Pape Martin IV (1281-1285)

Simon de Brion, chancelier de saint Louis devenu pape de 1281 à 1285 : un pontife français au service de Charles d'Anjou, qui brisa l'union avec les Grecs, lança la désastreuse croisade d'Aragon, et que Dante place au Purgatoire pour sa gourmandise des anguilles de Bolsena.

Ignispedia

Martin IV (Martinus IV), né Simon de Brion au château de Mainpincien, en Touraine, entre 1210 et 1220, et mort à Pérouse le 28 mars 1285, fut pape du 22 février 1281 à sa mort. Ancien chancelier et garde des sceaux du roi de France saint Louis, cardinal habile et grand légat, il monta sur le trône de Pierre à l'âge mûr, porté par la volonté du roi Charles Ier d'Anjou, frère de saint Louis et maître du royaume de Sicile.[1][2]

Son pontificat fut celui d'un pape français entièrement dévoué à la cause angevine. Là où son prédécesseur Nicolas III s'était employé à desserrer l'étau de Charles d'Anjou, Martin IV rétablit le roi de Sicile dans la dignité de sénateur de Rome et plaça toute sa politique au service de la maison d'Anjou.[3][4] La Catholic Encyclopedia le résume sans détour : personnellement pieux et bien intentionné, il fut pourtant « dépendant en tout de Charles d'Anjou ».[5]

Deux décisions ont fixé sa place dans l'histoire, toutes deux désastreuses. D'abord l'excommunication de l'empereur byzantin Michel VIII Paléologue (18 novembre 1281), qui brisa l'union des Églises scellée sept ans plus tôt au deuxième concile de Lyon.[6][7] Ensuite, après le massacre des Vêpres siciliennes (1282), la guerre menée contre Pierre III d'Aragon : Martin IV l'excommunia, déclara son royaume confisqué, et lança une croisade d'Aragon confiée à la France, qui s'acheva dans la déroute et la mort du roi Philippe III.[8][9]

Martin IV en trois dossiers — le chancelier de saint Louis devenu pape au service de l'Anjou, la rupture de l'union avec les Grecs, et la croisade d'Aragon qui s'acheva en désastre. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Une légende tenace acheva de noircir sa mémoire : sa gourmandise. On lui prêtait un goût immodéré pour les anguilles du lac de Bolsena, qu'il faisait, dit-on, noyer dans la vernaccia. C'est ce travers que Dante retient dans la Divine Comédie — mais en le plaçant au Purgatoire, parmi les âmes sauvées, et non en Enfer comme Nicolas III.[10]

Pourquoi Martin IV compte-t-il ?

Le pape français de Charles d'Anjou

Aucun pontificat du XIIIe siècle n'illustre mieux les dangers de la confusion entre l'Église et une puissance temporelle. Élu grâce à l'intervention brutale de Charles d'Anjou, Martin IV gouverna l'Église en homme du roi de Sicile et de la France. Le grand historien Giuseppe Galasso a parlé à son sujet d'une « vision carolingienne » de la fonction pontificale, où le pape se range derrière le bras séculier au lieu de l'arbitrer.[11] Le pontificat de Simon de Brion est le contre-exemple par excellence de l'indépendance pontificale que Nicolas III avait défendue.

Le pape qui rompit l'union avec les Grecs

Le deuxième concile de Lyon (1274) avait réalisé, sur le papier, l'union des Églises grecque et latine — l'un des plus grands espoirs œcuméniques du Moyen Âge. En excommuniant Michel VIII Paléologue pour servir les ambitions de Charles d'Anjou sur Constantinople, Martin IV ruina cette union et referma pour des siècles la blessure du schisme.[12][13] C'est l'acte le plus lourd de conséquences — et le plus contesté — de son pontificat.

Le pape de la croisade manquée d'Aragon

La révolte des Vêpres siciliennes (1282) arracha la Sicile aux Angevins et la livra à Pierre III d'Aragon. Au lieu d'apaiser le conflit, Martin IV l'envenima : il excommunia le roi d'Aragon, déclara son royaume dévolu au Saint-Siège, et l'offrit à Charles de Valois, fils du roi de France.[14] La croisade d'Aragon qui en résulta, menée par Philippe III en 1285, fut un fiasco militaire total. L'usage de la croisade — instituée pour la délivrance des Lieux saints — au profit d'une querelle dynastique a durablement choqué.

