Les conciles pléniers de Baltimore sont trois assemblées nationales de l'épiscopat catholique des États-Unis, tenues à Baltimore en 1852, 1866 et 1884. Leur importance tient à une situation unique : l'Église américaine, sortie d'un régime de mission, devait organiser rapidement des diocèses dispersés sur un territoire immense, accueillir des millions d'immigrants catholiques, former son clergé, défendre la foi dans un environnement protestant majoritaire et construire un système scolaire capable de transmettre la doctrine aux enfants catholiques.[1]
Le titre traditionnel au singulier, « le concile plénier de Baltimore », désigne souvent le troisième concile plénier de 1884, le plus célèbre, parce qu'il ordonna la rédaction du Catéchisme de Baltimore et fixa l'objectif d'une école catholique auprès de chaque paroisse. Mais il est impossible de comprendre 1884 sans les deux étapes précédentes : 1852 étend à tous les États-Unis les décisions des anciens conciles provinciaux de Baltimore ; 1866 réorganise l'Église après la guerre de Sécession ; 1884 transforme cette discipline en véritable architecture nationale.[2]
Ces conciles ne sont pas des conciles œcuméniques comme Nicée ou Vatican II. Ils sont des conciles particuliers, mais pléniers : ils réunissent les évêques d'un territoire entier sous l'autorité du Saint-Siège. Leur force historique est concrète. Ils ne définissent pas un nouveau dogme ; ils règlent la manière dont une Église jeune devient capable de durer : paroisses, évêques, écoles, séminaires, catéchisme, biens ecclésiastiques, presse, missions et discipline sacramentelle.[3]
« L'objet pour lequel ce concile est convoqué n'est pas de formuler de nouveaux dogmes de foi ; car la seule doctrine que nous vous prêchons est "la foi transmise une fois pour toutes aux saints". » — James Gibbons, lettre pastorale de convocation du troisième concile, 1884[4]
Pourquoi un concile national était-il nécessaire ?
Baltimore, première métropole catholique des États-Unis
Au début de l'histoire américaine, Baltimore occupe une place centrale. Le diocèse de Baltimore, érigé en 1789, devient le premier siège épiscopal catholique des États-Unis ; son premier évêque, John Carroll, est consacré en 1790. Tant que Baltimore est la seule province ecclésiastique, ses conciles provinciaux suffisent à donner des règles communes à l'ensemble du pays.[5]
La situation change au milieu du XIXe siècle. Les États-Unis ne forment plus une petite mission côtière. L'immigration irlandaise et allemande, l'expansion vers l'Ouest, la création de nouveaux diocèses et la multiplication des provinces rendent insuffisant le cadre provincial. La Catholic Encyclopedia résume le tournant : lorsque plusieurs provinces ecclésiastiques existent, un concile plénier devient nécessaire pour maintenir une discipline commune.[6]
Le défi d'une Église en croissance rapide
Les sources de 1884 insistent sur le changement d'échelle. Dans la lettre pastorale du troisième concile, les évêques constatent que le clergé, les religieux, les institutions catholiques et les fidèles se sont multipliés depuis le concile précédent. Le territoire aussi s'est élargi : les régions de l'Ouest, naguère décrites comme désertes ou presque inaccessibles, sont désormais parcourues par les missionnaires et les colons catholiques.[7]
La question n'est pas seulement numérique. Une Église qui grandit trop vite risque quatre désordres : prêtres mal formés, paroisses sans règles stables, écoles insuffisantes, nomination des évêques dépendant de solutions improvisées. Baltimore répond donc à une nécessité de gouvernement : transformer une Église missionnaire en Église structurée, sans perdre le lien avec Rome.
Le cadre romain : autonomie réelle, communion explicite
Les conciles de Baltimore ne sont pas un projet de « nationalisation » du catholicisme américain. Au contraire, les actes soulignent que le Saint-Siège autorise, reconnaît ou révise les décisions. Le troisième concile est convoqué à la demande de Léon XIII, qui nomme l'archevêque de Baltimore James Gibbons comme délégué apostolique pour présider l'assemblée.[8][9]
Cette dépendance romaine est capitale. Les évêques américains veulent adapter la discipline aux conditions locales, mais ils refusent de créer une Église américaine séparée. La tension constructive est là : bâtir des institutions très américaines, sur le sol des États-Unis, avec les ressources du catholicisme romain.
Où et quand les conciles se sont-ils réunis ?
