Pape saint Eutychien (Eutychianus) est le successeur immédiat de saint Félix I (lui-même successeur de saint Denis) dans la série des évêques de Rome du IIIe siècle. Le Saint-Siège le présente comme le 27e pape de l'Église catholique, né à Luni ; les dates 275-283 sont celles de son pontificat, commencé le 4 janvier 275 et achevé le 7 décembre 283.[1] Il précède immédiatement saint Caius : leurs pontificats prolongent, jusqu'à Dioclétien, la longue paix engagée dès Gallien, malgré la menace passagère d'Aurélien.[2]
Son dossier est très mince. On ne possède ni lettre, ni décret sûrement authentique, ni récit contemporain de sa vie. Les sources anciennes donnent surtout trois repères : une place dans la succession romaine, une mémoire liturgique au 8 décembre, et une sépulture dans la catacombe de Calliste.[3][4] C'est peu, mais ce peu est précieux : il montre comment l'Église de Rome conserve la mémoire de ses pasteurs même quand leurs actes administratifs ont disparu.
Eutychien est donc un pape de la continuité silencieuse. Après les controverses doctrinales autour de Paul de Samosate et les tensions de la seconde moitié du IIIe siècle, son pontificat appartient à une période où l'Église respire, organise sa mémoire funéraire et se prépare sans le savoir à la grande persécution de Dioclétien.[5][6]
« Sexto Idus Decembris, Eutychiani in Callisti. »
« Le sixième jour avant les ides de décembre : Eutychien, à Calliste. » — Depositio episcoporum, Chronographe de 354[7]
Pourquoi Eutychien compte-t-il ?
Un pape presque sans dossier, mais pas sans importance
L'article sur Eutychien ne peut pas être écrit comme une biographie moderne. Les sources ne permettent pas de raconter son enfance, son élection, ses décisions quotidiennes ou sa mort. Mais ce silence même renseigne l'historien : pour plusieurs papes du IIIe siècle, la certitude ne vient pas d'une vie détaillée, mais d'un faisceau de listes, de calendriers, de lieux de sépulture et d'inscriptions.
La tentation serait de remplacer le manque par de la légende. La méthode catholique sérieuse fait l'inverse : elle distingue ce qui est très sûr (succession, dates générales, mémoire liturgique, sépulture à Calliste), ce qui est traditionnel mais tardif (origine tuscane, père Marinus, ordinations, bénédiction des fruits), et ce qui est probablement amplifié (martyre personnel, 342 martyrs ensevelis de ses mains).[8][9]
Le dernier nom de la crypte papale du IIIe siècle
Eutychien est surtout attaché à la crypte des papes de la catacombe de Calliste. Cette crypte, redécouverte au XIXe siècle par Giovanni Battista de Rossi, contenait les sépultures de plusieurs évêques de Rome du IIIe siècle : Pontien, Antère, Fabien, Lucius, Étienne, Sixte II, Denis, Félix et Eutychien.[10][11]
La Catholic Encyclopedia résume le point décisif : au moment de la découverte de cette crypte, on retrouva des fragments de l'épitaphe d'Eutychien, portant son nom en lettres grecques : EUTYCHIANOS EPIS(KOPOS).[12] L'inscription est sobre, mais elle rattache son nom à une topographie sûre. Eutychien n'est pas seulement un nom dans une liste ; il est un évêque romain inscrit dans le marbre de la mémoire chrétienne.
Un pontificat de paix entre deux menaces
Le pontificat d'Eutychien commence le 4 janvier 275, soit plusieurs mois avant la mort d'Aurélien, assassiné à l'automne de la même année.[13] Eusèbe rapporte qu'Aurélien avait songé à lancer une nouvelle persécution contre les chrétiens, mais qu'il mourut avant que les décrets soient exécutés.[14] La période qui suit n'est pas celle d'une Église triomphante ; elle reste fragile, minoritaire, surveillée. Mais elle ne connaît pas de persécution impériale comparable à celles de Dèce ou de Valérien.
Cette paix relative explique pourquoi les traditions très martiales du Liber Pontificalis doivent être filtrées. Si Eutychien avait réellement enterré de ses mains 342 martyrs tués sous son pontificat, il faudrait supposer une persécution massive précisément là où les autres sources n'en gardent pas la trace. La donnée la plus probable est plutôt une mémoire funéraire transmise à un pape paisible : l'Église continue d'honorer les martyrs anciens, de veiller sur leurs tombes et de stabiliser ses usages autour des cimetières.
