intercession de la Vierge Marie — qu'il attribua toute sa vie à son vœu à la Madonna Grande de Trévise, et que les papes Jean-Paul II et Benoît XVI ont reconnue comme telle — fut le point de départ d'une conversion radicale.[1][2][3][4]

Rendu à la liberté, il abandonna peu à peu sa condition de noble pour se consacrer entièrement aux plus pauvres. Pendant la peste et la famine qui frappèrent Venise en 1528, il recueillit les enfants abandonnés, soigna les pestiférés, releva les malades. De ce service naquit la Compagnie des serviteurs des pauvres, active dès 1532-1533 autour de Bergame, qui fixera son centre à Somasca vers 1534 et deviendra l'ordre des Clercs réguliers de Somasque.[5][6]

Mort lui-même de la peste contractée auprès des malades le 8 février 1537, il fut béatifié par Benoît XIV en 1747, canonisé par Clément XIII en 1767, et proclamé par Pie XI patron universel des orphelins et de la jeunesse abandonnée en 1928.[7][8]

Sa vie résume l'esprit de la Réforme catholique naissante : non pas d'abord une querelle de doctrine, mais un sursaut de sainteté pratique, où des laïcs et des prêtres se font frères des plus délaissés. Le présent article traite le saint lui-même ; l'ordre qu'il a fondé et le sanctuaire de Somasca sont renvoyés à leurs articles dédiés.

Venise, le patricien et le soldat

Une naissance patricienne (1486)

Girolamo Miani naît à Venise en 1486[9][10] — quelques notices anciennes donnent 1481, mais les sources critiques retiennent 1486. Il appartient à une famille patricienne de la République, inscrite au Grand Conseil : son père est Angelo Miani, sa mère Eleonora Morosini (que les sources latines orthographient Mauroceni, d'où la forme française parfois rencontrée Eleonora Mauroceni).[11][12] Il est le cadet de plusieurs fils.

Le nom de famille connaît deux formes — Miani et Emiliani — la seconde étant une latinisation savante passée en français sous la forme Émilien. C'est ce nom, Hieronymus Aemilianus, qui figure sur sa statue romaine et dans les actes officiels de l'Église.[13]

La perte du père et l'apprentissage des armes

Jérôme perd son père vers 1496, alors qu'il a une dizaine d'années — une chronique vénitienne évoque même une mort tragique.[14][15] Élevé désormais sans cette figure paternelle, le jeune patricien se tourne vers la carrière des armes, voie naturelle pour un noble de la Sérénissime à une époque où la République lutte pour sa survie.

Au début du XVIᵉ siècle, Venise affronte en effet la redoutable Ligue de Cambrai — conclue le 10 décembre 1508 entre la papauté, la France, l'Empire et l'Espagne contre l'expansion vénitienne en terre ferme — et la guerre qui s'ensuivit (1508-1516).[16] C'est dans ces guerres que Jérôme reçoit, jeune, des responsabilités militaires.

Le gouverneur de Castelnuovo di Quero

Infographie originale Ignispedia — Castelnuovo 1511, de la prison à la conversion. Créée par IA.

Vers 1511, à environ vingt-cinq ans, Jérôme est nommé gouverneur (castellano) de la forteresse de Castelnuovo di Quero, place fortifiée perchée dans les montagnes au-dessus de Trévise, le long de la Piave, sur la frontière exposée des possessions vénitiennes.[17][18] Charge d'honneur, mais aussi poste avancé et périlleux, directement dans la trajectoire des armées impériales et françaises.

La prison de Castelnuovo et la Vierge aux chaînes

La chute de la forteresse (août 1511)

À la fin de l'été 1511, les troupes françaises de Jacques de La Palice, avec un détachement allemand, attaquent Castelnuovo. La forteresse tombe le 27 août 1511 sous les coups du capitaine Mercurio Bua, à qui La Palice a confié 3 000 fantassins et de l'artillerie.[19][20][21] La garnison est en grande partie massacrée ; Jérôme, abandonné de ses soldats, est fait prisonnier.[22][23]

Enchaîné dans le cachot

Le sort réservé au gouverneur vaincu est brutal. Jeté au fond d'une tour, Jérôme est chargé de chaînes aux pieds, aux mains et au cou, avec une lourde boule de pierre pendue au cou.[24][25][26] Privé de tout, dans la faim, la douleur et la peur de la mort, l'officier endurci se met à prier — lui qui, jusque-là, vivait en homme du monde.[27]

C'est dans ce dénuement qu'il se tourne vers la Vierge Marie, lui promettant, s'il recouvrait la liberté, de changer de vie.[28][29] La prison de Castelnuovo est le berceau de sa conversion : non pas une lente évolution intellectuelle, mais l'expérience nue d'un homme qui touche le fond et découvre Dieu.

