Le mot grâce est l'un des plus employés et des moins compris du vocabulaire chrétien. On le récite dans le Je vous salue Marie (« pleine de grâce »), on l'entend à la messe (« rendre grâce »), on dit d'un converti qu'il a « reçu une grâce ». Mais si l'on demande à un catholique pratiquant de définir la grâce en une phrase, beaucoup hésitent. Le mot semble flou, religieux, abstrait.
Pourtant la réalité qu'il désigne est d'une simplicité lumineuse. La grâce, c'est la vie même de Dieu, donnée gratuitement, qui nous fait passer du statut de créatures à celui d'enfants de Dieu. Le Catéchisme la définit ainsi : « La grâce est la faveur, le secours gratuit que Dieu nous donne pour répondre à son appel : devenir enfants de Dieu [...] »[1]. Tout est dans deux mots : un don (on ne se le procure pas soi-même) et gratuit (on ne peut ni l'acheter ni le mériter).
Cet article n'est pas un traité technique — pour cela, voir Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ? et Qu'est-ce que la grâce actuelle ?. Son but est pratique : donner des mots simples, des images justes et des pièges à éviter pour expliquer la grâce à un enfant du catéchisme, à un adolescent, à un ami qui ne croit pas, ou simplement pour la comprendre soi-même sans se noyer dans le jargon.
Pourquoi la grâce est-elle si difficile à expliquer ?
Avant de chercher les bons mots, il faut comprendre pourquoi les mauvais viennent si facilement. Trois obstacles brouillent la notion de grâce dès qu'on en parle.
Un mot abîmé par l'usage courant
Dans le langage de tous les jours, grâce a presque toujours un sens affaibli. Un chef d'État accorde sa grâce à un condamné : c'est un pardon. On dit d'une danseuse qu'elle a de la grâce : c'est de l'élégance. On rend grâce pour un service : c'est un remerciement. Dans ces trois cas, la grâce reste quelque chose d'extérieur : une faveur juridique, une qualité esthétique, une politesse. Si la grâce de Dieu n'était que cela — un regard bienveillant posé sur nous de loin —, elle ne changerait rien en nous. Or la grâce chrétienne fait exactement le contraire : elle entre, elle habite, elle transforme.
Une réalité invisible qui échappe à l'expérience
Le deuxième obstacle est plus profond. La grâce ne se voit pas, ne se touche pas, ne se mesure pas. On ne la sent pas davantage : un saint peut être en pleine sécheresse spirituelle et déborder de grâce, tandis qu'un autre peut éprouver une grande consolation sans pour autant être plus saint. Le Catéchisme le dit franchement : « Étant d'ordre surnaturel, la grâce échappe à notre expérience et ne peut être connue que par la foi »[2]. C'est déroutant pour notre esprit moderne, habitué à ne croire qu'à ce qu'il vérifie. Mais c'est aussi normal : la vie biologique non plus ne se voit pas — on n'en perçoit que les effets (la respiration, la chaleur, le mouvement). La grâce est une vie ; on la reconnaît à ses fruits, pas à une sensation.
Le piège du vocabulaire technique
Le troisième obstacle est le jargon. Sitôt qu'on ouvre un manuel, surgissent des mots qui découragent le débutant : grâce sanctifiante, grâce actuelle, grâce habituelle, grâce prévenante, justification, sanctification, vertus infuses, dons du Saint-Esprit. Ces distinctions sont vraies et utiles — la théologie ne les a pas inventées pour rien — mais elles ne sont pas le point de départ. Expliquer la grâce en commençant par « il existe la grâce habituelle et la grâce actuelle », c'est comme expliquer l'eau en commençant par « H₂O est une molécule polaire » : exact, mais inutile pour qui a soif. Il faut d'abord faire goûter, puis nommer.
La définition la plus simple, en une phrase
Voici la formule à retenir, celle qu'on peut donner à un enfant comme à un adulte :
La grâce, c'est la vie de Dieu, donnée gratuitement, qui fait de nous ses enfants.
