Saint Venceslas (en tchèque Václav, vers 903 – 28 septembre 935) est duc de Bohême dans la première moitié du Xᵉ siècle et le saint patron de la nation tchèque. Élevé dans la foi chrétienne par sa grand-mère sainte Ludmila, il gouverne un duché encore à demi païen, soutient l'Église, multiplie les aumônes aux pauvres — et meurt assassiné par son propre frère Boleslav, à la porte d'une église, pour des motifs à la fois politiques et religieux.
Son meurtre fait de lui, presque aussitôt, un martyr vénéré : ses reliques sont transférées à la rotonde Saint-Guy de Prague, qu'il avait lui-même fondée, et il devient la figure tutélaire du peuple tchèque. La tradition le proclame « prince éternel » de Bohême : la couronne royale qui ceindra plus tard le front de ses successeurs portera son nom, non le leur.
Sa renommée a largement dépassé l'Europe centrale. En 1853, l'hymnographe anglais John Mason Neale lui consacre l'un des chants de Noël les plus célèbres du monde anglophone, « Good King Wenceslas », qui met en scène la charité nocturne du prince envers un pauvre. Ce « bon roi Venceslas » est pourtant un anachronisme affectueux : Venceslas ne fut jamais roi de son vivant — le titre royal lui fut conféré à titre posthume par l'empereur Otton Iᵉʳ.
Cet article retrace la vie historique du prince martyr, la couche de récit que les légendes hagiographiques (slavonne, latine, de Gumpold, de Christian) ont déposée sur elle, et la fortune extraordinaire de son culte, du Xᵉ siècle jusqu'à la place qui porte aujourd'hui son nom au cœur de Prague.
Saint Venceslas en quelques dates
- vers 903Naissance de Venceslas
Naissance du prince přemyslide, fils du duc Vratislav Iᵉʳ (chrétien) et de Drahomíra (d'origine païenne). Certaines reconstructions proposent vers 907, faute de source primaire datant l'année avec certitude.
- 15 septembre 921Martyre de sainte Ludmila
À Tetín, la grand-mère de Venceslas, qui l'avait catéchisé, est étranglée à l'instigation de Drahomíra. Première martyre de la dynastie.
- vers 922Venceslas prend le pouvoir
Les nobles chrétiens écartent Drahomíra ; Venceslas gouverne personnellement et proclame une politique ouvertement chrétienne.
- vers 929Le tribut à Henri Iᵉʳ l'Oiseleur
Le roi de Francie orientale, allié au duc de Bavière, marche sur Prague ; Venceslas reprend le versement du tribut à l'Empire.
- 28 septembre 935Le martyre de Stará Boleslav
Venceslas est assassiné à la porte de l'église par les hommes de son frère Boleslav, puis transpercé par celui-ci. Date la plus retenue par la recherche moderne (parfois 929).
- vers 932-938Translation des reliques à Saint-Guy
Boleslav, pris de remords, fait transférer le corps de son frère à la rotonde Saint-Guy de Prague : le martyr devient le patron de la Bohême.
- 1346La couronne de saint Venceslas
Charles IV fait réaliser la couronne du royaume de Bohême, dédiée au saint patron : les rois qui la portent règnent au nom du « prince éternel ».
La Bohême du Xᵉ siècle : un duché entre paganisme et baptême
Les Přemyslides et la christianisation
Au Xᵉ siècle, la Bohême est un duché en formation, gouverné par la dynastie des Přemyslides, à la charnière du monde slave et de l'Empire franc oriental[1][2]. La foi chrétienne y pénètre par deux voies concurrentes : la mission slavonne héritée de saint Cyrille et de saint Méthode, venue de Grande-Moravie, et la mission latine portée par le clergé germanique, dans l'orbite de l'évêché de Ratisbonne[3][4]. Le pays n'est encore que partiellement converti : la cour elle-même est divisée entre chrétiens et tenants des cultes anciens, et cette ligne de fracture traversera la propre famille de Venceslas.
