Jean Leclercq (1911-1993)

Moine bénédictin de Clervaux et médiéviste, Jean Leclercq (1911-1993) a dirigé l'édition critique des œuvres de saint Bernard de Clairvaux et distingué, dans son maître-livre de 1957, la théologie monastique de la théologie scolastique — une thèse encore citée par Benoît XVI en 2008.

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Jean Leclercq (1911-1993) est le moine bénédictin qui a rendu au monde catholique la mémoire savante de son propre Moyen Âge monastique. Entré dans une petite abbaye luxembourgeoise après deux refus, il devient, par la discipline du travail et l'amour de la langue latine, l'un des médiévistes les plus productifs du XXᵉ siècle et le principal artisan de l'édition critique des œuvres de saint Bernard de Clairvaux, chantier qui occupe trente ans de sa vie[1].

Son maître-livre, L'amour des lettres et le désir de Dieu (1957), forge une distinction devenue classique en histoire de la théologie : celle entre la théologie monastique, nourrie de lectio divina et de méditation des textes, et la théologie scolastique, née dans les écoles cathédrales et organisée par la méthode de la quaestio[2]. Le pape Benoît XVI le citera lui-même à trois reprises dans son discours de 2008 au Collège des Bernardins, preuve de la réception durable de son œuvre au sommet même du Magistère[3].

Mais Leclercq n'est pas seulement un homme de bibliothèque. Après le concile Vatican II, il se lance dans une existence de voyageur infatigable, visitant les monastères d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine pour y encourager l'implantation et le dialogue monastiques, et il entretient avec le trappiste américain Thomas Merton, dès 1950, une amitié épistolaire de près de vingt ans, brutalement interrompue par la mort accidentelle de celui-ci à Bangkok en 1968 — lors d'un voyage dont Leclercq avait lui-même suggéré l'invitation[4].

Cet article retrace la trajectoire de ce « moine de la plume » : sa formation entre Clervaux, Rome et Paris, la découverte qui change sa vie dans une abbaye suisse au sortir de la guerre, l'édifice monumental de l'édition bernardine, la thèse historiographique qui a renouvelé la lecture du monachisme médiéval, et l'engagement missionnaire et œcuménique de ses dernières décennies.

Un candidat deux fois refusé, puis un moine studieux

Abbaye de Clervaux, 2014. Photo MMFE — Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Taille réduite, sans recadrage.

Jean Leclercq naît le 31 janvier 1911 à Avesnes-sur-Helpe, petite ville du Nord, deuxième d'une famille de quatre enfants dont les déplacements suivent les aléas de la Première Guerre mondiale[5]. Après des études au collège Saint-Pierre de Fourmies, de 1920 à 1928, le jeune homme se sent attiré par la vie monastique et sollicite son admission à l'abbaye Saint-Maurice-et-Saint-Maur de Clervaux, au Grand-Duché de Luxembourg, maison de la congrégation bénédictine de Solesmes[6].

Sa vocation ne va pourtant pas de soi : Leclercq se heurte à deux refus successifs lorsqu'il demande à entrer comme frère convers, avant d'être finalement admis comme postulant en vue du sacerdoce[7]. Il est reçu postulant le 22 septembre 1928, novice le 24 juin 1929, et prononce ses vœux simples le 29 juin 1930[8]. Après deux années de philosophie au monastère même, il est envoyé à Rome pour la théologie et sera ordonné prêtre le 19 septembre 1936, avant même d'avoir achevé son cursus théologique — pratique alors courante dans la formation monastique[9].

En quelques dates

  1. 31 janvier 1911
    Naissance à Avesnes-sur-Helpe

    Dans le Nord, deuxième d'une famille de quatre enfants.

  2. 22 septembre 1928
    Entrée à l'abbaye de Clervaux

    Reçu comme postulant après deux refus comme frère convers ; vœux simples le 29 juin 1930.

  3. Octobre 1933 - juin 1937
    Études à Sant'Anselmo, Rome

    Formation théologique sous Anselm Stolz.

