Pape Marin II (Marinus II) gouverne l'Église romaine de 942 à 946, au cœur du Xe siècle pontifical. Selon la liste officielle du Saint-Siège, il est le 128e pape de l'Église catholique, né à Rome : la notice indique « 30.X,...XI.942 » à « ...V.946 », c'est-à-dire une élection le 30 octobre 942 suivie d'une consécration en novembre, et une fin de pontificat en mai 946.[1] Les sources modernes précisent une consécration avant le 11 novembre, puis une mort au début de mai 946.[2]
Marin II n'est pas un pape de grande initiative politique. Son élection dépend d'Albéric II, maître de Rome depuis 932, qui contrôle alors le pouvoir civil, les monnaies et, de fait, la désignation des pontifes.[3][4] Mais le réduire à un simple nom imposé serait faux. Les documents conservés montrent un pape pieux, discipliné, attentif aux pauvres, aux basiliques et aux monastères, surtout dans la ligne de la réforme monastique déjà portée à Rome par l'influence de Cluny.[5][6]
Ce pontificat tient à un paradoxe : sous un pouvoir civil très fort, le pape ne gouverne presque pas Rome comme prince, mais continue d'agir comme gardien de la discipline ecclésiastique. Il confirme des privilèges monastiques, protège Montecassino contre un évêque abusif, soutient Fulda et Vézelay, confie Saint-Paul-hors-les-Murs à un abbé réformateur, et étend à la Gaule le vicariat apostolique de Frédéric de Mayence.[7][8]
Un ancien manuscrit du Vatican, cité par le cardinal Baronius et rapporté par Horace K. Mann, résume ainsi son action :
« Marin se donna tout entier à la vie intérieure de l'Église. Il s'efforça de réformer le clergé séculier et régulier, et se consacra à la réparation des basiliques et au soin des pauvres. Et par ses lettres, il fit tout ce qu'il put pour promouvoir la cause sacrée de la paix entre les princes chrétiens. »
— Ancien manuscrit du Vatican cité par le cardinal Baronius, traduit de l'anglais de H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. IV (1910), p. 222[9]
Pourquoi Marin II compte-t-il ?
Un pape discret dans une Rome confisquée
Marin II appartient à la série des papes du gouvernement d'Albéric II de Spolète : Léon VII, Étienne VIII, Marin II, puis Agapet II. Albéric, fils de Marozie, s'était imposé en 932 après avoir chassé de Rome le roi d'Italie Hugues, nouvel époux de Marozie, puis emprisonné sa mère ; il porte le titre de prince, patrice et sénateur de tous les Romains.[10][11] Le résultat est une papauté matériellement dépendante : le pape conserve la fonction spirituelle, mais l'initiative politique romaine passe par le prince.
Ce contexte explique la pauvreté apparente du pontificat. Marin II ne laisse pas de grand concile, pas de réforme universelle, pas de lutte doctrinale comparable à celles de Nicolas Ier ou de Jean VIII. Les sources le voient plutôt comme un pontife de gouvernement ordinaire : privilèges, rappels disciplinaires, protection des moines, soin des basiliques, secours aux pauvres.[12]
La valeur d'un pontificat sans éclat politique
L'histoire catholique n'est pas seulement faite de papes héroïques ou de papes scandaleux. Marin II montre une troisième catégorie : le pape limité politiquement mais personnellement droit, agissant dans les marges que lui laisse le pouvoir civil. La New Catholic Encyclopedia souligne que, malgré la domination d'Albéric, les papes choisis dans cette période peuvent être inspirés par des motifs religieux authentiques ; Marin II en est un exemple.[13]
Pour un lecteur catholique, ce point est important. Une institution divine peut traverser des contraintes humaines très lourdes. La liberté politique du pape est blessée ; la succession de Pierre, elle, continue. Marin II ne transforme pas l'Europe, mais il protège concrètement des communautés monastiques, sanctionne des abus et maintient l'autorité romaine jusque dans les dossiers allemands, français et italiens.
