Les réductions du Paraguay (1609-1768)

Les réductions du Paraguay (1609-1768) furent une trentaine de cités chrétiennes guaranies, entre champ familial et champ commun, qui partagèrent les Lumières entre admiration et légende noire.

Ignispedia

Les réductions du Paraguay désignent les cités chrétiennes que la Compagnie de Jésus éleva parmi les Indiens Guaranis entre 1609 et 1768, et qui formèrent l'une des expériences sociales les plus étonnantes de l'histoire de l'Église : une trentaine de villes indigènes, gouvernées, cultivées, alphabétisées et défendues selon un ordre à la fois chrétien et guarani. Le mot réduction (espagnol reducción, du latin reducere, « ramener ») ne désigne pas une diminution mais un regroupement : rassembler en un même lieu des populations semi-nomades pour les instruire, les protéger et les faire vivre en chrétiens[1].

Cet article traite des réductions comme institution : leur forme urbaine, leur droit, leur économie, leur gouvernement, leur discipline, leur art et le grand débat qu'elles ont suscité en Europe — « République chrétienne » pour les uns, « communisme des jésuites » pour les autres. Pour le récit missionnaire proprement dit — la fondation, la méthode d'évangélisation par la langue et la musique, le martyre de saint Roque González en 1628, la lutte contre les bandeirantes et l'expulsion de 1767-1768 —, on se reportera à l'article Les missions jésuites du Paraguay (1609-1768), dont le présent texte est le complément institutionnel.

Aucune autre entreprise de la Contre-Réforme catholique — ni les missions de Chine, ni celles du Japon — n'a produit un tel objet : un réseau durable de villes chrétiennes, gouvernées pendant un siècle et demi, une société entière organisée autour de l'autel, que le philosophe Montesquieu, pourtant peu suspect de complaisance envers les jésuites, salua comme la première à avoir montré, dans ces contrées, « l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité »[2]. C'est cette société — sa grandeur réelle et ses limites — que cet article cherche à décrire avec exactitude.

Qu'est-ce qu'une réduction, comme institution ?

Du verbe reducir à la cité chrétienne

Dans le vocabulaire de l'Amérique espagnole, reducir a pueblos signifie faire descendre des Indiens dispersés dans la forêt vers un habitat groupé, stable et administrable. La reducción est donc d'abord une catégorie du droit colonial, née bien avant les jésuites : la Couronne voulait des Indiens sédentaires, baptisés et imposables. Ce que la Compagnie de Jésus apporte de neuf, ce n'est pas le principe, c'est le régime : au Paraguay, la réduction devient une ville presque entièrement soustraite aux colons espagnols, sans encomienda, sans travail forcé, sans résident espagnol établi autre que les deux Pères : les officiers de la Couronne y gardaient toujours libre accès, et gouverneurs comme évêques y faisaient des visites officielles régulières[3].

Qu'est-ce qu'une réduction ? Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le jésuite José Cardiel, missionnaire parmi les Guaranis — auteur d'une Carta-Relación écrite en 1747 —, en a laissé la description la plus précise dans sa Breve relación de las misiones del Paraguay, rédigée dans l'exil pour défendre une œuvre qu'on venait de détruire[4]. C'est à lui et à Antonio Sepp, témoins directs, que l'on doit une grande part de ce que nous savons du fonctionnement concret d'un pueblo.

Une institution encadrée par le droit indien

Juridiquement, chaque réduction est un pueblo de indios de la Couronne. Les Guaranis y ont, en principe, le statut de vassaux libres du roi d'Espagne, et non d'esclaves ni de serfs d'encomienda. Ils paient un tribut royal — mais réduit, et acquitté sur le fonds commun de la communauté. En échange, ils échappent au servicio personal qui broyait les Indiens des autres provinces[5]. Cette exception de droit est le socle de tout le reste : sans elle, la réduction ne serait qu'un village d'encomienda ; avec elle, elle devient une enclave protégée où un peuple peut se reconstruire.

« Il est glorieux pour elle [la Compagnie de Jésus] d'avoir été la première qui ait montré, dans ces contrées, l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité. En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des grandes plaies qu'ait encore reçues le genre humain. » — Montesquieu, De l'esprit des lois, livre IV, ch. 6[6]

Les « Trente Peuples » : une géographie et une démographie

À leur apogée, les réductions guaranies forment un réseau d'une trentaine de cités — los treinta pueblos — réparties sur les bassins du Paraná et de l'Uruguay, à cheval sur le Paraguay, le nord-est de l'Argentine et le sud du Brésil actuels. Le recensement de 1732 en dénombre environ 141 000 habitants[7]. Ce sont, pour l'époque, des villes considérables : plusieurs dépassent les 5 000 âmes — un ordre de grandeur comparable à celui de Buenos Aires elle-même, qui compte environ 11 000 habitants au recensement de 1744[8]. Chaque pueblo est une unité complète — église, terres, troupeaux, ateliers, milice — reliée aux autres par un système d'entraide et par l'autorité d'un supérieur jésuite commun.

Réduction (exemples)FondationBassinTrait notable
San Ignacio Guazú1609ParaguayPremière réduction du cycle guarani
Loreto / San Ignacio Minív. 1632ParanáRefondées après l'exode du Guairá
La Santísima Trinidad de Paraná1706ParanáGrand ensemble baroque, patrimoine UNESCO
São Miguel das Missões1632, refondée en 1687Uruguay (Tape)Église monumentale, aujourd'hui au Brésil
Les Trente Peuples guaranis : infographie originale Ignispedia créée par IA.

Pour l'histoire mouvementée de ces fondations — l'exode du Guairá conduit par Montoya en 1631, la reconstruction au sud —, voir Les missions jésuites du Paraguay.