Sainte Ludmila, l'aïeule qui transmet la foi
La figure décisive de cette première génération chrétienne est sainte Ludmila (vers 860-921), épouse du duc Bořivoj Iᵉʳ — le premier duc de Bohême baptisé, selon la tradition par saint Méthode lui-même[5][6]. Devenue veuve, Ludmila prend en charge l'éducation religieuse de son petit-fils Venceslas. C'est elle qui lui transmet la foi, la prière et le goût des Écritures[7][8].
Sa fin est tragique et fondatrice. Le 15 septembre 921, à la forteresse de Tetín, Ludmila est étranglée — la tradition précise : avec son propre voile — par des hommes de main, à l'instigation de sa belle-fille Drahomíra, la mère de Venceslas, jalouse de son influence sur le jeune prince et hostile à son emprise chrétienne[9][10]. Première martyre de la dynastie, Ludmila ouvre la voie à son petit-fils : leurs deux destins, l'aïeule et l'enfant qu'elle a catéchisé, resteront liés dans la mémoire de l'Église de Bohême.
Pour la vie et le martyre de l'aïeule de Venceslas, voir l'article Sainte Ludmila (v. 860-921).
Jeunesse et éducation chrétienne de Venceslas
Naissance et famille : Vratislav et Drahomíra
Venceslas naît vers 903 — certaines reconstructions proposent vers 907, faute de source primaire fixant l'année[11][12]. Il est le fils du duc Vratislav Iᵉʳ, chrétien, et de Drahomíra, fille d'un chef de la tribu slave des Havellites, d'origine païenne[13][14]. La Catholic Encyclopedia résume sans détour ce contraste qui structurera toute son existence :
« Ses parents étaient le duc Vratislav, un chrétien, et Drahomíra, une païenne. » — Catholic Encyclopedia, article « St. Wenceslaus »[15]
À la mort de Vratislav, vers 921, le duché se trouve entre les mains d'un enfant. La régence revient un temps à Drahomíra, dont la politique hostile aux chrétiens — couronnée par le meurtre de Ludmila — provoque la révolte des nobles chrétiens[16][17].
Une double culture, slavonne et latine
Fait remarquable pour un prince du haut Moyen Âge, Venceslas reçoit une véritable instruction lettrée. Sa grand-mère l'initie à la liturgie slavonne ; il est ensuite formé à l'école attachée au château de Budeč, où il apprend le latin aux côtés du slavon[18][19]. Cette double compétence linguistique fait de lui un prince capable de lire les Écritures et de suivre l'office — une rareté à une époque où l'écrit reste l'apanage du clergé.
L'accession au pouvoir
Vers 922, les nobles chrétiens écartent Drahomíra et Venceslas, âgé d'environ dix-huit ans, prend personnellement les rênes du duché[20][21]. Il proclame une politique ouvertement chrétienne et entend faire de la foi le ciment de l'État naissant. Cette orientation, autant que les rivalités dynastiques, fera de lui une cible.
Le prince chrétien : un règne sous le signe de la foi
La promotion de la foi et la rotonde Saint-Guy
Venceslas gouverne en prince résolument chrétien. Il appelle des prêtres germaniques, favorise le rite latin au détriment de l'ancien rite slave, et travaille à enraciner l'Église dans son duché[22]. Son acte le plus durable est la fondation, au château de Prague, d'une rotonde dédiée à saint Guy (svatý Vít), pour laquelle il sollicite des reliques du saint[23][24]. Ce modeste sanctuaire circulaire est le noyau d'où sortira, des siècles plus tard, la cathédrale Saint-Guy — aujourd'hui encore le cœur spirituel de Prague et le lieu de sa propre sépulture.
Le tribut à Henri Iᵉʳ l'Oiseleur
Sur le plan politique, Venceslas doit composer avec la puissance montante du royaume de Francie orientale. Vers 929, le roi Henri Iᵉʳ l'Oiseleur, allié au duc Arnoul de Bavière, mène une campagne jusqu'à Prague et contraint Venceslas à reprendre le versement d'un tribut à l'Empire[25]. La tradition hagiographique transforme cette soumission politique en geste de sagesse et d'humilité : un prince qui préfère la paix de son peuple à l'orgueil des armes[26]. Plus tard, c'est l'empereur Otton Iᵉʳ qui conférera à Venceslas, à titre posthume, la dignité et le titre royaux[27] — origine du « roi » Venceslas de la légende.