Le pape de la transition monastique
Le grand mouvement de fond du pontificat n'est pas la diplomatie, mais la réforme monastique. Sous l'influence d'Odon de Cluny, Albéric lui-même avait confié les monastères de Rome à une direction plus régulière ; Léon VII, Étienne VIII et Marin II prolongent cette orientation.[14][15]
Marin II confirme des privilèges pour des maisons anciennes ou récentes : Saint-Maurice de Magdebourg, Schildesche, Vézelay, Fulda, Saint-Vincent-au-Volturne, Montecassino, et surtout Saint-Paul-hors-les-Murs, grande basilique romaine alors liée à la réforme introduite par Odon de Cluny.[16][17]
Les sources principales
Une documentation brève mais utilisable
Le dossier de Marin II est mince, mais pas vide. La fiche officielle du Saint-Siège donne l'identité pontificale, le rang, les bornes du pontificat et l'origine romaine.[18] La Catholic Encyclopedia, rédigée par Horace K. Mann, propose une synthèse courte : pontificat de 942 à 946, cardinal-prêtre de Saint-Cyriaque, dépendance envers Albéric, réforme du clergé, faveur aux monastères, réparation des basiliques et soin des pauvres.[19]
La source secondaire la plus dense est l'article d'Ambrogio Maria Piazzoni dans le Dizionario Biografico degli Italiani de Treccani. Il donne les dates d'élection et de consécration, la question du nom « Martin III », les monnaies au nom d'Albéric, la liste des privilèges monastiques, l'affaire de Saint-Ange-in-Formis, les documents pour Ravenne, Bénévent et Sabine, puis le vicariat de Frédéric de Mayence.[20]
| Source | Nature | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | Liste pontificale officielle | 128e pape, origine romaine, bornes du pontificat | Notice très brève |
| Catholic Encyclopedia (H. K. Mann, 1910) | Synthèse catholique 1910 | Dépendance à Albéric, réforme, pauvres, basiliques, monastères | Dépend de l'historiographie disponible au début du XXe siècle |
| Treccani / Piazzoni | Synthèse critique moderne | Dossiers documentaires détaillés, bibliographie, faux d'Hambourg | Source secondaire principale |
| New Catholic Encyclopedia | Synthèse moderne | Interprétation du pontificat sous Albéric, discipline, monastères | Notice courte |
| PL 133 / Zimmermann / Jaffé | Actes et privilèges | Lettres et privilèges pontificaux conservés | Accès souvent par éditions savantes ou reproductions |
Ce que les sources ne permettent pas d'écrire
Les sources ne donnent ni date de naissance, ni formation complète, ni portrait psychologique personnel. Elles ne prouvent pas non plus une mort au jour exact. Treccani et le Saint-Siège se limitent plus sûrement au début ou au mois de mai 946.[21][22]
Origine, nom et élection
Un Romain du titre de Saint-Cyriaque
Marin II est Romain. Avant son élection, il est cardinal-prêtre du titre de Saint-Cyriaque.[23][24] Ce détail compte. Il situe le pape dans le clergé urbain, non dans une carrière monastique étrangère à Rome ni dans un épiscopat provincial.
Saint-Cyriaque, comme les autres titres romains anciens, désigne une église de la ville autour de laquelle s'organise une part du presbyterium. Dans le Xe siècle, il ne faut pas projeter mécaniquement le collège cardinalice postérieur, mais le titre montre que Marin appartient au noyau clérical romain susceptible d'être choisi pour le siège de Pierre.
Marin, pas Martin III
Comme pour Marin I, une confusion ancienne a transformé Marinus en Martinus dans certains catalogues. Marin II y devient alors « Martin III ». Cette erreur explique pourquoi, en 1281, Simon de Brie choisit le nom de Martin IV au lieu de Martin II : les catalogues semblaient déjà compter deux Martins inexistants entre Martin Ier et lui.[25][26]
Le titre correct est donc Pape Marin II. Les formes « Martin III » ou « Martinus III » ne servent qu'à retrouver certaines sources anciennes.