L'urbanisme d'une réduction : une ville comme catéchisme de pierre

Le plan en damier autour de la plaza

Toutes les réductions obéissent à un même plan-type, remarquablement régulier. Au centre, une vaste place carrée (plaza), ornée d'une grande croix et d'une statue de la Vierge. Sur un côté s'aligne le bloc religieux : l'église, le collège (colegio, résidence des Pères), les ateliers et les magasins, disposés autour de cours intérieures à la manière d'un cloître. Les trois autres côtés, et les rues perpendiculaires, sont bordés des maisons des familles indiennes, longues galeries couvertes qui protègent de la pluie et du soleil[9].

Ce damier n'est pas seulement pratique : il est pédagogique. La ville tout entière oriente le regard et le pas vers l'église et la place, cœur liturgique et civique : la réduction est un catéchisme de pierre, dont la forme enseigne l'ordre chrétien avant même qu'on ait ouvert la bouche.

L'église, le collège, les ateliers

Façade de l'église de São Miguel das Missões, au Brésil. Wikimedia Commons, JefersonSouza, CC BY-SA 4.0.

L'église est le monument majeur, souvent démesuré au regard du reste : nefs de pierre ou de bois précieux, retables dorés, statues polychromes sorties des ateliers indigènes. Autour, le collège abrite les deux jésuites, l'école, la bibliothèque, parfois l'imprimerie. Les ateliers (talleres) — menuiserie, sculpture, tissage, forge, fonderie de cloches, lutherie — font de chaque pueblo un centre de production autant que de prière[10].

Le cotiguazú : l'ordre social visible

Un bâtiment retient l'attention des voyageurs : le cotiguazú (littéralement « grande maison »), asile des veuves vivant en commun, maison de correction pour les femmes, foyer des infirmes et filature commune[11]. Sa présence dit quelque chose de l'institution : la réduction ne se contente pas d'évangéliser, elle prend en charge les plus faibles — veuves, malades, vieillards — dans une organisation où personne, en principe, ne doit tomber dans la misère.

Le « baroque guaraní »

Autour de l'église naît un art original, le baroque guaraní (ou baroque des missions) : sculpture sur bois, statuaire, ornementation, sous la direction d'artistes jésuites comme le frère José Brasanelli, mais réalisée par des mains guaranies qui y impriment leur propre sensibilité[12]. Anges aux traits indigènes, saints vêtus à la mode locale, angelots musiciens : la réduction devient un atelier de civilisation, où la foi ne s'impose pas contre la culture guaranie mais la transfigure. On rejoint ici, par les formes, ce que l'article voisin décrit comme une inculturation avant la lettre.

Le gouvernement des Indiens : deux prêtres, un cabildo

Un cabildo guarani élu

Gouverner une réduction : infographie originale Ignispedia créée par IA.

Chaque réduction se gouverne par un conseil municipal indigène, le cabildo, calqué sur les municipalités espagnoles mais entièrement composé de Guaranis : corregidor (magistrat principal, choisi parmi les caciques), alcaldes (juges), regidores (conseillers), alguacil (officier de police). Les charges sont électives et annuelles : la liste des élus, dressée par les sortants, est soumise à l'approbation du curé, puis confirmée par le gouverneur espagnol[13]. Le cabildo administre la justice ordinaire, répartit le travail, veille aux réserves et aux fêtes. Les jésuites l'orientent et le contrôlent, mais l'exécution passe par des mains guaranies : c'est une autonomie encadrée, non une simple domination.

Les caciques et la continuité guaranie

Loin d'effacer les structures anciennes, la réduction greffe l'ordre chrétien sur la société guaranie. Les caciques — chefs de lignage traditionnels — conservent une autorité reconnue et transmise, et fournissent souvent les cadres du cabildo. Un descendant de cacique devenu corregidor n'est pas un traître à son peuple : il en est le chef sous une forme nouvelle. Cette continuité explique la stabilité des réductions et l'attachement des Guaranis à un ordre qu'ils ne vivaient pas comme purement importé[14].

Deux jésuites pour une ville

Fait remarquable pour des villes de plusieurs milliers d'habitants : chaque réduction n'est confiée qu'à deux jésuites — le curé (cura) et son compagnon (compañero), l'un chargé des âmes et de l'école, l'autre du temporel et des ateliers[15]. Ce chiffre minuscule est décisif pour comprendre l'institution : l'immense majorité des tâches — police, justice, agriculture, artisanat, chant, enseignement élémentaire — repose sur les Guaranis eux-mêmes. La réduction n'est pas une caserne de missionnaires : c'est une société indigène dirigée sur place par deux prêtres qui s'appuient sur des cadres guaranis.

L'économie des réductions : le tupambaé et l'abambaé

La terre de la famille et la « terre de Dieu »

Le cœur du système économique tient en deux mots guaranis. L'abambaé (abá-mbaé, « bien de l'homme ») désigne la parcelle familiale, cultivée par chaque foyer pour sa subsistance propre. Le tupambaé (Tupã-mba'e, « bien de Dieu ») désigne les terres et troupeaux communs, travaillés en commun certains jours de la semaine, dont les produits alimentent l'entrepôt public[16]. Certains auteurs distinguent en outre une part strictement communale (tavambaé, « bien du village »), mais la grande articulation reste celle du propre et du commun.

Abambaé et tupambaé : infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le tupambaé n'est pas une abstraction idéologique : il finance ce que la famille ne peut assurer seule — les réserves contre les mauvaises années, l'entretien des veuves, des orphelins et des malades, le tribut royal, les outils, les cloches, les ornements, les semences. C'est une assurance mutuelle autant qu'un fonds commun.

Une économie « sans monnaie » ?

