Pape saint Nicolas I, surnommé "le Grand" (Nicolaus Magnus), gouverne l'Église de Rome du 24 avril 858 au 13 novembre 867. Il est le 105e pape de l'Église catholique dans la numérotation traditionnelle, né à Rome, fils du Defensor Théodore, successeur de Benoît III et prédécesseur de Adrien II.[1] Son pontificat tombe dans le moment où l'empire carolingien se fragmente, où Constantinople hésite entre l'évêque légitime Ignace et l'usurpateur Photius, et où les nouveaux peuples chrétiens d'Europe centrale et orientale demandent à Rome leur droit de cité catholique.
Nicolas est l'un des trois papes que l'historiographie catholique surnomme « le Grand », avec saint Léon le Grand et saint Grégoire le Grand : c'est ce titre que retient l'historiographie catholique.[2] Ce titre n'est pas un trophée pour un seul dossier réussi : il dit la dimension d'un pontificat qui agit simultanément sur la discipline matrimoniale des Carolingiens, sur les droits canoniques des évêques opprimés par leurs métropolitains, sur la primauté universelle du Siège romain face à Constantinople, et sur l'évangélisation des Bulgares par les Responsa ad consulta Bulgarorum du 13 novembre 866.[3]
Son importance tient en une phrase : Nicolas refait l'unité catholique par le haut au moment où l'Occident carolingien et l'Orient byzantin menacent de fragmenter l'Église à leur propre échelle. Il refuse de bénir un divorce royal, refuse de couvrir une déposition épiscopale arbitraire, refuse de plier devant un patriarche imposé par la cour impériale, et écrit aux Bulgares non comme à un peuple lointain à exotiser mais comme à des chrétiens à former. Cette ténacité lui coûte une « excommunication » prononcée par le concile constantinopolitain de 867 — acte que Rome tient pour nul —, une intervention militaire de Louis II et de Lothaire devant Rome, et l'usure d'un corps qui ne survivra pas à l'année 867. Mais elle fait de lui, comme l'écrit la Catholic Encyclopedia, le pape qui a « exercé une influence décisive sur le développement historique de la papauté et sur sa position parmi les nations chrétiennes d'Europe occidentale ».[4]
Dans sa lettre Proposueramus quidem à l'empereur Michel III (28 septembre 865), Nicolas expose en substance que le jugement du Siège apostolique, qui n'a pas d'autorité au-dessus de lui, ne peut être récusé par personne.[5]
Pourquoi Nicolas le Grand compte-t-il ?
Le pape qui défend le mariage indissoluble d'un roi
Le dossier le plus visible du pontificat est le scandale matrimonial de Lothaire II de Lotharingie. Le roi veut se débarrasser de son épouse légitime, Theutberge, pour épouser sa concubine Waldrade.[6] Il obtient plusieurs synodes francs (Aix, 860 — à deux reprises — et Aix le 28 avril 862, date retenue par Kirsch), puis un concile à Metz en juin 863, qui valide l'annulation. Les archevêques Gunther de Cologne et Theutgaud de Trèves se rendent à Rome pour faire entériner la décision. Nicolas refuse les actes, casse le concile dans des termes d'une sévérité rare, et dépose les deux archevêques au synode du Latran d'octobre 863.[7][8]
Cette intransigeance n'est pas une humeur personnelle. Elle déploie publiquement une doctrine que les Pères, les conciles et Rome enseignaient depuis longtemps : le mariage sacramentel conclu et consommé (ratum et consummatum) ne peut être dissous par aucune puissance humaine — doctrine que le droit actuel de l'Église reprend au can. 1141[9] — ce qui n'exclut ni la séparation des époux, qui demeurent liés, ni la déclaration de nullité lorsque le consentement ou un empêchement dirimant faisait défaut dès l'origine. La défense de Theutberge demeure entière.[10] Au Carolingien Lothaire qui croit avoir gagné, Nicolas répond par un acte de gouvernement universel. Il fait déposer Gunther de Cologne et Theutgaud de Trèves au synode du Latran d'octobre 863, refuse toute communion avec ceux qui les soutiennent, oblige Lothaire à reprendre Theutberge, et tient bon malgré la pression militaire carolingienne sur Rome en 864 — Louis II prend fait et cause pour les déposés, Lothaire avance avec une armée.[11][12]
Le défenseur des évêques opprimés et du droit canonique
Le deuxième dossier est l'affaire Rothade de Soissons. Déposé une première fois par le synode de Soissons en 861 selon la notice Kirsch sur Nicolas, puis de nouveau en 862 après le synode de Pîtres — synode continué à Soissons — selon la notice sur Hincmar : les deux notices du même auteur décrivent deux actes successifs, non deux datations concurrentes[13][14] —, l'évêque Rothade fait appel à Rome. Nicolas examine la procédure, conclut à l'irrégularité, et réinstalle Rothade sur son siège en 865 par le légat Arsène d'Orte, malgré la résistance de Hincmar, qui finira par reconnaître publiquement le droit d'appel des évêques au Siège apostolique.[15][16]
Cette affaire est l'occasion d'un débat plus large sur les fausses Décrétales pseudo-isidoriennes, recueil canonique fabriqué en Francie occidentale au IXe siècle pour défendre les évêques contre les abus des métropolitains. Rothade aurait introduit ces décrétales à Rome en 864 ; la question de leur usage exact par Nicolas est débattue : Kirsch rapporte que Schrörs exclut que Nicolas ait utilisé les parties du recueil, tandis que Wilhelm défend une autre position — les deux conclusions ne doivent pas être fondues. La lettre du 22 janvier 865 est la pièce invoquée dans ce débat ; l'usage précis que Nicolas aurait fait de telle ou telle pièce du recueil n'est pas établi.[17][18] Le résultat n'est pas la fabrication d'un nouveau droit, mais la confirmation, dans un cas concret, du principe ancien que la dernière instance ecclésiale est l'évêque de Rome.
Le pape de la primauté universelle face à Constantinople
Le troisième dossier est la crise photienne. À Constantinople, l'empereur Michel III et son oncle Bardas font déposer le patriarche Ignace, fils de l'empereur Michel I Rangabé, et installent en quelques jours un fonctionnaire laïc nommé Photius au siège patriarcal (858).[19] Nicolas envoie des légats, examine le dossier, refuse de reconnaître Photius, et fait condamner cette intrusion au synode romain d'avril 863. Photius riposte en faisant déposer Nicolas par un concile de Constantinople en 867. La nouvelle ne parvient à Rome qu'après la mort du pape, le 13 novembre 867.[20][21]
Le coeur doctrinal du dossier est exposé dans la lettre Proposueramus quidem à l'empereur Michel III (28 septembre 865) : la primauté du Siège apostolique vient de Pierre, non de la grandeur civile d'une cité, et aucune autorité ecclésiale supérieure ne peut juger Rome.[22] Cette formulation devient l'une des références patristiques médiévales sur le statut du successeur de Pierre dans l'Église universelle.
