Vénérable Délia Tétreault (1865-1941)

La vénérable Délia Tétreault (1865-1941) fonda en 1902 à Montréal les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception, première communauté canadienne vouée aux missions étrangères. Sa spiritualité de l'action de grâce lui vaut d'être déclarée vénérable par Jean-Paul II en 1997.

Ignispedia

La vénérable Délia Tétreault (1865-1941), en religion Mère Marie du Saint-Esprit, est l'une des grandes figures missionnaires du Canada français. Orpheline de mère à trois ans, paysanne de la vallée du Richelieu, elle a fondé à Montréal, le 3 juin 1902, la première communauté religieuse canadienne vouée aux missions étrangères : les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception (M.I.C.).[1][2] De cette œuvre partirent, dès 1909, les premières religieuses canadiennes envoyées en Chine — ouvrant une histoire missionnaire qui, à la mort de la fondatrice, comptait déjà des centaines de sœurs réparties de Canton à Manille, de Tokyo à la Mandchourie.[3][4]

Ce qui distingue Délia Tétreault dans la constellation des fondatrices, c'est une spiritualité de l'action de grâce. Là où d'autres partent d'une compassion pour les pauvres ou d'un zèle pour le salut des âmes — motifs qu'elle partageait pleinement —, elle a placé au cœur de sa congrégation la reconnaissance envers Dieu : donner à Dieu des enfants, des élus qui chanteront éternellement sa bonté, comme le plus juste des remerciements pour tout ce qu'il a donné.[5][6] Cet article appartient à la série Ignispedia consacrée aux vénérables et serviteurs de Dieu, aux côtés de la vénérable Marthe Robin et du vénérable Jérôme Lejeune.

L'enfant de Marieville

Une naissance marquée par le deuil (1865)

Délia Tétreau — la famille écrira plus tard Tétreault — naît le 4 février 1865 à Sainte-Marie-de-Monnoir, aujourd'hui Marieville, dans la vallée du Richelieu au Québec.[7][8] Son père, Alexis Tétreau, est cultivateur ; sa mère se nomme Célina Ponton.[9] Le foyer est modeste, enraciné dans la terre et dans la foi catholique canadienne-française de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, où la pratique religieuse structure toute la vie du village.

Église Saint-Nom-de-Marie de Marieville, ancienne Sainte-Marie-de-Monnoir où naquit Délia Tétreault. Photo : Pierre Bona, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Le deuil frappe très tôt. Célina meurt alors que Délia n'a pas encore trois ans.[10] L'enfant est confiée à son parrain, Jean Alix, marchand et bedeau de la paroisse, et à son épouse Julie Ponton, qui l'élèvent comme leur fille.[11] Cette blessure originelle — grandir sans sa mère — n'est pas anecdotique : elle enracine chez Délia une tendresse particulière pour la maternité spirituelle de Marie, qu'elle placera bien plus tard au centre de son institut.

Le songe des épis de blé

Un épisode revient dans toutes les biographies de Délia Tétreault, parce qu'elle-même l'a rapporté comme un signe fondateur : un songe d'enfance. Elle voit un immense champ de blé mûr ; et, sous son regard, les épis se changent en têtes d'enfants — d'innombrables visages tournés vers elle.[12][13] Adulte, elle interprétera cette vision comme l'annonce des peuples qui ne connaissent pas l'Évangile, cette moisson lointaine que le Christ montrait à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux » (Mt 9, 37).

Schéma explicatif — le songe des épis de blé comme image fondatrice de la vocation missionnaire de Délia Tétreault. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

L'image du blé — grain jeté en terre, mort et fécond, pain eucharistique — traversera toute sa vie. Elle donnera d'ailleurs à sa revue missionnaire le nom du Précurseur, celui qui prépare la moisson d'un autre. Le songe de la petite Délia n'est pas une curiosité pieuse : c'est la première forme, encore enfantine, d'une vocation missionnaire universelle qui mettra près de quarante ans à trouver son corps institutionnel.

