Pape Léon VIII (963-965)

Pape romain imposé par Otton I pendant la crise de Jean XII et Benoît V, Léon VIII révèle la difficulté de la légitimité pontificale au cœur du saeculum obscurum.

Ignispedia

Pape Léon VIII (Leo VIII) est l'une des figures les plus difficiles du saeculum obscurum (le « siècle obscur » de la papauté : la période du Xe siècle où l'aristocratie romaine capte les élections pontificales). Le Saint-Siège le compte aujourd'hui comme le 131e pape de l'Église catholique, né à Rome, avec un pontificat commencé le 4 ou 6 décembre 963 et achevé en mars 965.[1] Mais cette ligne de catalogue cache une crise canonique rare : Léon est d'abord élu alors que Jean XII vit encore, par un synode réuni à Saint-Pierre sous la pression militaire de l'empereur Otton I ; puis il est chassé de Rome, condamné par Jean XII, remplacé après la mort de celui-ci par Benoît V, et enfin rétabli par Otton en juin 964.[2][3]

La question n'est donc pas seulement : "Que fit Léon VIII ?" Elle est : à partir de quand peut-on le considérer comme pape légitime ? La réponse traditionnelle des listes pontificales est nuancée. Treccani écrit que la légitimité de la déposition de Jean XII est difficilement soluble, mais que l'Église a néanmoins accepté, avec hésitation, l'introduction de Léon VIII dans la liste officielle des papes.[4] La Catholic Encyclopedia de Horace K. Mann propose une solution encore plus précise : si Benoît V a réellement consenti à sa propre déposition et si aucune protestation ultérieure n'a subsisté, Léon peut être tenu pour vrai pape à partir de juillet 964 jusqu'à sa mort.[5]

Léon VIII mérite donc un article non parce qu'il aurait laissé une grande œuvre doctrinale, mais parce qu'il place sous les yeux un problème majeur d'histoire catholique : une élection pontificale peut être politiquement violente, canoniquement défectueuse, puis reçue ensuite par l'Église dans une situation régularisée. Il est le pape d'une transition brutale : la fin du régime romain d'Albéric II, le scandale de Jean XII, la naissance du Saint-Empire ottonien et la préparation indirecte de la réforme grégorienne.

"S'il est vrai, comme l'affirme un contemporain, que Benoît acquiesça à sa déposition, et s'il est à peu près certain qu'aucune protestation ne fut ensuite élevée contre la position de Léon, celui-ci peut bien être regardé comme vrai pape de juillet 964 à sa mort, en 965, vers le mois de mars." — Horace K. Mann, Catholic Encyclopedia (traduit de l'anglais pour cet article ; original anglais contrôlé en note)[6]

Pourquoi Léon VIII compte-t-il ?

Un pape secondaire, mais un cas canonique majeur

Léon VIII n'est pas un saint canonisé, ni un docteur, ni un grand réformateur. Aucun corpus de lettres pontificales sûres ne permet de lui attribuer une politique durable. La Catholic Encyclopedia note même qu'aucun document conservé ne nous renseigne sur des actes accomplis pendant la période où l'on peut le tenir en sécurité pour pape légitime.[7] Dans une encyclopédie superficielle, sa notice tiendrait donc en quelques lignes.

Mais son cas est capital pour comprendre l'histoire réelle de la papauté. Léon VIII se situe au point où se rencontrent quatre réalités : la décadence morale de Jean XII, l'intervention impériale d'Otton, la résistance romaine à un pape imposé de l'extérieur, et la réception ecclésiale qui finit par compter Léon dans la liste officielle. Peu de pontificats montrent aussi clairement que la promesse faite à Pierre ne signifie pas que toutes les procédures humaines entourant le pape soient pures.

Une crise que les listes de papes simplifient trop vite

Les listes modernes mettent souvent : Jean XII (955-964), Léon VIII (963-965), Benoît V (964), Jean XIII (965-972). Cette suite est utile, mais elle masque la tension. Entre décembre 963 et juin 964, plusieurs prétentions se recouvrent. Jean XII, déposé par le synode d'Otton, ne reconnaît pas la sentence ; Léon VIII est élu alors que Jean vit ; Benoît V est élu par les Romains après la mort de Jean, alors que Léon vit encore.

