Sainte Catherine d'Alexandrie est une vierge et martyre que l'Église vénère depuis le haut Moyen Âge, et dont la fête est fixée au 25 novembre dans le martyrologe romain. Selon la tradition, elle aurait souffert le martyre à Alexandrie au début du IVe siècle, sous l'empereur Maxence. La recherche historique moderne souligne que sa Passion est tardive et que son historicité n'est pas établie par les sources antiques ; cette réserve n'a pas empêché une dévotion immense, en Orient comme en Occident.[1][2]
L'article présente d'abord ce que la tradition et la Légende dorée rapportent, puis les réserves critiques fondées, sans les dissimuler. Un catholique peut honorer sainte Catherine avec gratitude tout en sachant que le dossier historique est fragile : c'est le même équilibre que l'Église a choisi en rétablissant sa mémoire en 2002, après l'avoir retirée du calendrier général en 1969 pour des « difficultés historiques graves ».[3]
Ce que la tradition raconte
Une princesse savante convertie au Christ
La légende présente Catherine comme la fille du roi Costus (Kônstos), gouverneur ou roi d'Alexandrie. Douée pour l'étude, elle aurait maîtrisé de nombreuses langues et les sciences de son temps ; certains récits parlent de soixante-douze langues. Encore jeune, elle se convertit au christianisme et refuse d'épouser l'empereur Maxence, qui la convoque avec les rhéteurs et les philosophes de la ville.[4][5]
Devant l'empereur, Catherine soutient la vérité de la foi chrétienne. Les cinquante rhéteurs envoyés pour la confondre sont, selon la Passion, convertis par son discours ; ils meurent ensuite avec elle. L'épisode de la dispute savante est devenu l'un des thèmes majeurs de son iconographie.[6]
La roue, le supplice et le Mont Sinaï
Pour la punir, Maxence fait construire une roue hérissée de pointes. À la prière de Catherine, la roue se brise et tue des païens qui s'en approchaient ; d'où l'attribut de la « roue de sainte Catherine ». L'empereur ordonne alors sa décapitation. Selon la tradition, du lait coula au lieu du sang, et des anges portèrent son corps jusqu'au Mont Sinaï.[7][8]
Le monastère du Sinaï, bâti sous Justinien au VIe siècle, a reçu le nom de Sainte-Catherine après la découverte présumée de reliques vers 800. Ce lieu reste aujourd'hui l'un des grands centres de son culte, avec des manuscrits et des icônes qui ne sont pas antérieurs, pour l'essentiel, au Xe siècle.[9]
La Légende dorée de Jacques de Voragine
Au XIIIe siècle, Jacques de Voragine rédige la Légende dorée (vers 1260-1290). Le chapitre consacré à sainte Catherine (BHL 1667) reprend la Passion tardive, y compris l'épisode du moine de Rouen qui aurait obtenu une phalange de la sainte. La traduction de référence en anglais, celle de William Granger Ryan (Princeton University Press, 1995), en donne le texte aux pages 334-341.[10]
La Légende dorée n'est pas une source contemporaine du IVe siècle : elle est un maillon tardif de la chaîne textuelle. En Ignispedia, on ne cite pas de phrases de Voragine comme si elles étaient un acte de martyre antique ; on signale que le récit médiéval a fixé pour l'Occident la figure de Catherine, rhétoricienne, disputatrice, martyre de la roue.[11][12]
Ce que l'histoire permet d'affirmer, et ce qu'elle n'établit pas
Absence des sources antiques
Les martyrologes, calendriers et historiens ecclésiastiques antiques ne connaissent pas une martyre alexandrine nommée Catherine. Aucune iconographie ni trace de culte nette n'apparaît avant environ 800. L'incipit de la Passion place le martyre en la « 35e année de Maxence » : l'empereur Maxence a régné six ans seulement (306-312) et n'a jamais gouverné l'Égypte ; l'incohérence est manifeste.[13][14]
L'historien des saints Hippolyte Delehaye a qualifié ce type de texte de « Passion épique » : une composition littéraire pieuse, non un procès-verbal. Il jugeait l'historicité de Catherine impossible à établir avec les documents disponibles.[15]
L'hypothèse de Dorothea ou d'Hypatia
Certains savants ont cherché un « noyau historique » derrière la légende. Eusèbe de Césarée, vers 320, rapporte qu'un empereur (Maximin) fit comparaître une jeune chrétienne, la menaça, puis la bannit et confisqua ses biens ; il ne la nomme pas. Rufin d'Aquilée lui donne plus tard le nom de Dorothea. Une autre hypothèse relie Catherine à la philosophe néoplatonicienne Hypatia, tuée à Alexandrie en 415, bien que le rôle soit alors inversé (païenne contre chrétiens) et la date postérieure d'environ onze décennies. Ces rapprochements restent des hypothèses, non des identifications établies.[16][17]
Ce que l'Église en a fait
En 1969, la réforme du calendrier romain général a retiré la fête de sainte Catherine, en signalant de graves difficultés historiques. En 2002, le pape saint Jean-Paul II l'y a rétablie comme mémoire facultative, en invoquant la dévotion populaire durable, de même façon qu'il avait agi pour sainte Cécile. Le martyrologe romain la commémore le 25 novembre ; certaines traditions orientales et anglicanes gardent le 24 novembre.[18]
Un fidèle catholique n'est donc pas tenu de croire que chaque détail de la Passion soit historique au sens moderne. Il est tenu, s'il honore Catherine, de le faire dans la communion de l'Église, qui a jugé sa mémoire spirituellement féconde, et avec la prudence historique que recommande déjà l'hagiographie savante depuis Delehaye.