Les sources anciennes
Tableau des témoins principaux
| Source | Date approximative | Ce qu'elle apporte | Prudence requise |
|---|---|---|---|
| Eusèbe, Histoire ecclésiastique VII, 30-32 | début IVe siècle | Contexte : fin d'Aurélien, succession Félix - Eutychien - Caius | Sa durée « moins de dix mois » contredit les listes romaines |
| Depositio episcoporum | 354 | Mémoire liturgique au 8 décembre, « Eutychien à Calliste » | Brève mais très forte pour le lieu et la mémoire |
| Chronographe de 354, édition Mommsen | IVe siècle, édité 1892 | Même notice, avec l'année 283 dans l'apparat moderne | Ne raconte aucun acte du pontificat |
| Liber Pontificalis | première rédaction VIe siècle | Origine de Luni, durée, bénédiction des fruits, martyrs, ordinations, sépulture | Source tardive ; plusieurs détails sont anachroniques ou fragiles |
| Inscription grecque de Calliste | IIIe siècle | Épitaphe Eutychianos episcopos dans la crypte des papes | Fragmentaire mais capitale |
| Saint-Siège | contemporain | Liste officielle : 27e pape, 4.I.275 - 7.XII.283, Luni | Synthèse officielle, non narrative |
| Catholic Encyclopedia | 1909 | Synthèse critique de Kirsch : martyre improbable, rite agricole tardif, épitaphe | Source secondaire à croiser avec les textes anciens |
Ce tableau suffit à comprendre le type d'article possible. Eutychien ne ressemble pas à Fabien, Cyprien ou Sixte II, pour lesquels on possède des lettres, des récits de martyre ou des inscriptions très parlantes. Il ressemble davantage à ces pontifes dont l'importance tient à la chaîne de transmission : l'Église sait qu'ils ont siégé, elle sait où ils reposaient, elle sait le jour où leur mémoire était lue.
Eusèbe : une notice courte et difficile
Eusèbe mentionne Eutychien dans le dernier chapitre du livre VII, au milieu d'une liste d'ecclésiastiques proches de son temps. Sa phrase est brève : Félix, après cinq ans sur l'Église de Rome, est suivi par Eutychien ; celui-ci, « en moins de dix mois », laisse la charge à Caius.[15]
« Félix, après avoir présidé cinq ans l'Église de Rome, eut pour successeur Eutychien ; mais celui-ci, n'ayant pas même accompli dix mois entiers, laissa la charge à Caius. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 32[16]
Cette notice est importante, mais elle ne peut pas être reçue sans critique. La liste officielle du Saint-Siège, la tradition romaine et le Liber Pontificalis placent Eutychien entre janvier 275 et décembre 283, soit près de neuf ans.[17][18] La phrase d'Eusèbe contient donc probablement une erreur de transmission, de synchronisme ou de calcul. Elle reste utile pour la succession Félix - Eutychien - Caius, mais non pour fixer seule la durée du pontificat.
La Depositio episcoporum : le témoin le plus sûr pour la mémoire
La Depositio episcoporum, intégrée au Chronographe de 354, est l'un des documents les plus précieux pour les évêques de Rome du IIIe siècle. Elle ne prétend pas raconter leurs biographies ; elle donne le jour liturgique et le lieu de dépôt. Pour Eutychien, la formule est limpide : sixième jour avant les ides de décembre, c'est-à-dire 8 décembre, à Calliste.[19]
La précision est décisive. Le document ne le place pas dans la liste des martyrs, mais dans celle des évêques. La Catholic Encyclopedia en déduit à juste titre qu'il est hautement probable qu'Eutychien ne soit pas mort martyr au sens strict.[20] Cela n'enlève rien à sa sainteté reconnue ; cela empêche simplement de transformer une mémoire épiscopale en récit de supplice non attesté.