La Dame vêtue de blanc

Le récit, rapporté par le Quarto Libro dei Miracoli du sanctuaire de la Madonna Grande (miracle n° 61) d'après le témoignage de Jérôme lui-même, raconte qu'une femme vêtue de blanc lui apparut, tenant des clés, et l'aida à se défaire de ses fers pour fuir la tour sans être vu des gardes.[30][31] Le Quarto Libro met sur ses lèvres une parole restée célèbre :

« Prends ces clés, ouvre les fers et la tour, et fuis. » — Parole de la Vierge apparue à Jérôme dans sa prison, d'après le Quarto Libro dei Miracoli (« tolli queste chiave, apri li cepi et torre, et fuge via »)[32]

Les chroniques vénitiennes contemporaines — les Diarii de Marino Sanudo — attestent la fuite (lettres des 28 et 29 septembre 1511 : Jérôme « évadé » des mains de Mercurio Bua, après avoir « marché toute la nuit » depuis le camp), non l'apparition.[33]

Jérôme s'évade dans la nuit du 26 au 27 septembre 1511, au terme d'environ un mois de captivité, et parvient à Trévise au matin du 27.[34][35][36][37] Toute sa vie, il verra dans cette délivrance non un hasard heureux mais la main de la Vierge : c'est elle qui a ouvert la porte fermée.[38][39][40]

Les chaînes déposées à Trévise

Fidèle à son vœu, Jérôme se rend au grand sanctuaire marial de Trévise — l'église Santa Maria Maggiore, que les Trévisans appellent la Madonna Grande — et y suspend ses chaînes devant l'autel de la Vierge, en action de grâces pour sa libération.[41][42][43]

Santa Maria Maggiore de Trévise, la Madonna Grande où Jérôme déposa ses chaînes. Photo : Krzysztof Golik / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Il accrocha les chaînes de sa prison devant l'autel de Marie : la tradition hagiographique voit dans ce geste l'acte fondateur de sa nouvelle vie — les fers de l'esclave de guerre deviennent un ex-voto offert à celle qui l'a délivré.[44]

Ce dépôt des chaînes est resté le symbole du saint : l'homme libéré matériellement de ses fers se découvre appelé à libérer, à son tour, les enfants prisonniers de la misère. Les chaînes brisées sont depuis lors son principal attribut iconographique.

La conversion et le service des pauvres

Le retour à Venise

Après sa libération, Jérôme exerce un temps la charge de podestat (magistrat) de Castelnuovo, puis revient à Venise pour veiller sur l'éducation de ses neveux orphelins.[45][46] Mais l'expérience du cachot a tout changé. Le patricien se met à l'étude de l'Écriture et de la doctrine, fréquente les milieux de réforme spirituelle de la cité, et s'attache au soin des incurables.

Sa conversion est progressive : déclenchée en 1511 dans la prison, elle se consomme dans les années 1520-1531, lorsqu'il renonce définitivement à son rang. Une date est restée : autour du 6 février 1531, il quitte la maison familiale et échange ses habits patriciens contre un grossier vêtement de pénitent.[47] Le noble de la Sérénissime se fait pauvre parmi les pauvres.

Un fondateur laïc

Jérôme était un laïc : l'Ordre des Somasques le présente comme « un Vénitien, un noble, un laïc » (« a Venetian, a nobleman, a layman »), et Jean-Paul II le appelait le « laïc animateur des laïcs » (« laico animatore dei laici »).[48][49] La New Catholic Encyclopedia ne mentionne de son côté aucune ordination.[50] Seule la Catholic Encyclopedia de 1910 le dit ordonné prêtre en 1518.[51] Son rôle de fondateur et d'éducateur est, lui, parfaitement établi.