Les trois dates
| Concile | Dates | Président ou délégué | Participants principaux | Accent dominant |
|---|---|---|---|---|
| Premier concile plénier | 9-20 mai 1852 | Francis Patrick Kenrick | 6 archevêques, 35 évêques suffragants, religieux | Discipline commune nationale |
| Deuxième concile plénier | 7-21 octobre 1866 | Martin John Spalding | 7 archevêques, 39 évêques ou procureurs, 2 abbés | Après-guerre, foi, clergé, sacrements |
| Troisième concile plénier | 9 novembre-7 décembre 1884 | James Gibbons, délégué apostolique | 14 archevêques, 61 évêques ou représentants, 6 ou 7 abbés selon les listes | Écoles, catéchisme, gouvernement diocésain |
Les chiffres varient légèrement selon que l'on compte les visiteurs, procureurs, abbés, vicaires apostoliques, supérieurs religieux ou théologiens. Le volume mémorial de 1885 donne pour le troisième concile une assemblée beaucoup plus large que celle des évêques signataires : quatorze archevêques, soixante évêques, cinq évêques visiteurs venus du Canada et du Japon, sept abbés, un préfet apostolique, onze monsignori, dix-huit vicaires généraux, vingt-trois supérieurs religieux, douze recteurs de séminaires et quatre-vingt-dix théologiens.[10]
Pourquoi Baltimore ?
Baltimore est le lieu naturel de ces assemblées parce qu'elle est le premier siège métropolitain américain. La cathédrale de Baltimore n'est pas seulement un bâtiment ; elle représente la continuité entre l'Église missionnaire issue de John Carroll et l'épiscopat national qui se constitue au XIXe siècle. Les assemblées gardent ainsi un centre historique, même lorsque l'Église américaine s'étend vers New York, Boston, Cincinnati, Saint Louis, La Nouvelle-Orléans, San Francisco et les territoires de l'Ouest.
Le choix de Baltimore permet aussi de comprendre le titre de « conciles de Baltimore ». Il ne s'agit pas d'un concile local de l'archidiocèse de Baltimore, mais d'une assemblée nationale tenue dans la métropole historique de l'Église catholique américaine.
Le premier concile plénier de 1852
Étendre à toute la nation les règles provinciales
Le premier concile plénier s'ouvre le 9 mai 1852. La Catholic Encyclopedia indique qu'il rassemble six archevêques et trente-cinq évêques suffragants ; le bishop de Monterey, récemment séparé du Mexique, et l'évêque de Toronto sont également présents, signe d'une géographie ecclésiale encore mouvante.[11]
Sa première décision doctrinale est simple et forte : les Pères professent leur fidélité au pape comme chef divinement établi de l'Église, chargé de confirmer ses frères dans la foi. Ils déclarent recevoir toute la foi catholique expliquée par les conciles œcuméniques et les constitutions des pontifes romains.[12]
Les décisions pratiques
Le premier concile rend obligatoires pour tous les diocèses des États-Unis les décisions des sept conciles provinciaux de Baltimore. Il prescrit l'usage du Rituel romain et du Cérémonial de Baltimore, demande des chanceliers diocésains, encourage les évêques à choisir des consulteurs, impose la publication des bans de mariage, demande aux pasteurs d'enseigner la doctrine chrétienne aux jeunes et aux ignorants, recommande une école catholique dans chaque paroisse et un séminaire dans chaque province.[13]
Cette liste peut paraître administrative. Elle est en réalité fondatrice. Elle signifie que le catholicisme américain ne peut pas dépendre seulement du zèle individuel des prêtres immigrés ou des évêques pionniers. Il doit avoir un droit, des usages, une discipline sacramentelle et une pédagogie commune.
Le problème des biens d'Église et du trusteeship
Un sujet revient avec insistance : la propriété ecclésiastique. Dans plusieurs régions américaines, des laïcs trustees avaient tenté de contrôler les biens paroissiaux, parfois contre l'évêque ou le curé. Baltimore réaffirme que les biens donnés à l'Église ne peuvent pas être détournés de leur fin ni soustraits à l'autorité ecclésiastique légitime.[14]
Ce dossier explique une différence entre l'Europe et les États-Unis. Dans une société où l'Église doit incorporer légalement ses biens selon le droit civil américain, la question du titre de propriété, des trustees et de l'autorité de l'évêque devient pastorale autant que juridique. Sans solution, chaque paroisse peut devenir un champ de conflit.