Le pasteur de la grande mission bulgare
Le quatrième dossier est l'évangélisation slave. Le khan Boris de Bulgarie — baptisé en 864 sous la pression militaire byzantine, recevant alors le nom chrétien de Michel —, se tourne vers Rome dès 866 pour échapper à la tutelle constantinopolitaine. Il envoie une légation à Nicolas avec 106 questions sur la foi, la discipline, la vie chrétienne et les coutumes anciennes à abandonner. Nicolas répond par les célèbres Responsa Nicolai ad consulta Bulgarorum, datées du 13 novembre 866, et envoie en Bulgarie les évêques Formose de Porto et Paul de Populonia, avec livres et matériel liturgique.[23][24]
Ce texte n'est pas un document apologétique abstrait. Il est un véritable manuel de catéchèse pastorale pour un peuple récemment baptisé : il traite du baptême, de la confession, de l'eucharistie, du mariage indissoluble, du jeûne, des coutumes païennes à laisser tomber, du rapport entre droit canonique et droit coutumier. Léon XIII, dans l'encyclique Grande Munus (1880), rappelle que Nicolas envoya à Boris des prêtres romains avec instruction d'éduquer le peuple, et confia la nouvelle communauté chrétienne aux évêques de Populonia et de Porto.[25]
| Domaine | Action de Nicolas | Impact |
|---|---|---|
| Mariage chrétien | Cassation du concile de Metz (863), déposition de Gunther et Theutgaud | Le mariage indissoluble protégé même contre un roi |
| Droit canonique | Rétablissement de Rothade de Soissons (864-865) | Confirmation publique du droit d'appel des évêques à Rome |
| Primauté romaine | Lettres à Michel III, synode du Latran 863 contre Photius | La doctrine du Siège apostolique au-dessus de tout jugement |
| Mission bulgare | Responsa ad consulta Bulgarorum 866, légats Formose et Paul | Formation doctrinale d'un peuple récemment baptisé |
| Mission slave | Invitation de Cyrille et Méthode à Rome par Nicolas ; accueil et décisions par Adrien II après sa mort | Ouverture romaine à la liturgie en langue slavonne |
Les sources principales
Le Saint-Siège et la chronologie officielle
La fiche officielle du Saint-Siège l'intitule « 105th Pope of the Catholic Church » : 105e pape dans la numérotation traditionnelle, né à Rome, pontife du 24 avril 858 au 13 novembre 867.[26] La chronologie est solidement attestée par la Catholic Encyclopedia et le Liber Pontificalis, qui s'accordent sur l'élection le 24 avril 858 dans l'ancienne basilique Saint-Pierre, en présence de l'empereur Louis II d'Italie, et la mort à Rome le 13 novembre 867.[27]
Ce double encadrement civil et ecclésial dit déjà beaucoup. Au IXe siècle, l'élection pontificale se fait à Rome, mais l'empereur d'Occident est présent. Nicolas n'arrive pas au siège de Pierre comme un inconnu protégé par la cour : il est diacre du précédent pontificat, déjà visible, et l'empereur lui-même est là quand il monte sur la chaire de Pierre.
Le Liber Pontificalis et la Vita Nicolai
Le Liber Pontificalis donne la notice CVII, Vita Nicolai, écrite par un contemporain proche du Latran. Elle décrit le père Théodore, defensor romain, l'éducation cléricale du jeune Nicolas, son ordination sous-diacre par Serge II (844-847), puis diacre par Léon IV (847-855), son rôle déjà influent sous Benoît III, et finalement son élection.[28] La même notice insiste sur ses constructions et restaurations romaines, ses dons aux églises de la Ville, sa sollicitude pour les pauvres et les pèlerins, tels que les rapporte la notice de Kirsch d'après la Vita Nicolai.[29]
Comme pour Léon le Grand, le Liber Pontificalis est ici une source historique de premier ordre : courte, datée, attentive aux actes concrets, et largement convergente avec les autres documents francs et grecs sur les grandes affaires du pontificat.
Le corpus de lettres : MGH Epistolae VI
Le grand instrument doctrinal de Nicolas est sa correspondance. Les Monumenta Germaniae Historica éditent ses lettres dans le volume Epistolae VI (Karolini aevi IV), avec environ 150 lettres conservées. On y trouve la correspondance avec Lothaire II, les Carolingiens, Hincmar de Reims, Hincmar de Laon, Photius, Michel III, Ignace, Boris de Bulgarie, ainsi que des décrets sur le mariage, les évêques, la liturgie, la discipline cléricale et la mission.[30]
Ce corpus permet de suivre le pontificat dossier par dossier plutôt que par anecdotes. Pour les Responsa ad consulta Bulgarorum, la lettre 99 est la pièce maîtresse, datée du 13 novembre 866 ; pour la primauté, la lettre Proposueramus quidem à Michel III, datée du 28 septembre 865, constitue le manifeste doctrinal le plus complet.[31][32]
Les Responsa Nicolai ad consulta Bulgarorum
Document à part : Nicolas répond en 106 chapitres aux questions du khan Boris sur la foi, la discipline, le droit, les coutumes, la vie quotidienne du nouveau peuple chrétien.[33] Le texte n'est pas une encyclique systématique : il suit l'ordre des questions, dont le tour pratique fait apparaître le quotidien d'une Bulgarie tout juste sortie du paganisme — querelles juridiques, rites païens, polygamie, sorts, coutumes funéraires, formes de pénitence.
Le texte suit l'ordre des questions posées ; les passages cités ci-dessous donnent à chaque fois le numéro de réponse exact (Responsum III, XV, XXXV, LIIII, etc.), d'après le texte critique édité par Ernst Perels dans MGH Epp. VI, p. 568-600.[34][35]
Avant le pontificat : un Romain dans la curie
Origine et formation
Nicolas naît à Rome, à une date inconnue — Kirsch n'en propose aucune. La fourchette « vers 800-820 », parfois reprise, ne vient pas de Kirsch et ne lui est pas attribuée.[36] Son père Théodore est defensor, c'est-à-dire avocat-administrateur attaché à l'Église romaine ; sa famille est rangée par l'historiographie parmi les distinguées de la Ville.[37] On le décrit jeune homme déjà connu pour sa piété, sa bienveillance, son intelligence, sa culture et son éloquence — formules convergentes du Liber Pontificalis et des sources occidentales.
Cette origine compte. Nicolas n'est pas un évêque venu de province ; il est un Romain de la cité, formé dans l'environnement du Latran, à proximité immédiate du gouvernement de l'Église.
Sous-diacre de Serge II, diacre de Léon IV
Sa carrière cléricale est rapide. Il est fait sous-diacre par Serge II (844-847), puis diacre par Léon IV (847-855).[38] À la mort de Léon IV, il est déjà l'un des clercs les plus influents de Rome. Sous Benoît III, il est présenté comme un proche conseiller.[39]
Le fait qu'il porte le titre de diacre — et non d'évêque — au moment de son élection est notable. Cela montre que la carrière diaconale romaine restait, au IXe siècle comme au siècle de Léon le Grand, une voie reconnue vers le pontificat ; cela montre aussi que l'élection se joue sur la qualité ecclésiale du candidat, non sur sa promotion préalable à un siège épiscopal.
