L'évolution oblige-t-elle à choisir entre la science et Dieu ? Pour répondre, nous allons distinguer les changements observés dans la nature des conclusions qu'on en tire sur notre existence. Nous verrons aussi ce que l'Église enseigne réellement, et comment en parler sans caricaturer personne.
Le point décisif est simple : expliquer comment une chose fonctionne ne suffit pas à expliquer pourquoi elle existe. Cette distinction ne règle pas toutes les questions scientifiques, mais elle montre pourquoi l'évolution, même entièrement démontrée, ne serait pas une preuve contre Dieu.
1. Comprendre ce que l'évolution propose
La biologie est l'étude des êtres vivants. La théorie de l'évolution cherche à expliquer comment leurs formes se transforment au cours du temps. Une théorie scientifique rassemble des explications qui doivent être confrontées aux observations. Une espèce regroupe des êtres vivants très proches, généralement capables d'avoir ensemble des petits qui pourront se reproduire.
Les défenseurs de cette théorie proposent une histoire commune du vivant. Selon eux, les espèces actuelles viennent de formes plus anciennes, par des transformations accumulées au fil des générations. Les primates sont le groupe d'animaux qui comprend notamment les singes et les humains. Les humains et les autres primates auraient ainsi un ancêtre commun aujourd'hui disparu.
Une reconstruction du passé est une histoire proposée à partir des indices qui nous restent. Cela ne signifie pas que nos grands-parents auraient été des chimpanzés. Dans cette reconstruction, les humains et les autres primates seraient apparentés par leurs ancêtres. L'image est celle de cousins dans une famille, plutôt que d'un animal actuel donnant naissance à un humain.
Pour comprendre les mécanismes proposés, partons d'une observation simple : les êtres vivants ne sont pas tous exactement semblables. Les êtres vivants ont des particularités qui les distinguent. Certaines se transmettent des parents aux descendants. Cette transmission s'appelle l'hérédité. Les variations sont les différences présentes entre des êtres vivants d'un même groupe.
Une mutation est un changement dans les informations qui participent à la construction et au fonctionnement d'un être vivant. Certains de ces changements peuvent être transmis aux descendants et contribuer aux différences présentes dans un groupe.
La sélection naturelle désigne un autre mécanisme : dans un milieu donné, certaines différences favorisent la survie et la reproduction. Lorsqu'elles sont transmises, elles peuvent devenir plus fréquentes dans les générations suivantes, rendant le groupe mieux adapté à son milieu.
Une adaptation est une particularité qui aide un vivant à vivre et à se reproduire dans son milieu. Ces variations et ces adaptations sont réelles : le désaccord traité ici ne consiste donc pas à nier tout changement. Il porte notamment sur le passage des changements observés à une histoire complète de toutes les formes vivantes.
Pour reconstruire cette histoire, les chercheurs comparent les corps, les particularités transmises et les traces du passé. Un fossile est un reste ou une trace d'un être vivant ancien, conservé dans le sol ou la roche. Ces indices forment un dossier sérieux, qui mérite d'être examiné. Les chercheurs ne s'appuient pas sur une ressemblance isolée : ils rapprochent plusieurs sortes d'indices pour voir s'ils soutiennent une même explication.
Mais l'objection contre la foi ajoute plusieurs conclusions à ce dossier : puisque des mécanismes naturels agissent, Dieu serait inutile. Puisque notre corps ressemble à celui d'autres vivants, nous n'aurions aucune dignité particulière. Puisque certains changements surviennent au hasard, notre existence n'aurait aucun sens.
D'autres objections concernent la Bible ou l'histoire de l'Église. La Genèse serait contredite par la science, et l'Église aurait toujours refusé les découvertes sur les origines. Ces questions sont différentes : les réunir dans une seule accusation empêche de les examiner correctement.
Notre question principale sera donc celle-ci : les recherches sur le vivant conduisent-elles vraiment à ces conclusions ? Le dossier scientifique de l'évolution est développé ailleurs : ici, nous apprendrons surtout à séparer les questions pour répondre à chacune sur son terrain.
2. Un mécanisme naturel ne prouve pas que Dieu est inutile
La philosophie examine notamment les raisons que nous avons de penser certaines choses sur le monde et notre existence. Le matérialisme est une position philosophique : il affirme que tout ce qui existe se réduit à la matière, y compris notre pensée.