Chaque mot porte. Vie de Dieu : pas une chose, pas une faveur lointaine, mais une participation à ce que Dieu est. Donnée : elle vient toujours de lui en premier, jamais de nos efforts. Gratuitement : c'est le cœur du mot. Qui fait de nous ses enfants : tel est l'effet, le but de toute grâce. Le Catéchisme rejoint exactement cette intuition : « La grâce est une participation à la vie de Dieu, elle nous introduit dans l'intimité de la vie trinitaire [...] »[3].
Trois mots qui suffisent : don, gratuit, vie
Si l'on veut faire encore plus court, trois mots résument tout. Don : la grâce est reçue, jamais fabriquée. Gratuit : elle ne s'achète pas, ne se gagne pas. Vie : elle n'est pas un objet mais une vitalité nouvelle, comme une sève. Saint Paul condense le tout en une phrase célèbre, qu'on peut citer telle quelle :
« C'est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil. » — Saint Paul, Épître aux Éphésiens 2, 8-9 (traduction liturgique)[4]
Ce que « gratuit » veut dire vraiment
Le mot français grâce vient du latin gratia — lui-même dérivé de gratus, « aimable, agréable » — d'où vient aussi l'adverbe gratis : ce qui est donné pour rien, sans contrepartie[5]. C'est la même famille que gratuit et gratitude. En grec, le mot du Nouveau Testament est cháris (χάρις) : faveur, bienveillance imméritée. Quand l'ange salue Marie, il l'appelle kecharitôménè — « Comblée-de-grâce »[6] —, c'est-à-dire totalement remplie de cette faveur divine. Comprendre la grâce, c'est d'abord accepter une idée qui heurte notre instinct : il existe un don que personne ne peut mériter, parce qu'il dépasse infiniment tout ce qu'on pourrait offrir en échange. « Cette vocation à la vie éternelle est surnaturelle. Elle dépend entièrement de l'initiative gratuite de Dieu, car Lui seul peut se révéler et se donner Lui-même »[7].
Cinq images simples pour faire comprendre la grâce
Aucune image ne dit tout de la grâce, car elle dépasse tout ce que nous connaissons. Mais chaque image en éclaire un côté. En voici cinq, classées de la plus extérieure à la plus intime. La bonne pédagogie consiste à en choisir une ou deux selon l'interlocuteur, puis à signaler aussitôt leur limite.
Le cadeau qu'on ne peut pas mériter
C'est l'image la plus accessible, surtout pour un enfant. Un vrai cadeau ne se commande pas et ne se paie pas : il est offert. Si on le payait, ce ne serait plus un cadeau mais un achat ; si on l'exigeait, ce ne serait plus un cadeau mais un dû. La grâce est le cadeau par excellence : Dieu nous donne sa propre vie sans qu'on l'ait demandé ni gagné. Limite de l'image : un cadeau reste extérieur à celui qui le reçoit (on peut le poser sur une étagère), alors que la grâce entre dans l'âme et la transforme de l'intérieur.
La sève dans les branches de la vigne
C'est l'image que Jésus lui-même a choisie, et la plus juste théologiquement :
« Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là porte beaucoup de fruit, car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » — Jésus, Évangile selon saint Jean 15, 5 (traduction liturgique)[8]
La grâce est comme la sève qui monte du cep dans les branches. Le sarment ne produit pas la sève : il la reçoit, et c'est elle qui le fait vivre et fructifier. Coupé du cep, le sarment se dessèche aussitôt. Limite de l'image : la sève est impersonnelle, alors que la grâce nous unit à quelqu'un — au Christ vivant.
La lumière qui remplit une pièce
Imaginons une pièce sombre dont on ouvre les volets : la lumière entre et la remplit sans la forcer. La pièce ne fabrique pas la lumière ; elle l'accueille. La grâce est cette lumière de Dieu qui pénètre l'âme et l'illumine du dedans. Cette image dit bien la gratuité (le soleil donne sa lumière sans rien réclamer) et la transformation (la même pièce devient lumineuse). Limite de l'image : on peut fermer les volets, mais la lumière reste dehors ; tandis que la grâce, une fois accueillie, devient un bien intérieur à l'âme.
