Expliquer la Providence « simplement », ce n'est pas l'expliquer faussement. C'est trouver les mots, les images et les exemples qui font comprendre, à un enfant comme à un adulte qui doute, une vérité de foi parfaitement précise : Dieu ne se contente pas d'avoir créé le monde puis de l'avoir abandonné à lui-même ; il continue, à chaque instant, de le porter, de le conduire et de prendre soin de chacun. C'est cela, la divine Providence. Le mot fait peur parce qu'il est savant ; la réalité qu'il désigne est, au contraire, la plus consolante de toute la foi chrétienne.
La difficulté n'est pas le concept — un enfant le saisit très vite — mais les contre-sens qui l'entourent. Dès qu'on parle de Providence, surgissent trois confusions : on l'imagine comme un destin écrit d'avance qui écrase notre liberté ; ou comme une chance magique qui devrait nous épargner toute épreuve ; ou comme un Dieu manipulateur qui tirerait nos ficelles. Bien expliquer la Providence, c'est d'abord écarter ces trois caricatures, puis montrer le vrai visage : celui d'un Père qui voit devant nous, qui pourvoit à nos besoins, et qui sait tirer du bien même de ce qui va mal.
Cet article prend la question dans sa forme la plus simple : comment dire cela avec des mots clairs ? Pour la doctrine détaillée — la causalité divine, l'articulation entre la toute-puissance de Dieu et notre liberté, la prescience, les distinctions de l'École — on renverra à l'article voisin Comment comprendre la Providence de Dieu ?. Ici, on cherche la clarté pédagogique, fondée sur l'Évangile, le Catéchisme et la voix des saints.
La Providence en une phrase
Avant les images et les exemples, il faut une définition que l'on puisse retenir d'un seul coup. La voici, aussi nue que possible.
La définition la plus simple
La Providence, c'est le soin attentif par lequel Dieu conduit chaque chose vers le bien. On peut la dire encore plus simplement à un enfant : « Dieu s'occupe de tout, et il s'occupe de toi. » Tout est là. Dieu n'a pas lancé le monde comme on lance une bille, pour le regarder rouler de loin. Il le tient dans sa main, il le gouverne, et son gouvernement n'est pas froid : c'est celui d'un Père qui veut le bonheur de ses enfants.
Trois mots résument cette définition : Dieu voit, Dieu pourvoit, Dieu conduit. Il voit où nous allons, mieux que nous-mêmes ; il pourvoit à ce dont nous avons besoin, souvent avant que nous le demandions ; et il conduit toute notre histoire vers un terme bon, même quand le chemin nous paraît absurde.
Le mot lui-même : « voir devant »
Le mot providence n'est pas mystérieux quand on l'ouvre. Il vient du latin providentia, formé sur le verbe providere, lui-même composé de pro- (« devant », « en avant ») et de videre (« voir »). Littéralement : voir devant, voir en avant. De là le second sens, tout aussi important : pourvoir, c'est-à-dire prendre les mesures à l'avance pour ce qui va venir. Un bon père de famille est prévoyant : il voit venir l'hiver et fait des provisions. La Providence divine, c'est cette prévoyance portée à l'infini : Dieu voit tout l'avenir d'un seul regard, et il dispose tout en vue du bien de ses créatures.
Cette étymologie suffit, à elle seule, à corriger une erreur fréquente. La Providence n'est pas d'abord une force qui contraint ; c'est d'abord un regard qui prévoit et une bonté qui pourvoit. Le mot dit l'attention, pas la contrainte.
Ce que dit le Catéchisme en une ligne
L'Église a ramassé tout cela dans une formule très brève, facile à citer :
« La divine Providence, ce sont les dispositions par lesquelles Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu'à leur fin ultime. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 321[1]
Quatre mots de cette phrase méritent qu'on s'y arrête, car ils répondent par avance à toutes les objections : sagesse (Dieu sait ce qu'il fait), amour (il le fait pour notre bien), toutes les créatures (personne n'est oublié, pas même un moineau), fin ultime (le but est le bonheur éternel, pas le confort immédiat). Tenir ces quatre mots, c'est déjà tenir l'essentiel.
