Pape Marin I (Marinus I) gouverne l'Église de Rome de décembre 882 au 15 mai 884. Le Saint-Siège le présente comme le 108e pape de l'Église catholique, né à Gallese, avec un pontificat commençant en décembre 882 et s'achevant le 15 mai 884.[1] La Catholic Encyclopedia résume l'incertitude habituelle des sources : il y a de bonnes raisons de penser qu'il fut élu le jour même de la mort de Jean VIII, le 16 décembre 882, mais la date exacte de son élection et même celle de sa mort restent discutées dans le détail.[2]
Marin est un pape bref, mais pas un inconnu. Avant d'être élu, il a déjà servi trois papes dans les dossiers les plus difficiles du IXe siècle : Nicolas I, Adrien II et Jean VIII. Il a été envoyé plusieurs fois à Constantinople, a participé comme légat au concile de Constantinople IV, a connu la prison pour sa fermeté, puis a été nommé évêque de Cære (Cerveteri), trésorier (arcarius) et archidiacre de l'Église romaine.[3][4]
Son pontificat tient dans une tension : continuer la fermeté romaine contre Photius, mais alléger certaines sanctions internes héritées de Jean VIII. Il condamne Photius avec vigueur, mais réhabilite Formose de Porto, décision qui voulait pacifier Rome et qui préparera malgré elle les haines du futur "synode du cadavre". Il cherche l'aide de Charles le Gros, empereur trop faible pour stabiliser l'Italie. Il entretient des liens avec la Francie et protège, à la demande d'Alfred le Grand, la Schola Anglorum de Rome.[5][6]
« En Marin, Jean VIII eut un digne successeur. » — Horace K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. III[7]
Pourquoi Marin I compte-t-il ?
Un petit pontificat dans une grande crise
Marin I ne laisse ni grand traité doctrinal, ni concile romain comparable aux synodes de Nicolas I, ni réforme durable du gouvernement pontifical. Son importance vient de sa position. Il est placé entre l'assassinat de Jean VIII, la faiblesse de Charles le Gros, la lutte de factions à Rome, le retour de Photius à Constantinople et l'ascension de Formose.[8][9]
Le lecteur moderne doit donc éviter deux erreurs. La première serait de grossir artificiellement Marin en grand pape réformateur. Les sources sont trop pauvres. La seconde serait de le réduire à une ligne dans la liste pontificale. Marin est l'un de ces pontifes dont le court règne révèle l'état réel d'une époque : une papauté encore doctrinalement forte, mais politiquement encerclée.
Le légat devenu pape
Le trait le plus net de Marin est son expérience orientale. Dès sa jeunesse cléricale, il apparaît dans les affaires de Constantinople : présent en 860 lors de la réception des envoyés de Photius et de l'empereur, envoyé en 866 dans une ambassade arrêtée à la frontière bulgare, puis délégué en 869 par Adrien II au concile de 869-870.[10][11]
Ce passé explique sa ligne contre Photius. Marin ne parle pas d'un dossier abstrait. Il a vu les acteurs, connu les procédures, subi la prison et porté les instructions romaines dans un Orient impérial où la question ecclésiale se mêlait sans cesse à la politique de cour.[12]
Le pape qui réhabilite Formose
Son acte le plus lourd de conséquences est la réhabilitation de Formose, ancien évêque de Porto, que Jean VIII avait condamné et tenu éloigné de Rome. Mann juge cette décision "malheureuse" au regard des événements ultérieurs, non parce que Formose serait nécessairement coupable de tout ce qu'on lui reprochait, mais parce qu'il était déjà devenu le nom autour duquel une faction romaine pouvait se cristalliser.[13]
L'événement éclaire une difficulté permanente du gouvernement ecclésial : pardonner et réintégrer peut pacifier, mais peut aussi rouvrir un conflit si les factions n'ont pas changé. Marin voulait réduire les tensions romaines ; il a probablement sous-estimé la profondeur des haines.