L'adoption : devenir enfant dans une famille
C'est l'image préférée de saint Paul et de saint Jean. Par la grâce, nous ne sommes pas seulement amis de Dieu ou serviteurs : nous devenons réellement ses enfants adoptifs.
« Mais à tous ceux qui l'ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. » — Saint Jean, Évangile selon saint Jean 1, 12 (traduction liturgique)[9]
Un enfant adopté reçoit gratuitement un nom, une famille, un héritage qu'il n'avait pas par naissance. De même, la grâce nous fait entrer dans la famille de Dieu et nous rend « héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ »[10]. Limite de l'image : l'adoption humaine reste juridique et extérieure (les gènes ne changent pas), tandis que l'adoption divine nous communique vraiment quelque chose de la nature de Dieu — nous rendant « participants de la nature divine »[11].
La greffe : une vie nouvelle dans la nôtre
L'image la plus forte, et la plus intime, est celle de la greffe ou de la transfusion. On greffe sur un arbre sauvage un greffon de bonne espèce : peu à peu, c'est la vie du greffon qui circule et donne des fruits nouveaux. La grâce greffe la vie divine sur notre vie naturelle. Nous restons nous-mêmes, mais une vie d'un ordre supérieur se met à circuler en nous. Limite de l'image : aucune greffe biologique ne change la nature de l'arbre, alors que la grâce élève réellement l'âme au-dessus de sa condition. C'est pourquoi toute image « boite » : la grâce est plus grande que tout ce à quoi on la compare.
Comment expliquer la grâce à un enfant
À un enfant, on n'explique pas avec des définitions mais avec des images concrètes et de l'affection. Quelques pistes éprouvées en catéchèse :
- Partir du cadeau : « Tu sais, à Noël, on te fait des cadeaux non pas parce que tu les as payés, mais parce qu'on t'aime. La grâce, c'est le plus grand cadeau : Dieu te donne un peu de sa propre vie, parce qu'il t'aime. »
- Partir de la famille : « Quand tu es né, tu n'as pas choisi ta famille : on t'a accueilli. Au baptême, Dieu t'a accueilli dans sa famille à lui. Tu es devenu son enfant. »
- Partir de la petite graine : « Au baptême, Dieu a mis dans ton cœur une petite graine de sa vie. Si tu l'arroses — par la prière, la messe, la gentillesse — elle grandit ; si tu l'abîmes par le péché, elle souffre, mais Dieu peut toujours la faire repousser par le pardon. »
L'essentiel, pour un enfant, est de retenir que la grâce est donnée par amour et gratuite : il n'a rien à prouver pour être aimé de Dieu.
Comment expliquer la grâce à quelqu'un qui ne croit pas
À un ami éloigné de la foi, mieux vaut partir d'une expérience humaine universelle plutôt que du vocabulaire religieux. L'expérience la plus parlante est celle du don gratuit : avoir été aimé, accueilli ou pardonné sans l'avoir mérité. Tout le monde a connu, au moins une fois, ce vertige d'être accueilli pour rien — par un parent, un ami, un inconnu généreux. On peut alors dire : « La grâce, c'est cela, mais à l'infini : Dieu se donne lui-même, gratuitement, à qui ne l'a pas mérité. »
Deux précautions sont utiles avec un non-croyant. D'abord, désamorcer le malentendu du mérite : beaucoup imaginent que la religion consiste à « gagner son ciel » en accumulant de bonnes actions. La grâce dit l'inverse : on ne gagne pas l'amour de Dieu, on le reçoit. Ensuite, distinguer la grâce de la magie : la grâce n'est pas une force impersonnelle qu'on capterait par des rites, mais une relation offerte par une Personne, qui attend une réponse libre. C'est précisément ce qui la rend belle : un don qui respecte la liberté de celui qui le reçoit.