La charité du prince : les nuits de Venceslas
Mais c'est par sa charité que Venceslas marque durablement la mémoire chrétienne. Les sources hagiographiques — relayées au XIIᵉ siècle par le chroniqueur Cosmas de Prague — rapportent qu'il se levait la nuit pour porter secours aux pauvres, visiter les prisonniers, racheter des esclaves et pourvoir aux nécessiteux[28][29]. C'est cette charité nocturne qui inspirera, neuf siècles plus tard, la scène du chant « Good King Wenceslas ». La tradition lui prête aussi un soin personnel pour le culte : il aurait cultivé de ses mains le blé et la vigne destinés à l'eucharistie[30].
Le vœu de chasteté
La Catholic Encyclopedia affirme que « Venceslas avait fait vœu de virginité » et qu'il était « connu pour ses vertus »[31]. Cet idéal de pureté est un trait constant de son portrait hagiographique. Il faut toutefois noter une tension dans les sources : certaines traditions attribuent à Venceslas un fils, ce qui contredirait un célibat absolu — au point que l'exclusion de Boleslav de la succession est parfois liée à cette naissance[32]. La prudence historique invite à distinguer ici le motif hagiographique de la chasteté du prince saint, très présent dans les légendes, de la reconstruction dynastique. L'essentiel demeure : la tradition unanime fait de Venceslas un homme d'une sobriété et d'une droiture morale exceptionnelles pour un souverain de son temps.
Le martyre de Stará Boleslav
Le complot de Boleslav
Le frère cadet de Venceslas, Boleslav (le futur Boleslav Iᵉʳ), incarne le parti opposé : noblesse rétive à l'emprise chrétienne et germanique, ambition de pouvoir, hostilité à la politique de son aîné[33][34]. Selon le récit des légendes, Boleslav invite Venceslas à Stará Boleslav (Alt-Bunzlau) pour la fête des saints Côme et Damien (27 septembre). Le lendemain matin, alors que le duc se rend à la messe, son frère l'attend.
« Frère, que Dieu te pardonne »
À la porte de l'église, les deux frères se rencontrent. D'après la tradition légendaire, des compagnons de Boleslav — Tira, Česta et Hněvsa — se jettent sur le duc et le frappent de leurs armes ; puis Boleslav lui-même le transperce[35]. Venceslas s'effondre sur le seuil. La tradition met sur ses lèvres mourantes une parole de pardon devenue célèbre :
« Frère, que Dieu te pardonne. » — Dernières paroles de saint Venceslas, selon la tradition légendaire[36]
Cette parole, qu'aucune source documentaire ne garantit mais que toute la mémoire chrétienne a retenue, résume le sens de son martyre : un prince qui meurt en pardonnant, à l'image du Christ en croix. Le corps, d'abord laissé sur place, sera vénéré comme celui d'un martyr presque immédiatement[37][38].
La question de la date : 929 ou 935 ?
L'année exacte du martyre est l'objet d'un débat historique classique. Deux dates s'affrontent : 929 et 935[39][40]. La date de 929 a longtemps été retenue, en partie parce que certaines sources placent tôt la translation des reliques. Mais la recherche moderne tend désormais à privilégier 935[41] — date que retient aussi la Catholic Encyclopedia, qui donne « mort à Alt-Bunzlau, le 28 septembre 935 »[42]. Le jour, en revanche, est fermement établi : le 28 septembre, qui demeure la fête du saint.
Comment connaît-on saint Venceslas ? Les sources hagiographiques
La vie de Venceslas ne nous est pas parvenue par des archives administratives, mais par une série de légendes — au sens médiéval de récits à lire, legenda — composées dans les décennies et les siècles qui suivent sa mort. Les historiens y distinguent un noyau factuel (la généalogie, le meurtre, le lieu) d'une épaisse couche de topiques hagiographiques (le vœu de virginité, les prodiges, les dialogues). Comme le souligne la recherche récente, ces textes sont « à ce point façonnés par le genre et les topoi du comportement saint qu'il est difficile d'y distinguer quoi que ce soit de personnel »[43].