La formation chez les sœurs de la Présentation

Délia reçoit son instruction au pensionnat de Marieville, tenu par les Sœurs de la Présentation de Marie.[14] C'est une éducation solide de jeune fille catholique de son temps : catéchisme, lettres, travaux d'aiguille, piété mariale. Très tôt, le désir de la vie religieuse s'affermit — mais il se double d'une intuition plus rare, presque déraisonnable pour une Canadienne française du XIXᵉ siècle : celle des missions lointaines, alors réservées, dans l'imaginaire collectif, aux grands ordres européens.

L'appel missionnaire et les longues années d'attente

La vocation de Délia Tétreault n'a rien d'un chemin rectiligne. Entre la première intuition et la fondation de 1902, il y a vingt années d'attente, d'échecs et de maturation — ce qui rapproche son itinéraire de tant de fondateurs éprouvés avant d'être féconds.

Le Carmel refusé, la Charité interrompue (1882-1883)

En 1882, Délia frappe à la porte du Carmel : elle est attirée par la vie contemplative. Mais on la refuse en raison de sa santé délicate.[15] L'année suivante, le 15 octobre 1883, elle entre comme postulante chez les Sœurs de la Charité de Saint-Hyacinthe.[16] L'expérience tourne court : une épidémie de fièvre frappe la communauté, et Délia, malade, doit rentrer chez elle à la mi-décembre.[17]

Deux portes se sont fermées coup sur coup. Pour une âme moins profonde, c'eût été le signe d'une illusion. Pour Délia, ce fut le début d'une longue nuit d'attente où la vocation, loin de s'éteindre, se purifia.

Sept années cachées à Marieville

Délia revient à Marieville et y demeure plus de sept ans, soignant sa tante Julie malade et enseignant le catéchisme aux enfants de la paroisse.[18] Ce sont des années obscures, sans statut religieux, qu'elle décrira plus tard avec une lucidité poignante :

« Ces premières années qui auraient dû être les plus heureuses de ma vie ne le furent guère, tiraillée comme je l'étais. » — Délia Tétreault[19]

Le tiraillement est celui d'un cœur qui se sait appelé sans voir comment. Mais ces années cachées ne sont pas perdues : en catéchisant les petits, Délia apprend le métier qui sera celui de son institut — former, transmettre, préparer des âmes — et elle mûrit dans le silence une audace qui éclatera plus tard.

Les maîtres jésuites : le Père Pichon et Béthanie (1889-1893)

Le tournant vient par des maîtres spirituels jésuites. En 1889, Délia rencontre le Père Almire Pichon, prédicateur itinérant réputé — le même qui dirigea un temps la famille Martin et fut proche de sainte Thérèse de Lisieux.[20] En juin 1891, elle rejoint le centre de Béthanie, que le Père Pichon vient de fonder pour des femmes désireuses d'une vie consacrée dans le monde.[21]

Entre 1891 et 1893, elle rencontre aussi le Père Alphonse-Marie Daignault, jésuite revenu des missions d'Afrique.[22] Le contact d'un authentique missionnaire donne à son rêve d'enfance une consistance nouvelle : les « têtes d'enfants » du songe ont désormais des visages, des continents, des noms. L'appel se précise en une conviction intérieure qu'elle formulera nettement : elle devait un jour fonder une congrégation de femmes pour les missions étrangères.[23]

La rencontre décisive avec l'abbé Gustave Bourassa (1900-1901)

Au début de 1900, Délia consulte l'abbé Gustave Bourassa — frère du célèbre journaliste et homme politique Henri Bourassa.[24] C'est lui qui l'oriente vers la forme concrète de son œuvre : non pas une fondation improvisée, mais une école apostolique, maison de formation où de jeunes Canadiennes seraient préparées à la vie religieuse missionnaire. Pour se former elle-même à la conduite d'une telle maison, Délia passe, à partir d'avril 1901, plusieurs mois au pensionnat Mont-Sainte-Marie, auprès des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame.[25]

Tout est désormais en place : une intuition mûrie pendant vingt ans, des maîtres spirituels solides, un projet précis et une préparation concrète. Il ne manque plus que le premier jour.