La peste et la famine de 1528

L'événement qui révèle pleinement sa vocation est la grande épidémie de peste et la famine qui ravagent Venise en 1528.[52][53] Les rues se couvrent de malades, de mourants et surtout d'enfants abandonnés, dont les parents sont morts ou ruinés. Jérôme parcourt la ville pour porter secours, soigne les pestiférés de ses propres mains, et contracte lui-même le mal — dont il guérit, ce que la tradition tient pour une grâce.[54][55]

Les orphelins, les malades, les repenties

Désormais, Jérôme vend ses biens et se consacre tout entier aux délaissés. À Venise, il recueille les enfants orphelins, ouvre des maisons pour les accueillir, dirige un temps l'hôpital des Incurables — fondé par saint Gaétan de Thiene — et organise des refuges pour les femmes repenties.[56][57] Sa charité ne connaît pas de frontières de classe : le patricien lave, nourrit, instruit et console.

« Ne doutez pas, mes fils : le Seigneur y pourvoira. » — Parole de Jérôme à ses orphelins affamés (« Do not doubt, my sons, the Lord will take care! »), rapportée par le témoignage d'un enfant qu'il avait recueilli, expression de son abandon total à la Providence[58]

Infographie originale Ignispedia — Les maisons de Jérôme : Venise, Vérone, Brescia, Bergame, Côme, Milan et Somasca. Créée par IA.

Très vite, son œuvre déborde Venise. Il fonde ou inspire des orphelinats et des hôpitaux dans plusieurs villes du nord de l'Italie : Vérone, Brescia, Bergame, Côme, Milan, parmi d'autres.[59][60] Les listes varient selon les sources, mais le mouvement est le même : partout où passe Jérôme, des maisons s'ouvrent pour les enfants sans parents.

Somasca et la Compagnie des serviteurs des pauvres

Le hameau de Somasca

Vers 1534, Jérôme établit le cœur de son œuvre dans un hameau retiré, Somasca, niché dans la Valle San Martino, sur le territoire de la commune de Vercurago (aujourd'hui province de Lecco), entre Milan et Bergame.[61][62] C'est de ce lieu que ses compagnons recevront leur nom : les Somasques (Somaschi).

La Compagnie des serviteurs des pauvres

Autour de lui se rassemblent des hommes décidés à partager sa vie : des prêtres et des laïcs qui veulent servir les pauvres comme des pères servent leurs enfants. Ainsi naît, vers 1532-1534, la Compagnie des serviteurs des pauvres (Compagnia dei Servi dei Poveri).[63][64] Le nom dit tout le programme : non pas une élite contemplative, mais une confrérie du service.

Infographie originale Ignispedia — De la Compagnie des serviteurs des pauvres à l'ordre somasque. Créée par IA.

Le nonce apostolique Girolamo Aleandro, futur cardinal, approuve une première fois la compagnie le 1ᵉʳ septembre 1535.[65] L'approbation pontificale viendra de Paul III en 1540, peu après la mort du fondateur.[66][67]

Le catéchisme par questions et réponses

À Somasca et dans ses maisons, Jérôme ne se contente pas de nourrir les corps : il instruit les âmes. Il pratique l'enseignement du catéchisme par questions et réponses, où ses orphelins les mieux formés débattaient de la doctrine devant les autres enfants.[68] Pie XI lui attribue même l'invention de cette méthode — « per rogandi et respondendi formulas » —, reprise ensuite par saint Charles Borromée et l'Église universelle.[69]

Cette méthode annonce les grands catéchismes de la Réforme catholique, comme ceux de saint Pierre Canisius : Jérôme en fut un pionnier. Elle révèle son intuition : la charité matérielle et l'éducation de la foi sont indissociables.

Une fondation parmi les réformateurs

L'œuvre de Jérôme s'inscrit dans le grand réveil de sainteté qui précède et accompagne le concile de Trente. Ses pas croisent ceux des autres fondateurs de la Réforme catholique : il dirige l'hôpital des Incurables fondé par saint Gaétan de Thiene ; sa compagnie connaîtra plus tard une union temporaire avec les Théatins (vers 1547-1555) ; et son ordre recevra le soutien décisif de saint Charles Borromée, archevêque de Milan.[70][71] À la même génération, saint Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus : partout, la réponse catholique à la crise n'est pas d'abord polémique, mais sainteté agissante.

La mort au chevet des pestiférés (8 février 1537)

Mort à la tâche

Au début de l'année 1537, une nouvelle épidémie frappe la région de Bergame. Fidèle à lui-même, Jérôme se dépense auprès des pestiférés de la vallée — et contracte le mal une seconde fois.[72][73] Cette fois, il n'en réchappe pas. Il meurt à Somasca le 8 février 1537, emporté par la peste qu'il avait affrontée pour soigner les pauvres.[74][75]

La dévotion somasque voit dans cette mort celle d'un « martyr de la charité » : non pas tué en haine de la foi, mais mort d'avoir aimé jusqu'au bout les plus petits — « caritatis victima », victime de la charité, comme l'écrit Pie XI.[76]

Dans ses lettres, Jérôme écrit à ses fils spirituels en se nommant leur père, le père des orphelins qu'il a recueillis.[77]

Une chronologie incertaine

Certaines dates de la vie de Jérôme varient selon les sources : le tableau ci-dessous les signale.