Le tableau suivant récapitule les principales sources, leur date approximative et leur apport.
| Source | Langue | Date approximative | Apport principal |
|---|---|---|---|
| Première légende slavonne | Vieux slavon | Xᵉ siècle | Récit le plus ancien, proche du milieu slavon de Ludmila |
| Crescente fide | Latin | Avant 976 | Première légende latine ; trame reprise par Gumpold |
| Légende de Gumpold de Mantoue | Latin | Vers 980, avant 983 | Portrait du prince juste et miséricordieux ; commande impériale |
| Légende de Christian (Kristián) | Latin | Fin Xᵉ siècle | Récits combinés de Venceslas et de Ludmila |
| Cosmas de Prague, Chronica Boemorum | Latin | Début XIIᵉ siècle | Chronique fondatrice ; charité nocturne du prince |
La Première légende slavonne
La Première légende vieux-slave (parfois dite « légende de Vostokov ») compte parmi les plus anciens témoignages, dès le Xᵉ siècle[44]. Composée en vieux slavon, elle est proche du milieu liturgique cyrillo-méthodien dans lequel Ludmila avait fait baigner l'enfance de Venceslas, et elle livre la trame du martyre.
Crescente fide et la légende de Gumpold
La légende latine Crescente fide (« la foi croissant… ») est généralement tenue pour la première vie latine du saint, née peu après la fondation de l'évêché de Prague (973), sans doute avant 976[45]. Elle fournit le canevas repris par le texte le plus solennel de la série : la légende de Gumpold, évêque de Mantoue, composée sur ordre de l'empereur Otton II, vers 980 et achevée avant 983[46][47]. Gumpold y dresse le portrait d'un souverain prudent dans ses jugements et prompt à faire miséricorde à tous[48] — c'est-à-dire le modèle du rex justus, le roi juste, qui deviendra l'un des idéaux politiques du haut Moyen Âge.
La légende de Christian
À la fin du Xᵉ siècle, la légende de Christian (Legenda Christiani, ou légende de Kristián) combine en un seul récit les vies de Venceslas et de Ludmila[49]. Sa datation et son authenticité ont longtemps divisé l'érudition tchèque — certains la soupçonnant d'être une composition plus tardive — mais la critique moderne, à la suite de l'historien Josef Pekař, en admet largement l'ancienneté[50].
Cosmas de Prague
Enfin, au début du XIIᵉ siècle, le doyen Cosmas de Prague intègre la matière vénéraslienne à sa grande Chronica Boemorum, la chronique fondatrice de l'histoire de Bohême[51]. C'est notamment chez lui que la charité nocturne du prince — racine historique du futur chant de Noël — trouve une expression durable.
Le culte : du martyr au « prince éternel » de la Bohême
La translation des reliques à Saint-Guy
Selon la tradition, Boleslav, saisi de remords, fait transférer le corps de son frère, « trois ans plus tard », à la rotonde Saint-Guy de Prague que Venceslas avait fondée[52]. Cette translation — dont la date est diversement donnée (vers 932 ou 938 selon les sources) et qui pèse dans le débat sur l'année du martyre — scelle la transformation de la victime en patron[53]. La Catholic Encyclopedia note plusieurs commémoraisons : la fête principale le 28 septembre, la translation le 4 mars, le rassemblement des reliques le 27 juin[54]. Les reliques reposent aujourd'hui dans la chapelle Saint-Venceslas de la cathédrale Saint-Guy, édifiée sous Charles IV par l'architecte Petr Parléř.
Le « prince éternel » et la couronne de saint Venceslas
Venceslas devient le saint patron de la Bohême et, plus encore, son prince éternel : la tradition tchèque considère qu'il continue de régner mystiquement sur son peuple. Benoît XVI a rappelé cette piété nationale lors de sa visite de 2009 :
« Ce grand saint que vous aimez appeler 'éternel' Prince des Tchèques… » — Benoît XVI, homélie de Stará Boleslav, 28 septembre 2009[55]
Cette royauté spirituelle prend un visage concret avec la couronne de saint Venceslas, la couronne du royaume de Bohême, réalisée en 1346 pour le couronnement de Charles IV[56]. Le pape l'a souligné avec finesse :
« mais la couronne que par la suite ses successeurs se mettaient sur la tête ne portait pas son nom. Elle portait le nom de Venceslas […] » — Benoît XVI, homélie de Stará Boleslav, 28 septembre 2009[57]
Conservée à la cathédrale Saint-Guy, cette couronne signifiait que le roi régnant n'était que le lieutenant terrestre du véritable et éternel souverain : le saint martyr.