À l'intérieur d'une réduction, l'argent ne circule presque pas. On ne vend ni n'achète entre voisins : chacun reçoit de l'entrepôt commun vêtements, outils et vivres selon ses besoins, et verse au commun le fruit du travail collectif[17]. Cette économie de redistribution a nourri la fascination des Européens — les uns y voyant l'Éden retrouvé, les autres une infantilisation. La réalité est plus sobre : la monnaie existe au niveau de la réduction tout entière, qui vend ses excédents à l'extérieur ; elle est seulement absente des échanges internes, remplacés par la redistribution.

La yerba maté, « l'or vert »

La grande ressource des réductions est la yerba maté (Ilex paraguariensis), dont l'infusion est la boisson de tout le Río de la Plata. Les jésuites tentèrent ce que nul n'avait fait : transplanter la yerba près des réductions — avec succès par endroits, malgré l'hostilité des colons espagnols — au lieu de l'aller récolter dans des forêts lointaines où les cueilleurs restaient des mois sans soin pastoral[18]. Vendue à Santa Fe, Buenos Aires et jusqu'au Pérou, elle procure aux réductions les liquidités nécessaires au tribut et aux achats extérieurs. À la yerba s'ajoutent le coton, le tabac, le cuir et surtout l'élevage bovin, qui, sur les immenses estancias des missions, atteint des troupeaux considérables.

Poste économiqueRôle principalDestination
Yerba maté (caá)Ressource marchande n°1Vente extérieure (Santa Fe, Buenos Aires)
Élevage bovin (estancias)Viande, cuir, suifConsommation interne + vente
Coton, tissageHabillement de la communautéUsage interne
Ateliers d'artRetables, statues, cloches, instrumentsÉglise, autres réductions
Tupambaé (grains)Réserves, veuves, tributRedistribution interne

Ce commerce a nourri l'accusation d'enrichissement occulte des jésuites. Mais lorsque la Couronne inventoria les réductions après l'expulsion, hormis les riches ornements des églises — dont des charretées entières furent emportées —, on n'y trouva aucun des trésors espérés[19]. L'historien protestant Robert Southey, au terme de son enquête, concluait déjà que rien n'est plus certain que le fait que les jésuites n'ont amassé aucun trésor au Paraguay.

La discipline et les mœurs : une chrétienté réglée

Une journée au son des cloches

Une journée dans la réduction : infographie originale Ignispedia créée par IA.

La vie d'une réduction est rythmée par la cloche, du lever au coucher. Prière et messe le matin, catéchisme des enfants, travail aux champs ou à l'atelier, repas, chant, chapelet du soir. Les processions, les fêtes du saint patron, les grandes solennités liturgiques ponctuent l'année d'une splendeur que les voyageurs décrivent avec émerveillement : musique, danses, feux, tirs de salut[20]. Cet ordre minutieux frappe : il fait de la réduction une société où la foi n'est pas une pratique dominicale mais la trame du temps quotidien.

Une discipline réputée douce

Les descriptions concordent sur la modération de la discipline. Il n'y a pas de peine de mort dans les réductions : les fautes légères sont punies de l'admonestation publique, du jeûne ou de quelques coups de fouet, les fautes plus graves de la prison à rations réduites, et les femmes réfractaires d'un séjour au cotiguazú ; les crimes les plus graves sont punis de l'expulsion et de la remise du coupable aux autorités espagnoles[21]. Cette douceur, réelle, doit être lue sans naïveté : c'est aussi une société très encadrée, où la liberté individuelle est étroite et la surveillance constante.

Paternalisme ou protection ? Une évaluation honnête

Faut-il parler de paternalisme ? En partie, oui : les Guaranis sont traités en mineurs, tenus à l'écart de l'argent, du monde extérieur, des colons. Mais ce paternalisme s'exerce dans un contexte où l'alternative n'est pas la liberté moderne : c'est l'esclavage des bandeirantes et le broyage de l'encomienda. Entre être capturé et vendu à São Paulo, ou vivre protégé mais encadré dans une réduction, le choix guarani se comprend[22]. Juger l'institution suppose de la replacer dans son siècle, non dans le nôtre.

Les armes d'une « République chrétienne » : la milice guaranie

Une armée indienne, cas à peu près unique dans l'Amérique espagnole

La milice guaranie : infographie originale Ignispedia créée par IA.

Fait rarissime dans tout l'Empire : les Guaranis des réductions sont autorisés à porter les armes, y compris les armes à feu, et organisés en milices régulières, entraînées et commandées par des officiers indigènes[23]. La Couronne, d'abord méfiante, comprit vite l'intérêt d'une frontière défendue à ses propres frais contre les Portugais et les esclavagistes. Ces milices comptèrent parfois plusieurs milliers d'hommes.

Au service de la Couronne

La milice guaranie brisa les bandeirantes à Mbororé en 1641, puis servit le roi d'Espagne dans une cinquantaine de campagnes entre 1637 et 1735, notamment contre la place portugaise de Colônia do Sacramento[24]. Paradoxe amer : ces mêmes soldats indiens, fidèles serviteurs de la Couronne, se soulèveront contre elle lors de la guerre guaranitique (1754-1756), quand le traité de Madrid ordonnera d'abandonner sept réductions au Portugal — pour le détail de ce drame, voir Les missions jésuites du Paraguay.

Art, musique et livres : une civilisation baroque

Le pueblo comme atelier

Chaque réduction est un centre culturel. Aux ateliers de sculpture et de peinture s'ajoutent la lutherie — on fabrique sur place violons, harpes, orgues — et, dans quelques pueblos, l'imprimerie, active dès vers 1700 (livres liturgiques et ascétiques)[25]. Le missionnaire tyrolien Anton Sepp organisa l'enseignement musical ; le compositeur italien Domenico Zipoli — né à Prato en 1688, organiste de l'église jésuite de Rome —, entré chez les jésuites pour les missions, laissa des partitions jouées jusqu'au cœur du continent[26]. La qualité de la musique guaranie était réputée jusqu'aux villes espagnoles, qui invitaient les chœurs des réductions[27].