  4. 19 septembre 1936
    Ordination sacerdotale

    Pendant ses années romaines, avant l'achèvement complet du cursus théologique.

  5. 1940
    Doctorat à l'Institut catholique de Paris

    Thèse publiée en 1942 : Jean de Paris et l'ecclésiologie du XIIIe siècle. À l'EPHE, à Paris, rencontre déterminante avec Étienne Gilson.

  6. 1941-1944
    Catalogage de manuscrits latins

    À la Bibliothèque nationale de France, puis membre de l'École française de Rome (1943-1944).

  7. Hiver 1945-1946
    Découverte à l'abbaye d'Engelberg

    Des textes inédits de saint Bernard de Clairvaux, point de départ du grand chantier éditorial.

  8. 1948
    Saint Bernard mystique et commande cistercienne

    L'ordre cistercien commande officiellement l'édition critique des œuvres de Bernard.

  9. 1957
    L'amour des lettres et le désir de Dieu

    Publication chez Cerf du maître-livre sur la théologie monastique médiévale.

  10. 1957-1977
    Sancti Bernardi Opera

    Édition critique en neuf volumes, avec Henri Rochais et C. H. Talbot.

  11. 1950-1968
    Correspondance avec Thomas Merton

    Échanges épistolaires entamés dès 1950 ; rencontre personnelle en 1959, amitié jusqu'à la mort de Merton.

  12. 1962-1993
    Voyages monastiques mondiaux

    Après Vatican II, tournées en Afrique, Asie, Amérique latine pour le renouveau monastique.

  13. Décembre 1968
    Mort de Thomas Merton à Bangkok

    Lors du congrès monastique asiatique dont l'invitation avait été suggérée par Leclercq.

  14. 1992
    Prix Lequeux

    Décerné par l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

  15. 27 octobre 1993
    Mort à Clervaux

    À 82 ans, quelques mois après la parution de son dernier livre.

De Clervaux à Rome : la formation d'un médiéviste

Sant'Anselmo et le père Anselm Stolz

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D'octobre 1933 à juin 1937, Leclercq poursuit ses études théologiques au Collegio Sant'Anselmo, l'athénée pontifical bénédictin de Rome[10]. Il y suit notamment l'enseignement du moine allemand Anselm Stolz, dont l'ouvrage Theologie der Mystik développe des thèmes — l'union mystique comme accomplissement de la vie baptismale, la théologie vécue plutôt que seulement raisonnée — que Leclercq reprendra et diffusera plus tard à un large public[11]. Sa dernière année de formation théologique se déroule à l'Institut catholique de Paris, où il obtient sa licence en 1939[12].

Étienne Gilson et le tournant vers les auteurs monastiques

À Paris, Leclercq complète sa formation à l'École pratique des hautes études (IVᵉ section), où il reçoit l'enseignement de Mgr Henri-Xavier Arquillière, de Charles Samaran, de Louis Halphen et d'Étienne Gilson[13]. C'est précisément l'encouragement de Gilson, déjà l'historien le plus reconnu de la philosophie médiévale, qui détourne le jeune moine des théologiens scolastiques pour l'orienter vers les auteurs monastiques — Pierre de Celle, Pierre le Vénérable, Jean de Fécamp — encore largement inexplorés par la recherche universitaire de l'époque[14].

Sa thèse de doctorat, soutenue en 1940 et publiée en 1942 sous le titre Jean de Paris et l'ecclésiologie du XIIIe siècle, dans la collection « L'Église et l'État au Moyen Âge » dirigée par Arquillière, porte sur l'ecclésiologie du dominicain Jean Quidort de Paris, théoricien du pouvoir royal et pontifical au tournant du XIIIᵉ-XIVᵉ siècle[15]. Ce travail de jeunesse, encore de facture scolastique et politique, marque paradoxalement le point de départ d'une carrière presque entièrement consacrée, ensuite, à un tout autre objet : la culture monastique elle-même.