Simon de Brion avant le trône

Une naissance en Touraine, au service du roi de France

Simon de Brion naît au château de Mainpincien (parfois latinisé en Montpensier), dans l'ancienne province de Touraine, entre 1210 et 1220.[15][16] Sa famille gravite autour des comtes de Champagne.[17] Très tôt destiné à l'Église, il obtient des bénéfices à Rouen, puis devient chanoine et trésorier du chapitre royal de Saint-Martin de Tours — un poste prestigieux, lié au plus vénéré des saints des Gaules.[18] Ce sanctuaire de saint Martin de Tours marquera plus tard le choix de son nom pontifical.

Chancelier et garde des sceaux de saint Louis

À partir de 1260, Simon de Brion entre au conseil du roi Louis IX — le futur saint Louis. Le roi lui confie en 1260-1261 les fonctions de chancelier de France et de garde du grand sceau, c'est-à-dire la direction de la chancellerie royale et la garde de l'autorité juridique du royaume.[19][20] Peu d'hommes d'Église ont approché de plus près le pouvoir capétien à son apogée. Cette familiarité avec la couronne de France restera la clé de toute sa vie : devenu pape, il pensera et agira en homme du royaume très chrétien.

Cardinal de Sainte-Cécile (1261)

Le 24 décembre 1261, le pape Urbain IV — lui-même français, originaire de Troyes — crée Simon de Brion cardinal-prêtre du titre de Sainte-Cécile (Santa Cecilia in Trastevere).[21] La promotion d'un grand serviteur du roi de France au Sacré Collège n'avait rien d'anodin : elle scellait l'alliance entre la papauté et la maison capétienne qui allait dominer la seconde moitié du siècle.

« Le roi Louis IX le fit chancelier de France en 1260, et Urbain IV le créa cardinal-prêtre du titre de Sainte-Cécile. » — Catholic Encyclopedia, article Pope Martin IV[22]

Le légat qui installa les Angevins en Sicile

La carrière de cardinal de Simon de Brion fut surtout celle d'un grand légat pontifical. Nommé légat le 3 mai 1264, il exerça en France de 1264 à 1269, puis de nouveau de 1274 à 1279.[23] Sa mission décisive fut diplomatique et financière : sous Urbain IV puis Clément IV, il fut chargé d'offrir le royaume de Sicile à Charles d'Anjou, frère de saint Louis, appelé par la papauté à chasser les Hohenstaufen du sud de l'Italie, et de financer l'entreprise sicilienne.[24][25]

Simon de Brion fut donc l'un des artisans de l'installation de la maison d'Anjou sur le trône de Sicile. Toute la tragédie de son pontificat tient dans ce fait : le pape qui devra affronter la révolte des Vêpres siciliennes sera celui-là même qui avait, vingt ans plus tôt, mis les Angevins en selle. Lors de son second légation, il présida aussi des synodes de réforme pour corriger les abus du clergé de France, preuve de son zèle pastoral réel.[26]

L'élection de 1281

Six mois de conclave à Viterbe

Pontificat de Martin IV (1281-1285) — cinq années concentrées : élection angevine, rupture avec Michel VIII, Vêpres siciliennes, déposition de Pierre III, croisade d'Aragon et mort à Pérouse. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

À la mort de Nicolas III, le 22 août 1280, le Siège de Pierre resta vacant près de six mois.[27] Comme à l'élection précédente, les règles strictes du conclave instituées par Grégoire X — qui imposaient aux cardinaux une réclusion sévère pour forcer des élections rapides — avaient été suspendues ; rien ne contraignait donc plus les électeurs à délibérer vite. Le petit collège, réuni à Viterbe, se trouvait divisé entre une faction angevine et une faction romaine, dont les puissants cardinaux Orsini — parents du défunt Nicolas III — étaient l'âme.

