La vénérable Henriette Delille (1813-1862) est une femme libre de couleur de la Nouvelle-Orléans créole qui refusa le destin que sa société lui promettait — le plaçage, ce concubinage organisé entre hommes blancs fortunés et femmes de couleur — pour fonder une congrégation religieuse vouée aux plus méprisés de son temps : les esclaves. Rejetée par les couvents blancs à cause de sa couleur, elle créa la sienne, enseigna le catéchisme aux esclaves alors que la loi le lui interdisait, et mourut à quarante-neuf ans après avoir consacré toute sa fortune et toute sa vie « au service humble des esclaves ».[1][2]
Le 27 mars 2010, le pape Benoît XVI a reconnu l'héroïcité de ses vertus et l'a déclarée Vénérable — premier stade officiel vers la sainteté pour celle qui pourrait devenir la première Afro-Américaine née aux États-Unis élevée sur les autels.[3][4] Cet article appartient à la série Ignispedia consacrée aux vénérables et serviteurs de Dieu, aux côtés du vénérable Pierre Toussaint, esclave affranchi devenu bienfaiteur de New York et cité par les biographes de Delille comme une figure jumelle de sainteté noire américaine, et de la servante de Dieu Catherine de Hueck Doherty, apôtre de la justice raciale au XXᵉ siècle.[5]
Une enfant de la Nouvelle-Orléans créole
Naissance rue Burgundy (1813)
Henriette Delille naît le 11 mars 1813 — quelques sources situent sa naissance en 1812 — rue Burgundy, au cœur du Vieux Carré de la Nouvelle-Orléans.[6][7] Sa mère, Marie-Josèphe Dias, dite « Pouponne », est une femme libre de couleur, Créole par sa lignée maternelle : le grand-père maternel d'Henriette, Juan José Díaz, était un marchand espagnol, tandis que son arrière-arrière-grand-mère, Marie-Anne « Nanette » Dubreuil, avait été réduite en esclavage en Afrique de l'Ouest — probablement en Sénégambie — avant d'être amenée à la Nouvelle-Orléans vers 1719 ; ses descendants rachetèrent leur liberté au fil des générations.[8] Son père, Jean-Baptiste Lille Sarpy, né vers 1758 à Fumel, dans le Lot-et-Garonne, était un marchand blanc originaire de France.[9][10]
Jean-Baptiste Lille Sarpy et Marie-Josèphe Dias ne se marièrent jamais : leur union relevait du plaçage, système social propre à la société créole de la Nouvelle-Orléans dans lequel des hommes blancs fortunés entretenaient, hors mariage sacramentel, des relations durables avec des femmes libres de couleur, assurant à leur compagne et à leurs enfants un statut social et un soutien financier, mais sans reconnaissance légale ni ecclésiale de mariage.[11][12] Henriette, techniquement « quarteronne » (un quart de sang africain), grandit ainsi dans une famille métisse où certains de ses proches, plus clairs de peau, choisirent plus tard de « passer » pour blancs, quand elle-même revendiqua toujours son identité de femme libre de couleur.[13]
Le plaçage, un système que l'Église ne peut bénir
Le plaçage organisait, dès le XVIIIᵉ siècle, des « bals de quarteronnes » où les mères de la bonne société créole de couleur présentaient leurs filles à de jeunes hommes blancs en vue d'un arrangement durable mais non sacramentel.[14] Marie-Josèphe Dias forma soigneusement sa fille à ce destin attendu : littérature française, musique, danse, mais aussi les soins infirmiers et la pharmacopée par les plantes, savoirs que sa mère lui transmit et qu'Henriette employa plus tard, une fois sa vie tournée vers Dieu, au service des malades.[15] Adolescente, Henriette fréquenta elle-même ces bals où se nouaient les unions de plaçage.[16]
Or c'est précisément ce système que la jeune femme en vint à refuser au nom de sa foi catholique : le plaçage, aussi socialement toléré et même valorisé fût-il dans la haute société créole de couleur, restait à ses yeux incompatible avec le sacrement du mariage tel que l'enseigne l'Église.[17][18] Ce refus, loin d'être un simple choix de vie privée, fondera toute sa vocation : Henriette ne condamnera jamais les femmes prises dans ce système, mais elle refusera d'y entrer elle-même et consacrera sa vie à celles et ceux que la société créole méprisait plus encore que les femmes de couleur libres — les esclaves.
