Un catholique peut-il pratiquer le yoga ?

Le yoga est-il un simple exercice physique ou une porte vers une spiritualité incompatible avec la foi ? L'Église ne condamne pas en bloc : elle demande le discernement. Le yoga purement physique peut être licite, mais le yoga comme voie spirituelle hindoue contredit la foi catholique.

Ignispedia

En une génération, le yoga est devenu un objet familier du paysage occidental : salles de sport, entreprises, écoles, applications pour smartphone. Pour beaucoup, il évoque seulement des étirements et une respiration apaisante, sans plus de portée religieuse qu'une séance de natation. Pour d'autres, au contraire, il reste indissociable de l'hindouisme dont il est né, et toute posture serait déjà une concession à une spiritualité étrangère. Entre ces deux certitudes opposées, le catholique qui veut faire le bon choix se trouve souvent désemparé. Un catholique peut-il pratiquer le yoga ?

La réponse de l'Église n'est ni un « oui » insouciant ni un « non » effrayé. Elle tient en un mot exigeant : le discernement. Car le yoga n'est pas une réalité unique. Sous le même nom coexistent un système religieux millénaire, dont le but déclaré est la fusion du soi avec l'absolu, et une gymnastique posturale inventée au XXᵉ siècle, vidée — parfois — de toute prétention spirituelle. Confondre les deux conduit aux deux erreurs symétriques : croire que le yoga est toujours innocent, ou croire qu'il est toujours démoniaque.

Cet article distingue donc soigneusement. Il faut d'abord savoir ce qu'est le yoga : son étymologie, sa place dans la philosophie indienne, les huit degrés décrits par Patañjali — où les postures ne sont qu'un échelon parmi d'autres — et le but ultime de libération qui en commande la logique. Il faut ensuite comprendre pourquoi la question se pose pour un chrétien : l'anthropologie qui sous-tend le yoga n'est pas celle de la Révélation. Il faut enfin écouter ce que dit réellement l'Église, à travers la lettre Orationis formas (1989) et le document sur le Nouvel Âge (2003), qui appellent à la prudence sans céder à la peur. De là découlent des critères concrets pour décider en conscience.

Qu'est-ce que le yoga ? Aux origines d'une discipline spirituelle

Avant de juger, il faut connaître. Or le mot « yoga » recouvre, en Occident, un malentendu massif : on croit parler d'une méthode de relaxation, alors qu'on désigne à l'origine l'une des grandes voies de salut de l'Inde. Comprendre cette origine n'est pas une coquetterie d'érudit ; c'est la clé de tout le discernement qui suivra.

Un mot qui signifie « union »

Le terme sanskrit yoga dérive de la racine yuj, qui signifie « atteler, joindre, unir » — la même racine indo-européenne que le latin iugum et le français joug[1]. Le yoga est donc, dès son nom, un art de l'union : non pas d'abord l'union à un Dieu personnel distinct de soi, mais l'union du pratiquant avec le principe ultime, par l'abolition progressive de tout ce qui sépare le « soi profond » de l'absolu. Cette finalité d'unification intérieure explique que le yoga, dans sa forme traditionnelle, ne soit jamais un pur exercice du corps : le corps n'y est qu'un point de départ vers une transformation de la conscience.

Les huit membres du yoga selon Patañjali

La référence classique est le recueil des Yoga Sutras, attribué au sage Patañjali (rédaction située entre le IIᵉ siècle avant et le IVᵉ siècle après J.-C.). Patañjali y décrit l'ashtanga, les « huit membres » (de ashta, huit, et anga, membre) du yoga, ordonnés comme les degrés d'une échelle[2] :

  1. yama — les abstentions éthiques (non-violence, véracité, etc.) ;
  2. niyama — les disciplines (pureté, contentement, ascèse, étude, dévotion) ;
  3. âsana — la posture ;
  4. prânâyâma — le contrôle du souffle ;
  5. pratyâhâra — le retrait des sens ;
  6. dhâranâ — la concentration ;
  7. dhyâna — la méditation ;
  8. samâdhi — l'absorption ou union contemplative.
Les huit degrés du yoga selon Patañjali — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce schéma révèle une vérité que l'Occident a oubliée : les postures (âsana), que nous identifions au yoga tout entier, ne sont que le troisième degré sur huit. Elles ne sont pas une fin, mais une préparation : on assouplit et stabilise le corps pour le rendre capable de soutenir, ensuite, le contrôle du souffle, le retrait des sens et la méditation jusqu'à l'« absorption » finale. Isoler les postures de cette architecture, c'est faire du yoga autre chose que ce qu'il est dans sa source — ce qui n'est pas en soi illégitime, mais doit être su.