La guerre, les manuscrits et la découverte d'Engelberg

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La Seconde Guerre mondiale interrompt et réoriente le parcours du jeune religieux. Mobilisé, il sert un an comme deuxième canonnier dans l'artillerie à Metz, puis, rappelé en septembre 1939, rejoint la défense antiaérienne[16]. Après la défaite française, Leclercq se consacre, de 1941 à 1944, au catalogage des manuscrits latins de la Bibliothèque nationale de France, avant d'être accueilli comme membre de l'École française de Rome en 1943-1944[17].

C'est au sortir de la guerre que se produit l'événement qui va sceller le reste de sa vie savante. Durant l'hiver 1945-1946, en explorant les fonds manuscrits de l'abbaye bénédictine d'Engelberg, en Suisse, Leclercq met la main sur des textes inédits de saint Bernard de Clairvaux[18]. La découverte est de taille : elle révèle qu'aucune édition existante des œuvres du docteur mellifère n'est fiable, et qu'une entreprise critique d'ampleur reste à mener. L'année 1946 est, à elle seule, d'une productivité stupéfiante — vingt-neuf articles et trois livres, sur les quelque mille titres que comptera au total sa bibliographie savante[19].

L'entreprise d'une vie : l'édition critique de saint Bernard

Saint Bernard mystique et les débuts d'Analecta monastica

Dès 1948, Leclercq publie Saint Bernard mystique, première synthèse de ses travaux sur le grand cistercien du XIIᵉ siècle[20]. La même année, il lance la collection Analecta monastica, dans la série des Studia Anselmiana, consacrée à l'édition de textes et d'études sur la vie monastique médiévale — collection qu'il alimentera de plusieurs livraisons successives durant les décennies suivantes[21]. C'est également en 1948 que l'ordre cistercien lui confie officiellement la mission de préparer une édition critique complète des œuvres de saint Bernard[22].

Sancti Bernardi Opera (1957-1977)

Sermons de saint Bernard, manuscrit espagnol du XIIIe siècle. Bibliothèque numérique Dioscórides, UCM — Wikimedia Commons, domaine public.

Le chantier, mené en collaboration avec deux confrères, le dom Henri Rochais et l'Anglais Charles Hugh Talbot, aboutit à la publication, entre 1957 et 1977, des Sancti Bernardi Opera aux Éditiones Cistercienses de Rome — huit volumes en neuf tomes, complétés en 1998 par un volume d'index[23]. L'entreprise implique des années de déplacements à travers les bibliothèques d'Europe pour collationner les manuscrits, confronter les leçons et reconstituer, texte par texte, la tradition manuscrite authentique de l'abbé de Clairvaux[24]. C'est l'édition de référence encore utilisée aujourd'hui par tous les spécialistes de saint Bernard, et le socle sur lequel reposent les traductions modernes de son œuvre, notamment celles publiées dans la collection Sources chrétiennes.

L'amour des lettres et le désir de Dieu : théologie monastique et théologie scolastique

Une théologie de la lectio divina

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En 1957, aux éditions du Cerf, paraît le livre qui rendra Leclercq célèbre bien au-delà du cercle des médiévistes : L'amour des lettres et le désir de Dieu. Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge, traduit en anglais dès 1961 sous le titre The Love of Learning and the Desire for God[25]. L'ouvrage part de la figure de saint Bernard, « le plus ardent défenseur et le plus prestigieux représentant de la culture monastique », pour dégager les traits propres d'une théologie née dans le cloître, distincte de celle des écoles cathédrales et des universités naissantes[26].

La thèse centrale de l'ouvrage tient en une formule devenue classique de l'histoire de la théologie médiévale : les moines pratiquent une théologie monastique, fondée sur la lectio divina — la lecture méditée, priante et physique des Écritures et des Pères — tandis que les maîtres des écoles élaborent une théologie scolastique, organisée autour de la quaestio, du débat rationnel et de la construction de synthèses systématiques, les grandes summae[27]. Le pape Benoît XVI, dans son audience générale du 28 octobre 2009, résume ainsi la contribution de Leclercq :

« Le chercheur bénédictin du siècle dernier, Jean Leclercq, a ainsi intitulé l'essai avec lequel il présente les caractéristiques de la théologie monastique : L'amour des lettres et le désir de Dieu. » — Benoît XVI, audience générale du 28 octobre 2009[28]

Loin d'opposer ces deux voies en un jugement de valeur, Leclercq montre qu'elles procèdent d'une même quête : l'intelligence de la foi éclairée par l'amour de Dieu[29]. Le magistère reprendra fidèlement cette lecture équilibrée, refusant d'ériger l'une des deux théologies en modèle unique aux dépens de l'autre.