Le deuxième concile plénier de 1866
Une Église après la guerre de Sécession
Le deuxième concile s'ouvre le 7 octobre 1866 et se clôt le 21 octobre. Il est présidé par Martin John Spalding, archevêque de Baltimore, comme délégué apostolique. Le président Andrew Johnson assiste à la dernière session solennelle comme auditeur, détail révélateur : l'Église catholique américaine prend place publiquement dans la reconstruction nationale après la guerre civile.[15]
Le concile de 1866 ne traite pas seulement d'organisation interne. Ses décrets sont divisés en quatorze titres : foi orthodoxe et erreurs présentes, hiérarchie, personnes ecclésiastiques, biens d'Église, sacrements, culte divin, vie et honnêteté des clercs, réguliers, religieuses, éducation chrétienne, livres et journaux, sociétés secrètes, création de nouveaux évêchés, exécution des décrets.[16]
Les erreurs visées
Le premier titre traite de la révélation divine, de l'unique Église du Christ, de la foi, de l'Écriture, de la Trinité, de la vie future, de l'invocation de la Vierge Marie et des saints. Il nomme aussi plusieurs erreurs jugées particulièrement actives dans le contexte américain : indifférentisme religieux, unitarisme, universalisme, transcendantalisme, panthéisme, magnétisme superstitieux et spiritisme.[17]
Le passage sur le spiritisme est historiquement significatif. Le XIXe siècle américain connaît une forte vogue des médiums, séances, communications supposées avec les morts et mouvements spiritualistes. Les évêques y voient non une curiosité innocente, mais un phénomène qui tend à nier la divinité du Christ et le surnaturel chrétien.[18]
La discipline du clergé et des sacrements
Le deuxième concile développe les règles sur les évêques, les synodes diocésains, les conférences cléricales, les vicaires forains, les séminaires, les prêtres étrangers, les registres paroissiaux, la réception des convertis, les mariages mixtes et les sociétés secrètes.[19]
Il recommande les séminaires préparatoires et majeurs. Il demande que les futurs prêtres apprennent non seulement la théologie, la philosophie, l'Écriture et le latin, mais aussi, selon les besoins, des langues utiles au ministère, comme l'allemand dans les diocèses où les immigrants germanophones sont nombreux.[20]
L'éducation chrétienne avant 1884
Le deuxième concile prépare déjà le grand choix scolaire de 1884. Sa lettre pastorale affirme que la religion doit faire partie de toute éducation scolaire, parce que l'enfant n'est pas seulement à former pour un métier, mais pour sa vocation morale et surnaturelle.[21]
« L'instruction religieuse doit former une partie de tout système d'éducation scolaire. » — Lettre pastorale du deuxième concile plénier de Baltimore, 1866[22]
Cette conviction deviendra l'un des axes du troisième concile : non pas seulement ajouter des cours de catéchisme à une école neutre, mais bâtir une institution où l'école, la famille et l'Église travaillent ensemble.
Le troisième concile plénier de 1884
Une assemblée préparée à Rome
Le troisième concile s'ouvre officiellement le 9 novembre 1884 dans la cathédrale de Baltimore et se clôt le 7 décembre 1884. Une conférence des évêques américains s'était tenue à Rome l'année précédente, sous la direction de congrégations cardinalices, afin de préparer les schémas du concile.[23]
Léon XIII nomme James Gibbons, archevêque de Baltimore, comme délégué apostolique. Gibbons n'est pas encore cardinal ; il le deviendra en 1886. Mais il incarne déjà la maturité du catholicisme américain : né à Baltimore, formé dans l'Église des États-Unis, pasteur dans le Sud et en Caroline du Nord, puis archevêque de Baltimore, il préside la plus grande assemblée catholique américaine du XIXe siècle.[24]
Une croissance devenue ingouvernable sans règles communes
La lettre pastorale du troisième concile donne la raison de fond. Dix-huit ans après 1866, les institutions ont grandi, le nombre de fidèles a augmenté, l'Ouest s'est ouvert, les paroisses, écoles, hôpitaux et missions se sont multipliés. Les évêques veulent donc conserver l'esprit des décisions antérieures tout en les adaptant à de nouvelles circonstances.[25]
« Il a été jugé sage et opportun, sinon absolument nécessaire, d'examiner de nouveau la législation de nos prédécesseurs, non dans un dessein de changement radical, encore moins d'abrogation, mais pour en conserver et perfectionner l'esprit en l'adaptant à nos circonstances modifiées. » — Lettre pastorale du troisième concile plénier de Baltimore, 1884[26]
La phrase est importante : Baltimore III n'est pas une révolution. C'est une réforme de consolidation. Le concile veut rendre stable ce qui, jusque-là, dépendait trop souvent de situations locales, de coutumes diocésaines ou de solutions provisoires.
Que décide le troisième concile ?
