Saint Romuald (vers 951 – 1027) est l'un des grands réformateurs spirituels du tournant de l'an mille. Issu de la noblesse de Ravenne, il quitte le monde après avoir vu son père tuer un parent en duel, et fait pénitence pour ce sang versé. De cette plaie naît une vocation : pendant près de soixante ans, Romuald parcourt l'Italie et au-delà, fondant et réformant « près d'une centaine » de monastères et d'ermitages[1], jusqu'à fixer son génie propre dans la grande fondation de Camaldoli, où il marie pour toujours la vie commune des moines et la solitude des ermites.
Nous le connaissons surtout par un témoin admirable : un moine de son école, saint Pierre Damien, qui écrivit sa Vie une quinzaine d'années après sa mort[2]. À travers ce récit et la Vie des Cinq Frères de Bruno de Querfurt[3], se dessine la figure d'un homme tout entier tendu vers Dieu : austère jusqu'à l'extrême, brûlant du désir du martyre, mais aussi maître d'une prière simple et nue dont la célèbre Règle brève reste, mille ans plus tard, l'un des plus beaux résumés de la vie intérieure.
Cet article présente le saint lui-même : ses origines ravennates, sa conversion, son long apprentissage érémitique, son œuvre de réformateur, la fondation de Camaldoli, sa soif du martyre, sa spiritualité, sa mort prophétisée et son culte. Pour la Règle bénédictine qu'il prolonge et radicalise, voir saint Benoît de Nursie ; pour son biographe, théologien et héritier camaldule, voir saint Pierre Damien.
Qui est saint Romuald ?
Le père des Camaldules
Romuald occupe dans l'histoire monastique une place singulière : il n'a pas écrit de grande règle, ni laissé de traités, et pourtant il a donné naissance à une famille religieuse qui dure depuis mille ans. L'Ordre camaldule — ces moines vêtus de blanc qui vivent à la fois en communauté et en ermitage — le reconnaît comme son père et son modèle. Sa gloire n'est pas d'avoir bâti un système, mais d'avoir incarné jusqu'au bout un idéal : celui de l'ermite enfoui en Dieu, dont la cellule est déjà le paradis.
Il appartient à cette grande vague de réforme monastique qui traverse l'Église des Xe et XIe siècles, en même temps que Cluny en Bourgogne et que les réformateurs lotharingiens. Mais là où Cluny développe la liturgie solennelle et la vie commune, Romuald tire le monachisme vers sa source la plus ancienne : le désert, la solitude des Pères d'Égypte, le silence de la cellule.
Le réformateur de la vie érémitique
Le grand apport de Romuald est d'avoir réconcilié deux formes de vie que l'Occident avait tendance à opposer : la vie cénobitique (en communauté, sous une règle, selon saint Benoît) et la vie érémitique (solitaire, à la manière des anachorètes d'Orient). À Camaldoli, les deux coexistent : un monastère pour la vie commune et la formation, un ermitage pour la solitude des plus avancés.
Cette synthèse n'est pas un compromis tiède, mais une pédagogie : le cénobium prépare et soutient, l'ermitage couronne. Romuald restitue ainsi à l'Occident latin l'intuition des grands moines d'Orient, pour qui la solitude n'est pas une fuite mais le sommet d'une longue ascèse. Il prolonge en cela la Règle de saint Benoît, qui réservait déjà la vie érémitique aux moines « longuement éprouvés » dans la communauté.
Les sources de sa vie
Presque tout ce que nous savons de Romuald vient de deux textes du XIe siècle, ce qui en fait une figure remarquablement documentée pour son époque.
Le premier, et le plus important, est la Vita beati Romualdi (« Vie du bienheureux Romuald »), composée vers 1042 par saint Pierre Damien, moine et futur cardinal, lui-même héritier de l'esprit érémitique de Romuald à Fonte Avellana[4][5]. Pierre Damien écrit une quinzaine d'années après la mort du saint, à partir de témoignages encore vivants : c'est une source précieuse, mais qu'il faut lire pour ce qu'elle est — une hagiographie édifiante, soucieuse d'exalter la sainteté de son héros, et non une chronique critique au sens moderne.
Le second texte est antérieur à la mort même de Romuald : la Vita quinque fratrum (« Vie des Cinq Frères »), écrite vers 1006 par Bruno de Querfurt, disciple de Romuald et futur martyr[6]. C'est dans ce livre, au chapitre 19, qu'est conservée la fameuse Règle brève de Romuald — un témoignage d'autant plus sûr qu'il provient d'un homme qui connut le saint personnellement.