Francisco Jarque — Don Franc. Xarque cité par la Catholic Encyclopedia — jugeait cette musique digne d'une cathédrale espagnole[28].

Statuaire polychrome du Museu das Missões, témoignage du baroque guarani. Wikimedia Commons, Fassis, CC BY-SA 4.0.

La méthode d'évangélisation par la langue guaranie et par la musique est développée dans l'article Les missions jésuites du Paraguay ; on retient ici que la réduction en fut le lieu institutionnel : une ville où l'on formait des musiciens, des sculpteurs et des imprimeurs indiens.

« République chrétienne » ou « communisme des jésuites » ? Le grand débat

Muratori et le « christianisme heureux »

Le grand débat européen : infographie originale Ignispedia créée par IA.

Dès 1743, l'érudit italien Ludovico Antonio Muratori publie Il cristianesimo felice nelle missioni de' padri della Compagnia di Gesù nel Paraguai — « Le christianisme heureux » — qui fixe pour un siècle l'image d'un âge d'or évangélique, un peuple vivant sans misère, sans procès et sans vice sous la houlette des Pères[29]. Muratori n'a jamais mis les pieds au Paraguay ; il travaille d'après les lettres et relations envoyées par les missionnaires. Son livre lance le mythe autant qu'il décrit la réalité.

Les Lumières partagées : Montesquieu admire, Voltaire ironise

Le siècle des Lumières est divisé devant les réductions. Montesquieu, dans De l'esprit des lois (1748), en fait un modèle d'humanité gouvernementale[30]. Voltaire, lui, oscille entre l'admiration et le sarcasme : dans l'Essai sur les mœurs, il concède que « l'établissement dans le Paraguai par les seuls jésuites espagnols paraît à quelques égards le triomphe de l'humanité »[31] ; mais dans Candide (1759), il raille un pouvoir clérical qui possède tout tandis que le peuple n'a rien.

« Los padres y ont tout, et les peuples rien ; c'est le chef-d'œuvre de la raison et de la justice. » — Voltaire, Candide, ch. 14 (propos ironique de Cacambo)[32]

Cette ambivalence est révélatrice : les réductions servent de miroir aux débats européens sur la propriété, l'autorité et le bonheur, bien plus qu'elles ne sont réellement étudiées pour elles-mêmes.

La « République chrétienne » et la légende du roi Nicolas Ier

Le mot de « République chrétienne » — ou d'empire jésuite — s'impose peu à peu, chargé d'admiration chez les uns, de soupçon chez les autres. Dans les années 1750 naît la légende noire d'un royaume secret — la fable d'un roi, « Nicolas Ier du Paraguay », et d'un trésor caché. Rien de tel n'exista : ce récit, d'origine discutée, fut diffusé et exploité par la propagande pombaline pour justifier l'expulsion ; il est démenti par les inventaires royaux, qui ne trouvèrent aucun trésor[33].

Lectures modernes : Arcadie perdue et « république communiste chrétienne »

Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, le regard change encore. L'écrivain écossais Robert Cunninghame Graham intitule son étude A Vanished Arcadia (1901) : une Arcadie disparue, détruite par la cupidité et la raison d'État[34]. Puis le prêtre suisse Clovis Lugon publie La République communiste chrétienne des Guaranis (1610-1768) (1949), qui relit les réductions comme un modèle social — sans classes, sans misère, sans exploitation — au risque d'anachronisme[35]. À l'inverse, l'historiographie critique (Mörner, Maeder, Ganson) a désidéalisé le tableau, insistant sur l'encadrement, la mortalité épidémique et les limites de l'autonomie guaranie[36].

Auteur / courantÉpoqueLecture des réductions
L. A. Muratori1743Christianisme heureux, âge d'or évangélique
Montesquieu1748Religion jointe à l'humanité, modèle de gouvernement
Voltaire1756-1759Ambivalence : humanité admirable / pouvoir clérical raillé
Pombal, pamphlets1750sLégende noire : « royaume jésuite », trésor caché
R. Cunninghame Graham1901A Vanished Arcadia : Arcadie perdue
Clovis Lugon1949« République communiste chrétienne » (modèle social)
Mörner, Maeder, GansonXXᵉ-XXIᵉHistoire critique : désidéalisation, encadrement, épidémies

Une évaluation catholique

Que dire, en vérité ? Ni utopie parfaite, ni imposture. Les réductions furent une œuvre de charité et de civilisation réelle : elles ont sauvé de l'esclavage, nourri, instruit et christianisé un peuple entier, dans une paix et une dignité que peu de colonies offraient. Elles furent aussi une société très encadrée, où l'autonomie indienne était guidée et la liberté individuelle limitée. La qualifier de « communisme » est un anachronisme : le partage des biens n'y procédait pas d'une théorie économique moderne, mais de la charité évangélique et de la vie religieuse — celle-là même que les Actes des Apôtres décrivent dans la première communauté chrétienne : « un seul cœur et une seule âme », mettant tout en commun[37].

La fin de l'institution et sa mémoire

L'effondrement après 1767

L'expulsion des jésuites, décrétée par Charles III en 1767 et exécutée dans les réductions en 1767-1768, décapita l'institution. Remises à des administrateurs civils et à d'autres ordres, privées de la structure qui les faisait tenir, les réductions se vidèrent : 80 881 âmes en 1772, 45 000 seulement en 1796[38]. La chute avait d'ailleurs commencé avant l'expulsion : les épidémies de 1733-1739 avaient fait tomber la population de 141 242 habitants en 1732 à 73 910 en 1740, avant une remontée à 95 089 en 1750. La « République chrétienne » n'avait pas été un royaume caché : c'était un équilibre fragile qui ne survécut pas à ceux qui l'avaient conçu.

