Joseph de Maistre (1753-1821)

Magistrat savoyard, diplomate à la cour du tsar et grand laïc catholique, Joseph de Maistre (1753-1821) est le penseur majeur de la contre-Révolution et le prophète de l'ultramontanisme : son traité Du Pape (1819) annonce, un demi-siècle à l'avance, l'infaillibilité pontificale définie au concile Vatican I. Un génie chrétien à admirer sur le fond et à discerner sur le ton.

Ignispedia

Joseph de Maistre (Chambéry, 1er avril 1753 — Turin, 26 février 1821) est le plus puissant penseur de la contre-Révolution catholique. Magistrat savoyard, sujet du roi de Sardaigne, diplomate à la cour du tsar, écrivain de génie, il n'est ni prêtre ni théologien de métier : c'est un laïc qui met une prose éblouissante au service de l'Église, du trône et surtout du Pape.[1][2]

Chassé de sa Savoie natale par les armées de la Révolution en 1792, il fait de l'exil un observatoire. Dans les Considérations sur la France (1796), il lit la Terreur non comme un accident mais comme un châtiment providentiel — et annonce, à contre-courant de toute l'Europe, la restauration de la monarchie et du christianisme.[3][4] Vingt ans plus tard, ambassadeur à Saint-Pétersbourg, il écrit son chef-d'œuvre doctrinal, Du Pape (1819) : il y démontre qu'aucune société chrétienne ne tient sans une autorité souveraine et infaillible, celle du Siège de Rome.[5][6]

Son influence est immense. Près de cinquante ans après sa mort, le concile Vatican I définit solennellement l'infaillibilité pontificale (1870) : Maistre en avait été le prophète.[7][8] Mais l'homme a aussi une part d'ombre que l'on ne saurait taire : une théologie du sang — le bourreau, la guerre « divine », le sacrifice expiatoire — dont la puissance littéraire a fasciné et scandalisé, et une jeunesse marquée par la franc-maçonnerie martiniste.[9][10] Ignispedia le présente donc pour ce qu'il est : un génie catholique à admirer et à discerner, entièrement soumis à Rome sur le fond, mais dont certaines fulgurances demandent à être tempérées par la mesure de l'Église.

Pourquoi Joseph de Maistre compte-t-il ?

Le prophète de l'ultramontanisme

Au lendemain de la Révolution, l'Église de France sort exsangue, divisée entre le souvenir du gallicanisme — cette tradition qui limitait l'autorité du Pape au profit du roi et des évêques nationaux — et la tentation de se soumettre à l'État. Contre ce reflux, Maistre relance une idée simple et brûlante : il n'y a de catholicisme vivant que romain, et il n'y a de Rome forte que sous un Pape souverain.[11][12] Son livre Du Pape devient le manifeste de l'ultramontanisme du XIXᵉ siècle — le parti de ceux qui regardent « au-delà des monts », vers Rome, plutôt que vers les Églises nationales.[13]

Cette bataille, il ne la gagnera pas de son vivant ; il la gagne dans la postérité. Le mouvement qu'il inspire, porté ensuite par Lamennais des débuts, Louis Veuillot ou Dom Guéranger, aboutit au concile Vatican I et à la définition de l'infaillibilité en 1870.[14][15] Peu de penseurs politiques peuvent se vanter d'avoir dessiné, un demi-siècle à l'avance, le visage doctrinal de l'Église contemporaine.

Un laïc, penseur de la foi

La rue du Sénat de Savoie à Chambéry, ville natale de Joseph de Maistre. Source : Wikimedia Commons, Florian Pépellin, CC BY-SA 4.0.

Il faut y insister, car c'est rare : Maistre n'est pas un clerc. C'est un père de famille, un juriste, un homme du monde et des cours. Et pourtant, il a pensé la papauté, le sacrifice, la Providence et la souffrance avec une profondeur qui a nourri des générations de théologiens.[16] Il illustre à sa manière la vocation propre du laïc catholique : porter au cœur de la cité — de la magistrature, de la diplomatie, de la littérature — une intelligence pleinement croyante.