Le but ultime : la « libération »

Toute cette ascension a un but unique, qui n'a rien d'une simple détente : la libération spirituelle, nommée moksha dans l'hindouisme en général, et kaivalya (« isolement », « solitude ») dans le vocabulaire propre des Yoga Sutras[3]. Il s'agit de délier le principe spirituel (purusha) de son enchaînement à la matière et au cycle des renaissances, pour le faire reposer en lui-même ou le fondre dans l'absolu. Le yoga appartient d'ailleurs aux six darshana, les six systèmes orthodoxes de la philosophie indienne[4] : c'est une école de salut, au même titre que les autres voies de l'Inde, et non une technique neutre de bien-être.

Cette finalité est décisive pour notre question. Un chrétien ne cherche pas à se « libérer » de la condition de créature ni à se fondre dans un absolu impersonnel : il cherche la communion d'amour, dans la grâce, avec un Dieu personnel, Père, Fils et Esprit, qui l'a créé et l'appelle par son nom. Les deux logiques — fusion et communion — ne sont pas de simples variantes d'un même chemin.

Le yoga postural moderne : une invention du XXᵉ siècle

Reste un fait historique souvent ignoré, qui complique utilement le tableau. Le yoga que pratique l'Occident — enchaînements de postures athlétiques, cours collectifs, recherche de souplesse et de forme — n'est pas la transmission directe d'une discipline antique. C'est une création récente, élaborée en Inde dans les années 1920-1930, notamment par Tirumalai Krishnamacharya et ses élèves B. K. S. Iyengar et K. Pattabhi Jois, en croisant les âsanas traditionnelles avec la gymnastique occidentale et les techniques de culture physique alors en vogue[5]. L'historien Mark Singleton a montré que la prééminence donnée aux postures est, pour l'essentiel, un phénomène du XXᵉ siècle.

Cette généalogie a une conséquence importante : le yoga postural moderne est, en partie, détachable de son cadre métaphysique d'origine — c'est précisément ce qui rend possible, dans certains cas, une pratique purement physique. Mais elle ne supprime pas la question : ce même yoga reste massivement présenté, aujourd'hui encore, comme un chemin de « développement spirituel », d'« énergie » et de « réalisation de soi ». Le terrain est donc ambigu, et c'est dans cette ambiguïté que le discernement doit s'exercer.

Pourquoi la question se pose pour un chrétien

Si le yoga n'était qu'un sport, l'Église n'aurait pas plus à en parler que du football. S'il était une religion ouvertement idolâtrique, la réponse serait simple. La difficulté vient précisément de ce qu'il se situe entre les deux, et qu'il véhicule, souvent à bas bruit, une vision de l'homme et de Dieu qui n'est pas celle de la foi.

Une anthropologie et une théologie en tension avec la foi

Fusion ou communion : deux logiques spirituelles — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le yoga traditionnel suppose, en arrière-plan, une métaphysique où le divin n'est pas un Créateur personnel distinct du monde, mais un absolu impersonnel dont le « soi profond » serait, au fond, une étincelle à reconnaître et à délivrer. Le salut y consiste à « se réaliser » soi-même par une technique. À l'inverse, la foi chrétienne tient que l'homme est une créature — bonne, mais non divine — sauvée non par sa propre maîtrise mais par la grâce d'un Dieu qui se donne. Saint Paul l'a dit d'un mot qui vise toute sagesse prétendant sauver par ses seuls moyens :

« Prenez garde que personne ne vous prenne au piège par cette vaine tromperie qu'est la philosophie : elle s'inspire de la tradition des hommes, des éléments du monde, et non du Christ. » — Saint Paul, Épître aux Colossiens 2, 8[6]

La tension n'est donc pas dans tel ou tel étirement, mais dans la finalité qui les commande lorsqu'on les pratique « comme yoga ». C'est pourquoi l'enjeu est moins le mouvement du corps que l'intention et le contexte qui l'habitent.

