Pape saint Marcellin (296-304)

Vingt-neuvième pape de l'Église catholique, saint Marcellin gouverne Rome pendant la grande persécution de Dioclétien, entre accusation de chute, mémoire de repentir et tombe vénérée à Priscille.

Ignispedia

Pape saint Marcellin (Marcellinus) est le successeur de saint Caius et le prédécesseur de saint Marcel I dans la série des évêques de Rome de la fin du IIIe siècle. Le Saint-Siège le présente comme le 29e pape de l'Église catholique, né à Rome, avec un pontificat commencé le 30 juin 296 et terminé le 25 octobre 304.[2]

Son nom est attaché à l'un des dossiers les plus délicats de l'histoire pontificale ancienne. Marcellin gouverne l'Église romaine au moment où la paix relative héritée de Caius se brise : le 23 février 303, l'édit de Dioclétien ordonne la destruction des églises, la saisie des livres sacrés et la dégradation civique des chrétiens.[3] Les sources anciennes ne donnent presque aucun acte certain de son pontificat, mais elles gardent trois faits massifs : sa place dans la succession romaine, le vide exceptionnel du siège après sa mort, et la vénération de sa tombe au cimetière de Priscille.[4][5]

Le problème vient de la tradition défavorable qui s'est formée autour de lui. Au début du Ve siècle, le donatiste Petilien accuse Marcellin et des prêtres romains d'avoir livré les Écritures et sacrifié aux idoles pendant la persécution.[6] Le Liber Pontificalis, deux siècles après les faits, transmet une version plus dramatique : Marcellin aurait offert de l'encens, puis se serait repenti et aurait été décapité pour la foi.[7] La critique moderne ne peut pas prouver l'apostasie ; elle ne peut pas non plus expliquer le dossier par une pure invention sans noyau. L'article doit donc tenir ensemble la prudence historique et la lecture catholique : la sainteté de Marcellin est reçue par la tradition liturgique, mais les détails de sa chute supposée et de son martyre ne sont pas établis avec certitude.

« Marcellin : huit ans, trois mois et vingt-cinq jours. En ce temps il y eut persécution, et l'épiscopat cessa sept ans, six mois et vingt-cinq jours. » — Catalogue libérien, Chronographe de 354 (traduction française)[8]

Pourquoi Marcellin compte-t-il ?

Le pape placé au coeur de la grande persécution

Marcellin n'est pas un pape de transition ordinaire. Son pontificat traverse le moment où l'Empire romain lance la dernière grande tentative d'éradication du christianisme. Eusèbe, témoin de cette crise en Orient, décrit d'abord l'état florissant des Églises avant 303 : assemblées nombreuses, chefs honorés, constructions d'églises, chrétiens présents jusque dans les maisons impériales.[9] Puis il raconte le basculement : l'édit impérial fait abattre les édifices chrétiens et brûler les Écritures.

« Les églises furent rasées jusqu'aux fondements et les Écritures sacrées livrées au feu. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VIII, 2, 1 (traduction française)[10]

La question de Marcellin n'est donc pas une curiosité biographique. Elle touche à la crise des lapsi, ces chrétiens qui cèdent sous la menace, livrent les livres sacrés ou accomplissent un geste cultuel païen, puis cherchent à revenir dans l'Église. Le cas de Marcellin, vrai ou amplifié, devient un symbole : que fait l'Église quand l'épreuve atteint jusqu'au sommet visible de son gouvernement ?

Un silence qui pèse plus qu'un récit

Le dossier est dominé par un paradoxe. Les sources les plus proches donnent des repères, mais presque pas de récit. Le Catalogue libérien nomme Marcellin et date son pontificat.[11] La Depositio episcoporum du Chronographe de 354 donne une ligne sur sa déposition à Priscille.[12] Eusèbe mentionne son nom à la fin du livre VII, mais ne raconte pas son comportement pendant la persécution.[13]

Ce silence explique les lectures opposées. Les uns y voient la marque d'une mémoire gênée : si Marcellin avait été un martyr éclatant, pourquoi les calendriers primitifs auraient-ils été si réservés ? Les autres soulignent qu'un silence ne prouve pas une faute, surtout dans une période où les archives sont détruites et les églises désorganisées. La méthode catholique solide consiste à refuser les deux simplifications.