Les sources principales
| Source | Nature | Apport pour Marin I | Limite |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | Liste pontificale officielle | Numéro, dates, lieu de naissance | Notice très brève |
| Catholic Encyclopedia / New Advent | Synthèse catholique de Horace K. Mann | Carrière, élection, Formose, Photius, Alfred | Résumé ancien, dépendant des sources éditées au XIXe siècle |
| Horace K. Mann, vol. III | Récit détaillé avec références | Pages 353-359 : Gallese, légations, Nonantola, Formose, Foulques, Alfred, épitaphe | Jugements parfois marqués par l'historiographie catholique de 1906 |
| New Catholic Encyclopedia | Synthèse moderne | Nuance sur l'élection d'un évêque déjà consacré et sur la politique envers Photius | Notice courte |
| Annales de Fulda / tradition carolingienne | Contexte politique | Désordre italien, Charles le Gros, Guido de Spolète, violences romaines | Regard franc, pas romain |
| Chronique anglo-saxonne | Source anglaise | Mission de Sighelm et Aethelstan à Rome en 883 avec les aumônes d'Alfred | Ne raconte pas tout le décret pontifical |
Origines et carrière avant la papauté
Gallese, Palumbo et l'entrée précoce dans l'Église romaine
Marin naît à Gallese, ville du duché de Rome située sur un axe stratégique reliant Rome à Ravenne par Todi et Pérouse.[14] La Catholic Encyclopedia le donne comme fils du prêtre Palumbo ; Mann précise qu'il entre au service de l'Église romaine dès l'âge de douze ans, détail que Marin lui-même aurait rappelé lors de la quatrième session de Constantinople IV.[15][16]
Cette entrée très jeune dans le service romain explique son profil : Marin n'est pas un évêque provincial choisi tardivement, mais un homme formé dans la machine pontificale. Avant son élection, il connaît les archives, les légations, les finances, la diplomatie et les tensions entre Rome, Constantinople et les puissances carolingiennes.
Sous-diacre, diacre et homme des ambassades
Léon IV l'ordonne sous-diacre. Marin est alors attaché à l'église de Sainte-Marie ad Praesepe. En 860, il est présent comme sous-diacre lorsque Nicolas I reçoit les envoyés de Photius et de l'empereur Michel III.[17]
Ordonné diacre entre 862 et 866, il est envoyé en 866 dans une ambassade vers Constantinople, au moment où la Bulgarie devient l'un des terrains de rivalité entre Rome et le patriarcat byzantin. L'ambassade est stoppée par les fonctionnaires impériaux à la frontière bulgare.[18] Trois ans plus tard, Adrien II l'envoie à Constantinople comme l'un de ses trois légats au concile de 869-870.[19]
Constantinople IV : un légat au coeur de la crise photienne
Le concile de Constantinople IV condamne Photius, restaure Ignace et confirme les décisions romaines prises sous Nicolas I et Adrien II. Marin y siège comme légat pontifical, aux côtés de Donat d'Ostie et d'Étienne de Nepi.[20][21]
Pour l'histoire personnelle de Marin, ce point est décisif : il a vu de près le dossier le plus explosif de l'Orient chrétien du IXe siècle. Il ne découvre pas Photius lorsqu'il devient pape ; il l'a déjà combattu dans le cadre d'un concile reconnu par l'Église catholique comme le huitième concile oecuménique.
« Les décrets de Nicolas I et d'Adrien II contre Photius et en faveur d'Ignace furent lus et confirmés. » — Catholic Encyclopedia, sur Constantinople IV[22]
Évêque de Cære, arcarius et archidiacre
Jean VIII donne à Marin des charges considérables : il le fait évêque de Cære (Cerveteri), trésorier de l'Église romaine (arcarius) et archidiacre.[23][24] Ces fonctions disent une confiance complète. L'arcarius touche aux ressources matérielles du Siège apostolique ; l'archidiacre compte parmi les premiers responsables du clergé romain.