La théorie scientifique de l'évolution et le matérialisme ne sont donc pas la même chose. La première étudie les transformations du vivant ; le second affirme ce qu'est toute la réalité. Passer de l'une à l'autre demande un raisonnement supplémentaire.
Nous appellerons « évolutionnisme » l'usage de l'évolution pour défendre cette vision matérialiste. Le mot désigne ici l'idée que l'évolution prouverait l'absence de Dieu et de sens.
Expliquer comment les pièces d'un moteur fonctionnent ne prouve pas qu'aucun ingénieur ne l'a conçu. La description du fonctionnement ne répond pas, à elle seule, à toutes les questions sur son existence.
La comparaison montre pourquoi décrire un fonctionnement ne suffit pas à exclure son auteur. Mais elle reste limitée : Dieu fait exister la nature entière, tandis que l'ingénieur travaille avec des choses qui existent déjà.
Le même problème apparaît lorsqu'on affirme que l'évolution réduit toute pensée à la matière. L'étude des changements du corps ne démontre pas que toute pensée se réduit à la matière. Cette réduction est une conclusion philosophique qui demande ses propres arguments, au lieu d'emprunter l'autorité des sciences.
On peut donc accueillir une recherche scientifique sans accepter toutes les interprétations proposées autour d'elle. Une conclusion doit être discutée pour elle-même, même lorsqu'elle accompagne des résultats scientifiques solides.
La science recherche le déroulement des phénomènes et leurs mécanismes ; la foi pose aussi la question de leur source et de leur sens. Pourquoi existe-t-il un monde et des êtres capables de le comprendre ?
Ces questions peuvent se rencontrer, mais une description des transformations du vivant ne répond pas, à elle seule, à la question du Créateur. Même une histoire complète des espèces laisserait entière cette interrogation : pourquoi cette nature existe-t-elle, avec ses possibilités et ses lois ?
Le Catéchisme souligne justement que la question des origines dépasse leur déroulement matériel. Elle concerne aussi leur sens : notre existence vient-elle d'une réalité aveugle, ou d'un Dieu intelligent et bon ?[1] Une recherche sur les mécanismes ne tranche pas automatiquement entre ces réponses.
Joseph Ratzinger, le futur Benoît XVI, présentait la création et l'évolution comme des réponses à des questions différentes. Il ne disait pas que les deux démarches seraient sans rapport. Il expliquait qu'une histoire biologique ne suffit pas à dire ce qu'est l'homme et pourquoi il existe.[2]
Il situait ainsi le vrai débat plus profondément : le monde vient-il d'une intelligence créatrice ou d'une réalité aveugle ? Dans les deux cas, il faut justifier sa réponse. La présence de mécanismes naturels ne décide pas toute seule entre ces deux manières de comprendre l'univers.
On peut donc demander calmement : « Quelle découverte permet de passer du fonctionnement de la nature à l'absence de Dieu ? » Cette question invite à examiner le raisonnement et laisse toute sa place au travail scientifique, sans lui faire dire davantage qu'il ne dit.
3. Ce que l'Église tient, et ce qu'elle laisse examiner
L'Église n'oppose pas intelligence et foi : le Catéchisme reconnaît que les recherches sur les origines ont considérablement enrichi nos connaissances. Il invite à y trouver des raisons d'admirer davantage le Créateur.[3] Cette reconnaissance exclut le mépris systématique des découvertes.
Pour comprendre sa position, distinguons plusieurs niveaux. Un dogme est une vérité que l'Église définit comme appartenant à la foi. Une interprétation traditionnelle n'a pas nécessairement ce même statut. Une hypothèse est une explication proposée que l'on examine pour savoir si elle est fondée. Une recherche permise n'est pas, pour autant, une vérité que la foi impose.
Une chronologie est une manière de situer des événements dans le temps. Le cadre traditionnel reçu ici est celui d'une chronologie courte, de l'ordre de six mille ans depuis Adam, le premier homme. Saint Augustin lui-même comptait moins de six mille ans depuis la création de l'homme.[4] La chronologie courte est affirmée avec ses témoins, sans devenir une obligation de foi.
La question de l'évolution du corps doit, elle aussi, être formulée précisément. L'Église n'a pas défini comme un dogme que les espèces ne pourraient jamais se transformer. Mais cette absence de condamnation générale ne signifie pas que toutes les propositions sur l'origine humaine seraient acceptées.
