L'argument ontologique (Anselme, Descartes, Kant, Plantinga)

L'argument ontologique tente de démontrer Dieu à partir de l'idée même de l'être maximalement parfait. D'Anselme à Plantinga, neuf siècles de débat sur la question : un être nécessaire peut-il être seulement possible ?

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Peut-on montrer que Dieu existe sans commencer par observer le monde ? L'argument ontologique essaie de répondre oui. Vous allez comprendre son raisonnement, les objections qu'il rencontre et les réponses de ses défenseurs. Vous verrez surtout pourquoi Dieu, s'il est vraiment Dieu, ne peut pas être une réalité qui existe par chance. Cette question éclaire le débat sur l'existence de Dieu, même lorsqu'on ne considère pas cet argument comme une preuve suffisante.

1. Une question différente : que veut dire Dieu ?

Un argument est un raisonnement qui donne des raisons d'accepter une conclusion. Celui-ci est appelé ontologique parce qu'il examine ce que Dieu doit être pour être vraiment Dieu. Il part d'une idée, et cherche à voir ce qui en découle. C'est précisément ce point de départ qui le distingue des autres arguments en faveur de Dieu.

Habituellement, on commence par quelque chose que l'on rencontre dans le monde. On observe ce qui existe, ce qui change, ou la différence entre le bien et le mal. L'argument moral part de cette dernière question. Puis on cherche une explication. L'argument ontologique commence ailleurs : il demande ce que nous comprenons lorsque nous parlons de Dieu.

Son point de départ est donc un concept. Un concept est une idée qui permet de comprendre de quoi l'on parle. Le concept d'une montagne ne se confond pas avec une montagne réelle. De même, comprendre une description de Dieu ne signifie pas encore avoir montré que Dieu existe.

Anselme propose pourtant un cas particulier. Il demande de penser un être dont aucune grandeur ne pourrait être dépassée. Ici, la grandeur ne désigne ni la taille ni le poids. Elle désigne ce qui fait qu'un être est plus accompli : sa connaissance, sa puissance ou sa bonté.

Une montagne peut toujours être pensée plus haute, et un savant plus savant. Nous ne parlons donc pas simplement du meilleur être rencontré jusqu'ici. Nous parlons d'un être auquel aucune amélioration ne pourrait être ajoutée. Une perfection désigne ici une qualité qui n'est diminuée par aucun défaut.

La question devient alors très précise : un être absolument parfait pourrait-il manquer d'exister ? Pour Anselme, ce serait lui reconnaître un manque décisif. Un être réel serait davantage qu'une idée seulement présente dans notre esprit. Mais ce passage de l'idée à la réalité est justement ce que ses critiques contestent.

Pour suivre la discussion, deux mots deviennent indispensables. Un être contingent existe, mais aurait pu ne pas exister. Une île appartient à cette catégorie : on peut comprendre ce qu'elle est sans devoir affirmer qu'elle existe. Un être nécessaire, au contraire, ne pourrait pas manquer d'exister. L'argument de la contingence part de ces réalités qui auraient pu manquer.

Le mot nécessaire n'a donc pas ici son sens habituel. Un objet peut être nécessaire à mon travail sans devoir exister absolument. Dans ce débat, nécessaire signifie que l'absence de cet être serait impossible. C'est une affirmation beaucoup plus forte que son utilité ou sa présence actuelle.

Enfin, dire qu'un être est possible signifie ici qu'il pourrait réellement exister. Il ne suffit pas de réussir à prononcer sa description. Une contradiction consiste à affirmer et à nier la même chose dans le même sens. La discussion demandera donc si l'idée de Dieu contient une telle contradiction.

2. Anselme : comprendre une idée jusqu'au bout

Saint Anselme de Cantorbéry est le premier auteur de cet argument. Il le formule en 1077-1078 dans le Proslogion, un ouvrage écrit comme une prière. Il cherche à mieux comprendre le Dieu auquel il croit déjà. Son intention n'est pas de tendre un piège à ceux qui ne croient pas.

« Seigneur, toi qui donnes à la foi l'intelligence, donne-moi de comprendre, autant que tu le sais bon pour moi, que tu es comme nous le croyons, et que tu es ce que nous croyons. »

Saint Anselme, Proslogion, chapitre II.[1]

Cette démarche associe confiance et réflexion. Anselme ne pense pas que croire dispense de comprendre. Il cherche un raisonnement qui puisse tenir par lui-même. Pour l'examiner, nous pouvons donc suivre ses étapes, sans supposer d'avance que nous acceptons sa conclusion.