Le coup de force angevin : l'enlèvement des cardinaux Orsini

L'élection ne se débloqua que par un acte de violence. Charles d'Anjou fit destituer le podestat de Viterbe, Orso Orsini, et installer à sa place Riccardo Annibaldi, son partisan. Le 2 février 1281, jour de la Présentation, une foule armée conduite par Annibaldi fit irruption dans le palais épiscopal où siégeait le conclave et enleva les deux cardinaux Orsini, Matteo Rosso Orsini et Giordano Orsini, chefs de l'opposition italienne.[28][29] L'opposition ainsi décapitée, le conclave élut Simon de Brion le 22 février 1281.[30]

« L'élection de Simon de Brion fut due à l'influence de Charles d'Anjou, qui fit emprisonner les deux cardinaux les plus influents de la faction italienne. » — Catholic Encyclopedia, article Pope Martin IV[31]

Une élection arrachée par la force d'un prince : la naissance même de ce pontificat portait déjà sa marque de dépendance.

Un pape qu'on ne peut pas couronner à Rome

Le nouvel élu se heurta aussitôt à un obstacle révélateur : Rome lui était fermée. Les Romains, hostiles à un pape de nationalité française et à la domination angevine, refusèrent de l'accueillir.[32] Martin IV dut se faire couronner à Orvieto, le 23 mars 1281, et il ne résidera jamais durablement dans la Ville éternelle, séjournant à Orvieto, Montefiascone et Pérouse.[33] Un pape qui ne peut entrer dans sa propre cathédrale du Latran : le signe était sombre.

Le nom de Martin et la confusion des Marin

Simon de Brion choisit de régner sous le nom de Martin, probablement par dévotion à saint Martin de Tours, dont il avait été trésorier.[34] Il n'était pourtant que le deuxième pape Martin de l'histoire. S'il est compté Martin IV, c'est à cause d'une erreur de catalogue : depuis le début du XIIIe siècle, les papes Marin Ier (882-884) et Marin II (942-946), dont le nom latin Marinus fut confondu avec Martinus, avaient été comptés parmi les Martin sous les numéros « Martin II » et « Martin III ».[35][36] Cette confusion explique pourquoi il existe un Martin IV mais pas de Martin II ni de Martin III réels.

Un pape au service de l'Anjou

Charles d'Anjou rétabli sénateur de Rome

Le renversement de 1281 — là où Nicolas III avait écarté Charles d'Anjou du sénatorat de Rome, Martin IV l'y rétablit dès le 10 mars 1281 et range toute sa politique derrière l'Anjou. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le premier acte du nouveau pape fut un renversement complet de la politique de son prédécesseur. Nicolas III avait contraint Charles d'Anjou à renoncer au sénatorat de Rome pour libérer la papauté de l'étreinte angevine. Dès le 10 mars 1281, Martin IV rendit à Charles le titre de sénateur de Rome, lui restituant le contrôle de la Ville.[37][38] Tout le programme d'indépendance de Nicolas III était ainsi défait en quelques semaines.

« Dépendant en tout de Charles d'Anjou »

Les historiens sont unanimes sur ce point : Martin IV subordonna systématiquement la politique de l'Église aux intérêts de la maison d'Anjou. La Catholic Encyclopedia tranche : un pontife « personnellement pieux et bien intentionné », mais « dépendant en tout de Charles d'Anjou ».[39] Britannica observe qu'il favorisa les intérêts de Charles « même aux dépens de l'union avec les Grecs ».[40]

« Personnellement pieux et bien intentionné, il fut néanmoins dépendant en tout de Charles d'Anjou. » — Catholic Encyclopedia, article Pope Martin IV[41]

Cette dépendance n'était pas seulement une faiblesse de caractère : elle traduisait une conception du pontificat — celle d'un pape français travaillant au triomphe de la France et de l'Anjou en Italie et en Orient. C'est précisément cette confusion des plans, spirituel et temporel, que les meilleurs pontifes du siècle s'étaient efforcés d'éviter.

La rupture avec les Grecs (1281)

L'union de Lyon, œuvre fragile

Sept ans avant l'élection de Martin IV, le deuxième concile de Lyon (1274) avait obtenu un résultat immense : l'empereur byzantin Michel VIII Paléologue avait fait professer à ses légats la foi catholique — la procession du Saint-Esprit a Patre Filioque, le purgatoire, la primauté romaine —, réalisant l'union des Églises grecque et latine.[42] Mais cette union, imposée d'en haut pour des motifs largement politiques (Michel VIII cherchait à se prémunir contre une attaque de Charles d'Anjou sur Constantinople), était fragile : le clergé et le peuple grecs la rejetaient massivement.