Quatre images pour faire comprendre la Providence
Une définition se retient ; une image se comprend. Jésus lui-même n'a pas enseigné la Providence avec des concepts abstraits, mais avec des images prises dans la vie quotidienne : des oiseaux, des fleurs, des cheveux, un berger. Voici quatre comparaisons que tout le monde peut saisir, et dont trois viennent directement de l'Évangile.
Le berger qui conduit son troupeau
C'est l'image la plus ancienne et la plus aimée. Le psaume le plus célèbre de toute la Bible s'ouvre sur elle :
« Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. » — Psaume 23, 1-2[2]
Le berger ne porte pas ses brebis à leur place : elles marchent de leurs pattes. Mais c'est lui qui choisit le chemin, qui connaît les sources, qui écarte le loup, et qui ramène celle qui s'égare. La brebis n'a pas besoin de comprendre l'itinéraire ; il lui suffit de suivre. Voilà la Providence expliquée à un enfant : tu marches toi-même, mais quelqu'un qui t'aime connaît la route et te guide.
Les oiseaux du ciel et les lys des champs
Jésus prend ensuite deux exemples que chacun a sous les yeux. Les oiseaux, qui ne sèment ni ne moissonnent ; les fleurs des champs, qui ne filent ni ne tissent — et qui sont pourtant nourris et vêtus avec magnificence :
« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne font ni semailles ni moisson, ils n'amassent pas dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Vous-mêmes, ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ? […] Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'était pas habillé comme l'un d'entre eux. » — Évangile selon saint Matthieu, 6, 26-29[3]
L'argument est imparable de simplicité : si Dieu soigne déjà l'oiseau et la fleur, qui passent en un jour, combien plus prendra-t-il soin de toi, qui es son enfant ? C'est le raisonnement « du moins au plus » : on part du plus petit pour rassurer sur le plus grand. Jésus en tire une conséquence pratique immédiate — cesser de se ronger d'inquiétude : « Ne vous faites donc pas tant de souci. […] Votre Père céleste sait que vous en avez besoin »[4].
Les cheveux comptés et le moineau qui tombe
Pour dire que cette attention descend jusqu'au plus infime détail, Jésus emploie une image presque vertigineuse :
« Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu'une multitude de moineaux. » — Évangile selon saint Matthieu, 10, 29-31[5]
Un moineau ne valait presque rien ; les cheveux d'une tête ne se comptent pas. En choisissant exprès ce qui est sans valeur et innombrable, Jésus dit que rien n'échappe au regard du Père — ni le plus petit, ni le plus caché. C'est ce que le Catéchisme appelle le caractère « concret et immédiat » de la Providence, qui « prend soin de tout, des moindres petites choses jusqu'aux grands événements du monde et de l'histoire »[6].
L'envers de la tapisserie
La quatrième image n'est pas dans l'Évangile, mais elle est devenue classique pour expliquer le point le plus difficile : pourquoi notre vie nous paraît-elle souvent incohérente ? Imaginez une grande tapisserie vue par-derrière : un fouillis de fils noués, de couleurs qui se croisent sans logique apparente, de nœuds disgracieux. C'est ce que nous voyons de notre vie, jour après jour. Mais retournez l'ouvrage : à l'endroit apparaît un dessin magnifique, où chaque fil — même le fil sombre, même le nœud — était à sa place.
Nous vivons à l'envers de la tapisserie. Dieu, lui, voit l'endroit. « Les chemins de sa providence nous sont souvent inconnus », dit le Catéchisme ; ce n'est qu'au terme, « lorsque nous verrons Dieu face à face », que les voies nous seront pleinement connues[7]. L'image n'explique pas le mystère — elle le rend supportable : ce qui n'a aucun sens vu d'ici peut en avoir un, vu d'en haut.