ÉtapeDate retenueVariantes / remarques
Naissance1486, Venise1481 selon quelques notices anciennes[78]
Capture à Castelnuovo27 août 15111508 : date avancée par la Catholic Encyclopedia de 1910[79][80]
Libération / fuitenuit du 26 au 27 septembre 1511arrivée à Trévise au matin du 27, après ~30 jours de captivité[81][82]
Étatlaïcaucune ordination documentée : l'Ordre le dit laïc, la NCE ne mentionne aucune ordination, seule la CE de 1910 le dit ordonné en 1518[83][84][85]
Renoncement à son rangv. 6 février 1531conversion progressive depuis 1511[86]
Compagnie des serviteurs des pauvres1532-1534 (Bergame, puis Somasca)1532 selon la CE de 1910, 1534 selon la NCE et l'Ordre ; centre fixé à Somasca v. 1534 ; approbation du nonce Aleandro le 1ᵉʳ septembre 1535[87][88]
Mort8 février 1537, Somascade la peste, au service des malades[89]

Le devenir de l'œuvre : les Clercs réguliers de Somasque

De la compagnie à l'ordre religieux

La Compagnie des serviteurs des pauvres ne disparaît pas avec son fondateur : elle se structure peu à peu en ordre religieux. Les étapes pontificales, telles que les retient la Catholic Encyclopedia, sont les suivantes.[90]

PapeDateActe
Paul III1540Approbation de la nouvelle famille religieuse
Pie IV1563Confirmation de l'institut
Pie V1568Élévation au rang d'ordre religieux, sous la Règle de saint Augustin, avec vœux solennels

Les sources retiennent la séquence suivante : approbation par Paul III (1540), confirmation par Pie IV (1563), élévation au rang d'ordre religieux par Pie V (1568).[91][92] L'ordre prend alors le nom officiel de Clercs réguliers de Somasque (Ordo Clericorum Regularium a Somascha).

Somasca aujourd'hui

Sanctuaire de saint Jérôme Émilien à Somasca, cœur du culte somasque. Photo : Kaitu / Wikimedia Commons, CC0.

Le sanctuaire de Somasca, à Vercurago, demeure le foyer du culte : c'est là que reposent les reliques du saint. Les Clercs réguliers de Somasque, fidèles au charisme du fondateur, poursuivent leur mission d'éducation de la jeunesse, de soin des orphelins et de service des pauvres en Italie, en Suisse, en Espagne et en Amérique (Amérique centrale, Mexique, Colombie, Brésil, États-Unis).[93] Le sanctuaire et l'ordre font l'objet d'articles dédiés, vers lesquels renvoie le présent texte.

Le culte : du tombeau au patronage universel

Béatification (1747) et canonisation (1767)

Le culte de Jérôme, longtemps porté par les Somasques et la dévotion populaire, est officiellement reconnu au XVIIIᵉ siècle. Le pape Benoît XIV le béatifie le 23 avril 1747.[94][95] Vingt ans plus tard, le pape Clément XIII l'inscrit au catalogue des saints, en la basilique Saint-Pierre de Rome — la date la mieux attestée étant le 16 juillet 1767 (certaines sources italiennes donnent le 12 octobre 1767).[96][97]

Patron universel des orphelins (Pie XI, 1928)

Le titre qui résume sa vie lui est conféré au XXᵉ siècle. À l'occasion du quatrième centenaire de la fondation de la congrégation — « Quarto a condita Somaschae Congregatione recurrente saeculo » —, le pape Pie XI, le 14 mars 1928, proclame saint Jérôme Émilien patron céleste universel des orphelins et de la jeunesse abandonnée.[98][99][100] Dans sa lettre au préposé général (10 avril 1928), il rappelle que Jérôme, jeté en prison, fut libéré de façon admirable par la Très Sainte Vierge — « captus est et in carcerem coniectus : sed a Virgine Beatissima mirum in modum liberatus ».[101]

Infographie originale Ignispedia — Culte et patronage : 1537, 1747, 1767, 1928. Créée par IA.