Le Liber Pontificalis : tradition riche, tri critique nécessaire
Le Liber Pontificalis donne une notice beaucoup plus développée. Il appelle Eutychien Toscan (« Tuscan » dans la traduction anglaise de Loomis), fils de Marinus, originaire de la ville de Luna ; il lui attribue huit ans, dix mois et quatre jours de pontificat (texte principal ; l'autre famille de manuscrits donne un an, un mois et un jour) ; il le situe depuis le troisième consulat d'Aurélien et Marcellinus jusqu'à décembre 283 ; il lui attribue une bénédiction de fruits sur l'autel, surtout les fèves et les raisins ; il affirme qu'il ensevelit 342 martyrs de sa propre main ; il mentionne cinq ordinations de décembre (14 prêtres, 5 diacres, 9 évêques en divers lieux) ; il le dit « couronné du martyre » et enterré à Calliste.[21]
« Il ordonna que les fruits fussent bénis sur l'autel, mais seulement les fèves et les raisins. » — Liber Pontificalis, notice d'Eutychien[22]
Cette source a une valeur réelle comme mémoire romaine. Mais elle est postérieure de plus de deux siècles au pontificat d'Eutychien. Johann Peter Kirsch juge que le rite de bénédiction des produits des champs attribué à Eutychien par le Liber Pontificalis appartient sans aucun doute à une période plus tardive ; la note de Loomis (p. 34) renvoyant à Duchesne (t. I, p. 159, n. 1) mentionne seulement d'anciennes prières de bénédiction des prémices et leurs antécédents juifs et païens, sans reprendre ce jugement chronologique. La masse des 342 martyrs, elle, pose un problème historique sérieux en l'absence de persécution connue sous Eutychien.[23][24]
Le contexte : de Gallien à Dioclétien
La paix de Gallien comme arrière-plan
La génération d'Eutychien vit encore des conséquences de la paix accordée par Gallien après la persécution de Valérien. Eusèbe rapporte que Gallien permit aux évêques d'exercer librement leurs fonctions et restitua aux chrétiens leurs lieux de culte et leurs cimetières.[25] Ce détail éclaire toute la seconde moitié du IIIe siècle : les cimetières ne sont pas seulement des lieux de deuil ; ils sont des lieux ecclésiaux, juridiques, liturgiques, liés à la liberté concrète de l'Église.
« J'ai ordonné que le bienfait de mon don soit proclamé dans le monde entier, afin que l'on se retire des lieux consacrés au culte. Et à cette fin vous pourrez user de cette copie de mon rescrit, afin que personne ne vous moleste. » — Rescrit de Gallien aux évêques, cité par Eusèbe[26]
Quand Eutychien est enterré à Calliste, il s'inscrit donc dans une mémoire récente : l'Église a souffert pour ses cimetières, elle les a recouvrés, elle y honore ses évêques et ses martyrs. Le pontificat d'Eutychien ne se comprend pas sans cette topographie romaine.
Aurélien : une menace avortée
Aurélien est une figure ambivalente pour l'histoire chrétienne. Eusèbe raconte qu'il traita d'abord équitablement l'affaire de Paul de Samosate à Antioche, en ordonnant que le bâtiment ecclésial soit remis à ceux avec lesquels communiquaient les évêques d'Italie et de Rome.[27] Mais il ajoute qu'Aurélien changea ensuite d'avis et voulut persécuter les chrétiens, avant d'être arrêté par sa mort au seuil même de l'acte.[28]
Ce contexte donne au début du pontificat d'Eutychien une tonalité particulière. Il hérite d'une Église qui sait que la paix impériale peut disparaître brusquement. Le fait qu'aucune grande persécution ne frappe alors Rome ne doit donc pas être lu comme un confort mondain : c'est un répit, et l'Église ancienne sait que les répits servent à fortifier la mémoire, la discipline et la charité.
Probus, Carus et Carin : un silence parlant
Les règnes de Probus, Carus et Carin ne laissent pas de grand dossier chrétien romain. Ce silence est lui-même instructif. L'histoire de l'Église ne progresse pas seulement par conciles, martyrs et crises éclatantes ; elle progresse aussi par des années où les pasteurs gouvernent sans laisser de documents spectaculaires.
Sous Eutychien, Rome continue de célébrer ses morts, d'ordonner ses ministres et de tenir son rang dans la communion des Églises. Ce travail ordinaire n'a pas produit un grand texte ; il a produit une continuité.
Les traditions attribuées à Eutychien
La bénédiction des fèves et des raisins
Le rite attribué par le Liber Pontificalis à Eutychien est concret : bénir sur l'autel certains fruits, spécialement les fèves et les raisins.[29] La notice est intéressante parce qu'elle relie la liturgie chrétienne aux cycles de la terre. Les prémices, dans l'Ancien Testament, expriment déjà que la création et les récoltes appartiennent à Dieu avant d'appartenir à l'homme.