La réception par Benoît XVI

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La reconnaissance la plus spectaculaire de l'œuvre de Leclercq vient du discours que Benoît XVI prononce le 12 septembre 2008 devant le monde de la culture, au Collège des Bernardins de Paris — un collège fondé au XIIIᵉ siècle précisément pour la formation des moines cisterciens. Le pape y cite L'amour des lettres et le désir de Dieu à trois reprises, avec référence de page exacte, pour expliquer ce qui fonde, selon lui, la recherche occidentale de Dieu par la culture :

« Eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l'une de l'autre. » — Jean Leclercq, L'amour des lettres et le désir de Dieu, p. 14, cité par Benoît XVI, discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, 12 septembre 2008[30]

Un peu plus loin, décrivant comment les moines médiévaux lisaient les Écritures avec tout leur être, corps et esprit unis dans l'acte même de lecture, Benoît XVI cite encore :

« Le plus souvent, quand legere et lectio sont employés sans spécification, ils désignent une activité qui, comme le chant et l'écriture, occupe tout le corps et tout l'esprit. » — Jean Leclercq, L'amour des lettres et le désir de Dieu, p. 21, cité par Benoît XVI, discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, 12 septembre 2008[31]

Et, à propos du chant liturgique comme expression du consentement du croyant au mystère célébré :

« Les moines devaient trouver des accents qui traduisent le consentement de l'homme racheté aux mystères qu'il célèbre. » — Jean Leclercq, L'amour des lettres et le désir de Dieu, p. 229, cité par Benoît XVI, discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, 12 septembre 2008[32]

Qu'un pape théologien de la stature de Benoît XVI s'appuie, cinquante ans après sa parution, sur ce livre pour exposer au Collège des Bernardins ce qui fonde la recherche occidentale de Dieu par la culture, dit assez la solidité et la fécondité durable de l'intuition de Leclercq.

Une amitié monastique transatlantique : Jean Leclercq et Thomas Merton

Thomas Merton, dessin de Mind meal — Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Taille réduite, sans recadrage.

Leclercq correspond avec le moine trappiste américain Thomas Merton, déjà célèbre depuis la parution de son autobiographie La Nuit privée d'étoiles (The Seven Storey Mountain, 1948), depuis 1950 ; leur rencontre personnelle, en 1959 lors d'un voyage de Leclercq aux États-Unis, scelle une amitié qui se prolonge jusqu'à la mort de Merton en 1968[33]. Les éditeurs américains publieront leurs cent vingt lettres sous le titre Survival or Prophecy? The Correspondence of Jean Leclercq and Thomas Merton, avec une préface de Rembert Weakland et une postface de Michael Casey[34].

Leur correspondance revient sans cesse sur une question simple et exigeante : qu'est-ce qu'un moine ? Elle y traite du rapport entre les textes anciens et les commodités modernes, de la vie érémitique face à la vie communautaire, et de l'ouverture progressive du monachisme catholique aux traditions contemplatives d'autres religions[35]. Cette dernière préoccupation prend un tour décisif à l'automne 1968 : c'est à la suggestion de Leclercq que l'Aide à l'implantation monastique (AIM) invite Merton à prendre la parole devant un congrès de supérieurs monastiques asiatiques réuni près de Bangkok[36]. Merton y prononce sa dernière conférence, « Marxism and Monastic Perspectives », le 10 décembre 1968, avant de mourir accidentellement, électrocuté, le soir même, dans sa chambre du centre de conférences[37].