Un génie à admirer et à discerner

À la différence d'un cardinal comme Nicolas de Cues, mort en pleine communion sans une ligne à retrancher, Joseph de Maistre appartient à la famille des grands esprits catholiques qu'on lit avec discernement. Sur le fond doctrinal — primauté et infaillibilité du Pape, réalité du péché, gouvernement divin de l'histoire —, il est d'une orthodoxie éclatante, et l'Église a fait sienne l'essentiel de son combat.[17] Mais son style, la Catholic Encyclopedia elle-même le reconnaît, manque parfois de la « modération » et de la « sérénité » d'un Bossuet, et cède à la « violence » du langage.[18]

Surtout, sa fascination pour le sang, le sacrifice et le châtiment l'entraîne dans des pages où l'intuition juste — la solidarité mystérieuse de l'innocence et de la faute — voisine avec une exaltation trouble de la violence. Ces pages, il faut les lire sans les censurer, mais aussi sans les canoniser : elles disent la grandeur et la limite d'un homme qui a voulu regarder le mal en face, quitte à s'en approcher de trop près.

L'homme : de Chambéry à la cour du tsar

En quelques dates

  1. 1er avril 1753
    Naissance à Chambéry

    Joseph-Marie Maistre naît à Chambéry, capitale du duché de Savoie, dans une famille de magistrats. Il est l'aîné de dix enfants ; son frère cadet Xavier deviendra l'auteur du Voyage autour de ma chambre.

  2. 1772
    Docteur en droit

    Formé chez les jésuites, il obtient son doctorat en droit à l'université de Turin et entre dans la magistrature savoyarde deux ans plus tard.

  3. 1774-1790
    La parenthèse maçonnique

    Reçu dans la franc-maçonnerie de Chambéry, il s'engage dans le Rite écossais rectifié et le martinisme, avant de s'en détacher à mesure que mûrit sa foi.

  4. 1788
    Sénateur de Savoie

    À trente-cinq ans, il est nommé sénateur au Sénat de Savoie, la haute cour souveraine du duché.

  5. Septembre 1792
    L'exil

    L'armée révolutionnaire française envahit la Savoie. Fidèle à son roi, Maistre s'exile plutôt que de prêter serment ; commence une longue errance (Lausanne, Aoste, Venise, Cagliari).

  6. 1796
    Considérations sur la France

    Publiées anonymement, les Considérations le révèlent comme le penseur majeur de la contre-Révolution.

  7. 1803-1817
    Ambassadeur à Saint-Pétersbourg

    Ministre plénipotentiaire du roi de Sardaigne auprès du tsar Alexandre Iᵉʳ, il vit quatorze ans en Russie, où il écrit l'essentiel de son œuvre.

  8. 1819
    Du Pape

    Paraît à Lyon son grand traité Du Pape, manifeste de l'ultramontanisme.

  9. 26 février 1821
    Mort à Turin

    De retour dans ses fonctions à Turin, il meurt à soixante-sept ans, quelques semaines avant la parution posthume des Soirées de Saint-Pétersbourg.

Une jeunesse savoyarde et jésuite

Joseph-Marie Maistre naît le 1er avril 1753 à Chambéry, dans une Savoie qui n'est pas française mais appartient aux États du roi de Sardaigne.[19] Son père, François-Xavier Maistre, magistrat estimé, sera fait comte en 1778 ; la famille est nombreuse, pieuse, et tournée vers le service de l'État.[20] L'enfant est confié aux jésuites de Chambéry, dont il gardera toute sa vie la marque : goût des lettres classiques, rigueur logique, et une profonde affection pour la Compagnie qu'il défendra plus tard avec ardeur.[21]

Itinéraire biographique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Docteur en droit de Turin en 1772, il entre dans la magistrature en 1774 et gravit les degrés du Sénat de Savoie, la cour souveraine du duché, jusqu'au rang de sénateur en 1788.[22][23] Rien, alors, ne le distingue d'un brillant serviteur de la monarchie : il lira, il jugera, il servira. La Révolution va faire de ce magistrat provincial un penseur européen.

La parenthèse maçonnique et martiniste

Un point demande franchise. Comme beaucoup d'esprits curieux de son temps, le jeune Maistre est reçu dans la franc-maçonnerie. Mais il ne s'agit pas d'une maçonnerie voltairienne et anticléricale : Maistre s'engage dans le Rite écossais rectifié de Jean-Baptiste Willermoz et fréquente le milieu du martinisme de Louis-Claude de Saint-Martin — un courant illuministe, chrétien, en quête d'une religion intérieure et d'une régénération spirituelle.[24][25] En 1782, il rédige même un Mémoire au duc de Brunswick où il rêve d'une maçonnerie réconciliée avec l'Église.[26]