L'élection sous Albéric II
Marin II est élu pape le 30 octobre 942 et consacré en novembre, avant le 11 novembre.[27] Horace K. Mann retient octobre 942 — le 30 selon Duchesne — tandis que la Catholic Encyclopedia donne seulement 942-946 ; le Saint-Siège note « 30.X,...XI.942 », c'est-à-dire l'élection le 30 octobre puis la consécration en novembre.[28][29][30]
L'élection ne peut être séparée d'Albéric II. Treccani écrit qu'elle fut certainement due à son appui, peut-être même à son imposition.[31] Les monnaies de l'époque confirment cette situation : elles portent au droit le monogramme du pape avec le symbole de saint Pierre, et au revers le nom et le titre d'Albéric.[32]
Le chroniqueur Benoît de Saint-André du Soracte rapporte qu'une fois élu, Marin n'osait toucher à rien sans l'ordre du prince Albéric.[33]
Rome sous Albéric II
Un pouvoir civil plus fort que le pape
La Rome de Marin II n'est pas celle d'un État pontifical gouverné librement par le pape. Albéric II contrôle la ville depuis 932, après avoir écarté Marozie. Il impose déjà sa volonté lors des pontificats de Léon VII et d'Étienne VIII ; Marin II subit le même cadre.[34][35]
Il faut tenir ensemble deux faits. D'un côté, Albéric limite fortement la liberté politique du pape. De l'autre, son gouvernement n'est pas purement antiecclésial : sous l'influence de Cluny, il favorise des réformes monastiques à Rome et choisit, au moins dans plusieurs cas, des papes personnellement respectables.[36][37]
Le « saeculum obscurum » n'est pas uniforme
La période est souvent appelée saeculum obscurum, expression qui désigne l'obscurité documentaire et la dépendance de la papauté envers les familles romaines. Mais il faut éviter d'en faire une étiquette simpliste. Le pontificat de Marin II montre que, dans cette même période, des actes de discipline, de réforme et de protection monastique sont émis par Rome.[38]
La bonne lecture n'est donc pas : « tout est corrompu ». Elle est plus précise : la papauté est politiquement capturée, mais le ministère spirituel et administratif continue de fonctionner. Cette distinction permet de comprendre pourquoi des institutions religieuses très éloignées — Fulda, Vézelay, Mayence — continuent de solliciter Rome.
Les privilèges monastiques
Chronologie des actes (943-946)
- Février 943Vézelay : possessions et privilèges confirmés
À la demande de l'abbé Guido, Marin II confirme les possessions et privilèges du monastère.[39]
- Mars 943Fulda : protection et juridiction directe du pape
À la demande de l'abbé Hadamar (Ademaro), confirmation des privilèges et placement du monastère sous la juridiction directe du pape.[40]
- Novembre 943Bénévent : possessions et mont Gargano
À la demande de l'évêque Jean, confirmation des possessions du diocèse, dont l'église Saint-Michel-Archange au mont Gargano.[41]
- Janvier 944Montecassino : confirmation à Baldovino
Nombreux biens confirmés à l'abbé Baldovino, dont le monastère de Canneto, avec des privilèges dont le droit de prêcher.[42]
- Mars 944Saint-Vincent-au-Volturne : protection
Les possessions sont placées sous la tutelle pontificale ; l'abbé Léon reçoit aussi la direction d'un monastère féminin.[43]
- Mai 944Sabine : résidence et frontières
- Été 945Saint-Paul-hors-les-Murs confié à Baldovino
Le soin du monastère est confié à l'abbé Baldovino de Montecassino, avec une dotation à Pratica di Mare et dans la région de Grosseto.[45]
- Début 946Frédéric de Mayence, vicaire pour la Germanie et la Gaule
- Avril-mai 946Mort et sépulture à Saint-Pierre
Marin II meurt au début de mai 946 selon Treccani — en avril ou mai selon Mann et la Catholic Encyclopedia — et il est enseveli à Saint-Pierre.[47]
Les fondations récentes : Magdebourg et Schildesche
Plusieurs actes de Marin II concernent des fondations récentes. Treccani mentionne Saint-Maurice de Magdebourg, déjà favorisé par Étienne VIII, et le monastère féminin de Schildesche, fondé en 939 et largement doté en 940 par le roi Otton Ier.[48]
Le cas de Schildesche est concret : la fondatrice Marksuit, envoyée par l'abbesse Emma, apporte des dons et demande une relique de saint Jean-Baptiste. Marin II accorde la relique et la fait enfermer dans un écrin.[49] Derrière une notice brève se lit une pratique très ancienne : les monastères naissants cherchent à recevoir de Rome non seulement des droits juridiques, mais aussi une mémoire sacrée, portée par les reliques.