Les deux grandes sortes de grâce, expliquées simplement
Une fois la notion comprise, on peut introduire la seule distinction vraiment indispensable : celle entre la grâce sanctifiante et la grâce actuelle. Le Catéchisme la résume d'une formule simple : « La grâce sanctifiante est un don habituel, une disposition stable et surnaturelle perfectionnant l'âme », tandis que « les grâces actuelles désignent les interventions divines » ponctuelles[12].
La grâce sanctifiante : une vie permanente
C'est la grâce « qui reste ». Reçue au baptême, elle est comme une vie installée à demeure dans l'âme : elle fait de nous des enfants de Dieu de façon stable. On dit qu'une personne « est en état de grâce » lorsque cette vie divine habite en elle. Image simple : c'est le courant électrique de la maison, branché en permanence. Pour le détail doctrinal, voir Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ?.
La grâce actuelle : un coup de main ponctuel
C'est la grâce « qui passe ». Dieu intervient à un moment précis pour éclairer notre intelligence ou fortifier notre volonté : l'idée de pardonner qui surgit, la force de résister à une tentation, l'élan de prier. Image simple : c'est le coup de pouce donné juste au bon moment, ou l'impulsion qui relance. Ces secours sont innombrables et quotidiens. Pour le détail, voir Qu'est-ce que la grâce actuelle ?.
Le tableau suivant résume la différence, à montrer telle quelle pour fixer les idées :
| Question | Grâce sanctifiante | Grâce actuelle |
|---|---|---|
| Dure-t-elle ? | Oui : un état permanent dans l'âme | Non : un secours passager, ponctuel |
| Ce qu'elle fait | Nous rend enfants de Dieu, vivants de sa vie | Nous éclaire ou nous pousse à un acte précis |
| Image simple | Le courant branché à demeure | Le coup de pouce au bon moment |
| Quand on la reçoit | Au baptême, accrue par les sacrements | À tout instant où Dieu nous sollicite |
| On la perd par | Le péché mortel | (Elle ne se « possède » pas : elle est offerte) |
Comment on reçoit, on perd et on fait grandir la grâce
Cette section répond, en mots simples, aux trois questions pratiques que tout le monde se pose.
Reçue d'abord au baptême
La grâce sanctifiante entre pour la première fois dans l'âme au Baptême, qui en est la racine[13]. C'est pourquoi le baptême est appelé « nouvelle naissance » : on y reçoit une vie qu'on n'avait pas. Sur le rôle du baptême, voir Le Baptême est-il nécessaire au salut ?.
Perdue par le péché mortel, retrouvée par le pardon
Cette vie divine peut se perdre : non par une faiblesse passagère, mais par un péché mortel, c'est-à-dire un refus grave, libre et conscient de Dieu[14]. L'image simple : on a coupé le courant. Mais rien n'est jamais définitif tant qu'on vit : la confession rebranche la vie divine — la tradition l'appelle « la seconde planche après le naufrage »[15]. Voir Comment faire une bonne confession ? et Quelle est la différence entre péché mortel et péché véniel ?.
Augmentée par les sacrements et la charité
La grâce n'est pas une quantité figée : elle grandit. Chaque sacrement bien reçu, chaque prière, chaque acte de charité fait croître la vie divine en nous. Le Catéchisme parle d'une âme « davantage justifiée »[16]. Image simple : la petite graine du baptême devient un arbre. C'est tout le sens de la vie chrétienne, que développe Qu'est-ce que la sanctification ?.
Faut-il « faire » quelque chose ? La grâce et notre liberté
Une objection revient toujours : « Si tout est grâce, à quoi bon agir ? » La réponse catholique tient l'équilibre entre deux vérités. D'un côté, la grâce vient toujours de Dieu en premier : « La préparation de l'homme à l'accueil de la grâce est déjà une œuvre de la grâce »[17]. Personne ne mérite la grâce initiale ; on ne fait que la recevoir. De l'autre, Dieu attend notre oui : « La libre initiative de Dieu réclame la libre réponse de l'homme »[18]. La grâce ne nous force pas ; elle nous est offerte et nous pouvons l'accueillir ou la refuser.