Mais l'attribution personnelle à Eutychien est fragile. La Catholic Encyclopedia juge que ce rite appartient indubitablement à une période plus tardive.[30] La formulation exacte est donc : non pas « Eutychien a institué la bénédiction des fruits », mais « la mémoire pontificale tardive lui a attribué un rite de bénédiction des fruits, probablement postérieur à son époque ».
Cette distinction n'est pas sèchement sceptique. Elle respecte la tradition en la lisant selon son genre : le Liber Pontificalis aime rattacher des usages romains à des papes anciens. Il conserve parfois un noyau réel ; il peut aussi projeter en arrière des pratiques déjà devenues familières.
Les 342 martyrs ensevelis de ses mains
La seconde tradition est plus spectaculaire : Eutychien aurait enseveli 342 martyrs de ses propres mains, et aurait prescrit que les martyrs soient enterrés avec une dalmatique ou une tunique pourpre, puis signalés au pape.[31]
| Élément transmis | Lecture pieuse possible | Difficulté historique |
|---|---|---|
| 342 martyrs enterrés | Eutychien comme gardien de la mémoire des témoins | Aucune persécution massive connue sous son pontificat |
| Ensevelissement personnel | Image du pasteur proche des martyrs | Chiffre et geste probablement amplifiés |
| Dalmatique ou tunique pourpre | Honneur liturgique rendu aux témoins | Usage vestimentaire difficile à projeter tel quel en 275-283 |
| Rapport envoyé au pape | Centralisation romaine de la mémoire martyriale | Peut refléter une organisation postérieure |
La donnée la plus solide derrière cette tradition n'est pas le nombre. C'est l'idée que l'évêque de Rome veille sur les sépultures des martyrs et sur l'exactitude de leur mémoire. Là, le Liber Pontificalis rejoint un trait très réel de l'Église ancienne : les martyrs ne sont pas des héros anonymes ; leurs noms, leurs tombes et leurs anniversaires doivent être gardés.
Le martyre d'Eutychien : sainteté certaine, supplice incertain
Le Liber Pontificalis dit qu'Eutychien fut « couronné du martyre ».[32] Pourtant, les témoins les plus anciens ne confirment pas ce martyre. La Depositio episcoporum le mentionne parmi les évêques, non dans la Depositio martyrum ; la Catholic Encyclopedia conclut qu'il est très probable qu'il ne mourut pas martyr.[33][34]
Deux écueils sont à éviter. Le premier serait de rejeter sa sainteté parce que le martyre strict est incertain : l'Église honore Eutychien comme saint pape, et sa mémoire liturgique ancienne suffit à manifester son importance. Le second serait de raconter une mort sanglante sans source solide. La formule exacte est donc : saint pape, probablement non martyr au sens historique strict, mais associé par la mémoire romaine à l'âge des martyrs.
La crypte des papes de Calliste
Le « petit Vatican » des premiers siècles
La catacombe de Calliste est l'un des grands lieux de la Rome chrétienne. Le site officiel des catacombes la présente comme le premier cimetière officiel de la communauté de Rome, confié à Calliste avant son pontificat.[35] La crypte des papes y concentre une mémoire exceptionnelle : presque tous les pontifes du IIIe siècle y furent enterrés.
Pour le lecteur moderne, cette topographie est essentielle. La succession apostolique n'est pas seulement une idée abstraite ; elle a laissé des traces dans la pierre, dans des calendriers, dans des lieux que les chrétiens ont continué de visiter. La crypte de Calliste donne un visage matériel à la continuité romaine.
L'épitaphe grecque d'Eutychien
L'épitaphe d'Eutychien est connue par les fragments retrouvés dans la crypte. La Catholic Encyclopedia transcrit le noyau : EUTYCHIANOS EPIS(KOPOS), c'est-à-dire « Eutychien, évêque ».[36] Le fait que l'inscription soit en grec n'est pas anormal : plusieurs épitaphes papales du IIIe siècle à Calliste emploient le grec, langue encore très présente dans l'Église romaine primitive.
Cette inscription a une grande force apologétique. Elle ne prouve pas une doctrine développée du pape comme au Moyen Âge ; elle prouve quelque chose de plus élémentaire et plus ancien : Rome conserve la mémoire nominative de ses évêques, et ces évêques sont enterrés dans un espace ecclésial reconnu.