La disparition brutale de son ami frappe durement Leclercq, qui reste néanmoins fidèle, jusqu'à sa propre mort, à l'intuition qu'ils avaient partagée : le renouveau monastique occidental ne pouvait faire l'économie d'un vrai dialogue avec les traditions contemplatives d'Orient, sans pour autant relativiser la spécificité de la vocation chrétienne à la vie en Christ.

Le renouveau monastique après Vatican II et le dialogue avec l'Asie

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Après le concile Vatican II, sans jamais renoncer à ses recherches savantes, Leclercq consacre l'essentiel de son énergie au renouveau monastique à l'échelle mondiale[38]. À partir de 1962, il multiplie les voyages vers les jeunes fondations monastiques d'Afrique, d'Asie et d'Amérique latine, dans le prolongement de l'élan missionnaire suscité par l'encyclique Fidei Donum de Pie XII (1957) et par le congrès des abbés bénédictins de 1959, qui aboutira, le 15 décembre 1961, à la fondation de l'Aide à l'implantation monastique (AIM)[39].

Leclercq s'implique personnellement et durablement dans les travaux de l'AIM, au point d'en rédiger lui-même, des décennies plus tard, l'histoire savante sous le titre « Nouvelle page d'histoire monastique. Histoire de l'A.I.M. 1960-1985 », publiée dans la Revue d'histoire de l'Église de France en 1989[40]. Par ces voyages et ces écrits, il contribue à faire connaître, dans le monde bénédictin et cistercien occidental, les formes contemplatives propres aux traditions monastiques asiatiques, sans jamais céder à un syncrétisme qui aurait dilué la spécificité de la vie monastique chrétienne : il s'agit, pour lui, d'un dialogue d'expérience contemplative entre traditions distinctes, non d'une fusion doctrinale.

Cet engagement missionnaire et interreligieux s'accompagne d'un travail continu de vulgarisation savante de la lectio divina — la lecture priante et méditée de l'Écriture — dont ses travaux contribuent largement à la redécouverte au XXᵉ siècle, redécouverte qui nourrira ensuite le renouveau plus large de la prière biblique dans l'Église post-conciliaire[41].

Une œuvre reconnue : honneurs et postérité savante

La productivité scientifique de Leclercq est restée, aux yeux de ses pairs, proprement stupéfiante. La nécrologie que lui consacrent les Cahiers de civilisation médiévale en 1994 le décrit comme l'auteur d'une bibliographie de près d'un millier de titres, et rappelle qu'il fut formé par certains des meilleurs médiévistes français de l'entre-deux-guerres — Mgr Arquillière, Charles Samaran, Louis Halphen, Étienne Gilson[42]. La New Catholic Encyclopedia le qualifie quant à elle de « médiéviste le plus prolifique de la seconde moitié du XXᵉ siècle »[43].

Cette reconnaissance se traduit par une série de distinctions académiques : titres de docteur honoris causa de l'Université catholique de Milan (1950), de l'Université catholique de Louvain (1962), de la Western Michigan University (1974) et de l'Institut pontifical d'études médiévales de Toronto (1990) ; élection comme correspondant de la Medieval Academy of America (1976) et de la British Academy[44]. En 1992, l'Académie des inscriptions et belles-lettres lui décerne le prix Lequeux[45].

Au fil de sa carrière, Leclercq publie encore plusieurs ouvrages qui prolongent et affinent sa thèse fondatrice : Recueil d'études sur saint Bernard et ses écrits (plusieurs volumes à partir de 1962), Otia monastica (1963), sur le vocabulaire médiéval de la contemplation, Nouveau visage de Bernard de Clairvaux (1976), Monks and Love in Twelfth-Century France (1979) et Saint Bernard et l'esprit cistercien (1986)[46]. Vingt ans après sa mort, en 2020, le Pontifical Athénée Saint-Anselme de Rome — où il avait lui-même étudié et enseigné — fonde en son honneur le Centre Jean Leclercq, dédié au dialogue interdisciplinaire sur les questions qu'il avait passé sa vie à explorer[47].