Les ruines, patrimoine de l'humanité

Ruines de San Ignacio Miní, en Argentine. Wikimedia Commons, Miguel Vieira / MrPanyGoff, CC BY 2.0.

Il en reste des ruines majestueuses, aujourd'hui inscrites au patrimoine mondial de l'UNESCO : la Santísima Trinidad de Paraná et Jesús de Tavarangue au Paraguay (1993, bien distinct), et le bien culturel transfrontalier des missions des Guaranis (Brésil, Argentine) — São Miguel das Missões au Brésil (inscrit en 1983), étendu en 1984 aux quatre missions argentines : San Ignacio Miní, Santa Ana, Nuestra Señora de Loreto et Santa María la Mayor[39]. Ces pierres rouges dressées dans la forêt disent, mieux qu'un livre, l'ambition de l'institution : bâtir, au bout du monde, des cathédrales pour des Indiens.

« Mission » et l'imaginaire moderne

Une civilisation chrétienne en miniature : infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le film Mission de Roland Joffé (Palme d'or 1986), sur une musique d'Ennio Morricone, a fixé dans l'imaginaire contemporain l'image des réductions détruites par la raison d'État[40]. Beau et poignant, il romance l'histoire ; mais il a fait connaître au grand public une aventure que l'Europe avait oubliée. Le premier pape jésuite et latino-américain, François, a salué les réductions comme « l'une des expériences d'évangélisation et d’organisation sociale les plus intéressantes de l'histoire », devant les représentants de la société civile à Asunción, le 11 juillet 2015[41].

Lecture spirituelle : une préfiguration de la civilisation chrétienne

Un peuple qui vit de Dieu

Par-delà les débats, les réductions gardent une valeur d'icône. Elles montrent qu'il est possible — non partout, non toujours, mais réellement — d'ordonner une société entière autour de l'autel : le travail sanctifié, les faibles protégés, l'art mis au service du culte, la justice adoucie par la charité. C'est l'esquisse d'une civilisation chrétienne intégrale, où le Christ n'est pas relégué à la sphère privée mais informe la ville, l'économie et le temps.

Cette vie commune — une seule foi, un seul cœur, les biens partagés — rappelle celle des premiers chrétiens décrite par les Actes des Apôtres (Ac 4, 32)[42].

La leçon des ruines

Que l'institution ait été fragile, qu'elle ait eu ses ombres et qu'elle ait fini dans la ruine n'annule pas ce qu'elle a montré. Les réductions rappellent que l'Évangile n'est pas seulement une doctrine du salut individuel : il porte en lui une puissance de civilisation, capable de relever, d'unir et d'embellir un peuple. Les cathédrales rouges du Paraná, aujourd'hui silencieuses, restent le témoignage de pierre de cette espérance — et un appel, pour chaque génération, à laisser la charité du Christ façonner non seulement les âmes, mais les sociétés.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Le terme reducción vient du verbe espagnol reducir, du latin reducere (« ramener ») ; dans l'usage colonial, reducir a pueblos signifie regrouper des Indiens dispersés en habitats fixes — le mot n'implique aucune diminution. Sur l'institution, voir Anthony Huonder, Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm.

    1
  2. Montesquieu, De l'esprit des lois, Genève, Barrillot, 1748, livre IV, ch. 6 (« De quelques institutions des Grecs », passage sur le Paraguay). Texte contrôlé au scan Wikisource du t. I de l'éd. de 1777 (p. 73 : « Liv. IV. Chap. VI. ») — livre, chapitre, intitulé, page et verbatim confirmés (orthographe modernisée ; elle = la Société, objet de la phrase précédente) : « Il est glorieux pour elle d'avoir été la première qui ait montré, dans ces contrées, l'idée de la religion jointe à celle de l'humanité. En réparant les dévastations des Espagnols, elle a commencé à guérir une des grandes plaies qu'ait encore reçues le genre humain. » Scan : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Montesquieu_Esprit_des_Lois_1777_Garnier_1.djvu/247 (page imprimée 73 ; la notice Wikisource donne Londres, s.n., 1777 ; consulté le 4 octobre 2026).

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  3. Sur la fermeture des réductions, Voltaire est un accusateur, non un témoin neutre : dans l'Essai sur les mœurs (ch. 154, éd. Garnier, t. XII, p. 426), il reproche aux jésuites que ni le gouverneur ni l'évêque ne pouvaient y poster officiers ou curés, et que les officiers de passage n'y pouvaient demeurer plus de trois jours — avant de conclure, sur la même page, que les Indiens y sont « les esclaves des jésuites ». La Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay », corrige en partie ce tableau : « officials of the crown always had free access to the Reductions » ; les évêques confirmaient les curés proposés par le supérieur et faisaient « regularly » leurs visites pastorales et de confirmation : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. Les visites des gouverneurs sont attestées dès 1648 (le gouverneur de Buenos Aires y recense 30 548 âmes dans dix-neuf réductions), et l'évêque Taxardo écrit à Philippe V en 1721 : « I have visited their missions frequently ». Scan Voltaire : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome12.djvu/436 (page imprimée 426 ; consulté le 4 octobre 2026).

    3
  4. José Cardiel S.J., né en 1704, missionnaire parmi les Guaranis, géographe et cartographe des réductions, mort en exil — le 6 décembre 1781 selon la New Catholic Encyclopedia, en 1782 selon F. R. Vega (IHS 5/1, 2017, p. 91). Auteur d'une Carta-Relación écrite en 1747 (éd. Guillermo Furlong S.J., José Cardiel, S.J. y su carta-relación (1747), Buenos Aires, 1953). Sa Breve relación de las misiones del Paraguay, rédigée en 1771 pour défendre l'œuvre détruite, ne parut pas en espagnol de son vivant : une traduction latine abrégée (De moribus guaraniorum) fut imprimée à Venise en 1779 dans l'Historia Paraguajensis de Muriel, et le texte espagnol ne fut publié qu'en 1913 (Vega 2017, p. 92). Édition moderne : Buenos Aires, Secretaría de Cultura de la Nación / Ediciones Theoría, 1994, avec une étude préliminaire d'Ernesto J. A. Maeder. Considérée comme l'un des meilleurs témoignages internes sur la vie des réductions.