Le risque du syncrétisme et du Nouvel Âge

Le yoga arrive rarement seul. Il s'insère, en Occident, dans la nébuleuse du Nouvel Âge : chakras, énergies, méditation orientale, recherche d'états de conscience modifiés, mélange de techniques arrachées à leurs traditions. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi a mis en garde, dès 1989, contre la tentation de « mélanger la méditation chrétienne et la méditation non chrétienne » au risque de « tomber dans un pernicieux syncrétisme »[7]. Le chrétien qui s'approche du yoga doit donc savoir vers quoi pointe la pratique qu'on lui propose. Sur la spiritualité orientale elle-même, on pourra lire l'article Un catholique peut-il faire de la méditation orientale ?, qui traite plus directement la dimension méditative.

Ce que protège le premier commandement

Enfin, l'Église ne dramatise pas par étroitesse : elle veille sur le premier commandement, qui n'interdit pas le corps mais l'idolâtrie et la superstition. Le Catéchisme définit la superstition comme une « déviation du sentiment religieux » qui peut aller jusqu'à « attribuer une importance en quelque sorte magique à certaines pratiques »[8]. Et il rappelle que l'idolâtrie « reste une tentation constante de la foi », consistant à « diviniser ce qui n'est pas Dieu »[9]. Là encore, la frontière ne passe pas par la posture, mais par ce qu'on attend d'elle : un assouplissement, ou une « énergie » salvatrice.

Ce que dit l'Église : le discernement plutôt que l'anathème

Contrairement à une idée répandue, il n'existe aucun document pontifical qui interdise globalement le yoga aux catholiques. Ce que l'Église a fait, et avec une grande finesse, c'est poser des principes de discernement. Deux textes font autorité.

La lettre « Orationis formas » (1989)

La lettre « Orationis formas » (CDF, 15 octobre 1989) — fac-similé de la page officielle vatican.va.

Le texte de référence est la Lettre aux évêques de l'Église catholique sur quelques aspects de la méditation chrétienne, dite Orationis formas, publiée le 15 octobre 1989 par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi sous la signature du cardinal Joseph Ratzinger[10]. Ce document ne nomme pas le yoga par hasard ou par allusion : sa toute première note précise que par « méthodes orientales » on entend « des méthodes qui s'inspirent de l'indouisme et du bouddhisme, comme le zen, ou la méditation transcendantale, ou encore le yoga »[11]. Le yoga est donc bien dans le champ explicite de la lettre.

Or, et c'est capital, Orationis formas ne rejette pas la dimension corporelle de la prière — au contraire. Elle reconnaît que « la position et l'attitude du corps ne sont pas sans influence sur le recueillement », et que « c'est l'homme tout entier qui doit entrer en relation avec Dieu », corps compris[12]. L'Église n'est pas dualiste : elle sait que l'on prie aussi avec son corps, ses genoux, son souffle. Le problème n'est donc jamais le geste comme tel.

Orationis formas § 28 : ne pas confondre détente et grâce

Le cœur de l'avertissement se trouve au paragraphe 28, qui mérite d'être lu intégralement car il vise précisément ce que produisent les techniques corporelles :

« Certains exercices physiques produisent automatiquement des sensations de quiétude et de détente, des sentiments gratifiants, voire même des phénomènes de lumière et de chaleur qui ressemblent à un bien-être spirituel. Les prendre pour d'authentiques consolations de l'Esprit Saint serait une manière totalement erronée de concevoir le cheminement spirituel. » — Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Orationis formas, § 28[13]

L'analyse est d'une grande lucidité : un corps détendu peut éprouver des sensations de paix, de chaleur, de lumière, qui ressemblent à des grâces sans en être. Le danger n'est pas la détente elle-même, mais la confusion : prendre un effet psychophysique pour une visite de Dieu. La lettre va plus loin, avertissant que leur attribuer des significations mystiques alors que la vie morale ne suit pas représenterait « une sorte de schizophrénie mentale », pouvant conduire à des troubles[14]. Mais le même paragraphe se garde de tout rejet en bloc : il reconnaît que d'authentiques pratiques venues de l'Orient peuvent « constituer un moyen adapté pour aider celui qui prie à se tenir devant Dieu dans une attitude de détente intérieure »[15]. Tout est donc affaire de finalité et de vérité intérieure.