Le choral de saint Venceslas et la statue de la place Venceslas
La dévotion populaire s'est cristallisée dans le choral de saint Venceslas (Svatý Václave), l'un des plus anciens chants en langue tchèque, dont les racines remontent au XIIᵉ siècle : une prière demandant au prince d'intercéder pour son peuple[58]. En 1918, à la naissance de la Tchécoslovaquie, on songea même à en faire l'hymne national.
Au cœur de Prague, la place Venceslas (Václavské náměstí) — haut lieu de l'histoire tchèque moderne, du Printemps de Prague à la Révolution de velours — est dominée par la statue équestre du saint, œuvre du sculpteur Josef Václav Myslbek, inaugurée au début du XXᵉ siècle[59]. Le prince y veille, lance en main, entouré des saints patrons de la Bohême.
La fête du 28 septembre, jour de l'État tchèque
La mémoire de saint Venceslas se célèbre le 28 septembre, jour de son martyre[60]. Depuis l'an 2000, cette date est un jour férié officiel en République tchèque, le « Jour de l'État tchèque » (Den české státnosti)[61] : reconnaissance laïque et nationale du lien organique entre le saint prince et l'identité du pays.
« Good King Wenceslas » : la légende et l'histoire
Le nom de Venceslas est familier au monde anglophone par un célèbre chant de Noël, « Good King Wenceslas ». Les paroles sont écrites en 1853 par l'hymnographe anglais John Mason Neale, avec son éditeur musical Thomas Helmore[62]. Elles racontent comment, au cœur de l'hiver, le « bon roi Venceslas » brave la neige pour porter nourriture et bois à un pauvre — dramatisation de la charité nocturne rapportée par les sources médiévales.
La mélodie n'a, elle, rien de tchèque : c'est l'air d'un chant de printemps du XIIIᵉ siècle, « Tempus adest floridum », imprimé en 1582 dans le recueil finno-suédois Piae Cantiones, qu'un diplomate britannique avait rapporté en Angleterre[63]. Le chant additionne donc trois strates : un saint tchèque du Xᵉ siècle, une mélodie scandinave médiévale, et une morale victorienne.
Surtout, le titre est historiquement inexact : Venceslas n'a jamais été roi de son vivant — il était duc. Le titre royal lui fut attribué après sa mort par l'empereur Otton Iᵉʳ[64]. Le « bon roi Venceslas » est donc une heureuse licence : il consacre dans la culture populaire un prince devenu, par sa sainteté, plus grand qu'un roi.
Une figure de sainteté : le martyr qui préféra le Christ au trône
Au-delà de l'histoire et de la légende, l'Église lit dans Venceslas le modèle du souverain saint : un homme de pouvoir qui n'a jamais fait du pouvoir une fin, et dont la sainteté éclate précisément dans sa défaite apparente. Benoît XVI a donné de ce martyre une lecture profondément christologique. Il note d'abord le paradoxe cruel de l'histoire :
« Venceslas est mort martyr pour le Christ. Il est intéressant de noter que son frère Boleslas réussit, en le tuant, à s'emparer du trône de Prague […] » — Benoît XVI, homélie de Stará Boleslav, 28 septembre 2009[65]
Mais ce qui ressemble à une victoire du meurtrier est en réalité son échec spirituel, car le sang du martyr engendre non la haine mais le pardon :
« Animé d'un esprit évangélique il parvint à pardonner même à son frère, qui avait attenté à sa vie. […] l'innocent vaincu vainc le cruel vainqueur de la même façon que le Christ sur la croix. » — Benoît XVI, homélie de Stará Boleslav, 28 septembre 2009 (le second membre cite la légende de saint Venceslas)[66]
Cette inversion de la victoire et de la défaite est au cœur de la sainteté de Venceslas. Sa charité envers les pauvres, sa fidélité à la foi reçue de Ludmila, son refus de la vengeance et sa mort à la porte de l'église composent le portrait d'un prince pour qui le Royaume du Christ passait avant le trône de Bohême. Le pape conclut que « […] le sang du martyr n'a appelé ni haine ni vengeance, mais le pardon et la paix »[67].