Saint Augustin a fixé cet équilibre dans une formule devenue classique, citée par le Catéchisme :
« Dieu qui t'a créé sans toi ne te sauvera pas sans toi. » — Saint Augustin, Sermon 169[19]
Autrement dit : tout est don, et pourtant notre liberté compte. La grâce ne remplace pas notre effort, elle le rend possible et le porte. C'est le contraire de la magie : un don qui demande à être accueilli.
Les pièges à éviter quand on explique la grâce
Pour expliquer juste, il faut surtout savoir ce qu'il ne faut pas dire. Quatre confusions reviennent constamment.
La grâce n'est pas de la chance
Dire « quelle grâce ! » pour un heureux hasard est un abus de langage. La grâce n'est pas un coup de chance ni un porte-bonheur : c'est un don personnel de Dieu, voulu et adressé. Le hasard ne connaît personne ; la grâce, elle, vient de Quelqu'un qui nous aime.
La grâce n'est pas un simple sentiment
On confond souvent la grâce avec la consolation qu'on éprouve parfois en priant. Mais la grâce « échappe à notre expérience »[20] : on peut être comblé de grâce dans la sécheresse, et tiède malgré de belles émotions. Les sentiments accompagnent parfois la grâce ; ils ne sont pas la grâce.
La grâce ne se mérite pas comme un salaire
C'est l'erreur de fond. La grâce n'est pas un salaire qu'on toucherait après avoir accumulé assez de bonnes œuvres. « Personne ne peut mériter la grâce première »[21] : elle précède toujours nos efforts. Nos bonnes actions ne produisent pas la grâce ; elles en sont les fruits.
La grâce n'est pas magique
Enfin, la grâce n'agit pas comme une formule automatique. Recevoir un sacrement « sans foi », par pure routine, n'opère pas mécaniquement : Dieu respecte notre liberté et attend une réponse. La grâce est une relation, pas un mécanisme.
Le tableau suivant récapitule ces pièges pour les corriger d'un coup d'œil :
| Ce que la grâce n'est PAS | Ce qu'elle est vraiment |
|---|---|
| Un coup de chance, un porte-bonheur | Un don personnel de Dieu, voulu et adressé |
| Un sentiment, une émotion agréable | Une vie divine réelle, perçue par la foi, non par le ressenti |
| Un salaire mérité par nos efforts | Une faveur gratuite qui précède et porte nos efforts |
| Une formule magique automatique | Une relation offerte qui attend notre oui libre |
Le mot le plus simple des saints : « Tout est grâce »
Au terme de toutes les explications, ce sont parfois les saints qui disent le plus simplement le plus profond. La formule la plus célèbre se trouve à la toute dernière page du Journal d'un curé de campagne de Georges Bernanos. Le jeune prêtre, mourant — clausule finale, rapportée par l'ami du curé qui l'assiste :
« Qu'est-ce que cela fait ? Tout est grâce. » — Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, dernière page[22]
Cette phrase, qui clôt le roman, reprend les propres paroles de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus qui, dans sa dernière maladie, envisageant de mourir sans les sacrements, disait : « quand le bon Dieu ne le permet pas, c'est bien quand même, tout est grâce »[23]. « Tout est grâce » veut dire : rien dans ma vie, pas même mes échecs, n'échappe à l'amour gratuit de Dieu. Pour celui qui a compris la grâce, l'existence cesse d'être un examen à réussir pour devenir un cadeau à accueillir.
C'est sans doute là le test ultime d'une bonne explication de la grâce : elle ne doit pas écraser sous le devoir, mais libérer par la gratuité. La grâce, c'est d'abord la bonne nouvelle que Dieu se donne lui-même[24], et que « nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier »[25].
Pour aller plus loin
- Qu'est-ce que la grâce sanctifiante ? — le traité complet sur la vie divine permanente dans l'âme.