Le chapitre II commence par une distinction familière. Une chose peut être présente dans notre pensée sans être présente dans la réalité. Comprendre la description d'une île ne la fait pas apparaître dans l'océan. Sur ce point, Anselme et ses adversaires peuvent parfaitement s'entendre.

Anselme soutient ensuite que le cas de Dieu est unique. Supposons que l'être absolument grand existe seulement dans notre pensée. Nous pourrions alors penser ce même être existant aussi réellement. Pour Anselme, ce second cas serait plus grand que le premier.

Nous aurions donc pensé quelque chose de plus grand que l'être supposé absolument grand. Le point de départ serait contredit. Anselme en conclut que cet être ne peut pas rester une idée seulement pensée. Il doit aussi exister dans la réalité.

On comprend pourquoi cette conclusion étonne. D'habitude, ajouter des qualités à une description ne garantit jamais que son objet existe. Anselme affirme pourtant que la description de Dieu échappe à cette règle.

Le chapitre III approfondit cette question. Il compare un être qui aurait pu ne pas exister avec un être dont l'absence serait impossible. Selon Anselme, le second possède une grandeur supérieure. L'être absolument grand doit donc exister nécessairement, et pas seulement exister en fait.

Cette étape donne au raisonnement sa portée la plus profonde. Un Dieu qui aurait pu manquer ne serait pas Dieu au sens visé. Il serait une réalité exceptionnelle, mais encore fragile dans son existence. Anselme cherche au contraire celui dont l'existence ne peut dépendre d'une heureuse circonstance.

Une difficulté apparaît aussitôt. Si l'absence de Dieu ne peut pas être pensée, comment quelqu'un peut-il nier Dieu ? Le chapitre IV distingue alors prononcer une expression et comprendre pleinement ce qu'elle désigne. Nous pouvons manier un mot sans avoir saisi toutes les conséquences de son sens.

Pour Anselme, penser un Dieu qui pourrait ne pas exister revient ainsi à manquer ce qu'il veut désigner. Une idée est cohérente si les affirmations qu'elle contient ne se contredisent pas. Cela ne signifie pas que toute personne incroyante serait incapable de réfléchir. Cela indique le désaccord précis : l'idée d'un Dieu nécessaire est-elle cohérente, et permet-elle de conclure à son existence ?

Il serait donc trompeur de résumer son raisonnement par le pouvoir de l'imagination. Imaginer un cheval ailé ne prouve rien sur son existence. Anselme parle d'un être absolument parfait, dont la nécessité ferait partie de ce qu'il est. Tout le débat porte sur la solidité de ce passage particulier.

3. Descartes et Leibniz : la perfection suffit-elle ?

L'argument d'Anselme a connu plusieurs prolongements. Saint Bonaventure et Jean Duns Scot sont deux penseurs catholiques du Moyen Âge. Le premier reprend l'idée que l'être absolument parfait ne peut rester une simple pensée. Le second insiste davantage sur la possibilité d'un premier être qui produit les autres. Ces développements montrent que la tradition catholique n'a pas suivi une seule manière de raisonner.

René Descartes, un philosophe, propose une nouvelle formulation dans ses Méditations métaphysiques, en 1641. Ces méditations examinent notamment ce que nous pouvons connaître de Dieu. Descartes part de l'idée d'un être souverainement parfait. Pour lui, un tel être possède toutes les perfections.

Portrait de René Descartes d'après Frans Hals. Descartes reprend l'argument à partir de l'idée d'un être absolument parfait. Reproduction : Wikimedia Commons.

Son raisonnement peut se présenter simplement. Dieu ne peut manquer d'aucune perfection. Or Descartes considère l'existence comme une perfection. Il en conclut que l'on ne peut penser correctement Dieu en lui retirant l'existence.

Pour éclairer son idée, Descartes se tourne vers les mathématiques. Dans la géométrie qu'il prend pour comparaison, les angles d'un triangle valent ensemble deux angles droits. Cette relation appartient au triangle dès que nous comprenons ce qu'il est. Descartes soutient que l'existence appartient de cette manière à Dieu.

La comparaison aide à comprendre son intention, mais elle fait aussi apparaître une difficulté. Décrire les caractéristiques d'un triangle ne montre pas qu'un triangle existe réellement devant nous. Pourquoi la description de Dieu permettrait-elle davantage ? Descartes répond que Dieu se distingue précisément par sa perfection absolue.

Cette formulation repose toutefois sur un point très discuté : exister est-il vraiment une qualité comparable à connaître ou à être bon ? Si ce n'est pas le cas, son raisonnement doit être repris. Cette question sera au centre de la critique de Kant.