L'élection du 24 avril 858
Benoît III meurt le 17 avril 858.[40] L'élection se déroule à Rome en présence de l'empereur Louis II d'Italie, fils de Lothaire I, venu officiellement rendre hommage — Kirsch lui attribue aussi une volonté d'influencer l'élection.[41] Le 24 avril, Nicolas est élu, consacré et intronisé le même jour à l'ancienne basilique Saint-Pierre.[42][43]
Cette présence impériale n'est ni une nomination ni une investiture : elle comporte au moins, selon Kirsch, une volonté d'influence politique. Elle reconnaît aussi la stabilité de l'élection.[44] Nicolas est élu par le clergé et le peuple de Rome selon les usages anciens, mais l'événement est solennisé par la présence du chef temporel de l'Occident. Le geste prépare déjà la posture du pontificat : Nicolas dialoguera avec les rois, mais n'acceptera jamais qu'un roi décide à sa place ce qui relève du gouvernement de l'Église.
Le pape de Lothaire II et du mariage indissoluble
Le scandale matrimonial de Lothaire II
Lothaire II, roi de Lotharingie (855-869), est fils de Lothaire I et neveu de Charles le Chauve et Louis le Germanique. Il a épousé Theutberge, soeur du puissant abbé Hubert. Mais il veut épouser sa concubine Waldrade, dont il a déjà des enfants.[45] Pour annuler son mariage, il accuse Theutberge d'inceste avec son frère, faute que le parti royal présente comme rendant l'union nulle — conséquence précisément contestée par Hincmar dans son traité De divortio Lotharii regis et Theutbergae reginae. Theutberge se soumet à l'ordalie de l'eau bouillante par un champion, qui la disculpe.[46]
Le roi insiste, multiplie les pressions, et fait convoquer plusieurs synodes francs : Aix-la-Chapelle, janvier 860, un deuxième synode la même année 860, puis Aix le 28 avril 862, date retenue par Kirsch, qui acceptent le récit royal et déclarent l'union nulle.[47][48] Theutberge, isolée, finit par fuir à la cour de Charles le Chauve, qui la protège. Hincmar de Reims, dans son traité De divortio Lotharii regis et Theutbergae reginae, écrit pour ce dossier l'un des grands textes carolingiens sur le droit matrimonial.[49]
Le concile de Metz, juin 863
Pour entériner la séparation, Lothaire convoque un concile à Metz en juin 863, présidé par Gunther de Cologne et Theutgaud de Trèves. Nicolas y envoie deux légats, Jean de Cervia (Ficcocle) et Radoald de Porto, qui se laissent corrompre par la cour et signent les actes.[50] Theutberge n'est pas convoquée à temps ; Hincmar de Reims n'assiste pas au concile.[51] Le concile déclare le mariage avec Theutberge nul et bénit l'union avec Waldrade.
Gunther et Theutgaud se rendent ensuite à Rome avec les actes pour les faire entériner. Nicolas examine le document, refuse de l'admettre, et le qualifie en des termes que les chroniqueurs romains rapportent dans une sévérité rare. Le concile n'a pas été conduit comme une assemblée d'évêques, mais comme un instrument du pouvoir civil.[52][53]
Le synode du Latran d'octobre 863
Le 30 octobre 863, Nicolas tient un synode au Latran : il annule les décisions de Metz et dépose Gunther de Cologne et Theutgaud de Trèves.[54][55] Il écrit aux évêques francs pour leur expliquer la décision et leur intimer de rompre la communion avec les déposés.
Le sens du verdict de Nicolas I sur le concile de Metz, d'après les actes du synode du Latran (octobre 863) et les chroniqueurs francs du IXe siècle, peut se résumer ainsi : la cause n'a pas été suffisamment instruite et le jugement a été précipité ; ce concile a parlé non comme une assemblée d'évêques, mais comme un lieu de débauche.[56]
Le langage est volontairement dur. Il signifie qu'un concile peut être convoqué et tenu selon les formes extérieures sans être pour autant un acte ecclésial valide. La forme ne suffit pas si la vérité du dossier a été falsifiée. Pour Nicolas, l'évêque de Rome a le devoir de dire publiquement, lorsqu'un synode trahit la justice, qu'il n'engage pas l'Église.
La pression militaire et la victoire
Gunther et Theutgaud refusent leur déposition, écrivent à Rome, et obtiennent de l'empereur Louis II qu'il prenne fait et cause pour eux. En février 864, tandis que Louis II intervient en leur faveur, Lothaire avance sur Rome avec une armée et assiège la ville : Nicolas s'enferme à Saint-Pierre — deux jours sans nourriture selon Kirsch —, tient bon, et Louis finit par négocier.[57][58] Lothaire II doit reprendre Theutberge ; l'affaire continue de couver et ne sera vraiment close qu'après la mort de Nicolas, mais la décision romaine n'est jamais infirmée.
Cette victoire est plus qu'un succès politique. Elle affirme publiquement la thèse qui définira la doctrine matrimoniale latine : le mariage sacramentel conclu et consommé n'est pas un contrat civil que le roi peut défaire à sa convenance ; une fois validement contracté puis consommé entre baptisés, aucune autorité humaine ne peut le dissoudre — doctrine que le droit actuel reprend au can. 1141[59] — sans préjudice de la séparation des époux ni d'une éventuelle déclaration de nullité pour un vice originel.
L'affaire Rothade de Soissons et le droit d'appel à Rome
Les synodes de Soissons (861) puis de Pîtres-Soissons (862) et la déposition
L'évêque Rothade de Soissons entre en conflit avec son métropolitain, Hincmar de Reims, sur la déposition d'un prêtre. Hincmar convoque un synode à Soissons, qui dépose Rothade en 861 selon la notice Kirsch sur Nicolas ; la notice sur Hincmar décrit ensuite la séquence de Pîtres puis de Soissons en 862, où Rothade est déposé de nouveau après avoir fait appel : il s'agit donc de deux actes successifs, non de deux datations concurrentes.[60][61] Rothade refuse la sentence et fait appel à Rome.
Cette procédure d'appel n'est pas une invention. Les canons 3 à 5 du concile de Sardique (343) organisent l'appel à Rome : un évêque déposé peut en appeler à l'évêque de Rome (alors Jules I) et demander un réexamen.[62] Le problème, au IXe siècle, est que les métropolitains carolingiens — au premier rang desquels Hincmar — refusent dans les faits que leurs décisions soient remises en cause par Rome.