L'école Sainte-Claude et sœur Marthe Fontier
Henriette reçoit son éducation à l'école de la rue Sainte-Claude, réservée aux filles libres de couleur, où l'enseignante, sœur Marthe Fontier, religieuse de l'institut français des Dames Hospitalières, exerce sur elle une influence spirituelle déterminante.[19][20] C'est dans cette école, et à la chapelle où elle prie chaque jour avec ses amies d'enfance Juliette Gaudin et Joséphine Charles, que naît peu à peu le désir de servir les pauvres et d'enseigner le catéchisme — un désir que les trois jeunes femmes porteront ensemble toute leur vie.[21]
Dès l'âge de quatorze ans, en 1827, Henriette commence à enseigner le catéchisme aux enfants pauvres de sa paroisse.[22] En 1834, elle reçoit le sacrement de confirmation — un tournant spirituel que plusieurs biographes situent comme le moment où sa vocation religieuse devient une décision irrévocable.[23][24]
« Je crois en Dieu. J'espère en Dieu. J'aime. Je veux vivre et mourir pour Dieu. » — Henriette Delille, profession de foi écrite de sa main sur son livre de prières, 1836[25][26]
Cette phrase, retrouvée écrite en français dans le livre de prières de la jeune femme, résume mieux qu'aucun biographe le mouvement intérieur qui la porte : une adhésion totale et sans retour, formulée alors qu'elle n'a que vingt-trois ans, dans une société qui ne lui offre officiellement aucune voie pour la vivre en religion.
Le refus des couvents blancs et la naissance d'une vocation
Ursulines et Carmélites : la porte fermée
Quand Henriette Delille se présente comme postulante, l'Église de la Nouvelle-Orléans, pourtant réputée pour une pastorale plus intégrée que le reste du Sud esclavagiste, lui oppose un refus net : les Ursulines et les Carmélites, seules congrégations féminines alors établies dans la ville, n'admettent que des femmes blanches. Delille, qui s'était déclarée non blanche, se voit refuser le postulat.[27] Aucune congrégation religieuse n'existe alors, en Louisiane, pour recevoir une femme comme elle.
Face à cette double fermeture — celle du plaçage qu'elle refuse et celle du cloître qui la refuse — Henriette Delille ne renonce pas à sa vocation : elle décide de fonder elle-même la communauté qui n'existe pas encore.
1835 : la tutelle de la mère incapable
En 1835, la situation personnelle d'Henriette bascule : sa mère, Marie-Josèphe Dias, connaît un effondrement nerveux si grave qu'un tribunal la déclare légalement incapable de gérer ses biens. Henriette, alors âgée d'une vingtaine d'années, obtient la tutelle du patrimoine familial.[28] Cette responsabilité inattendue lui donnera, l'année suivante, les moyens matériels — la vente d'une partie de ce patrimoine — pour lancer son projet de vie communautaire.[29]
21 novembre 1836 : les Sœurs de la Présentation
Le 21 novembre 1836, Henriette Delille, avec Juliette Gaudin, Joséphine Charles et plusieurs autres jeunes créoles — neuf femmes en tout selon certains relevés, une jeune Française s'étant jointe au groupe — se consacrent privément à Dieu et fondent une association pieuse laïque : les Sœurs de la Présentation de la Bienheureuse Vierge Marie.[30][31] La démarche n'a, à ce stade, aucune reconnaissance canonique publique : ce sont des vœux privés, et l'évêque, Mgr Antoine Blanc, ne leur permet pas encore de porter l'habit religieux.[32]
L'association se donne pour mission de soigner les malades, de secourir les pauvres et d'instruire au catéchisme les enfants libres et les esclaves, adultes comme enfants — mission qui, dans la Louisiane esclavagiste des années 1830, n'a rien d'anodin : instruire des esclaves, même religieusement, est une entreprise que la loi et les mœurs surveillent de près.[33]
De la Présentation aux Sœurs de la Sainte-Famille (1836-1852)
Le père Rousselon et une reconnaissance partielle (1837)
L'abbé Étienne Rousselon, prêtre français au service du diocèse de la Nouvelle-Orléans, devient le grand soutien clérical du projet d'Henriette Delille. Dès 1837, il obtient pour la petite communauté une première reconnaissance auprès du Saint-Siège — étape décisive qui, sans donner encore à la communauté un statut religieux public et complet, légitime son existence aux yeux de l'Église.[34][35]
1842 : la maison Saint-Bernard et le nom nouveau