Douze titres de décrets
Les décrets du troisième concile sont organisés en douze titres. Le titre préliminaire maintient les décrets du deuxième concile sauf lorsqu'ils sont abrogés ou modifiés. Les autres titres traitent de la foi catholique, des personnes ecclésiastiques, du culte, des sacrements, de la formation des clercs, de l'éducation de la jeunesse, des biens d'Église, des missions, des livres et journaux, des sociétés interdites et de l'exécution des décrets.[27]
Le concile n'est donc pas réductible au Catéchisme de Baltimore. Celui-ci est son héritage le plus populaire, mais l'ensemble des décrets donne une constitution pratique de l'Église catholique américaine.
| Domaine | Décision ou orientation | Effet durable |
|---|---|---|
| Évêques | Procédure consultative pour proposer des noms à Rome | Discipline nationale des nominations |
| Diocèses | Consulteurs diocésains, examinateurs, vicaires forains | Gouvernement plus stable |
| Prêtres | Formation plus longue, concours, recteurs inamovibles | Clergé moins improvisé |
| Écoles | École paroissiale près de chaque église si possible | Réseau scolaire catholique américain |
| Catéchisme | Catéchisme commun pour les enfants | Standard national jusqu'au XXe siècle |
| Biens | Règles sur propriété et aliénation | Sécurité canonique dans le droit civil américain |
| Missions | Soutien aux Indiens, Afro-Américains et missions étrangères | Conscience missionnaire nationale |
La nomination des évêques
Le troisième concile établit une procédure pour les sièges vacants. Les consulteurs et recteurs inamovibles du diocèse doivent proposer trois noms ; les évêques de la province les examinent, peuvent les conserver ou les rejeter, puis transmettent une liste à la Sainte-Siège. Le vote du clergé est consultatif et secret ; Rome garde la décision finale.[28]
Cette procédure répond à un problème concret : comment choisir des évêques dans une Église immense, sans tomber ni dans l'arbitraire local ni dans une centralisation romaine mal informée ? Baltimore propose une solution mixte : connaissance locale, discernement provincial, décision pontificale.
Les consulteurs diocésains
Les actes latins du troisième concile expliquent que, puisque les chapitres cathédraux ne peuvent pas encore être partout érigés dans les diocèses américains, on institue des consulteurs diocésains. Ils doivent être prêtres de piété, de doctrine, de prudence, expérimentés dans les affaires et les hommes, observants des canons et des statuts diocésains.[29]
Leur rôle n'est pas décoratif. L'évêque doit demander leur avis pour convoquer un synode diocésain, diviser une paroisse ou mission, confier une paroisse à une famille religieuse, organiser les séminaires, choisir de nouveaux consulteurs ou examinateurs, et traiter certaines affaires importantes de biens ecclésiastiques.[30]
Les recteurs inamovibles
Le concile recommande que certaines paroisses soient confiées à des recteurs inamovibles. Une telle paroisse doit avoir une église convenable, une école pour garçons et filles, et des revenus assez stables pour soutenir le prêtre, l'église et l'école. Le recteur ne peut être enlevé que pour cause canonique, selon une procédure déterminée.[31]
Ce point paraît technique, mais il signale une évolution profonde : le prêtre américain n'est plus seulement missionnaire mobile ; il devient pasteur d'une communauté stable, avec école, biens, responsabilités et droits définis.
La grande décision scolaire
« Multiplier nos écoles et les perfectionner »
La lettre pastorale du troisième concile consacre un long développement à l'éducation chrétienne. Elle affirme que l'éducation populaire a toujours été un objet majeur du soin de l'Église ; que la connaissance est une arme contre les erreurs ; mais qu'une éducation solide doit former non seulement l'intelligence, mais aussi la conscience, la vertu et la relation à Dieu.[32]
« Nous avons donc deux objets en vue : multiplier nos écoles et les perfectionner. Nous devons les multiplier jusqu'à ce que chaque enfant catholique du pays ait à sa portée les moyens de l'éducation. » — Lettre pastorale du troisième concile plénier de Baltimore, 1884[33]
Le texte donne la formule la plus célèbre :
« Aucune paroisse n'est complète tant qu'elle n'a pas des écoles suffisantes pour les besoins de ses enfants. » — Lettre pastorale du troisième concile plénier de Baltimore, 1884[34]
Les actes latins transforment cette conviction en norme : près de chaque église où il n'y en a pas encore, une école paroissiale doit être érigée dans les deux ans suivant la promulgation du concile et soutenue de manière permanente, sauf si l'évêque juge qu'il existe de graves difficultés justifiant un délai.[35]
Le débat avec l'école publique « neutre »
Les évêques ne condamnent pas l'instruction en elle-même ; ils veulent des écoles excellentes. La lettre pastorale rejette explicitement l'idée qu'une école catholique puisse être inférieure à une autre. Elle demande au contraire d'élever les écoles catholiques « au plus haut niveau d'excellence éducative ».[36]
Le désaccord porte sur la neutralité religieuse. Pour Baltimore III, une école qui exclut la religion ne produit pas une neutralité pure ; elle apprend pratiquement aux enfants que Dieu est absent des affaires ordinaires de la vie. D'où la formule doctrinale : les trois grandes agences éducatives sont la maison, l'Église et l'école, et chacune doit favoriser la religion pour former des personnes entières.[37]
« L'éducation, pour favoriser la civilisation, doit favoriser la religion. Or les trois grandes agences éducatives sont la maison, l'Église et l'école. » — Lettre pastorale du troisième concile plénier de Baltimore, 1884[38]
La nuance romaine
Le concile cite aussi Léon XIII et les instructions romaines : des parents catholiques peuvent, dans certains cas, confier leurs enfants aux écoles publiques s'il existe une cause suffisante, par exemple absence d'école catholique ou école catholique gravement inadéquate ; mais ce jugement relève de la conscience et de l'ordinaire, et les dangers doivent être rendus éloignés par des précautions appropriées.[39]
Cette nuance évite deux caricatures. Baltimore III ne dit pas que toute présence à l'école publique est automatiquement un péché ; il dit que l'Église ne peut pas, comme principe, abandonner l'éducation de ses enfants à une institution où la religion est structurellement exclue.