Des interventions historiques ont posé des limites. Un concile est une assemblée de responsables de l'Église qui examine des questions importantes pour la foi. En 1860, le concile provincial de Cologne a rejeté une idée sur l'origine du corps humain. Celui-ci serait issu spontanément d'une forme vivante jugée moins parfaite. C'était une assemblée particulière, et non un concile représentant l'Église entière : cette distinction compte pour lire l'épisode.[5]
En 1909, la Commission biblique pontificale a aussi maintenu la création particulière de l'homme. Elle a maintenu la formation de la première femme à partir du premier homme.[6] On ne peut donc pas résumer la position catholique par une indifférence à l'histoire des origines.
Le texte central pour l'enquête scientifique est Humani Generis, publié par Pie XII en 1950. Une encyclique est une lettre dans laquelle un pape donne un enseignement à l'Église. Celle-ci n'interdit pas les enquêtes et les débats sur l'origine du corps à partir d'une matière déjà vivante.[7]
Cette possibilité s'accompagne de conditions : les raisons des partisans et des adversaires doivent être examinées sérieusement. Les participants doivent aussi être prêts à se soumettre au jugement de l'Église. L'évolution du corps ne doit pas être traitée comme une certitude déjà démontrée. L'enquête ne doit pas non plus écarter ce que Dieu a fait connaître.
La Révélation désigne ce que Dieu nous fait connaître de lui-même et de son action. La Révélation ne peut être mise de côté : l'examen scientifique permis n'équivaut donc pas à une adhésion certaine à l'évolution du corps.
Une autre limite concerne l'origine commune de l'humanité en Adam. Le péché originel désigne la désobéissance des premiers parents et la blessure qu'elle transmet à l'humanité. Pie XII exclut que les fidèles adoptent l'idée de plusieurs origines humaines indépendantes à la place du premier couple. Il relie cette limite au péché originel transmis à partir d'Adam.[8]
En 1996, saint Jean-Paul II écrit :
« De nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l'évolution plus qu'une hypothèse. »
Saint Jean-Paul II, message à l'Académie pontificale des sciences, 22 octobre 1996.[9]
Il s'agit d'un message écrit adressé à une académie de scientifiques, et non d'un discours prononcé. Son appréciation de la théorie n'établit pas une nouvelle vérité de foi. Elle ne remplace pas les conditions posées par Pie XII. Le message distingue aussi les recherches scientifiques des interprétations philosophiques qu'on leur ajoute.
Surtout, le même message refuse les théories qui font de notre vie de pensée un simple résultat de la matière. Son appréciation des recherches ne signifie donc pas qu'il réduise l'homme à son corps.[10] Il tient ensemble l'accueil de la science et cette limite.
Retenons donc trois repères : Dieu fait exister le monde, et l'homme possède une dignité unique. L'examen de l'évolution du corps est permis sous conditions, mais la réduction de l'homme à la seule matière est exclue. L'article Un catholique peut-il croire à l'évolution ? développe ces distinctions.
4. Créer signifie faire exister
Lorsqu'on oppose Dieu à un mécanisme naturel, on imagine souvent deux concurrents : soit Dieu agirait, soit la nature agirait. Mais cette opposition ne correspond pas à ce que la foi catholique entend par création. Dieu ne remplace pas une pièce dans le fonctionnement du monde.
Créer signifie donner l'existence : pour la foi, Dieu fait exister tout ce qui est, et le maintient dans l'existence. Cela concerne aussi les réalités naturelles capables d'agir : leurs lois et leurs effets ne constituent donc pas un domaine qui échapperait au Créateur.
La cause première est Dieu, qui donne l'existence à toutes choses. Les causes secondes sont les réalités créées qui agissent réellement. Dieu fait exister la nature, et la nature agit vraiment. Une action ne supprime pas l'autre.
Saint Thomas d'Aquin enseigne que Dieu communique aux créatures la capacité d'agir à leur tour.[11] La nature ne devient pas moins dépendante de Dieu lorsqu'elle produit réellement des effets. Son pouvoir d'agir fait lui-même partie de ce qu'elle reçoit.
Prenons une autre comparaison : l'imprimerie produit matériellement un livre, tandis que l'auteur en a écrit le texte. Ces deux affirmations peuvent être vraies ensemble, car elles ne répondent pas à la même question et ne désignent pas la même sorte d'action.