Ce que la Providence n'est PAS
La moitié du travail, quand on explique la Providence, consiste à dire ce qu'elle n'est pas. La plupart des objections viennent d'une confusion avec une fausse idée voisine. Voici les quatre principales, à écarter une par une.
Ni le destin, ni « c'était écrit »
La Providence n'est pas le destin des Anciens — cette fatalité aveugle, impersonnelle, à laquelle même les dieux étaient soumis. Le destin est un mécanisme sans visage ; la Providence est le projet d'une Personne qui aime. Le destin écrase la liberté ; la Providence l'éveille et s'en sert. Quand un croyant dit « c'était écrit » avec un haussement d'épaules résigné, il ne parle pas en chrétien : il parle en fataliste. La foi ne dit jamais « à quoi bon, tout est joué d'avance » — elle dit « agis, prie, lutte, et fais confiance ».
Ni la chance, ni le hasard
La Providence n'est pas non plus la chance, ce coup de dé favorable que l'on remercie vaguement quand tout va bien et que l'on maudit quand tout va mal. Pour le croyant, il n'existe pas de pur hasard : ce que nous appelons « hasard » est seulement le nom de notre ignorance. Saint Thomas d'Aquin l'a formulé avec une précision célèbre : un événement peut être fortuit par rapport aux causes particulières qui le produisent — la rencontre imprévue, l'accident — sans l'être par rapport à la cause universelle qu'est Dieu, à qui rien n'échappe[8]. Autrement dit : ce qui est hasard pour moi n'est jamais hasard pour Dieu. Le coup de dé existe pour le joueur ; il n'existe pas pour Celui qui voit tout.
Ni un Dieu qui nous manipule comme des marionnettes
C'est l'objection la plus moderne et la plus sérieuse : « Si Dieu dirige tout, alors je ne suis qu'un pantin ; ma liberté est une illusion. » La réponse chrétienne est nette : Dieu ne tire pas nos ficelles. Il ne nous manipule pas, il nous fait agir — ce qui est l'exact contraire. Une marionnette n'agit pas, elle est agie. Vous, vous décidez réellement, vous choisissez réellement, et c'est précisément ce vouloir libre que Dieu soutient et porte. On reviendra plus bas sur ce point décisif, car c'est lui qui fait trébucher la plupart des gens.
Ni une assurance contre toute souffrance
Dernière confusion, la plus douloureuse : croire que la Providence serait une assurance tous risques qui devrait nous épargner les épreuves. Or jamais l'Évangile ne promet une vie sans souffrance — il promet que la souffrance ne sera pas le dernier mot. Le Christ, le plus aimé du Père, a connu la croix. Croire à la Providence, ce n'est pas croire qu'il ne nous arrivera rien de mal ; c'est croire que rien de ce qui nous arrive ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu, et que ce mal lui-même pourra être retourné en bien. La différence est immense, et c'est elle qui sépare la vraie foi d'une superstition naïve.
| On confond souvent la Providence avec… | Mais en réalité, la Providence… |
|---|---|
| Le destin (fatalité aveugle, « c'était écrit ») | est le projet d'un Père qui aime, et qui éveille notre liberté au lieu de l'écraser |
| La chance (hasard favorable) | ne connaît pas de hasard : ce qui est fortuit pour nous ne l'est jamais pour Dieu |
| La manipulation (Dieu tire nos ficelles) | nous fait agir librement, au lieu de nous agir comme des pantins |
| Une assurance anti-souffrance | ne supprime pas l'épreuve, mais promet d'en tirer un bien |
Et notre liberté ? La Providence n'écrase pas l'homme
Voici le nœud de toute la question, et le point où il faut être le plus clair. Si Dieu conduit tout, que reste-t-il de moi ? La réponse de la foi est paradoxale mais lumineuse : plus Dieu agit en nous, plus nous sommes libres — parce que c'est lui qui nous donne d'agir.