La décision de Nicolas
Nicolas examine le dossier, demande aux évêques francs de laisser Rothade venir à Rome, et tient lui-même un examen contradictoire. En 865, il réinstalle Rothade sur le siège de Soissons par le légat Arsène, évêque d'Orte, malgré l'opposition de Hincmar.[63][64] Il accompagne la décision d'une longue lettre aux évêques francs où il défend le droit d'appel des évêques au Siège apostolique.
Dans sa correspondance avec les évêques francs en 865, Nicolas défend en substance le droit d'appel des évêques au Siège apostolique.[65][66]
La portée est immense. Le résultat n'est pas l'élargissement d'un droit nouveau, mais la confirmation publique d'un droit ancien dans un cas concret. Hincmar, après une résistance épistolaire forte, finit par reconnaître publiquement le principe.[67]
Les Décrétales pseudo-isidoriennes
Rothade arrive à Rome en 864 muni d'un dossier canonique : il y a, dans son bagage, un recueil qui deviendra célèbre sous le nom de Décrétales pseudo-isidoriennes. Compilées en Francie occidentale dans les années 840-850, elles attribuent à des papes anciens des décisions favorables à l'autonomie des évêques face à leurs métropolitains, en particulier dans le droit d'appel.[68]
La question de leur rôle exact à Rome est très débattue. Joseph Wilhelm, dans sa notice de 1909 sur les fausses Décrétales, tient pour certain que Nicolas connaissait le recueil et pour possible qu'il en ait possédé un exemplaire ; il attribue à Rothade des citations du recueil, dont la lettre de Nicolas du 22 janvier 865 porterait la trace.[69] Heinrich Schrörs en revanche, au terme de son enquête de 1904-1905 rapportée par Kirsch dans la notice Nicolas de 1911, conclut que le pape ne connaissait pas le recueil dans son ensemble, n'en a utilisé aucune partie, et n'en avait qu'une connaissance générale venue des dossiers francs : il n'a pas fondé sa doctrine sur lui.[70] Les deux positions restent distinctes : l'usage précis que Nicolas aurait fait de telle ou telle pièce du recueil n'est pas établi.[71][72]
La nuance compte : la primauté romaine défendue par Nicolas est antérieure et plus solide que le recueil pseudo-isidorien. Les fausses Décrétales ont occupé un grand rôle dans le droit canonique médiéval ; mais la décision de réinstaller Rothade et la doctrine de l'appel à Rome ne reposent pas sur leur authenticité historique. Elles reposent sur les canons authentiques de l'Église antique.
La crise photienne : Pierre n'est pas un fonctionnaire impérial
Ignace déposé, Photius intronisé (857-858)
À Constantinople, le patriarche Ignace, fils de l'empereur Michel I Rangabé, refuse en 857 la communion à Bardas, oncle de l'empereur Michel III "l'Ivrogne", à cause d'un grave scandale moral. Bardas obtient sa déposition. En quelques jours, on consacre patriarche Photius, fonctionnaire impérial laïc, érudit remarquable, mais sans préparation ecclésiastique réelle : tonsuré moine le 20 décembre 858, il reçoit en six jours le lectorat, le sous-diaconat, le diaconat et la prêtrise, avant d'être consacré évêque et intronisé patriarche.[73]
Photius envoie à Rome une lettre annonçant son intronisation. Nicolas demande l'envoi de légats pour examiner la régularité de la procédure. Les légats, Radoald de Porto et Zacharie d'Anagni, arrivent à Constantinople ; au concile tenu en 861, ils approuvent contre leur mandat la déposition d'Ignace. Nicolas les désavoue ensuite et tient lui-même un synode à Rome en avril 863.[74]
Le synode romain d'avril 863
Le synode du Latran d'avril 863 annule les actes du concile de Constantinople, rétablit Ignace comme patriarche légitime et dépose Photius comme intrus.[75][76] Nicolas écrit aux patriarches orientaux pour leur communiquer la décision (lettre du 8 mai 862 déjà préparatoire, puis lettres ultérieures).
La position de Nicolas est clairement formulée : la consécration épiscopale ne se confond pas avec une nomination administrative impériale. Un siège épiscopal n'est pas une charge civile que l'empereur distribue ; il est une responsabilité apostolique qui exige une procédure ecclésiale réelle.
Proposueramus quidem : la lettre à Michel III (28 septembre 865)
Le manifeste doctrinal du pontificat est la lettre Proposueramus quidem à l'empereur Michel III, datée du 28 septembre 865.[77] Michel avait écrit à Rome une lettre méprisante contre la primauté romaine et le latin ; Nicolas répond longuement, posant trois thèses :
- La primauté du Siège apostolique vient de Pierre, non de la grandeur civile de la cité de Rome.
- Les canons antiques placent le Siège apostolique comme dernière instance ; aucun jugement supérieur ne peut le récuser.
- L'empereur n'est pas évêque ; sa fonction est de protéger l'Église, non de la gouverner intérieurement.
Nicolas y expose en substance que, là où il existe une autorité supérieure, le jugement des inférieurs doit lui être soumis pour être annulé ou confirmé : le jugement du Siège apostolique, qui n'a pas d'autorité au-dessus de lui, ne peut donc être récusé par personne.[78]
L'adage romain repris par Nicolas dans la même lettre se lit, au n° 638 du Denzinger, Prima Sedes non iudicabitur a quoquam (en substance : le Siège premier n'est jugé par personne) ; le n° 641 donne le passage latin dont le résumé ci-dessus est paraphrasé.[79]
Ces formulations comptent parmi les expressions les plus nettes de la doctrine romaine de la primauté au IXe siècle.[80]
L'encyclique de Photius (867) et la "déposition" de Nicolas
Photius riposte. En 867, il envoie une encyclique aux patriarches orientaux dénonçant la présence en Bulgarie des missionnaires latins, la pratique du Filioque, le célibat clérical et l'autorité romaine. Un concile tenu à Constantinople en 867 prononce contre Nicolas une prétendue « déposition » et « excommunication », que Rome ne reconnaît pas.[81]
La nouvelle ne parvient à Rome qu'après la mort du pape. Le successeur Adrien II confirmera ensuite la déposition de Photius, et le IVe concile de Constantinople (869-870), reconnu comme oecuménique par l'Église catholique, condamnera Photius et rétablira Ignace.[82] La crise photienne ne se ferme pas en 867, mais le pontificat de Nicolas en a posé la grammaire doctrinale : un siège épiscopal n'est pas une charge que le pouvoir civil distribue, et la dernière instance ecclésiale demeure le Siège apostolique.
La mission bulgare : un peuple, une catéchèse, 106 réponses
Boris, du baptême byzantin à la légation romaine
Le khan Boris de Bulgarie cherche depuis plusieurs années à intégrer son peuple à la chrétienté. En 864, sous pression militaire byzantine, il accepte un baptême constantinopolitain et reçoit le nom de Michel. Mais il se méfie rapidement de la tutelle ecclésiale grecque, qui refuse de lui accorder un archevêché autocéphale (autonome, avec son propre chef) et tient son Église dans un statut subordonné.[83][84]
En 866, Boris envoie une délégation à Rome avec une longue liste de questions sur la foi, la discipline et les coutumes. Il demande aussi un patriarche autonome pour la Bulgarie. Nicolas accueille la délégation avec dignité, refuse pour l'instant le titre patriarcal, mais répond aux questions par les Responsa et envoie en Bulgarie deux évêques pour fonder l'organisation ecclésiale latine.