« Saint Pierre Damien, son premier biographe, et presque tous les écrivains camaldules affirment que saint Romuald avait cent vingt ans à sa mort. » — Catholic Encyclopedia, art. « St. Romuald »[7]
Cette dépendance à l'égard de sources hagiographiques explique que plusieurs dates de la vie de Romuald — sa naissance, l'âge de sa mort, l'année exacte de la fondation de Camaldoli — restent discutées. L'article les présente honnêtement comme des fourchettes, sans rien inventer.
Origines : Ravenne et la pénitence du sang
Naissance dans la noblesse de Ravenne (vers 951)
Romuald naît à Ravenne, vieille capitale impériale et exarchat byzantin, vers 951 — les sources hésitent entre 950, 951 et 952[8][9]. Il appartient à la famille des Onesti, l'une des grandes lignées de la ville ; la tradition italienne fait de son père Sergius (Sergio degli Onesti) un duc de Ravenne[10]. Élevé dans le luxe et la liberté de la jeunesse noble, le jeune Romuald mène d'abord la vie de son rang, sans souci particulier de Dieu.
Ravenne, au Xe siècle, est une ville à la mémoire chrétienne immense : ses basiliques couvertes de mosaïques, ses tombeaux d'évêques, son lien avec l'Orient en font un cadre où la sainteté ancienne reste présente. C'est dans l'une de ces basiliques que va se jouer la conversion de Romuald.
Le duel du père et les quarante jours de pénitence
L'événement qui décide de sa vie est un drame de sang. Vers l'âge de vingt ans, Romuald assiste — peut-être comme témoin contraint — à un duel au cours duquel son père tue un parent, pour une querelle de propriété[11][12]. Saisi d'horreur devant ce meurtre commis par les siens, le jeune homme se réfugie au monastère bénédictin de Sant'Apollinare in Classe, aux portes de Ravenne, pour y faire quarante jours de pénitence au nom de la faute paternelle[13].
« À l'âge de vingt ans, saisi d'horreur parce que son père avait tué un ennemi en duel, il s'enfuit à l'abbaye de Sant'Apollinare in Classe et, après quelque hésitation, entra en religion. » — Catholic Encyclopedia, art. « St. Romuald »[14]
Ces quarante jours, accomplis pour expier le sang d'un autre, sont déjà tout Romuald : un homme qui prend sur lui le mal du monde, qui se charge de la réparation. La pénitence d'un fils pour la faute d'un père annonce le moine qui passera sa vie à pleurer les péchés et à intercéder.
La profession à Sant'Apollinare in Classe
La pénitence devait être passagère ; elle devint définitive. Selon la tradition rapportée par Pierre Damien, Romuald eut devant l'autel une vision de saint Apollinaire, premier évêque de Ravenne, qui acheva de le décider[15]. Il prononça ses vœux monastiques à Sant'Apollinare in Classe et embrassa la Règle de saint Benoît.
Mais le monastère de Classe, riche et relâché, ne suffit pas longtemps à sa soif d'absolu. Romuald y trouve une observance qu'il juge trop molle ; sa ferveur dérange certains moines au point, dit-on, qu'on songea à se débarrasser de ce jeune homme trop exigeant. Au bout de quelques années, il quitte la communauté pour chercher plus dur et plus haut : la vie érémitique.
Les années d'apprentissage érémitique
Sous la conduite de l'ermite Marin
Romuald se met à l'école d'un ermite nommé Marin (Marinus), qui vit près de Venise dans une grande austérité[16][17]. L'apprentissage est rude : Marin, peu lettré, fait réciter à son disciple les psaumes des heures durant, et le corrige parfois durement — Pierre Damien rapporte que Romuald, frappé du côté qui le rendait sourd, demanda humblement qu'on le frappât désormais de l'autre côté. C'est dans cette obéissance et cette psalmodie patiente que se forge le futur maître de la prière.
« Il se plaça sous la direction d'un ermite nommé Marin et mena une vie d'une sévérité extraordinaire. » — Catholic Encyclopedia, art. « St. Romuald »[18]
Le doge Pietro Orseolo et la fuite à Cuxa
Vers 978, la Providence met sur la route de Romuald un personnage considérable : Pietro Orseolo Ier, doge de Venise. Orseolo était parvenu au pouvoir en fermant les yeux sur le meurtre de son prédécesseur, et il en éprouvait un cuisant remords[19]. Romuald, Marin et l'abbé Guarin l'amenèrent à un geste retentissant : abdiquer secrètement sa charge pour se faire moine. Une nuit de 978, le doge quitta tout, gagna l'abbaye pyrénéenne de Cuxa (Sant Miquel de Cuixà, en Catalogne) et y reçut l'habit de saint Benoît.