C'est pourquoi Venceslas appartient à cette grande famille de souverains-saints du haut Moyen Âge — princes et rois qui ont mis leur pouvoir au service de l'Évangile et de leur peuple — dont l'Église fait mémoire comme de modèles de la royauté chrétienne.
Pour aller plus loin
- Sainte Ludmila (v. 860-921) — l'aïeule de Venceslas, première martyre des Přemyslides, qui lui transmit la foi.
- Saint Vladimir de Kiev (956-1015) — autre prince slave passé du paganisme au baptême de son peuple.
- Saint Étienne de Hongrie (v. 975-1038) — le roi fondateur de la Hongrie chrétienne, autre figure du souverain-saint d'Europe centrale.
- Saint Henri II (973-1024) — l'empereur saint, contemporain de cette Europe en voie de christianisation.
- Le baptême de Clovis — le précédent occidental du prince qui entraîne son peuple vers la foi.
Notes et références
Catholic Encyclopedia, article « St. Wenceslaus » (newadvent.org/cathen/15587b.htm) : né probablement en 903, mort à Alt-Bunzlau le 28 septembre 935 ; parents Vratislav (chrétien) et Drahomíra (païenne) ; éducation chrétienne par sa grand-mère sainte Ludmila et à l'école de Budeč ; vœu de virginité ; introduction de prêtres germaniques et préférence du rite latin sur l'ancien rite slave ; l'empereur Otton Iᵉʳ lui confère la dignité et le titre royaux ; meurtre par son frère Boleslav pour des motifs religieux et nationaux, à l'instigation de Drahomíra ; corps enterré sur le lieu du meurtre puis transféré « trois ans plus tard » à l'église Saint-Guy de Prague ; fête le 28 septembre, translation le 4 mars, rassemblement des reliques le 27 juin.
1 3 7 11 13 15 18 22 27 31 34 37 42 52 54 60 64Université de St Andrews, blog de recherche After Empire — « Good King Wenceslas? Royal Justice in the Tenth Century (Part I) » (Alice Hicklin, 21 décembre 2018) : martyre situé en 935 par la recherche moderne ; analyse des légendes comme textes « à ce point façonnés par le genre et les topoi du comportement saint qu'il est difficile d'y distinguer quoi que ce soit de personnel » (nous traduisons) ; la légende de Gumpold de Mantoue, achevée avant 983 à la demande de l'empereur Otton II, présente Venceslas comme un prince prudent dans ses jugements et prompt à faire miséricorde à tous — nous traduisons le passage anglais du billet : « He was prudent in judgments and ready to show mercy to everyone » (idéal du rex justus) ; rappel du débat érudit (Pekař) sur la datation de la légende de Christian.
2 5 40 41 43 46 48 50« Saint Wenceslaus », Encyclopedia.com (notice biographique, d'après les dictionnaires historiques tchèques et slovaques) : naissance vers 903-907 ; éducation par sainte Ludmila au château de Tetín, instruction en slavon et en latin, école de Budeč ; prise de contrôle du duché vers 922 et proclamation de la loi chrétienne ; édit remplaçant la messe slavonne par la messe latine ; demande de reliques de saint Guy et début de la construction d'une église à Prague ; recherche de la protection d'Henri Iᵉʳ ; dates du martyre données « 929 ou 935 » ; dernières paroles de pardon à son frère ; mention d'un fils (tension avec le vœu de virginité) ; translation des reliques.
4 6 8 10 17 19 20 24 26 30 32 36 39 53« Wenceslaus I, Duke of Bohemia », Wikipedia (encyclopédie collaborative, consultée en 2026, utilisée ici pour les données factuelles croisées avec les sources de référence) : naissance vers 907 (903 selon d'autres) ; meurtre de sainte Ludmila à Tetín le 15 septembre 921, étranglée à l'instigation de Drahomíra ; accession au pouvoir vers 921-922 ; fondation de la rotonde Saint-Guy ; campagne d'Henri Iᵉʳ l'Oiseleur et d'Arnoul de Bavière vers 929 et reprise du tribut ; meurtre par les compagnons de Boleslav (Tira, Česta, Hněvsa) puis coup de lance de Boleslav ; Première légende vieux-slave (Xᵉ siècle) et légende de Christian ; statue équestre de Josef Václav Myslbek sur la place Venceslas ; fête du 28 septembre, « Jour de l'État tchèque » (Den české státnosti) depuis 2000.