La fondation (1902-1905)

Le 3 juin 1902 : l'École apostolique de Côte-des-Neiges

Le 3 juin 1902, dans un modeste logement du quartier de Côte-des-Neiges, à Montréal, Délia Tétreault ouvre son École apostolique.[26][27] Elle n'est pas seule : deux premières compagnes l'entourent, Joséphine Montmarquet et Ida Lafricain.[28][29] Trois femmes, un logement loué, aucune ressource assurée — et l'ambition de préparer des missionnaires pour les extrémités de la terre. C'est la date de naissance de ce qui deviendra les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception.

Frise chronologique — les grandes dates de Délia Tétreault, de Marieville à la reconnaissance comme vénérable. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Dès 1903, l'œuvre grandit assez vite pour déménager dans un bâtiment plus vaste, sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine, à Outremont.[30] Les premières aspirantes affluent : elles sont cinq dès 1905.[31]

« Fondez, fondez ! » : l'approbation de Pie X (1904)

Une œuvre missionnaire canadienne autonome était une nouveauté hardie : jusque-là, le Canada français recevait des missionnaires plus qu'il n'en envoyait. L'archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, porte le projet à Rome. Selon la tradition rapportée par la communauté, le pape Pie X, informé de l'œuvre naissante, aurait répondu sans hésiter : « Fondez, fondez, Monseigneur, et toutes les bénédictions du ciel descendront sur cette nouvelle fondation. »[32]

L'approbation pontificale est acquise le 16 décembre 1904.[33] C'est au cours de ces échanges romains que le nom même de la congrégation se fixe : le Saint-Père indique qu'elle portera le titre de Société des Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception.[34] Le lien avec le dogme de l'Immaculée Conception, proclamé cinquante ans plus tôt en 1854, n'est pas décoratif : il place l'œuvre missionnaire sous le patronage de la Vierge sans péché, prémices rachetées de l'humanité nouvelle.

Marie du Saint-Esprit : les vœux de 1905

Le 8 août 1905, Délia Tétreault prononce ses vœux perpétuels et prend le nom de religion de Marie du Saint-Esprit.[35] Elle devient de fait la première supérieure générale de l'institut. Le choix du nom est tout un programme, comme l'ont noté ses biographes : elle veut vivre comme Marie, se laissant habiter, éclairer et conduire par l'Esprit.[36] Sa compagne Joséphine Montmarquet fait ses vœux temporaires sous le nom de Marie de Saint-Gustave.[37]

Schéma historique — de l'École apostolique aux premiers vœux : la naissance institutionnelle des M.I.C. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La communauté adopte d'abord un habit noir inspiré de celui de la Congrégation de Notre-Dame ; en 1909, une ceinture bleue y est ajoutée en l'honneur de la Vierge.[38]

Les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception

L'institut prend rapidement forme et se dote d'une règle exigeante. La fondatrice y inscrit une disponibilité missionnaire radicale : la société devra être prête, écrit-elle,

« au moindre signe [...] à envoyer ses sujets sous les climats les plus meurtriers, dans les conditions les plus pénibles et les plus périlleuses. » — Délia Tétreault, constitutions[39]

Cette phrase n'est pas une clause de style. Elle exprime le cœur d'un charisme : des femmes prêtes à tout quitter et à tout risquer pour l'Évangile. L'institut sera reconnu de droit pontifical le 1er mars 1925, adoptant alors l'habit blanc ; la même année, le pape Pie XI accorde à Délia le privilège exceptionnel de demeurer supérieure générale au-delà des limites ordinaires.[40]

L'élan missionnaire

Canton, 1909 : six sœurs pour la Chine

L'événement fondateur de l'histoire missionnaire des M.I.C. survient le 8 septembre 1909 : six religieuses s'embarquent pour Canton, en Chine, à l'invitation de Mgr Jean-Marie Mérel.[41][42] C'est le premier envoi de missionnaires canadiennes vers l'Asie — un fait considérable pour l'Église du Québec, qui voit pour la première fois « ses » filles partir évangéliser l'autre bout du monde.

Missionnaires catholiques du vicariat apostolique du Tché-Kiang, avant 1897 : image de contexte pour la Chine missionnaire où partiront les premières M.I.C. Source : Paul-Marie Reynaud, Une autre Chine (1897), Wikimedia Commons, domaine public.