Mann ajoute qu'en 880, Jean VIII lui confie une mission auprès de l'empereur Basile I. Cette mission vaut à Marin une "prison honorable", expression qui désigne moins une humiliation qu'un enfermement politique : il est retenu parce qu'il applique fermement les instructions romaines.[25]
En 882, peu avant son élection, on le trouve encore à Naples auprès de l'évêque-duc Athanase, dans le dossier brûlant des alliances avec les musulmans d'Italie du Sud.[26][27] Marin arrive donc au pontificat avec un profil rare : diplomate oriental, administrateur romain, évêque suburbicaire, homme de confiance de trois pontifes.
L'élection de décembre 882
Le meurtre de Jean VIII et une succession immédiate
Jean VIII meurt le 16 décembre 882, assassiné selon la tradition historique dominante.[28][29] La Catholic Encyclopedia estime probable que Marin fut élu le jour même. Mann parle de la "voix unanime du peuple romain", tout en soulignant que ce choix allait contre les canons anciens qui interdisaient normalement le transfert d'un évêque d'un siège à un autre.[30]
La rapidité de l'élection est compréhensible. Rome vient de perdre un pape énergique dans un climat de violence. Choisir un homme expérimenté, connu du clergé, rompu aux affaires orientales et déjà placé dans les hautes fonctions romaines pouvait paraître le meilleur moyen d'éviter le vide.
Une consécration sans attendre l'empereur
Marin semble avoir été consacré sans attendre le consentement de Charles le Gros.[31][32] Ce détail est important. Depuis la Constitutio Romana de 824, l'élection pontificale était encadrée par une présence impériale ou par des procédures destinées à empêcher les désordres romains. Mais, en 882, l'empereur est loin, faible, et l'urgence locale l'emporte.
L'article sur Étienne IV montre déjà le mouvement inverse : en 816, le pape cherche la reconnaissance carolingienne ; en 882, Rome choisit vite, sans attendre l'autorisation d'un empire qui ne sait plus protéger efficacement l'Italie.
Le problème canonique de la translation
Le cas de Marin crée un précédent délicat : il est déjà évêque de Cære lorsqu'il devient évêque de Rome. Dans l'ancienne discipline, un évêque est lié à son Église ; passer d'un siège à un autre paraît suspect, parce que l'épiscopat n'est pas une carrière de promotion.[33]
Photius et son entourage utiliseront cette objection contre lui. Mann remarque l'ironie : Photius, qui avait promu et transféré ses propres partisans, reproche à Marin une translation que Rome justifiera ensuite par la nécessité et par la qualité personnelle du pontife.[34]
« Le caractère de Marin, "prêtre immaculé" de Notre-Seigneur, était une raison suffisante pour sa translation. » — Étienne VI, argument rapporté par Mann dans la réponse romaine aux attaques photiennes[35]
Rome et l'Italie : un pape sans protecteur solide
Les factions relèvent la tête
Mann ouvre le pontificat sur un constat brutal : les troubles de factions que Jean VIII avait contenus par sa poigne recommencent presque aussitôt.[36] Les Annales de Fulda placent dès cette période le meurtre d'un riche personnage nommé Grégoire, dont le corps aurait été traîné dans l'enceinte de Saint-Pierre, jusqu'à souiller de sang le pavement de l'église.[37]
Mann reste prudent sur les liens exacts entre ce Grégoire, les ennemis de Jean VIII, George de l'Aventin et les violences qui marqueront Adrien III. L'important est sûr : Rome est déjà entrée dans le climat où les rivalités aristocratiques peuvent profaner les lieux saints et instrumentaliser les pontificats.