Que le premier magistrat de Venise abandonne le pouvoir pour le cloître, sous l'influence d'un jeune ermite, en dit long sur le rayonnement de Romuald. Tout au long de sa vie, des grands de ce monde — doges, comtes, évêques, et jusqu'à l'empereur — viendront chercher auprès de lui une parole de conversion.
Dix ans à l'abbaye de Cuxa
Romuald et Marin élevèrent un ermitage près de l'abbaye de Cuxa, où Romuald demeura environ dix ans[20][21]. L'abbé Guarin était l'un des grands moines réformateurs du Xe siècle ; au contact de cette communauté fervente, et dans le silence des Pyrénées, Romuald mûrit l'intuition qui sera celle de toute sa vie : unir la solitude de l'ermite à la sécurité de la règle commune.
Le retour pour soutenir son père
Une nouvelle de famille rappela Romuald en Italie. Son père Sergius, à son tour entré en religion, était tourmenté de doutes sur sa vocation et près de l'abandonner[22]. Le fils accourut auprès du père pour le raffermir — renversement émouvant : celui qui s'était fait pénitent pour la faute paternelle venait maintenant sauver l'âme de son père. Sergius persévéra et mourut moine.
Le réformateur infatigable
Près de cent monastères et ermitages
De retour en Italie, Romuald commence une vie d'itinérance apostolique qui durera des décennies. Il ne se fixe nulle part longtemps : il fonde des ermitages, redresse des monastères tombés dans le relâchement, forme des disciples, puis repart. La Catholic Encyclopedia résume ce travail d'un demi-siècle :
« Après avoir fondé ou réformé près de cent monastères et ermitages indépendants… » — Catholic Encyclopedia, art. « Camaldolese »[23]
Ce chiffre, même tenu pour approximatif, dit l'ampleur de l'entreprise. Romuald est un semeur de déserts : partout où il passe, des cellules s'élèvent, des hommes se convertissent à la prière. Il agit moins en législateur qu'en incendie spirituel, allumant des foyers de ferveur que d'autres organiseront après lui.
Abbé de Classe par la volonté d'Otton III (998-999)
Le rayonnement de Romuald atteignit jusqu'au sommet de l'Empire. Le jeune empereur Otton III, prince pieux et féru d'ascèse, le vénérait. En 998, il imposa à Romuald de devenir abbé de Sant'Apollinare in Classe — ce même monastère où il avait jadis fait pénitence[24]. Romuald accepta par obéissance, mais se heurta aussitôt à la résistance d'une communauté qui ne voulait pas de sa rigueur.
Au bout d'un an, jugeant la réforme impossible, il posa un geste resté célèbre : il alla trouver l'empereur et lui jeta sa crosse abbatiale aux pieds, renonçant à une charge qu'il ne pouvait exercer selon Dieu[25]. Puis il se retira à l'ermitage de Pereum, dans les marais près de Ravenne. Le fait est éclairant : pour Romuald, aucune dignité ne valait la trahison de l'idéal. L'autorité n'était bonne qu'au service de la ferveur ; là où elle devenait une coquille vide, il la rendait sans hésiter.
Pereum et le rêve missionnaire
L'ermitage de Pereum devint, sous Otton III, un véritable séminaire de missionnaires. Romuald y forma des disciples brûlant, comme lui, du désir d'annoncer l'Évangile aux peuples slaves encore païens. Parmi eux, le futur martyr Bruno de Querfurt, proche de l'empereur, qui y reçut « une sévère formation ascétique »[26]. La solitude, chez Romuald, n'est jamais une fin égoïste : elle débouche sur le zèle des âmes, jusqu'au sang.
Camaldoli : la grande fondation
Le champ de Maldolus
La fondation qui devait porter son nom à travers les siècles naquit d'un don. Cherchant un lieu pour un nouvel ermitage dans le diocèse d'Arezzo, en pleine forêt du Casentino, Romuald reçut d'un seigneur local nommé Maldolus un terrain isolé en altitude. Ce « champ de Maldolus » — en latin Campus Maldoli — donna par contraction le nom de Camaldoli[27][28].
« Un certain Maldolus… lui donna des terres, appelées par la suite le Campus Maldoli, ou Camaldoli. Saint Romuald y bâtit cinq cellules pour des ermites. » — Catholic Encyclopedia, art. « St. Romuald »[29]
La date exacte de la fondation est incertaine : les sources la placent entre 1012 et 1024[30][31]. La tradition camaldule retient volontiers les années 1023-1024, à la fin de la vie de Romuald, comme le couronnement de son œuvre. Sur la hauteur, il bâtit d'abord cinq cellules pour des ermites — noyau de l'ermitage —, et plus bas, à Fontebuono, un monastère d'accueil et de service.