Le passage vers une autre époque funéraire
Eutychien est souvent présenté comme le dernier pape enterré dans la crypte papale de Calliste. La formule doit être maniée avec précision : la crypte des papes du IIIe siècle arrive alors à son terme comme lieu ordinaire de sépulture pontificale. Caius, son successeur, sera lui aussi lié au complexe de Calliste, mais non à la même séquence funéraire centrale.[37]
Ce déplacement annonce un changement plus large. Quelques décennies plus tard, la paix constantinienne, les basiliques et les translations de reliques transformeront le rapport chrétien aux tombeaux. Eutychien appartient donc à la fin d'un monde : celui de la Rome souterraine, où la mémoire des pasteurs et des martyrs se concentre dans les catacombes.
Lecture spirituelle
La sainteté ordinaire du pasteur peu documenté
Eutychien rappelle que l'Église ne vit pas seulement de figures abondamment documentées. Beaucoup de saints n'ont laissé qu'un nom, une date, une tombe, parfois une ligne dans un calendrier. Leur pauvreté documentaire n'est pas une pauvreté spirituelle. Elle manifeste que la sainteté peut être réelle sans être spectaculaire.
Le lecteur doit recevoir Eutychien comme un antidote à la curiosité moderne. Nous aimerions connaître ses paroles, ses décisions, ses conflits. La Providence a permis que ne demeurent presque que son nom et son lieu de repos. C'est assez pour l'inscrire dans la chaîne des pasteurs qui ont porté l'Église romaine entre les persécutions.
Garder la mémoire des morts dans le Christ
La tradition la plus forte attachée à Eutychien est funéraire. Qu'il ait ou non enterré personnellement 342 martyrs, sa notice le relie à l'honneur rendu aux corps des témoins du Christ. Ce point est profondément catholique : le christianisme ne méprise pas les corps. Il les ensevelit, les nomme, les visite, les attend dans l'espérance de la résurrection.
« Le corps est semé corruptible ; il ressuscite incorruptible. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 42[38]
La catacombe de Calliste ne dit pas seulement « ils sont morts ». Elle dit : ils sont déposés dans l'attente de Dieu. Eutychien, dernier visage de cette grande séquence pontificale du IIIe siècle, porte cette théologie silencieuse de la sépulture chrétienne.
Ce qu'il faut retenir
Les faits les plus sûrs
| Point | Degré de certitude | Source principale |
|---|---|---|
| Eutychien est le 27e pape de l'Église catholique | Très sûr | Saint-Siège, listes anciennes |
| Son pontificat est placé entre 275 et 283 | Très probable | Saint-Siège, tradition romaine, Liber Pontificalis |
| Il est commémoré le 8 décembre à Calliste | Très sûr | Depositio episcoporum |
| Son épitaphe grecque fut retrouvée dans la crypte des papes | Très sûr | De Rossi, Catholic Encyclopedia |
| Il aurait institué la bénédiction de fèves et raisins | Tradition tardive fragile | Liber Pontificalis |
| Il aurait enterré 342 martyrs de ses mains | Tradition très fragile | Liber Pontificalis, critique moderne |
| Il serait mort martyr | Incertain, probablement non au sens strict | Liber Pontificalis contre silence des calendriers anciens |
La formule de synthèse
Eutychien est un pape dont on connaît peu les actes, mais dont le lieu de mémoire est extrêmement parlant. Son pontificat s'inscrit dans la paix relative engagée dès Gallien et poursuivie après la menace avortée d'Aurélien ; sa figure concentre les thèmes de la continuité romaine, de la mémoire des martyrs, de la sépulture chrétienne et de la fin de la grande série pontificale de Calliste.
Pour aller plus loin
- Pape saint Denis (259-268) — prédécesseur indirect d'Eutychien dans la période de paix après Gallien.
- Pape saint Félix I (269-274) — prédécesseur immédiat d'Eutychien selon la succession romaine.
- Pape saint Caius (283-296) — successeur d'Eutychien, avant la persécution de Dioclétien.
- Pape saint Sixte II (257-258) — martyr de la persécution de Valérien, enterré dans la mémoire de Calliste.