Le décret du 14 mars 1928 porte : « Sanctum Hieronymum Aemiliani orphanorum et derelictae iuventae Patronum universalem eligere ac declarare ».[102]

Iconographie : les chaînes brisées et l'enfant

L'art a fixé la mémoire de Jérôme autour de deux signes complémentaires : les chaînes (parfois brisées) et la boule de pierre de sa captivité, rappel de sa délivrance par la Vierge ; et l'enfant orphelin qu'il protège, signe de sa mission.[103] On le représente en habit noir de clerc, soignant les malades, recueillant les enfants, ou recevant l'apparition de Marie dans son cachot. L'école vénitienne du XVIIIᵉ siècle l'a représenté à plusieurs reprises, notamment Giandomenico Tiepolo.[104]

Sa figure entre même dans la basilique Saint-Pierre de Rome, parmi les statues des saints fondateurs d'ordres : l'œuvre, sculptée par Pietro Bracci (1757), porte sur le livre du saint la parole du psaume et, sur le socle, le titre qui le définit.[105]

Statue de saint Jérôme Émilien à Saint-Pierre de Rome, tenant ses chaînes, dans la série des saints fondateurs. Photo : Wikimedia Commons.

« Tu seras le secours de l'orphelin. » — Inscription du livre tenu par la statue de saint Jérôme Émilien à Saint-Pierre de Rome (« Orphano tu eris adiutor », cf. Psaume 10, 14) ; le socle le proclame « Père des orphelins, fondateur de la Congrégation de Somasque »[106]

La spiritualité de saint Jérôme Émilien

L'abandon à la Providence

Au cœur de la vie intérieure de Jérôme se tient l'abandon total à la Providence. L'homme qui, dans son cachot, a tout perdu et tout reçu de Dieu, vit désormais dans la certitude que le Père pourvoit. C'est cette confiance qu'il transmet à ses orphelins affamés, et qui le pousse à fonder sans ressources, à soigner sans se protéger, à donner sans calculer. Sa charité n'est pas activisme : elle jaillit d'une foi en la paternité de Dieu.

La paternité spirituelle

Le mot qui revient sous sa plume et dans la mémoire de l'ordre est celui de père. Jérôme ne se veut pas philanthrope, mais père des sans-père. Ses religieux vivront, selon le charisme somasque, « comme des pères pour les orphelins ». Cette paternité spirituelle — accueillir, nourrir, instruire, défendre l'enfant délaissé comme un fils — fait de lui l'inspirateur de toute une tradition catholique de protection de l'enfance.

Marie, Mère des orphelins

Infographie originale Ignispedia — Providence, paternité et Marie, Mère des orphelins. Créée par IA.

Enfin, toute la vie de Jérôme est mariale. C'est à la Vierge qu'il attribue sa délivrance ; ce sont ses chaînes qu'il dépose à ses pieds ; c'est sous son manteau qu'il place ses orphelins. La dévotion somasque vénérera Marie comme Mère des orphelins (Mater Orphanorum).[107] La libération du cachot devient ainsi le paradigme de toute son œuvre : comme Marie l'a délivré de ses fers, lui veut délivrer les enfants des chaînes de la misère.

Que retenir de saint Jérôme Émilien ?

Saint Jérôme Émilien offre le portrait d'un converti dont la sainteté est née d'une prison. Soldat vaincu, enchaîné, désespéré, il a découvert dans le dénuement la liberté que donne Dieu — et il a passé le reste de sa vie à libérer les autres : enfants sans parents, malades sans soin, femmes sans avenir.

Le patricien qui suspendit ses chaînes à l'autel de Marie devint le père de tous les enfants enchaînés par la misère : la délivrance reçue se change en délivrance donnée.

Sa figure rappelle que la grande Réforme catholique du XVIᵉ siècle ne fut pas d'abord une affaire de controverses, mais un flot de charité concrète : là où d'autres dénonçaient, des saints comme Jérôme bâtissaient des orphelinats. Patron des orphelins et de la jeunesse abandonnée, il demeure l'avocat de tous les enfants que le monde laisse au bord du chemin.

Pour aller plus loin

  • Sur l'œuvre qu'il a fondée : les Clercs réguliers de Somasque (Somasques) et le sanctuaire de Somasca (articles dédiés).
  • Sur les autres fondateurs de son temps : saint Gaétan de Thiene et les Théatins, saint Ignace de Loyola et la Compagnie de Jésus, saint Charles Borromée, réformateur de Milan.
  • Sur la catéchèse de la Réforme catholique : saint Pierre Canisius.
  • Sur les martyrs de la même génération en Angleterre : saint Thomas More et saint John Fisher.