Les légats Formose de Porto et Paul de Populonia
Les deux légats envoyés à Boris sont Formose, évêque de Porto — le futur pape contesté de la fin du IXe siècle — et Paul, évêque de Populonia.[85][86] Léon XIII, dans Grande Munus (1880), rappelle que Nicolas leur confia l'organisation de la nouvelle communauté chrétienne, l'instruction du peuple, et l'établissement de la hiérarchie épiscopale latine en Bulgarie.
Les Bulgares accueillent les légats avec enthousiasme et demandent que Formose devienne leur archevêque. Nicolas refuse, voulant maintenir Formose à Porto. Cette décision aura des conséquences : faute d'accorder à Boris l'autonomie ecclésiale qu'il demande, Rome perdra la Bulgarie au profit de Constantinople en 870, sous le pontificat d'Adrien II.[87] Mais pour les quatre années entre 866 et 870, la mission romaine en Bulgarie est l'une des entreprises missionnaires les plus denses de tout le IXe siècle.
Les 106 Responsa : un manuel de catéchèse pastorale
Le coeur du dossier est le texte des Responsa Nicolai ad consulta Bulgarorum, daté du 13 novembre 866 (lettre 99 dans MGH Epp. VI). 106 chapitres répondent point par point aux questions de Boris : baptême, confession, eucharistie, mariage chrétien, jeûne, dimanche, vêtement liturgique, traitement des païens, des juifs, des esclaves, sépulture, ordalies, coutumes funéraires, divination, polygamie, célibat des prêtres, instruction des enfants.[88]
Les passages cités ci-dessous donnent leurs numéros et gardent le ton réel du texte : un mélange d'autorité doctrinale et de pédagogie pastorale très attentive aux situations concrètes.
Pour fonder l'indissolubilité matrimoniale, Nicolas reprend en substance 1 Co 7, 39 (réponse III) : la femme reste liée par la loi tant que son mari est vivant ; veuve, elle est libre.[89]
Sur le baptême (réponse XV, où Nicolas cite Anastase II), il enseigne en substance que le sacrement ne perd pas sa force même donné loin d'une église ou par un ministre indigne.[90]
Sur les coutumes païennes des Bulgares (réponse XXXV), il enseigne en substance que l'observation des jours et des heures, les incantations, les jeux, les chants et les augures relèvent de la pompe et de l'œuvre du diable.[91]
Sur la confession avant l'eucharistie (réponse IX), il enseigne en substance que communier sans pénitence ni réconciliation préalables accumule sur soi une accusation plutôt qu'un remède.[92]
Ces textes courts disent l'esprit de l'ensemble. Un peuple qui sort du paganisme reçoit de Rome une catéchèse qui ne mâche pas les mots sur ce qu'il faut abandonner, qui défend le mariage indissoluble et la confession avant la communion, et qui prend soin de transmettre une foi solide plutôt qu'un christianisme de façade.
| Domaine | Réponse type | Passage représentatif (paraphrase) |
|---|---|---|
| Mariage | Indissolubilité du mariage chrétien | La femme reste liée tant que son mari est vivant (Responsum III) |
| Baptême | Validité quel que soit le ministre | Le baptême reste valide quel que soit le ministre (Responsum XV) |
| Eucharistie | Confession préalable obligatoire pour le péché grave | Communier sans réconciliation préalable est une accusation contre soi (Responsum IX) |
| Coutumes païennes | Abandon des pratiques anciennes | Augures et incantations, œuvre du diable (Responsum XXXV) |
| Charité | Devoir d'accueil des étrangers, malades, captifs | Plusieurs réponses sur l'hospitalité et le rachat des captifs |
| Sujets divers | Pénitentiel, livre de messe, divination, accueil des pénitents, amulettes et paix | Réponses LXXV-LXXX, sur des sujets divers |
Cyrille, Méthode et l'ouverture romaine à la liturgie slavonne
Les frères de Thessalonique envoyés en Grande Moravie
Le pontificat de Nicolas est aussi celui où Rome découvre les frères de Thessalonique, Cyrille (Constantin) et Méthode, envoyés en 863 par Constantinople au prince Rastislav de Grande Moravie à la demande de ce dernier.[93] Les deux frères inventent l'alphabet glagolitique, traduisent la liturgie et l'Écriture en langue slavonne, et fondent une mission qui essaime en Moravie, en Bohême et au-delà.
L'envoi de Cyrille et Méthode n'est donc pas, à l'origine, un projet romain. Il vient de Constantinople, à la demande d'un prince slave qui cherche un christianisme dans sa langue, contre les missionnaires francs qui défendent l'usage exclusif du latin. La mission rencontre vite l'opposition de l'épiscopat bavarois, qui défend la thèse dite "trilingue" : seules trois langues — le latin, le grec et l'hébreu, langues de l'inscription de la Croix — seraient légitimes pour la liturgie chrétienne.
Rome convoquée à reconnaître la liturgie en langue slavonne
Quand des évêques bavarois protestent contre la liturgie en langue vernaculaire, Cyrille et Méthode se rendent à Rome pour faire entendre leur cause. Nicolas meurt le 13 novembre 867 au moment où ils sont en route ; c'est son successeur Adrien II qui les accueillera, approuvera la liturgie slavonne, et fera consacrer Méthode archevêque de Pannonie. Mais l'orientation est typiquement nicolasienne : Rome reconnaît qu'une langue vernaculaire peut porter la liturgie chrétienne, contre les particularismes germaniques qui voulaient interdire toute autre langue que le latin, le grec et l'hébreu.[94]
Léon XIII, dans Grande Munus, fera de cette ouverture romaine un point d'appui pour la doctrine catholique de l'inculturation liturgique. La nuance historique reste importante : Nicolas prépare l'accueil romain de la mission slave, tandis qu'Adrien II en posera les actes liturgiques décisifs.
La doctrine de la primauté romaine
Le Siège apostolique au-dessus de tout jugement
Le coeur doctrinal du pontificat est l'affirmation explicite que le Siège apostolique ne peut être jugé par aucune assemblée humaine. Cette thèse s'inscrit dans la tradition romaine de la primauté du Siège apostolique.[95]
Ce que Nicolas y ajoute, c'est une mise en oeuvre concrète dans quatre dossiers majeurs simultanés : Lothaire, Rothade, Photius, Boris. Chaque dossier teste la thèse romaine devant une autorité différente — roi carolingien, métropolitain franc, empereur byzantin, peuple récemment baptisé — et chaque fois Nicolas tient la position.