Dieu se sert de nous : les « causes secondes » expliquées simplement
Les théologiens parlent de causes secondes. Le mot est technique, mais l'idée est facile. Dieu est la cause première de tout ; mais il a voulu que ses créatures soient, elles aussi, de véritables causes — qu'elles agissent réellement, qu'elles produisent réellement des effets. Le paysan sème vraiment, le médecin guérit vraiment, le père éduque vraiment — et pourtant c'est Dieu qui, derrière, donne la croissance, la santé, la vie. Le Catéchisme le dit sans détour :
« Dieu est le Maître souverain de son dessein. Mais pour sa réalisation, il se sert aussi du concours des créatures. Ceci n'est pas un signe de faiblesse, mais de la grandeur et de la bonté du Dieu Tout-puissant. Car Dieu ne donne pas seulement à ses créatures d'exister, il leur donne aussi la dignité d'agir elles-mêmes. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 306[9]
L'image simple : un bon maître ne fait pas le devoir à la place de l'élève ; il l'amène à le faire lui-même, et c'est une plus grande gloire pour le maître que l'élève réussisse par lui-même. De même, « loin de diminuer la dignité de la créature », le fait que Dieu agisse en elle « la rehausse »[10]. Dieu n'est pas un rival de notre liberté ; il en est la source.
« L'homme propose, Dieu dispose »
Le vieux proverbe dit vrai, et il est presque biblique. Le livre des Proverbes l'exprime ainsi :
« L'homme, en son cœur, fait des projets de route, et le Seigneur dirige ses pas. » — Proverbes 16, 9[11]
Remarquez l'équilibre de la phrase : l'homme fait vraiment des projets — sa liberté est réelle — et pourtant le Seigneur dirige ses pas — sa Providence enveloppe le tout. Les deux ne s'annulent pas : ils s'emboîtent. Je décide, et Dieu se sert de ma décision, même de mes erreurs, pour me conduire là où il veut. C'est pourquoi croire à la Providence ne rend pas paresseux : « Coopérateurs souvent inconscients de la volonté divine, les hommes peuvent entrer délibérément dans le plan divin, par leurs actions, par leurs prières, mais aussi par leurs souffrances »[12].
Prier, agir, puis faire confiance
De là découle une règle de vie d'une grande simplicité, que l'on attribue souvent à saint Ignace et que la tradition a résumée : agir comme si tout dépendait de nous, et faire confiance comme si tout dépendait de Dieu. La Providence ne dispense jamais de l'effort ; elle le couronne. On sème, on travaille, on soigne, on lutte — et ensuite on remet à Dieu le résultat, qui ne nous appartient pas. Croire à la Providence, ce n'est pas croiser les bras ; c'est travailler les mains ouvertes, sans crispation, parce qu'on sait que le dernier mot appartient à un Père.
« Et le mal, alors ? » — la question qui revient toujours
Dès qu'on explique la Providence, surgit aussitôt l'objection : « Si Dieu prend soin de tout, pourquoi tant de souffrance, d'injustice, de drames ? » C'est la question la plus grave, et il serait malhonnête de l'esquiver. On en donne ici la réponse courte ; le sujet est traité à fond dans les articles dédiés.
La réponse courte
L'Église ne prétend pas avoir une réponse facile. Le Catéchisme reconnaît qu'« aucune réponse rapide ne saura suffire » à la question du mal[13]. Mais elle affirme une chose, et une seule, avec une certitude absolue : Dieu ne veut jamais le mal pour lui-même, et s'il le permet, c'est qu'il est assez puissant et bon pour en tirer un bien plus grand. Saint Augustin l'a dit en une phrase qui tient tout :
« Le Dieu tout-puissant ne laisserait jamais un mal quelconque exister dans ses œuvres, s'il n'était assez puissant et bon pour faire sortir le bien du mal lui-même. » — Saint Augustin, Enchiridion[14]
Joseph vendu par ses frères
La Bible offre l'exemple le plus parlant. Joseph, vendu comme esclave par ses propres frères, jeté en prison, brisé pendant des années — puis devenu, par un retournement inouï, le sauveur de tout un peuple pendant la famine. Au moment des retrouvailles, il dit à ses frères tremblants une phrase qui résume toute la Providence :
« Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien, afin d'accomplir ce qui se réalise aujourd'hui : préserver la vie d'un peuple nombreux. » — Genèse 50, 20[15]
Notez bien : le mal commis par les frères reste un mal, et Joseph ne le nie pas. Mais Dieu, sans l'avoir voulu, a su le retourner. Le mal n'est pas devenu un bien ; Dieu a fait sortir un bien du mal. C'est exactement ainsi que travaille la Providence dans nos vies : non pas en supprimant l'épreuve, mais en la tissant dans un dessein plus grand.