Le document sur le Nouvel Âge (2003)

Le second texte est Jésus-Christ, le porteur d'eau vive, réflexion publiée en 2003 par le Conseil pontifical de la Culture et le Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux. Il range explicitement le yoga parmi les techniques de « réalisation de soi » :

« Le yoga, le zen, la méditation transcendantale et les exercices tantriques mènent à l'expérience de la pleine réalisation de soi ou illumination. » — Conseils pontificaux pour la Culture et le Dialogue interreligieux, Le Nouvel Âge, 2.3.4.1[16]

L'expression « réalisation de soi » signale exactement la ligne de fracture : le Nouvel Âge propose à l'homme de se sauver lui-même par une technique, là où l'Évangile annonce un salut reçu d'un Autre. Le yoga, dans ce cadre, n'est pas neutre : il porte une promesse d'auto-rédemption étrangère à la foi.

Une condamnation globale ? Non, un appel au discernement

Et pourtant, le même document refuse explicitement la diabolisation facile. Il pose un principe d'équilibre que tout catholique honnête doit retenir :

« Il ne serait ni juste ni raisonnable d'affirmer que tout ce qui est lié au mouvement du Nouvel Âge est bon, ou inversement que tout est mauvais. » — Le Nouvel Âge, 1.1[17]

Telle est exactement la position de l'Église sur le yoga : ni bénédiction naïve, ni anathème global, mais examen. La même prudence qui interdit de prendre une relaxation pour une grâce interdit aussi de voir le démon derrière chaque tapis de sol.

Trois situations à distinguer pour décider en conscience

Trois situations, trois discernements — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le discernement reste abstrait tant qu'on ne le rapporte pas à des cas concrets. Or « faire du yoga » peut désigner des réalités très différentes, dont la licéité n'est pas la même. On peut en distinguer trois, du plus simple au plus problématique.

Le yoga purement physique : étirements et gymnastique

Dans le premier cas, on ne retient des postures que leur dimension corporelle : assouplissement, renforcement, respiration, sans mantra, sans visée de « réalisation de soi », sans atmosphère religieuse. Beaucoup de pratiquants occidentaux sont dans cette situation, à la frontière du Pilates ou de la gymnastique douce. Un franciscain américain, le P. Pat McCloskey, résume bien la position commune : l'Église « ne l'a pas interdit, parce qu'il n'exige pas une signification religieuse unique », et « la plupart des Américains qui font du yoga le font pour l'exercice ; il n'y a rien de mal à cela »[18]. Tant que la pratique reste réellement réductible à une activité physique, elle est en soi licite — comme tout exercice du corps, qui est « le temple de l'Esprit Saint » (1 Co 6, 19).

Le yoga « bien-être » ambigu

Le deuxième cas est le plus fréquent et le plus délicat : un yoga présenté comme « détente » mais saturé d'éléments spirituels diffus — recherche d'« énergies » ou de « chakras », mantras à répéter, « namasté » ritualisé, méditation guidée invitant à « lâcher le mental » et à se fondre dans le tout. Ici, la frontière est poreuse, et l'apologète Alexander Frank avertit avec raison : « faire ces postures dans le contexte du yoga, comme une partie de la pratique du yoga, indépendamment de l'intention subjective, en fait un moyen de promouvoir la spiritualité du yoga »[19]. Autrement dit, l'intention subjective (« moi, je le fais juste pour le dos ») ne suffit pas toujours à neutraliser le contexte objectif. C'est le terrain où la vigilance d'Orationis formas § 28 s'applique pleinement.

Le yoga comme voie spirituelle hindoue

Le troisième cas est clair, à rebours du premier : le yoga assumé comme chemin spirituel, ordonné à l'« éveil », à la libération, à l'union avec l'absolu impersonnel, avec ses huit membres, sa métaphysique et sa promesse de salut. Sous cette forme, il n'est pas compatible avec la foi catholique, car il propose une autre conception de Dieu, de l'homme et du salut. Le pratiquer comme tel relèverait de ce que le Catéchisme appelle, à des degrés divers, l'adoption d'une religiosité étrangère à l'adoration « du seul Seigneur »[20], voire de la superstition lorsqu'on en attend des effets quasi magiques[21].