Britannica le signale dans sa liste des papes et antipapes : Léon VIII ou Benoît V peut être considéré comme antipape, selon l'angle retenu.[8] Cette prudence n'est pas un relativisme : elle reflète la difficulté des faits. L'Église ne nie pas la crise ; elle l'a absorbée en conservant les deux noms, avec un statut historique discuté.

Le début du problème ottonien

Léon VIII inaugure aussi un cycle. Avec lui, l'empereur ne se contente plus d'être couronné à Rome ; il intervient directement dans la déposition, l'élection, le rétablissement et l'humiliation de papes concurrents. Otton croit restaurer l'ordre romain ; il ouvre en même temps une question explosive : jusqu'où l'empereur peut-il garantir l'Église sans la dominer ?

Ce problème traversera le XIe siècle. Les faux documents attribués à Léon VIII pendant la querelle des Investitures prétendront même que le pape aurait concédé à Otton le droit de nommer papes et évêques. Les historiens modernes rejettent ces textes comme des fabrications impériales de la période de la querelle des Investitures.[9][10] Mais le fait même que l'on ait forgé de tels documents sous le nom de Léon VIII montre à quel point son pontificat était devenu un symbole : celui d'une papauté que l'Empire voulait encadrer.

Les sources et leur degré de certitude

Le noyau sûr

Les sources principales sont peu nombreuses mais convergentes : la fiche officielle du Saint-Siège, la notice de Mann dans la Catholic Encyclopedia, la notice de la New Catholic Encyclopedia reprise par Encyclopedia.com, Treccani, le Liber Pontificalis édité par Duchesne, les Regesta de Jaffé et surtout l'Historia Ottonis de Liudprand de Crémone, témoin et propagandiste ottonien des événements.[11][12][13][14][15]

Point historiqueDegré de certitudeSource principale
Romain, fils de JeanFortCatholic Encyclopedia / Mann
Protoscriniaire de l'Église romaineTrès fortMann, New Catholic Encyclopedia, Liudprand
Élu le 4 décembre 963FortMann ; NCE
Consacré le 6 décembre 963Très fortMann ; Vatican donne 4/6 décembre
Élection imposée dans le contexte de la déposition de Jean XIITrès fortMann, NCE, Treccani, Liudprand
Expulsé de Rome en février 964Très fortMann, NCE
Condamné par un synode de Jean XII le 26 février 964Très fortNCE ; Liudprand en arrière-plan
Benoît V élu après la mort de Jean XIITrès fortMann, NCE
Benoît V déposé et dégradé devant Léon VIII et OttonTrès fortLiudprand ; Mann
Mort en mars 965 ou entre février et avril 965FortVatican ; Mann ; NCE
Documents de concessions impériales attribués à LéonFauxMann ; NCE ; études sur le Privilegium maius

Une source primaire indispensable : Liudprand de Crémone

Liudprand de Crémone est à la fois précieux et dangereux. Précieux, parce qu'il participe aux événements : il accompagne Otton, traduit son discours allemand en latin devant les Italiens, assiste à la crise romaine, et écrit l'Historia Ottonis avant mars 965, alors que Léon VIII est encore vivant.[16] Dangereux, parce que son texte est une défense officieuse de la politique impériale. L'édition Becker des Werke Liudprands von Cremona le dit clairement : l'Historia Ottonis doit être lue comme une justification de la politique impériale en 963-964.[17]

Il faut donc l'utiliser comme témoin direct, non comme juge neutre. Quand Liudprand raconte que Benoît V reconnaît sa faute et se déclare envahisseur du siège apostolique, le détail est capital ; mais il vient d'un auteur favorable à Otton et à Léon. L'article doit garder cette tension : sans Liudprand, le dossier est incomplet ; avec Liudprand seul, il devient propagande ottonienne.