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  5. Sur le statut juridique des pueblos de indios et la condition de vassaux libres, exempts du servicio personal, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« liberty for the Indians, emancipation from the servitium personale » ; les réductions payaient fidèlement « the taxes imposed and tithes laid upon them ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm ; et Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata, Stanford, Stanford University Press, 2003, ISBN 978-0-8047-3602-2, ch. 1-2. Fondement royal, rapporté par le même article : cédule du 18 décembre 1606 (Valladolid, au gouverneur Hernandarias : gagner les Indiens « solely through the sermons and instructions of the religious »), cédule du 30 janvier 1607 (les Indiens convertis « could not be made serfs, and should be exempt from taxation for a period of ten years »), Cedula magna du 6 mars 1609 (« the Indian should be as free as the Spaniards »), privilèges résumés et confirmés par le décret de Philippe V du 28 décembre 1743. Les produits du tupambaé servaient aussi « as a medium of exchange for European goods and for taxes » : c'est sur ce fonds commun qu'était acquitté le tribut.

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  6. Recensement de 1732 : 141 242 Guaranis dans les réductions — chiffre donné par la série statistique annuelle reprise dans Anthony Huonder, Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« in 1732, 141,242 ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. Chiffre discuté par Ernesto J. A. Maeder et Alfredo Bolsi, « La población de las misiones guaraníes entre 1702 y 1767 » (1974) et « Evolución y características de la población guarani de las misiones jesuíticas, 1671-1767 », Historiografía n° 2 (1976), p. 113-150. Buenos Aires : 11 118 habitants au recensement de 1744, d'après la Catholic Encyclopedia (1908), vol. 3, art. « Buenos Aires » (P. Hernández) : https://www.newadvent.org/cathen/03035a.htm.

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  7. Description du plan-type d'après la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » : place centrale « ornamented with a large cross, a statue of the Virgin », « at the head of the plaza stood the church », collège d'un côté, cimetière de l'autre : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. Voir aussi José Cardiel S.J., Breve relación de las misiones del Paraguay (éd. Buenos Aires, 1994), et C. J. McNaspy S.J., Lost Cities of Paraguay: Art and Architecture of the Jesuit Reductions, 1607-1767, Chicago, Loyola University Press, 1982.

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  8. Sur les métiers des réductions, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (facteurs d'instruments et d'orgues, cloches fondues sur place ; presses à Corpus, San Miguel, San Xavier, Loreto et Santa María la Mayor, pour des livres « of a liturgical and an ascetic nature ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm ; et Guillermo Furlong S.J., Historia y bibliografía de las primeras imprentas rioplatenses, 1700-1850 : Misiones del Paraguay, Argentina, Uruguay, Buenos Aires, Editorial Guaranía, 1953.

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  9. La Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay », décrit le cotiguazú : « the cotiguazu (the big house), which served as an asylum for the widows, who lived there in common ; as a reformatory for women ; as a home for cripples ; and as a common spinning-room » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm.

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  10. Sur le frère José Brasanelli (v. 1659-1728), sculpteur et architecte des réductions, et sur le « baroque guaraní » exécuté par des artistes indigènes, voir Bozidar Darko Sustersic, José Brasanelli. Pintor, escultor y arquitecto de las Misiones Guaraní-Jesuíticas, Asunción, CAV/Museo del Barro, 2017, 272 p. ; et C. J. McNaspy S.J., Lost Cities of Paraguay (1982).

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  11. Sur le cabildo indigène (corregidor, alcaldes, regidores, alguacil), voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » : élection annuelle fin décembre, liste des sortants « submitted to the cura for approval, who had the jus indicum of challenging the nominations », confirmation du gouverneur « obtained in each instance », et chaque jour après la messe le corregidor « gave the cura a report of all current affairs » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. Le corregidor était généralement choisi parmi les caciques du pueblo ; voir Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata, Stanford, Stanford University Press, 2003, ch. 1-2.

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  12. Sur la continuité des caciques (chefs de lignage) et leur intégration dans le gouvernement des réductions, voir Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata (2003), ch. 1-2. La Catholic Encyclopedia (1911), art. « Reductions of Paraguay », confirme le mécanisme foncier : « The land was apportioned among the caciques, who allotted it to the families under them » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm.

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  13. L'usage de confier chaque réduction à deux jésuites seulement (le curé et son compañero) est constant dans les sources ; voir Philip Caraman S.J., The Lost Paradise: The Jesuit Republic in South America, Londres, Sidgwick & Jackson, 1975. La Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm) corrobore l'ordre de grandeur : « two or three Fathers were sufficient to keep a population of 1000 to 2000 souls in order and discipline ».

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  14. Sur la distinction abambaé (bien de l'homme / parcelle familiale) et tupambaé (bien de Dieu / terre commune), et la part communale parfois appelée tavambaé, voir Anthony Huonder, Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« abamba, i.e. "own possession" » ; « Tupamba, i.e. "God's property", […] cultivated by common labour » ; les produits du magasin commun servaient notamment « for the support of the poor, the sick, widows, orphans ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm, et Clovis Lugon, La République communiste chrétienne des Guaranis (1949). Les termes dérivent du guarani mba'é (« bien, chose ») associé à abá (homme, Indien) et Tupã (Dieu).