L'excommunication de Michel VIII Paléologue

Charles d'Anjou n'avait jamais renoncé à son rêve de reconquérir Constantinople et de relever l'Empire latin d'Orient. L'union de Lyon, qui mettait Michel VIII sous la protection du pape, faisait obstacle à ce projet. Martin IV leva l'obstacle : le 18 novembre 1281, il excommunia l'empereur Michel VIII Paléologue, l'accusant de fausseté dans l'union, et délia de fait les mains de Charles d'Anjou.[43][44] L'union de Lyon était morte.

Une rupture lourde de conséquences

L'acte fut catastrophique sur tous les plans. Sur le plan œcuménique, il referma la blessure du schisme d'Orient pour des siècles : jamais plus, avant le concile de Florence (1439), l'union ne sera aussi proche. Sur le plan politique, il poussa Michel VIII à soutenir secrètement les ennemis de Charles d'Anjou — et l'on a pu voir dans cet appui l'une des racines des Vêpres siciliennes qui éclatèrent quelques mois plus tard. La Catholic Encyclopedia note que Martin IV « rompit l'union avec l'Église grecque qui avait été conclue au concile de Lyon en 1274 ».[45] En sacrifiant l'union des chrétiens à une ambition dynastique, le pontificat de Martin IV a montré le prix spirituel de la dépendance politique.

Les Vêpres siciliennes et la croisade d'Aragon

Le massacre des Vêpres (30 mars 1282)

Des Vêpres siciliennes à la croisade d'Aragon (1282-1285) — le massacre des Français en Sicile, la couronne offerte à Pierre III d'Aragon, puis la croisade que Martin IV lance contre l'Aragon, confiée à Philippe III de France. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le 30 mars 1282, lundi de Pâques (Pâques tombait le 29 mars cette année-là), la Sicile se souleva contre la domination angevine, ressentie comme une tyrannie étrangère. À Palerme, devant l'église du Saint-Esprit, à l'heure des vêpres, une altercation entre un soldat français et une Sicilienne mit le feu aux poudres : la foule massacra les Français de l'île, et ce soulèvement resta célèbre sous le nom de Vêpres siciliennes.[46][47] Les Siciliens insurgés se donnèrent ensuite au roi Pierre III d'Aragon, époux de Constance de Hohenstaufen, héritière des anciens rois de Sicile, qui débarqua et prit possession de l'île.

L'excommunication de Pierre III d'Aragon

Au lieu de chercher à apaiser la révolte ou à reconnaître le fait accompli, Martin IV engagea toute l'autorité de l'Église au service de la reconquête angevine. Il excommunia Pierre III d'Aragon le 18 novembre 1282, puis prononça sa déposition le 21 mars 1283, déclarant son royaume d'Aragon confisqué et dévolu au Saint-Siège.[48] Le pape se fondait sur le fait, contestable, que l'Aragon était un fief pontifical depuis que Pierre II l'avait jadis remis au Saint-Siège.[49]

La croisade d'Aragon et son désastre

Martin IV alla jusqu'au bout de la logique angevine : il offrit la couronne d'Aragon à Charles de Valois, fils cadet du roi Philippe III de France, et proclama une croisade contre Pierre III — accordant aux combattants les indulgences réservées d'ordinaire à la délivrance des Lieux saints.[50] En 1284-1285, Philippe III envahit la Catalogne à la tête d'une armée immense.

Le désastre fut complet. L'amiral aragonais Roger de Lauria anéantit la flotte française à la bataille des Formigues ; la dysenterie ravagea le camp français devant Gérone ; l'armée en retraite fut décimée au col de Panissars, et le roi Philippe III mourut à Perpignan en octobre 1285.[51] La croisade d'Aragon, l'un des plus graves détournements de l'idée de croisade du Moyen Âge, sombra dans le sang et la honte — quelques mois seulement après la mort de Martin IV.