Derniers travaux et mort à Clervaux (1993)

Jusqu'à un âge très avancé, Leclercq continue de voyager, d'écrire et d'enseigner. Son dernier livre, Regards monastiques sur le Christ au Moyen Âge, paraît en 1993, l'année même de sa mort[48]. Il meurt le 27 octobre 1993, à 82 ans, à l'abbaye de Clervaux où il avait été admis soixante-cinq ans plus tôt après deux refus, et où il est inhumé[49].

De ce moine longtemps resté simple religieux d'une petite abbaye luxembourgeoise, ses pairs retiennent une œuvre monumentale — l'édition critique de saint Bernard, socle indispensable de toute la recherche bernardine ultérieure — et une intuition historiographique devenue un classique de l'histoire de la théologie médiévale, celle de la théologie monastique comme voie propre de l'intelligence de la foi, distincte mais non rivale de la théologie scolastique. Que le successeur de Pierre l'ait lui-même cité, cinquante ans après sa première publication, devant les représentants du monde intellectuel français, dit assez que cette intuition n'a rien perdu de sa force.

Pour aller plus loin

  • Étienne Gilson (1884-1978) — l'historien de la philosophie médiévale qui encouragea Leclercq à se tourner vers les auteurs monastiques plutôt que scolastiques.
  • Marie-Dominique Chenu (1895-1990) — autre grand historien du XIIᵉ-XIIIᵉ siècle, dominicain du Saulchoir et artisan du ressourcement théologique.
  • Yves Congar (1904-1995) — théologien dominicain du ressourcement et de Vatican II, contemporain de Leclercq.
  • Henri de Lubac (1896-1991) — jésuite du ressourcement patristique, dont l'œuvre dialogue avec la même redécouverte des sources anciennes.
  • Jean Daniélou (1905-1974) — patrologue et cardinal, autre artisan du renouveau des sources chrétiennes.
  • Benoît XVI (1927-2022) — le pape théologien qui cita longuement Leclercq dans son discours de 2008 au Collège des Bernardins.
  • Cassiodore (v. 485-v. 580) — fondateur antique du monastère de Vivarium et précurseur de la tradition savante monastique que Leclercq a redécouverte.
  • Louis Bouyer (1913-2004) — théologien de l'oratoire et historien de la spiritualité, autre grand artisan du ressourcement liturgique et monastique du XXᵉ siècle.

Notes et références

  1. « Leclercq, Jean », New Catholic Encyclopedia, notice consultée sur Encyclopedia.com : édition critique des œuvres de saint Bernard commandée en 1948 par l'ordre cistercien, enseignement à Sant'Anselmo et à l'Université grégorienne de Rome, qualification comme « the most prolific medievalist of the second half of the twentieth century ». URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/leclercq-jean

    1 14 22 38 41 43
  2. Benoît XVI, audience générale du 28 octobre 2009, « Théologie monastique et théologie scolastique », texte français sur vatican.va : « Le chercheur bénédictin du siècle dernier, Jean Leclercq, a ainsi intitulé l'essai avec lequel il présente les caractéristiques de la théologie monastique : L'amour des lettres et le désir de Dieu. » Distinction entre théologie monastique (lectio divina, interprétation spirituelle des Écritures) et théologie scolastique (quaestio, sommes systématiques), présentées comme complémentaires. URL : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2009/documents/hf_ben-xvi_aud_20091028.html

    2 27 28 29
  3. Benoît XVI, discours au monde de la culture, Collège des Bernardins, Paris, 12 septembre 2008, texte français sur vatican.va. Trois citations de Jean Leclercq, L'amour des lettres et le désir de Dieu : « eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental indissociables l'une de l'autre » (p. 14) ; sur legere/lectio occupant tout le corps et tout l'esprit (p. 21) ; sur les moines devant trouver des accents traduisant le consentement de l'homme racheté (p. 229). URL : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/speeches/2008/september/documents/hf_ben-xvi_spe_20080912_parigi-cultura.html