Gottfried Wilhelm Leibniz, un autre philosophe, repère une difficulté supplémentaire. Avant de conclure, il faut montrer que toutes les perfections peuvent appartenir au même être. Une description peut sembler claire sans que ses différentes parties puissent aller ensemble. L'idée de perfection absolue doit donc être examinée, et pas simplement annoncée.

« Il faut prouver avec la rigueur des démonstrations géométriques qu'un tel être [souverainement parfait] est possible. »

Gottfried Wilhelm Leibniz, Quod Ens Perfectissimum Existit, novembre 1676.[2]

Leibniz demande de montrer d'abord qu'un être absolument parfait est possible. Photo : Wikimedia Commons.

Leibniz essaie de répondre en examinant les perfections. Il appelle simples des qualités qu'on ne peut pas décomposer en qualités plus élémentaires. Il les dit positives parce qu'elles ne contiennent pas de négation.

Selon lui, leur opposition demanderait qu'une qualité affirme ce qu'une autre nie. C'est pourquoi il soutient qu'elles peuvent aller ensemble. Cette réponse reste discutée, mais sa question devient incontournable.

Toutes les reprises de l'argument ne conduisent cependant pas à la conception chrétienne de Dieu. Le philosophe Spinoza identifie Dieu à la Nature. Cette position s'appelle le panthéisme. Elle consiste à identifier Dieu et la totalité de la nature, au lieu de distinguer le Créateur de sa création.

Le philosophe Hegel défend lui aussi l'importance de l'argument contre Kant. Mais sa manière de rapprocher Dieu de la totalité de l'être et de l'histoire sort également du cadre chrétien classique. Pour la foi catholique, Dieu n'est pas l'univers lui-même. Défendre l'argument demande donc aussi de préciser de quel Dieu on parle.

4. Les grandes objections : peut-on sortir de notre pensée ?

La première objection vient de Gaunilon de Marmoutiers, un moine contemporain d'Anselme. Il propose de décrire une île supérieure à toutes les autres. Elle serait merveilleusement riche, belle et fertile. Nous comprenons cette description, mais personne n'est obligé d'en conclure que l'île existe réellement.

L'objection vise exactement le passage de la pensée à la réalité. Si une définition suffit à faire exister Dieu, pourquoi ne ferait-elle pas aussi exister cette île ? On ne répond pas à cette difficulté en répétant que Dieu est parfait. Il faut expliquer pourquoi les deux cas diffèrent.

Anselme répond qu'une île reste une réalité limitée, située quelque part et susceptible d'amélioration. Sa beauté ou sa fertilité ne rendent pas son existence obligatoire. Dieu, dans le raisonnement proposé, est au contraire sans aucune limite. Le mot infini désigne ici cette absence de limite, et non une taille gigantesque.

La réponse ne consiste donc pas à construire une île encore plus merveilleuse. Elle consiste à dire qu'aucune île ne peut remplir la définition de l'être nécessaire. La comparaison de Gaunilon avertit contre un mauvais raisonnement. Selon les défenseurs d'Anselme, elle ne suffit pourtant pas à réfuter le cas particulier qu'il examine.

Saint Thomas d'Aquin formule une objection différente. Ce grand penseur catholique ne traite pas Dieu comme une réalité qui pourrait exister par hasard. Il considère bien que Dieu ne peut être séparé de son existence. Mais il demande si notre intelligence connaît assez Dieu pour partir directement de ce qu'il est.

Saint Thomas d'Aquin préfère partir de ce que nous connaissons du monde pour remonter à Dieu. Photo : Wikimedia Commons.

Sa réponse est non. Comprendre une définition donnée par des mots ne signifie pas saisir pleinement la réalité divine. Pour Thomas, nous devons commencer par ce qui nous est plus accessible. Nous pouvons examiner le monde et remonter vers Dieu à partir de ses effets. Ses effets sont ce qu'il produit.

L'argument cosmologique suit cette démarche à partir du monde. Cette objection garde toute sa force dans une lecture catholique. Les défenseurs d'Anselme peuvent néanmoins attribuer un autre rôle à son argument. Même s'il ne constitue pas notre première preuve, il clarifie ce que nous entendons par Dieu. Il aide à comprendre pourquoi Dieu ne serait pas simplement un être très puissant parmi les autres.

David Hume, un philosophe critique des preuves de Dieu, va plus loin. Selon lui, tout ce que nous concevons comme existant peut aussi être conçu comme inexistant. Nous ne pouvons donc démontrer une existence par la seule réflexion sur une idée. Cette objection refuse précisément l'exception réclamée pour Dieu.