La papauté comme service de l'unité
La thèse de Nicolas n'est pas un absolutisme de personne. Le pape ne décide pas de son chef ; il décide selon les canons antiques, en s'appuyant sur Sardique, Léon, Gélase, Grégoire. Ce qu'il défend n'est pas son autorité personnelle, mais la place du Siège apostolique comme dernière instance reconnue par l'Église entière.
Nicolas rappelle en substance que, là où il existe une autorité supérieure, le jugement des inférieurs doit lui être soumis pour être annulé ou confirmé.[96]
Le critère est juridique avant d'être affectif. Il vaut autant pour les évêques opprimés par leur métropolitain (Rothade) que pour les patriarches déposés par le pouvoir civil (Ignace). Une Église sans dernière instance se livre à l'arbitraire des plus puissants ; une Église qui reconnaît la dernière instance romaine se protège contre les tyrannies à la fois civiles et ecclésiales.
Rapport au pouvoir impérial
Le rapport entre le pape et l'empereur est conçu par Nicolas dans la ligne gélasienne des deux pouvoirs. L'empereur protège l'Église, défend la foi catholique, soutient les évêques ; mais il ne consacre pas, n'enseigne pas, ne juge pas en dernière instance. Cette distinction reprend celle des deux pouvoirs héritée de la tradition gélasienne.
Quand Louis II prend fait et cause pour les déposés et que Lothaire assiège Rome en 864, Nicolas refuse de plier ; quand Michel III prétend dicter à Rome la conduite à tenir à Constantinople, Nicolas répond par Proposueramus quidem. La doctrine est cohérente : le pouvoir civil ne gouverne pas l'Église, et le pape ne gouverne pas le monde.
Spiritualité, discipline et vie de l'Église romaine
Le célibat clérical
Nicolas s'inscrit dans la tradition latine du célibat clérical ; l'attribution d'un programme systématique en la matière ne repose sur aucune lettre identifiée et n'est pas retenue. La réponse LXX des Responsa n'autorise pas les laïcs à chasser le prêtre marié : elle ne peut donc pas fonder un tel droit.[97]
Cette défense n'est pas un raidissement disciplinaire arbitraire. Elle s'inscrit dans la longue tradition latine héritée du concile d'Elvire (vers 305-306), des lettres de Sirice, de Léon, de Grégoire le Grand. Pour Nicolas, l'authenticité du ministère exige une disponibilité totale du prêtre à l'Église ; la liturgie latine, et plus largement la discipline cléricale, demandent une forme de vie qui ne se confond pas avec celle des laïcs.
Les pratiques liturgiques et le jeûne
Plusieurs traditions tardives attribuent à Nicolas l'institution de pratiques disciplinaires durables : abstinence de viandes le mercredi et le vendredi, fixation de coutumes liturgiques romaines pour la basilique du Latran, soin apporté à l'office. Ces attributions restent discutées — beaucoup de ces pratiques étaient déjà répandues avant lui — et l'attribution d'une abstinence instituée le mercredi est contredite par la réponse V des Responsa, qui y permet normalement la viande.[98][99]
La charité romaine
La Vita Nicolai du Liber Pontificalis insiste, selon la notice citée via Kirsch, sur la charité matérielle du pape : dons réguliers aux pauvres, soin des pèlerins, restauration des hôpitaux et des xenodochia (hôtelleries pour étrangers et pèlerins), embellissement des basiliques, soutien aux moines et aux clercs en difficulté, tels que les rapporte la notice de Kirsch d'après la Vita Nicolai.[100] Comme pour Léon le Grand et Grégoire le Grand, la grandeur doctrinale s'accompagne d'un gouvernement temporel attentif au pain quotidien des Romains.
Chronologie
Le pontificat tient en moins de dix ans mais condense quatre grands dossiers simultanés. La frise ci-dessous, puis le détail point par point, restituent la séquence réelle : du décès de Benoît III au manifeste de la primauté romaine, en passant par les synodes carolingiens, la marche militaire de Louis II sur Rome et les Responsa aux Bulgares.
- date inconnueNaissance à Romefils du Defensor Théodore
Nicolas naît à Rome dans une famille distinguée ; son père Théodore est defensor attaché à l'Église romaine. Kirsch ne propose aucune date de naissance.[101]
- 844-855Carrière cléricalesous Serge II, Léon IV, Benoît III
- 24 avril 858Élection au Siège apostoliqueprésence de l'empereur Louis II
- 860-862Premiers synodes carolingiensaffaire Lothaire II
Synodes d'Aix-la-Chapelle qui acceptent l'annulation du mariage de Lothaire II et Theutberge ; Theutberge fuit à la cour de Charles le Chauve.[105]
- 861 puis 862Synodes de Soissons et de Pîtres-Soissonsdépositions de Rothade
- avril 863Synode du Latrandéposition de Photius
- juin 863Concile de Metzannulation du mariage de Lothaire
Le concile de Metz, présidé par Gunther et Theutgaud, déclare nul le mariage avec Theutberge ; les légats romains sont corrompus.[109]
- 30 octobre 863Synode du Latrandéposition de Gunther et Theutgaud
- février 864Pression militaire sur RomeLouis II et Lothaire
- 864-865Restauration de Rothadedroit d'appel à Rome
- 28 septembre 865Proposueramus quidemlettre à Michel III
Manifeste doctrinal sur la primauté du Siège apostolique et la distinction de l'empereur et de l'évêque.[116]
- 866Ambassade bulgare à RomeBoris envoie 106 questions
Boris de Bulgarie demande à Rome doctrine, discipline et hiérarchie pour son peuple.[117]
- 13 novembre 866Responsa ad consulta Bulgarorum106 réponses au peuple bulgare
- été-automne 867Encyclique de Photiusdéposition fictive de Nicolas
Le concile constantinopolitain de 867 prononce contre Nicolas une prétendue « déposition » et « excommunication », non reconnues par Rome ; la nouvelle ne parvient à Rome qu'après la mort du pape.[120]
- 13 novembre 867Mort de Nicolasbasilique Saint-Pierre
Héritage
Le titre "le Grand" et la mémoire catholique
Nicolas est l'un des trois papes surnommés « le Grand » avec saint Léon I et saint Grégoire I, titre que retient l'historiographie catholique.[123] Ce titre n'est pas un décret formel : il est une reconnaissance progressive de l'historiographie et de la liturgie catholiques pour ces pontificats qui ont décisivement orienté l'Église universelle.
Pour Léon, le critère est la christologie de Chalcédoine et la rencontre avec Attila. Pour Grégoire, c'est l'évangélisation des Anglo-Saxons, la liturgie romaine et la spiritualité monastique. Pour Nicolas, c'est la conjonction simultanée de quatre grands dossiers (mariage, droit canonique, primauté, mission) qui transforment durablement la doctrine de la papauté médiévale.