Page de titre des Considérations sur la France, premier grand livre contre-révolutionnaire de Maistre. Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Cette phase est réelle, et il serait malhonnête de la gommer. Mais deux choses doivent être dites. D'abord, cette maçonnerie mystique n'a rien de commun avec les loges qui prépareront l'anticléricalisme du XIXᵉ siècle. Ensuite, la Révolution guérit Maistre de ces illusions : voyant à l'œuvre les forces de dissolution, il rompt et devient l'un des plus lucides dénonciateurs des sectes révolutionnaires.[27] Le penseur mûr subordonnera toute quête intérieure à l'autorité visible de l'Église romaine. On peut dire de sa jeunesse illuministe ce que l'on dit d'autres conversions : la grâce n'a pas effacé le chemin, elle l'a redressé.

L'exil, l'épreuve de la Révolution

En septembre 1792, les troupes de la Convention envahissent la Savoie. Maistre refuse de collaborer et s'exile : ce sera Lausanne d'abord, puis Aoste, Venise, Cagliari, au gré des malheurs de la maison de Savoie.[28][29] Ruiné, séparé souvent des siens, il connaît l'amertume du proscrit. C'est de cette épreuve que jaillit son génie : privé de tout, il pense.

De Lausanne, il fait paraître ses premiers écrits royalistes, puis, en 1796, les Considérations sur la France, publiées anonymement, qui le placent d'emblée au premier rang.[30][31] L'exil lui a donné le recul du prophète : là où l'Europe voit le chaos, lui discerne un dessein.

L'ambassadeur à la cour du tsar

En 1803, le roi Victor-Emmanuel Iᵉʳ, réduit à la Sardaigne, envoie Maistre le représenter à Saint-Pétersbourg comme ministre plénipotentiaire.[32][33] Il y restera quatorze ans (1803-1817), dans une pauvreté digne, tenu à distance des grandes affaires par la faiblesse de son royaume, mais reçu et estimé à la cour du tsar Alexandre Iᵉʳ.[34]

Saint-Pétersbourg au XIXᵉ siècle, décor des années diplomatiques et des Soirées de Maistre. Source : Wikimedia Commons, domaine public.

Ces années russes sont, paradoxalement, les plus fécondes. Loin des bibliothèques, il compose l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (1814), achève Du Pape, et rédige les dialogues des Soirées de Saint-Pétersbourg — dont le titre même dit le lieu de leur naissance.[35][36] Le diplomate sans pouvoir est devenu l'un des maîtres à penser de l'Europe.

Le retour et la mort à Turin

Rappelé en 1817, honoré à Paris où l'on se dispute sa conversation, Maistre regagne Turin, où il est fait régent de la Grande Chancellerie et ministre d'État.[37][38] En 1820, l'Académie de Savoie l'accueille parmi ses membres — précision utile, car on lui a parfois prêté à tort un fauteuil à l'Académie française, qu'il n'a jamais occupé.[39]

Il meurt à Turin le 26 février 1821, à soixante-sept ans, quelques semaines avant que ne paraissent, posthumes, ses deux derniers grands livres : De l'Église gallicane et Les Soirées de Saint-Pétersbourg.[40][41] Il s'éteint chrétiennement, réconcilié depuis longtemps avec la seule autorité qu'il ait finalement reconnue : celle de Rome.

L'œuvre : penser la Providence dans l'histoire

Les Considérations sur la France (1796)

Le premier chef-d'œuvre de Maistre est un livre de circonstance devenu classique. Contre les révolutionnaires qui croient fabriquer une société nouvelle par décret, il oppose une thèse : la Révolution n'est pas l'œuvre des hommes, elle les dépasse et les emporte.

« Ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c'est la révolution qui emploie les hommes. » — Joseph de Maistre, Considérations sur la France, 1796[42]

Cette formule renverse l'orgueil des Lumières. Les acteurs se croient maîtres ; ils sont instruments. Et l'instrument, ici, est entre les mains de Dieu : la Révolution est un châtiment, mais un châtiment purificateur, ordonné au relèvement de la France et du christianisme.[43][44]

La Révolution comme châtiment providentiel

Maistre ne minimise pas l'horreur ; il la nomme. La Révolution française n'est pas pour lui un excès politique ordinaire, mais un phénomène d'un autre ordre :

« Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra. » — Joseph de Maistre, Considérations sur la France, chapitre V, 1796[45]