La comparaison ne décrit pas entièrement la création, mais elle aide à comprendre pourquoi une cause naturelle ne chasse pas automatiquement une autre explication. Dieu, lui, est la source de l'existence de toute la chaîne. Son action ne prend donc pas simplement place à l'intérieur de cette chaîne de causes naturelles.
Une nature capable de se développer ne rendrait pas Dieu inutile : elle manifesterait aussi la richesse de ce qu'il lui donne. On peut comparer cette idée à un horloger capable de construire une horloge qui en fabriquerait d'autres.
Être athée signifie ne pas croire en Dieu. La prescience divine désigne le fait que Dieu connaît d'avance ce qui arrivera. Ces deux mots éclairent une réflexion de John Henry Newman :
« La théorie de M. Darwin n'a pas nécessairement à être athée, qu'elle soit vraie ou non ; elle peut simplement suggérer une idée plus vaste de la Prescience et de l'Habileté divines. »
John Henry Newman, lettre à J. Walker de Scarborough, 22 mai 1868.[12]
Newman souligne donc une possibilité : des lois naturelles peuvent accomplir ce que Dieu connaît et veut. Cette réflexion ne déclare pas la théorie scientifiquement démontrée.
Bien avant Darwin, saint Augustin parlait déjà de « raisons séminales ». Ces mots désignent des possibilités de développement déposées par Dieu dans la création dès l'origine. L'image est celle de semences qui se déploient selon un ordre voulu.[13] Tout n'aurait pas à apparaître d'emblée sous sa forme achevée.
Cela ne fait pas d'Augustin un défenseur anticipé de la théorie moderne de l'évolution. Il recevait aussi une chronologie courte : son idée montre simplement la compatibilité entre création et développement dans le temps. La tradition possédait déjà des moyens de les penser ensemble.
5. L'origine du corps ne dit pas tout de l'homme
La question humaine nous touche personnellement. Une histoire corporelle liée à d'autres vivants nous priverait-elle de valeur particulière ? Pour répondre, distinguons ce qu'une ressemblance corporelle permet d'étudier et ce qu'elle permet de conclure sur une personne.
L'âme spirituelle est ce qui fait de l'être humain une personne capable de connaître et d'aimer Dieu. Dire qu'elle est spirituelle signifie qu'elle ne se réduit pas à une chose matérielle. Dans la foi catholique, l'âme n'est donc pas un organe supplémentaire qu'on pourrait découvrir caché dans le corps.
Le Catéchisme enseigne que chaque âme est créée directement par Dieu plutôt que fabriquée par les parents,[14] même si ceux-ci transmettent la vie corporelle. Un mécanisme naturel concernant le corps ne peut donc pas être présenté comme la production de l'âme.
Le même enseignement affirme qu'elle est immortelle : elle ne disparaît pas avec la mort du corps. Ces affirmations portent sur l'être humain tout entier, sans demander de chercher l'âme comme on chercherait une partie du cerveau.
L'article L'âme est immédiatement créée par Dieu développe ce point. Pour notre question, l'essentiel est de comprendre pourquoi une théorie sur les transformations corporelles ne suffit pas à nier l'âme. Cette conclusion dépasse les possibilités du mécanisme étudié. Celui qui affirme que toute pensée est uniquement matérielle doit défendre cette affirmation plutôt que la présenter comme une conséquence automatique.
Pensons aussi à plusieurs dimensions de la vie humaine : rechercher la vérité, réfléchir au bien, se reconnaître responsable, prier. La conscience morale est la capacité de juger si nos actes sont bons ou mauvais. La liberté engage également notre manière de répondre de ce que nous faisons.
La question ne concerne donc pas seulement les performances d'un corps. Elle concerne un être capable de chercher la vérité, de juger ses actes et de se tourner vers Dieu. Ce qui fait l'homme ne se réduit donc pas à des capacités corporelles plus développées. La création de l'âme nomme cette dimension spirituelle de l'homme.
Cette dignité ne dispense pas de parler d'Adam et Ève. La foi les tient pour les premiers parents réels de toute l'humanité. Leur faute est un événement du commencement de l'histoire humaine, plutôt qu'une simple image pour dire que chacun commet des fautes.
Le Catéchisme précise que le récit utilise un langage imagé tout en affirmant un événement réel.[15] Ces deux éléments doivent rester ensemble : reconnaître les images d'un récit ne revient pas à supprimer les faits qu'il affirme.