Ermitage et monastère : une synthèse durable
Camaldoli réalise concrètement l'intuition de toute la vie de Romuald : deux maisons, deux états de vie, une seule famille spirituelle.
| Lieu | Forme de vie | Vocation |
|---|---|---|
| L'Ermitage (le Sacro Eremo, en hauteur) | Vie érémitique : cellules séparées, silence, solitude, longue prière | Le sommet contemplatif, réservé aux moines éprouvés |
| Le Monastère de Fontebuono (en contrebas) | Vie cénobitique : communauté, accueil des hôtes, soin des malades, formation | La base commune, le seuil et le soutien de l'ermitage |
Cette articulation fait de Camaldoli un modèle qui se diffusera dans toute l'Italie. L'ermitage garde la ferveur des origines ; le monastère assure l'accueil, l'hospitalité et la transmission. Le pèlerin y trouve l'image vivante d'une Église où l'action et la contemplation ne s'opposent pas, mais se nourrissent.
Le nom et l'Ordre camaldule
Du vivant de Romuald, ses disciples ne formaient pas encore un ordre constitué : on parlait des moines « romualdins ». Ce n'est que plus tard, au fil du XIe siècle, que l'ensemble prit le nom d'Ordre camaldule, du nom de la maison-mère devenue le modèle de toutes les autres[32]. L'habit blanc, la double observance et la fidélité au silence en firent l'un des grands ordres contemplatifs de la chrétienté, encore vivant aujourd'hui. Pour l'histoire propre de cet ordre et de son sanctuaire, voir l'article dédié Ordre des Camaldules.
La soif du martyre et les Cinq Frères
Le désir d'évangéliser les Slaves
Une flamme habitait Romuald que l'on n'attend pas chez un ermite : le désir de mourir martyr. Loin d'opposer solitude et mission, il rêvait de porter l'Évangile aux peuples païens des marges de l'Europe — les Slaves, les Magyars de Hongrie. Vieillissant, il se mit même en route pour prêcher aux Magyars, avec l'approbation du pape, mais dut renoncer au voyage à cause de son grand âge et de la maladie[33][34]. Ce qu'il ne put accomplir lui-même, il le confia à ses fils spirituels.
Bruno de Querfurt et les Cinq Frères martyrs (1003)
De l'ermitage de Pereum partirent vers la Pologne, autour de 1001, deux disciples de Romuald, Benoît et Jean, avec des compagnons, sous la protection du duc Boleslas Ier et dans la mouvance d'Otton III[35]. Ils voulaient évangéliser les confins slaves. Mais le 11 mai 1003, ils furent massacrés par des brigands — non par haine de la foi au sens strict, mais leur mort fut aussitôt vénérée comme un martyre. On les appelle les Cinq Frères martyrs de Pologne[36].
« Benoît et Jean comptaient parmi les élèves de Romuald envoyés en Pologne vers 1001… tués par des brigands le 11 mai 1003. » — d'après Catholic Encyclopedia, art. « St. Bruno of Querfurt »[37]
C'est Bruno de Querfurt qui raconta leur histoire dans sa Vita quinque fratrum, avant de partir lui-même évangéliser les Prussiens et d'y être tué en 1009, martyr à son tour. Ainsi le « désert » de Romuald enfanta non seulement des contemplatifs, mais des témoins jusqu'au sang : preuve que sa solitude était toute brûlante de charité apostolique.
La spiritualité de saint Romuald
La Règle brève : « Habite ta cellule comme un paradis »
Romuald n'a pas laissé de grand traité, mais une page minuscule et incandescente, conservée par Bruno de Querfurt : la Regula brevis, la Règle brève[38][39]. En quelques lignes, elle dit tout l'art de la vie intérieure. La voici, dans sa traduction française :
« Assieds-toi dans ta cellule comme dans un paradis. Rejette derrière toi le monde tout entier et oublie-le. Comme un bon pêcheur guette le poisson, surveille tes pensées. Le chemin que tu dois suivre est dans les Psaumes : ne le quitte jamais. » — Saint Romuald, Règle brève[40]
Puis vient un conseil d'une douceur surprenante pour ce maître de l'austérité, à l'adresse du débutant que sa bonne volonté dépasse :
« Si, étant encore novice, tu ne parviens pas à tout ce que tu veux, saisis toute occasion de chanter les Psaumes dans ton cœur et de les comprendre par ton esprit ; et si, en lisant, ton esprit vagabonde, ne te décourage pas : reviens vite et applique-toi de nouveau aux paroles. » — Saint Romuald, Règle brève[41]
Le psaume, le silence et la présence de Dieu
Trois traits font la force de cette spiritualité.