Le Catéchisme de Baltimore
Une décision conciliaire, puis une commission
Le troisième concile ordonne l'adoption d'un catéchisme commun. Le volume mémorial signale, dès le résumé des décisions, un décret adoptant un catéchisme universel dont les profits doivent servir à l'entretien des écoles catholiques.[40]
Le catéchisme qui en sort sera publié à partir de 1885 et deviendra, sous diverses éditions, le manuel de catéchèse le plus connu du catholicisme américain. Sa forme en questions-réponses correspond à une pédagogie de mémorisation : brève, nette, doctrinale, conçue pour des enfants et des classes paroissiales.
Pourquoi un catéchisme national ?
L'objectif est l'unité. Dans un pays d'immigration, de langues multiples et de diocèses dispersés, les évêques veulent que les enfants catholiques apprennent la même foi, avec des formulations communes. Le catéchisme ne remplace pas la prédication ni le Catéchisme romain ; il donne un outil scolaire national, adapté au contexte américain.
La première question est devenue célèbre : « Who made us? God made us. » — « Qui nous a faits ? Dieu nous a faits. » Le style est simple, mais la logique est solide : création, fin dernière, connaissance, amour et service de Dieu. Ce genre de formule a façonné la mémoire catholique de plusieurs générations aux États-Unis.[41]
Limites et réception
Le Catéchisme de Baltimore n'est pas le Catéchisme de l'Église catholique de 1992. Il n'a pas la même nature ni la même ampleur. Il est un manuel épiscopal américain, produit pour l'enseignement élémentaire, dans un cadre canonique et pastoral du XIXe siècle. Son autorité est réelle dans son ordre, mais elle reste celle d'un instrument catéchétique local approuvé par l'épiscopat.
Son importance historique demeure considérable. Jusqu'à la période postconciliaire, il a constitué le langage doctrinal ordinaire de millions de catholiques américains. Le débat contemporain autour de sa clarté, de ses limites ou de sa nostalgie doit donc être replacé dans cette fonction première : donner à des enfants une ossature doctrinale stable.
Missions, minorités et question raciale
Indiens et Afro-Américains
Les sources du troisième concile parlent des missions auprès des Indiens et des colored people, selon le vocabulaire américain du XIXe siècle. Le volume mémorial contient de longs passages sur les missions indiennes, les écoles et les besoins pastoraux des populations afro-américaines après l'esclavage.[42]
Il faut lire ces textes avec deux précautions. D'une part, le vocabulaire et certains présupposés paternalistes appartiennent au XIXe siècle et ne peuvent pas être repris naïvement. D'autre part, le concile manifeste une conscience missionnaire réelle : les évêques ne considèrent pas ces populations comme extérieures à leur responsabilité. Ils demandent des œuvres, des écoles, des missions et une charité organisée.
La cause de Kateri Tekakwitha
La Catholic Encyclopedia note que les Pères du troisième concile signèrent une postulation pour introduire les causes de béatification d'Isaac Jogues, René Goupil et Catherine Tekakwitha.[43] Ce détail est prophétique. Kateri Tekakwitha sera béatifiée par Jean-Paul II en 1980 et canonisée par Benoît XVI en 2012, devenant la première sainte amérindienne canonisée.