Un dossier devenu théologique par le donatisme

Marcellin devient surtout important parce que les donatistes l'utilisent contre l'Église catholique. Leur thèse est simple : un ministre qui a trahi pendant la persécution rendrait les sacrements invalides ou la communion souillée. Si un pape ou des clercs romains ont été traditores, alors, selon eux, la communion catholique serait compromise.

Saint Augustin répond sur deux plans. D'abord, il refuse la calomnie non prouvée. Ensuite, il rappelle la doctrine décisive : le baptême et les sacrements appartiennent au Christ, non à la perfection morale du ministre. Même si un ministre a failli, le sacrement du Dieu vivant ne meurt pas avec la faute de celui qui le sert.[14]

« Le sacrement du Dieu vivant ne meurt pas, même dans celui qui est mort. » — Saint Augustin, Réponse à Petilien le Donatiste, livre II, chap. 7, n. 15 (traduction française)[15]

Cette réponse donne au dossier Marcellin une portée durable. L'article ne défend pas une faiblesse éventuelle ; il défend une vérité plus profonde : l'Église est sainte par le Christ, non par l'impeccabilité de ses pasteurs.

Les sources anciennes

Tableau des témoins principaux

SourceDate approximativeCe qu'elle apportePrudence requise
Eusèbe, Histoire ecclésiastique VII-VIII313-324Succession Caius-Marcellin ; contexte de la persécution de DioclétienNe détaille pas le comportement de Marcellin
Catalogue libérien, Chronographe de 354354, base plus ancienneDurée du pontificat ; vide de 7 ans après la persécutionChronologie brève, sans biographie
Depositio episcoporum354Déposition à Priscille, année 304Date liturgique difficile à harmoniser avec le 25 octobre
Petilien, connu par Augustinvers 400Accusation donatiste de traditio et d'offrande d'encensPolémique anti-catholique, non preuve neutre
Augustin, Contra Petilianum400-402Réponse doctrinale : accusation non prouvée, sacrements du ChristNe tranche pas tous les faits historiques sur Marcellin
Liber Pontificalispremière rédaction VIe siècleRécit de chute, repentir, décapitation, sépulture à PriscilleDépend d'une Passio tardive ; éléments légendaires
Pseudo-concile de Sinuessafaux symmachien, début VIe siècleFormule prima sedes non iudicatur appliquée à MarcellinActes unanimement rejetés comme faux
Treccani, Kirsch, HefeleXIXe-XXe sièclesSynthèse critique des traditions et des forgeriesSources secondaires à croiser avec les textes anciens

Eusèbe : une mention sobre, un contexte immense

À la fin du livre VII de son Histoire ecclésiastique, Eusèbe enchaîne les évêques de Rome : Eutychien, Caius, puis Marcellin, « atteint par la persécution » selon la traduction habituelle de la formule grecque.[16] C'est peu, mais le placement est décisif. Marcellin est le pape de Rome quand l'épreuve devient générale.

Le livre VIII donne ensuite la description concrète des édits. Les églises sont détruites, les Écritures brûlées, les dignitaires chrétiens privés de rang, les chefs ecclésiastiques arrêtés, puis les fidèles poussés par étapes vers le sacrifice.[17][18] Ce contexte explique pourquoi l'accusation de traditor est si grave : livrer les livres sacrés n'est pas seulement une faiblesse privée, c'est collaborer au projet impérial d'effacer la mémoire chrétienne.

Le Catalogue libérien : durée, persécution et vacance

Le Catalogue libérien, intégré au Chronographe de 354, donne la notice la plus utile pour la chronologie : Marcellin gouverne huit ans, trois mois et vingt-cinq jours, depuis la veille des calendes de juillet 296 jusqu'au consulat de Dioclétien IX et Maximien VIII, soit 304 ; puis l'épiscopat cesse pendant sept ans, six mois et vingt-cinq jours.[19]

Cette vacance est l'un des indices les plus forts de la violence du moment. Entre Marcellin et Marcel I, l'Église romaine traverse un vide institutionnel inhabituel. Il ne faut pas l'imaginer comme une disparition de l'Église : les prêtres, diacres, cimetières, réseaux domestiques et confesseurs continuent. Mais la succession pontificale elle-même reste suspendue. Notons la difficulté : comptés depuis 304, sept ans, six mois et vingt-cinq jours mèneraient jusqu'en 312, alors que la chronologie reçue place Marcel I en 308/309 ; la critique moderne discute sans trancher entre corruption du chiffre transmis et comput global de la désorganisation (débat Mommsen–Duchesne résumé par Loomis, p. 37).[20]