- Qu'est-ce que la grâce actuelle ? — les secours ponctuels par lesquels Dieu éclaire et soutient.
- Qu'est-ce que la justification ? — l'acte par lequel Dieu nous rend justes et nous donne la grâce.
- Qu'est-ce que la sanctification ? — comment la grâce reçue grandit tout au long de la vie.
- Sommes-nous sauvés par la foi seule ? — la grande controverse sur la grâce, la foi et les œuvres.
- Comment faire une bonne confession ? — comment recouvrer la grâce perdue.
- Le Baptême est-il nécessaire au salut ? — le sacrement qui donne la grâce pour la première fois.
- Peut-on perdre le salut ? — ce que signifie perdre, puis retrouver, la vie de la grâce.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique (éd. définitive 1997), § 1996 : « Notre justification vient de la grâce de Dieu. La grâce est la faveur, le secours gratuit que Dieu nous donne pour répondre à son appel : devenir enfants de Dieu (cf. Jn 1, 12-18), fils adoptifs (cf. Rm 8, 14-17), participants de la divine nature (cf. 2 P 1, 3-4), de la vie éternelle (cf. Jn 17, 3). »
1Catéchisme de l'Église catholique, § 2005 : « Étant d'ordre surnaturel, la grâce échappe à notre expérience et ne peut être connue que par la foi. Nous ne pouvons donc nous fonder sur nos sentiments ou nos œuvres pour en déduire que nous sommes justifiés et sauvés. »
2Catéchisme de l'Église catholique, § 1997 : « La grâce est une participation à la vie de Dieu, elle nous introduit dans l'intimité de la vie trinitaire [...] »
3Épître aux Éphésiens 2, 8-9, traduction liturgique (AELF) : « C'est bien par la grâce que vous êtes sauvés, et par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Cela ne vient pas des actes : personne ne peut en tirer orgueil. » Verset-clé de toute la doctrine de la grâce ; cf. CEC § 1996.
4Latin : gratia, dérivé de gratus (« aimable, agréable ») avec le suffixe -tia ; gratis, « gratuitement » (Félix Gaffiot, Dictionnaire latin-français, Hachette, 1934, art. « gratia » et « gratis »). Grec : cháris (χάρις), « grâce, faveur » (Anatole Bailly, Abrégé du dictionnaire grec-français, Hachette, 1901, art. « χάρις »). Nouveau Testament : kecharitôménè en Lc 1, 28 (la salutation de l'ange à Marie, « Comblée-de-grâce »).
5Évangile selon saint Luc 1, 28, traduction liturgique (AELF) : « Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi » (grec kecharitôménè, participe parfait passif du verbe charitóô — « combler de grâce », dérivé de cháris). Cf. CEC § 490-491.
6Catéchisme de l'Église catholique, § 1998 : « Cette vocation à la vie éternelle est surnaturelle. Elle dépend entièrement de l'initiative gratuite de Dieu, car Lui seul peut se révéler et se donner Lui-même. »
7Évangile selon saint Jean 15, 5, traduction liturgique (AELF) : « Moi, je suis la vigne, et vous, les sarments... en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. » Image johannique de la vie de la grâce communiquée par le Christ ; cf. CEC § 1988.
8Évangile selon saint Jean 1, 12, traduction liturgique (AELF) : « Mais à tous ceux qui l'ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. » Cf. CEC § 1996.
9Épître aux Romains 8, 14-17, traduction liturgique (AELF) : « tous ceux qui se laissent conduire par l'Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » ; ils ont reçu « un Esprit qui fait de vous des fils » et s'écrient « Abba ! », c'est-à-dire : Père ! ; ils sont « héritiers de Dieu, héritiers avec le Christ. » Cf. CEC § 1996.
10Deuxième lettre de saint Pierre 1, 4, traduction liturgique (AELF) : « De la sorte nous sont accordés les dons promis, si précieux et si grands, pour que, par eux, vous deveniez participants de la nature divine. » Fondement biblique de la grâce déifiante ; cf. CEC § 1996 et § 1265.