La réponse souligne une différence entre former une phrase et établir une possibilité réelle. Réussir à parler d'un monde sans Dieu ne démontre pas encore qu'un tel monde soit possible. Si Dieu est nécessaire, son absence est impossible. Mais il reste alors à justifier cette nécessité, ce qui ramène au cœur du débat.

Emmanuel Kant propose la critique la plus célèbre. Il demande si l'existence ajoute quelque chose à la description d'un objet. Selon lui, la réponse est non. Dire qu'un objet existe affirme qu'il est réel, sans ajouter une qualité supplémentaire à ce que nous avions décrit.

Pour Kant, affirmer qu'une chose existe ne lui ajoute pas une qualité supplémentaire. Photo : Wikimedia Commons.

Son exemple porte sur une somme de cent thalers, une monnaie. Qu'elle soit pensée ou réellement possédée, la somme décrite reste la même. La différence est pourtant considérable pour celui qui possède l'argent. Elle concerne la présence réelle de cet argent, et non une qualité ajoutée à sa description.

Kant touche ainsi un point fragile de la version de Descartes. Si l'existence n'est pas une perfection supplémentaire, on ne peut l'ajouter simplement à une liste. Les défenseurs des versions modernes acceptent de déplacer la discussion. Ils parlent de la nécessité d'exister, plutôt que de l'existence prise comme une qualité ordinaire.

Cette différence doit être comprise sans aller trop vite. Affirmer qu'une chose existe et affirmer qu'elle ne pourrait pas manquer sont deux propositions distinctes. La seconde parle de sa manière d'exister. Selon ces défenseurs, la critique de Kant ne suffit pas à écarter ce nouveau raisonnement.

Gottlob Frege et Bertrand Russell, deux penseurs des règles du raisonnement, précisent encore l'objection. Dire que les chevaux existent signifie que le concept de cheval correspond à des êtres réels. Cela n'ajoute pas une qualité à chaque cheval. Une description, même très précise, ne garantit donc toujours pas qu'un objet lui corresponde.

Bertrand Russell en 1940. Photo : Wikimedia Commons.

Les réponses modernes ne nient pas cette difficulté générale. Des formulations fondées sur le possible et le nécessaire permettent de traiter rigoureusement la nécessité d'exister. Elles le font sans confondre description et réalité. Le débat porte alors sur leurs affirmations de départ. La logique moderne ne suffit donc pas à déclarer l'argument réfuté.

5. Plantinga : si Dieu est possible, que s'ensuit-il ?

Au siècle dernier, Norman Malcolm et Charles Hartshorne redonnent une place centrale à la nécessité. En 1960, Malcolm insiste sur la différence entre les chapitres II et III du Proslogion. Le premier traite de l'existence, le second de l'impossibilité de ne pas exister. Selon lui, la critique de Kant ne les atteint donc pas de la même manière. Pour Malcolm et Hartshorne, un tel être existe donc nécessairement ou ne peut pas exister.

Alvin Plantinga développe ensuite une formulation particulièrement discutée dans The Nature of Necessity, en 1974. Son raisonnement utilise la logique modale. Cette manière d'examiner les raisonnements distingue ce qui est possible, impossible ou nécessaire. Elle permet de rendre plus précises les étapes que nous venons de rencontrer.

Alvin Plantinga en 2009. Photo : Wikimedia Commons.

Il faut aussi comprendre l'expression monde possible. Elle désigne une description complète de la réalité qui pourrait être vraie sans contradiction. Il ne s'agit pas forcément d'un univers existant ailleurs. C'est une manière de comparer différentes façons dont la réalité pourrait être.

Pensons à l'île de Gaunilon. Une description possible de la réalité peut contenir cette île, et une autre peut ne pas la contenir. L'île ne serait donc pas nécessaire. Un être nécessaire, au contraire, ne manquerait dans aucune description réellement possible de la réalité.

Plantinga distingue ensuite deux expressions. L'excellence maximale désigne une connaissance, une puissance et une bonté parfaites dans un monde possible. La grandeur maximale désigne cette même excellence présente dans tous les mondes possibles. La seconde expression inclut donc l'existence nécessaire.

Le raisonnement peut alors se suivre en quelques étapes :

  1. Il est possible qu'un être possédant la grandeur maximale existe.
  2. Cette grandeur comprend l'existence dans tous les mondes possibles.
  3. Un tel être ne pourrait donc pas exister seulement dans certains mondes.
  4. S'il est réellement possible, il existe nécessairement.
  5. Il existe alors aussi dans le monde réel, qui fait partie des situations possibles.