D'abord le psaume comme chemin unique : pour Romuald, prier, c'est d'abord laisser la Parole de Dieu, les psaumes, habiter et façonner l'âme. Le moine n'invente pas sa prière ; il se laisse former par celle que Dieu lui-même a inspirée.
Ensuite la garde du cœur : « comme un bon pêcheur guette le poisson », le moine veille sur ses pensées. C'est l'antique combat des Pères du désert contre les distractions, repris ici dans une image limpide. La cellule extérieure ne sert de rien sans la cellule intérieure du cœur recueilli.
Enfin la présence de Dieu, qui transfigure tout. Pour Romuald, la cellule n'est pas une prison mais un paradis, parce que Dieu y est présent. Le moine doit se tenir devant lui comme un courtisan devant l'empereur — non par peur servile, mais dans la conscience émerveillée d'être sous le regard de Dieu.
Le poussin et l'abandon à la grâce
La Règle brève s'achève sur une image inoubliable, qui résume toute la doctrine de l'abandon :
« Réalise par-dessus tout que tu es en présence de Dieu, et tiens-toi là comme celui qui se tient devant l'empereur. Vide-toi entièrement, et assieds-toi pour attendre, content de la grâce de Dieu, comme le poussin qui ne goûte et ne mange rien d'autre que ce que lui apporte sa mère. » — Saint Romuald, Règle brève[42]
Le poussin qui n'attend sa nourriture que du bec de sa mère : voilà l'âme dépouillée d'elle-même, qui ne veut plus rien posséder, plus rien produire, mais seulement recevoir de Dieu sa vie, instant après instant. Cette spiritualité de la pauvreté intérieure et de l'attente confiante rejoint la grande tradition de l'abandon à la volonté de Dieu, que d'autres saints développeront après lui. Romuald ne demande pas d'abord de grandes œuvres, mais un cœur vidé et offert, prêt à n'être rempli que par la grâce.
La mort à Val di Castro (1027)
La prophétie accomplie
Les dernières années de Romuald se passèrent dans les Marches, autour du monastère de Val di Castro (San Salvatore in Valdicastro), qu'il avait fondé. Il y avait séjourné quelques années auparavant, puis l'avait quitté en prophétisant qu'il y reviendrait mourir, seul et sans assistance[43][44].
Vers la fin, sentant venir sa mort, il fit construire pour lui une cellule avec un oratoire, où il comptait s'enfermer pour se taire jusqu'à la fin. Et c'est là que, le 19 juin 1027, il mourut seul dans sa cellule, exactement comme il l'avait annoncé.
« En 1005, il alla à Val-di-Castro pour environ deux ans, et le quitta en prophétisant qu'il y reviendrait pour y mourir seul et sans assistance… il y mourut, comme il l'avait prophétisé, seul dans sa cellule. » — Catholic Encyclopedia, art. « St. Romuald »[45]
Le débat sur son âge
Combien d'années Romuald avait-il vécu ? Sur ce point, l'hagiographie et la critique historique divergent ouvertement, et l'honnêteté commande de le dire.
Pierre Damien et la tradition camaldule lui prêtent un âge extraordinaire : cent vingt ans, dont cent passés dans la vie religieuse[46]. Ce chiffre, chargé de symbolisme biblique (les cent vingt ans de Moïse), relève manifestement de l'éloge hagiographique plus que du calcul d'état civil. Si l'on retient une naissance vers 951, Romuald serait mort à environ soixante-seize ans — ce que retient la critique moderne[47][48]. Reconnaître ce débat ne diminue en rien la sainteté du personnage : cela rappelle seulement que les Vies anciennes parlent souvent le langage du symbole, et qu'un lecteur catholique averti sait distinguer le noyau historique sûr (un très long parcours d'ascèse) de l'amplification édifiante.
Culte, reliques et postérité
Les reliques à Fabriano (1481)
Romuald fut d'abord enseveli à Val di Castro. Sa renommée de sainteté ne fit que croître. En 1466, lors d'une reconnaissance de ses restes, on trouva, dit la tradition, son corps incorrompu[49]. En 1481, les reliques furent solennellement translatées à Fabriano (Marches), où elles sont vénérées aujourd'hui dans l'église qui lui est dédiée[50][51].