"L'Historia Ottonis peut être considérée avec assez de certitude comme une justification officieuse de la politique impériale en 963-964." — Joseph Becker, introduction à l'édition MGH de Liudprand (traduit de l'allemand pour cet article ; original allemand contrôlé en note)[18]

Ce que l'on ne sait pas

On ne connaît pas la date de naissance de Léon VIII. Mann donne seulement sa mort entre le 20 février et le 13 avril 965 ; la liste officielle du Saint-Siège retient mars 965.[19][20] On ne possède pas non plus de portrait spirituel sûr, ni d'acte doctrinal personnel. Sa famille est localisée près du Clivus Argentarii, l'actuelle zone de la Via di Marforio entre le Corso et le Forum romain, mais cela ne permet pas de reconstruire une biographie intime.[21]

Rome avant Léon VIII : de Jean XII à Otton

Jean XII, Octavien devenu pape

Le prédécesseur de Léon VIII est Jean XII, né Octavien, fils d'Albéric II. Albéric avait fait jurer aux Romains qu'après la mort d'Agapet II, ils éliraient son fils. Octavien devient donc pape très jeune, vers dix-huit ans, tout en conservant le pouvoir temporel de la famille romaine.[22][23]

Jean XII couronne Otton I empereur à Rome le 2 février 962, avec son épouse Adélaïde. Quelques jours plus tard, le 13 février 962, l'accord connu sous le nom de Privilegium Ottonianum règle les rapports entre l'empereur et la papauté : Otton confirme des possessions de l'Église romaine, mais le texte renforce aussi le contrôle impérial sur l'ordre romain.[24][25][26]

Le Privilegium Ottonianum : protection et surveillance

Le Privilegium Ottonianum n'est pas un simple geste de piété. Il renouvelle la logique carolingienne de protection du Saint-Siège, mais dans un contexte où Rome vient de sortir de plusieurs décennies de captation familiale. Pour Otton, il faut que le pape soit assez stable pour légitimer l'Empire ; pour Jean XII, il faut que l'empereur contienne les ennemis italiens et garantisse les territoires pontificaux.

La contradiction apparaît vite. Britannica note que Jean XII se rebelle quand Otton impose le Privilegium Ottonianum, qui lui demande un serment d'obéissance à l'empereur.[27] Le pape cherche alors des appuis contre l'empereur, notamment auprès d'Adalbert d'Ivrée, fils de Bérenger II. Otton comprend que celui qui l'a couronné travaille désormais contre lui.

Les accusations contre Jean XII

Le synode de novembre-décembre 963, réuni à Saint-Pierre sous l'autorité d'Otton, accuse Jean XII de crimes nombreux : sacrilège, simonie, parjure, violences, immoralités, négligence liturgique. Liudprand transmet le dossier dans une langue brutale. L'historien doit éviter deux erreurs : blanchir Jean XII par embarras apologétique, ou avaler sans critique toute la rhétorique d'un témoin impérial.

Le point central est suffisant : Jean XII avait gravement compromis la dignité pontificale et rompu politiquement avec Otton. Mais la question canonique demeure : un empereur peut-il faire déposer un pape vivant par un synode tenu sous sa protection militaire ? C'est cette question qui pèse sur Léon VIII dès la première minute.

L'élection de décembre 963

Un protoscriniaire laïc

Au moment de son élection, Léon n'est pas évêque, ni prêtre, ni même simplement clerc majeur selon la lecture de Mann et de la New Catholic Encyclopedia. Il est protoscriniaire, c'est-à-dire haut responsable de la chancellerie romaine, "premier des scriniaires".[28][29][30]

Léon VIII dans la Chronique de Nuremberg (Hartmann Schedel, 1493). Gravure sur bois du XVe siècle, domaine public (Wikimedia Commons).

Cette fonction n'est pas insignifiante. Le protoscriniaire connaît les actes, la chancellerie, les procédures, les archives, les formules juridiques. Léon appartient donc au personnel administratif de l'Église romaine. Mais il n'appartient pas encore aux ordres sacrés nécessaires pour être normalement élu et consacré évêque de Rome.

Toutes les ordinations en une seule journée

Léon est choisi le 4 décembre 963 et consacré évêque de Rome le 6 décembre. Entre les deux, l'évêque Sico d'Ostie lui confère les ordres requis. Mann insiste sur le caractère irrégulier : tous les ordres inférieurs lui sont donnés entre l'élection et la consécration, en violation des interstices canoniques (les délais minimums que le droit de l'Église impose entre la réception de chaque ordre).[31] La New Catholic Encyclopedia formule la même idée : Léon est promu à tous les ordres en une seule journée, sans observer les délais canoniques.[32]