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  15. Sur l'économie de redistribution interne et l'entrepôt commun, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« Whatever was missing was provided out of the common storehouse in equal measure ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm ; et Clovis Lugon, La République communiste chrétienne des Guaranis (1949).

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  16. Sur la yerba maté (Ilex paraguariensis), premier article d'exportation des réductions, et sa transplantation près des réductions, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« the so-called Paraguay tea (herba) […] the largest article of export » ; les herbales « frequently lay hundreds of miles distant », d'où la transplantation tentée par les jésuites, « successful here and there » malgré les colons espagnols) : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm ; et Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata (2003), ch. 3.

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  17. Le jugement de l'historien protestant Robert Southey (History of Brazil, Londres, Longman, 1810-1819) sur l'absence de trésor amassé par les jésuites est rapporté au verbatim par Anthony Huonder, Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » : « Southey, himself a Protestant, published as the result of his investigation covering this question, that nothing can be more certain, than that the Jesuits have not amassed any treasures in Paraguay. » (https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm). Les inventaires royaux postérieurs à 1767 confirmèrent l'absence de fortune personnelle.

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  18. Sur le rythme quotidien (messe, repas pris en commun matin et soir, travail aux champs au son de la musique, chapelet) et l'éclat des fêtes liturgiques, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm ; Antonio Sepp S.J., Reissbeschreibung wie nemblichen die Indianische Mission in Paraquaria..., Nuremberg, 1696 ; et José Cardiel S.J., Breve relación de las misiones del Paraguay (éd. Buenos Aires, 1994).

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  19. Sur la discipline des réductions, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm) : « Capital punishment was never inflicted » ; les crimes capitaux, rares, « were punished by expulsion from the Reduction and surrender of the perpetrator to the Spanish authorities » ; les fautes légères, par le jeûne ou quelques coups de fouet, les plus graves, par « arrest and confinement in jail on small rations », et les femmes réfractaires, par un séjour au cotiguazú ; et pourtant hostile aux jésuites, Azara lui-même convient « that they exercised their authority with a mildness and moderation [suavidad y moderación] which one must admire ».

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  20. Sur les bandeirantes chasseurs d'esclaves et l'opposition jésuite à l'encomienda, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (troupes de « man-hunters » ayant dépeuplé le Guairá ; « liberty for the Indians, emancipation from the servitium personale ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm ; et John Hemming, Red Gold: The Conquest of the Brazilian Indians, Londres, Macmillan, 1978.

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  21. Sur l'autorisation royale d'armer les Guaranis et l'organisation des milices des réductions, voir Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata (2003), ch. 2-3. La Catholic Encyclopedia (1911), art. « Reductions of Paraguay », confirme : milice indienne organisée « with the king's consent, an Indian militia, equipped with firearms, so that, as early as 1640, they could place a well-disciplined army in the field » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. Montesquieu lui-même le relève en note : les Indiens du Paraguay « ont des armes à feu pour se défendre » (De l'esprit des lois, IV, 6, éd. de 1777, t. I, p. 73 ; consulté le 4 octobre 2026 — scan : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Montesquieu_Esprit_des_Lois_1777_Garnier_1.djvu/247, page imprimée 73).

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  22. Les Guaranis « entered the field no less than fifty times for the cause of the king » entre 1637 et 1735 (Catholic Encyclopedia (1911), art. « Reductions of Paraguay » : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm). Sur Mbororé (1641) et les campagnes contre Colônia do Sacramento, voir Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata (2003), ch. 2-3, et l'article Les missions jésuites du Paraguay.

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  23. Sur les presses des réductions (Corpus, San Miguel, San Javier, Loreto, Santa María la Mayor — livres liturgiques et ascétiques), actives dès vers 1700, voir Guillermo Furlong S.J., Historia y bibliografía de las primeras imprentas rioplatenses (1700-1850), Buenos Aires, Guarania, 1953, et la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« In some of the Reductions there were printing establishments, as for instance in Corpus, San Miguel, San Xavier, Loreto, Santa Maria la Mayor, where principally books of a liturgical and an ascetic nature were printed ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm.

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  24. Sur la musique des réductions, voir la Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« Church music was carefully cultivated, especially under the direction of Italian and German Fathers ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. Sur Domenico Zipoli (Prato, 1688 – Córdoba, 1726 ; organiste de l'église jésuite de Rome en 1715 ; entré dans la Compagnie de Jésus en 1716 pour les missions du Paraguay), voir la notice de l'Enciclopedia Treccani (« Musicista (Prato 1688 - Córdoba, Argentina, 1726). Entrato nella Compagnia di Gesù, fu inviato dapprima a Siviglia (1716), quindi (1717) a Buenos Aires e di lì (1718) a Córdoba, dove fu organista nella chiesa dei gesuiti fino alla morte ») : https://www.treccani.it/enciclopedia/domenico-zipoli/ (consultée le 4 octobre 2026) ; et la notice musicologique HOASM (« In 1715 he was appointed organist of the Jesuit church at Rome [...] joining the Society of Jesus on July 1, 1716 [...] to await passage to the Paraguay province ») : http://www.hoasm.org/VIIH/Zipoli.html (consulté le 4 octobre 2026).

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  25. Témoignage rapporté par la Catholic Encyclopedia (1911), art. « Reductions of Paraguay », sous le nom de Don Franc. Xarque (rendu Francisco Jarque ; la source ne précise pas sa qualité, le titre de « jésuite » précédemment avancé ici est donc retiré) : la musique des réductions « would have been […] a credit to any Spanish cathedral » ; les chœurs des réductions étaient de ce fait fréquemment invités dans les villes espagnoles : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm.