Une dévotion européenne majeure
Du Mont Sinaï aux Quatorze Auxiliateurs
Le culte se répand en Occident à partir d'environ 800 (passionnaire de Benediktbeuern), puis à Byzance au milieu du Xe siècle. Une fresque du IXe siècle la montre à Saint-Laurent-hors-les-Murs, à Rome. Au XIe siècle, le monastère du Sinaï porte son nom ; les croisades accélèrent la diffusion.[19]
Aux XIIIe-XVe siècles, l'apogée est atteinte : Catherine figure parmi les Quatorze Saints Auxiliateurs, elle est invoquée par les étudiants en philosophie, les jeunes filles, les meuniers, les barbiers, les philosophes ; des guildes et des villes la prennent pour patronne. Elle est aussi co-patronne du Valais.[20]
Reliques et pèlerinages
Des reliques sont vénérées au Mont Sinaï et à Rouen : le moine Syméon (mort en 1035) aurait rapporté une phalange de la sainte, épisode que la Légende dorée reprend. D'autres fragments ont été dispersés en Europe au Moyen Âge. Aucune de ces translations n'a fait l'objet d'une validation archéologique moderne : elles appartiennent à l'histoire de la dévotion, non à une preuve matérielle du IVe siècle.[21][22]
Traditions locales vivantes
La dévotion a produit des coutumes encore lisibles aujourd'hui : les catherinettes de Paris (rue de Cléry, depuis les années 1920), les foires de la Sainte-Catherine (Vesoul dès 1295, Salernes dès 1296, Hirson en 1766), la tire de la Sainte-Catherine au Québec. Ces fêtes populaires ne prouvent rien sur le IVe siècle ; elles témoignent de l'ancrage social d'une sainte devenue l'une des figures les plus aimées du calendrier.[23]
Iconographie
Les attributs classiques de sainte Catherine sont la roue brisée, l'épée, la palme du martyre, l'anneau du mariage mystique, le livre, les vêtements royaux, parfois la couronne à ses pieds. On la représente aussi en disputatrice face aux philosophes, en épouse du Christ (mariage mystique), en martyre décapitée.[24]
Le tableau du Caravage (musée Thyssen-Bornemisza, Madrid) montre une Catherine recueillie, agenouillée et appuyée à la roue brisée, l'épée et la palme à ses côtés : l'image de la martyre plutôt que celle de la savante triomphante. Les icônes grecques, les miniatures gothiques et les estampes du Nord préfèrent souvent la roue, la palme et le livre, en rappel du martyre et de la science attribuée.[25]
Pour aller plus loin
- Sainte Cécile : autre vierge martyre dont la mémoire a été rétablie dans le calendrier général en 2002 pour des motifs de dévotion populaire.
- Saint Menas d'Égypte : autre martyr d'Égypte, fêté le 11 novembre, dont le culte s'est lui aussi répandu bien au-delà de l'Égypte.
- Sainte Ursule et ses compagnes : autre groupe de martyres dont le dossier historique mêle foi, légende et dévotion.
Notes et références
Wikipédia (EN), « Catherine of Alexandria » : en.wikipedia.org. Notice : vierge et martyre selon la tradition, sous Maxence au début du IVe siècle ; princesses et savante ; conversion vers 14 ans ; conversion de centaines de personnes ; roue brisée ; décapitation ; corps porté au Mont Sinaï ; fêtée le 24 ou 25 novembre selon les traditions ; martyrologe romain 25 novembre ; retirée du calendrier général en 1969, rétablie en 2002 comme mémoire facultative ; Quatorze Saints Auxiliateurs ; attributs (roue, épée, couronne, anneau, livre, palme) ; historicité discutée (Eusèbe, Rufin, Dorothea ; hypothèse Hypatia) ; culte occidental vers 800 (Benediktbeuern, Clm 4554) ; Byzance au milieu du Xe siècle ; manuscrits du Sinaï pas avant le Xe siècle ; monastère Sainte-Catherine ; Rouen (moine Syméon, mort 1035) ; patronage (écoles de filles, étudiants en philosophie, meuniers, barbiers, philosophes, Valais) ; catherinettes, foires, tire de la Sainte-Catherine. Consultée le 11 octobre 2026.
1 3 4 6 7 9 12 14 16 18 19 20 22 23 24 25Clugnet, Léon, « St. Catherine of Alexandria », Catholic Encyclopedia (1913), via New Advent : newadvent.org. Notice d'hagiographie classique : les hagiographes modernes considèrent que les textes de la Passion sont tardifs ; le culte, lui, est authentiquement ancien et universellement répandu. Page vérifiée : la notice porte bien sur sainte Catherine, vierge et martyre fêtée au 25 novembre.
2 17de Voragine, Jacques, La Légende dorée (vers 1260-1290), ch. « Sainte Catherine » (BHL 1667) ; trad. anglaise de William Granger Ryan, The Golden Legend: Readings on the Saints, Princeton University Press, 1995, p. 334-341. La Légende dorée fixe pour l'Occident le récit de la dispute avec Maxence, de la roue brisée, de la décapitation et du transport du corps au Sinaï, ainsi que l'épisode du moine de Rouen. Le texte latin n'a pas pu être consulté en ligne pendant la production (404 sur les éditions Wikisource testées) ; les éléments reprennent la notice Wikipédia qui s'appuie sur l'édition Ryan.
5 8 10 11 21Delehaye, Hippolyte, Les Passions des martyres et les genres littéraires, Bruxelles, 1921 ; et travaux connexes des Bollandistes. Delehaye range les Passions épiques, dont celle de Catherine, parmi les compositions littéraires pieuses dont l'historicité ne peut être établie. Cité par les notices modernes.
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