ÉtapeDateProblème canonique
Déposition de Jean XII par le synode impérialNovembre-décembre 963Jean XII est absent et vivant
Élection de Léon, protoscriniaire4 décembre 963Élection sous pression impériale
Ordinations accélérées4-6 décembre 963Interstices canoniques non observés
Consécration épiscopale6 décembre 963Dépendance évidente envers Otton

Une première période difficilement défendable

Pendant cette première période, Léon VIII est très difficile à considérer comme pape pleinement légitime. Jean XII n'a pas accepté sa déposition ; le synode a agi sous domination impériale ; l'élection a promu un laïc à l'épiscopat en un temps canoniquement anormal. Treccani résume sobrement : la légitimité ou non de la déposition de Jean XII est une question difficilement résoluble.[33]

La prudence catholique consiste donc à ne pas faire de décembre 963 un modèle. Ce n'est pas un exemple de liberté de l'Église ; c'est un moment de crise où l'empereur impose une solution à une papauté scandalisée par son propre titulaire.

Février 964 : Jean XII revient et condamne Léon

L'émeute romaine et l'expulsion de Léon

Quelques semaines après la consécration de Léon VIII, les Romains tentent de secouer l'autorité impériale. L'émeute du 3 janvier 964, encouragée par le parti de Jean XII, est écrasée par les troupes d'Otton.[34] Léon intercède alors pour que l'empereur rende aux Romains des otages qu'il avait reçus : ce détail, conservé par Mann, est l'un des rares gestes pastoraux attribués à Léon dans cette période.[35]

Mais dès qu'Otton quitte Rome pour Spolète, la ville se retourne. Jean XII rentre, reprend le pouvoir, et Léon se réfugie auprès de l'empereur. Le pape déposé par Otton montre que son autorité romaine n'était pas détruite : tant que les troupes impériales sont absentes, il peut encore gouverner la ville.

Le synode du 26 février 964

Jean XII réunit alors un synode à Saint-Pierre, le 26 février 964. Il y déclare nulle l'élection de Léon, parce que Léon n'appartenait pas aux ordres ecclésiastiques au moment de sa promotion, et il dégrade les clercs ordonnés par lui.[36][37] Treccani mentionne ce concile du Latran ou synode de 964 comme l'acte qui déclara nulle l'élection de Léon.[38]

La formule transmise par Mann est sévère : Jean XII condamne Léon comme l'un des employés de sa curie ayant manqué à sa foi.[39] Il ne s'agit donc pas d'une simple querelle de personnes. Jean XII attaque la racine : Léon aurait été promu sans titre canonique et contre le pape vivant.

La mort soudaine de Jean XII

Jean XII meurt le 14 mai 964, soudainement, à vingt-sept ou vingt-huit ans selon les reconstructions.[40][41] La mort du pape scandaleux ne règle pas la crise. Si les Romains avaient accepté Léon, ils l'auraient rappelé. Ils ne le font pas. Ils élisent au contraire un cardinal-diacre, Benoît, appelé ensuite Benoît V.

Ce choix est décisif. Il prouve que, pour une partie importante de Rome, Léon VIII reste alors le candidat d'Otton plutôt que le pape reçu par l'Église locale. La question de légitimité se déplace : après la mort de Jean XII, Léon n'est plus en concurrence avec Jean, mais avec Benoît V.

Benoît V et la régularisation de 964

L'élection de Benoît V

Benoît V, surnommé plus tard Grammaticus, est élu par les Romains après la mort de Jean XII. Il n'est pas un inconnu : Liudprand le présente parmi les clercs romains et le dossier le montre impliqué dans les événements précédents.[42] Son élection a un argument simple : Jean XII est mort, Rome élit un nouveau pape dans la ligne locale, sans rappeler Léon.

Mais Otton y voit une rébellion. Pour l'empereur, Léon VIII est déjà pape ; l'élection de Benoît est une usurpation. Il revient donc à Rome, reprend la ville le 23 juin 964 selon la New Catholic Encyclopedia, et fait comparaître Benoît devant Léon et le synode.[43]