Charles le Gros : l'empereur trop faible
Marin pouvait naturellement attendre de l'empereur Charles III le Gros une protection contre les désordres italiens. Il n'en reçoit presque rien. Charles vient en Italie après Pâques 883, tient une assemblée à Vérone, prétend déposer Guy de Spolète et d'autres nobles, mais n'a pas la force d'imposer durablement ses décisions.[38]
Mann juge sévèrement l'empereur : en voulant redistribuer des fiefs anciens à des hommes de basse extraction, Charles soulève contre lui les nobles italiens sans avoir les moyens militaires de les dompter. Guy s'allie même à des forces sarrasines et ravage le pays.[39]
Nonantola, 20 juin 883
Marin rencontre Charles au monastère de Nonantola le 20 juin 883. Les deux hommes consultent sur les besoins de l'Empire et de l'Italie ; Guy de Spolète est déclaré coupable de haute trahison ; Bérenger de Frioul reçoit mission de le réduire par la force.[40]
La campagne commence bien, puis échoue devant la maladie et la fièvre. Charles lui-même doit quitter l'Italie. En 884, il finit par faire la paix avec ceux qu'il avait voulu abattre.[41] Marin, avec un tel protecteur, ne pouvait pas restaurer l'ordre temporel.
| Acteur | Intention | Résultat |
|---|---|---|
| Marin I | Obtenir l'appui impérial contre les désordres italiens | Rencontre de Nonantola, mais aucun ordre durable |
| Charles le Gros | Réaffirmer l'autorité carolingienne en Italie | Décisions sans force, retrait après maladie |
| Guy de Spolète | Résister aux décisions impériales | Garde sa puissance et accroît le désordre |
| Bérenger de Frioul | Exécuter la décision impériale | Campagne interrompue par la fièvre |
Formose : la réhabilitation qui ouvre une plaie
Pourquoi Formose était-il un dossier explosif ?
Formose de Porto n'est pas un personnage secondaire. Sous Nicolas I, il est envoyé en Bulgarie et devient l'un des candidats préférés du roi Boris pour organiser la nouvelle hiérarchie bulgare.[42] Sous Jean VIII, il est impliqué dans des tensions politiques romaines et se retrouve condamné, excommunié ou tenu à l'écart selon les phases du dossier.[43]
La difficulté est que Formose jouit d'une réputation réelle. Mann ne le présente pas comme un scélérat : il le juge plutôt faible que mauvais. Mais cette faiblesse le rendait disponible pour des factions capables d'utiliser son nom.[44]
La décision de Marin
Marin absout Formose des promesses jurées à Jean VIII et le restaure sur son siège de Porto.[45][46] Le geste se comprend : après un pontificat très conflictuel, Marin veut réduire les fronts ouverts. Réintégrer Formose pouvait sembler un acte de miséricorde et de pacification.
Mann, écrivant avec la connaissance des événements postérieurs, juge que Marin aurait mieux fait de respecter la prudence de Jean VIII. Le futur dira pourquoi : Formose deviendra pape en 891, puis son cadavre sera exhumé et jugé en 897 sous Étienne VI, épisode célèbre et scandaleux du "synode du cadavre".[47][48]
La leçon spirituelle du dossier
Le dossier Formose n'autorise pas une condamnation simple de Marin. Il montre plutôt la limite d'un geste bon quand il est posé dans un milieu politique empoisonné. Réhabiliter un homme peut être juste ; le faire sans neutraliser les factions qui l'entourent peut devenir dangereux.
Pour Ignispedia, la leçon est sobre : l'Église ne s'identifie jamais aux violences de ses factions, mais elle doit parfois les porter dans sa chair historique. Marin ne crée pas le mal romain du IXe siècle ; il en subit la logique.