RepèreDateSignification
Début du pontificat de Marcellin30 juin 296Rome entre dans la dernière paix avant l'édit général
Premier édit de Dioclétien23 février 303Églises détruites, Écritures saisies, droits civiques retirés
Mort de Marcellin304Fin du pontificat en pleine crise
Vacance du siège304-308/309Désorganisation de l'Église romaine sous la persécution
Pontificat de Marcel I308/309Reprise difficile autour de la pénitence des lapsi
Paix constantinienne313Sortie définitive de la persécution impériale générale

La Depositio episcoporum : Priscille au lieu de Calliste

La Depositio episcoporum donne la formule : XVIII kalendas Februarias, Marcellini, in Priscillae, † 304.[21] Le dix-huitième jour avant les calendes de février correspond au 15 janvier selon le calcul romain inclusif. Cette date ne s'accorde pas facilement avec le 25 octobre donné par la chronologie officielle moderne et avec le 26 avril de la tradition martyrologique médiévale[22]. Mais le lieu est capital : Priscille, sur la voie Salaria.

Pourquoi Priscille et non Calliste, où reposent plusieurs papes du IIIe siècle ? Johann Peter Kirsch propose une explication historique : la catacombe de Calliste, lieu officiel de l'Église romaine, aurait été confisquée pendant la persécution, tandis que Priscille, liée à la famille des Acilii Glabriones, restait disponible.[23] Cette hypothèse est importante : elle inscrit la sépulture de Marcellin dans la topographie concrète d'une Église pourchassée.

Le Liber Pontificalis : tradition de chute et de repentir

Le Liber Pontificalis présente Marcellin comme Romain, fils de Projectus, pape sous Dioclétien et Maximien. Il raconte qu'une grande persécution fit dix-sept mille martyrs en trente jours dans diverses provinces, puis que Marcellin fut amené à sacrifier et offrit de l'encens. Mais le même récit ajoute qu'il fut bientôt conduit par la pénitence, confessa le Christ et fut décapité avec Claudius, Cyrinus et Antoninus.[24]

« Inspiré par la pénitence, il fut décapité et couronné du martyre pour la foi du Christ. » — Liber Pontificalis, notice de Marcellin[25]

Le texte transmet une mémoire liturgique forte : la faute n'est pas la fin du récit ; le repentir et le martyre en sont le sens. Mais la source est tardive. Loomis note que le chiffre de dix-sept mille martyrs en trente jours est une exagération née d'une mauvaise lecture, et la critique moderne rattache le récit à une Passio Marcellini perdue, probablement composée vers la fin du Ve siècle.[26][27]

L'accusation de chute : que peut-on vraiment dire ?

Ce que les donatistes reprochent à Rome

Le mot clé est traditor : celui qui « livre » les livres sacrés, les vases liturgiques ou les noms des fidèles à l'autorité persécutrice. Dans l'Afrique du Nord du début du IVe siècle, la question des traditores devient explosive. Les donatistes prétendent que l'Église catholique est compromise par des évêques qui auraient livré les Écritures pendant la persécution.

Petilien étend l'accusation à Rome : Marcellin et des prêtres auraient livré les livres et sacrifié. Augustin ne traite pas cette accusation comme une donnée admise. Dans sa réponse, il montre que Petilien transforme des imputations non prouvées en principe de schisme. Il rappelle surtout que même une faute réelle d'un ministre ne peut pas anéantir le baptême du Christ.[28][29]

Pourquoi l'accusation ne peut pas être reçue sans preuve

Plusieurs éléments invitent à la prudence. D'abord, les donatistes ont intérêt à salir la succession catholique : leur argument ecclésiologique dépend de l'idée que la communion adverse est contaminée par les traditores. Ensuite, les documents les plus proches ne racontent pas l'apostasie de Marcellin. Enfin, la tradition orientale est plus favorable : Théodoret de Cyr, dans son Histoire ecclésiastique (livre I, chapitre 2), écrit que Marcellin s'était noblement distingué pendant la persécution.[30][31]