Vézelay et Fulda : deux abbayes sous protection romaine
En février 943, à la demande de l'abbé Guido de Vézelay, Marin II confirme les possessions et privilèges du monastère. En mars 943, à la demande de l'abbé Hadamar de Fulda (nommé Ademaro dans la notice italienne de Piazzoni), il confirme aussi les privilèges de cette grande abbaye allemande et ajoute le privilège de la placer sous la juridiction directe du pape.[50]
Fulda n'est pas une maison quelconque : fondée par saint Sturm dans l'héritage missionnaire de saint Boniface, elle est l'un des grands centres monastiques de l'Allemagne carolingienne et ottonienne. La protection pontificale confirme le lien entre Rome et l'organisation chrétienne des territoires germaniques, même au moment où le pape lui-même paraît faible politiquement.
Saint-Vincent-au-Volturne et Montecassino
En mars 944, Marin II prend sous sa protection les possessions de Saint-Vincent-au-Volturne et confie à l'abbé Léon la direction d'un monastère féminin lié au dossier.[51] En janvier 944, il confirme à l'abbé Baldovino de Montecassino de nombreux biens en Italie centrale et méridionale, parmi lesquels apparaît pour la première fois le monastère de Canneto, et plusieurs privilèges, dont le droit de prêcher, normalement réservé au clergé.[52]
Montecassino est alors encore marqué par les destructions sarrasines et les recompositions politiques du sud de l'Italie. En le soutenant, Marin II ne pose pas seulement un acte de piété monastique : il participe à la reconstitution d'un centre bénédictin majeur, dont la stabilité portera plus tard une part immense de la culture chrétienne médiévale.
L'affaire de Saint-Ange-in-Formis
Un évêque de Capoue contre les moines
L'épisode le plus vivant du pontificat concerne Saint-Ange-in-Formis, près de Capoue. Un moine de Montecassino se trouvant à Capoue dénonce au pape la donation illicite faite par l'évêque Sicone : une église que son prédécesseur Pierre avait donnée aux moines de saint Benoît est confiée à un diacre de l'église locale.[53][54]
Marin II répond avec vigueur. Il accuse Sicone d'avoir été consacré contre les statuts canoniques, de s'occuper davantage d'affaires séculières que du gouvernement de son Église, de fréquenter des laïcs peu recommandables et de négliger le progrès spirituel de sa communauté.[55]
Une correction pastorale et canonique
Le reproche porte aussi sur le bénéficiaire de la donation. Le diacre est qualifié d'homme « inexpérimenté et indiscipliné », incapable de faire de l'église un lieu digne ; Marin II condamne la transformation possible du sanctuaire en lieu de divertissement et d'oisiveté.[56]
En substance, l'ordre impose à Sicone de restituer immédiatement l'église aux moines.[57][58]
L'ordre est accompagné d'une menace : si Sicone n'obéit pas, il encourt la privation de sa dignité et l'excommunication.[59] Treccani note cependant que l'ordre ne semble pas avoir été exécuté aussitôt, puisque Saint-Ange-in-Formis ne réapparaît parmi les dépendances de Montecassino qu'en 1072.[60]
Ce que révèle l'épisode
Cette affaire donne le meilleur portrait institutionnel de Marin II. Le pape ne peut pas renverser Albéric ; il ne lance pas une grande réforme romaine. Mais il sait parler comme juge ecclésiastique quand un évêque détourne un bien monastique, méprise la discipline et trouble la destination spirituelle d'une église.
Le dossier est aussi utile pour la théologie de l'autorité. La sanction n'est pas un réflexe de domination ; elle sert à protéger une communauté religieuse et à rappeler qu'une église n'est pas un bien privé que l'évêque distribue selon ses convenances.
Saint-Paul-hors-les-Murs et les basiliques
Baldovino, Odon de Cluny et Saint-Paul
À l'été 945, Marin II confie le soin du monastère de Saint-Paul-hors-les-Murs à l'abbé Baldovino de Montecassino. Celui-ci avait déjà été abbé de Saint-Paul après la réforme introduite par Odon de Cluny sur mandat de Léon VII.[61]
Ce point relie directement Marin II à la réforme monastique romaine. Saint-Paul-hors-les-Murs n'est pas une abbaye périphérique : c'est l'une des grandes basiliques apostoliques de Rome, gardienne de la mémoire de saint Paul. En mieux dotant ce monastère, Marin II touche au cœur liturgique et mémoriel de la ville.