En 1842, le père Rousselon acquiert, près de l'église Saint-Augustin, une maison sur la rue Saint-Bernard où Henriette, Juliette et Joséphine peuvent enfin vivre en communauté — la maison de la Sainte-Famille (House of the Holy Family). Suivant sa suggestion, les Sœurs de la Présentation prennent alors le nom sous lequel l'histoire les retiendra : les Sœurs de la Sainte-Famille.[36][37] Cette date de 1842 est traditionnellement retenue comme celle de la fondation officielle de la congrégation, même si la vie commune et l'engagement d'Henriette remontent, en réalité, à 1836.[38]
La congrégation est alors considérée par les historiens comme l'une des toutes premières congrégations religieuses noires des États-Unis, après les Oblates de la Providence de Baltimore, fondées en 1829 par Mary Elizabeth Lange et le père James Hector Joubert — deux fondations sœurs, séparées par plus d'un millier de kilomètres et par la barrière du Sud esclavagiste, qui donnèrent toutes deux à des femmes noires libres un chemin vers la vie consacrée qu'aucun couvent blanc ne voulait leur ouvrir.[39]
Juliette Gaudin et Joséphine Charles, compagnes de toujours
Juliette Gaudin et Joséphine Charles ne sont pas de simples auxiliaires d'Henriette Delille : elles sont, depuis l'enfance à l'école Sainte-Claude, ses compagnes de prière, et elles demeureront à ses côtés jusqu'à sa mort, partageant les mêmes vœux, la même pauvreté et le même mépris social.[40] L'histoire de la fondation ne peut se raconter sans elles : c'est un trio de femmes, et non une fondatrice isolée, qui donne naissance à la Sainte-Famille.
Le noviciat et les vœux (1850-1852)
Pour donner à sa communauté une assise canonique plus solide, Henriette Delille entre en 1850 au noviciat des Dames du Sacré-Cœur, à Saint-James Parish, en Louisiane.[41] Elle prononce ses vœux religieux profès peu après — la date exacte varie selon les sources entre 1851, à la chapelle Sainte-Marie de l'ancien couvent des Ursulines, et octobre 1852 selon d'autres relevés — divergence qui tient à la nature complexe et progressive de la reconnaissance canonique de la congrégation à cette époque, plutôt qu'à un doute sur l'engagement réel d'Henriette.[42][43]
Servir les esclaves envers et contre la loi
L'école clandestine du soir
Le cœur de l'œuvre d'Henriette Delille est l'instruction des esclaves — une activité que la législation louisianaise, de plus en plus restrictive à l'égard des personnes de couleur libres comme des esclaves à mesure que le XIXᵉ siècle avance, en vient à interdire ou à surveiller étroitement.[44][45] Les Sœurs de la Sainte-Famille organisent leurs classes en deux temps : le jour, elles enseignent ouvertement aux enfants libres de couleur ; le soir, dans une relative clandestinité, elles réunissent les esclaves, adultes et enfants, pour leur apprendre le catéchisme et parfois la lecture.[46][47]
« Pour l'amour de Jésus-Christ, elle s'est faite l'humble servante des esclaves. » — Éloge funèbre d'Henriette Delille, novembre 1862[48][49]
Cette phrase, inscrite dans l'éloge prononcé à sa mort, deviendra la formule par laquelle les catholiques noirs de Louisiane résumeront, pendant plus d'un siècle, la sainteté de leur fondatrice — au point de devenir le titre même de sa biographie de référence, celle du bénédictin Cyprian Davis, Henriette Delille: Servant of Slaves, Witness to the Poor (2004).[50]
Le premier hospice catholique pour personnes âgées
Au-delà de l'enseignement, la mission des Sœurs de la Sainte-Famille s'étend rapidement au soin des personnes âgées démunies. La communauté ouvre ce que plusieurs sources considèrent comme le premier hospice catholique pour personnes âgées des États-Unis, accueillant sans distinction de couleur des vieillards que personne d'autre ne prenait en charge.[51][52] Cette œuvre est la lointaine ancêtre de l'actuel Lafon Nursing Facility of the Holy Family, toujours géré aujourd'hui par la congrégation à la Nouvelle-Orléans.[53]
Les épidémies de fièvre jaune
Comme d'autres grandes figures de charité catholique du XIXᵉ siècle américain — on pense au vénérable Pierre Toussaint, qui soigna les malades de New York pendant les mêmes épidémies —, Henriette Delille et ses sœurs ne fuient pas la ville lorsque la fièvre jaune la frappe. Lors de la grande épidémie de 1853, qui décime la Nouvelle-Orléans, les Sœurs de la Sainte-Famille soignent les malades et les mourants, étendant leur charité aux Blancs pauvres eux-mêmes, dans une ville où l'épidémie ne fait aucune distinction de couleur.[54][55]