Le gouvernement de l'Église

Ad fructus uberes et les ordres mendiants

Au milieu de ses entreprises politiques, Martin IV prit une décision ecclésiale qui pesa lourdement sur la vie de l'Église : la bulle Ad fructus uberes, du 13 décembre 1281.[52] Elle accordait aux frères mendiants — dominicains et franciscains — de larges pouvoirs de prêcher et de confesser avec la seule autorisation de l'évêque, sans dépendre du clergé paroissial. Cette faveur déclencha un long conflit entre le clergé séculier et les ordres mendiants sur les droits paroissiaux, qui agita les universités, notamment Paris, pendant des décennies. C'est l'un des grands débats canoniques de la fin du XIIIe siècle.

La cause de canonisation de saint Louis

Un acte plus heureux honore son pontificat : Martin IV fit avancer la cause de canonisation du roi Louis IX de France, mort en croisade à Tunis en 1270. Le pape, ancien chancelier du roi, accéléra l'enquête : de mai 1282 à mars 1283, la commission recueillit 330 témoignages sur les miracles attribués au roi et 38 sur sa vie et ses vertus.[53] Cette instruction prépara la canonisation de saint Louis, proclamée en 1297 par Boniface VIII. Le pape français aura ainsi contribué à donner à la France son roi saint.

La mort et la légende des anguilles (1285)

La mort à Pérouse

Le lac de Bolsena, dont les anguilles passaient pour le mets favori de Martin IV. La légende de sa gourmandise inspira une épitaphe satirique et les vers de Dante. Photo : Ulissevietato.9449, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

Martin IV mourut à Pérouse, le 28 mars 1285, après un pontificat de quatre ans, emporté par une courte maladie.[54][55] Il fut enseveli dans la cathédrale San Lorenzo de Pérouse. Plusieurs témoignages lui reconnaissent une réputation de saint homme, malgré les critiques politiques que lui valait sa soumission à Charles d'Anjou.[56] (Les sources divergent légèrement sur le jour exact, certaines donnant le 29 mars ; la date la plus communément retenue est le 28 mars 1285.)

Les anguilles de Bolsena et la vernaccia

Une légende savoureuse s'attacha aussitôt à sa mémoire. On disait Martin IV friand des anguilles du lac de Bolsena, qu'il faisait, racontait-on, cuire dans la vernaccia, un vin blanc.[57] Sa mort fut même attribuée par certains chroniqueurs à un excès d'anguilles. Un épitaphe satirique courut bientôt :

« Les anguilles se réjouissent, car ici gît celui-là. » — épitaphe burlesque latine attribuée à Martin IV : « Gaudent anguillae, quia hic iacet ille »[58]

Cette anecdote, vraie ou amplifiée, montre comment la satire populaire s'empara d'un pape jugé trop français et trop politique pour le retourner en figure de la gourmandise.

Martin IV dans la Divine Comédie

Au Purgatoire, parmi les gourmands

La corniche des gourmands (Purgatoire, chant XXIV) — Dante place Martin IV non en Enfer, mais au Purgatoire : amaigri par le jeûne, il purge sa gourmandise pour les anguilles de Bolsena et la vernaccia, du côté des âmes sauvées. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au chant XXIV du Purgatoire, Dante visite la sixième corniche, celle des gourmands, châtiés par la faim et la soif : amaigris jusqu'à l'os, ils purifient par le jeûne le péché de gourmandise. Parmi ces âmes, le poète Forese Donati lui désigne un visage plus décharné que les autres : celui de Martin IV, qui « tint la sainte Église dans ses bras » et qui « fut de Tours ».[59]

« Cette face, là-bas, plus creusée que les autres, tint la sainte Église dans ses bras : il fut de Tours, et purge par le jeûne les anguilles de Bolsena et la vernaccia. » — Dante, Purgatoire, chant XXIV, vers 20-24[60]

L'image est d'une ironie parfaite : le pape qui s'était gorgé d'anguilles purge désormais ce péché par le jeûne. La gourmandise est ramassée en deux vers devenus proverbiaux dans la culture italienne.

Un damné ? Non : une âme sauvée

Il faut souligner une différence capitale avec son prédécesseur. Dante avait jeté Nicolas III en Enfer, la tête en bas, parmi les simoniaques damnés. Martin IV, lui, est au Purgatoire — donc parmi les âmes sauvées, en marche vers le Ciel.[61] Le poète, si dur pour les papes de son temps, ne lui reproche qu'un péché de gourmandise — faute sans commune mesure avec la simonie —, et reconnaît implicitement qu'il « tint la sainte Église dans ses bras », c'est-à-dire qu'il en eut la charge légitime.