Ce lien montre que Baltimore III n'est pas seulement administratif. Il inscrit l'Église américaine dans une mémoire de sainteté missionnaire : martyrs jésuites, peuples autochtones, conversion, écoles, missions et sanctification d'un continent.
Université catholique et maturité intellectuelle
Le projet d'une université nationale
Le troisième concile appuie aussi le projet d'une université catholique. Les actes latins mentionnent la constitution de fonds pour fonder une université d'études catholiques et une commission chargée des débuts de l'institution.[44]
Cette orientation aboutira à la Catholic University of America, fondée à Washington par les évêques américains avec l'approbation de Léon XIII. L'ouverture des cours aura lieu en 1889. Le projet complète la stratégie scolaire : l'Église ne veut pas seulement des écoles élémentaires ; elle veut une formation intellectuelle supérieure capable de produire théologiens, professeurs, clercs et laïcs cultivés.
Former une élite catholique américaine
La lettre pastorale insiste sur le rôle des laïcs dans le combat intellectuel entre vérité et erreur, foi et agnosticisme. La formule est remarquable : dans l'ère des droits populaires et des libertés civiques, chaque individu devient un facteur actif dans le corps politique ; il faut donc que les catholiques soient formés pour un exercice intelligent et consciencieux de leurs devoirs.[45]
Le catholicisme américain ne cherche pas seulement à se protéger. Il veut former des citoyens meilleurs parce que meilleurs chrétiens, selon la formule de Gibbons : le concile travaille à rendre les fidèles plus droits dans la cité en les rendant plus saints devant Dieu.[46]
Sociétés secrètes, presse et vie publique
La question des sociétés secrètes
Les conciles de Baltimore traitent régulièrement des sociétés secrètes. Le deuxième concile condamne la franc-maçonnerie et interdit aussi certains groupes comme les Odd Fellows et les Sons of Temperance ; le troisième reprend la question dans le contexte américain des fraternités, serments et organisations dont les principes pouvaient contredire l'obéissance catholique.[47][48]
L'enjeu n'est pas une peur vague des associations. Les évêques distinguent les sociétés catholiques ou civiques légitimes des groupes qui imposent serments secrets, solidarités contraires à la foi ou hostilité envers l'Église. Dans une société américaine très associative, cette clarification est pastorale.
Une presse catholique soutenue
Le volume mémorial signale aussi une décision en faveur d'un journal catholique à soutenir dans chaque province.[49] L'intuition est moderne : l'Église ne peut pas se contenter de prêcher le dimanche si la formation de l'opinion se fait toute la semaine par les journaux, pamphlets et controverses publiques.
Le XIXe siècle américain est un âge de presse militante. Une minorité catholique souvent attaquée doit répondre, expliquer, publier, former et défendre ses institutions. Baltimore inscrit donc la presse dans la pastorale ordinaire.
Comment les conciles ont-ils été reçus ?
Une législation approuvée par Rome
Les actes des conciles sont soumis à la reconnaissance romaine. Pour le deuxième concile, le titre même de l'édition latine indique qu'il a été tenu à Baltimore et reconnu par le Siège apostolique. Pour le troisième, les lettres de Léon XIII et de la Propaganda Fide encadrent la convocation, les normes et la promulgation.[50][51]
Cette réception donne aux conciles une place canonique durable dans l'Église américaine. Ils ne sont pas de simples conférences pastorales : leurs décrets structurent la discipline locale, tant que le droit universel ou les décisions ultérieures ne les modifient pas.
Un modèle américain avant la conférence épiscopale moderne
Avant l'existence d'une conférence épiscopale américaine au sens contemporain, les conciles de Baltimore offrent un mécanisme national de discernement. Ils permettent aux évêques de parler ensemble, de légiférer ensemble, de traiter les mêmes problèmes et de présenter au peuple catholique une orientation commune.
Il ne faut pas projeter sur eux les catégories du XXe siècle. Ils ne sont ni un parlement, ni une conférence administrative, ni une assemblée démocratique. Ils sont des conciles particuliers, avec théologiens, consulteurs, religieux, commissions, votes, actes latins et approbation romaine.
Que reste-t-il aujourd'hui ?
Le réseau scolaire catholique
L'héritage le plus visible est le réseau scolaire catholique. Le troisième concile n'a pas créé de rien toutes les écoles paroissiales, mais il a donné une obligation, un objectif et une légitimité nationale à leur multiplication. En 1884, les sources évoquent déjà environ 2 532 écoles chrétiennes et 481 834 élèves fréquentant ces écoles ; le concile veut amplifier et perfectionner ce réseau.[52]
Même lorsque les formes ont changé, l'idée demeure : la transmission de la foi ne peut pas être séparée durablement de la formation de l'intelligence, des habitudes, de la mémoire et de la vie morale.