La scène de déposition selon Liudprand

Liudprand raconte une scène très forte. On demande à Benoît s'il peut nier avoir promis, avec les autres Romains, de ne jamais élire ou ordonner un pape sans le consentement de l'empereur et de son fils Otton. Benoît répond : "Si j'ai péché, ayez pitié de moi." Il se jette ensuite aux pieds de Léon et d'Otton, reconnaît avoir péché et s'être fait envahisseur du siège romain. Il rend le pallium et la férule pontificale ; Léon brise la férule, retire à Benoît les ornements pontificaux et le réduit au diaconat (le pallium est la bande d'étoffe blanche que portent le pape et les archevêques en signe de leur charge, la férule le bâton pastoral du pape, et être « réduit au diaconat », c'est être dépouillé de tous les ordres reçus sauf le premier degré du ministère ordonné).[44]

Liudprand raconte ainsi que Benoît, prosterné aux pieds de Léon et de l'empereur, demande pardon en reconnaissant avoir péché et s'être fait l'envahisseur du siège apostolique (paraphrase du latin, dont les mots exacts sont cités en note).[45]

Cette scène est capitale pour Mann. Si Benoît accepte réellement sa déposition, alors la crise peut se résoudre : Léon devient le seul titulaire reconnu. Si, en revanche, la scène est seulement une mise en scène imposée par la force, l'argument est plus faible. La tradition catholique a retenu la solution pratique : Benoît V est lui aussi compté comme pape, mais Léon VIII est reçu dans la liste officielle pour la période qui suit la déposition de Benoît.

Benoît V exilé à Hambourg

Benoît V est envoyé en exil à Hambourg, où il meurt le 4 juillet 965.[46] Ce détail est rude, mais important : Otton ne fait pas seulement trancher une querelle canonique ; il déplace physiquement le rival. La papauté romaine sort de l'emprise de la famille d'Albéric, mais elle tombe sous la main lourde de l'Empire.

Le bilan est donc paradoxal. La régularisation de Léon VIII est possible, mais elle se fait par une méthode impériale brutale. L'Église reçoit finalement Léon ; l'histoire ne doit pas pour autant présenter son retour comme une restauration paisible de la liberté ecclésiale.

Le faux privilège de Léon VIII

Ce qu'on lui attribua plus tard

On a longtemps attribué à Léon VIII des actes par lesquels il aurait concédé à Otton et à ses successeurs le droit de choisir les papes et d'investir les évêques. Mann résume ces textes : Léon aurait donné à Otton le droit de nommer qui il voulait pape ou évêque et aurait restitué à l'empereur les terres accordées auparavant à la papauté.[47]

La New Catholic Encyclopedia identifie trois documents suspects ou faux : le Privilegium minus, le Privilegium maius et la Cessatio donationum, tous conservés ou discutés dans les MGH Constitutiones. Le Privilegium minus et le Privilegium maius se présentent comme deux concessions pontificales à l'empereur, la Cessatio donationum comme une restitution de territoires à Otton ; les trois sont des faux de la querelle des Investitures, publiés comme tels dans la série Constitutiones des Monumenta Germaniae Historica, la grande édition critique des lois médiévales germaniques. Elle les attribue à la période de la querelle des Investitures, non au vrai gouvernement de Léon VIII.[48]

Pourquoi ces faux sont révélateurs

Ces faux ne disent pas ce que Léon VIII a vraiment fait ; ils disent ce que les impériaux du XIe siècle voulaient pouvoir prouver. Au moment où les empereurs et les papes s'affrontent sur l'investiture des évêques, il était utile de produire un précédent : un pape du Xe siècle aurait reconnu à l'empereur un droit massif sur l'élection pontificale et les nominations ecclésiastiques.

Or l'histoire réelle de Léon VIII se prêtait à ce détournement. Il avait été élu sous Otton, rétabli par Otton, sauvé par Otton. Son nom pouvait devenir l'argument parfait pour dire : l'empereur n'usurpe pas, il exerce un droit ancien. La critique historique moderne détruit cet argument en montrant que les documents sont des faux.[49][50]

La vraie leçon : la liberté de l'Église devra être reconquise

Léon VIII n'est pas responsable des faux produits plus tard sous son nom. Mais son pontificat montre pourquoi la réforme grégorienne deviendra nécessaire. Tant que l'élection pontificale reste vulnérable à l'aristocratie romaine ou à l'empereur, l'Église risque de dépendre d'une force extérieure pour résoudre ses crises internes.

La réforme du XIe siècle répondra à cette double blessure : d'un côté les familles romaines qui avaient imposé Jean XII ; de l'autre l'Empire qui avait imposé Léon VIII. Le catholicisme ne nie pas ces humiliations. Il y voit l'histoire concrète par laquelle l'Église apprend à protéger plus strictement la liberté de la charge spirituelle.