L'historien retiendra la leçon sans en faire un verdict sur le salut, qui n'appartient qu'à Dieu : Martin IV fut un pape faible et trop politique, dont les décisions majeures — la rupture avec les Grecs, la croisade d'Aragon — furent des erreurs lourdes ; mais un homme dont la piété personnelle ne fut jamais mise en doute, et que la tradition la plus sévère elle-même n'a pas rangé parmi les réprouvés.

Chronologie de la vie de Martin IV

  1. entre 1210 et 1220
    Naissance en Touraine
    Simon de Brion

    Il naît au château de Mainpincien, en Touraine, dans une famille liée aux comtes de Champagne.

  2. 1260-1261
    Chancelier de saint Louis
    garde du grand sceau

    Conseiller du roi Louis IX, il devient chancelier de France et garde du grand sceau du royaume.

  3. 24 décembre 1261
    Cardinal-prêtre de Sainte-Cécile
    par Urbain IV

    Le pape français Urbain IV l'élève au Sacré Collège, scellant l'alliance entre la papauté et les Capétiens.

  4. 1264-1279
    Grand légat en France
    l'affaire sicilienne

    Légat pontifical, il négocie l'investiture de Charles d'Anjou pour le royaume de Sicile et préside des synodes de réforme.

  5. 2 février 1281
    L'enlèvement des cardinaux Orsini
    coup de force angevin

    Les partisans de Charles d'Anjou enlèvent les deux cardinaux Orsini pour débloquer le conclave de Viterbe.

  6. 22 février 1281
    Élection au conclave de Viterbe
    couronné à Orvieto le 23 mars

    Élu pape, il prend le nom de Martin IV ; Rome lui étant hostile, il est couronné à Orvieto.

  7. 18 novembre 1281
    Excommunication de Michel VIII Paléologue
    rupture de l'union de Lyon

    En frappant l'empereur byzantin, il brise l'union des Églises grecque et latine scellée en 1274.

  8. 30 mars 1282
    Les Vêpres siciliennes
    la Sicile à Pierre III d'Aragon

    La Sicile se soulève contre les Angevins et se donne au roi d'Aragon.

  9. 1282-1285
    L'excommunication de Pierre III et la croisade d'Aragon
    un désastre

    Il excommunie et dépose le roi d'Aragon, offre sa couronne à la France ; la croisade s'achève dans la déroute.

  10. 28 mars 1285
    Mort à Pérouse
    sépulture à San Lorenzo

    Il meurt après quatre ans de pontificat ; Dante le placera au Purgatoire parmi les gourmands.

Sources et bibliographie

Sources de référence

  • Treccani, Enciclopedia dei Papi, « Martino IV » — la synthèse savante la plus complète sur la biographie, la carrière de légat, l'élection, la politique angevine et la rupture avec Byzance.[62]
  • Catholic Encyclopedia (New Advent), « Pope Martin IV » (1910) — le cadre factuel classique et le jugement d'ensemble sur le personnage.[63]
  • Encyclopædia Britannica, « Martin IV (pope) » — notice synthétique sur le pontificat, l'Anjou et la rupture grecque.[64]

Sur les Vêpres siciliennes et la croisade d'Aragon

SourceApport
Notices et études sur la Croisade d'Aragon (1284-1285)Déposition de Pierre III, dévolution de l'Aragon à Charles de Valois, désastre de Philippe III
Treccani, « Martino IV »Excommunication (18 nov. 1282) et déposition (21 mars 1283) de Pierre III d'Aragon