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  26. Ludovico Antonio Muratori (1672-1750), Il cristianesimo felice nelle missioni de' padri della Compagnia di Gesù nel Paraguai, Venise, Giambattista Pasquali, t. I (1743), t. II (1749). Muratori, mort le 23 janvier 1750, n'a pu utiliser ni l'Histoire du Paraguay de Charlevoix (1756) ni la Breve relación rédigée dans l'exil (1771) : il travaille d'après les lettres et relations missionnaires parvenues en Europe.

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  27. Voltaire, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756), ch. 154 (« Du Paraguai. De la domination des jésuites dans cette partie de l'Amérique ; de leurs querelles avec les Espagnols et les Portugais »). Texte contrôlé au scan Wikisource de l'éd. Garnier (t. XII, p. 424) — chapitre, intitulé et verbatim confirmés : « l'établissement dans le Paraguai par les seuls jésuites espagnols paraît à quelques égards le triomphe de l'humanité ; il semble expier les cruautés des premiers conquérants. » Voltaire reste néanmoins critique du pouvoir clérical. Scan : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes_Garnier_tome12.djvu/434 (page imprimée 424).

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  28. Voltaire, Candide, ou l'Optimisme (1759), ch. 14 (« Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguai »). Texte contrôlé sur Wikisource (éd. Garnier 1877, t. XXI) — chapitre, intitulé et verbatim confirmés. Propos ironique prêté à Cacambo décrivant le gouvernement des « Pères » au Paraguay : « Los padres y ont tout, et les peuples rien ; c'est le chef-d'œuvre de la raison et de la justice. » Scans : titre du chapitre https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_Œuvres_complètes_Garnier_tome21.djvu/190, citation https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Voltaire_-_Œuvres_complètes_Garnier_tome21.djvu/191.

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  29. La fable d'un roi, « Nicolas Ier du Paraguay », est l'une des « ridiculous fables » que la Catholic Encyclopedia (1911), art. « Reductions of Paraguay », voit sortir « from an unscrupulous press which Pombal controlled », diffusées dans toute l'Europe par la faction anti-jésuite : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm. L'origine exacte du récit est discutée (voir Becker 1987, signalé par F. R. Vega, IHS 5/1, 2017, p. 92-93, n. 26) ; sa diffusion par la propagande pombaline pour justifier l'expulsion et son démenti par les inventaires royaux sont en revanche attestés.

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  30. Robert Bontine Cunninghame Graham, A Vanished Arcadia: Being Some Account of the Jesuits in Paraguay, 1607 to 1767, Londres, Heinemann, 1901. Récit élégiaque des réductions comme paradis social détruit par la raison d'État. Texte intégral : https://archive.org/details/avanishedarcadi02grahgoog.

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  31. Clovis Lugon, La République communiste chrétienne des Guaranis (1610-1768), Paris, Éditions ouvrières, 1949 (rééditions ultérieures). Lecture des réductions comme modèle social sans classes ni misère ; ouvrage influent mais critiqué pour ses anachronismes.

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  32. Historiographie critique et désidéalisation : Magnus Mörner, The Political and Economic Activities of the Jesuits in the La Plata Region (1953) ; Ernesto J. A. Maeder et Alfredo Bolsi, études démographiques sur les missions (1974, 1976) ; Barbara Ganson, The Guaraní Under Spanish Rule in the Río de la Plata (2003). Ces travaux soulignent l'encadrement, la mortalité épidémique et les limites de l'autonomie guaranie.

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  33. Actes des Apôtres 4, 32, cité dans la traduction liturgique de l'AELF : « La multitude de ceux qui étaient devenus croyants avait un seul cœur et une seule âme ; et personne ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais ils avaient tout en commun. » Le partage des biens dans les réductions relève de cette charité évangélique, non d'une théorie économique moderne.

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  34. Effondrement démographique après l'expulsion — 80 881 âmes en 1772, 45 000 seulement en 1796 — et chute antérieure due aux épidémies (141 242 en 1732 ; 73 910 en 1740 ; 95 089 en 1750) : série statistique annuelle reprise par Anthony Huonder, Catholic Encyclopedia (1911), vol. 12, art. « Reductions of Paraguay » (« in 1772 the Guaraní Reduction numbered 80,881 souls ; in 1796 only 45,000 ; soon after there were only a few remnants left ») : https://www.newadvent.org/cathen/12688b.htm.

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  35. UNESCO, Liste du patrimoine mondial, bien culturel n° 275 (critère iv), en série et transfrontalier : Jesuit Missions of the Guaranis — São Miguel das Missões (Brésil), inscrit en 1983 (7ᵉ session), étendu en 1984 aux quatre missions argentines (San Ignacio Miní, Santa Ana, Nuestra Señora de Loreto, Santa María la Mayor). Les missions paraguayennes forment un bien distinct : Jesuit Missions of La Santísima Trinidad de Paraná and Jesús de Tavarangue, inscrit en 1993. Voir https://whc.unesco.org/en/list/275 (consulté le 4 octobre 2026).

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  36. Mission (The Mission), film de Roland Joffé, musique d'Ennio Morricone, Palme d'or au Festival de Cannes 1986. Fiction inspirée des réductions et de la guerre guaranitique, largement romancée mais influente.

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  37. François, discours aux représentants de la société civile, stade León Condou (école San José), Asunción (Paraguay), 11 juillet 2015, en voyage apostolique (10-12 juillet 2015) : « Avec raison, le Paraguay est connu dans le monde pour avoir été la terre où ont commencé les Réductions, l'une des expériences d'évangélisation et d’organisation sociale les plus intéressantes de l'histoire. Dans celles-ci, l'Évangile a été l’âme et la vie de communautés où il n'y avait pas de faim, il n’y avait pas de chômage, ni d'analphabétisme, ni d'oppression. » Texte français officiel : https://www.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2015/july/documents/papa-francesco_20150711_paraguay-societa-civile.html (consulté le 4 octobre 2026).

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