Le mot est fort, mais il n'est pas de désespoir. Car pour Maistre, précisément, ce déchaînement du mal est enveloppé dans un dessein plus grand : Dieu permet le crime pour en tirer un bien, et la France, châtiée, sera relevée. C'est la clef de tout le livre — et l'audace qui fera sa gloire : au plus noir de la Terreur, il annonce la Restauration, contre l'évidence apparente.[46][47]

Contre l'abstraction des Lumières

Le cœur philosophique de Maistre est une critique de l'homme abstrait des philosophes. Rousseau parlait de « l'homme » en général, du contrat social conclu entre des individus interchangeables. Maistre répond que cet homme-là n'existe nulle part :

« Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des François, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan : mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est bien à mon insu. » — Joseph de Maistre, Considérations sur la France, chapitre VI, 1796[48]

Contre le rationalisme des Lumières, contre Bacon, Locke et Rousseau, Maistre soutient que les constitutions vivantes ne se décrètent pas : elles poussent, comme des organismes, dans la durée, la coutume et la religion. C'est la thèse de l'Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (1814) : les vraies lois d'un peuple ne sont jamais entièrement écrites, parce qu'elles reposent sur quelque chose de plus ancien et de plus haut que la raison individuelle.[49][50] Sa critique acérée de la philosophie moderne culminera dans l'Examen de la philosophie de Bacon, resté inédit de son vivant.[51]

Les Soirées de Saint-Pétersbourg

Testament littéraire et philosophique de Maistre, les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) mettent en scène trois interlocuteurs — un sénateur, un chevalier, un comte (Maistre lui-même) — qui, au fil de onze entretiens sur les bords de la Néva, débattent du gouvernement temporel de la Providence.[52] La grande question du livre est celle du mal : comment concilier la bonté de Dieu avec la souffrance de l'innocent ?

C'est ici que Maistre déploie ses intuitions les plus profondes — et les plus dangereuses. Il refuse de dissoudre le scandale du mal dans un optimisme facile ; il regarde la douleur du monde en face, et il cherche sa réponse dans le sacrifice. Nous y reviendrons dans la section consacrée à sa théologie du sang.

Du Pape (1819) : le prophète de Vatican I

La thèse : pas de christianisme sans souveraineté pontificale

Du Pape (Lyon, 1819, deux volumes) est le sommet doctrinal de l'œuvre. La démonstration est d'une logique implacable : toute société a besoin d'une autorité souveraine, c'est-à-dire d'une autorité dont on ne puisse appeler à aucune autre ; or l'Église est une société ; donc l'Église a besoin d'une autorité souveraine, et cette autorité, c'est le Pape.[53][54] Sans un pouvoir suprême capable de trancher en dernier ressort, la foi se fragmente en autant d'opinions — ce que la Réforme protestante a précisément produit.

Maistre lie ainsi indissolublement la primauté de Rome et l'unité même du christianisme. Le Pape n'est pas pour lui un fonctionnaire supérieur : il est la clef de voûte sans laquelle l'édifice s'écroule.

L'infaillibilité avant 1870

Le plus frappant est que Maistre affirme l'infaillibilité pontificale un demi-siècle avant que l'Église ne la définisse. Sa formule est célèbre : souveraineté et infaillibilité, dans l'ordre spirituel, sont une seule et même chose, car un pouvoir sans appel doit être tenu pour infaillible sous peine de n'être plus souverain.[55] La Catholic Encyclopedia résume ainsi sa position historique : jamais un pontife romain, parlant librement à l'Église, ne s'est trompé en matière de foi.[56]

« L'infaillibilité dans l'ordre spirituel, et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes. » — Joseph de Maistre, Du Pape, livre I, 1819[57]

La formule est audacieuse et, comme souvent chez Maistre, un peu excessive : le concile Vatican I sera bien plus précis et mesuré que lui, en enfermant l'infaillibilité dans des conditions strictes (le Pape parlant ex cathedra, définissant une doctrine de foi ou de mœurs à tenir par toute l'Église).[58] Maistre a eu l'intuition juste ; l'Église en a fixé les bornes exactes.