Canonisation et fête liturgique
Nicolas est vénéré comme saint dès l'époque immédiatement postérieure à sa mort. Sa mémoire est inscrite au 13 novembre, jour de son décès : il faut distinguer cette inscription au martyrologe et la fête locale donnée par Nominis d'une mémoire inscrite au Calendrier romain général — cette dernière n'existe pas.[124]
Léon XIII et la mémoire bulgare
Plus de mille ans après les Responsa ad consulta Bulgarorum, Léon XIII publie en 1880 l'encyclique Grande Munus sur Cyrille, Méthode et l'évangélisation slave. Il y rappelle l'envoi de Formose et Paul auprès des Bulgares, et fait de Nicolas l'un des grands artisans de la mission catholique en Europe centrale et orientale.[125]
Cette mémoire reste vivante dans la mesure documentée par Grande Munus : Nicolas a ouvert la porte à la mission slave par son invitation de Cyrille et Méthode — accueillis et confirmés par Adrien II après sa mort — et par sa lettre aux Bulgares.
Pour aller plus loin
- Pape saint Léon le Grand (440-461) — premier pape appelé "le Grand", doctrine de la primauté et Tome à Flavien.
- Pape saint Grégoire le Grand (590-604) — deuxième pape appelé "le Grand", évangélisation et liturgie.
- Pape saint Gélase I (492-496) — doctrine des deux pouvoirs et primauté du Siège apostolique.
- Pape Adrien II (867-872) — successeur immédiat, accueil de Cyrille et Méthode, suite de l'affaire bulgare.
- Pape saint Léon III (795-816) — couronnement de Charlemagne et fondations du gouvernement carolingien.
- Pape saint Pascal I (817-824) — pape précédent dans la lignée du IXe siècle.
- Pape saint Grégoire VII (1073-1085) — réforme grégorienne du XIe siècle.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle « Nicholas I » : sous-titre « 105th Pope of the Catholic Church », pontificat 24.IV.858 – 13.XI.867, naissance à Rome. Page consultée le 4 juin 2026, libellé revérifié au primaire le 4 octobre 2026 (la page ne porte aucune mention « Magnus ») : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/niccolo-il-grande.html. La page de liste du Saint-Siège range Nicolas I à la ligne 105, mais sans intitulé de numérotation — d'où le degré retenu dans le corps : 105e dans la numérotation traditionnelle.
1 26 103 122« He is the last of the three popes listed in the Annuario Pontificio with the title "the Great", alongside Leo I and Gregory I », "Pope Nicholas I", Wikipedia (consultée le 4 octobre 2026) : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Nicholas_I. Degré tenu : cette mention de l'Annuario n'est relayée que par cette synthèse secondaire et n'a pas été vérifiée sur l'Annuario lui-même — le corps retient donc le degré établi, celui de l'historiographie catholique. Nuance : ce titre n'a jamais été proclamé par décret formel — « they have been identified as great both by popular acclamation at the time of their deaths and by history itself » (Catholic Answers, « Who Were the "Great" Popes—and Why? » : https://www.catholic.com/magazine/print-edition/who-were-the-great-popes-and-why).
2 123Johann Peter Kirsch, "Pope St. Nicholas I", The Catholic Encyclopedia, vol. 11, New York, Robert Appleton Company, 1911 ; texte repris sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/11054a.htm. Synthèse utilisée pour l'origine, le père Théodore Defensor, le sous-diaconat sous Serge II, le diaconat sous Léon IV, l'élection du 24 avril 858, la procédure dans les affaires Lothaire II, Rothade de Soissons, Photius, Bulgares, et la mort le 13 novembre 867.
3 4 8 10 12 13 15 18 27 28 29 36 37 38 39 41 42 48 55 58 61 63 65 70 72 74 75 86 95 100 101 102 104 107 108 111 113 114 121Saint Nicolas I, lettre Proposueramus quidem à l'empereur Michel III, 28 septembre 865, dans MGH Epp. VI (Karolini aevi IV), éd. Ernst Perels, Berlin, Weidmann, 1925, p. 454-487 — incipit, date et substance revérifiés le 4 octobre 2026 au Denzinger en ligne, qui intitule « Saint Nicolas I, Ep. 'Proposueramus quidem' à l'empereur Michel, 28 septembre 865 ». Texte latin cité d'après le Denzinger en ligne : n° 638, « Neque ab Augusto neque ab omni clero neque a regibus neque a populo iudex iudicabitur... "Prima Sedes non iudicabitur a quoquam" » ; n° 641, « Quoniam, cum secundum canones, ubi est maior auctoritas, iudicium inferiorum sit deferendum, ad dissolvendum scilicet vel ad roborandum : patet profecto Sedis Apostolicae, cuius auctoritate maior non est, iudicium a nemine fore retractandum... » — les passages français du corps en sont des paraphrases d'après le latin. Texte latin de référence : https://patristica.net/denzinger/enchiridion-symbolorum.html. Synthèse multilingue : https://www.iamcatholic.co/papacy/pope-st.-nicholas-i-the-great et https://www.academia.edu/43058147/Evangelos_Chrysos_New_perceptions_of_imperium_and_sacerdotium_in_the_letters_of_Pope_Nicholas_I_to_Emperor_Michael_III.
5 22 32 77 78 79 80 96 116"The Marriage of Lothair and Theutberga", Encyclopedia.com : https://www.encyclopedia.com/history/news-wires-white-papers-and-books/marriage-lothair-and-theutberga. Et "Lothair II", Wikipedia (consultée le 4 juin 2026) : https://en.wikipedia.org/wiki/Lothair_II_of_Lotharingia. Utilisés pour la chronologie du dossier matrimonial : épouse Theutberge, concubine Waldrade, accusation d'inceste, ordalie de l'eau bouillante, synodes d'Aix 860 et 862, fuite à la cour de Charles le Chauve, traité De divortio Lotharii regis et Theutbergae reginae d'Hincmar.
6 45 46 47 49 105"Council of Metz (863)", Wikipedia (consultée le 4 juin 2026) : https://en.wikipedia.org/wiki/Council_of_Metz_(863). Procédure du concile de Metz de juin 863, présidence de Gunther de Cologne et Theutgaud de Trèves, légats romains Jean de Cervia et Radoald de Porto, absence de Theutberge, signature des actes, rejet par Nicolas, jugement public du pape, déposition au synode du Latran du 30 octobre 863. La paraphrase sur le "lupanar" reprend les attendus des chroniqueurs francs et romains du IXe siècle.
7 50 51 52 54 56 109 110Code de droit canonique, can. 1141–1143 : le mariage conclu et consommé entre baptisés (ratum et consummatum) ne peut être dissous par aucune puissance humaine ni pour aucune cause, sauf la mort (can. 1141) ; le mariage non consommé peut être dissous par le Pontife romain pour une juste cause (can. 1142). Texte : https://press.vatican.va/archive/cod-iuris-canonici/fra/documents/cic_libro4_cann1141-1150_fr.html. Cité ici comme expression actuelle de cette doctrine, non comme preuve de la discipline du IXe siècle.