Cette transition utilise un système de raisonnement nommé S5. Ce nom désigne ici des règles selon lesquelles ce qui est possiblement nécessaire est nécessaire. Dans ce système, une vérité nécessaire dans un monde possible vaut aussi dans tous les autres.

Le passage central : si l'existence nécessaire est possible, elle est nécessaire. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Il ne s'agit pas de transformer n'importe quelle possibilité en réalité. Une île possible ne devient pas réelle par ce raisonnement. Ce qui fait la différence est l'existence nécessaire incluse dans la grandeur maximale. Sans elle, le passage présenté par Plantinga ne fonctionne pas.

La difficulté se trouve donc au commencement. Une prémisse est une affirmation de départ sur laquelle un raisonnement s'appuie. Ici, la prémisse décisive affirme qu'un être possédant la grandeur maximale est réellement possible. Elle paraît modeste, mais elle contient déjà une affirmation très forte sur ce qui peut exister.

Plantinga reconnaît lui-même que cette affirmation peut être refusée. Il ne présente pas son argument comme une démonstration qui obligerait tout adversaire à se rendre. Il défend plutôt le caractère raisonnable de son point de départ et de sa conclusion. Il parle ici de plusieurs formulations de cet argument.

« On ne peut peut-être pas dire qu'ils prouvent ou établissent leur conclusion. Mais comme il est rationnel d'accepter leur prémisse centrale, ils montrent qu'il est rationnel d'accepter cette conclusion. »

Alvin Plantinga, The Nature of Necessity, p. 221.[3]

6. Gödel : que peut vérifier un ordinateur ?

Kurt Gödel, spécialiste des règles du raisonnement, propose une autre version de l'argument. Son travail est publié après sa mort, en 1995. Il cherche à écrire chaque étape avec une précision comparable à celle d'une démonstration mathématique. Cette précision rend possible une vérification détaillée des passages du raisonnement.

Kurt Gödel vers 1925. Photo : Wikimedia Commons.

Sa démonstration commence par des axiomes. Ce sont des affirmations de départ admises pour construire la démonstration. Il faut les distinguer des résultats que l'on obtient ensuite. Un raisonnement peut suivre correctement ses axiomes sans que leur vérité soit établie pour autant.

Gödel utilise notamment l'expression propriété positive. Elle désigne, dans son raisonnement, une qualité retenue comme une perfection, plutôt que comme une limitation. Ce sens est fixé par les règles qu'il adopte. Le mot positif ne signifie donc pas simplement agréable, utile ou rassurant.

Parmi ses points de départ, Gödel admet que l'existence nécessaire est une propriété positive. Il admet aussi que posséder par nature toutes les propriétés positives constitue une propriété positive. À partir de l'ensemble de ses règles, il conclut à l'existence nécessaire d'un être divin. L'effort porte sur l'enchaînement précis entre ces affirmations. Ces deux affirmations font partie des points de départ qui doivent être défendus philosophiquement.

En 2013, Christoph Benzmüller et Bruno Woltzenlogel-Paleo vérifient sur ordinateur une version de cette démonstration. Cette vérification confirme que la conclusion suit des affirmations de départ retenues. Elle ne montre pas que chacune de ces affirmations décrit correctement la réalité. L'ordinateur vérifie l'enchaînement, pas la vérité philosophique de tout le point de départ.

La distinction compte beaucoup. Si nous acceptons certaines règles, une conclusion peut devenir obligatoire à l'intérieur de ce cadre. Mais nous pouvons encore demander pourquoi accepter ces règles. Le travail de Gödel précise ainsi le débat : il rend plus visible ce qui est démontré et ce qui reste à justifier.

7. Le débat actuel : pourquoi accepter la possibilité de Dieu ?

L'objection contemporaine la plus forte reprend la première phrase de Plantinga. Pourquoi accepter que l'existence d'un être absolument grand est possible ? Un adversaire peut proposer le point de départ inverse. Il peut soutenir qu'il est possible qu'aucun être de cette sorte n'existe.

Cette objection est appelée le problème de symétrie. Elle consiste à opposer deux points de départ qui semblent pouvoir se répondre. Le premier affirme la possibilité de Dieu. Le second affirme la possibilité de son absence.

Dans le système S5, ces affirmations ne peuvent pas être vraies ensemble. Il s'agit toujours du même être, défini par la grandeur maximale. Un tel être existe nécessairement ou ne peut pas exister. Si son absence est possible, il ne peut donc pas exister. L'argument inverse conduit ainsi à une conclusion opposée à celle de Plantinga.

