Saint Isaac Jogues (1607-1646)

Saint Isaac Jogues, jésuite orléanais et apôtre des Hurons, fut capturé et réduit en esclavage par les Mohawks, mutilé des mains au point de ne plus pouvoir dire la messe. « Martyr vivant » dispensé par Urbain VIII, il repartit librement vers ses bourreaux et fut supplicié à Ossernenon en 1646. Premier prêtre de Manhattan, il est l'un des huit Martyrs nord-américains, patron de l'Amérique du Nord.

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Isaac Jogues (1607-1646) est un prêtre jésuite orléanais, missionnaire de la Nouvelle-France et l'une des figures les plus déchirantes de l'évangélisation de l'Amérique du Nord. Apôtre des Hurons-Wendats sous le nom d'Ondessonk, il fut capturé par les Mohawks en 1642, réduit en esclavage treize mois et mutilé des mains, au point de ne plus pouvoir célébrer la messe.[1][2]

Évadé grâce à des protestants hollandais, ramené en France comme un revenant, il obtint du pape Urbain VIII une dispense exceptionnelle pour monter de nouveau à l'autel — le pape l'appelant « martyr ». Alors que tout l'invitait à demeurer en Europe couvert d'honneurs, Isaac Jogues repartit de son plein gré vers le pays de ses bourreaux. Le 18 octobre 1646, à Ossernenon, il tomba sous le tomahawk du clan de l'Ours ; sa tête fut plantée sur la palissade du village.[3][4]

Les six grandes dates de la vie offerte de saint Isaac Jogues, de sa naissance à Orléans à son martyre à Ossernenon. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sa mort ne fut pas un échec mais une semence. C'est précisément de ce sol mohawk que jaillira, dix ans plus tard, la première sainte amérindienne, Kateri Tekakwitha. Béatifié en 1925 puis canonisé le 29 juin 1930 par Pie XI avec son compagnon Jean de Brébeuf, Isaac Jogues est l'un des huit Martyrs nord-américains et le patron de l'Amérique du Nord.[5][6] Sa fête se célèbre le 19 octobre au calendrier romain et le 26 septembre au Canada.[7]

Un Orléanais entré chez les jésuites (1607-1636)

Une naissance à Orléans

Isaac Jogues naît le 10 janvier 1607 à Orléans, cinquième de neuf enfants d'une famille aisée de la bourgeoisie marchande de la Loire.[8] Son père, Laurent Jogues, marchand drapier, fut élu consul de la ville en 1619 ; l'un de ses frères, Samuel, devint capucin.[9] Élève des jésuites au collège d'Orléans dès 1617, le jeune Isaac y respire l'air d'une Compagnie alors tout entière tournée vers les missions lointaines : les Relations envoyées du Canada et de l'Orient enflamment les collèges de France.

Le noviciat de Rouen et la formation

En octobre 1624, à dix-sept ans, Isaac entre au noviciat de la Compagnie de Jésus à Rouen — premier jésuite orléanais à y être reçu.[10] Son maître des novices n'est autre que Louis Lallemant, l'un des grands maîtres spirituels de la Compagnie, théoricien de la docilité à l'Esprit Saint. Cette empreinte est décisive : sous l'écorce du futur missionnaire bat déjà un cœur formé à l'oraison et au don total.

Le cursus jésuite déploie ensuite ses étapes : philosophie à La Flèche, enseignement des humanités au collège de Rouen (1629), puis théologie au collège de Clermont, à Paris.[11][12] À La Flèche survit encore l'esprit missionnaire qu'y avait implanté en 1613 le père Énemond Massé.[13]

Ordination et départ pour le Nouveau Monde

Ordonné prêtre à Paris en janvier 1636, Isaac Jogues ne perd pas un jour.[14] Le 8 avril 1636, il s'embarque pour la Nouvelle-France, cette colonie naissante du Saint-Laurent où l'attendent déjà Jean de Brébeuf et les Robes Noires.[15][16] Il a vingt-neuf ans. Comme tant de fils de saint Ignace de Loyola, il part se faire tout à tous — jusqu'aux confins des forêts du Nouveau Monde.