La Catholic Encyclopedia formule le dossier avec une prudence équilibrée : il est remarquable que le nom de Marcellin soit omis dans certains calendriers romains anciens, mais il reste présent dans le Catalogue libérien presque contemporain ; sa tombe est très tôt vénérée ; la tradition défavorable montre qu'un malaise a existé dans certains cercles, sans fournir une démonstration complète.[32]

Pourquoi le silence romain reste troublant

Il serait pourtant trop simple de tout réduire à une calomnie donatiste. Kirsch souligne que Marcellin manque dans plusieurs listes liturgiques anciennes où l'on attendrait son nom, alors que les papes du IIIe siècle y sont autrement bien représentés.[33] Treccani reconnaît aussi l'existence d'une tradition romaine défavorable, probablement enracinée dans une Passio perdue de la fin du Ve siècle.[34]

Ce silence ne condamne pas Marcellin. Il oblige à écrire avec sobriété. La formulation la plus juste est celle-ci : une accusation de chute a circulé assez tôt pour marquer la mémoire romaine, mais les sources conservées ne permettent pas d'établir historiquement le détail de cette faute ; la tradition catholique postérieure retient surtout le repentir, la sépulture vénérée et le martyre.

QuestionRéponse prudente
Marcellin a-t-il existé et gouverné Rome ?Oui, très solidement attesté par le Catalogue libérien et la liste du Saint-Siège
A-t-il vécu la persécution de Dioclétien ?Oui, son pontificat recouvre l'édit de 303 et la crise de 304
A-t-il livré les Écritures ?Accusation donatiste, non prouvée par une source neutre
A-t-il offert de l'encens ?Tradition tardive du Liber Pontificalis, discutée
S'est-il repenti ?Sens central de la tradition romaine tardive
Est-il mort martyr ?Tradition liturgique reçue, mais modalités historiques incertaines
Sa tombe fut-elle vénérée ?Oui, au cimetière de Priscille selon la tradition romaine (tombe honorée très tôt, Kirsch)

Le pseudo-concile de Sinuessa

Une histoire séduisante, mais fausse

Le récit le plus célèbre met en scène un concile secret tenu à Sinuessa, en Campanie, vers 303. Trois cents évêques auraient jugé Marcellin après sa chute. Le pape aurait d'abord nié, puis confessé son péché, couvert de cendre. Les évêques auraient refusé de le condamner au motif que la première chaire n'est jugée par personne : prima sedes non iudicatur a quoquam.[35]

Ce récit est séduisant parce qu'il rassemble repentance, primauté romaine et drame persécutif. Mais il est historiquement impossible. Trois cents évêques réunis clandestinement en pleine persécution, dans cette région, autour d'un pape poursuivi, relèvent du roman. Les dates se contredisent. La formule sert trop directement les controverses du temps de Symmaque, au début du VIe siècle, quand les partisans du pape cherchent à défendre l'impossibilité de juger le pontife par un tribunal adverse.[36]

Pourquoi cette falsification est importante

Rejeter Sinuessa ne signifie pas rejeter la primauté romaine. Cela signifie qu'on ne fonde pas une vérité catholique sur un faux. Le principe canonique selon lequel le premier siège n'est jugé par personne a une histoire réelle ; le faux de Sinuessa en est une étape polémique, non la preuve apostolique.

Treccani le dit nettement : le prétendu concile voulait établir ce principe au temps des luttes entre Symmaque, l'antipape Laurent et le roi Théodoric ; Mommsen et la critique moderne considèrent les actes comme une falsification, conclusion aujourd'hui admise.[37] Hefele ajoute que catholiques et protestants modernes rejettent unanimement l'authenticité du document.[38]

La vraie leçon : ne pas sauver la foi avec de mauvais documents

Le dossier Marcellin oblige donc à une hygiène intellectuelle catholique. Il est inutile de défendre un pape ancien avec une pièce forgée. La foi catholique n'a pas besoin de transformer Sinuessa en concile authentique. Elle peut dire plus simplement : le récit est faux ; l'accusation historique reste incertaine ; la tradition liturgique a honoré Marcellin ; et la doctrine sacramentelle ne dépend pas de l'impeccabilité personnelle des ministres.