Graham Oppy, un philosophe critique de l'argument, insiste sur cette difficulté. Le raisonnement ne convaincra pas celui qui refuse sa première affirmation, sauf si nous avons des raisons supplémentaires de l'accepter. La correction des étapes suivantes ne suffit pas. Il faut défendre ce que l'on a posé au commencement.

Ses défenseurs répondent que les deux points de départ ne sont pas également justifiés. Dans ce cadre, rendre possible l'absence de l'être nécessaire revient à dire qu'il ne peut pas exister. Ils demandent donc quelle incompatibilité précise empêcherait ses qualités d'aller ensemble. Cette réponse ne les dispense pas de justifier leur propre affirmation de possibilité.

Une autre objection demande si les qualités attribuées à Dieu peuvent vraiment aller ensemble. Le philosophe C. D. Broad soulève notamment ce problème. Une connaissance parfaite est-elle compatible avec notre liberté ? Une puissance parfaite est-elle compatible avec l'impossibilité de faire le mal ?

Les réponses classiques distinguent connaître un choix et supprimer ce choix. Savoir ce que quelqu'un choisit ne signifie pas, à soi seul, le forcer à choisir. Pour ses défenseurs, une connaissance parfaite n'annule donc pas nécessairement la liberté de celui qui agit.

Concernant le mal, la puissance examinée est celle d'un être parfaitement bon. Lui attribuer un acte mauvais contredirait cette perfection morale. Ses défenseurs ne considèrent donc pas cette impossibilité comme un défaut de puissance. Ils distinguent accomplir ce qui est possible et réaliser une contradiction. Le mal n'est pas contradictoire en lui-même : c'est son attribution à un être parfaitement bon qui pose problème.

La question du temps demande une distinction supplémentaire. Dieu peut-il connaître les événements sans changer au fil de leur arrivée ? La réponse classique explique qu'il les connaît sans être lui-même entraîné par la succession des moments. Cette explication doit être défendue, mais elle propose une manière de comprendre ensemble ces qualités.

Le philosophe J. N. Findlay pousse l'objection plus loin. Un être digne d'être adoré devrait, selon lui, exister nécessairement. Mais il juge cette existence nécessaire incompréhensible selon les critères philosophiques qu'il adopte. Il en conclut qu'un tel Dieu ne peut pas exister.

Malcolm et Hartshorne refusent de traiter l'existence nécessaire comme une expression vide. Ils distinguent ce qui pourrait manquer de ce qui ne pourrait pas manquer. Cette distinction conduit à l'alternative déjà rencontrée : pour Dieu, une existence nécessaire ou une existence impossible.

Alexander Pruss, un philosophe catholique, rassemble plusieurs raisons de prendre au sérieux la possibilité de Dieu. Ces raisons cherchent à montrer pourquoi cette possibilité mérite d'être acceptée.

Le désir naturel de l'infini constitue une première raison. Il exprime une aspiration à un bien sans limite, auquel rien ne manquerait. Ses défenseurs y voient un indice que ce bien peut être réel. Le raisonnement ne dit pas que tout ce que nous désirons existe. Il suggère que ce désir naturel a un objet possible, sans établir seul l'existence de cet objet.

Les expériences religieuses convergentes fournissent une autre raison. Ce sont des expériences qui orientent vers une même réalité divine. Leur convergence est invoquée pour prendre au sérieux la possibilité d'un Dieu réel. Elles ne sont ni produites ni vérifiées par les seules règles du système S5.

L'examen des qualités divines apporte encore une raison de les penser compatibles. Les modèles proposés pour comprendre Dieu organisent ces qualités dans une même explication. Ici, un modèle est une explication dont les différentes affirmations peuvent s'accorder. Les distinctions sur la connaissance, la liberté, la bonté et le temps jouent ce rôle. Elles empêchent de conclure immédiatement que ces qualités se contredisent, et leur cohérence doit être examinée.

Ces raisons ne sont pas imparables, prises séparément. Elles complètent l'analyse du concept par des raisons de le prendre au sérieux.

Il faut toutefois garder la distinction décisive. Ne pas avoir trouvé de contradiction ne démontre pas automatiquement qu'une chose est réellement possible. Les défenseurs cherchent donc des raisons positives, et pas seulement l'absence d'une réfutation. C'est à cet endroit que l'argument ontologique rejoint les autres chemins vers Dieu.