Le Catéchisme de Baltimore comme mémoire doctrinale
Le Catéchisme de Baltimore reste, pour beaucoup de catholiques américains, le symbole d'une catéchèse claire. Il ne suffit pas à traiter toutes les questions modernes ; il n'a pas la richesse biblique, liturgique et patristique du Catéchisme de 1992. Mais il rappelle une exigence que l'Église ne peut pas abandonner : une foi que personne ne sait formuler devient vite une foi que personne ne sait transmettre.
Une leçon d'inculturation catholique
Les conciles de Baltimore montrent une vraie inculturation : l'Église assume les conditions américaines — liberté religieuse civile, immigration, expansion territoriale, pluralisme confessionnel, droit des corporations, école publique, presse, démocratie — sans renoncer à sa doctrine, à sa discipline ni à sa communion avec Rome.
C'est pourquoi leur héritage dépasse les États-Unis. Ils donnent un exemple de catholicisme enraciné localement, mais non nationaliste ; institutionnellement créatif, mais non séparé ; soucieux de la société civile, mais non réduit à la politique.
« Si nous nous réunissons en concile, notre objet est de vous rendre plus droits citoyens en devenant de plus saints chrétiens. » — James Gibbons, lettre de convocation du troisième concile, 1884[53]
Pour aller plus loin
- Le concile Vatican I — contexte romain immédiatement antérieur au troisième concile.
- Le Code de droit canonique de 1917 — codification postérieure qui transformera le cadre canonique.
- Le Catéchisme de l'Église catholique — comparaison avec un catéchisme universel moderne.
- Le rôle de l'Église dans l'éducation — prolongement naturel du dossier scolaire.
- Les missions catholiques en Amérique — arrière-plan missionnaire de Baltimore.
Sources principales
- Catholic Church in the United States, Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii. A.D. MDCCCLXXXIV, Baltimore, John Murphy & Co., 1886.
- Baltimore Publishing Company, The Memorial Volume: A History of the Third Plenary Council of Baltimore, November 9-December 7, 1884, Baltimore, 1885.
- Catholic Church in the United States, Concilii Plenarii Baltimorensis II... acta et decreta, Baltimore, John Murphy, 1868.
- The Catholic Encyclopedia, « Plenary Councils of Baltimore », New York, Robert Appleton Company, 1907.
Notes et références
Thomas F. Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », The Catholic Encyclopedia, vol. 2, Robert Appleton Company, New York, 1907 : lorsque plusieurs provinces ecclésiastiques furent formées, un concile plénier devint nécessaire pour favoriser une discipline commune. Texte en ligne : https://www.newadvent.org/cathen/02235a.htm.
1 5 6Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., sections « The First Plenary Council », « The Second Plenary Council », « The Third Plenary Council ».
2Voir Catholic Encyclopedia, « Plenary Council », pour la définition canonique d'un concile plénier comme assemblée des évêques d'un territoire déterminé, distincte d'un concile œcuménique. Texte : https://en.wikisource.org/wiki/Catholic_Encyclopedia_(1913)/Plenary_Council.
3James Gibbons, lettre pastorale de convocation aux clercs et fidèles de l'archidiocèse de Baltimore, fête de saint Augustin 1884, reproduite dans The Memorial Volume: A History of the Third Plenary Council of Baltimore, Baltimore Publishing Company, 1885, p. 111-114. Traduction française par Ignispedia.
4 8 46 53Archbishops and Bishops of the United States, « Pastoral Letter of the Third Plenary Council », dans Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, Baltimore, John Murphy & Co., 1886, p. lxviii-lxx ; même texte repris dans The Memorial Volume, p. 1-3. Traduction française par Ignispedia.
7 25 26The Memorial Volume, op. cit., section « The Third Plenary Council », p. 46-51 : ouverture le 9 novembre 1884, clôture le 7 décembre, préparation des schémas à Rome, nomination de James Gibbons par Léon XIII comme délégué apostolique, composition de l'assemblée.
9 10 23Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., « The First Plenary Council of Baltimore » : ouverture le 9 mai 1852, six archevêques, trente-cinq évêques suffragants, évêque de Monterey et évêque de Toronto présents.
11Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., liste des décrets du premier concile : fidélité au pape, extension des conciles provinciaux, Rituel romain, Cérémonial de Baltimore, chanceliers, consulteurs, bans de mariage, doctrine chrétienne, écoles, séminaires.
12 13Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., décrets du premier concile sur les biens d'Église et les lay trustees ; application des censures tridentines contre ceux qui usurpent ou détournent les biens ecclésiastiques.
14Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., « The Second Plenary Council of Baltimore » : ouverture le 7 octobre 1866, clôture le 21 octobre, présidence de Martin John Spalding, présence du président Andrew Johnson à la dernière session.
15Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., division des décrets du deuxième concile en quatorze titres.
16Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., titre I du deuxième concile sur la foi orthodoxe et les erreurs présentes : indifférentisme, unitarisme, universalisme, transcendantalisme, panthéisme, magnétisme, spiritisme.
17 18Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., titres II-VI du deuxième concile : hiérarchie, gouvernement, clercs, biens ecclésiastiques, sacrements et culte.
19Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., titre III et titre V du deuxième concile : recommandations sur les séminaires, formation philosophique, théologique, scripturaire, linguistique et pastorale.
20Pastoral Letter of the Second Plenary Council of Baltimore, 1866, édition numérisée Wikimedia Commons / Internet Archive, p. 31-34 selon pagination PDF, sur la nécessité de l'instruction religieuse dans l'éducation scolaire.
21 22The Memorial Volume, op. cit., notice biographique de James Gibbons, p. 80-83 environ selon l'édition numérisée ; voir aussi son rôle comme archevêque de Baltimore et délégué apostolique.
24Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., « The Third Plenary Council of Baltimore » : présidence par James Gibbons, signataires et division des décrets en douze titres.
27Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., Titulus II, caput I, « De Episcopis », nn. 15-16, p. 12-14 : procédure consultative des consulteurs et recteurs inamovibles, examen provincial et transmission à la Sainte-Siège.
28Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., Titulus II, caput II, « De Consultoribus Dioecesanis », nn. 17-20, p. 14-16.
29 30Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., titre II du troisième concile : conditions des recteurs inamovibles et rôle des paroisses dotées d'église, école et revenus stables.
31Archbishops and Bishops of the United States, « Pastoral Letter of the Third Plenary Council », section « Christian Education », dans Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., p. lxxxii-lxxxvi. Traduction française par Ignispedia.
32 37 38 45Pastoral Letter of the Third Plenary Council, op. cit., section « Christian Education », p. lxxxv-lxxxvi : objectifs de multiplier et perfectionner les écoles ; formule « No parish is complete... ». Traduction française par Ignispedia.
33 34 36Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., Titulus VI, « De Juventutis Institutione », caput « De Scholis Catholicis », n. 199, p. 104 : école paroissiale à ériger près de chaque église dans les deux ans, sauf graves difficultés reconnues par l'évêque.
35Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., Titulus VI, n. 198, p. 103-104 : possibilité conditionnelle de recourir aux écoles publiques pour cause suffisante, sous jugement de l'ordinaire et avec précautions.
39The Memorial Volume, op. cit., p. 50-51 : résumé des décisions du troisième concile mentionnant un catéchisme universel, le soutien des écoles catholiques, un journal catholique par province, la formation des prêtres et une université catholique.
40 49A Catechism of Christian Doctrine, Prepared and Enjoined by Order of the Third Plenary Council of Baltimore, Baltimore, John Murphy & Co., éditions à partir de 1885 ; formule initiale traditionnelle : « Who made us? God made us. »
41The Memorial Volume, op. cit., discours et développements sur les missions auprès des Indiens et des populations afro-américaines, notamment p. 166-180 environ selon l'édition numérisée.
42Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., fin de la section sur le troisième concile : postulation pour les causes d'Isaac Jogues, René Goupil et Catherine Tegakwitha.
43Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., Acta, sessions préparatoires et décisions sur la fondation d'une université catholique, p. 58-60 environ selon l'édition numérisée.
44Meehan, « Plenary Councils of Baltimore », op. cit., titre XII du deuxième concile : sociétés secrètes, franc-maçonnerie, Odd Fellows, Sons of Temperance.
47Pastoral Letter of the Third Plenary Council, op. cit., section « Forbidden Societies », dans Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, p. xcvii-c environ selon pagination latine.
48Catholic Church in the United States, Concilii Plenarii Baltimorensis II. in ecclesia metropolitana Baltimorensi a die VII ad diem XXI Octobris A.D. MDCCCLXVI habiti et a Sede Apostolica recogniti acta et decreta, Baltimore, John Murphy, 1868.
50Acta et decreta Concilii plenarii Baltimorensis tertii, op. cit., lettres préliminaires de Léon XIII et de la Propaganda Fide, p. xv-xx environ selon l'édition numérisée.
51The Memorial Volume, op. cit., discours sur l'éducation chrétienne, p. 257 environ selon l'édition numérisée : mention de 2 532 écoles chrétiennes et 481 834 élèves.
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