    3 30 31 32
  4. Michael Smeyers, « Thomas Merton and Bangkok: a few reminiscences », The Merton Seasonal, Thomas Merton Society, vol. 18 : Merton invité au Congrès monastique asiatique de l'Aide à l'implantation monastique (AIM), tenu près de Bangkok du 8 au 15 décembre 1968, à la suggestion de son ami Jean Leclercq ; dernière conférence de Merton, « Marxism and Monastic Perspectives », prononcée le 10 décembre 1968 ; mort accidentelle de Merton par électrocution le soir même. URL : https://merton.org/ITMS/Seasonal/18/18-3-4Smeyers.pdf

    4 36 37
  5. « Jean Leclercq (monk) », article biographique consulté sur en.wikipedia.org (vérifié et recoupé avec la notice nécrologique des Cahiers de civilisation médiévale, 1994, et avec la notice de la New Catholic Encyclopedia) : naissance le 31 janvier 1911 à Avesnes-sur-Helpe (Nord), deuxième de quatre enfants ; deux refus comme frère convers à l'abbaye de Clervaux puis admission comme postulant le 22 septembre 1928, noviciat le 24 juin 1929, vœux simples le 29 juin 1930 ; ordination le 19 septembre 1936 ; service militaire dans l'artillerie à Metz puis dans la défense antiaérienne à partir de septembre 1939 ; trente années consacrées à l'édition critique de saint Bernard, avec déplacements dans les bibliothèques européennes ; mort le 27 octobre 1993, inhumation à l'abbaye de Clervaux ; fondation en 2020 du Centre Jean Leclercq au Pontifical Athénée Saint-Anselme de Rome. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Leclercq_(monk)

    5 6 7 8 9 10 16 17 24 47 49
  6. « Leclercq, Jean », New Catholic Encyclopedia, sur Encyclopedia.com : formation théologique à Sant'Anselmo sous l'influence du moine allemand Anselm Stolz, dont l'ouvrage Theologie der Mystik développe des thèmes que Leclercq reprendra et diffusera ensuite plus largement. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/leclercq-jean

    11
  7. « Dom Jean Leclercq (1911-1993) », notice nécrologique, Cahiers de civilisation médiévale, tome 37, n° 145, 1994 : formation reçue de Mgr Henri-Xavier Arquillière, Charles Samaran, Louis Halphen et Étienne Gilson à l'École pratique des hautes études ; licence en théologie en 1939 ; doctorat en théologie de l'Institut catholique de Paris. URL : https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1994_num_37_145_2590

    12 13 42
  8. Jean Leclercq, Jean de Paris et l'ecclésiologie du XIIIe siècle, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1942, collection « L'Église et l'État au Moyen Âge » dirigée par H.-X. Arquillière : thèse de doctorat sur l'ecclésiologie du dominicain Jean Quidort de Paris, théoricien du pouvoir royal et pontifical. Recension dans la Bibliothèque de l'école des chartes, tome 105, 1944. URL : https://www.persee.fr/doc/bec_0373-6237_1944_num_105_1_460339_t1_0272_0000_2

    15
  9. « Jean Leclercq (monk) », en.wikipedia.org : catalogage des manuscrits latins de la Bibliothèque nationale de France de 1941 à 1944 ; membre de l'École française de Rome en 1943-1944 ; découverte, durant l'hiver 1945-1946, de textes inédits de saint Bernard de Clairvaux à l'abbaye d'Engelberg, en Suisse, point de départ du grand chantier éditorial. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Jean_Leclercq_(monk)

    18
  10. « Dom Jean Leclercq (1911-1993) », Cahiers de civilisation médiévale, tome 37, n° 145, 1994 : témoignage sur la productivité scientifique de Leclercq, dont la seule année 1946 compte vingt-neuf articles et trois livres, sur une bibliographie totale approchant le millier de titres. URL : https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1994_num_37_145_2590

    19
  11. « Jean Leclercq (bénédictin) », article consulté sur fr.wikipedia.org (recoupé avec les notices de vente et de bibliothèque des ouvrages cités) : Saint Bernard mystique (1948, deux volumes) ; Recueil d'études sur saint Bernard et ses écrits (à partir de 1962) ; Nouveau visage de Bernard de Clairvaux (1976) ; Saint Bernard et l'esprit cistercien (1986) ; Regards monastiques sur le Christ au Moyen Âge (1993) ; prix Lequeux de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1992. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Leclercq_(b%C3%A9n%C3%A9dictin)