Le tableau suivant récapitule ces trois situations et le discernement qu'elles appellent.

Forme de pratiqueNature réelleLicéité pour un catholiquePoint de vigilance
Yoga purement physiqueÉtirements, postures isolées, respiration, sans visée spirituelleLicite en soi, comme tout exercice du corpsGarder la pratique réellement « désincarnée » de son cadre religieux
Yoga « bien-être » ambiguRelaxation mêlée d'énergies, mantras, méditation de fusionÀ discerner ; souvent à éviter ou à purifierLe contexte spirituel agit même sans intention explicite (Orationis formas § 28)
Yoga voie spirituelleRecherche de l'« éveil », de la libération, de l'union à l'absoluIncompatible avec la foiAutre conception de Dieu, de l'homme et du salut

Les voix prudentes et les voix sévères

Sur une question pastorale aussi sensible, les catholiques de bonne foi ne parlent pas tous d'une seule voix. Il est honnête de le reconnaître, et utile de situer les positions.

Le pôle sévère : la méfiance des exorcistes

À un pôle, des prêtres au contact des réalités spirituelles les plus lourdes appellent à une grande méfiance. Le célèbre exorciste romain Gabriele Amorth est régulièrement cité pour avoir tenu des propos très durs sur le yoga, le rangeant parmi les pratiques qui « conduisent au mal » et ouvrent à l'hindouisme[22]. Il faut ici être rigoureux : ces propos nous sont parvenus par la presse (notamment un compte rendu de 2011), et non par un texte rédigé et vérifié du P. Amorth ; ils doivent être reçus comme un avertissement pastoral fort, non comme une définition doctrinale. Leur mérite est de rappeler que le surnaturel n'est pas un jeu et que certaines pratiques ouvrent des portes que l'on referme mal.

Le pôle nuancé : distinguer pour ne pas exagérer

À l'autre pôle, des théologiens et des pasteurs insistent sur la distinction faite plus haut : un exercice physique réellement détaché de sa source peut être pratiqué sans faute, et faire du yoga un péché en soi reviendrait à durcir ce que l'Église elle-même n'a pas tranché de cette manière[23]. Cette position n'est pas un laxisme : elle s'appuie sur le refus, par Orationis formas et par le document de 2003, de toute condamnation globale.

Le critère décisif : le contexte, plus que l'intention

Entre ces pôles, la ligne de crête est claire et elle a été indiquée par l'Église elle-même. Le bon critère n'est pas seulement « qu'est-ce que j'ai dans la tête en le faisant ? », car le contexte agit en partie indépendamment de l'intention ; il est : « vers quoi cette pratique, telle qu'elle m'est concrètement proposée, m'oriente-t-elle ? » Une posture pour soulager le dos n'oriente vers rien. Une séance qui invite à « faire le vide », à se fondre dans l'énergie universelle ou à réciter un mantra oriente, elle, vers une autre spiritualité — même si le pratiquant n'y croit pas encore. C'est cette orientation qu'il faut peser.

Comment discerner concrètement ?

Restent les questions pratiques que se pose le fidèle réel : faut-il quitter son cours ? Y a-t-il une alternative ? Quelques repères, tirés directement de ce qui précède, permettent de décider sans scrupule excessif ni naïveté.

Quelques questions à se poser honnêtement

Avant de s'engager ou de continuer, le chrétien peut s'interroger loyalement : la séance comporte-t-elle des mantras, des invocations, une méditation invitant à « se dissoudre » ou à « lâcher le mental » ? Y attend-on un « développement spirituel », une « énergie », un « éveil » ? Ma pratique entretient-elle en moi une confusion entre détente nerveuse et vie de prière, exactement ce contre quoi avertit Orationis formas § 28 ? Si les réponses sont franchement « non », un cours d'assouplissement reste un cours d'assouplissement. Si elles sont « oui », mieux vaut chercher ailleurs — non par peur, mais par cohérence. En cas de doute persistant, le recours à un prêtre ou à un bon directeur spirituel relève de la sagesse ordinaire ; c'est l'objet du discernement des esprits.