Un argument de convergence réunit plusieurs raisons indépendantes qui soutiennent une même conclusion. L'argument cosmologique examine notamment pourquoi le monde demande une explication. L'argument de la contingence demande pourquoi existent des réalités qui auraient pu manquer. L'argument moral examine sur quoi repose la différence réelle entre le bien et le mal.

Le réglage précis de l'univers examine, de son côté, l'ordre des conditions physiques du monde. Ces démarches commencent par des questions différentes. Si elles rendent plausible un être nécessaire, intelligent et bon, elles renforcent la raison d'examiner la possibilité de Dieu. Elles ne prouvent pas cette possibilité par le seul fait d'être nombreuses.

C'est ainsi que l'argument ontologique trouve sa place la plus solide. Les autres voies donnent des raisons de croire que nous parlons d'une réalité, et pas seulement d'une définition. Lui demande ce que cette réalité doit être si elle est vraiment Dieu. Les arguments se soutiennent alors sans devenir interchangeables.

Une autre raison suggère qu'il n'y aurait qu'un seul Dieu. Si un seul être nécessaire suffit à expliquer le monde, pourquoi en ajouter d'autres ? Cette économie d'explication favorise l'idée d'un Dieu unique, sans la démontrer à elle seule.

8. Ce qu'un catholique peut en attendre

L'Église catholique n'impose pas l'argument ontologique comme preuve de Dieu. Elle ne l'a pas non plus condamné. Des penseurs catholiques l'ont défendu, tandis que d'autres l'ont jugé insuffisant pour établir l'existence de Dieu. Ce désaccord porte sur une méthode de raisonnement, et non sur la permission de croire en Dieu.

La voie mise en avant par l'enseignement catholique part du monde créé. Le concile Vatican I l'affirme dans Dei Filius, le 24 avril 1870. Un concile est une assemblée d'évêques réunie pour traiter notamment de la foi de l'Église. Ici, son enseignement porte sur ce que la raison humaine peut connaître.

« La même Sainte Mère Église tient et enseigne que Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées. »

Concile Vatican I, Dei Filius, chapitre 2.[4]

Gravure représentant le concile Vatican I dans la basilique Saint-Pierre. Reproduction : Wikimedia Commons.

La lumière naturelle de la raison désigne ici notre capacité humaine de réfléchir et de comprendre. Une révélation désigne ce que Dieu nous fait connaître de lui par ses actes et ses paroles. L'affirmation ne demande donc pas de croire d'abord une révélation pour commencer toute recherche sur Dieu. Elle reconnaît une véritable portée à l'intelligence. Le monde peut nous conduire à son origine et à sa fin.

Le Catéchisme de l'Église catholique reprend cette démarche. Ce livre présente l'enseignement de la foi catholique. Il évoque notamment le changement, l'ordre, la beauté du monde et notre conscience du bien. L'argument ontologique peut compléter ces réflexions, sans prendre leur place.

Il faut alors préciser ce qu'il apporterait s'il réussissait. Il ne conclurait pas seulement à l'existence de quelque chose d'invisible. Il viserait un être nécessaire et absolument parfait. Dans l'analyse proposée par ses défenseurs, cette conclusion appelle plusieurs précisions sur la manière de comprendre Dieu.

La transcendance signifie que Dieu dépasse le monde et n'est pas un élément qui en dépend. Une île appartient à l'univers, et sa présence dépend de conditions particulières. Dieu ne serait pas un élément supplémentaire de cet ensemble. Il serait l'être dont les autres réalités dépendent pour exister.

La simplicité divine signifie que Dieu n'est pas fabriqué par l'assemblage de plusieurs parties. Un ensemble composé demande que ses éléments soient réunis. Dieu dépendrait alors de ce qui réunit ses parties. Il ne serait plus l'être dont tout dépend. Le mot simple ne signifie donc ni pauvre ni facile à comprendre.

L'éternité signifie ici que Dieu ne dépend pas du temps qui passe. Elle ne désigne pas seulement une durée extraordinairement longue. Sa connaissance et sa bonté ne sont pas non plus des qualités ajoutées après coup. Dans la formulation de Plantinga, elles appartiennent à la perfection même que le raisonnement examine.

Ses défenseurs soutiennent également que Dieu serait unique. Selon cette analyse, deux êtres absolument parfaits ne pourraient se distinguer que si l'un avait une limite que l'autre n'a pas. Celui qui aurait cette limite ne serait plus absolument parfait. Les défenseurs en concluent qu'il ne peut y avoir deux êtres de cette sorte.