Photius : fermeté romaine en Orient
La continuité avec Nicolas I, Adrien II et Jean VIII
Sur Photius, Marin ne rompt pas avec la ligne romaine. Il a participé à Constantinople IV, a souffert l'emprisonnement, et connaît personnellement le dossier.[49] Il condamne donc Photius avec vigueur, au moment même où les relations avec Constantinople se compliquent après le synode de 879-880, qui avait réhabilité Photius dans la pratique byzantine.[50]
La New Catholic Encyclopedia nuance davantage que Mann : elle estime que Marin ne remet pas frontalement en cause toutes les décisions de 879-880, mais continue une politique de tension maîtrisée avec l'Église byzantine.[51] Les deux lectures ne sont pas nécessairement contradictoires : Marin conserve la mémoire catholique de 869-870 tout en gouvernant dans un contexte où l'Orient a déjà repris une autre trajectoire.
L'attaque de Photius contre Marin
Photius attaque Marin sur son élection : déjà évêque de Cære, il n'aurait pas dû être transféré à Rome.[52] La polémique est habile. Elle permet de déplacer le débat : au lieu de parler de la légitimité d'Ignace, du concile de 869-870 ou des droits du Siège apostolique, on attaque la régularité personnelle du pape.
La réponse romaine, conservée indirectement par Mann sous le pontificat d'Étienne VI, invoque des précédents et surtout la cause suffisante : la qualité de Marin et la nécessité ecclésiale.[53] L'argument n'abolit pas la discipline contre les translations ; il dit que cette discipline n'est pas un absolu mécanique lorsque le bien de l'Église l'exige.
Une rupture qui s'élargit
Mann conclut que le fossé entre Rome et Constantinople, qui ne s'était pas accru sous Jean VIII, s'élargit rapidement sous ses successeurs immédiats.[54] Marin n'est pas seul responsable de cette évolution. Mais son pontificat marque une étape : la crise photienne n'est plus seulement la querelle d'un patriarche contesté ; elle devient une mémoire divergente entre Orient grec et Occident latin.
Les liens francs : Foulques de Reims
Le pallium à Foulques
Marin entretient une relation avec Foulques de Reims, archevêque important de Francie occidentale. Après avoir reçu sa profession de foi, il lui envoie le pallium.[55][56] Ce geste est classique mais significatif : même affaiblie politiquement, Rome reste le centre de reconnaissance des métropolitains occidentaux.
Foulques demande aussi au pape de confirmer les privilèges de l'Église de Reims et de s'intéresser au jeune roi Carloman, venu jadis à Rome avec son père Charles le Chauve.[57]
L'affaire Erminfrid
Foulques soumet à Marin une affaire locale : un certain Erminfrid a saisi un monastère appartenant à Reims, mais situé dans le diocèse d'Evrard, archevêque de Sens. Marin écrit alors à Evrard et à Jean de Rouen, dans le diocèse duquel Erminfrid réside.[58]
Les sources ne disent pas l'issue de l'affaire. Mais l'épisode montre le rôle quotidien de la papauté : arbitrer des conflits de juridiction, protéger les biens ecclésiastiques, écrire aux évêques compétents, même lorsque les grands dossiers impériaux semblent occuper tout l'horizon.
Alfred le Grand et la Schola Anglorum
Une présence anglaise à Rome
La Schola Anglorum est le quartier ou l'institution des Anglo-Saxons à Rome, liée aux pèlerins, aux clercs et aux aumônes venues d'Angleterre. Depuis les voyages royaux anglo-saxons à Rome, notamment ceux d'Aethelwulf et du jeune Alfred au IXe siècle, elle incarne un lien concret entre l'Angleterre chrétienne et le tombeau de Pierre.[59]
Marin intervient à la demande d'Alfred le Grand. Par égard pour le roi des Anglo-Saxons, il libère la Schola Anglorum de tout tribut et de toute taxe.[60][61]
« Par égard pour Alfred, roi des Anglo-Saxons, et à sa demande, Marin libéra l'école des Anglo-Saxons résidant à Rome de tout tribut et de toute taxe. » — Horace K. Mann, résumant la tradition sur Marin et Alfred[62]
La relique de la Croix
Mann ajoute que Marin envoya alors de nombreux dons, parmi lesquels une portion notable de la sainte Croix.[63] Ce détail n'est pas seulement dévotionnel. Au IXe siècle, les reliques sont des liens diplomatiques et spirituels : elles unissent les royaumes à Rome par autre chose qu'une taxe ou une ambassade.