| Œuvre | Bénéficiaires | Période |
|---|---|---|
| Catéchisme diurne | Enfants libres de couleur | Dès 1836 |
| Catéchisme nocturne clandestin | Esclaves, adultes et enfants | Années 1840-1850, malgré les restrictions légales |
| Hospice pour personnes âgées | Personnes âgées démunies, sans distinction de couleur | Dès les années 1840 |
| Soins durant l'épidémie de fièvre jaune | Malades noirs et blancs de la Nouvelle-Orléans | 1853 |
| Parrainages et témoins de mariage | Esclaves et libres de couleur privés d'état civil complet | Tout au long de son ministère |
Les Sœurs de la Sainte-Famille servent également de témoins de mariage et de marraines de baptême pour des esclaves et des libres de couleur que la société blanche refusait souvent d'honorer de cette manière — geste simple, mais qui donnait à des personnes réduites en esclavage ou reléguées au bas de l'échelle sociale la dignité d'un état civil et d'un lien sacramentel pleinement reconnus dans l'Église.[56]
L'opposition d'un frère, l'opposition d'un monde
L'engagement d'Henriette Delille ne rencontre pas seulement l'indifférence : il suscite une franche hostilité, y compris dans sa propre famille. Son frère, Jean-Baptiste Delille Sarpy, suffisamment clair de peau pour « passer » pour blanc dans la société créole, s'oppose vivement à la vocation de sa sœur — de peur, selon les historiens, que la visibilité publique d'Henriette et de son œuvre ne révèle l'ascendance africaine de toute la famille à ses relations blanches. Il finit par quitter la Nouvelle-Orléans pour la paroisse d'Ibérie, en Louisiane, où il vivra désormais comme un homme blanc.[57]
Cette rupture familiale dit assez le prix payé par Henriette Delille pour sa fidélité : elle choisit une visibilité publique de sa négritude et de sa foi, là où d'autres, dans sa propre parenté, choisissaient l'effacement. Sa décision de fonder ouvertement une congrégation de femmes noires, dans une ville où la ligne de couleur déterminait tout, n'était donc pas un simple choix professionnel ou charitable : c'était un acte de courage au sens le plus concret du terme, exposant à la fois sa réputation, sa sécurité sociale et celle des siens.
Le testament et la mort (1862)
Betsy, affranchie par testament
À sa mort, Henriette Delille laisse un testament dans lequel elle affranchit une esclave nommée Betsy — dernier geste concret d'une vie tout entière tournée vers la liberté des autres.[58] Ce détail, souvent négligé par les biographies les plus courtes, montre qu'Henriette Delille elle-même, femme libre issue d'une lignée d'affranchis, avait néanmoins hérité ou disposé, à un moment de sa vie, d'un droit de propriété sur une personne humaine — réalité complexe et douloureuse de la société créole du Sud, où même des personnes de couleur libres pouvaient, dans certains cas, posséder des esclaves. Que la dernière page de sa vie soit un acte d'affranchissement dit toutefois, avec clarté, le sens ultime qu'Henriette donnait à sa propre existence.
Une mort en pleine guerre de Sécession
Henriette Delille meurt le 16 ou 17 novembre 1862, à quarante-neuf ans, dans une Nouvelle-Orléans occupée depuis quelques mois par les troupes fédérales de l'Union.[59][60] Ses amies attribuèrent sa mort prématurée à « une vie de service, de pauvreté et de dur labeur » — l'épuisement d'une existence entièrement donnée.[61] À sa mort, la congrégation qu'elle avait fondée ne comptait encore que douze membres.[62]
L'éloge funèbre prononcé sur sa tombe — « pour l'amour de Jésus-Christ, elle s'est faite l'humble servante des esclaves » — devint, bien au-delà des cercles créoles de la Nouvelle-Orléans, la formule par laquelle l'Église américaine se souviendrait d'elle.[63][64]
Héritage : les Sœurs de la Sainte-Famille après Henriette
Une croissance continue
Malgré la disparition précoce de sa fondatrice, la congrégation des Sœurs de la Sainte-Famille ne s'éteint pas : elle grandit, lentement d'abord, puis massivement. En 1909, elle compte environ 150 membres et fait fonctionner des écoles paroissiales accueillant plus de 1 300 élèves à la Nouvelle-Orléans.[65] Elle atteint son apogée vers 1950, avec environ 400 religieuses.[66]