La Chine sera longtemps le champ privilégié de l'institut. On y ouvre orphelinats, dispensaires, écoles et catéchuménats. Le lien du Canada français avec la Chine catholique, dont témoigne aussi le sanctuaire marial de Sheshan près de Shanghai, doit beaucoup à ces pionnières parties de Montréal.

L'essaimage : Philippines, Japon, Hong Kong, Mandchourie

Depuis Canton, l'œuvre rayonne à travers l'Asie et au-delà. Les M.I.C. ouvrent des missions aux Philippines en 1921, au Japon en 1926, à Hong Kong et en Mandchourie en 1927.[43] À la mort de la fondatrice, en 1940-1941, l'institut compte dix-neuf missions actives dans le monde.[44]

La croissance des effectifs est spectaculaire. De cinq aspirantes en 1905, la communauté passe à 70 membres en 1920, puis à 485 en 1940.[45] Cet essor, Délia ne l'a pas laissé au hasard : elle fut, autant qu'une mystique, une organisatrice de génie.

Étape de l'expansion M.I.C.DateFait
École apostolique de Côte-des-Neiges3 juin 1902Fondation, 3 premières compagnes
Approbation de Pie X16 décembre 1904Reconnaissance de l'œuvre
Première mission (Canton, Chine)8 septembre 19096 religieuses envoyées
Revue Le Précurseurmai 1920Outil d'animation et de financement
Mission des Philippines1921Extension en Asie du Sud-Est
Institut de droit pontifical1er mars 1925Habit blanc, statut universel
Missions Japon / Hong Kong / Mandchourie1926-1927Rayonnement asiatique
À la mort de la fondatrice1940-194119 missions, 485 religieuses

Le génie de l'animation missionnaire : Le Précurseur et les Dames patronnesses

Fonder ne suffit pas : il faut financer, recruter, faire connaître. Ici, Délia Tétreault déploie une inventivité d'apôtre moderne. Dès 1905, elle crée l'association des Dames patronnesses, laïques qui organisent des collectes de fonds ; en 1908, un cercle de couture au profit des missions.[46] À partir de 1926, elle envoie de jeunes femmes munies de lanternes magiques projeter, dans les écoles et les paroisses du Québec, des photographies des missions lointaines.[47]

Carte infographique — le rayonnement missionnaire des M.I.C. depuis Montréal vers l'Asie. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sa « carte maîtresse » reste la revue Le Précurseur, lancée en mai 1920 (avec une édition anglaise dès septembre 1923).[48] Le succès est retentissant : le tirage passe de 10 000 exemplaires en 1925 à 55 000 en 1940.[49] Radio, expositions missionnaires, publications : Délia comprend, avant beaucoup, que la mission lointaine se soutient par une mobilisation du peuple chrétien resté au pays.

L'impulsion à la Société des Missions-Étrangères (1921)

L'influence de Délia dépasse son propre institut. En voyant partir ses sœurs, l'Église du Québec prend conscience qu'il lui manque un séminaire pour former des prêtres missionnaires. Une réunion se tient à la maison mère des M.I.C. en octobre 1920, et le 2 février 1921, les évêques du Québec décrètent la fondation du Séminaire de la Société des Missions-Étrangères de la province de Québec.[50] La maison de Délia contribua même matériellement à l'installation du nouveau séminaire.[51] La fondatrice fut ainsi, indirectement, à la source de deux courants missionnaires canadiens — féminin et masculin.

Une spiritualité de l'action de grâce

« La principale raison d'être de notre Société, c'est l'action de grâces »

Le cœur spirituel de Délia Tétreault ne tient pas d'abord dans l'activisme missionnaire, mais dans une attitude fondamentale de reconnaissance. Elle l'a formulé dans une lettre de 1916 à sœur Marie-Immaculée, souvent citée comme la clé de sa spiritualité :

« Plus Notre-Seigneur me fait pénétrer dans l'esprit de notre vocation, et plus il me semble que la principale raison d'être de notre Société, c'est vraiment l'action de grâces. » — Délia Tétreault, lettre de 1916[52]

Cette action de grâce n'est pas un simple sentiment de gratitude. Elle est missionnaire par nature : puisque Dieu a tout donné, jusqu'à son propre Fils, le plus juste retour est de lui donner des enfants — des baptisés, des élus qui chanteront éternellement sa bonté.[53] La mission, chez Délia, jaillit de la gratitude, non de la seule pitié. Évangéliser, c'est rendre grâce en acte.