Canonisation (1582), extension du culte et fête (1595)
Selon les recueils hagiographiques usuels, Romuald fut canonisé par le pape Grégoire XIII en 1582[52]. Son culte, longtemps porté par l'Ordre camaldule, fut ensuite étendu à toute l'Église par le pape Clément VIII en 1595, qui fixa sa fête au 7 février — date de la translation de ses reliques[53]. Lors de la réforme du calendrier romain, en 1969, la fête fut déplacée au 19 juin, jour anniversaire de sa mort, qu'elle occupe encore aujourd'hui.
L'héritage camaldule
Mille ans plus tard, la famille spirituelle née de Romuald est toujours vivante. L'ermitage de Camaldoli demeure un haut lieu de la vie contemplative italienne, et les moines camaldules — comme leurs frères de la Congrégation de Monte Corona — perpétuent la double observance voulue par leur père : le silence de la cellule et la charité de la communauté. La Règle brève continue d'être méditée bien au-delà des cloîtres, par tous ceux qui cherchent à « habiter leur cellule comme un paradis ».
- vers 951Naissance à RavenneDans la famille noble des Onesti
Romuald naît à Ravenne, vers 951, fils de Sergius, dans la haute société de l'ancienne capitale impériale.[54]
- vers 972Le duel et la pénitenceQuarante jours à Sant'Apollinare in Classe
Bouleversé par le meurtre d'un parent commis par son père en duel, il fait pénitence puis prononce ses vœux de moine bénédictin.[55]
- vers 975-978L'apprentissage érémitiqueSous l'ermite Marin, près de Venise
Quittant Classe trop relâché, Romuald se met à l'école de l'ermite Marin pour une vie d'austérité extrême.[56]
- 978La conversion du doge et la fuite à CuxaAvec Pietro Orseolo Ier
- 998-999Abbé de Classe, puis démissionSur ordre de l'empereur Otton III
Imposé comme abbé par Otton III, Romuald se heurte aux moines et démissionne en jetant sa crosse aux pieds de l'empereur.[59]
- vers 1001-1003Les Cinq Frères martyrsLa mission de Pologne
Ses disciples Benoît et Jean partent évangéliser les Slaves ; ils sont martyrisés le 11 mai 1003. Bruno de Querfurt en écrit l'histoire.[60]
- vers 1012-1024La fondation de CamaldoliLe champ de Maldolus, en Toscane
- 19 juin 1027La mort à Val di CastroSeul dans sa cellule, comme il l'avait prédit
- 1481, 1582 puis 1595Reliques, canonisation et culte universelTranslation à Fabriano, canonisation, fête étendue
Pourquoi prier saint Romuald aujourd'hui ?
À mille ans de distance, saint Romuald parle à tous ceux qui étouffent dans le bruit. Notre époque, saturée d'écrans, de notifications et d'agitation, redécouvre la valeur du silence et de l'intériorité. Romuald leur dit que la solitude n'est pas un vide à fuir, mais un paradis possible — à condition d'y entrer pour Dieu. Sa cellule n'était pas une fuite hors du monde, mais un lieu où le monde était porté dans la prière.
Il enseigne aussi la réparation. Tout est parti, chez lui, d'un sang versé qu'il a voulu expier. Combien d'entre nous portent le poids d'un mal familial, d'une faute ancienne, d'une blessure héritée ? Romuald montre qu'une vie peut se bâtir sur la pénitence offerte, et qu'une plaie peut devenir le commencement d'une sainteté.
Il enseigne enfin l'abandon. Le poussin de sa Règle brève, qui ne reçoit sa vie que de sa mère, est l'image de l'âme qui cesse de vouloir tout maîtriser pour ne plus attendre que de Dieu. Dans un monde obsédé de performance, Romuald rappelle la liberté de se vider pour être rempli par la grâce.
« Vide-toi entièrement, et assieds-toi pour attendre, content de la grâce de Dieu, comme le poussin qui ne mange rien d'autre que ce que lui apporte sa mère. » — Cette parole de saint Romuald demeure le testament qu'il laisse à tous les chercheurs de Dieu : l'âme n'a qu'à se tenir, ouverte et confiante, sous le regard du Père[67].
Pour aller plus loin
- Saint Benoît de Nursie (480-547) — le père du monachisme occidental, dont Romuald prolonge et radicalise la Règle en réveillant la vocation érémitique.
- Saint Pierre Damien (1007-1072) — le grand biographe de Romuald, héritier de son esprit érémitique et docteur de l'Église, auteur de la Vita beati Romualdi.