Ces développements demandent cependant d'examiner chaque qualité et les liens entre elles. Toutes les formulations historiques de l'argument ne les présentent pas de manière identique. Dire que Dieu est nécessaire ne dispense pas de comprendre ce que l'on affirme ensuite.

Cette recherche relève de la théologie naturelle. Cette expression désigne ce que notre raison peut chercher à connaître de Dieu, sans partir d'une révélation reçue dans la foi. L'argument ne donne donc pas directement tout le contenu du christianisme. Il ne démontre pas, à lui seul, ce que Dieu a fait dans l'histoire.

Cet argument ne suffit pas à établir l'enseignement chrétien sur la vie intime de Dieu. Pour examiner la foi chrétienne, il faut aussi regarder les actes et les paroles par lesquels Dieu s'est fait connaître. La résurrection de Jésus appartient à cette recherche historique.

La leçon de l'argument reste pourtant importante, même pour celui qui préfère les voies de Thomas d'Aquin. Dieu ne se comprend pas comme une créature exceptionnellement grande. Notre intelligence peut chercher à le connaître sans prétendre l'enfermer dans une image. Comprendre davantage doit ainsi aller avec la conscience de nos limites.

9. Ce qu'il faut retenir

  • L'argument ontologique part de l'idée de Dieu, plutôt que d'une observation du monde.
  • Anselme demande si l'être absolument parfait pourrait seulement exister dans notre pensée.
  • Un être nécessaire ne peut pas manquer d'exister. Il diffère d'une réalité simplement présente aujourd'hui.
  • Gaunilon, Thomas d'Aquin, Hume et Kant soulèvent des difficultés précises, auxquelles répondent différentes formulations.
  • Plantinga déplace le débat vers la possibilité réelle d'un être nécessaire et absolument parfait.
  • Vérifier les étapes d'un raisonnement ne suffit pas à établir la vérité de ses affirmations de départ.
  • Pour la pensée catholique, cet argument complète les autres voies sans remplacer l'examen du monde et de l'histoire.

10. Conclusion : penser Dieu autrement

La force de cet argument tient à une question difficile à éviter. Si Dieu est vraiment Dieu, peut-il dépendre d'une heureuse circonstance pour exister ? Anselme répond que ce serait encore penser une créature, même extraordinairement puissante. Dieu doit être celui dont l'existence ne peut pas manquer.

La difficulté reste de montrer qu'un tel être est réellement possible. La reconnaître ne retire pas tout intérêt au raisonnement. Elle indique où chercher, quelles questions poser et pourquoi les autres arguments comptent. La foi catholique peut accueillir cette recherche sans la transformer en formule qui réglerait tout.

Au buisson ardent, Dieu révèle à Moïse un nom que cette réflexion aide à méditer :

« Je suis celui qui est. (...) Voici ce que tu diras aux fils d'Israël : Je-Suis m'a envoyé vers vous. »

Exode 3, 14.[5]

Ce texte biblique n'est pas une étape ajoutée pour forcer la démonstration. Il ouvre une profondeur que le raisonnement cherche à éclairer. Dieu n'est pas simplement plus grand que les réalités qui nous entourent. Il est celui qui ne peut pas manquer, et vers qui notre intelligence peut avancer avec confiance.

Notes et références

  1. Saint Anselme de Cantorbéry, Proslogion, chap. II, vers 1077-1078, dans S. Anselmi Cantuariensis Archiepiscopi Opera Omnia, éd. F. S. Schmitt, t. I, p. 101. Traduction française de référence : Bernard Pautrat, Proslogion, GF Flammarion, Paris, 1993.

    1
  2. Gottfried Wilhelm Leibniz, Quod Ens Perfectissimum Existit, novembre 1676, dans Sämtliche Schriften und Briefe, série VI, vol. 3, p. 578-580. Traduction française dans Opuscules philosophiques choisis, Vrin, Paris, 2001.

    2
  3. Alvin Plantinga, The Nature of Necessity, Oxford University Press, Oxford, 1974, p. 221. Traduction française reproduite dans l'article source.

    3
  4. Concile Vatican I, constitution dogmatique Dei Filius, chap. 2, 24 avril 1870, Denzinger, n° 3004. Traduction française dans Les conciles œcuméniques, sous la direction de Giuseppe Alberigo, Cerf, Paris, 1994, t. II, p. 808-809.

    4
  5. Exode, chap. 3, v. 14, La Sainte Bible, traduction de l'École biblique de Jérusalem, Bible de Jérusalem, Cerf, Paris, 1973. Citation reproduite telle qu'elle figure dans l'article source.

    5