Schéma spirituel — action de grâce, Immaculée Conception, Esprit Saint et mission universelle chez Délia Tétreault. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

« Envers Dieu d'abord, nos actions de grâces doivent être incessantes. » — Délia Tétreault[54]

L'Immaculée Conception, modèle de la reconnaissance

Le choix de placer l'institut sous le vocable de l'Immaculée Conception n'est pas fortuit. Pour Délia, Marie immaculée est la créature parfaitement reconnaissante : celle qui, comblée de grâce, a répondu par un oui total et par le Magnificat — le plus pur chant d'action de grâce de toute l'Écriture. Les missionnaires de Délia doivent prolonger ce chant sur toute la terre, en s'unissant, selon ses mots, à « notre Mère immaculée et à tous les bienheureux du ciel » dans une louange sans fin.[55]

Cette dévotion mariale, loin de tout sentimentalisme, est théologiquement précise : elle relie le privilège de l'Immaculée à la vocation de tout baptisé, appelé lui aussi à devenir, par grâce, une louange vivante.

Vivre pour les purs intérêts de Dieu

La spiritualité de Délia est christocentrique et désintéressée. Elle veut ne chercher que Dieu, sans retour sur soi. Une exhortation transmise par ses filles et une note personnelle en donnent le ton brûlant :

Selon la tradition transmise par ses filles, elle leur répétait sans cesse cette exhortation à ne vivre que pour les intérêts de Dieu, dans un désintéressement total.[56]

« Cher Maître adoré de qui me viennent tous les biens, je voudrais vous rendre un peu d'amour, je voudrais vous aimer et vous faire aimer autant que de pauvres créatures en sont capables. » — Délia Tétreault, notes personnelles, 10 juillet 1904[57]

On reconnaît là l'écho des grands maîtres qui l'ont formée : l'abandon confiant du Père Pichon, le zèle apostolique jésuite, mais surtout cette gratitude qui transfigure tout. Aimer et faire aimer Dieu « autant que de pauvres créatures en sont capables » : la formule dit à la fois l'humilité et l'ambition démesurée de la charité.

Marie du Saint-Esprit : se laisser conduire

Le nom qu'elle s'est choisi — Marie du Saint-Esprit — résume sa voie intérieure. Comme la Vierge de l'Annonciation, Délia veut se laisser habiter, éclairer et conduire par l'Esprit Saint.[58] Sa longue attente — vingt ans entre l'appel et la fondation — fut précisément une école de cette docilité : ne pas forcer les portes, mais attendre l'heure de Dieu, puis, quand elle sonne, oser tout. Sa vie illustre une vérité que l'on retrouve chez tant de fondateurs : la fécondité surnaturelle naît de longues années apparemment stériles, offertes dans la confiance.

L'épreuve et la mort

L'attaque de 1933 : huit ans de silence

Le 28 septembre 1933, Délia Tétreault est frappée d'une attaque (accident vasculaire cérébral) qui la laisse semi-paralysée et privée en grande partie de la parole.[59] Celle qui avait tout dirigé, tout écrit, tout animé, entre dans huit dernières années de dépendance et de silence. En janvier 1939, Mère Marie de la Providence, assistante générale depuis 1921, assume la charge de supérieure générale à sa place.[60]

Cette longue épreuve finale n'est pas un accident dans sa spiritualité : elle en est l'accomplissement. La fondatrice de l'action de grâce doit apprendre à rendre grâce dans l'impuissance, à offrir le silence comme elle avait offert la parole. Sa vie rejoint ici celle des grandes âmes offertes, pour qui la souffrance immobile devient une dernière forme de mission.