- Les catacombes chrétiennes de Rome — contexte funéraire et liturgique des premiers siècles.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle « Eutychien » : 27e pape, début du pontificat 4.I.275, fin 7.XII.283, naissance à Luni. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/eutichiano.html
1 13 17Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 13 : rescrit de Gallien permettant aux évêques de reprendre librement leurs fonctions ; décret séparé sur la restitution des cimetières. Texte grec : ὅπως ἀπὸ τῶν τόπων τῶν θρησκευσιμων ἀποχωρήσωσι ; le sujet de « se retirer » est, selon la note critique de l'édition Schaff (avec Closs), les occupants qui s'étaient emparés des lieux pendant la persécution — d'où restitution aux chrétiens et libre exercice, non expulsion des chrétiens. Traduction française de l'article d'après le texte NPNF vérifié. New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250107.htm
2 25 26Depositio episcoporum, Chronographe de 354 : « Sexto Idus Decembris, Eutychiani in Callisti », c'est-à-dire 8 décembre, Eutychien à Calliste. Texte latin disponible sur Wikisource : https://la.wikisource.org/wiki/Depositio_episcoporum
3 7 19 33Theodor Mommsen éd., Chronica Minora saec. IV. V. VI. VII., vol. I, MGH Auctores Antiquissimi IX, Berlin, 1892, p. 70 ; transcription anglaise de Roger Pearse, The Chronography of 354 AD, part 11 : « VI idus Decemb. Eutychniani, in Callisti † 283 ». URL : https://www.tertullian.org/fathers/chronography_of_354_11_depositions.htm
4Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 30 : Aurélien change d'avis contre les chrétiens, mais meurt avant d'exécuter ses décrets. Traduction anglaise NPNF sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250107.htm
5 14 28Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 32, 1 : succession Félix - Eutychien - Caius, avec la durée problématique « moins de dix mois ». Traduction anglaise NPNF sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250107.htm
6 15 16Liber Pontificalis, notice « Eutychianus », dans Louise Ropes Loomis trad., The Book of the Popes (Liber Pontificalis), Columbia University Press, New York, 1916, p. 33-34 ; texte et notes d'après l'édition Duchesne. PDF Internet Archive / Wikimedia Commons : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/23/The_book_of_the_popes_%28Liber_pontificalis%29_I-_%28IA_cu31924006163897%29.pdf
8 18 21 22 23 29 31 32Johann Peter Kirsch, « Pope St. Eutychianus », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : critique du rite des fruits, du chiffre des martyrs, du martyre et mention de l'épitaphe grecque. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05638a.htm
9 12 20 24 30 34 36Catacombe di San Callisto / Commissione di Archeologia Sacra, présentation officielle de la catacombe : premier cimetière officiel de la communauté de Rome ; crypte des papes avec Pontien, Antère, Fabien, Lucius, Étienne, Sixte II, Denis, Félix et Eutychien. PDF officiel : https://www.catacombeditalia.va/content/archeologiasacra/en/catacombs/by-provinces/rome/catacomb-of-st-calixtus.pdf
10 35 37Giovanni Battista de Rossi, La Roma sotterranea cristiana descritta ed illustrata, vol. II, Cromolitografia Pontificia, Rome, 1867, p. 71 : la sépulture d'Eutychien au cimetière de Calliste est attestée par le Liber Pontificalis de sa première à sa dernière recension ; en revanche, le 8 décembre (mort le 7) vient des calendriers antiques — l'index philocalien (« VI idus Decembres, in Callisti ») et le martyrologe hiéronymien — tandis que le Liber diffère la sépulture au 25 juillet, date également imprimée par Loomis, p. 34. La formule latine « in cimiterio Calisti depositio Euticiani episcopi » est celle du calendrier et nécrologe du monastère de Saint-Gall, seul à conserver la mention du cimetière ; p. 72, description de l'épitaphe grecque (dalle mince, une ligne, nom suivi du titre d'évêque), contemporaine de l'ensevelissement. Vérifié sur le scan Internet Archive (identifiant laromasotterrane02ross). Cité aussi par Kirsch, Catholic Encyclopedia, « Pope St. Eutychianus ».
11Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 30, 19 : décision d'Aurélien dans l'affaire de Paul de Samosate, remettant le bâtiment à ceux avec qui communiquaient les évêques d'Italie et de Rome. New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250107.htm
27Bible, 1 Corinthiens 15, 42 : doctrine paulinienne de la résurrection du corps, citée ici pour éclairer la théologie chrétienne de la sépulture.
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