| Étape | Effectif / fait marquant |
|---|---|
| Mort d'Henriette Delille (1862) | 12 sœurs |
| 1909 | ~150 sœurs, 1 300 élèves scolarisés à la Nouvelle-Orléans |
| 1950 (apogée) | ~400 sœurs |
| Aujourd'hui | Présence à la Nouvelle-Orléans, Shreveport, Washington D.C., Galveston, Little Rock, Californie ; mission au Belize |
Une œuvre qui déborde la Louisiane
Au XXᵉ siècle, les Sœurs de la Sainte-Famille étendent leurs œuvres — orphelinats, écoles, maisons de retraite — bien au-delà de la Nouvelle-Orléans : Shreveport, Washington D.C., Galveston, Little Rock, la Californie, et jusqu'à une mission au Belize.[67][68] L'établissement aujourd'hui connu sous le nom de Lafon Nursing Facility of the Holy Family perpétue directement l'hospice pour personnes âgées ouvert par Henriette elle-même.[69]
Une mémoire honorée à la Nouvelle-Orléans
En 2011, la ville de la Nouvelle-Orléans donne le nom d'Henriette Delille à une rue, et l'archevêque Gregory Aymond institue une « prière pour la famille » composée en son honneur, récitée dans l'ensemble des paroisses de l'archidiocèse lors des messes dominicales.[70] Sa vie a également inspiré, en 2001, un téléfilm diffusé sur la chaîne américaine Lifetime, The Courage to Love, avec Vanessa L. Williams dans le rôle-titre.[71]
La cause de canonisation
1988 : Servante de Dieu
En 1988, l'archevêque Philip Hannan ouvre officiellement, auprès du Saint-Siège, la cause de béatification d'Henriette Delille — une première pour une Afro-Américaine née aux États-Unis.[72][73][74][75] Elle reçoit alors le titre de Servante de Dieu.
1997 : le soutien unanime des évêques américains
En 1997, la cause de béatification d'Henriette Delille est endossée à l'unanimité par la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) — signe de la portée nationale, et non seulement louisianaise, que revêt désormais sa mémoire.[76][77]
27 mars 2010 : Vénérable
Au terme de l'instruction romaine, le pape Benoît XVI approuve le 27 mars 2010 le décret reconnaissant l'héroïcité des vertus d'Henriette Delille, la déclarant Vénérable.[78][79] La Congrégation pour les causes des saints donne son assentiment formel — un nihil obstat — le 22 juin 2010.[80] L’instruction diocésaine avait été conduite par le tribunal de l’archidiocèse de La Nouvelle-Orléans en 2005, et la Positio — compilation et défense de l’ensemble des pièces — achevée en 2007.[81]
« [Elle a] vécu héroïquement la foi, l'espérance et la charité. » — Les Sœurs de la Sainte-Famille, sur la reconnaissance de l'héroïcité des vertus d'Henriette Delille[82]
Le miracle allégué : la guérison de Christine McGee
Pour franchir l'étape suivante — la béatification —, la cause requiert la reconnaissance d'un miracle obtenu par l'intercession d'Henriette Delille. En décembre 2007, une étudiante de dix-neuf ans, Christine McGee, est hospitalisée à Little Rock, en Arkansas, pour un anévrisme ; plongée dans le coma, sans réponse malgré une amélioration apparente de son état, elle sort néanmoins de l'hôpital environ un mois plus tard, en janvier 2008.[83] Après une rééducation, elle obtient un master à l'université Loyola de la Nouvelle-Orléans et retrouve son autonomie.[84]
La mère de Christine McGee, dévote d'Henriette Delille, avait prié son intercession durant l'hospitalisation ; l'histoire de cette guérison inattendue est portée à la connaissance des Sœurs de la Sainte-Famille en 2014, puis publiée dans le bulletin de la congrégation — bulletin que des officiels romains remarquent.[85] Le diocèse de Little Rock ouvre officiellement l'enquête diocésaine sur ce cas allégué de guérison miraculeuse en 2015 ; l'instruction se conclut en 2018, et la Congrégation pour les causes des saints délivre, le 7 décembre 2018, un décret de validité juridique de l'enquête.[86] Le dossier est désormais entre les mains du Saint-Siège, qui doit se prononcer sur le caractère miraculeux de la guérison avant qu'une béatification ne puisse être envisagée.[87] Un premier dossier de guérison alléguée avait déjà été soumis au dicastère en 2010, qui avait demandé des compléments ; en septembre 2022, le cardinal Turkson, reçu à la maison-mère de la congrégation, faisait le point sur l’état de la cause avec les responsables de la commission Delille.[88]