Pratica di Mare et la région de Grosseto
Treccani précise que Marin II dote mieux Saint-Paul en lui attribuant certaines propriétés à Pratica di Mare et dans la région de Grosseto.[62] Mann signale par ailleurs que le palais bâti par Jean VII sur les ruines de la Domus Gaiana, au-dessus du Forum et de la Voie sacrée, semblait encore habitable à l'époque de Marin II : lors des fouilles de la maison des Vestales, le 8 novembre 1883, on découvrit à l'angle nord-est du péristyle les restes d'une modeste demeure médiévale — dont Rodolfo Lanciani (The Destruction of Ancient Rome, p. 121), cité par Mann, déduit (« must have been ») qu'elle avait appartenu à un haut officier de la cour de Marin II, chargé des appartements du pape au milieu des ruines.[63]
L'image est forte : l'Église du Xe siècle travaille au milieu d'une Rome fragmentée, entre basiliques apostoliques, ruines palatines, familles nobles et monastères en réforme. Marin II n'est pas un bâtisseur comparable à Pascal Ier, mais il participe à l'entretien matériel de ce tissu sacré.
Ravenne, Bénévent et Sabine
Ravenne et la dépendance de Cervia
Les documents de Marin II ne concernent pas seulement les moines. Ils montrent aussi son intérêt pour les dossiers épiscopaux. À Pierre IV, archevêque de Ravenne, le pape accorde des privilèges et confirme la dépendance du diocèse de Cervia comme suffragant.[64]
Ravenne, ancienne capitale impériale et siège ecclésiastique majeur, reste une zone sensible. Confirmer les dépendances diocésaines, c'est maintenir une géographie canonique stable dans une Italie où les pouvoirs civils changent souvent de mains.
Bénévent, Gargano et Sabine
En novembre 943, à la demande de l'évêque Jean, Marin II confirme les possessions du diocèse de Bénévent, parmi lesquelles l'église de Saint-Michel-Archange au mont Gargano.[65] En mai 944, il accorde une résidence à Jean III, évêque de Sabine, et confirme les frontières de son diocèse.[66]
Ces actes paraissent techniques, mais ils sont révélateurs. La papauté, même sous Albéric, reste un centre de confirmation juridique. Les Églises locales ne s'adressent pas seulement à des princes ; elles attendent de Rome une reconnaissance qui stabilise les biens, les frontières et les privilèges.
Le faux d'Hambourg
Treccani signale aussi un document attribuant à l'archevêque d'Hambourg le droit d'ordonner des évêques : ce document est un faux, fabriqué vers 1122 — selon Piazzoni, probablement pour reconnaître à ce diocèse des prérogatives inexistantes à un moment où, avec le Concordat de Worms et l'apaisement provisoire de la querelle des Investitures, l'on cherchait des précédents utilisables comme moyens de pression.[67]
Tous les documents attribués à un pape ancien ne sont pas authentiques. L'histoire pontificale exige donc de distinguer les actes réellement utilisables, les traditions tardives et les faux produits pour des débats postérieurs.
Frédéric de Mayence et le vicariat apostolique
Une décision connue par Agapet II
Un document adressé en 955 par Agapet II à Guillaume de Mayence apprend que Marin II avait, peut-être au début de 946, nommé Frédéric de Mayence vicaire apostolique et légat pontifical pour l'ensemble de la Germanie et de la Gaule.[68]
La décision prolonge une mesure de Léon VII en 937, mais l'élargit. Là où le privilège précédent visait surtout les territoires germaniques, Marin II étend le mandat à la Gaule. Frédéric reçoit de larges pouvoirs : juger les clercs et les moines, convoquer des synodes, imposer des peines.[69][70]
Le précédent de saint Boniface
Le document de Marin II est perdu : selon Treccani, son dispositif était probablement calqué sur le privilège accordé au même Frédéric en 937 par Léon VII, qui se référait lui-même à l'organisation missionnaire confiée deux siècles plus tôt à saint Boniface.[71] La comparaison n'est pas anodine. Elle situe Mayence dans une continuité romaine : l'archevêque allemand agit comme relais du Siège apostolique pour corriger les abus, tenir des synodes et maintenir la discipline ecclésiastique.