La sépulture à Priscille

Un lieu de mémoire dans une Rome persécutée

Le Liber Pontificalis raconte que le corps de Marcellin serait resté exposé vingt-six jours par ordre de Dioclétien, puis que le prêtre Marcel et d'autres prêtres et diacres l'auraient enlevé de nuit avec des hymnes pour l'ensevelir sur la voie Salaria, dans le cimetière de Priscille, près du martyr Crescentius.[39]

La scène est dramatique, et ses détails doivent être lus avec prudence. Mais le lieu est cohérent avec les autres sources. La Depositio episcoporum place Marcellin à Priscille ; Kirsch cite nommément l'Epitome de locis sanctorum martyrum, itinéraire du VIIe siècle qui mentionne expressément la crypte de Crescentius parmi les tombes saintes de cette catacombe, près de laquelle le Liber place Marcellin ; la tombe exacte de Marcellin n'a pas été identifiée, mais la tradition du lieu est ancienne.[40][41][42]

Priscille plutôt que Calliste : indice de crise

Le déplacement de Calliste à Priscille a une force symbolique. De Pontien à Caius, la mémoire pontificale du IIIe siècle se concentre largement à Calliste. Avec Marcellin, la persécution bouleverse les habitudes. Si Calliste est confisquée, ou rendue inaccessible, l'Église romaine déplace la sépulture vers un autre réseau funéraire.

Le lecteur moderne peut y voir un détail archéologique. Pour l'Église ancienne, c'est plus profond : garder le corps d'un évêque, c'est garder la continuité de l'Église quand l'Empire tente de disperser les livres, les lieux et les pasteurs. La tombe de Marcellin à Priscille devient ainsi une réponse silencieuse à l'édit de 303.

Une vénération plus forte que le soupçon

Même si une tradition défavorable a circulé, la tombe de Marcellin fut vénérée. Cette donnée a du poids. L'Église romaine n'a pas simplement effacé son nom ; elle a transmis sa sépulture, son titre, puis sa mémoire martyrologique. Kirsch résume ce double mouvement : certains cercles romains ont pu juger sévèrement sa conduite, mais sa tombe fut honorée et il fut ensuite reconnu comme martyr.[43]

Cette tension explique la réception catholique : on ne canonise pas la faiblesse éventuelle ; on honore la grâce qui relève, le témoignage final et la communion restaurée.

Marcellin, les lapsi et la miséricorde de l'Église

La crise qui prépare Marcel I et Eusèbe

Après Marcellin, le siège romain reste vacant plusieurs années. Quand Marcel I puis Eusèbe gouvernent Rome, la grande question est celle des lapsi : ceux qui ont apostasié ou cédé sous la persécution peuvent-ils revenir, et à quelles conditions ? Les traditions sur Marcel et Eusèbe montrent une Église déchirée entre rigorisme et miséricorde exigeante.[44][45]

Marcellin est donc le prologue d'une crise pénitentielle plus large. Son dossier personnel, même incertain, s'inscrit dans une question collective : comment réintégrer ceux qui sont tombés sans banaliser leur chute ?

La réponse catholique : ni déni, ni désespoir

Le christianisme ancien ne traite pas l'apostasie comme une simple faiblesse excusable. Offrir de l'encens aux idoles ou livrer les Écritures est un péché grave. Mais l'Église catholique ne ferme pas la porte à la pénitence. La tradition de Marcellin, telle que le Liber Pontificalis la transmet, a précisément cette logique : faute, repentir, confession, martyr.

« Pierre sortit et pleura amèrement. » — Évangile selon saint Luc, 22, 62[46]

Le parallèle avec saint Pierre doit être manié sans forcer les faits. Pierre a renié le Christ, puis il a été relevé et confirmé dans sa mission. La tradition de Marcellin, qu'elle soit historique dans tous ses détails ou théologiquement construite, suit le même schéma spirituel : la chute n'est pas niée ; elle est traversée par la pénitence.

La sainteté possible après l'humiliation

Marcellin est précieux pour une encyclopédie catholique parce qu'il interdit une vision superficielle de la sainteté. Les saints ne sont pas tous des héros sans ombre documentaire. Certains sont transmis par une mémoire blessée, contestée, difficile. L'Église ne demande pas au lecteur de croire toutes les anecdotes tardives ; elle l'invite à recevoir un signe : Dieu peut sanctifier une mémoire humiliée.