Contre le gallicanisme

Gallicanisme contre ultramontanisme — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le combat de Maistre a un adversaire précis : le gallicanisme, cette doctrine française qui, depuis la Déclaration des Quatre Articles de 1682, subordonnait l'autorité du Pape à celle des conciles et défendait les « libertés » de l'Église de France face à Rome. Son dernier livre, De l'Église gallicane (1821), est une réfutation en règle de cette tradition.[59][60] Pour Maistre, le gallicanisme est une brèche par où l'État s'empare de l'Église ; l'ultramontanisme est la seule garantie de la liberté de l'Église face aux pouvoirs politiques.

Le triomphe posthume au concile Vatican I

De Du Pape à Vatican I — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'histoire a donné raison à Maistre. Le 1er concile du Vatican, dans la constitution Pastor Aeternus du 18 juillet 1870, définit comme dogme la primauté de juridiction et l'infaillibilité du Pape lorsqu'il parle ex cathedra.[61] Le gallicanisme, que Maistre avait combattu, s'effondre ; l'ultramontanisme, dont il avait été le héraut, triomphe. Peu d'écrivains politiques auront eu une postérité aussi exactement conforme à leurs vœux. C'est ce qui fait de lui, selon le mot consacré, le prophète de Vatican I.[62][63]

Les zones d'ombre : le sacrifice, le sang, le bourreau

La théorie du bourreau

Aucune page de Maistre n'est plus célèbre — ni plus dérangeante — que le portrait du bourreau dans le premier entretien des Soirées. Le comte y décrit l'exécuteur comme un être maudit et pourtant nécessaire, sur lequel repose tout l'ordre social :

« Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur : il est l'horreur et le lien de l'association humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible ; à l'instant même l'ordre fait place au chaos, les trônes s'abîment et la société disparaît. » — Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, premier entretien, 1821[64]

Ce texte, qu'Isaiah Berlin tenait pour « le plus fameux de toute l'œuvre de Maistre », dit une vérité et cache un piège.[65] La vérité : l'ordre humain, blessé par le péché, ne tient pas sans la contrainte et le châtiment ; nier le mal ne le supprime pas. Le piège : la fascination du sang finit par donner au châtiment une dignité presque sacrée qu'il n'a pas. L'Église reconnaît la légitimité de la peine et de l'autorité ; elle ne diviniserait jamais le bourreau.

La guerre « divine »

La même ambivalence marque ses pages sur la guerre, au septième entretien. Maistre y voit une loi mystérieuse du monde, un phénomène qui déborde toute explication humaine :

« La guerre est donc divine en elle-même, puisque c'est une loi du monde. » — Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, septième entretien, 1821[66]

Là encore, il faut lire avec discernement. Maistre ne fait pas l'apologie de l'agression : il constate, en contemplatif effrayé, l'omniprésence de la violence dans l'histoire, et il cherche à y déchiffrer un sens providentiel. Mais la formule, isolée, a été retournée contre lui : on en a fait le chantre d'un culte de la force. C'est trahir sa pensée — mais c'est une trahison que sa propre outrance rend possible. L'enseignement de l'Église, lui, tient fermement la distinction entre la guerre subie comme épreuve et la guerre voulue comme crime.

La réversibilité : intuition profonde et dérive

Au cœur de la théologie de Maistre se trouve une intuition puissante, et par bien des côtés profondément chrétienne : la réversibilité. L'idée est que les mérites et les souffrances de l'innocent peuvent se reporter au profit du coupable — que la douleur du juste rachète la faute d'autrui.

La réversibilité chez Maistre — infographie originale Ignispedia créée par IA.

« ...le dogme universel, et aussi ancien que le monde, de la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables... » — Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, neuvième entretien, 1821 : le Comte y lit un passage des Considérations sur la France, chap. III[67]

Sur ce point, Maistre touche juste : le christianisme repose tout entier, écrit-il, sur ce dogme agrandi, « de l'innocence payant pour le crime » — c'est le mystère même de la Croix, et la logique de la communion des saints, où la prière et la pénitence des uns profitent aux autres.[68] L'intuition rejoint la plus haute tradition : l'offrande des souffrances, l'expiation vicaire, la solidarité surnaturelle du Corps mystique.

Le danger commence quand cette intuition théologique glisse vers une fascination du sang versé pour lui-même. Maistre, méditant sur les sacrifices sanglants de toutes les religions dans son Éclaircissement sur les sacrifices, en vient parfois à parer l'effusion du sang d'une valeur presque autonome, comme si la violence était en soi rédemptrice.[69] Or, dans la foi catholique, ce n'est pas le sang qui sauve par sa quantité ou son horreur : c'est l'amour du Christ s'offrant librement. Le sang de la Croix rachète parce qu'il est le sang de l'Amour, non parce qu'il est du sang. Ici, la mesure de l'Église corrige la démesure du prophète.