La Chronique anglo-saxonne note qu'en 883, Sighelm et Aethelstan portèrent à Rome les aumônes promises par Alfred.[64] Mann suggère — sans certitude — que trois monnaies d'argent d'Alfred, conservées au Museo delle Terme et trouvées en 1883-1884 dans un vase de terre sur le site de la Maison des Vestales avec d'autres monnaies anglaises plus tardives, pourraient être une part de ces aumônes (en anglais : « a part, no doubt, of his "alms" »).[65]
Une petite décision, un grand symbole
La décision de Marin sur la Schola Anglorum peut paraître secondaire. Elle ne l'est pas. Dans une Italie désordonnée, au moment où l'empereur ne protège plus vraiment Rome, le pape continue à exercer une paternité concrète sur les peuples chrétiens lointains.
Alfred défend l'Angleterre contre les Vikings, organise la réforme religieuse de son royaume et garde le lien romain. Marin, pape bref et politiquement fragile, répond en protégeant l'institution anglaise de Rome. C'est une image discrète de la catholicité : un roi insulaire et un pape assiégé communient dans la même mémoire de Pierre.
Chronologie
| Date | Événement | Source principale |
|---|---|---|
| Vers l'enfance | Marin entre au service de l'Église romaine à douze ans | Mann, New Advent |
| 860 | Présence lors de la réception des envoyés de Photius et de l'empereur | Mann |
| 866 | Ambassade vers Constantinople arrêtée à la frontière bulgare | Mann |
| 869-870 | Légat d'Adrien II au concile de Constantinople IV | New Advent, article Constantinople IV |
| 880 | Mission auprès de Basile I, suivie d'un emprisonnement | Mann |
| 882 | Mission à Naples auprès d'Athanase | Mann, Wikipedia |
| 16 décembre 882 | Mort de Jean VIII ; élection probable immédiate de Marin | New Advent, Mann |
| 883 | Rencontre avec Charles le Gros à Nonantola | Mann |
| 883 | Sighelm et Aethelstan portent à Rome les aumônes d'Alfred | Mann, Chronique anglo-saxonne |
| 884 | Paix de Charles avec les nobles italiens ; incapacité impériale à stabiliser l'Italie | Mann |
| 15 mai 884 | Mort probable de Marin I ; sépulture au portique de Saint-Pierre | Vatican, Mann |
Mort, sépulture et mémoire
Une date discutée, une tombe à Saint-Pierre
Les chroniqueurs donnent l'année de la mort de Marin, mais le mois et le jour ont demandé des reconstructions. Le Saint-Siège donne le 15 mai 884 ; New Advent dit que cette date est probable ; Mann suit Duchesne et Pagi pour assigner la mort au mois de mai, et avec Duchesne au 15.[66][67][68]
Marin est enterré dans le portique de Saint-Pierre, entre la Porte d'Argent et la Porte Romaine.[69][70] Cette sépulture exprime la continuité du pontificat : l'homme qui a servi Rome dès l'âge de douze ans repose près du tombeau de l'Apôtre.
L'épitaphe
Mann cite l'épitaphe de Marin d'après Duchesne. Elle loue son humilité, sa science, son rayonnement auprès des rois et des peuples, et sa victoire contre les erreurs grecques.[71]
« Marin, qui par son humble esprit plut à Dieu et fut un honneur pour le monde, ordonna que ses membres fussent ensevelis en ce lieu, dans l'espérance qu'un jour la terre les lui rendrait. Brillant comme les étoiles du ciel, il fut aimé des rois et des peuples. Orné de science, il répandit au loin la bonne semence. Vainquant les Grecs, il bannit le schisme de l'Orient. Qui que tu sois, toi qui visites ce temple de saint Pierre, prie pour qu'il règne au ciel. » — Épitaphe de Marin I, citée par Duchesne et Mann[72]
La formule sur les "Grecs" reflète le langage latin de l'époque. Elle ne doit pas être lue comme une condamnation globale de l'Orient chrétien, mais comme une allusion au conflit photien et à la mémoire romaine de Constantinople IV.