11Catéchisme de l'Église catholique, § 2000 : « La grâce sanctifiante est un don habituel, une disposition stable et surnaturelle perfectionnant l'âme même pour la rendre capable de vivre avec Dieu, d'agir par son amour. On distinguera la grâce habituelle, disposition permanente à vivre et à agir selon l'appel divin, et les grâces actuelles qui désignent les interventions divines soit à l'origine de la conversion soit au cours de l'œuvre de la sanctification. »
12Catéchisme de l'Église catholique, § 1266 : « la grâce sanctifiante, grâce de la justification » est conférée au Baptême, et « tout l'organisme de la vie surnaturelle du chrétien a sa racine dans le saint Baptême. »
13Catéchisme de l'Église catholique, § 1861 : le péché mortel « entraîne la perte de la charité et la privation de la grâce sanctifiante, c'est-à-dire de l'état de grâce. »
14Concile de Trente, session VI (13 janvier 1547), Décret sur la justification, ch. 14 « Des pécheurs tombés et de leur relèvement » (Denzinger-Schönmetzer 1542) : le relèvement du pécheur tombé est la réparation « que les saints Pères ont opportunément appelée la seconde planche après le naufrage de la grâce perdue ». Image déjà employée par saint Jérôme, Lettre 147 au diacre Sabinien tombé (« après le naufrage, saisir la planche »). Cf. CEC § 1446, qui cite Tertullien (De la pénitence, 4, 2).
15Catéchisme de l'Église catholique, § 2010, et Concile de Trente, session VI (13 janvier 1547), Décret sur la justification, ch. 10 (Denzinger-Schönmetzer 1535) : les justifiés « croissent dans cette justice reçue par la grâce du Christ... et ils sont davantage justifiés. »
16Catéchisme de l'Église catholique, § 2001 : « La préparation de l'homme à l'accueil de la grâce est déjà une œuvre de la grâce. »
17Catéchisme de l'Église catholique, § 2002 : « La libre initiative de Dieu réclame la libre réponse de l'homme » — Dieu a créé l'homme libre pour qu'il puisse librement s'attacher à Lui.
18Saint Augustin, Sermon 169, 11, 13 (PL 38, 923) : « Qui ergo fecit te sine te, non te iustificat sine te. Ergo fecit nescientem, iustificat volentem » (« Lui qui t'a fait sans toi ne te justifie pas sans toi : il t'a fait sans que tu le saches, il te justifie parce que tu le veux »). Formule reprise par le Catéchisme de l'Église catholique § 1847, qui la traduit : « Dieu nous a créés sans nous, il n'a pas voulu nous sauver sans nous. »
19Catéchisme de l'Église catholique, § 2005, sur le caractère non sensible de la grâce.
20Catéchisme de l'Église catholique, § 2010 : « Personne ne peut mériter la grâce première, à l'origine de la conversion, du pardon et de la justification. »
21Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, Paris, Plon, 1936 (éd. originale), dernière page : « Qu'est-ce que cela fait ? Tout est grâce. » — dernières paroles du curé mourant, rapportées par l'ami qui l'assiste et narre la fin du roman.
22Sainte Thérèse de Lisieux, Derniers Entretiens, Carnet jaune, 5 juin 1897 : « Sans doute, c'est une grande grâce de recevoir les Sacrements ; mais quand le bon Dieu ne le permet pas, c'est bien quand même, tout est grâce. » Les Derniers Entretiens étaient la lecture de chevet de Bernanos ; sa clausule en est la reprise (cf. National Catholic Register, « How St. Thérèse Inspired Diary of a Country Priest »).
23Catéchisme de l'Église catholique, § 2003 : « La grâce est d'abord et principalement le don de l'Esprit qui nous justifie et nous sanctifie. »
24Première lettre de saint Jean 4, 19, traduction liturgique (AELF) : « Quant à nous, nous aimons parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. » Cf. CEC § 1996, sur l'initiative gratuite de Dieu.
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