Ce mandat montre que Marin II n'est pas seulement un pape local sous Albéric. Même politiquement contraint, il intervient dans une architecture ecclésiale large, reliant Rome, Mayence, la Germanie et la Gaule.
Une efficacité difficile à mesurer
Mann reste prudent sur l'efficacité réelle de Frédéric. L'archevêque de Mayence est mêlé aux grands mouvements politiques de son temps, et l'on ne sait pas jusqu'où il a pu corriger concrètement les abus du clergé.[72] Les annales gardent pourtant de lui une mémoire positive :
« homme de la plus grande abstinence, d'une foi et d'une moralité éprouvées »
— Annales de Hildesheim, année 954, à la mort de Frédéric (traduit de l'anglais de H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. IV, 1910, p. 220)[73]
Pour Marin II, le point sûr est donc la portée institutionnelle : Rome délègue une autorité disciplinaire à Mayence. L'efficacité pratique relève d'un autre dossier, qui dépend des sources allemandes et des luttes ottoniennes.
Mort, sépulture et héritage
La mort de mai 946
Marin II meurt au début du mois de mai 946 et il est enseveli à Saint-Pierre.[74] Le Saint-Siège note seulement une fin de pontificat en mai 946 ; la Catholic Encyclopedia donne avril ou mai 946.[75][76]
Son successeur est Agapet II, lui aussi élu sous le gouvernement d'Albéric. La série continue jusqu'à la décision d'Albéric, peu avant sa mort, de faire promettre aux Romains que son fils Octavien deviendrait pape : ce sera Jean XII, figure beaucoup plus problématique.[77]
Un héritage modeste, mais réel
L'héritage de Marin II tient en quatre points. D'abord, il maintient une papauté moralement respectable dans un cadre politiquement soumis. Ensuite, il protège les monastères et accompagne la réforme clunisienne naissante. Troisièmement, il exerce une discipline canonique contre des abus épiscopaux. Enfin, il prolonge l'autorité romaine au-delà des Alpes par le vicariat de Mayence.
| Dossier | Fait principal | Sens historique |
|---|---|---|
| Rome | Dépendance envers Albéric II | Papauté politiquement limitée |
| Monastères | Fulda, Vézelay, Montecassino, Saint-Paul | Réforme monastique et protection pontificale |
| Capoue | Sanction contre Sicone | Discipline épiscopale et défense des moines |
| Mayence | Vicariat de Frédéric en Germanie et Gaule | Autorité romaine déléguée au-delà des Alpes |
| Nom pontifical | Confusion Marin/Martin | Explication de Martin IV en 1281 |
Ce que Marin II apprend sur l'Église
Marin II n'est pas un pape spectaculaire. Il n'est ni un grand docteur, ni un martyr, ni un réformateur fondateur. Mais son pontificat rappelle une vérité historique simple : l'Église traverse parfois des périodes où ses chefs visibles n'ont presque pas de puissance politique ; pourtant, le travail de sanctification, de discipline et de protection des communautés continue.
La grandeur de Marin II est donc sobre. Il ne renverse pas le siècle obscur ; il y maintient une lumière de régularité. Dans une Rome dominée par Albéric, il donne à des monastères des garanties, à des basiliques des ressources, à des pauvres une attention, à des abus une correction, et à l'Europe du Nord un relais disciplinaire.
Pour aller plus loin
- Pape Marin I (882-884) — premier Marin, souvent confondu avec Martin II dans les anciens catalogues.
- Pape Léon VI (928) — pape de la génération précédente dans la Rome de Marozie.
- Pape Benoît IV (900-903) — autre pontife bref de la crise romaine du Xe siècle.
- Pape Jean IX (898-900) — restauration formosienne avant l'entrée dans le siècle obscur.
- Pape Agapet II (946-955) — successeur immédiat de Marin II.
- Saint Odon de Cluny — artisan majeur de la réforme monastique médiévale.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle « Marin II », consultée le 4 octobre 2026 : « 128e Pape de l'Église catholique », « Début du pontificat : 30.X,...XI.942 », « Fin du pontificat : ...V.946 », « Naissance : Rome ». URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/marino-ii.html.