Marin ou Martin ?
Une confusion durable vient de la proximité entre Marinus et Martinus. Des chroniqueurs ont appelé Marin I "Martin II" et Marin II "Martin III". C'est pourquoi, plus tard, le pape élu en 1281 prit le nom de Martin IV au lieu de Martin II.[73]
Pour Ignispedia, le titre correct est donc Pape Marin I. Les formes "Martin II" ou "Martinus II" ne doivent servir qu'à retrouver certaines sources anciennes, jamais à créer un article distinct.
Bilan spirituel
Un serviteur formé dans l'obéissance
Le premier trait de Marin est la fidélité au service reçu. Entré enfant dans l'Église romaine, il traverse les charges sans chercher d'abord une carrière visible : sous-diacre, diacre, légat, trésorier, archidiacre, évêque. Les sources ne donnent pas une abondance de traits intimes, mais elles montrent une vie ecclésiale entièrement donnée au service du Siège apostolique.[74]
Une fermeté éprouvée
Le deuxième trait est la fermeté. Marin ne parle pas de Photius depuis une bibliothèque tranquille : il a été envoyé, contesté, arrêté, emprisonné. Sa fidélité à Rome n'est pas une opinion polémique, mais une obéissance coûteuse.[75]
Une prudence imparfaite
Le troisième trait est plus humble : Marin n'est pas infaillible dans ses décisions prudentielles. La réhabilitation de Formose pouvait paraître pastorale ; elle aura des effets dangereux. L'article ne doit pas transformer ce jugement en procès moral. Il suffit de voir que la sainteté d'une fonction n'abolit pas la fragilité du gouvernement humain.
Un pape de catholicité concrète
Enfin, Marin montre la catholicité à petite échelle : il écrit à Reims, reçoit la profession de foi de Foulques, protège les Anglo-Saxons de Rome, envoie une relique de la Croix à Alfred, tout en portant les querelles de Constantinople et d'Italie.[76][77]
Son pontificat bref n'est donc pas vide. Il tient ensemble trois frontières : l'Orient grec, l'Italie carolingienne qui s'effondre, et les jeunes chrétientés du Nord. C'est peu en durée, mais beaucoup en signification.
Pour aller plus loin
- Pape Jean VIII — prédécesseur de Marin, assassiné en 882, grande figure de la résistance romaine au désordre carolingien.
- Pape Adrien II — pape qui envoya Marin comme légat au concile de Constantinople IV.
- Pape saint Nicolas I — pape de la première grande phase de la crise photienne.
- Concile de Constantinople IV — le concile où Marin intervient comme légat pontifical.
- Le grand schisme d'Orient — pour replacer la crise photienne dans l'histoire longue de la rupture entre Rome et Constantinople.
- La conversion des Anglo-Saxons — pour comprendre le lien durable entre l'Angleterre chrétienne, Rome et la Schola Anglorum.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle "Marinus I" : « 108th Pope of the Catholic Church », « Beginning Pontificate XII.882 », « End Pontificate 15.V.884 », « Birth Gallese ». Selon la liste vaticane, vérifiée en direct le 3 octobre 2026 : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/marino-i.html.
1 66Horace K. Mann, "Pope Marinus I", The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910 ; transcription New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/09670b.htm. Notice utilisée pour les dates probables, la confusion Marinus/Martinus, Gallese, Palumbo, les légations à Constantinople, Cære, Formose, Photius, Foulques de Reims, Alfred et la Schola Anglorum.