La mort le 1er octobre 1941

Délia Tétreault meurt à Montréal le 1er octobre 1941, à l'âge de soixante-seize ans.[61][62] Ses funérailles, le 6 octobre, sont présidées par l'archevêque de Montréal, Mgr Joseph Charbonneau ; elle est inhumée le 7 octobre dans le cimetière de la communauté, à Pont-Viau (Laval).[63]

Elle laisse un institut florissant : près de cinq cents religieuses, dix-neuf missions, une revue tirée à des dizaines de milliers d'exemplaires. Mais surtout, elle laisse un charisme — la mission comme action de grâce — qui continuera de porter du fruit bien après elle. Au faîte de son développement, vers 1968, la congrégation comptera près de mille religieuses et soixante-six missions à travers le monde.[64]

La cause de canonisation

De servante de Dieu à vénérable (1985-1997)

La réputation de sainteté de Délia Tétreault ne s'éteint pas avec elle. Les premiers pas vers la béatification sont faits en 1958 ; en 1982, l'archevêque de Montréal, Mgr Paul Grégoire, approuve le procès en vue de l'introduction de la cause à Rome, qui intervient le 19 mai 1985.[65][66] Après l'enquête diocésaine puis l'instruction romaine sur ses vertus et ses écrits, le pape Jean-Paul II reconnaît l'héroïcité de ses vertus le 18 décembre 1997 : Délia Tétreault est déclarée vénérable.[67][68]

Schéma explicatif — les étapes de la cause de Délia Tétreault, de sa mort à la reconnaissance de l'héroïcité des vertus. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce degré — la vénérabilité — atteste que l'Église a jugé sa vie chrétienne héroïque. Il précède la béatification, qui requiert la reconnaissance d'un miracle attribué à son intercession. La cause demeure ouverte, portée par les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception, aujourd'hui présentes sur plusieurs continents.

Étape de la causeDateAutorité
Mort de Délia Tétreault1er octobre 1941Montréal
Premiers pas vers la béatification1958Diocèse de Montréal
Introduction de la cause19 mai 1985Rome
Décret d'héroïcité des vertus (Vénérable)18 décembre 1997Saint Jean-Paul II
BéatificationÀ venir (cause en cours)—

Pour aller plus loin

  • Lire Pourquoi croire à l'Immaculée Conception ? : le dogme marial de 1854 qui donne son nom et son âme à l'institut fondé par Délia Tétreault.
  • Découvrir Le sanctuaire de Sheshan : le grand sanctuaire marial de la Chine catholique, dans le pays où partirent en 1909 les premières missionnaires de Délia.
  • Lire La vénérable Marthe Robin : autre grande figure féminine du XXᵉ siècle dont la fécondité missionnaire jaillit, comme chez Délia, de l'offrande et de la prière.
  • Lire Le vénérable Jérôme Lejeune et la vénérable Antonietta Meo : d'autres vénérables de la série Ignispedia, laïcs ceux-là, témoins de la sainteté ordinaire au XXᵉ siècle.
  • Retenir l'essentiel : la vénérable Délia Tétreault (1865-1941), orpheline de Marieville devenue Mère Marie du Saint-Esprit, a fondé en 1902 les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception, première communauté canadienne vouée aux missions étrangères, d'où partirent dès 1909 les premières religieuses du Québec pour la Chine. Sa spiritualité tient en un mot — l'action de grâce : donner à Dieu des enfants qui chanteront éternellement sa bonté. Frappée de paralysie en 1933, morte en 1941, elle a été déclarée vénérable par Jean-Paul II le 18 décembre 1997.

Notes et références

  1. Dictionnaire biographique du Canada / Dictionary of Canadian Biography, « TÉTREAULT, DÉLIA (baptisée Délia Tétreau), dite Marie du Saint-Esprit » : biographi.ca. Fondation à Montréal, le 3 juin 1902, de la première communauté religieuse canadienne vouée aux missions étrangères : les Sœurs Missionnaires de l'Immaculée-Conception.