9 59"Pope Nicholas I", Wikipedia (consultée le 4 juin 2026) : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Nicholas_I. Synthèse utilisée pour la datation du règne, le titre "le Grand", l'encyclique de Photius en 867 et la déposition fictive constantinopolitaine. Pour l'épisode militaire de 864, formulation calée au primaire (Kirsch, notice Nicolas) : « The Emperor Louis II took up the cause of the deposed bishops, while King Lothair advanced upon Rome with an army and laid siege to the city, so that the pope was confined for two days in St. Peter's without food. »
11 20 43 53 57 98 112"Hincmar of Reims", Encyclopedia.com, repris de New Catholic Encyclopedia, 2003 : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/hincmar-reims. Et Johann Peter Kirsch, "Hincmar, Archbishop of Reims", Catholic Encyclopedia, vol. 7, 1910 : https://www.newadvent.org/cathen/07356b.htm. Utilisés pour la séquence de Soissons (861, première déposition de Rothade) puis de Pîtres, continué à Soissons (862, seconde déposition) — recoupée au primaire le 4 octobre 2026 : Kirsch, notice Nicolas, « Synod of Soissons, of 861, which had deposed him » ; Kirsch, notice Hincmar, « Synod of Pistres [...] in 862, and Rothadius was deposed [...] the synod (which was continued at Soissons) deposed him again », et « he was restored to his episcopal office by the pope in 865 » —, la reconnaissance progressive de la primauté romaine, l'affaire Hincmar de Laon et la sortie de crise sous Nicolas.
14 16 60 64 66 67 106 115Joseph Wilhelm, "False Decretals", The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909 : https://www.newadvent.org/cathen/05773a.htm. Datation des Pseudo-Isidoriennes en Francie occidentale au IXe siècle, arrivée de Rothade à Rome vers le milieu de 864 — recoupée au primaire le 4 octobre 2026 : Wilhelm, « Rothade reached Rome about the middle of 864 » et « proved by a Letter written by Nicholas I on 22 January, 865, dealing with Rothade's appeal » — : thèse de Wilhelm — Nicolas connaissait certainement le recueil, en possédait peut-être un exemplaire, et la lettre du 22 janvier 865 prouverait que Rothade s'en est servi. À distinguer de la conclusion de Heinrich Schrörs (enquête de 1904-1905, rapportée par Kirsch dans la notice Nicolas de 1911) : le pape ne connaissait pas le recueil dans son ensemble, n'en a utilisé aucune partie, et n'a pas fondé sa doctrine sur lui.
17 68 69 71"Photian schism", Wikipedia (consultée le 4 juin 2026) : https://en.wikipedia.org/wiki/Photian_schism. Et "St. Photios the Great, the Photian Council, and Relations with the Roman Church", OrthoChristian.com : https://orthochristian.com/97929.html. Utilisés pour la déposition d'Ignace par Bardas, l'élévation rapide de Photius, le concile constantinopolitain de 861, le synode romain d'avril 863, l'encyclique photienne de 867 sur le Filioque, la "déposition" fictive de Nicolas, la suite sous Adrien II et le IVe concile de Constantinople (869-870).
19 21 73 76 81 82 87 120Saint Nicolas I, Responsa Nicolai I papae ad consulta Bulgarorum, lettre 99 du 13 novembre 866, éd. Ernst Perels dans MGH Epp. VI (Karolini aevi IV), p. 568-600. Texte de référence repris dans Mansi, Sacrorum Conciliorum nova et amplissima collectio, vol. XV, col. 401 sq. Traduction anglaise partielle : Faculty of UMass Lowell, The Responses of Pope Nicholas I to the Questions of the Bulgars A.D. 866 : https://faculty.uml.edu/ethan_spanier/Teaching/documents/CP24ResponsestotheBulgars.pdf. Édition en ligne consultée : https://www.pravoslavieto.com/history/09/866_responce_pope_Nicholas_I.htm. Notice critique : https://geschichtsquellen.de/werk/3656. Passages paraphrasés dans le corps : Responsum III sur l'indissolubilité matrimoniale citant 1 Co 7, 39 ; Responsum IX sur la confession avant l'eucharistie ; Responsum XV sur la validité du baptême quel que soit le ministre ; Responsum XXXV sur les augures et incantations comme oeuvre du diable.
23 33 34 83 88 89 90 91 92 97 99 117 118Léon XIII, encyclique Grande Munus sur Cyrille et Méthode, 30 septembre 1880, Vatican.va : https://www.vatican.va/content/leo-xiii/en/encyclicals/documents/hf_l-xiii_enc_30091880_grande-munus.html. Référence à Nicolas envoyant aux Bulgares des prêtres romains chargés d'éduquer le peuple, et confiant la nouvelle communauté chrétienne aux évêques de Populonia et de Porto.
24 25 84 85 93 94 119 125Ernst Perels (éd.), Monumenta Germaniae Historica, Epistolae VI, Karolini aevi IV, Berlin, Weidmann, 1902-1925, lettres pontificales de Nicolas I. La notice critique recense 170 pièces, dont 153 sûrement attribuées et 17 douteuses ou fausses : il faut distinguer le nombre de pièces éditées du nombre de lettres authentiques — la présentation « n° 1–156 » ne décrit pas correctement l'ensemble. Le « environ 150 lettres » du corps correspond au second décompte. Notice critique : https://geschichtsquellen.de/werk/3655. Lien institutionnel : https://www.dmgh.de/.
30 31 35Saint-Siège, fiche officielle « Benedictus III » : pontificat 855 – 17 avril 858. Page consultée : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/benedetto-iii.html. La chronologie officielle actuelle donne le 17 avril 858, non le 7 avril.
40 44Concile de Sardique (343), can. 3-5 : l'évêque déposé peut en appeler à Jules, évêque de Rome, en l'honneur de la mémoire de l'apôtre Pierre ; la déposition est suspendue en attendant le réexamen. Présentation : https://ccel.org/ccel/schaff/npnf204/npnf204.v.ii.vii.html.
62Nominis (Conférence des évêques de France), « Saint Nicolas Ier le Grand » : https://nominis.cef.fr/contenus/saint/93/Saint-Nicolas-Ier-le-Grand.html. Page consultée le 4 octobre 2026 : « Dates de fête 13 novembre, Fête locale » ; texte du Martyrologe romain cité : « À Rome, près de saint Pierre, en 867, saint Nicolas Ier, pape, qui montra une vigueur apostolique pour affermir l'autorité du pontife romain dans toute l'Église de Dieu. » Lecture confirmée au Martyrologium Romanum, édition typique 2004, au 13 novembre : « At Rome, near Saint Peter's, Saint Nicholas the First, pope, who, with apostolic vigor, excelled in strengthening the authority of the Roman Pontiff in the whole Church of God. » Aucune célébration au 13 novembre dans le Calendrier romain général (la sainte Françoise-Xavière Cabrini du 13 novembre relève du calendrier propre des États-Unis).
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