La Croix : le plus grand mal retourné en plus grand bien
Le sommet de cette logique, c'est la Croix. Le Catéchisme va jusqu'au bout : « Du mal moral le plus grand qui ait jamais été commis, le rejet et le meurtre du Fils de Dieu […], Dieu, par la surabondance de sa grâce, a tiré le plus grand des biens : la glorification du Christ et notre Rédemption »[16]. Si Dieu a pu faire jaillir le salut du monde de l'injustice la plus monstrueuse, alors aucune de nos croix n'est sans espérance. C'est la garantie ultime : il n'existe pas de mal si profond que la Providence ne puisse, un jour, en faire lever un bien.
« Tout concourt au bien »
Toute cette espérance tient dans une seule parole de saint Paul, qu'il faut apprendre par cœur :
« Quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien. » — Saint Paul, Épître aux Romains 8, 28[17]
Tout — y compris ce qui fait mal, y compris nos échecs, y compris nos péchés repentis. Et les saints n'ont cessé de le redire à ceux qui se révoltaient. Sainte Catherine de Sienne : « Tout procède de l'amour, tout est ordonné au salut de l'homme, Dieu ne fait rien que dans ce but »[18]. Saint Thomas More, peu avant son martyre, consolant sa fille : « Rien ne peut arriver que Dieu ne l'ait voulu. Or, tout ce qu'il veut, si mauvais que cela puisse nous paraître, est cependant ce qu'il y a de meilleur pour nous »[19]. Et Julienne de Norwich, dans une formule devenue célèbre : « Toutes choses seront bonnes ; et tu verras toi-même que toutes choses seront bonnes »[20].
Pour le traitement complet de cette objection, voir les articles dédiés Comment expliquer le scandale du mal ? et Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ?.
Comment l'expliquer à… selon la personne en face
« Expliquer simplement » ne veut pas dire la même chose pour un enfant, pour quelqu'un qui souffre, ou pour quelqu'un qui ne croit pas. Voici trois manières d'adapter le même cœur de vérité.
…à un enfant
Avec un enfant, on part d'une image et d'une expérience, jamais d'une définition. « Quand papa et maman t'emmènent en voyage, tu ne connais pas la route, mais eux la connaissent, et tu peux t'endormir dans la voiture sans avoir peur : ils veillent. La Providence, c'est cela, mais en mille fois plus grand : Dieu connaît toute ta vie, il veille sur toi, et tu peux lui faire confiance. » On ajoute l'image du berger, celle des oiseaux que le Père nourrit, et celle des cheveux comptés — « Dieu te connaît tellement qu'il sait même combien tu as de cheveux. » L'enfant ne retient pas un concept ; il retient qu'il est aimé et gardé. C'est l'essentiel.
…à quelqu'un qui souffre
Devant la souffrance, la pire erreur serait d'expliquer trop vite, comme si l'on tenait la clé du mystère. On ne dit jamais « c'est pour ton bien » à quelqu'un qui pleure : c'est faux et c'est cruel. On reconnaît d'abord le mal comme un mal — la Providence ne le déguise pas. Puis on offre, doucement, une espérance : « Je ne sais pas pourquoi cela t'arrive, et personne ne le sait vraiment ici-bas. Mais je crois que rien de ce que tu vis n'est perdu pour Dieu, et qu'il peut en tirer un bien que tu ne vois pas encore. » On reste à côté, plus qu'au-dessus. La Providence se témoigne plus qu'elle ne se démontre à celui qui souffre.