| Étape de la cause | Date | Acteur |
|---|---|---|
| Ouverture de la cause (Servante de Dieu) | 1988 | Archevêque Philip Hannan |
| Soutien unanime | 1997 | Conférence des évêques catholiques des États-Unis |
| Décret d'héroïcité des vertus (Vénérable) | 27 mars 2010 | Pape Benoît XVI |
| Nihil obstat de la Congrégation pour les causes des saints | 22 juin 2010 | Congrégation pour les causes des saints |
| Ouverture de l'enquête sur le miracle allégué (guérison de Christine McGee) | 2015 | Diocèse de Little Rock |
| Décret de validité juridique de l'enquête | 7 décembre 2018 | Congrégation pour les causes des saints |
| Béatification | À venir (miracle en cours d'examen à Rome) | — |
Si sa cause aboutit, Henriette Delille pourrait devenir la première Afro-Américaine née aux États-Unis élevée sur les autels — une distinction qu'elle partagerait, dans l'histoire encore courte de la sainteté noire américaine reconnue par Rome, avec des figures comme le vénérable Pierre Toussaint, né esclave à Saint-Domingue mais non né aux États-Unis, ou le serviteur de Dieu Augustus Tolton, premier prêtre afro-américain officiellement reconnu comme tel.[89][90]
Une sainteté qui parle à notre temps : lectures et objections
Une fondatrice née dans l'ambiguïté du plaçage
La recherche menée dans le cadre de sa cause de béatification a mis au jour un fait délicat : selon l'archiviste de l'archidiocèse de la Nouvelle-Orléans, Charles Nolan, des registres funéraires des années 1820-1830 suggèrent qu'Henriette Delille aurait pu donner naissance, avant sa confirmation de 1834, à deux fils portant tous deux le nom de Henry Bocno, morts en bas âge.[91] Cette hypothèse, avancée par les propres enquêteurs de la cause et non dissimulée par eux, mérite d'être posée avec honnêteté plutôt que d'être écartée par gêne.
Une telle possibilité, si elle était confirmée, ne disqualifierait en rien la sainteté d'Henriette Delille : l'Église ne canonise pas des vies sans passé ni sans obscurité, mais des existences converties et vécues, à partir d'un moment donné, dans l'héroïcité des vertus. Si la jeune Henriette, avant sa confirmation et son entrée en religion, avait connu une relation de ce type — peut-être elle-même prise, un temps, dans l'engrenage du plaçage qu'elle allait ensuite si résolument refuser —, cela rendrait sa conversion et son don total à Dieu plus significatifs encore, non moins. L'Église a canonisé des pécheurs convertis depuis ses origines ; ce que la cause examine, ce n'est pas une jeunesse sans faute, mais une vie entière jugée à l'aune de la charité héroïque qui la couronne.
« Une sainte qui a possédé des esclaves » ? Une objection à peser
Une objection plus lourde circule parfois : comment une femme dont la famille, et peut-être elle-même à un moment de sa vie, disposa d'un droit de propriété sur des personnes réduites en esclavage — le testament affranchissant Betsy le suggère — pourrait-elle être proposée en modèle de sainteté ?[92] L'objection mérite d'être prise au sérieux, non congédiée.
La réalité historique de la Louisiane créole du XIXᵉ siècle est complexe : des personnes libres de couleur, elles-mêmes issues de l'esclavage ou menacées d'y retomber, purent, dans certains cas, posséder des esclaves — situation moralement trouble que l'historiographie contemporaine documente sans la minimiser. Mais la vie d'Henriette Delille, telle qu'elle est attestée par les sources, n'est pas celle d'une propriétaire d'esclaves ordinaire : c'est celle d'une femme qui consacra sa fortune, sa réputation et sa santé à instruire, soigner et libérer les esclaves de sa ville, au risque de la loi, et qui mourut en affranchissant, dans son propre testament, la dernière personne qu'elle tenait en son pouvoir. L'Église ne juge pas la sainteté d'une existence sur l'absence de toute compromission avec les structures injustes de son temps — aucun saint du XIXᵉ siècle américain n'y échapperait totalement —, mais sur la direction que prend une vie une fois éclairée par la grâce. Celle d'Henriette Delille va tout entière, depuis son refus du plaçage jusqu'à l'affranchissement de Betsy, dans le sens d'une libération toujours plus radicale des personnes qu'elle rencontre.