    1
  2. Wikipédia (FR), « Délia Tétreault » : fr.wikipedia.org. Notice encyclopédique — naissance le 4 février 1865 à Marieville, instruction chez les Sœurs de la Présentation et de la Charité, songe d'enfance des épis de blé se changeant en têtes d'enfants (peuples sans Évangile), appel de 1883, fondation de 1902 approuvée par Pie X, nom de Marie du Saint-Esprit (« se laisser habiter, éclairer et conduire par l'Esprit »), œuvre Mond'Ami (1916), revue Le Précurseur, maladie (1933), mort en 1941 à Montréal, premiers pas vers la béatification en 1958, vénérable le 18 décembre 1997 (Jean-Paul II). La notice anglophone (« Delia Tetreault ») précise la séquence : premiers pas en 1958, approbation du procès par l'archevêque de Montréal Mgr Paul Grégoire en 1982 en vue de l'introduction de la cause à Rome, clôture canonique du procès diocésain en 1997. Le DCB donne la date d'introduction formelle : 19 mai 1985. Utilisée pour le songe d'enfance, le sens du nom religieux et la chronologie de la cause.

    2 8 12 36 58 62 65
  3. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Missions ouvertes aux Philippines (1921), au Japon (1926), à Hong Kong et en Mandchourie (1927) ; dix-neuf missions actives à la mort de la fondatrice en 1940-1941.

    3 43 44
  4. Conférence religieuse canadienne (CRC), « Vénérable Délia Tétreault, M.I.C. » : crc-canada.org. Biographie officielle — première communauté religieuse canadienne vouée aux missions étrangères, École apostolique du 3 juin 1902 à Côte-des-Neiges avec Ida Lafricain et Joséphine Montmarquet, songe des épis de blé, message intérieur reçu chez les Sœurs de la Charité (« fonder une congrégation de femmes pour les missions étrangères »), parole attribuée à Pie X (« Fondez, fondez, Monseigneur... »), désignation du nom par le Saint-Père, premier envoi de six religieuses à Canton en 1909, spiritualité de l'action de grâce (donner à Dieu des enfants qui chanteront sa bonté pour l'éternité), reconnaissance de l'héroïcité des vertus et déclaration comme vénérable le 18 décembre 1997 par Jean-Paul II. Utilisée pour l'anecdote de Pie X, la spiritualité et le cadre général de la fondation ; à recouper avec le Dictionnaire biographique du Canada.

    4 6 13 23 27 29 32 34 42 53 68
  5. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Caractérisation de la spiritualité de la fondatrice : donner à Dieu des enfants, des élus qui chanteront éternellement sa bonté, comme expression de la reconnaissance envers Dieu.

    5
  6. Dictionnaire biographique du Canada / Dictionary of Canadian Biography, « TÉTREAULT, DÉLIA (baptisée Délia Tétreau), dite Marie du Saint-Esprit » : biographi.ca. Naissance le 4 février 1865 à Sainte-Marie-de-Monnoir (Marieville) ; père Alexis Tétreau, cultivateur ; mère Célina Ponton.

    7 9
  7. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Célina Ponton meurt alors que Délia n'a pas encore trois ans ; l'enfant est confiée à son parrain Jean Alix (marchand et bedeau de la paroisse) et à son épouse Julie Ponton, qui l'élèvent comme leur fille.

    10 11
  8. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Instruction au pensionnat de Marieville, tenu par les Sœurs de la Présentation de Marie.

    14
  9. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Refus au Carmel en 1882 pour raison de santé ; postulante chez les Sœurs de la Charité de Saint-Hyacinthe le 15 octobre 1883 ; épidémie de fièvre dans la communauté et départ à la mi-décembre 1883.

    15 16 17
  10. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Plus de sept années passées à Marieville après 1883, à soigner sa tante Julie et à enseigner le catéchisme aux enfants de la paroisse ; citation : « Ces premières années qui auraient dû être les plus heureuses de ma vie ne le furent guère, tiraillée comme je l'étais. »

    18 19
  11. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Rencontre du Père Almire Pichon en 1889 ; centre de Béthanie rejoint en juin 1891 ; rencontre du Père Alphonse-Marie Daignault, revenu des missions d'Afrique, entre 1891 et 1893.

    20 21 22
  12. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Consultation de l'abbé Gustave Bourassa au début de 1900 ; séjour de formation au pensionnat Mont-Sainte-Marie, auprès des sœurs de la Congrégation de Notre-Dame, à partir d'avril 1901.

    24 25
  13. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Ouverture de l'École apostolique le 3 juin 1902 à Côte-des-Neiges (Montréal), avec Joséphine Montmarquet et Ida Lafricain.