Si Marcellin n'a pas chuté, sa sainteté est celle d'un pasteur injustement soupçonné, honoré dans l'épreuve. S'il a chuté, sa sainteté est celle d'un repentir jusqu'au sang. Dans les deux cas, la leçon chrétienne demeure : le Christ garde son Église au-delà de la fragilité des hommes.

Ce qu'il faut retenir

Les faits les plus sûrs

PointDegré de certitudeSource principale
Marcellin est le 29e pape de l'Église catholiqueTrès sûrSaint-Siège, Catalogue libérien
Son pontificat couvre 296-304Très sûr pour l'ordre généralSaint-Siège, Catalogue libérien
Il gouverne pendant l'édit de Dioclétien de 303Très sûrEusèbe, chronologie impériale
Le siège romain reste vacant plusieurs années après luiTrès sûrCatalogue libérien
Sa sépulture est située à PriscilleTrès solideDepositio episcoporum, Liber Pontificalis, itinéraires
Une accusation de chute a circuléSûr comme fait polémiquePetilien, tradition romaine tardive
La chute elle-même est historiquement démontréeNonSources contradictoires, absence de preuve contemporaine
Le pseudo-concile de Sinuessa est authentiqueNonCritique moderne unanime
La tradition liturgique l'honore comme saint pape et martyrOui, avec précision : fête commune avec Clet au 26 avril (XIIIe s.), retirée du Calendrier général en 1969 ; nom absent du Martyrologe romain actuelMartyrologes et réception catholique[47]

La formule de synthèse

Marcellin est le pape de la frontière entre la paix catacombale et la grande persécution. Son dossier est pauvre en actes, riche en problèmes : chronologie, vacance du siège, accusation donatiste, récit tardif de repentir, faux concile de Sinuessa, tombe vénérée à Priscille. Le retenir comme saint ne signifie pas valider toutes les légendes ; cela signifie reconnaître qu'au coeur d'une mémoire trouble, l'Église a conservé le nom d'un pasteur romain pris dans l'épreuve la plus violente de l'Antiquité chrétienne.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Fête du 26 avril : fête commune aux saints Clet et Marcellin introduite au XIIIe siècle, retirée du Calendrier romain général en 1969 en raison des incertitudes (Calendarium Romanum, LEV, 1969, p. 121). Saint Clet reste inscrit au Martyrologe romain au 26 avril ; Marcellin n'y figure plus (Martyrologium Romanum, LEV, 2001). Le Liber Pontificalis (Duchesne, I, 162) donne l'ensevelissement « VII kal. mai » (25 avril), origine de la date reprise par les martyrologes historiques du IXe siècle et Bède (Quentin, Les martyrologes historiques, p. 103-104, via Kirsch, « Pope St. Marcellinus ») ; les bréviaires anciens, qui suivaient ce récit de chute et de repentir, furent révisés en 1883. Ne pas confondre : le 2 juin honore deux autres martyrs de 304, Marcellin prêtre et Pierre exorciste (Via Labicana) ; le Prologue d'Ohrid (serbe) commémore le pape Marcellin avec Marcel le 7 juin (calendrier julien).

    1 22 47
  2. Saint-Siège, fiche officielle « Marcellinus » : 29e pape de l'Église catholique, début du pontificat 30.VI.296, fin 25.X.304, naissance à Rome. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/marcellino.html

    2
  3. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VIII, 2, 1, trad. Arthur Cushman McGiffert, NPNF 2e série, vol. 1, éd. Schaff et Wace, Buffalo, 1890 : l'édit ordonne la destruction des églises et la remise des Écritures au feu. Texte original : « we saw with our own eyes the houses of prayer thrown down to the very foundations, and the Divine and Sacred Scriptures committed to the flames in the midst of the market-places ». New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250108.htm

    3 10 17
  4. Catalogue libérien, dans le Chronographe de 354, part 13, Bishops of Rome, éd. Mommsen, Chronica Minora, MGH AA IX, Berlin, 1892, p. 73-76 : notice de Marcellin, huit ans, trois mois, vingt-cinq jours ; persécution et vacance du siège. Texte original : « Marcellinus ann. VIII m. III d. XXV […] quo tempore fuit persecutio et cessavit episcopatum ann. VII m. VI d. XXV ». Transcription Roger Pearse : https://www.tertullian.org/fathers/chronography_of_354_13_bishops_of_rome.htm — Notice du Liber Pontificalis : L. Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 162 (lieu cité par Kirsch : « DUCHESNE, I, 6, 7, 162-163 »).