Une figure de réconciliation raciale pour l'Église d'aujourd'hui
La Conférence des évêques catholiques des États-Unis présente aujourd'hui la vie d'Henriette Delille comme un modèle pour la justice raciale dans l'Église, et pour la reconnaissance de la sainteté possible des vies noires, dans une communion ecclésiale bâtie sur la justice et la miséricorde plutôt que sur la ligne de couleur qui, de son vivant, lui ferma tant de portes.[93] Sur le sens chrétien du don total de soi aux plus méprisés, voir aussi le dossier Ignispedia consacré au vénérable Pierre Toussaint, qui vécut, à la même époque et dans des circonstances remarquablement proches, la même charité sans distinction de couleur.
Pour aller plus loin
- Lire Le vénérable Pierre Toussaint : un contemporain d'Henriette Delille, esclave affranchi devenu bienfaiteur de New York, souvent cité aux côtés d'elle comme figure pionnière de la sainteté noire américaine.
- Lire La servante de Dieu Catherine de Hueck Doherty : une autre grande figure de la justice raciale et sociale dans l'Église catholique nord-américaine, un siècle plus tard.
- Retenir l'essentiel : la vénérable Henriette Delille (1813-1862), femme libre de couleur de la Nouvelle-Orléans créole, refusa le plaçage auquel sa société la destinait pour fonder, avec Juliette Gaudin et Joséphine Charles, l'une des toutes premières congrégations religieuses noires des États-Unis. Elle enseigna clandestinement les esclaves, ouvrit l'un des premiers hospices catholiques pour personnes âgées d'Amérique et mourut en 1862 après avoir affranchi, dans son testament, la dernière esclave qu'elle possédait. Déclarée Vénérable par Benoît XVI le 27 mars 2010, elle pourrait devenir la première Afro-Américaine née aux États-Unis élevée sur les autels, une fois examiné le miracle allégué obtenu par la guérison de Christine McGee.
Notes et références
Wikipedia (EN), « Henriette DeLille » : en.wikipedia.org. Notice encyclopédique de référence — naissance le 11 mars 1813, famille et ascendance, plaçage, refus des Ursulines et Carmélites, fondation des Sœurs de la Présentation (1836) puis de la Sainte-Famille (1842), noviciat et vœux, œuvres charitables, hypothèse des deux fils morts en bas âge (recherche de Charles Nolan, 2005), mort le 16/17 novembre 1862, soutien unanime de l'USCCB en 1997, nihil obstat du 22 juin 2010, rue nommée en son honneur (2011), prière composée par Mgr Gregory Aymond, téléfilm The Courage to Love (2001). Utilisée pour le recoupement des dates et des faits biographiques.
1 6 9 12 15 16 23 30 32 36 46 55 59 61 70 71 76 80 90 91Our Sunday Visitor, « Who was Venerable Henriette Delille? » : oursundayvisitor.com. Article de vulgarisation catholique — vie et virtue héroïque, formule de l'éloge funèbre « for the love of Jesus Christ, she made herself the humble servant of slaves », citation de la profession de foi de 1836, œuvres des Sœurs de la Sainte-Famille (enseignement clandestin, hospice pour personnes âgées), reconnaissance de l'héroïcité de la foi, de l'espérance et de la charité par la congrégation. Utilisée pour les citations directes (éloge funèbre, profession de foi) traduites en français dans le corps.
2 48 63 82Aleteia (EN), « Venerable Henriette Delille, a Catholic woman of color on the road to sainthood » (4 novembre 2016) : aleteia.org. Article biographique — naissance en 1813, ascendance créole, refus du plaçage comme incompatible avec le mariage sacramentel, fondation à vingt-deux ans des Sœurs de la Présentation puis de la Sainte-Famille (1842), premier hospice catholique pour personnes âgées d'Amérique, ouverture de la cause en 1988, déclaration de vénérabilité le 27 mars 2010, perspective de devenir la première sainte afro-américaine. Utilisée pour la datation de l'ouverture de la cause et la reconnaissance de l'héroïcité des vertus.
3 17 51 73 78Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB), « Venerable Mother Henriette Delille » : usccb.org. Notice officielle — ascendance et lignée maternelle remontant à une aïeule réduite en esclavage en Afrique, tournant spirituel de la confirmation, refus du plaçage, fondation de la congrégation en réponse à l'exclusion des couvents blancs, œuvres auprès des pauvres, malades et personnes âgées, présentation de sa vie comme modèle de justice raciale pour l'Église contemporaine. Utilisée pour la déclaration de vénérabilité (27 mars 2010) et la lecture ecclésiale actuelle de sa cause.