Chronologie de la crise 955-965

DateÉvénementPortée pour Léon VIII
Décembre 955Octavien, fils d'Albéric II, devient Jean XIIFin du système albéricien, papauté dynastique
2 février 962Jean XII couronne Otton I empereurRenaissance impériale ottonienne
13 février 962Privilegium OttonianumProtection de Rome, mais contrôle impérial accru
Novembre 963Otton réunit un synode contre Jean XIIDébut de la crise pontificale ouverte
4 décembre 963Élection de Léon, protoscriniaireÉlection canoniquement très fragile
6 décembre 963Consécration de Léon VIIIOrdinations accélérées, sous influence impériale
3 janvier 964Émeute romaine contre Otton et LéonRejet populaire d'un pape imposé
26 février 964Synode de Jean XII contre LéonLéon déposé et ses ordinations contestées
14 mai 964Mort de Jean XIILa concurrence change de forme
Mai 964Élection de Benoît VLes Romains ne rappellent pas Léon
23 juin 964Otton reprend RomeRétablissement de Léon VIII
Juillet 964Déposition et dégradation de Benoît VPoint de départ possible de la légitimité sûre de Léon
Mars 965Mort de Léon VIIIJean XIII lui succède ensuite avec l'appui ottonien

Que révèle ce pontificat ?

La papauté n'est pas détruite par les mauvais papes

Léon VIII se comprend mal si on l'isole de Jean XII. La crise commence parce qu'un pape très jeune, issu d'une succession dynastique imposée, scandalise Rome et rompt avec l'empereur qu'il a couronné. Pour l'apologétique catholique, il serait tentant d'atténuer Jean XII. Ce serait une erreur. L'histoire catholique est plus forte quand elle reconnaît que certains papes furent indignes.

Mais l'indignité personnelle ne détruit pas la charge. Jean XII ne crée pas de nouveau dogme ; Léon VIII ne crée pas d'hérésie ; Benoît V ne modifie pas la foi. La succession romaine traverse la crise avec des procédures abîmées, mais la doctrine demeure. C'est précisément l'un des arguments historiques les plus sobres en faveur de l'Église : elle survit non parce que ses hommes sont toujours dignes, mais parce que sa structure sacramentelle et doctrinale ne dépend pas de leur vertu individuelle.

La réception ecclésiale compte

Le cas de Léon VIII montre aussi l'importance de la réception. Une élection contestée ne se clarifie pas seulement par un acte juridique isolé. Elle se clarifie par l'acceptation ultérieure de l'Église, l'absence de protestation durable, la résolution du rival et la manière dont les listes officielles stabilisent la mémoire. C'est pourquoi Mann place la légitimité sûre de Léon non en décembre 963, mais après la déposition acceptée de Benoît V.[51]

Cette logique n'efface pas la violence impériale. Elle montre seulement que l'Église sait parfois régulariser une situation née dans le désordre, sans faire du désordre une norme.

L'empereur comme remède et comme danger

Otton I agit avec une intention partiellement juste : il veut mettre fin à une papauté scandaleuse et stabiliser Rome. Mais il agit avec un moyen dangereux : la pression militaire sur l'élection du pape. Le résultat immédiat est une paix apparente ; le résultat long est une tension qui traversera tout le Moyen Âge.

Léon VIII est donc un avertissement. Quand le pouvoir civil sauve l'Église d'une crise interne, il peut aussi lui faire payer son aide. L'Église a besoin de protecteurs ; elle ne peut pas devenir leur instrument. Cette vérité, encore confuse en 964, deviendra centrale dans la grande lutte pour la liberté de l'Église.

Un pape de seuil

Léon VIII est un pape de seuil : derrière lui, le saeculum obscurum romain ; devant lui, l'Empire ottonien et les tensions des Investitures. Il n'a presque rien écrit, presque rien gouverné librement, presque rien laissé de personnel. Mais son pontificat concentre en quelques mois l'un des problèmes majeurs de l'histoire chrétienne occidentale : qui protège l'Église quand Rome se corrompt, et qui protège l'Église contre ceux qui prétendent la protéger ?