Ondessonk, l'apôtre des Hurons (1636-1642)

Arrivée en Huronie

Jogues arrive à Québec le 2 juillet 1636, et gagne aussitôt le pays des Hurons, qu'il atteint le 11 septembre après seize jours d'un voyage épuisant en canot d'écorce.[17][18] Là, parmi la confédération huronne-wendat, il retrouve Brébeuf et se met à l'école de la langue et des coutumes. Les Hurons lui donnent un nom : Ondessonk, « oiseau de proie ».[19] À peine arrivé, il manque succomber à une épidémie qui décime la mission ; sa santé fragile ne le quittera plus, mais sa volonté ne fléchit pas.

Pendant six ans, Jogues partage la vie des bourgades : la cabane enfumée, la sagamité, les hivers de glace, l'hostilité grandissante des sorciers qui accusent les Robes Noires d'apporter la maladie. En 1639, le supérieur Jérôme Lalemant lui confie la construction du fort-mission Sainte-Marie-au-pays-des-Hurons, base de toute l'évangélisation huronne.[20]

Au seuil des Grands Lacs : le Sault Sainte-Marie (1641)

En septembre 1641, Jogues et le père Charles Raymbaut entreprennent une expédition vers le nord-ouest, chez les Sauteux (Ojibwés), jusqu'aux rapides qui relient le lac Supérieur au lac Huron : le Sault Sainte-Marie.[21][22] Ils comptent parmi les premiers Européens à pousser si loin dans l'intérieur du continent — « les premiers missionnaires à prêcher l'Évangile à mille milles dans les terres, cinq ans avant que John Eliot ne s'adresse aux Indiens à six milles du port de Boston », selon le mot de l'historien George Bancroft, cité par la Catholic Encyclopedia.[23] Ce détail dit l'ampleur du champ que ces missionnaires rêvaient de gagner au Christ : un continent.

Carte synthétique — du Saint-Laurent aux Grands Lacs : arrivée à Québec, route vers la Huronie, pays mohawk et Ossernenon/Auriesville. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les sources sont prudentes : si Jogues fut bien l'un des premiers Européens à atteindre le Sault en 1641, l'attribution du toponyme « Sainte-Marie » à sa seule initiative n'est pas solidement documentée — contrairement au lac du Saint-Sacrement, qu'il nommera lui-même en 1646.[24]

La capture et le martyre de René Goupil (1642)

L'embuscade du Saint-Laurent

À l'été 1642, la mission huronne est exsangue : il faut redescendre à Québec chercher vivres et secours. Jogues accepte ce voyage périlleux. Le convoi — une quarantaine de personnes en douze canots, dont le donné René Goupil, le laïc Guillaume Couture et le chef huron Ahatsistari — repart vers la Huronie le 1ᵉʳ août 1642.[25] Le lendemain, il tombe dans une embuscade mohawk sur le Saint-Laurent, vraisemblablement vers Lanoraie, près du lac Saint-Pierre.[26]

Les sources divergent d'un jour sur la date de la capture : le Dictionnaire biographique du Canada la place au lendemain du départ du 1ᵉʳ août, tandis que la Catholic Encyclopedia et la tradition anglophone retiennent le 3 août 1642.[27]

Jogues aurait pu se cacher dans les roseaux. Voyant ses compagnons pris, il sortit de sa cachette pour partager leur sort et les assister — premier acte d'un homme qui, toute sa vie, refusera de se sauver seul.[28] Lui-même en révéla plus tard la raison profonde, dans un récit autographe de sa capture :

« Je contemplais ce désastre [...] il fallait, me disais-je en mon cœur, que mon corps souffrît le feu de la terre pour délivrer ces pauvres âmes des flammes de l'Enfer. » — Isaac Jogues, récit autographe de sa capture, cité dans le Dictionnaire biographique du Canada[29]

Les tortures du chemin

Le trajet vers le pays mohawk fut un calvaire. Battus, contraints de passer entre deux rangées d'agresseurs, les captifs furent suppliciés à chaque étape. À Jogues, on rongea et brûla plusieurs doigts jusqu'à l'os ; une captive algonquine, forcée par les Mohawks, lui trancha un pouce.[30][31] On le suspendit, on lui jeta des charbons ardents. Conduit au village d'Ossernenon (aujourd'hui Auriesville, État de New York), il y fut exhibé comme un trophée.[32]

C'est de ces mains désormais difformes que naîtra plus tard l'épreuve la plus intime de sa vie : un prêtre qui ne peut plus, selon la loi de l'Église, toucher l'hostie.