- L'Ordre des Camaldules — la famille religieuse née de la fondation de Camaldoli, son histoire et son sanctuaire toscan.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « Camaldolese » (newadvent.org/cathen/03204d.htm) : Romuald « after having founded or reformed nearly a hundred unconnected monasteries and hermitages » ; vers 1012, un comte nommé Maldolus offre au saint le terrain qui deviendra Camaldoli ; structure double — Camaldoli (ermitage) et Fonte Buono / Fontebuono (cénobium) — « the former foreshadowing the eremitical, the latter the cenobitical, branches » ; l'ordre d'abord dit « romualdin » avant de prendre le nom de camaldule, le Saint-Ermitage servant de modèle.
1 23 28 30 32 62Saint Pierre Damien, Vita beati Romualdi (« Vie du bienheureux Romuald »), composée vers 1042, soit une quinzaine d'années après la mort du saint. Source principale et fondatrice de tout ce que nous savons de Romuald, à lire comme une hagiographie édifiante appuyée sur des témoignages encore vivants. Voir l'édition critique[^tabacco]. Cf. saint Pierre Damien, lui-même héritier de l'esprit érémitique de Romuald à Fonte Avellana.
2 4Bruno de Querfurt, Vita quinque fratrum (« Vie des Cinq Frères »), composée vers 1006 — donc avant même la mort de Romuald — par un disciple direct du saint, futur martyr. Le chapitre 19 conserve la Règle brève de Romuald, recueillie d'après le témoignage de Jean, l'un des Cinq Frères qui connut personnellement le maître. Source contemporaine de premier ordre.
3 6Giovanni Tabacco (éd.), Petri Damiani Vita beati Romualdi, « Fonti per la Storia d'Italia » 94, Rome, Istituto Storico Italiano per il Medio Evo, 1957 : édition critique de référence de la Vie de Romuald par Pierre Damien, base de toute étude historique sérieuse sur le saint et sur la chronologie discutée de sa vie.
5Catholic Encyclopedia, article « St. Romuald » (newadvent.org/cathen/13179b.htm) : naissance à Ravenne « probably about 950 » ; à l'âge de vingt ans, horrifié parce que son père avait tué un ennemi en duel, il s'enfuit à l'abbaye de Sant'Apollinare in Classe et entra en religion ; direction de l'ermite Marin, vie d'une sévérité extraordinaire ; vers 978, le doge Pietro Orseolo Ier, rongé de remords, abandonne sa charge et s'enfuit à Cuxa pour y prendre l'habit de saint Benoît, tandis que Romuald et Marin élèvent un ermitage proche ; le père Sergius, devenu moine, est tourmenté de doutes sur sa vocation ; le don de Maldolus (« afterwards known as the Campus Maldoli, or Camaldoli ») et les cinq cellules d'ermites ; séjour à Val-di-Castro vers 1005 et prophétie d'y revenir mourir « seul et sans assistance » ; mort à Val-di-Castro le 19 juin 1027, seul dans sa cellule ; Pierre Damien et les écrivains camaldules lui prêtent 120 ans ; corps trouvé incorrompu en 1466, translaté à Fabriano en 1481 ; Clément VIII fixe sa fête au 7 février en 1595.
7 8 14 16 18 19 22 27 29 43 45 46 49 50 53 54 55 56 57 61 63 66Romuald, notice encyclopédique de synthèse (en.wikipedia.org/wiki/Romuald) et sources liées : naissance à Ravenne v. 951, famille des Onesti ; vers l'âge de 20 ans, son père tue un parent en duel pour une question de propriété, et Romuald fait 40 jours de pénitence à Sant'Apollinare in Classe ; ermite sous Marin près de Venise ; environ dix ans à l'abbaye de Cuxa ; nommé abbé de Sant'Apollinare par Otton III (v. 998-999), il démissionne en jetant sa crosse aux pieds de l'empereur ; fête déplacée du 7 février au 19 juin en 1969 ; Pierre Damien rapporte une mort à 120 ans, mais une naissance v. 951 implique plutôt ~76 ans.
9 11 17 20 24 25 33 47 51 58 59Romualdo di Camaldoli, notice encyclopédique (it.wikipedia.org/wiki/Romualdo_di_Camaldoli) : « figlio del duca Sergio degli Onesti di Ravenna » ; naissance « tra il 951 e il 953 » ; vision de saint Apollinaire devant l'autel et décision de se faire moine ; l'abbé Guarin de Cuxa, « uno dei più importanti monaci riformatori del X secolo », où Romuald vécut dix ans ; mort à l'abbaye de San Salvatore in Valdicastro, près de Fabriano, « in solitudine », « visse circa 75 anni » ; reliques translatées à Fabriano (1481) ; le corps de la notice affirme qu'il fut « déclaré saint » (dichiarato santo) par Clément VIII en 1595 — formulation qui confond la canonisation, que les recueils usuels datent de 1582 sous Grégoire XIII[^aciafrica], avec l'extension du culte à toute l'Église attestée par la CE en 1595[^cathen] (l'infobox de cette même notice indique même « canonisation en 1032 par Benoît IX »).