Cette question suffit à justifier l'article. Léon VIII n'est pas grand par ses actes ; il est important parce que son cas oblige à penser avec rigueur la légitimité pontificale, la faiblesse humaine des papes, la réception ecclésiale et la liberté de l'Église face au pouvoir impérial.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint-Siège, fiche officielle "Leo VIII" (rubrique Supreme Pontiffs du site vatican.va) : libellés exacts "131st Pope of the Catholic Church", "Beginning Pontificate 4,6.XII.963", "End Pontificate ...III.965", "Birth Rome". URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/leone-viii.html (page existante, recontrôlée le 4 octobre 2026 : les quatre libellés confirmés).

    1 11 20
  2. Horace K. Mann, "Pope Leo VIII", The Catholic Encyclopedia, vol. 9, Robert Appleton Company, New York, 1910, repris par New Advent : origine romaine, fils de Jean, famille du Clivus Argentarii (aujourd'hui Via di Marforio), protoscriniaire, élection du 4 décembre 963, consécration du 6 décembre par Sico d'Ostie, expulsion en février 964, retour de Jean XII, élection de Benoît V, déposition de Benoît en juillet 964, légitimité possible de Léon à partir de juillet 964, faux documents d'investiture ; sources citées par Mann : Liber Pontificalis, éd. Duchesne, II (Paris, 1892), 250 ; Jaffé, Reg., I (Leipzig, 1888), 467 sqq. Formule anglaise exacte du passage traduit dans le corps : "If it be the fact, as is asserted by a contemporary, that Benedict acquiesced in his deposition, and if, as seems certain, no further protest was made against Leo's position, he may well be regarded as a true pope from July, 964, to his death in 965, about the month of March." URL : https://www.newadvent.org/cathen/09160b.htm (recontrôlé le 4 octobre 2026 : 4 et 6 décembre, Sico d'Ostie, Clivus Argentarii, otages rendus par intercession, mort entre le 20 février et le 13 avril 965 et sources Duchesne/Jaffé confirmés).

    2 5 6 7 9 12 19 21 28 31 35 39 40 47 49 51
  3. O. J. Blum (signature "[o. j. blum]" en fin d'article), "Leo VIII, Pope", New Catholic Encyclopedia, repris par Encyclopedia.com : "Pontificate: Dec. 4, 963 to March 1, 965", protoscriniaire laïc, élection au synode romain, consécration le 6 décembre, émeute du 3 janvier 964, "synod in St. Peter's (Feb. 26, 964)", mort de Jean XII le 14 mai, élection de Benoît V, "On June 23, Otto reentered Rome", déposition et exil de Benoît V à Hambourg, faux documents Privilegium minus, Privilegium maius et Cessatio donationum (Monumenta Germaniae Historica: Constitutiones 1:665-678) ; bibliographie : Jaffé, Regesta pontificum romanorum, éd. Löwenfeld (réimpr. Graz 1956) 1:467-470, et Liber pontificalis, éd. Duchesne (Paris 1886-92) 2:250. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/leo-viii-pope (recontrôlé le 4 octobre 2026 : libellés "Pontificate: Dec. 4, 963 to March 1, 965", "June 23", "Feb. 26, 964", "Jan. 3, 964", tria et pages MGH 1:665-678 confirmés ; bibliographie Jaffé/Duchesne et signature "[o. j. blum]" confirmées).

    3 10 13 29 32 34 36 43 48 50
  4. Treccani, "Leone VIII papa", Enciclopedia on line : Romain, mort en 965, protoscriniaire laïc élu en 963 par un synode convoqué à Saint-Pierre par Otton I après la déposition de Jean XII ; libellé italien exact : "La legittimità o meno di tale deposizione è questione difficilmente risolvibile; comunque la Chiesa ha accettato, se pur dubitosamente, l'introduzione di L. VIII nella lista ufficiale dei papi" ; "Un Concilio Lateranense (964) dichiarò nulla la sua elezione, perché non appartenente agli ordini ecclesiastici" ; retour imposé par Otton contre Benoît V. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/leone-viii-papa/ (recontrôlé le 4 octobre 2026 : phrase italienne confirmée mot à mot, mention du concile du Latran 964 confirmée).