René Goupil, premier des Martyrs

Le 29 septembre 1642, le jeune René Goupil — chirurgien et donné laïc de la Compagnie — fut surpris alors qu'il traçait un signe de croix sur le front d'un enfant. Un Mohawk l'abattit d'un coup de hache.[33][34] Goupil mourut en prononçant le nom de Jésus, dans les bras de Jogues qui put l'absoudre : il est le premier des huit Martyrs nord-américains à verser son sang.[35]

« Ainsi, le 28 septembre, cet ange d'innocence et ce martyr de Jésus-Christ fut immolé dans sa trente-cinquième année. » — Isaac Jogues, récit de la mort de René Goupil, Relations des jésuites[36]

Les deux donnés martyrs liés à Jogues : René Goupil, chirurgien donné, et Jean de Lalande, compagnon du dernier retour à Ossernenon. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La source primaire de Jogues date la mort de Goupil du 28 septembre ; le Dictionnaire biographique du Canada retient le 29, fête de saint Michel.[37][38] Jogues chercha longtemps les ossements de son compagnon pour les ensevelir ; il ne retrouva qu'un crâne et quelques os, qu'il cacha pieusement.

Treize mois d'esclavage chez les Mohawks

La vie d'un captif

Épargné par caprice, Jogues fut gardé treize mois comme esclave dans la bourgade mohawk.[39][40] Adopté par une vieille femme, traité en domestique, exposé chaque jour à la mort, mal nourri et mal vêtu pour affronter l'hiver, il connut le dénuement absolu. Le Dictionnaire biographique du Canada, comptant d'août 1642 à novembre 1643, parle de quatorze à quinze mois ; la formule consacrée demeure « treize mois ».[41]

Le ministère clandestin

Loin de s'effondrer, Jogues fit de sa captivité un apostolat. Il baptisa secrètement des enfants mourants et des captifs, consola les prisonniers de toutes nations, instruisit qui voulait l'entendre.[42] Privé d'autel, il gravait le nom du Christ sur les arbres et priait dans les bois, cherchant dans ce dénuement absolu à demeurer uni à Dieu.[43]

L'évasion et le martyr vivant (1643-1644)

Sauvé par les Hollandais de Fort Orange

À l'été 1643, les Mohawks emmenèrent Jogues commercer près de Fort Orange (aujourd'hui Albany), comptoir des Hollandais calvinistes. Touchés par le sort du prêtre, ceux-ci — au premier rang desquels Arendt van Corlaer, commis de Rensselaerswyck — organisèrent son évasion et le cachèrent dans une grange.[44][45] Conduit ensuite à La Nouvelle-Amsterdam (l'actuelle New York), Jogues devint le premier prêtre catholique à fouler l'île de Manhattan.[46] Le pasteur réformé Johannes Megapolensis, qui l'avait recueilli, resta toute sa vie l'ami de ce papiste qu'il admirait : émouvant exemple de charité par-dessus les fractures de la Réforme.

Le retour en France

Embarqué sur un navire hollandais, Jogues débarqua sur la côte de Bretagne le matin de Noël 1643, méconnaissable, vêtu de hardes.[47][48] Le 5 janvier 1644, il gagnait le collège jésuite de Rennes. Quand il se présenta au recteur sans dire son nom, celui-ci, qui venait de recevoir une lettre du Canada annonçant la mort probable de Jogues, comprit soudain qui était ce mendiant aux mains mutilées et tomba à ses pieds. La nouvelle courut la France : un missionnaire revenait du martyre. La reine régente Anne d'Autriche voulut voir ce « martyr vivant » et lui baiser les mains.[49]

La dispense d'Urbain VIII : « boire le sang du Christ »

Restait une douleur que la joie des retrouvailles ne pouvait effacer. Le droit canon exigeait alors que le prêtre touchât l'hostie consacrée du pouce et de l'index ; or Jogues avait perdu ou mutilé ces doigts. Il ne pouvait plus dire la messe.[50][51] Saisi, le pape Urbain VIII lui accorda en 1644 une dispense exceptionnelle de remonter à l'autel. La tradition rapporte le mot magnifique du pape, désignant déjà Jogues comme un martyr :