4 24 25 79 93Encyclopedia.com, « Delille, Henriette 1813-1862 » : encyclopedia.com. Notice biographique détaillée — plaçage et contexte créole, éducation par sœur Marthe Fontier, refus des Ursulines et Carmélites, consécration privée de 1836 avec Juliette Gaudin, fondation de 1842 avec le soutien du père Rousselon, vœux prononcés en octobre 1852, opposition de son frère Jean-Baptiste Delille Sarpy (passant pour blanc), mort en 1862 avec douze sœurs dans la congrégation, croissance ultérieure (1909 : 150 sœurs et 1300 élèves ; missions en Californie, au Texas, à Washington D.C. et au Belize), ouverture de la cause de canonisation en 1989. Utilisée pour les détails sur le plaçage, l'opposition familiale et les effectifs de la congrégation après sa mort.
5 11 13 14 18 19 27 28 29 31 34 43 49 57 60 62 64 65 66 67 77 8964 Parishes (Louisiana Endowment for the Humanities), Virginia M. Gould, « Henriette Delille » : 64parishes.org. Notice biographique académique de référence — ascendance et lignée Dubreuil, école Sainte-Claude et sœur Marthe Fontier, amitié avec Juliette Gaudin et Joséphine Charles, fondation de la Sainte-Famille en 1842 et maison de la rue Saint-Bernard, entrée au noviciat des Dames du Sacré-Cœur en 1850, extension des œuvres (Belize, Nigeria), ouverture de la cause en 1988, déclaration de vénérabilité en 2010. Utilisée pour la chronologie de la fondation et la biographie bibliographique.
7 8 10 20 21 33 35 37 38 39 40 41 42 45 50 54 58 68 72 92LA Catholics, « Venerable Henriette Delille » (12 novembre 2025) : lacatholics.org. Article diocésain récent — enseignement du catéchisme dès l'âge de quatorze ans (1827), fondation en 1835/1836 présentée comme la deuxième congrégation religieuse noire des États-Unis, interdiction légale progressive de l'instruction des esclaves, création du Lafon Nursing Facility (premier hospice catholique d'Amérique), citation « I believe in God. I hope in God. I love. I want to live and die for God. », mention de son rôle de marraine et témoin pour les esclaves et libres de couleur. Utilisée pour la datation de son entrée dans l'enseignement catéchétique et le lien avec l'actuel Lafon Nursing Facility.
22 26 44 47 52 53 56 69Archidiocèse de Miami, « 6 Black Catholics on the road to sainthood » : miamiarch.org. Notice — fondation des Sœurs de la Sainte-Famille en 1842, ministère auprès des esclaves à une époque où les instruire était illégal, première Afro-Américaine née aux États-Unis formellement proposée pour la canonisation. Utilisée pour le statut de première cause afro-américaine.
74Sœurs de la Charité de Nazareth, « Black Catholic History Month » : nazareth.org. Notice — première Afro-Américaine née aux États-Unis dont la cause de canonisation fut officiellement ouverte, née à La Nouvelle-Orléans, vie de piété et de persévérance dans les épreuves. Utilisée pour le statut de première cause et la lecture ecclésiale de sa vie.
75Angelus News (archidiocèse de Los Angeles), « Présentation de la cause de Mère Delille » : angelusnews.com. Compte rendu — cause ouverte en 1988, enquête du tribunal de l’archidiocèse de La Nouvelle-Orléans en 2005, Positio achevée en 2007, vertus héroïques reconnues par Benoît XVI en mars 2010. Utilisée pour la chronologie de l’instruction romaine.
81The Catholic Sun (diocèse de Phoenix), « Possible healing could advance Mother Delille's sainthood cause » (8 septembre 2019) : catholicsun.org. Article d'actualité religieuse — cas de Christine McGee, hospitalisée en décembre 2007 pour un anévrisme à Little Rock, coma puis sortie d'hôpital en janvier 2008, master obtenu à l'université Loyola de la Nouvelle-Orléans, signalement aux Sœurs de la Sainte-Famille en 2014, ouverture de l'enquête diocésaine par le diocèse de Little Rock en 2015, conclusion en 2018, décret de validité juridique délivré le 7 décembre 2018 par la Congrégation pour les causes des saints. Utilisée pour l'ensemble de la section sur le miracle allégué en cours d'examen à Rome.
83 84 85 86 87Catholic News Service (Peter Finney Jr., 17 octobre 2022), « Cardinal visits New Orleans congregation whose founder is up for sainthood » : thecentralminnesotacatholic.org. Visite du cardinal Turkson à la maison-mère (28 septembre 2022) et point sur la cause : Vénérable déclarée par Benoît XVI en 2010, premier dossier de guérison soumis à Rome en 2010 avec demande de compléments. Utilisée pour l’état récent de la cause.
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