2 4 11 15 19 23 28 31 45 56 61 67 70 73Horace K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. III, Londres / Saint-Louis, Kegan Paul / B. Herder, 1906, chap. "Marinus I", p. 353-354 : naissance à Gallese, fils du prêtre Palumbo, entrée à douze ans au service romain, sous-diaconat par Léon IV, présence en 860, ambassades de 866 et 869, charges reçues sous Jean VIII, mission de 880 et mission de Naples en 882. Version HTML consultée le 4 juin 2026 : https://cristoraul.org/ENGLISH/readinghall/THIRDMILLENNIUMLIBRARY/History-of-the-popes/MANN/THE-POPES-DURING-THE-CAROLINGIAN-EMPIRE_795-891.htm.
3 7 10 14 16 17 18 24 25 26 74H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. III, 1906, p. 355-356 : Charles le Gros en Italie, assemblée de Vérone, Guy de Spolète, rencontre de Nonantola le 20 juin 883, échec de l'autorité impériale, réhabilitation de Formose et jugement prudentiel de Mann sur cette décision.
5 13 38 39 40 41 43 44 46 47New Catholic Encyclopedia, "Marinus I, Pope", notice reprise sur Encyclopedia.com : pontificat, rôle à Constantinople, élection controversée d'un évêque déjà consacré, politique envers Photius, restauration de Formose, rencontre avec Charles III et exemption de la Schola Saxonum. Page consultée le 4 juin 2026 : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/marinus-i-pope.
6 9 29 33 50 51H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. III, 1906, p. 354-355 : élection probable immédiate le 16 décembre 882, consécration sans attendre le consentement impérial, problème canonique de la translation depuis Cære, reprise des troubles de factions et récit du meurtre de Grégoire dans l'enceinte de Saint-Pierre.
8 30 32 36 37H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. III, 1906, p. 356-357 : fermeté de Marin contre Photius, emprisonnement antérieur, attaque photienne contre sa translation depuis Cære, réponse ultérieure d'Étienne VI et élargissement de la fracture avec Constantinople.
12 34 35 49 52 53 54 75Voir l'article Ignispedia Concile de Constantinople IV, qui synthétise le contexte Ignace/Photius, les légats romains et la réception catholique du concile de 869-870.
20Thomas Shahan, "Fourth Council of Constantinople", The Catholic Encyclopedia, vol. 4, New York, Robert Appleton Company, 1908 ; New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/04310b.htm. Utilisé pour le contexte du concile de 869-870, la présence des légats pontificaux et la confirmation des décisions de Nicolas I et Adrien II contre Photius.
21 22"Pope Marinus I", Wikipedia, consulté le 4 juin 2026 : utilisé seulement comme relais secondaire pour la mission de 882 auprès d'Athanase de Naples, à croiser avec Mann. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Marinus_I.
27Voir l'article Ignispedia Pape saint Nicolas I, section sur la mission bulgare : Formose de Porto est envoyé auprès de Boris et devient l'un des candidats souhaités pour l'organisation de l'Église bulgare.
42Voir l'article Ignispedia La décadence des papes Borgia, section sur les autres scandales romains : le synode du cadavre de 897 y est mentionné comme épisode distinct, sans lien direct avec Alexandre VI.
48H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. III, 1906, p. 357 : relations avec Foulques de Reims, envoi du pallium, demandes concernant Reims, Carloman et l'affaire Erminfrid.
55 57 58 76H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. III, 1906, p. 216-218 et p. 358 : contexte de la Schola Anglorum, aumônes anglaises et lien romain des Anglo-Saxons sous les papes du IXe siècle.
59H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. III, 1906, p. 358-359 : exemption fiscale de la Schola Anglorum à la demande d'Alfred, don d'une portion de la vraie Croix, mission de Sighelm et Aethelstan avec les aumônes d'Alfred en 883, monnaies anglaises trouvées à Rome, mort probable en mai 884, sépulture et épitaphe.
60 62 63 64 65 68 69 71 72 77