L'article Adam et Ève ont-ils vraiment existé ? examine ce dossier. Ici, retenons le lien : l'homme est voulu par Dieu, blessé par une faute réelle et racheté. Cela signifie que Dieu a agi pour le sauver du péché. Effacer la faute des origines changerait donc aussi le sens du salut dont parle la foi. Une hypothèse sur le corps ne permet pas d'effacer toute cette histoire.
6. Le hasard exclut-il une intention de Dieu ?
La providence désigne la manière dont Dieu conduit sa création vers ce qu'il veut pour elle. L'objection affirme que la providence est incompatible avec le hasard. Pourtant, le mot « hasard » peut changer de sens.
Lorsqu'un biologiste parle de mutations au hasard, il ne veut pas dire qu'elles répondent au besoin d'un être vivant. La mutation n'arrive pas pour répondre à un besoin : son apparition n'est pas dirigée vers l'avantage qu'elle pourrait apporter.
Cette absence de direction vers l'avantage ne signifie pas absence de toute cause. Elle ne signifie pas davantage qu'une expérience aurait établi l'absence de toute intention divine. Ne pas pouvoir prévoir un événement ne permet pas davantage de conclure qu'il échappe à Dieu.
L'objection passe pourtant souvent d'un sens à l'autre. Elle part de changements qui ne répondent pas aux besoins du vivant et termine par l'affirmation que toute l'existence serait privée de sens. Ce passage réclame une justification que le mot « hasard » ne fournit pas.
Dieu peut agir à travers les causes secondes : des circonstances qui nous paraissent accidentelles ne sont donc pas nécessairement hors de sa conduite. Sa connaissance ne se limite pas à ce que nous pouvons prévoir depuis notre place. Il ne découvre pas les événements avec nos incertitudes : sa connaissance et son action ne sont pas enfermées dans nos limites.
Sans transformer chaque événement en message facile à déchiffrer, l'idée reste simple : notre incapacité à voir une intention ne prouve pas son absence. Un déroulement qui nous paraît incertain peut rester connu de Dieu, comme le soulignait Newman.
Le hasard pose aussi la question des conditions de la vie : un mécanisme biologique suppose déjà un univers où le vivant peut exister. Le débat ne commence donc pas seulement avec les transformations des espèces.
Les conditions physiques de l'univers permettent la formation des étoiles, des planètes et de la vie. Des changements de certaines de ces conditions pourraient empêcher ces formations. Leur précision rend donc possible tout ce que la biologie cherche ensuite à expliquer.
L'évolution suppose déjà cet ensemble de conditions favorables à la vie. Avant d'expliquer les transformations du vivant, il reste donc à comprendre pourquoi un tel univers existe. L'article sur le réglage de l'univers permettant la vie développe cet argument.
7. Lire la Genèse sans lui faire dire autre chose
La Genèse raconte les origines du monde et de l'humanité. Elle affirme que Dieu crée, que sa création est bonne et que l'homme y possède une place particulière. Elle raconte aussi des événements réels, notamment l'origine de nos premiers parents et leur faute.
Ce n'est pas un manuel de biologie, mais cela ne signifie pas qu'elle pourrait se tromper dans les faits qu'elle affirme. Ces deux points vont ensemble : l'Écriture enseigne vraiment, sans prétendre fournir toutes les explications techniques d'un laboratoire.
Léon XIII l'a rappelé dans Providentissimus Deus, en 1893.[16] Il reprend saint Augustin pour expliquer que l'Écriture n'a pas pour but de détailler comment les choses visibles sont faites. L'inspiration de l'Écriture signifie que Dieu a guidé ses auteurs dans ce qu'ils ont écrit. Léon XIII refuse de limiter cette inspiration à quelques parties ou d'admettre l'erreur de l'auteur du texte biblique.
Ainsi, demander au récit biblique une description détaillée des mécanismes du vivant serait lui demander un autre genre d'exposé. À l'inverse, réduire tout ce qu'il raconte à un symbole ferait disparaître ses affirmations historiques. Dans les deux cas, on s'éloigne de ce que le texte dit réellement.