Notes et références

  1. Dicastère des Causes des Saints — Saint-Siège (causesanti.va), notice « Girolamo Emiliani » : naissance à Venise en 1486, famille patricienne ; prisonnier en 1511 lors du siège de Castelnuovo di Quero, détenu une trentaine de jours — expérience qui le change profondément — puis élargi (« scarcerato ») et réfugié à Trévise, après un vœu à la Madone ; durant l'épidémie de peste à Venise, il parcourt la ville pour secourir les malades, contracte lui-même le mal et en guérit ; mort le 8 février 1537 ; élévation de la compagnie au rang d'ordre par Pie V en 1568. La même page reproduit le message de Benoît XVI du 20 juillet 2011, qui parle de « prodigiosa liberazione dal carcere, ad opera di Maria Santissima ».

    1 9 29 53 54 64 74 89
  2. Wikipédia (IT), « Girolamo Emiliani » : naissance à Venise en 1486 (présumée « autour du 10 octobre »), fils d'Angelo Miani et Leonora Morosini ; mort du père en 1496 ; gouverneur (castellano) du château de Quero/Castelnuovo (élu castellan le 24 décembre 1510, en poste en mars 1511) ; attaque franco-impériale le 25 août 1511, chute de la forteresse le 27 août 1511 sous Mercurio Bua ; apparition de la Vierge « vestita di bianco, havendo in man certe chiave » disant « tolli queste chiave, apri li cepi et torre, et fuge via » ; fuite fin septembre 1511 ; chaînes suspendues à Santa Maria Maggiore de Trévise ; renoncement définitif et habit de pénitent le 6 février 1531 ; fête le 8 février (20 juillet à la messe tridentine).

    2 11 14 17 19 31 34 41 46 47 79 86 95
  3. Jean-Paul II, lettre au P. Pierino Moreno, préposé général des Clercs réguliers somasques, 11 janvier 1986 (Vᵉ centenaire de la naissance) : « Dopo essere stato liberato dal carcere per intercessione della Beata Vergine Maria nel 1511 durante la guerra detta della "Lega di Cambrai", piacque al benignissimo Iddio di muovergli perfettamente il cuore… » (vatican.va).

    3 39
  4. Benoît XVI, message au P. Franco Moscone, supérieur général des Somasques, 20 juillet 2011 (Vᵉ centenaire de la libération ; jubilé du 27 septembre 2011 au 27 septembre 2012) : « September 27th, in fact, is the 500th anniversary of the prodigious liberation from prison, the work of Mary Most Holy, of your founder St Jerome Emiliani… a miraculous event » ; « The life of the Venetian layman […] was as it were "refounded" on the night of 27 September 1511, when, after making a sincere vow to Our Lady of Treviso […] through the intercession of the Mother of God he found himself freed from the chains of prison, which he himself later presented at the altar of the Virgin » (vatican.va). Jean-Paul II y est cité appelant Jérôme « laico animatore dei laici ».

    4 40 49
  5. Catholic Encyclopedia (newadvent.org/cathen/08343a.htm, « Jerome Emiliani, Saint », 1910) : naissance donnée en 1481 ; défense de Castelnuovo placée en 1508 (« in 1508 defended Castelnuovo against the League of Cambray. Taken prisoner ») ; « After his ordination to the priesthood in 1518 » (seule notice à affirmer l'ordination) ; direction de l'hôpital des Incurables de Venise, fondé par saint Cajetan (Gaétan de Thiene) ; orphelinats dans plusieurs villes ; fondation d'une société religieuse en 1532 avec maison-mère à Somasca ; approbation par Paul III en 1540 ; union avec les Théatins en 1547-1555 ; faveur de saint Charles Borromée envers l'ordre ; « Pius IV (1563) approved the institution, and St. Pius V raised it to the dignity of a religious order, according to the Rule of St. Augustine, with solemn vows » ; canonisation par Clément XIII.

    5 51 56 60 67 70 80 85 90 91 97
  6. Wikipédia (EN), « Clerics Regular of Somasca / Somaschi Fathers » : ordre fondé sous le nom de « Company of the Servants of the Poor » ; nom officiel Ordo Clericorum Regularium a Somascha ; maison-mère à Somasca, hameau de la commune de Vercurago, entre Milan et Bergame ; en 1568 la communauté est constituée en ordre religieux selon la Règle de saint Augustin, avec vœux solennels, par Pie V ; charisme d'éducation de la jeunesse et de service des orphelins et des pauvres ; présence (page non datée) en Italie, en Suisse, en Espagne, en Amérique centrale, au Mexique, en Colombie, au Brésil et aux États-Unis (cf. somascans.org, « Congregation Worldwide », sans chiffres ni date).