9 12 14 16 21 23 25 29 33 35 38 44 49 59 61Cosmas de Prague (Cosmas Pragensis), Chronica Boemorum (Chronique des Bohémiens), composée au début du XIIᵉ siècle (Cosmas, doyen du chapitre de Prague, mort en 1125) : première grande chronique de l'histoire de Bohême, qui intègre la matière hagiographique vénéraslienne, notamment les récits de la charité nocturne du prince envers les pauvres, les prisonniers et les esclaves. Édition de référence : éd. B. Bretholz, MGH, Scriptores rerum Germanicarum, Nova series II, Berlin, 1923.
28 51Légende Crescente fide christiana : première vie latine de saint Venceslas, composée peu après la fondation de l'évêché de Prague (973), vraisemblablement avant 976 ; elle fournit la trame narrative reprise par la légende de Gumpold de Mantoue. Cf. notice « Crescente fide » et la bibliographie hagiographique vénéraslienne.
45Gumpold de Mantoue, Passio sancti Vencezlavi martyris (légende de Gumpold), composée vers 980 et achevée avant 983 à la demande de l'empereur Otton II. Gumpold, évêque de Mantoue (attesté de 966 à 981), n'avait pas connu personnellement Venceslas : il réécrit la trame de Crescente fide dans un latin solennel, à des fins d'édification et de légitimation impériale. Son texte fixe le portrait du prince juste et miséricordieux.
47Benoît XVI, homélie de la messe pour la fête de saint Venceslas, esplanade de Stará Boleslav (République tchèque), lundi 28 septembre 2009, texte intégral sur vatican.va. Le pape y reprend le titre que les Tchèques donnent à Venceslas : « 'éternel' Prince des Tchèques » ; rappelle que son frère Boleslav s'empara du trône en le tuant ; que Venceslas pardonna à son frère, « animé d'un esprit évangélique il parvint à pardonner même à son frère » ; que « l'innocent vaincu vainc le cruel vainqueur de la même façon que le Christ sur la croix » (paroles que le pape emprunte à la légende de saint Venceslas) ; et que « le sang du martyr n'a appelé ni haine ni vengeance, mais le pardon et la paix » (le texte porte « et le sang du martyr… »). Note également que la couronne royale de Bohême portait le nom de Venceslas, non celui de ses successeurs (« mais la couronne… », « […] » marquant la suite : « en témoignage que… »).
55 57 65 66 67Couronne de saint Venceslas (couronne du royaume de Bohême) : joyau de couronnement réalisé en 1346 pour le couronnement de Charles IV, roi de Bohême et empereur du Saint-Empire, et dédié au saint patron de la nation ; conservée à la cathédrale Saint-Guy de Prague. Cf. notice « Crown of Saint Wenceslas ».
56Choral de saint Venceslas (Svatováclavský chorál, « Svatý Václave ») : l'un des plus anciens chants connus en langue tchèque, dont les racines remontent au XIIᵉ siècle, mentionné comme « ancien et bien connu » dès une chronique du XIIIᵉ siècle ; prière demandant l'intercession du saint pour la nation. Envisagé comme hymne national en 1918. Cf. notice « Saint Wenceslas Chorale ».
58« Good King Wenceslas » : chant de Noël anglais dont les paroles ont été écrites en 1853 par l'hymnographe John Mason Neale, avec son éditeur musical Thomas Helmore, et publiées dans Carols for Christmas-Tide (Novello). La mélodie reprend « Tempus adest floridum », chant de printemps du XIIIᵉ siècle imprimé dans le recueil Piae Cantiones (Greifswald, 1582), rapporté en Angleterre par le diplomate G. J. R. Gordon. Le chant met en scène la charité hivernale du prince ; le titre « roi » est anachronique, Venceslas n'ayant été que duc de son vivant.
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