Sur la mémoire littéraire

  • Dante Alighieri, La Divine Comédie, Purgatoire, chant XXIV — Martin IV parmi les gourmands.[65]
  • Épitaphe satirique latine sur les anguilles de Bolsena.[66]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Enciclopedia dei Papi, « Martino IV », Istituto della Enciclopedia Italiana Treccani, Rome, 2000 : Simon de Brion (Brie / Mainpincien), familier des comtes de Champagne ; trésorier du chapitre royal de Saint-Martin de Tours ; conseiller du roi Louis IX dès 1260, garde des sceaux du roi de France en 1261 ; créé cardinal-prêtre de Sainte-Cécile par Urbain IV le 24 décembre 1261 (la littérature tertiaire diverge : consistoire du 17 décembre 1261 chez Miranda et Wikipédia, « December, 1262 » dans la transcription en ligne de la Catholic Encyclopedia de 1910 — la date du 24 décembre 1261, donnée par Treccani, est ici retenue) ; nommé légat pontifical le 3 mai 1264, en service 1264-1269 et 1274-1279, négociant l'investiture de Charles d'Anjou et finançant l'entreprise sicilienne, présidant des synodes de réforme ; élection le 22 février 1281 à Viterbe sous la pression de Charles d'Anjou, après l'emprisonnement des cardinaux Orsini (Matteo et Giordano) ; consécration le 23 mars 1281 à Orvieto, Rome lui étant fermée ; nom « Martin » lié à Saint-Martin de Tours, confusion avec Marin I et II ; titre de sénateur de Rome rendu à Charles d'Anjou le 10 mars 1281 ; excommunication de Michel VIII Paléologue le 18 novembre 1281, rupture de l'union de Lyon (1274) ; Vêpres siciliennes (30 mars 1282) ; excommunication de Pierre III d'Aragon le 18 novembre 1282, déposition le 21 mars 1283 ; croisade aragonaise confiée à Philippe III de France (1285) ; bulle Ad fructus uberes du 13 décembre 1281 sur les droits des frères mendiants ; accélération de la cause de canonisation de Louis IX (330 témoignages sur les miracles, 38 sur la vie, mai 1282-mars 1283). URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/martino-iv_(Enciclopedia-dei-Papi)/.

    1 4 6 9 16 17 21 23 24 26 29 30 33 34 36 37 42 43 48 52 53 62
  2. Catholic Encyclopedia, « Pope Martin IV », vol. IX, Robert Appleton Company, New York, 1910, repris par New Advent : naissance au château de Montpensier (Mainpincien) en Touraine, à une date inconnue ; bénéfice à Rouen, chanoine et trésorier de Saint-Martin de Tours ; chancelier de France par Louis IX en 1260, cardinal-prêtre du titre de Sainte-Cécile en décembre 1261 (variante 1262 dans certaines éditions) ; légat en France sous Urbain IV et Clément IV avec pouvoir d'offrir le royaume de Sicile à Charles d'Anjou, second légat sous Grégoire X ; « unanimously elected pope at Viterbo on 22 February 1281 », six mois après Nicolas III, l'élection due à l'influence de Charles d'Anjou qui « caused the two most influential cardinals of the Italian faction to be imprisoned » ; numéroté Martin IV en raison de Marin I et II comptés parmi les Martin ; reluctance à accepter la tiare ; couronné à Orvieto, Rome haïssant « a pope of French nationality » ; Charles d'Anjou nommé sénateur de Rome ; « personally pious and well-meaning » mais « dependent in everything on Charles of Anjou » ; excommunication de Michel VIII et rupture de l'union grecque de Lyon (1274) ; excommunication de Pierre III d'Aragon, royaume déclaré confisqué, croisade ordonnée ; mort à Pérouse le 28 mars 1285. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09724a.htm.

    2 5 13 15 18 19 22 25 27 28 31 32 35 39 41 45 54 63
  3. Encyclopædia Britannica, « Martin IV (pope) » : nom d'origine Simon de Brion, né à Brie (France) vers 1210-1220 ; membre du conseil de Louis IX, chancelier et garde du grand sceau en 1260, créé cardinal par Urbain IV vers 1261 ; élu pape le 22 février 1281, couronné à Orvieto le 23 mars ; renverse la politique de Nicolas III en rétablissant Charles d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, comme sénateur de Rome ; favorise les intérêts de Charles « même aux dépens de l'union avec les Grecs » ; excommunie l'empereur byzantin Michel VIII Paléologue ; après les Vêpres siciliennes (1282), tente en vain de déloger Pierre III d'Aragon, déclare son royaume confisqué et invite Philippe III de France à conquérir l'Aragon ; entreprises politiques vouées au désastre ; mort à Pérouse le 28 mars 1285. URL : https://www.britannica.com/biography/Martin-IV.