    4 14 33 37 38
  5. Encyclopaedia Britannica, "List of popes and antipopes" : note nº 4 de la liste, libellé anglais exact "Either Leo VIII or Benedict V may be considered an antipope". URL : https://www.britannica.com/topic/papacy/List-of-popes-and-antipopes (page existante, protection anti-robot à la lecture directe — recontrôlée le 4 octobre 2026 : 403, existence confirmée ; libellé reconfirmé le même jour par l'instantané archivé https://web.archive.org/web/20170711193542/https://www.britannica.com/topic/pope).

    8
  6. Liudprand de Crémone, Historia Ottonis (p. 159-175), dans Joseph Becker (éd.), Die Werke Liudprands von Cremona, 3e éd., MGH Scriptores rerum Germanicarum in usum scholarum separatim editi (Liudprandi Opera), Hanovre-Leipzig, Hahnsche Buchhandlung, 1915, Einleitung § 4, p. XX-XXII : Liudprand présent aux événements (envoyé d'Otton à Rome, siégeant au synode), traduisant en latin le discours saxon d'Otton ("Liudprando Cremonensi episcopo praecepit, ut Latino sermone haec Romanis omnibus quae secuntur exprimeret", chap. XI) ; datation "Ende 964 oder Anfang 965" ; l'éditeur écrit : "Mit ziemlicher Gewißheit darf man daher die Historia Ottonis als eine offiziöse Rechtfertigung der kaiserlichen Politik in den Jahren 963-964 betrachten". Texte OCR Archive.org : https://archive.org/details/diewerkeliudpran00liud (recontrôlé le 4 octobre 2026 sur le plein texte : la phrase allemande, la datation "Ende 964 oder Anfang 965" et la formule latine du chap. XI sont confirmées mot à mot).

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  7. Encyclopaedia Britannica, "John XII" : Octavien, fils d'Albéric II, élu pape vers dix-huit ans, couronnement d'Otton I et d'Adélaïde le 2 février 962, rupture autour du Privilegium Ottonianum, mort le 14 mai 964. URL : https://www.britannica.com/biography/John-XII (page existante, protection anti-robot à la lecture directe — existence reconfirmée le 4 octobre 2026 : 403 ; dates appuyées aussi par Mann[^newadvent-john-xii]).

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  8. Horace K. Mann, "Pope John XII", The Catholic Encyclopedia, repris par New Advent : serment administré par Albéric II aux nobles romains à Saint-Pierre (954) pour faire élire son fils Octavien après la vacance du siège ; couronnement d'Otton le 2 février 962, synode romain le 12, puis, le lendemain (13 février), décret impérial dit Diploma Ottonianum confirmant les possessions de l'Église romaine. URL : https://www.newadvent.org/cathen/08426b.htm (contrôlé le 4 octobre 2026).

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  9. Encyclopaedia Britannica, "Privilegium Ottonianum" : accord régulant les rapports entre empereur et pape au moment de la fondation du Saint-Empire ottonien. URL : https://www.britannica.com/topic/Privilegium-Ottonianum (page existante, protection anti-robot à la lecture directe — existence reconfirmée le 4 octobre 2026 : 403 ; date du 13 février 962 appuyée par Mann[^newadvent-john-xii]).

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  10. Liudprand de Crémone, Historia Ottonis, chap. XXII, éd. Becker 1915, p. 174-175 : scène de la déposition de Benoît V devant Léon VIII et Otton I ("Si quid peccavi, miseremini mei" ; prosternation aux pieds de Léon et de l'empereur ; pallium et férule rendus, férule brisée par Léon et montrée au peuple, maintien au seul diaconat avant l'exil — recontrôlé le 4 octobre 2026 sur le plein texte Becker).

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  11. Horace K. Mann, "Pope Benedict V", The Catholic Encyclopedia, repris par New Advent : "Date of birth unknown; died 4 July, 965" ; Benoît V conduit en Allemagne et confié à Adaldag, archevêque de Hambourg-Brême. La notice NCE "Benedict V, Pope" du même corpus porte en revanche "d. Hamburg, Germany, July 4, 966?" — avec point d'interrogation, et un pontificat "May 964 to July 4, 964 or 965" lui-même incertain ; le choix du 4 juillet 965 suit donc Mann, corroboré par sa notice "John XIII" ("Benedict died shortly after in July, 965"). URL : https://www.newadvent.org/cathen/02428b.htm (contrôlé le 4 octobre 2026).

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