La richesse oubliée de la tradition chrétienne

Le trésor contemplatif chrétien — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Il faut enfin rappeler une évidence souvent perdue de vue : le christianisme possède sa propre tradition corporelle et contemplative, vaste et éprouvée, qui répond aux besoins réels que le yoga prétend combler. À qui cherche le calme intérieur, l'unification de l'être, une prière qui associe le corps et le souffle, l'Église offre la prière du cœur et l'hésychasme de l'Orient chrétien — « Seigneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, prends pitié de moi » répété au rythme de la respiration —, la lectio divina, l'adoration eucharistique, le chapelet, les longues traditions monastiques du recueillement. Orationis formas elle-même valorise « la prière de Jésus, qui s'adapte au rythme respiratoire naturel »[24]. La différence est de taille : ces voies ne cherchent pas à fusionner l'homme dans un absolu impersonnel, mais à le faire entrer en communion, comme un fils, avec un Dieu qui l'aime et le nomme. Le repos qu'elles donnent n'est pas une simple détente nerveuse : c'est la paix promise par le Christ, « je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix » (Jn 14, 27).

Au terme, la réponse à la question initiale n'est donc ni un blanc-seing ni une interdiction. Un catholique peut pratiquer des postures comme un exercice physique, à condition de rester vraiment dans le registre du corps et de fuir toute confusion entre relaxation et grâce. Il ne peut pas adopter le yoga comme voie spirituelle de salut, qui contredit la foi. Entre les deux, il doit veiller, discerner, et se souvenir qu'il dispose, dans sa propre maison, d'un trésor de prière qui n'a rien à envier aux sagesses de l'Orient.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. La racine sanskrite yuj (« atteler, joindre, unir ») est apparentée au latin iugum et au français joug. Le grammairien Pāṇini (IVᵉ s. av. J.-C.) en distingue deux sens : yujir yoga (« atteler ») et yuj samādhau (« se concentrer, se recueillir »). Voir Encyclopædia Britannica, art. « Yoga », et l'entrée « Yoga » de l'Internet Encyclopedia of Philosophy (iep.utm.edu/yoga).

    1
  2. Patañjali, Yoga Sūtra, II, 29, énumère les huit membres (ashtanga) du yoga : yama, niyama, âsana, prânâyâma, pratyâhâra, dhâranâ, dhyâna, samâdhi. Synthèse vérifiée dans Encyclopædia Britannica, art. « Yoga » (britannica.com/topic/Yoga-philosophy).

    2
  3. Le but du yoga est la libération (moksha) du principe spirituel (purusha) hors de l'enchaînement à la matière (prakriti) ; le terme propre aux Yoga Sutras est kaivalya (« isolement »). Encyclopædia Britannica, art. « Yoga » ; Internet Encyclopedia of Philosophy, art. « Yoga ».

    3
  4. Le yoga est l'un des six darshana (systèmes orthodoxes, āstika) de la philosophie indienne : Sāṃkhya, Yoga, Nyāya, Vaiśeṣika, Mīmāṃsā et Vedānta. Encyclopædia Britannica, art. « Indian philosophy » et « Yoga ».

    4
  5. Mark Singleton, Yoga Body: The Origins of Modern Posture Practice, Oxford University Press, 2010. L'auteur établit que la prééminence des postures (âsanas) dans le yoga moderne est un phénomène du début du XXᵉ siècle ; figures-clés : Tirumalai Krishnamacharya (1888-1989) et ses élèves B. K. S. Iyengar et K. Pattabhi Jois (école de Mysore, années 1920-1930).

    5
  6. Saint Paul, Épître aux Colossiens 2, 8 (trad. de la Bible de Jérusalem). Le verset met en garde contre les « éléments du monde » présentés comme voie de salut indépendante du Christ.

    6
  7. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux évêques de l'Église catholique sur quelques aspects de la méditation chrétienne (Orationis formas), 15 octobre 1989, § 12, mettant en garde contre le mélange des méditations chrétienne et non chrétienne au risque de « tomber dans un pernicieux syncrétisme ». Texte sur vatican.va.