    6 62 63 71 87 92 93
  7. Wikipédia (EN), « Gerolamo Emiliani » : Venise 1486 – Somasca 8 février 1537 ; soldat de la République de Venise pendant la guerre de la Ligue de Cambrai, gouverneur d'une forteresse dans les montagnes de Trévise ; capturé, emprisonné, délivré et converti ; 1528 année de peste et de famine à Venise ; orphelinats et hôpitaux à Vérone (1531), Brescia, Bergame, Milan et autres villes du nord de l'Italie ; fondation de la « Company of the Servants of the Poor » (v. 1534), approuvée par Paul III en 1540 ; béatifié le 23 avril 1747 par Benoît XIV ; canonisé le 16 juillet 1767 par Clément XIII ; nommé patron des orphelins et des enfants abandonnés par Pie XI en 1928 ; fête le 8 février (anciennement 20 juillet, 1769-1969).

    7 10 16 45 52 59 66 75 78 94 96 98 104
  8. Pie XI : décret de la Sacrée Congrégation des Rites, 14 mars 1928 — « Sanctitas porro Sua… Sanctum Hieronymum Aemiliani orphanorum et derelictae iuventae Patronum universalem eligere ac declarare benigne dignata est… Die 14 Martii 1928 » (motif : « Quarto a condita Somaschae Congregatione recurrente saeculo »), AAS, vol. XX (1928), p. 147 ; lettre au P. Aloisio Zambarelli, préposé général, « QUARTO EXEUNTE SAECULO A CONDITO ORDINE », 10 avril 1928, AAS XX, pp. 228-229 : « captus est et in carcerem coniectus : sed a Virgine Beatissima mirum in modum liberatus » ; « illa quidem ratione primus utens rogandi et respondendi, quae deinde… a S. Carolo Mediolanensi et ab Ecclesia universa adhibita est » ; « Pestilentia demum correptus legifer Pater vester… caritatis victima Somaschae sanctissime obiit ».

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  9. Santi e Beati (santiebeati.it, n° 26050), « San Girolamo Emiliani » : fils d'Angelo Miani et Eleonora Morosini, cadet de Luca, Carlo et Marco ; mort du père en 1496 ; capture et chaînes « aux pieds, mains et cou » à Castelnuovo, libération après une trentaine de jours (fin septembre 1511) ; chaînes déposées à l'autel de Santa Maria Maggiore de Trévise ; soin des pestiférés de Venise (1528-1529), peste contractée puis guérison ; communauté centrale établie à Somasca en 1534 (entre Bergame et Lecco) ; approbation de la Compagnia dei servi dei poveri par le nonce Girolamo Aleandro (futur cardinal), le 1ᵉʳ septembre 1535 ; reconnaissance pontificale par Paul III (6 juin 1540) ; élévation en ordre par Pie V (6 décembre 1568) ; catéchisme par questions-réponses ; Marie vénérée comme Mater Orphanorum ; peste contractée début février 1537, mort le 8 février 1537 à Somasca.

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  10. St. Peter's Basilica (stpetersbasilica.info), statue de saint Jérôme Émilien : œuvre de Pietro Bracci (1757), série des saints fondateurs, transept droit ; inscription sur le livre « ORPHANO TU ERIS ADIUTOR » (cf. Ps 10,14) ; inscription du socle « S. HIERONYMUS AEMILIANUS / ORPHANORUM PATER / CONGREGATIONIS SOMASCHAE FUNDATOR ».

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  11. My Catholic Life (mycatholic.life, « February 8 — Saint Jerome Emiliani ») : commandement de la forteresse de Castelnuovo à vingt-cinq ans ; emprisonnement enchaîné « de la tête aux pieds » ; femme vêtue de blanc acceptant sa promesse et lui donnant les clés ; hôpitaux, orphelinats et refuges pour prostituées repenties ; parole rapportée à ses orphelins : « Do not doubt, my sons, the Lord will take care! ».