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  4. Croisade d'Aragon (1284-1285), d'après les notices encyclopédiques de référence (Encyclopædia Britannica, « Martin IV » ; synthèses sur l'Aragonese Crusade) : Martin IV excommunie Pierre III d'Aragon, le dépose et déclare l'Aragon — tenu pour fief pontifical depuis la remise de Pierre II au Saint-Siège — dévolu au Saint-Siège, puis l'offre à Charles de Valois, fils du roi Philippe III de France ; croisade prêchée avec indulgences ; invasion de la Catalogne par Philippe III en 1284-1285 ; flotte française détruite par l'amiral Roger de Lauria à la bataille des Formigues ; dysenterie dans le camp français, retraite décimée au col de Panissars, mort de Philippe III à Perpignan en octobre 1285 ; échec total de l'entreprise.

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  5. Dante Alighieri, La Divine Comédie, Purgatoire, chant XXIV, vers 20-24 (la corniche des gourmands) : Forese Donati désigne à Dante l'âme de Martin IV, plus amaigrie que les autres : « e quella faccia / di là da lui più che l'altre trapunta / ebbe la Santa Chiesa in le sue braccia: / dal Torso fu, e purga per digiuno / l'anguille di Bolsena e la vernaccia ». Le pape, « de Tours » (dal Torso), purge par le jeûne sa gourmandise pour les anguilles du lac de Bolsena cuites dans la vernaccia. Contrairement à Nicolas III, placé en Enfer (chant XIX) parmi les simoniaques, Martin IV est au Purgatoire, parmi les âmes sauvées. Texte italien original ; traduction française dans le corps de l'article.

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  6. Enciclopedia dei Papi (Treccani), « Martino IV » : la dévotion absolue de Martin IV à la cause française et angevine, que l'historien Giuseppe Galasso a définie, avec les précautions requises, comme une « visione carolingia » (vision carolingienne) du pape — G. Galasso, Il Regno di Napoli. Il Mezzogiorno angioino e aragonese (1266-1494), Turin, 1992 (Storia d'Italia, XV, 1), pp. 76-91 (formule pp. 78-91). Le Dizionario Biografico degli Italiani (« Martino IV, papa ») donne la mort à Pérouse le 29 mars 1285 (variante par rapport au 28 mars retenu par New Advent et Britannica). URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/martino-iv_(Enciclopedia-dei-Papi)/.

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  7. Encyclopædia Britannica, « Sicilian Vespers », et notices concordantes : l'insurrection éclata « at the hour of vespers on Easter Monday, March 30, 1282 », devant l'église du Saint-Esprit (Santo Spirito), aux portes de Palerme. Pâques 1282 tombant le 29 mars, le 30 mars était le lundi de Pâques et non le jour de Pâques lui-même. Le massacre des Français de Palerme se poursuivit dans la nuit du 30 au 31 mars. URL : https://www.britannica.com/event/Sicilian-Vespers.

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  8. Enciclopedia Dantesca (Treccani), article « Martino IV » (1970) : Villani (VII, 58) écrit que Martin IV « molto fu magnanimo e di grande cuore ne' fatti della Chiesa » ; « altri attestano che lasciò fama di sant'uomo, benché troppo ligio a Carlo d'Angiò » (d'autres attestent qu'il laissa une réputation de saint homme, bien que trop soumis à Charles d'Anjou). Aucune des sources primaires et savantes consultées n'atteste en revanche de miracles sur son tombeau de Pérouse. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/martino-iv_(Enciclopedia-Dantesca)/.

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  9. Distique satirique latin composé à la mort de Martin IV, rapporté par la chronique de Francesco Pipino, Chronicon (éd. Muratori, Rerum Italicarum Scriptores, t. IX, col. 727), cité par l'Enciclopedia Dantesca (Treccani), article « Martino IV » : « Gaudent anguillae, quia hic iacet ille / qui quasi morte reas escoriabat eas » (« Les anguilles se réjouissent, car ici gît celui-là qui, comme à la mort, les écorchait »). Le postillateur du codex Cassinese précise : « faciebat coqui anguillas lacus Bolsenae in vernaccia » (il faisait cuire les anguilles du lac de Bolsena dans la vernaccia). L'Enciclopedia Dantesca note que les commentateurs anciens rapportent tous ces bruits qui, « en l'absence d'autres recoupements, ne peuvent être dits sans fondement ». URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/martino-iv_(Enciclopedia-Dantesca)/.

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