La question des « six jours » demande également de la précision. Tous les auteurs anciens ne les comprenaient pas comme des journées ordinaires de vingt-quatre heures. Saint Augustin proposait déjà une autre lecture : cette possibilité n'a donc pas été inventée pour s'adapter à Darwin.[17]
Augustin ne recevait pas pour autant toute reconstruction moderne du passé : il tenait une chronologie courte depuis la création de l'homme. Cela interdit d'utiliser sa lecture des jours pour lui attribuer une histoire qu'il n'enseignait pas.
Le concordisme consiste à forcer la correspondance entre des détails bibliques et une description scientifique précise. On risque ainsi de traiter les jours de la Genèse comme les cases d'un calendrier scientifique. Le texte se retrouve attaché à une reconstruction particulière qu'il n'expose pas lui-même.
L'autre risque serait de rejeter toute observation scientifique par principe. La foi peut accueillir ce qui est réellement observé : l'intelligence peut examiner les indices, distinguer les conclusions et reconnaître ce qui reste discuté. Cette démarche demande du discernement, sans mépris de part et d'autre.
La tradition offre donc une manière de lire sans forcer les correspondances ni effacer les faits. L'article Le monde a-t-il seulement 6 000 ans ? développe la question de l'âge du monde. La chronologie reçue se distingue toujours d'un dogme qui s'imposerait à tous.
La conviction de fond demeure : une vérité ne peut pas en contredire une autre. Lorsqu'une opposition apparaît, il faut examiner les interprétations et les raisonnements. A-t-on bien compris les affirmations bibliques et distingué l'observation scientifique de la reconstruction proposée ? On peut alors examiner la difficulté, au lieu de choisir d'avance entre la Bible et la science. Cette confiance ne supprime pas le travail nécessaire, mais permet de le mener sans croire d'avance que la Bible ou l'intelligence devront être sacrifiées.
8. La science n'a pas fermé toutes les questions
L'expression « c'est prouvé » recouvre des opérations différentes : observer une variation n'est pas la même opération que reconstruire une histoire complète du vivant. Une théorie peut rassembler des indices importants sans que toutes ses affirmations aient exactement le même degré de certitude.
Les traces du passé comptent réellement : on peut reconstruire un trajet à partir de traces sans avoir assisté au voyage. Mais il reste nécessaire de montrer comment les indices soutiennent chaque étape proposée. Même sérieuse, cette reconstruction du passé ne devient pas une observation directe de tout son déroulement.
Le croyant peut reconnaître les variations et les adaptations observées, tout en examinant les difficultés qui concernent les grands changements, leur rythme ou l'histoire humaine. L'article sur les limites de la théorie de l'évolution distingue ces questions.
D'autres dossiers examinent les formes qui feraient le lien entre des groupes vivants et les fossiles utilisés pour reconstruire l'histoire humaine. Ces dossiers demandent un examen précis des indices et rappellent qu'un mot unique, « évolution », recouvre plusieurs niveaux de discussion.
Les fraudes historiques autour de l'évolution doivent également être connues pour ce qu'elles sont. Une fraude ne dispense pas d'examiner les autres éléments : remplacer une affirmation générale par une autre ne rendrait pas la réponse plus solide. Chaque dossier demande ses propres preuves.
Distinguons également la transformation des vivants et l'apparition du premier vivant. Une cellule est une petite unité organisée qui constitue la base des êtres vivants. Expliquer comment des formes vivantes se transforment suppose déjà qu'une vie existe.
Le passage de la matière sans vie à la première cellule reste une question ouverte. Les recherches sur l'évolution ne permettent donc pas de dire que le commencement de la vie serait entièrement expliqué. L'article sur l'origine de la vie développe cette difficulté.
La réponse à l'objection contre Dieu ne dépend pas d'une lacune scientifique particulière. Dieu n'est pas proposé pour remplacer un mécanisme encore inconnu. Lorsqu'un mécanisme est découvert, il enrichit notre connaissance de la nature que Dieu fait exister.
L'histoire des savants croyants aide aussi à sortir de la fausse alternative. La génétique étudie les particularités transmises d'une génération à l'autre et les mécanismes de cette transmission. Gregor Mendel, qui a fondé cette discipline, était moine : son travail ne lui demandait pas de renoncer à la foi.
Un modèle scientifique est une représentation qui sert à expliquer des observations et à examiner des possibilités. Le Big Bang est un modèle scientifique qui cherche à décrire les débuts de l'univers. Georges Lemaître, qui l'a théorisé, était prêtre catholique ; Louis Pasteur et Jérôme Lejeune figurent également parmi ces savants croyants.