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  12. Jean Leclercq (dir.), Analecta monastica. Textes et études sur la vie des moines au Moyen Âge, collection Studia Anselmiana, Rome, Pontificium Institutum S. Anselmi, à partir de 1948 (première série, fasc. XX) puis plusieurs séries suivantes jusque dans les années 1950-1957, avec la collaboration de M.-M. Lebreton et C. H. Talbot. Recensions dans Scriptorium, 1950, et Revue des sciences religieuses, 1949. URL : https://www.persee.fr/doc/rscir_0035-2217_1949_num_23_3_1895_t1_0374_0000_1

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  13. Jean Leclercq, Henri Rochais, Charles Hugh Talbot (éd.), Sancti Bernardi Opera, Rome, Editiones Cistercienses, 1957-1977, huit volumes en neuf tomes, complétés en 1998 par un volume d'index. Édition critique de référence des œuvres de Bernard de Clairvaux, fondée sur la collation systématique des manuscrits. Notices bibliographiques : WorldCat et catalogue de la National Library of Israel. URL : https://search.worldcat.org/title/sancti-bernardi-opera/oclc/13532671

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  14. Jean Leclercq, L'amour des lettres et le désir de Dieu. Initiation aux auteurs monastiques du Moyen Âge, Paris, Éditions du Cerf, 1957 (traduction anglaise The Love of Learning and the Desire for God, trad. Catharine Misrahi, 1961). Recensions contemporaines dans la Revue belge de philologie et d'histoire, 1959, et les Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1960 : l'ouvrage part de la figure de saint Bernard, « le plus ardent défenseur et le plus prestigieux représentant de la culture monastique », pour dégager les traits de la théologie monastique. URL : https://www.persee.fr/doc/rbph_0035-0818_1959_num_37_3_2291_t1_0810_0000_3

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  15. Jean Leclercq, Thomas Merton, Survival or Prophecy? The Correspondence of Jean Leclercq and Thomas Merton, édité par Patrick Hart, o.c.s.o., préface de Rembert Weakland, o.s.b., postface de Michael Casey, o.c.s.o., Kalamazoo, Cistercian Publications, 2002 (rééd. 2008) : correspondance échangée de 1950 à 1968 sur le sens de la vie monastique, rencontre personnelle des deux moines en 1959 lors d'un voyage de Leclercq aux États-Unis. Fiche éditeur : https://litpress.org/Products/MW017P/Survival-or-Prophecy

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  16. « Historique », site officiel de l'Alliance Inter-Monastères (AIM), aimintl.org : encyclique Fidei Donum de Pie XII (1957) appelant à la mobilisation missionnaire ; congrès des abbés bénédictins de 1959 proposant un centre de coordination pour l'implantation monastique en terre de mission ; fondation officielle, le 15 décembre 1961, du secrétariat « Aide à l'implantation monastique » par l'abbé primat Benno Gut. URL : https://www.aimintl.org/about-us/historical

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  17. Jean Leclercq, « Nouvelle page d'histoire monastique. Histoire de l'A.I.M. 1960-1985 », Revue d'histoire de l'Église de France, tome 75, n° 195, 1989, p. 377 sq. : histoire de l'Aide à l'implantation monastique rédigée par Leclercq lui-même, témoignant de son implication personnelle et durable dans les travaux de l'association depuis ses débuts. URL : https://www.persee.fr/doc/rhef_0300-9505_1989_num_75_195_3477_t1_0377_0000_1

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  18. « Dom Jean Leclercq (1911-1993) », Cahiers de civilisation médiévale, tome 37, n° 145, 1994 : doctorats honoris causa de l'Université catholique de Milan (1950), de l'Université catholique de Louvain (1962), de la Western Michigan University (1974) et de l'Institut pontifical d'études médiévales de Toronto (1990). URL : https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1994_num_37_145_2590

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