10 12 15 21 31 48Encyclopedia.com, article « Romuald, St. » (d'après la New Catholic Encyclopedia) : Romuald, fils d'un noble, « entered the monastery of San Apollinare in Classe when he was 20 years old to do penance on behalf of his father, who had killed a kinsman » ; il devint moine « after seeing St. Apollinaris in a vision » ; disciple de l'ermite Marin ; il persuada le doge Pietro Orseolo d'abdiquer ; nommé abbé en 998, il démissionna au bout d'un an et se retira à l'ermitage de Pereum ; « Romuald wanted to die a martyr's death and set out to preach to the Magyars, but was forced to abandon the journey on account of his age » ; corps exhumé en 1466 et trouvé incorrompu, transféré à Fabriano en 1481.
13 34Catholic Encyclopedia, article « St. Bruno of Querfurt » (newadvent.org/cathen/03018a.htm) : Bruno, « commonly said to have been a relative of the Emperor Otto III », reçoit à Pereum (île marécageuse près de Ravenne) « a severe ascetic training » sous la direction de saint Romuald ; les disciples de Romuald, Benoît et Jean, envoyés en Pologne vers 1001, sont tués par des brigands le 11 mai 1003 (les Cinq Frères martyrs), sous le règne de Boleslas Ier ; Bruno, sacré archevêque « des païens » (1004), part évangéliser les Prussiens et y est tué (1009).
26 35 37 60Les Cinq Frères martyrs de Pologne (Benoît de Bénévent, Jean, et leurs compagnons Isaac, Matthieu et Christin) : ermites issus de l'école de Romuald à Pereum, envoyés évangéliser les confins slaves sous la protection de Boleslas Ier ; massacrés par des brigands le 11 mai 1003 près de Gniezno et aussitôt vénérés comme martyrs ; leur Vie fut écrite par Bruno de Querfurt à partir de témoignages oculaires. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Bruno of Querfurt »[^cathen-bruno], Encyclopedia.com « Bruno of Querfurt, St. » et Britannica « Saint Bruno of Querfurt ».
36Règle brève de saint Romuald (Regula brevis), texte conservé par Bruno de Querfurt, Vita quinque fratrum, ch. 19. Traduction française d'après le texte latin et la traduction anglaise de référence diffusée par les communautés camaldules. Texte anglais : « Sit in your cell as in paradise. Put the whole world behind you and forget it. Watch your thoughts like a good fisherman watching for fish. The path you must follow is in the Psalms — never leave it. If you have just come to the monastery, and in spite of your good will you cannot accomplish what you want, take every opportunity you can to sing the Psalms in your heart and to understand them with your mind. And if your mind wanders as you read, do not give up; hurry back and apply your mind to the words once more. Realize above all that you are in God's presence, and stand there with the attitude of one who stands before the emperor. Empty yourself completely and sit waiting, content with the grace of God, like the chick who tastes nothing and eats nothing but what his mother brings him. » Première phrase attestée en italien : « Siedi nella tua cella come nel Paradiso, scordati del mondo e gettalo dietro le spalle » (it.wikipedia, « Romualdo di Camaldoli »).
38 40 41 42 67Règle brève — diffusion et attribution : le texte de la Regula brevis est transmis par les communautés camaldules contemporaines (p. ex. St Romuald's Brief Rule, camaldolesedownunder.com) qui le rattachent explicitement à la Vita quinque fratrum de Bruno de Querfurt, ch. 19 (v. 1006), « based on reports from St. John, one of the five brothers ». Confirme l'ancienneté et la fiabilité du texte, antérieur à la mort de Romuald.
39Encyclopædia Britannica, article « Saint Romuald of Ravenne » : « born c. 950, Ravenna [Italy] — died June 19, 1027, Val di Castro » ; ascète chrétien fondateur des Camaldules (ermites bénédictins) ; en 1005, séjour à Val di Castro pour environ deux ans, qu'il quitte en prophétisant qu'il y reviendra mourir seul ; cinq ans plus tard, il y revient et meurt comme prophétisé, seul dans sa cellule.
44 64ACI Africa (agence du groupe EWTN), « Today, June 19, We Celebrate St. Romuald » (aciafrica.org) : « St. Romuald of Ravenna died in his monastic cell on June 19, 1027. Pope Gregory XIII canonized him in 1582. » Date concordante avec les calendriers hagiographiques usuels.
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