Ce que l'Église retient et ce qu'elle tempère

On peut résumer d'un tableau ce que la tradition catholique reçoit de Maistre et ce qu'elle tient à distance.

Thème de MaistreL'intuition juste que l'Église reçoitLa démesure qu'elle tempère
Souveraineté du PapeNécessité d'une autorité suprême et de l'unité romaineConfusion possible entre pouvoir spirituel et politique
InfaillibilitéLe Magistère est protégé de l'erreur dans la foiBornes strictes de l'ex cathedra, absentes chez Maistre
Providence dans l'histoireDieu gouverne réellement les événementsLecture trop directe des malheurs comme châtiments ciblés
RéversibilitéExpiation vicaire, communion des saints, mystère de la CroixFascination du sang versé comme valeur en soi
Ordre et châtimentLégitimité de l'autorité et de la peineQuasi-sacralisation du bourreau et de la violence

Ce discernement n'abaisse pas Maistre : il le situe. Il fut un immense penseur catholique, dont le fond doctrinal a été vindiqué par l'Église, et dont la rhétorique demandait la lime d'une tradition plus sereine.

Postérité et discernement catholique

Une influence immense

L'influence de Maistre traverse tout le XIXᵉ siècle catholique. Les grands contre-révolutionnaires — l'Espagnol Donoso Cortés, le Français Louis Veuillot, les théologiens de l'école romaine — puisent chez lui.[70][71] Son ultramontanisme irrigue le mouvement qui aboutit au Syllabus de Pie IX (1864) et à Vatican I. Même ses adversaires reconnaissent sa force : on ne combat pas Maistre à la légère.

Au-delà du camp catholique, sa puissance littéraire a fasciné des écrivains aussi éloignés que Baudelaire, qui note dans son journal intime : « De Maistre et Edgar Poe m'ont appris à raisonner. »[72] Rares sont les penseurs de la Restauration dont la prose garde une telle vigueur.

Le procès en « fascisme » et sa réfutation

Au XXᵉ siècle, l'historien des idées Isaiah Berlin a rendu Maistre célèbre d'une manière équivoque, en voyant dans son culte de l'autorité, de la violence et de l'irrationnel une lointaine anticipation du fascisme.[73] La lecture est brillante mais largement anachronique. Maistre n'est pas un nationaliste totalitaire : c'est un monarchiste chrétien, attaché à la légitimité, aux corps intermédiaires et à l'Église universelle — tout le contraire de l'État-nation idolâtré. Faire de lui un précurseur du fascisme, c'est confondre sa méditation tragique sur le mal avec une doctrine de la force.[74]

La vérité est plus simple et plus haute : Maistre est un catholique qui a regardé l'abîme du péché sans détourner les yeux, et qui a cherché, parfois maladroitement, à y lire la main de Dieu.

Comment lire Joseph de Maistre aujourd'hui

Lire Joseph de Maistre avec discernement — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le lecteur catholique d'aujourd'hui peut aborder Maistre avec confiance et liberté. Avec confiance, parce que sur l'essentiel — la primauté de Rome, la réalité de la Providence, la profondeur du mystère du mal et de l'expiation — il est un maître sûr, dont l'Église a fait siennes les grandes thèses. Avec liberté, parce qu'il n'est ni un Père de l'Église ni un docteur : ses excès de langage, sa fascination du sang, sa lecture trop mécanique des châtiments divins ne l'obligent pas, et ne nous obligent pas.

Le tenir pour ce qu'il est — un très grand laïc catholique, prophète de l'ultramontanisme et écrivain de génie, à admirer sur le fond et à discerner sur le ton — c'est lui rendre justice mieux que ne le font ni ses dévots ni ses détracteurs.

Pour aller plus loin

  • Le gallicanisme — la doctrine française que Du Pape et De l'Église gallicane combattent, et dont l'effondrement à Vatican I consacre l'ultramontanisme de Maistre.
  • Les autres personnalités marquantes du catholicisme du même sous-arbre Ignispedia : penseurs, docteurs et génies chrétiens que l'on admire, chacun avec la part de discernement que réclame son œuvre.