Francis Collins offre un autre exemple dans l'étude des informations du vivant. Le génome est l'ensemble des informations que porte un être vivant pour son développement et son fonctionnement. Collins, chrétien et auteur de The Language of God, a dirigé le travail de lecture du génome humain.
Theodosius Dobzhansky, grand défenseur de l'évolution et chrétien orthodoxe, écrivait :
« rien en biologie n'a de sens, sinon à la lumière de l'évolution »
Theodosius Dobzhansky, The American Biology Teacher, 1973.[18]
Il voyait dans l'évolution une manière pour Dieu de créer. Leur exemple ne prouve pas scientifiquement l'existence de Dieu, mais montre que l'étude du vivant est compatible avec la foi. Leurs découvertes ne remplacent pas les arguments du débat ; elles contredisent l'idée que le savoir rendrait nécessairement la foi impossible.
9. Répondre dans une conversation réelle
Dans un échange, le plus utile est souvent de préciser la question. « Parles-tu des changements observés dans la nature, de l'histoire proposée pour le vivant, ou de l'absence de Dieu ? » Ces affirmations peuvent être discutées, mais elles ne doivent pas être présentées comme une seule découverte.
Si quelqu'un dit que l'évolution rend Dieu inutile, vous pouvez revenir au point central. « Expliquer le fonctionnement de la nature ne montre pas pourquoi elle existe. Quel raisonnement permet de passer du mécanisme à l'absence de Créateur ? » Cette question demande à notre interlocuteur d'expliquer son raisonnement, sans lui manquer de respect.
Si l'objection concerne l'homme, distinguez le corps et la personne. « Une hypothèse sur l'histoire de notre corps ne démontre pas l'absence d'âme. L'Église enseigne que celle-ci vient directement de Dieu. » Cette réponse permet de comprendre précisément pourquoi l'argument contre l'âme dépasse les observations sur le corps.
Si l'objection concerne la Bible, expliquez ensemble son but et sa vérité. « La Genèse raconte des origines réelles sans devenir un manuel de mécanismes biologiques. Sa lecture demande de comprendre ce qu'elle affirme : Augustin lui-même ne lisait pas nécessairement les jours comme des journées ordinaires. »
Si quelqu'un affirme que l'Église a toujours interdit la recherche, rappelez Pie XII. L'enquête a été encadrée plutôt qu'interdite en bloc, avec des points que la foi demande de tenir. Cela suffit à corriger une histoire trop simple d'une religion opposée à toute science.
Enfin, si la discussion revient à l'affirmation « tout est démontré », vous pouvez proposer une distinction. « Examinons ce qui est réellement établi. Mais même une explication complète des transformations du vivant ne serait pas une preuve contre Dieu. » Votre foi ne dépend pas d'un trou dans les connaissances.
Cette manière de répondre se prolonge dans l'article sur l'objection de la science contre la foi. Chercher à vérifier ce qui est affirmé permet ainsi de répondre sans humilier celui qui avance une objection. La douceur n'affaiblit pas un raisonnement précis : elle aide l'autre à l'entendre.
Ce qu'il faut retenir
- Les variations et les adaptations observées sont réelles. Elles doivent être distinguées d'une reconstruction complète des origines.
- Une théorie scientifique ne démontre pas, à elle seule, que Dieu ou l'âme n'existent pas.
- Dieu fait exister la nature entière. L'action de mécanismes naturels ne remplace pas cette création.
- L'Église permet l'enquête sur l'évolution du corps sous conditions. Elle ne la transforme pas en certitude de foi.
- La foi tient la création directe de l'âme, la dignité humaine et l'origine commune de l'humanité en Adam.
- La Genèse affirme des faits vrais. Elle ne fournit pas pour autant un manuel de biologie.
- La foi ne dépend pas des lacunes d'une théorie. Même une explication complète du vivant ne réfuterait pas Dieu.
L'objection de l'évolution impressionne surtout lorsqu'elle mélange plusieurs questions. Les distinguer permet une discussion plus paisible : on peut examiner les mécanismes proposés et demander des raisons lorsqu'une conclusion dépasse les faits étudiés.