« Il serait indigne qu'un martyr du Christ ne bût pas le sang du Christ. »[52]

Pourquoi Jogues ne pouvait plus célébrer normalement : mains mutilées, discipline liturgique du XVIIe siècle et dispense d’Urbain VIII. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au printemps 1644, après vingt mois de privation, Isaac Jogues put de nouveau célébrer le saint sacrifice.[53] Pour cet homme, l'Eucharistie n'était pas un rite mais sa vie même : on lui rendait le Christ qu'il était venu donner aux nations.

Le retour héroïque et l'ambassade de paix (1644-1646)

Repartir vers la croix

Couvert d'honneurs, libre de finir ses jours en France, Jogues n'eut qu'un désir : repartir. Au printemps 1644, il s'embarqua de nouveau pour la Nouvelle-France et retrouva Québec début juillet.[54][55] Là est le sommet de sa sainteté : non d'avoir souffert une fois par surprise, mais d'être retourné librement vers le peuple qui l'avait torturé, pour lui porter la paix et l'Évangile.

Le lac du Saint-Sacrement

En mai 1646, une fragile trêve permit d'envoyer Jogues en ambassade de paix chez les Mohawks. Parti de Trois-Rivières le 16 mai, de retour à Québec le 3 juillet, il traversa, à la veille de la Fête-Dieu, un grand lac que les Amérindiens nommaient Horicon. Émerveillé, il lui donna le nom de Lac du Saint-Sacrement — aujourd'hui le lac George, dans l'État de New York.[56][57] Le geste résume l'homme : là où d'autres voyaient une frontière hostile, lui voyait un ostensoir.

« Ibo et non redibo »

À l'automne 1646, Jogues fut désigné pour retourner hiverner chez les Mohawks. Il ne se faisait aucune illusion. Dans une lettre à un confrère, il écrivit cette phrase devenue célèbre :

« Mon cœur me dit que, si j'ai le bonheur d'être employé à cette mission, j'irai et ne reviendrai pas — Ibo et non redibo. Mais je serais heureux que Notre-Seigneur veuille achever le sacrifice là où il l'a commencé, et que le peu de sang que j'ai versé en cette terre soit le gage de celui que je lui donnerais de toutes les veines de mon corps. » — Isaac Jogues, lettre de 1646, Relations des jésuites[58]

Il partit le 24 septembre 1646, avec le jeune donné Jean de La Lande.[59]

Le martyre (18 octobre 1646)

Le coffret accusé

Lors de sa mission de l'été, Jogues avait laissé chez les Mohawks un petit coffret contenant ses effets personnels, qu'il leur avait demandé de garder.[60] Or l'été suivant, des épidémies (variole) et de mauvaises récoltes s'abattirent sur le pays. Le clan de l'Ours, hostile aux Français, accusa la « boîte du sorcier » d'avoir apporté la maladie.[61] Quand Jogues revint pour l'hiver, il marchait vers une sentence déjà prononcée.

Le tomahawk du clan de l'Ours

Le 18 octobre 1646, des membres du clan de l'Ours invitèrent Jogues à un repas dans une cabane. Au moment où il entrait, on l'abattit d'un coup de tomahawk à la tête, puis on le décapita.[62][63] Sa tête fut plantée sur les pieux de la palissade, face à la route de Québec, et son corps jeté dans la rivière Mohawk.[64] Il avait trente-neuf ans.

Ainsi s'accomplit, à la lettre, son Ibo et non redibo : il était allé, il n'était pas revenu.

Jean de La Lande

Le lendemain, 19 octobre 1646, le jeune Jean de La Lande, donné laïc, sortit dans la nuit pour tenter de recueillir la tête de Jogues et l'ensevelir. Il fut surpris et tué à son tour d'un coup de hache.[65][66] Deux corps de plus, jetés au fleuve ; deux noms de plus au martyrologe de l'Amérique.