…à quelqu'un qui ne croit pas
Avec un incroyant, inutile de citer le Catéchisme d'emblée. On peut partir d'une question honnête : « Quand tu regardes ta vie en arrière, n'y a-t-il pas des rencontres, des bifurcations, qui semblaient des hasards et qui ont tout changé ? » Beaucoup de gens, même sans la foi, ont l'expérience que « les choses arrivent ». On peut nommer ensuite ce que les croyants y reconnaissent : non pas une mécanique aveugle, mais le soin discret d'une présence. La Providence n'est pas une démonstration scientifique ; c'est une clé de lecture de l'existence, qui transforme l'absurde en histoire. On la propose, on ne l'impose pas — comme une lumière que l'autre est libre d'allumer.
Ce que change la confiance en la Providence
Croire à la Providence n'est pas une opinion abstraite : cela change la manière de vivre. Trois fruits, surtout, méritent d'être nommés, car ce sont eux qui rendent la chose désirable.
L'abandon, qui n'est pas la résignation
Le premier fruit est ce que la tradition spirituelle appelle l'abandon : remettre sa vie entre les mains de Dieu avec la confiance d'un enfant. Attention au contre-sens : l'abandon n'est pas la résignation passive du fataliste, ni le renoncement à agir. C'est le contraire — c'est agir de toutes ses forces, puis déposer le résultat dans des mains plus sûres que les nôtres. Le Christ lui-même nous y invite : « Le Christ nous invite à l'abandon filial à la Providence de notre Père céleste », rappelle le Catéchisme, et saint Pierre le redit en une parole bouleversante de simplicité :
« Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu'il prend soin de vous. » — Première lettre de saint Pierre 5, 7[21]
Vivre le moment présent
Le deuxième fruit est la liberté du moment présent. Celui qui croit que sa vie est tenue par un Père cesse de se ronger sur demain — c'est exactement la conclusion de Jésus dans l'Évangile : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine »[22]. La Providence ne nous demande pas de tout maîtriser, mais de faire bien la chose présente, là où nous sommes, aujourd'hui. C'est une école de paix : on n'a à porter que le poids d'un seul jour à la fois, car Dieu porte le reste.
La paix profonde
Le troisième fruit naît des deux premiers : une paix que rien d'extérieur ne donne et que rien d'extérieur ne peut tout à fait enlever. Non parce que tout va bien — souvent tout ne va pas bien — mais parce qu'au fond de tout veille un amour qui ne dort pas et qui « gouverne l'univers avec bonté » (Sg 8, 1)[23]. C'est cette paix que résume la foi de l'Église en une phrase qu'on peut donner pour conclure à qui demande ce qu'est, au fond, la Providence : « Nous croyons fermement que Dieu est le Maître du monde et de l'histoire »[24] — et que ce Maître est un Père.
Pour aller plus loin
- Comment comprendre la Providence de Dieu ? — la doctrine détaillée : causalité divine, prescience, liberté et grâce, providence générale et spéciale.
- Comment expliquer le scandale du mal ? — le traitement complet de la grande objection.
- Pourquoi Dieu semble-t-il silencieux ? — quand la Providence paraît absente.
- Pourquoi Dieu ne répond-il pas toujours comme je le demande ? — Providence et prière exaucée.
- Pourquoi prier si Dieu sait déjà tout ? — comment la prière entre dans le plan de Dieu.
- Pourquoi Dieu permet-il les tentations ? — la permission divine appliquée à l'épreuve.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 321, Mame/Plon, 1992 (texte officiel français, vatican.va) : « La divine Providence, ce sont les dispositions par lesquelles Dieu conduit avec sagesse et amour toutes les créatures jusqu'à leur fin ultime. » Formule de synthèse du paragraphe « En bref » concluant la section sur la Providence (§ 302-314).