1 18 22 30 75Ambrogio Maria Piazzoni, "MARINO II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 70, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, 2008 : origine romaine, date de naissance inconnue, élection le 30 octobre 942, consécration avant le 11 novembre, titre de Saint-Cyriaque. Consulté le 4 octobre 2026. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-marino-ii_%28Dizionario-Biografico%29/.
2 20 23 27A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : l'élection de Marin II doit certainement à l'appui, peut-être à l'imposition, d'Albéric II, princeps, patricius ac senator omnium Romanorum, maître de Rome depuis 932.
3 10 31 34R. E. Sullivan, "Marinus II, Pope", New Catholic Encyclopedia, notice reproduite par Encyclopedia.com, consultée le 4 octobre 2026 : pontificat du 30 octobre 942 à avril/mai 946, dépendance envers Albéric II, discipline du clergé et des moines, protection des monastères, bibliographie Duchesne, Jaffé et Zimmermann. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/marinus-ii-pope.
4 13 35 38Horace K. Mann, "Pope Marinus II", The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910 (transcription lue sur New Advent, simple hébergeur). Utilisé pour le pontificat 942-946, Saint-Cyriaque, dépendance envers Albéric, réforme du clergé, développement monastique, basiliques et pauvres. Consulté le 4 octobre 2026. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09670c.htm.
5 12 19 24 29 37 76H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV : The Popes in the Days of Feudal Anarchy, 891-999, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 218-223 ; transcription consultée le 4 octobre 2026 (texte intégral de l'édition 1910 : archive.org, livesofpopesinea04mannuoft) : https://www.cristoraul.org/ENGLISH/readinghall/THIRDMILLENNIUMLIBRARY/History-of-the-popes/MANN/THE-POPES-IN-THE-DAYS-OF-FEUDAL-ANARCHY_891-1048.htm.
6 17 28A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : privilèges pour Saint-Maurice de Magdebourg, Schildesche, Vézelay, Fulda, Saint-Vincent-au-Volturne, Montecassino et Saint-Paul-hors-les-Murs.
7 15 16 48A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : document d'Agapet II à Guillaume de Mayence en 955 attestant la nomination antérieure de Frédéric de Mayence comme vicaire apostolique et légat pour la Germanie et la Gaule.
8 46 68 69 71H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 222 : « According to that document, "Marinus gave himself up wholly to the inner life of the Church. He strove to reform both the secular and regular clergy, and devoted himself to the repair of the basilicas and the care of the poor. And by his letters he did all he could to promote the sacred cause of peace amongst Christian princes." » — document décrit par Mann comme un ancien manuscrit du Vatican cité par le cardinal Baronius. Consulté le 4 octobre 2026 ; le passage français de l'article est une traduction présentée comme telle, non un verbatim.
9H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 194-195 : fin 932, Hugues s'échappe de Rome avant la prise du môle d'Hadrien ; Albéric, maître de Rome, emprisonne sa mère Marozie. Consulté le 4 octobre 2026 (texte intégral de l'édition 1910 : archive.org, livesofpopesinea04mannuoft).
11H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. IV, introduction au contexte d'Albéric et d'Odon de Cluny, p. 206-218 : influence civilisatrice d'Odon sur Albéric, direction des monastères romains et diffusion de la réforme clunisienne.
14 36A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : « M. II morì all'inizio di maggio del 946 e fu sepolto in S. Pietro ». Recoupé par Mann (« April (Jaffé) or May (Duchesne) 946 ») et la Catholic Encyclopedia (« died in April or May, 946 ») : aucun jour exact n'est établi. Consulté le 4 octobre 2026.
21 47 74A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : confusion ancienne entre Marinus et Martinus, d'où "Martin III" et le choix du nom Martin IV par Simon de Brie en 1281.
25Horace K. Mann, "Pope Marinus I", The Catholic Encyclopedia, vol. 9, 1910 ; transcription New Advent, utilisé pour la même confusion Marin/Martin appliquée à Marin I et Marin II. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09670b.htm.
26A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : monnaies de l'époque portant le monogramme pontifical et le symbole de saint Pierre au droit, puis le nom et le titre d'Albéric au revers.
32Benoît de Saint-André du Soracte, Chronicon, éd. G. Zucchetti, Fonti per la storia d'Italia, LV, Rome, 1920, p. 167, c. 32 ; formule latine citée par Piazzoni (Treccani, 2008) : « non audebat adtingere aliquis extro (sic) iussio Alberici principi (sic) ». Consulté le 4 octobre 2026 ; la version française de l'article est une traduction, non un verbatim.