Notes et références

  1. « Joseph de Maistre », The Catholic Encyclopedia, vol. IX, Robert Appleton Company, New York, 1910 : biographie (Chambéry 1753 — Turin 1821), formation jésuite, magistrature (1774) et sénat (1788), exil, mission de Saint-Pétersbourg (1803-1817), ministre d'État à Turin ; œuvres Considérations sur la France (1796), Du Pape (1819), Soirées de Saint-Pétersbourg (1821), De l'Église gallicane (1821) ; défense de la primauté et de l'infaillibilité pontificales ; appréciation catholique : « bold and penetrating ideas », « a great and virtuous man, a profound thinker », mais un langage manquant de la « moderation » et de la « serenity » de Bossuet, cédant à la « violence » ; sur l'infaillibilité : « no sovereign pontiff, speaking freely to the Church, has ever made a mistake in the matter of faith ». URL : https://www.newadvent.org/cathen/09554a.htm

    1 4 8 16 17 18 21 23 29 30 33 38 40 44 46 56 60 62 69 71 74
  2. « Joseph de Maistre », notice biographique de référence : naissance le 1er avril 1753 à Chambéry (duché de Savoie, États de Sardaigne), mort le 26 février 1821 à Turin ; fils de François-Xavier Maistre, magistrat fait comte en 1778 ; aîné de dix enfants, frère de l'écrivain Xavier de Maistre ; études chez les jésuites, docteur en droit de l'université de Turin (1772) ; sénateur au Sénat de Savoie (1788) ; exil de 1792 ; ministre plénipotentiaire à Saint-Pétersbourg (1803-1817) ; régent de la Grande Chancellerie à Turin. Voir Wikipédia, article « Joseph de Maistre » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_de_Maistre

    2 13 19 20 22 25 28 31 32 34 37 41 50 51
  3. Joseph de Maistre, Considérations sur la France, 1796, chapitre V (« De la Révolution française considérée dans son caractère anti-religieux ») : « Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra. » Orthographe modernisée ; le texte de 1796 porte « françoise ». Le châtiment y est lu comme purificateur et ordonné à la restauration du christianisme et de la monarchie.

    3 27 43 45
  4. Joseph de Maistre, Du Pape, Lyon, 1819, 2 volumes, livre I : démonstration que toute société suppose une autorité souveraine sans appel, que l'Église est une société, et que cette souveraineté est le Pape ; identité de la souveraineté et de l'infaillibilité dans l'ordre spirituel (« L'infaillibilité dans l'ordre spirituel, et la souveraineté dans l'ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes »). Manifeste de l'ultramontanisme.

    5 11 36 53 55 57
  5. « Europe as Viewed by Joseph de Maistre », EHNE — Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe : analyse de Du Pape (1819), où le Saint-Siège est présenté comme origine historique et métaphysique de l'unité du continent et arche du salut ; nécessité de reconnaître la supériorité du pouvoir spirituel du souverain pontife ; Maistre champion de l'ultramontanisme français d'après l'Ancien Régime. URL : https://ehne.fr/en/encyclopedia/themes/political-europe/intellectuals-and-europe/europe-viewed-joseph-de-maistre

    6 12 47 54 63 70
  6. Concile œcuménique Vatican I, constitution dogmatique Pastor Aeternus, 18 juillet 1870 : définition de la primauté de juridiction et de l'infaillibilité du Pape lorsqu'il parle ex cathedra, c'est-à-dire définissant, en vertu de son autorité apostolique suprême, une doctrine de foi ou de mœurs à tenir par toute l'Église. Conditions strictes qui précisent et bornent l'intuition de Maistre. Voir Denzinger-Hünermann, nn. 3050-3075.

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  7. Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la Providence, Lyon-Paris, 1821 (posthume), premier entretien : « Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur : il est l'horreur et le lien de l'association humaine. Ôtez du monde cet agent incompréhensible ; à l'instant même l'ordre fait place au chaos, les trônes s'abîment et la société disparaît. » Édition numérisée sur Gallica (BnF).

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  8. Joseph de Maistre et le martinisme : reçu dans la franc-maçonnerie de Chambéry, Maistre s'engage dans le Rite écossais rectifié de Jean-Baptiste Willermoz et fréquente le courant illuministe chrétien de Louis-Claude de Saint-Martin (martinisme) ; il rédige en 1782 un Mémoire au duc de Brunswick proposant une réforme spirituelle de la maçonnerie. Il rompt avec ces milieux à mesure que la Révolution révèle les forces de dissolution. Voir notices de référence sur Willermoz et le martinisme.