1Psaume 23 (22), 1-2, traduction liturgique officielle francophone (AELF). La numérotation AELF, qui suit la Septante et la Vulgate, donne Ps 22 ; la numérotation hébraïque (et la plupart des bibles protestantes) donne Ps 23. Texte : « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. »
2Évangile selon saint Matthieu, 6, 26-29, traduction liturgique officielle (AELF). Le passage 6, 25-34 est le grand discours de Jésus sur la confiance en la Providence du Père, cité par le CEC § 305 et § 322 comme fondement de l'« abandon filial ».
3Évangile selon saint Matthieu, 6, 31-32 (AELF) : « Ne vous faites donc pas tant de souci ; ne dites pas : "Qu'allons-nous manger ?" […] votre Père céleste sait que vous en avez besoin. » Cf. CEC § 305 : « Jésus demande un abandon filial à la providence du Père céleste qui prend soin des moindres besoins de ses enfants. »
4Évangile selon saint Matthieu, 10, 29-31 (AELF) : « Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu'une multitude de moineaux. »
5Catéchisme de l'Église catholique, § 303 : « Le témoignage de l'Écriture est unanime : la sollicitude de la divine providence est concrète et immédiate, elle prend soin de tout, des moindres petites choses jusqu'aux grands événements du monde et de l'histoire. » Le paragraphe cite Ps 115, 3 ; Ap 3, 7 ; Pr 19, 21 (« Il y a beaucoup de pensées dans le cœur de l'homme, seul le dessein de Dieu se réalisera »).
6Catéchisme de l'Église catholique, § 314 : « Nous croyons fermement que Dieu est le Maître du monde et de l'histoire. Mais les chemins de sa providence nous sont souvent inconnus. Ce n'est qu'au terme, lorsque prendra fin notre connaissance partielle, lorsque nous verrons Dieu "face à face" (1 Co 13, 12), que les voies nous seront pleinement connues. »
7 24Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, q. 22 (« La providence de Dieu »), a. 2 et solutions. Thomas définit la providence comme « le plan de l'ordination des choses à leur fin » (a. 1) et montre que toutes choses y sont soumises, dans leur singularité même (a. 2). Solution 1 : un effet peut échapper à l'ordre d'une cause particulière (et on le dit alors « casuel » ou « fortuit » par rapport à elle), mais rien n'échappe à l'ordre de la cause universelle qu'est Dieu. D'où : ce qui est hasard pour une cause limitée ne l'est pas pour la Providence. Édition Frère Réginald / Éditions du Cerf.
8Catéchisme de l'Église catholique, § 306 : « Dieu est le Maître souverain de son dessein. Mais pour sa réalisation, il se sert aussi du concours des créatures. Ceci n'est pas un signe de faiblesse, mais de la grandeur et de la bonté du Dieu Tout-puissant. Car Dieu ne donne pas seulement à ses créatures d'exister, il leur donne aussi la dignité d'agir elles-mêmes, d'être causes et principes les unes des autres. » C'est la doctrine des causes secondes.
9Catéchisme de l'Église catholique, § 308 : « Dieu agit en tout agir de ses créatures. Il est la cause première qui opère dans et par les causes secondes […]. Loin de diminuer la dignité de la créature, cette vérité la rehausse. » Cf. Ph 2, 13 : « C'est Dieu qui opère en nous à la fois le vouloir et l'opération même. »
10Livre des Proverbes, 16, 9, traduction liturgique officielle (AELF) : « L'homme, en son cœur, fait des projets de route, et le Seigneur dirige ses pas. » Cf. Pr 19, 21, cité par le CEC § 303.