    7
  8. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2111 : « La superstition est la déviation du sentiment religieux et des pratiques qu'il impose. Elle peut affecter aussi le culte que nous rendons au vrai Dieu, par exemple lorsqu'on attribue une importance en quelque sorte magique à certaines pratiques, par ailleurs légitimes ou nécessaires. »

    8 21
  9. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2113 : « L'idolâtrie ne concerne pas seulement les faux cultes du paganisme. Elle reste une tentation constante de la foi. Elle consiste à diviniser ce qui n'est pas Dieu. »

    9
  10. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Orationis formas, 15 octobre 1989, signée par le cardinal Joseph Ratzinger, préfet, et Mgr Alberto Bovone, secrétaire. Approuvée par le pape Jean-Paul II.

    10
  11. Orationis formas, note 1 : « Par l'expression "méthodes orientales", on entend des méthodes qui s'inspirent de l'indouisme et du bouddhisme, comme le "zen", ou la "méditation transcendantale", ou encore le "yoga". »

    11
  12. Orationis formas, § 26 : « La position et l'attitude du corps ne sont pas sans influence sur le recueillement […] ; c'est l'homme tout entier qui doit entrer en relation avec Dieu, et donc son corps aussi doit prendre la position la mieux adaptée au recueillement. »

    12
  13. Orationis formas, § 28 (texte français, vatican.va) : « Certains exercices physiques produisent automatiquement des sensations de quiétude et de détente, des sentiments gratifiants, voire même des phénomènes de lumière et de chaleur qui ressemblent à un bien-être spirituel. Les prendre pour d'authentiques consolations de l'Esprit Saint serait une manière totalement erronée de concevoir le cheminement spirituel. »

    13
  14. Orationis formas, § 28 (suite) : leur attribuer des significations symboliques typiques de l'expérience mystique alors que l'attitude morale ne correspond pas « représenterait une sorte de schizophrénie mentale, pouvant même conduire à des troubles psychiques et parfois à des aberrations morales ».

    14
  15. Orationis formas, § 28 (fin) : reconnaît néanmoins que « d'authentiques pratiques de méditation provenant de l'Orient chrétien et des grandes religions non chrétiennes […] puissent constituer un moyen adapté pour aider celui qui prie à se tenir devant Dieu dans une attitude de détente intérieure ».

    15
  16. Conseil pontifical de la Culture et Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux, Jésus-Christ, le porteur d'eau vive — Une réflexion chrétienne sur le « Nouvel Âge », 2003, section 2.3.4.1 : « Le yoga, le zen, la méditation transcendantale et les exercices tantriques mènent à l'expérience de la pleine réalisation de soi ou illumination. » Texte sur vatican.va.

    16
  17. Le Nouvel Âge (2003), section 1.1 : « Il ne serait ni juste ni raisonnable d'affirmer que tout ce qui est lié au mouvement du Nouvel Âge est bon, ou inversement que tout est mauvais. »

    17
  18. P. Pat McCloskey, OFM, « What Is the Church's Teaching on Yoga? », Franciscan Media (franciscanmedia.org) : « the Catholic Church has not forbidden it because it does not require a single religious meaning » ; « most Americans who use yoga or Pilates do so for exercise. There is nothing wrong with that. » (traduction française dans le corps de l'article). L'auteur renvoie à la lettre de la CDF de 1989.

    18 23
  19. Alexander Frank, « Should Catholics Practice Yoga? », Catholic Answers (catholic.com) : « doing these poses in the context of yoga, as part of the practice of yoga, regardless of subjective intent, turns them into a way to further yoga's spirituality. » (traduction française dans le corps).

    19
  20. Catéchisme de l'Église catholique, nº 2096 : « De la vertu de religion, l'adoration est l'acte premier. Adorer Dieu, c'est le reconnaître comme Dieu, comme le Créateur et le Sauveur […]. "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu, et c'est à lui seul que tu rendras un culte" (Lc 4, 8). »

    20
  21. Propos du P. Gabriele Amorth, exorciste du diocèse de Rome, rapportés par la presse (Nick Squires, « Harry Potter and yoga are evil, says Catholic Church exorcist », The Daily Telegraph, 27 novembre 2011), tenus lors d'un festival du film en Ombrie. Citation rapportée et non issue d'un texte rédigé par le P. Amorth : à recevoir comme un avertissement pastoral, non comme une définition doctrinale.

    22
  22. Orationis formas, § 27, qui mentionne « la prière de Jésus, qui s'adapte au rythme respiratoire naturel », tout en avertissant que tous ne sont pas aptes à passer du signe matériel à la réalité spirituelle.

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