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  9. « Joseph de Maistre », Encyclopædia Britannica : magistrat, moraliste et diplomate savoyard (Chambéry, 1er avril 1753 — Turin, 26 février 1821), déraciné par la Révolution française, devenu la grande figure de la tradition conservatrice et du courant de la Contre-Lumières (Counter-Enlightenment) ; Du Pape (1819) y est présenté comme le manifeste (« charter ») de l'ultramontanisme et de la doctrine de la suprématie pontificale. URL : https://www.britannica.com/biography/Joseph-de-Maistre

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  10. Joseph de Maistre, Essai sur le principe générateur des constitutions politiques et des autres institutions humaines, Saint-Pétersbourg, 1814 : thèse que les constitutions vivantes ne se décrètent pas mais naissent de la durée, de la coutume et de la religion ; les lois fondamentales d'un peuple ne sont jamais entièrement écrites.

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  11. Académie de Savoie : fondée le 13 avril 1820, l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Savoie compte dès l'origine le comte Joseph de Maistre, alors ministre régent de la Grande Chancellerie à Turin, parmi ses membres non résidants d'origine savoyarde. Voir Henry Bordeaux, allocution pour le centenaire conjoint de l'Académie de Savoie et de Joseph de Maistre, Chambéry, 19 juillet 1921, Académie française : https://www.academie-francaise.fr/ceremonies-du-centenaire-de-lacademie-de-savoie-et-du-centenaire-de-joseph-de-maistre-chambery — Contrairement à une confusion fréquente, Maistre n'a jamais été membre de l'Académie française.

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  12. Joseph de Maistre, Considérations sur la France, 1796, chapitre I : « Ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c'est la révolution qui emploie les hommes. » Thèse d'une Révolution qui dépasse ses acteurs et sert un dessein providentiel.

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  13. Joseph de Maistre, Considérations sur la France, 1796, chapitre VI : « Or, il n'y a point d'homme dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des François, des Italiens, des Russes, etc. ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan : mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ; s'il existe, c'est bien à mon insu. » (orthographe d'époque conservée). Réfutation de l'homme abstrait des philosophes et du contrat social de Rousseau.

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  14. Joseph de Maistre, De l'Église gallicane dans son rapport avec le Saint-Siège, Paris-Lyon, 1821 (posthume) : réfutation du gallicanisme et de la Déclaration des Quatre Articles de 1682 ; défense de la liberté de l'Église face aux pouvoirs politiques par la primauté romaine.

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  15. Isaiah Berlin, « Joseph de Maistre and the Origins of Fascism », dans The Crooked Timber of Humanity: Chapters in the History of Ideas, John Murray, Londres, 1990 : Berlin voit dans le culte maistrien de l'autorité, de la violence et de l'irrationnel une anticipation lointaine du fascisme, et tient le portrait du bourreau (premier entretien des Soirées) pour « le passage le plus fameux de toute l'œuvre de Maistre ». Lecture influente mais largement contestée comme anachronique : Maistre est un monarchiste chrétien et ultramontain, non un nationaliste totalitaire.

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  16. Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821, septième entretien : « La guerre est donc divine en elle-même, puisque c'est une loi du monde. » Méditation providentielle sur l'omniprésence de la violence dans l'histoire, à ne pas confondre avec une apologie de l'agression.

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  17. Joseph de Maistre, Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821, neuvième entretien : le Comte y lit un passage des Considérations sur la France (référence annoncée par le Comte lui-même : 2e éd., Londres, 1797, in-8°, chap. 3, p. 53) : « ...la considérer seulement dans son rapport avec le dogme universel, et aussi ancien que le monde, de la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables » ; et plus loin : « le Christianisme, puisqu'il repose tout entier sur ce même dogme agrandi, de l'innocence payant pour le crime ». Texte vérifié sur les éditions numérisées des Soirées (Lyon, Pélagaud, 1854, t. II) et des Considérations (Paris, Migne, 1841, fin du chap. III). Doctrine développée aussi dans l'Éclaircissement sur les sacrifices joint aux Soirées.

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  18. Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, section « Hygiène. Conduite. Morale. », journal intime posthume (rédigé v. 1859-1866, publié 1887) : « De Maistre et Edgar Poe m'ont appris à raisonner. » Texte intégral : Wikisource, https://fr.wikisource.org/wiki/Mon_c%C5%93ur_mis_%C3%A0_nu

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