    26 28
  14. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Déménagement de l'œuvre en 1903 sur le chemin de la Côte-Sainte-Catherine (Outremont) ; cinq aspirantes dès 1905.

    30 31
  15. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Approbation pontificale de l'œuvre le 16 décembre 1904, sous l'impulsion de Mgr Paul Bruchési, archevêque de Montréal.

    33
  16. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Vœux perpétuels et prise du nom de Marie du Saint-Esprit le 8 août 1905 ; vœux temporaires de Joséphine Montmarquet sous le nom de Marie de Saint-Gustave.

    35 37
  17. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Habit noir adopté en 1905, inspiré de la Congrégation de Notre-Dame ; ceinture bleue ajoutée en 1909 en l'honneur de la Vierge.

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  18. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Constitutions de l'institut, citées : « au moindre signe [...] à envoyer ses sujets sous les climats les plus meurtriers, dans les conditions les plus pénibles et les plus périlleuses. »

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  19. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Reconnaissance de droit pontifical le 1er mars 1925, adoption de l'habit blanc, et privilège accordé par Pie XI à Délia Tétreault de demeurer supérieure générale au-delà des limites ordinaires.

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  20. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Départ de six religieuses pour Canton (Chine) le 8 septembre 1909, à l'invitation de Mgr Jean-Marie Mérel.

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  21. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Effectifs : 5 aspirantes en 1905, 70 en 1920, 485 en 1940, environ 991 religieuses et 66 missions vers 1968.

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  22. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Association des Dames patronnesses fondée en 1905 ; cercle de couture au profit des missions créé en 1908.

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  23. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. À partir de 1926, projections de photographies des missions par lanternes magiques dans les écoles et paroisses du Québec.

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  24. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Revue Le Précurseur lancée en mai 1920 (édition anglaise dès septembre 1923) ; tirage passé de 10 000 exemplaires en 1925 à 55 000 en 1940.

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  25. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Réunion tenue à la maison mère des M.I.C. en octobre 1920 et décret du 2 février 1921 fondant le Séminaire de la Société des Missions-Étrangères de la province de Québec, auquel la maison de Délia Tétreault contribua matériellement.

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  26. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Lettre de 1916 à sœur Marie-Immaculée, citée : « Plus Notre-Seigneur me fait pénétrer dans l'esprit de notre vocation, et plus il me semble que la principale raison d'être de notre Société, c'est vraiment l'action de grâces » ; ailleurs : « Envers Dieu d'abord, nos actions de grâces doivent être incessantes. »

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  27. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Citation sur l'union à « notre Mère immaculée et à tous les bienheureux du ciel » dans une louange sans fin.

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  28. Cursillos.ca, fiche « Délia Tétreault » (modèles de sainteté) : cursillos.ca. Donne comme épigraphe, sans référence précise, l'exhortation transmise par les filles de la fondatrice à ne vivre que pour les intérêts de Dieu ; et cite cette prière — « Cher Maître adoré de qui me viennent tous les biens, je voudrais vous rendre un peu d'amour, je voudrais vous aimer et vous faire aimer autant que de pauvres créatures en sont capables » — en précisant sa source : notes personnelles de Délia Tétreault, 10 juillet 1904. La page indique ses propres sources : site des Missionnaires de l'Immaculée-Conception, Wikipédia, site du diocèse de Montréal, site du Carmel de Lisieux.

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  29. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Attaque (accident vasculaire cérébral) du 28 septembre 1933, laissant Délia Tétreault semi-paralysée et privée en grande partie de la parole ; Mère Marie de la Providence, assistante générale depuis 1921, assume la charge de supérieure générale en janvier 1939.

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  30. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Mort le 1er octobre 1941 à Montréal ; funérailles le 6 octobre présidées par Mgr Joseph Charbonneau, archevêque de Montréal ; inhumation le 7 octobre au cimetière de la communauté à Pont-Viau (Laval).

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  31. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Cause de béatification officiellement présentée le 19 mai 1985.

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  32. Dictionnaire biographique du Canada, art. cit. Reconnaissance de l'héroïcité des vertus (décret de vénérabilité) le 18 décembre 1997 par le pape Jean-Paul II.

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