    4 8 11 19
  5. Johann Peter Kirsch, « Pope St. Marcellinus », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, Robert Appleton Company, New York, 1910 : analyse de l'omission dans certains calendriers, de la tradition défavorable, de la sépulture à Priscille et de la vénération du tombeau. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09637d.htm

    5 23 32 33 41 43
  6. Saint Augustin, Contra epistulam Petiliani / Answer to Petilian the Donatist, surtout livre II, chapitres 7-8 et 36 : réponse aux accusations donatistes de traditio ; l'accusation visant nommément Marcellin (paroles de Petilien citées par Augustin) se trouve au livre II, chap. 93, n. 202. Texte NPNF, New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/14092.htm

    6 28
  7. Liber Pontificalis, notice « Marcellinus », dans Louise Ropes Loomis trad., The Book of the Popes (Liber Pontificalis), Columbia University Press, New York, 1916, p. 36-37 ; récit de l'encens, de la pénitence, de la décapitation et de la sépulture à Priscille. PDF public domain : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/23/The_book_of_the_popes_%28Liber_pontificalis%29_I-_%28IA_cu31924006163897%29.pdf

    7 20 24 25 26 39 42
  8. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VIII, 1 : description de la croissance visible de l'Église avant la persécution de Dioclétien. New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250108.htm

    9
  9. Depositio episcoporum, Chronographe de 354, part 11 : « XVIII kal. Feb. Marcellini, in Priscillae † 304 ». Transcription Roger Pearse d'après Mommsen, Chronica Minora, p. 70 : https://www.tertullian.org/fathers/chronography_of_354_11_depositions.htm

    12 21 40
  10. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 32 : succession Eutychien - Caius - Marcellin, avec mention de Marcellin au seuil de la persécution. New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250107.htm

    13 16
  11. Saint Augustin, Answer to Petilian the Donatist, livre II, chap. 7, n. 15, trad. J. R. King revue par C. D. Hartranft, NPNF 1re série, vol. 4, éd. P. Schaff, Buffalo, 1887 : le baptême du Christ n'est pas rendu mort par l'indignité d'un ministre. Texte original : « yet the sacrament of the living God does not die even in one that is dead ». New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/14092.htm

    14 15 29
  12. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VIII, 6 : extension de la persécution, arrestation des chefs des Églises et pression vers le sacrifice. New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250108.htm

    18
  13. Enciclopedia dei Papi / Treccani, « Marcellino, santo » : tradition orientale favorable, Passio Marcellini perdue, faux concile de Sinuessa, utilisation symmachienne de la formule prima sedes non iudicabitur. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/santo-marcellino_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/

    27 31 34 36 37
  14. Théodoret de Cyr, Histoire ecclésiastique, livre I, chapitre 2 (référence donnée par Kirsch) : Miltiade y est présenté comme « le successeur de ce Marcellin qui s'était si noblement distingué pendant la persécution » (the successor of that Marcellinus who had so nobly distinguished himself during the persecution, trad. anglaise NPNF). Texte : https://orthodoxchurchfathers.com/fathers/npnf203/npnf2039.html

    30
  15. Karl Joseph von Hefele, A History of the Councils of the Church, Book I, chap. III, sec. 10, « Pretended Synod of Sinuessa (303) » : exposé du récit et rejet critique de son authenticité. Version anglaise en ligne : https://www.cristoraul.org/ENGLISH/readinghall/READING-HALL-JWC/HEFELE/4_A-history-of-the-councils-of-the-church_THE-SYNODS-OF-THE-FIRST-TWENTY-YEARS-OF-THE-FOURTH-CENTURY.html

    35 38
  16. Johann Peter Kirsch, « Pope St. Marcellus I », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, Robert Appleton Company, New York, 1910 : crise des lapsi à Rome après la persécution, pontificat de Marcel I. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09641c.htm

    44
  17. Johann Peter Kirsch, « Pope St. Eusebius », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : conflit autour des lapsi sous Eusèbe et épitaphe de Damase. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05615b.htm

    45
  18. Bible, Luc 22, 62 : repentir de saint Pierre après son reniement ; cité ici comme clé spirituelle de la tradition pénitentielle attachée à Marcellin, non comme preuve historique du dossier.

    46