33A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : « Nel febbraio 943, su richiesta dell'abate Guido di Vézelay » puis « nel mese successivo su richiesta dell'abate Ademaro di Fulda », avec juridiction directe du pape pour Fulda. Consulté le 4 octobre 2026. Ademaro est la forme italienne du nom de l'abbé de Fulda (bornes précises de son abbatiat non retenues ici).
39 40 50A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : confirmation des possessions du diocèse de Bénévent en novembre 943, dont Saint-Michel-Archange au mont Gargano.
41 65A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : confirmation de janvier 944 à Baldovino de Montecassino, possessions d'Italie centrale et méridionale, mention de Canneto et privilèges dont le droit de prêcher.
42 52A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : « Nel marzo 944 [...] concesse all'abate Leone anche la responsabilità della direzione del monastero femminile ». Consulté le 4 octobre 2026.
43 51A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : résidence concédée à Jean III, évêque de Sabine, et confirmation des frontières diocésaines en mai 944.
44 66A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : « Nell'estate dell'anno successivo M. II affidò la cura del monastero di S. Paolo fuori le Mura [...] al medesimo Baldovino, che già ne era stato abate dopo la riforma introdotta da Oddone di Cluny su incarico di Leone VII », avec dotation à Pratica di Mare et dans le Grossetano. Consulté le 4 octobre 2026.
45 61 62A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : Marksuit, envoyée par l'abbesse Emma de Schildesche, apporte des dons et demande une relique de saint Jean-Baptiste, accordée par Marin II.
49A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : plainte d'un moine de Montecassino à Capoue au sujet de Saint-Ange-in-Formis, donation illicite de Sicone à un diacre.
53H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 221 : résumé de l'affaire Sicone de Capoue, reproches de Marin II, ordre de restitution, menace de privation et d'excommunication. Consulté le 4 octobre 2026.
54 58 59A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : reproches adressés à Sicone, consécration contra statuta canonum, conduite séculière, fréquentations, négligence spirituelle, diacre imperitus et indisciplinatus.
55 56 57A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : malgré l'ordre pontifical, Saint-Ange-in-Formis ne réapparaît comme dépendance de Montecassino qu'en 1072.
60H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 222 : le palais bâti par Jean VII sur les ruines de la Domus Gaiana semblait encore habitable au temps de Marin II ; « the latest bit of evidence [...] came to light November 8, 1883, during the excavation of the house of the Vestals » — restes d'une modeste demeure médiévale que R. Lanciani (The Destruction of Ancient Rome, p. 121) attribue par déduction (« must have been ») à un haut officier de la cour de Marin II, chargé des appartements du pape parmi les ruines. Consulté le 4 octobre 2026.
63A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : privilèges pour Pierre IV, archevêque de Ravenne, et confirmation de Cervia comme suffragante.
64A. M. Piazzoni, "MARINO II, papa", Treccani, 2008 : le document attribuant à l'archevêque de Hambourg le droit d'ordonner des évêques est un faux « fabbricato attorno al 1122 probabilmente con l'intenzione di riconoscere a quella diocesi inesistenti prerogative » au moment du Concordat de Worms, quand l'on cherchait des précédents utilisables comme moyens de pression. Consulté le 4 octobre 2026, la finalité restant l'hypothèse de Piazzoni (« probablement »).
67H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. IV, p. 219-220 : Frédéric de Mayence comme vicaire et missus du Siège apostolique en Germanie et Gaule, pouvoir de convoquer, avertir, corriger et tenir des synodes ; prudence sur l'efficacité réelle.
70 72Annales de Hildesheim, an. 954, citées par H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 220 : « speak of him as a man "of the greatest abstemiousness, and as of tried faith and morality" ». Consulté le 4 octobre 2026 ; la version française de l'article est une traduction, non un verbatim.
73H. K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. IV, Londres, Kegan Paul, Trench, Trübner, 1910, p. 244 (et p. 229-230) : sur son lit de mort, Albéric « made all the Roman nobles promise that on the death of Agapitus they would elect his son, the young Octavian » — le futur Jean XII. Consulté le 4 octobre 2026.
77