Pour la foi catholique, notre existence ne perd pas son sens quand nous comprenons mieux la nature. La question de son Auteur demeure, et la dignité de chacun ne dépend ni d'un débat entre savants ni de ses capacités personnelles. Benoît XVI l'a exprimé ainsi :
« Nous ne sommes pas le produit accidentel et dépourvu de sens de l'évolution. Chacun de nous est le fruit d'une pensée de Dieu. »
Benoît XVI, homélie d'inauguration du pontificat, 24 avril 2005.[19]
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, nº 284 : distinction entre les questions du déroulement matériel des origines et celles de leur sens.
1Joseph Ratzinger, Au commencement Dieu créa. Réflexions sur la création et le péché, homélies prononcées à Munich en 1981, traduction française, Paris, Fayard. Comme dans l'article source, les idées sont paraphrasées : aucune formulation française non vérifiée n'est présentée comme une citation textuelle.
2Catéchisme de l'Église catholique, nº 283 : les recherches scientifiques sur les origines enrichissent les connaissances et invitent à admirer davantage la grandeur du Créateur.
3Saint Augustin, La Cité de Dieu, livre XII, chapitre 10.
4Concile provincial de Cologne, 1860, titre IV, chapitre 14. Acte rapporté en paraphrase dans la source d'après B. W. Harrison, « Early Vatican Responses to Evolutionist Theology », Living Tradition, 93, mai 2001, lui-même d'après E. C. Messenger, Evolution and Theology, 1932.
5Commission biblique pontificale, réponse du 30 juin 1909 sur le caractère historique des trois premiers chapitres de la Genèse, Dubium III : création particulière de l'homme, formation de la première femme à partir du premier homme et unité du genre humain.
6Pie XII, encyclique Humani Generis, 12 août 1950, nº 36 : enquêtes et débats sur l'origine du corps humain à partir d'une matière déjà existante et vivante, avec examen sérieux des opinions et soumission au jugement de l'Église. Les conditions sont également rappelées par Jean-Paul II dans son message de 1996.
7Pie XII, Humani Generis, nº 37 : refus d'adopter une pluralité d'ancêtres premiers indépendants du couple originel, en raison de l'enseignement sur le péché originel transmis à partir d'Adam.
8Saint Jean-Paul II, message écrit aux membres de l'Académie pontificale des sciences, 22 octobre 1996, nº 4. Même citation et même référence que dans l'article source.
9Saint Jean-Paul II, message aux membres de l'Académie pontificale des sciences, 22 octobre 1996, nº 5 : incompatibilité avec la vérité de l'homme des théories qui réduisent l'esprit à une émergence ou à un simple effet de la matière.
10Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Iª, question 105, article 5, et question 22, article 3 ; Somme contre les Gentils, III, chapitre 70. Références données dans l'article source pour la distinction entre cause première et causes secondes.
11John Henry Newman, lettre à J. Walker de Scarborough, 22 mai 1868, The Letters and Diaries of John Henry Newman, volume XXIV. Traduction française reproduite mot pour mot depuis l'article source.
12Saint Augustin, De Genesi ad litteram, livres IV à VI : possibilités de développement déposées dans la création dès l'origine, désignées par les « raisons séminales ».
13Catéchisme de l'Église catholique, nº 366 : création immédiate de chaque âme spirituelle par Dieu et immortalité de l'âme.
14Catéchisme de l'Église catholique, nº 390 et nº 396 à 409 : le langage imagé du récit de la chute affirme néanmoins un événement réel au commencement de l'histoire humaine.
15Léon XIII, encyclique Providentissimus Deus, 18 novembre 1893, citant saint Augustin, De Genesi ad litteram, II, 9, 20. Même référence que dans la source pour le but de l'Écriture et le refus de limiter son inspiration ou d'admettre l'erreur de l'auteur sacré.
16Saint Augustin, De Genesi ad litteram, livre I, chapitre 19, nº 39. Référence donnée dans l'article source pour ses avertissements sur les affirmations concernant le monde physique et sa lecture des jours de la Genèse.
17Theodosius Dobzhansky, « Nothing in Biology Makes Sense Except in the Light of Evolution », The American Biology Teacher, volume 35, 1973, pages 125 à 129. Traduction française reprise de la source, qui précise aussi sa foi chrétienne orthodoxe et sa compréhension de l'évolution comme manière pour Dieu de créer.
18Benoît XVI, homélie de la messe solennelle d'inauguration du pontificat, place Saint-Pierre, 24 avril 2005. Les deux phrases reproduites sont exactement celles citées dans le corps de l'article source.
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