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  12. La Nuova Bussola Quotidiana (lanuovabq.it), « San Girolamo Emiliani, 500 anni di libertà » : prisonnier en 1511 au château de Castelnuovo (Quero, sur la Piave), enchaîné aux pieds, mains et cou et relié à une boule de marbre ; vœu d'aller pieds nus déposer ses fers s'il était libéré ; chaînes, fers et boule déposés au sanctuaire marial de la Madonna Grande (Santa Maria Maggiore) de Trévise.

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  13. Treccani, Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 56 (2001), F. Crucitti, « Santo Girolamo Miani » : « Il 27 ag. 1511 la guarnigione di Castelnuovo […] subì l'assalto delle truppe di Jacques Chabannes de La Palice, che mandò contro Castelnuovo 3000 fanti appoggiati dall'artiglieria agli ordini del capitano Mercurio Bua » ; un mois de prison, « fino al 27 sett. 1511, quando riuscì a scappare e a rifugiarsi, dopo una notte di marcia, a Treviso ».

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  14. Somasques (somascans.org) — page « Our Founder » : perte du père en 1496 à l'âge de dix ans ; capture comme gouverneur de Castelnuovo, abandonné de ses soldats ; « The prisoner had been locked in a tower… his feet had been bound in chains. A stone ball had also been hung at his neck » ; « a woman clothed in white » lui remet les clés des chaînes et de la tour ; arrivée à Trévise au matin du 27 septembre après un mois de captivité ; conversion progressive (étude de l'Écriture, imitation du Christ) ; aucune ordination mentionnée ; mort le 8 février 1537 en assistant les enfants pestiférés. L'Ordre le présente comme laïc : « St. Jerome Emiliani (Venice, 1486 – Somasca, 1537), a Venetian, a nobleman, a layman » (« Educational Charism ») ; « the Congregation founded by the Venetian noble layman Jerome Emiliani » ; témoignage de John Paul from Seriate, enfant recueilli à Bergame : « Do not doubt, my sons, the Lord will take care! » — suivi de la multiplication des quatre pains pour vingt-huit enfants.

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  15. Quarto Libro dei Miracoli du sanctuaire de Santa Maria Maggiore de Trévise (Madonna Grande), miracle n° 61, « Come uno patricio veneto fu liberato, 1511 » — recopié en 1531 (période 1508-1515) d'après le Terzo Libro détruit dans l'incendie de 1528, par le prieur qui avait lui-même entendu le récit de Jérôme (« Et lui proprio contò questo stupendo miraculo ») : « …havendo sentito nominar questa Madona di Treviso, con humil cor a lei se aricomanda, prometendo visitar questo suo loco miraculoso, venendo discalzo, in camisa, et far dir messe. Statim li apparve una donna vestita de bianco, havendo in man certe chiave, et li dixi : "tolli queste chiave, apri li cepi et torre, et fuge via."… » (texte cité d'après les reproductions convergentes : it.wikipedia « Girolamo Emiliani » ; P. G. Oddone, somascans.org). Le texte comporte des inexactitudes de scribe (grade de provededor, Castelnuovo placé en Frioul, 300 hommes de garnison).

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  16. Marino Sanudo, Diarii, t. XII (année 1511) : lettre de G. P. Gradenigo, provveditore de Trévise, 28 septembre (midi), annonçant l'arrivée de « sier Hironimo Miani […] fo castelan in Castel Nuovo […] è fuzito » des mains de Mercurio Bua ; post-scriptum du même jour : « scampato da le man de' inimici, et ha caminato tuta questa note » ; lettre de Leonardo Giustinian reçue à Venise le 29 septembre (citations rapportées par it.wikipedia et le P. Oddone ; camp alors à Torre di Maserada). Variante : le P. Oddone et le message de Benoît XVI (2011) retiennent la nuit du 27 au 28 septembre.

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  17. Catholic Online (catholic.org, « St. Jerome Emiliani ») : après sa délivrance, « he hung his prison chains in front of Mary's altar » en action de grâces ; consécration au service des malades et des orphelins.

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  18. New Catholic Encyclopedia (encyclopedia.com, « Emiliani, Jerome, St. ») : notice biographique détaillée ne mentionnant pas d'ordination sacerdotale ; villes d'implantation citées : Padoue, Vérone, Côme, Milan, Bergame ; canonisation par Clément XIII.

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  19. Cathopedia (it.cathopedia.org, « San Girolamo Emiliani ») : Pie XI proclame le saint « Patrono universale degli orfani e della gioventù abbandonata » (14 mars 1928) ; attributs iconographiques (crucifix, enfant, fers et chaînes de la captivité, clés, livre).

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