11Catéchisme de l'Église catholique, § 307 : « Aux hommes, Dieu accorde même de pouvoir participer librement à sa providence […]. Coopérateurs souvent inconscients de la volonté divine, les hommes peuvent entrer délibérément dans le plan divin, par leurs actions, par leurs prières, mais aussi par leurs souffrances » (cf. Col 1, 24 ; 1 Co 3, 9).
12Catéchisme de l'Église catholique, § 309 : « Si Dieu le Père Tout-puissant, Créateur du monde ordonné et bon, prend soin de toutes ses créatures, pourquoi le mal existe-t-il ? À cette question aussi pressante qu'inévitable, aussi douloureuse que mystérieuse, aucune réponse rapide ne saura suffire. »
13Saint Augustin, Enchiridion de fide, spe et caritate (« Manuel sur la foi, l'espérance et la charité »), ch. 11, 3, cité textuellement par le Catéchisme de l'Église catholique, § 311 : « Car le Dieu Tout-puissant […], puisqu'il est souverainement bon, ne laisserait jamais un mal quelconque exister dans ses œuvres s'il n'était assez puissant et bon pour faire sortir le bien du mal lui-même. »
14Livre de la Genèse, 50, 20, traduction liturgique officielle (AELF) : « Vous aviez voulu me faire du mal, Dieu a voulu le changer en bien, afin d'accomplir ce qui se réalise aujourd'hui : préserver la vie d'un peuple nombreux. » Cité par le CEC § 312 (avec Gn 45, 8) comme exemple-type du bien tiré du mal moral.
15Catéchisme de l'Église catholique, § 312 : « Du mal moral le plus grand qui ait jamais été commis, le rejet et le meurtre du Fils de Dieu, causé par les péchés de tous les hommes, Dieu, par la surabondance de sa grâce (cf. Rm 5, 20), a tiré le plus grand des biens : la glorification du Christ et notre Rédemption. Le mal n'en devient pas pour autant un bien. »
16Saint Paul, Épître aux Romains, 8, 28, traduction liturgique officielle (AELF) : « Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour. » Verset cité par le CEC § 313 (« Tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu »).
17Sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue de la divine Providence, ch. 138 (al. 4), citée par le Catéchisme de l'Église catholique, § 313 : à « ceux qui se scandalisent et se révoltent de ce qui leur arrive », elle dit : « Tout procède de l'amour, tout est ordonné au salut de l'homme, Dieu ne fait rien que dans ce but. »
18Saint Thomas More, paroles rapportées par sa fille Margaret Roper dans sa lettre à Alice Alington, belle-fille de More (Epistula ad Aliciam Alington, août 1534 ; elle y relate son entretien avec son père emprisonné à la Tour de Londres), citée par le Catéchisme de l'Église catholique, § 313 : « Rien ne peut arriver que Dieu ne l'ait voulu. Or, tout ce qu'il veut, si mauvais que cela puisse nous paraître, est cependant ce qu'il y a de meilleur pour nous. »
19Julienne de Norwich, Seize révélations de l'amour divin (Revelations of Divine Love), rév. 13, ch. 32, citée par le Catéchisme de l'Église catholique, § 313. Original moyen-anglais : « Thou shalt see thyself that all manner of thing shall be well » (« Tu verras toi-même que toutes choses seront bonnes »).
20Première lettre de saint Pierre, 5, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, puisqu'il prend soin de vous. » Citée par le CEC § 322 (avec Ps 55, 23) comme écho apostolique de l'invitation du Christ à l'abandon filial.
21Évangile selon saint Matthieu, 6, 34 (AELF) : « Ne vous faites pas de souci pour demain : demain aura souci de lui-même ; à chaque jour suffit sa peine. » Conclusion pratique du discours sur la Providence.
22Livre de la Sagesse, 8, 1, traduction liturgique officielle (AELF) : « Elle déploie sa vigueur d'un bout du monde à l'autre, elle gouverne l'univers avec bonté. » Verset cité par le CEC § 302 pour définir le gouvernement providentiel de Dieu (« atteignant avec force d'une extrémité à l'autre et disposant tout avec douceur »).
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