« Le sang des martyrs est une semence de chrétiens. » — Tertullien, Apologétique, 50

Gloire de l'Église : les huit Martyrs nord-américains

Un seul groupe de saints

Isaac Jogues ne tomba pas seul. Entre 1642 et 1649, huit missionnaires et donnés jésuites versèrent leur sang en Nouvelle-France — trois en pays mohawk avec Jogues, cinq en Huronie avec Jean de Brébeuf. L'Église les honore ensemble sous le nom de Martyrs nord-américains (ou Martyrs canadiens).[67]

MartyrStatutMortLieu
Saint René GoupilDonné (laïc)29 septembre 1642Pays mohawk (Ossernenon)
Saint Isaac JoguesPrêtre jésuite18 octobre 1646Pays mohawk (Ossernenon)
Saint Jean de La LandeDonné (laïc)19 octobre 1646Pays mohawk (Ossernenon)
Saint Antoine DanielPrêtre jésuite4 juillet 1648Huronie (Téanaostaiaé)
Saint Jean de BrébeufPrêtre jésuite16 mars 1649Huronie (Saint-Ignace)
Saint Gabriel LalemantPrêtre jésuite17 mars 1649Huronie (Saint-Ignace)
Saint Charles GarnierPrêtre jésuite7 décembre 1649Huronie (Étarita)
Saint Noël ChabanelPrêtre jésuite8 décembre 1649Huronie

Béatification et canonisation

De la mission au culte public : martyres de 1646-1649, béatification de 1925, canonisation de 1930 et mémoire liturgique des huit Martyrs nord-américains. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Béatifié le 21 juin 1925 par Pie XI, Isaac Jogues fut canonisé avec ses sept compagnons le 29 juin 1930 par le même pape.[68][69] L'Église inscrivait ainsi au cœur de sa liturgie les premiers saints canonisés du sol nord-américain. Leur fête se célèbre le 19 octobre au calendrier romain général, et le 26 septembre au Canada.[70] Jogues et ses compagnons sont vénérés comme patrons de l'Amérique du Nord.[71]

Spiritualité et héritage

Le martyre désiré, non recherché

Martyre du père Isaac Jogues, gravure d’A. Malaer d’après Abraham van Diepenbeeck. Wellcome Collection / Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

La sainteté de Jogues n'est pas dans l'horreur subie mais dans la liberté du don. Rien ne l'obligeait à monter dans ce convoi de 1642 ; rien ne l'obligeait à sortir des roseaux ; rien ne l'obligeait à repasser l'océan en 1644 ; rien ne l'obligeait à repartir hiverner chez les Mohawks en 1646. Chaque fois, il choisit la croix — non par fascination de la souffrance, mais par excès d'amour. C'est la pure logique du grain de blé qui doit mourir pour porter du fruit.

Peu après la mort de Goupil, croyant son tour venu, Jogues s'agenouilla, s'offrit lui-même en sacrifice, puis se tourna vers ses bourreaux :

« Faites ce que vous voudrez : je ne crains pas la mort. » — Isaac Jogues, Relations des jésuites, vol. 31, chap. V[72]

Auriesville et la moisson cachée

L'anéantissement des missions parut, là encore, donner tort aux martyrs. Mais c'est sur la terre mohawk, à Ossernenon même où Jogues fut décapité, que naquit dix ans plus tard Kateri Tekakwitha, le « lys des Mohawks », première sainte amérindienne.[73] Le sang versé n'avait pas coulé en vain. Aujourd'hui, le Sanctuaire national des Martyrs nord-américains d'Auriesville rassemble chaque année des pèlerins sur le lieu du supplice — preuve vivante que la semence a levé.

Un saint pour les frontières

Isaac Jogues demeure le saint des frontières : géographiques, puisqu'il porta l'Évangile jusqu'aux Grands Lacs et fut le premier prêtre de Manhattan ; spirituelles, puisqu'il aima ses bourreaux jusqu'à revenir mourir chez eux ; et même confessionnelles, puisqu'il fut sauvé par des protestants qu'il bénit. Sa vie dit, mieux qu'un traité, ce qu'est un missionnaire selon le cœur de l'Église : un homme qui ne garde rien pour lui, pas même ses mains.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Dictionnaire biographique du Canada, notice « JOGUES, ISAAC » (Léon Pouliot) : biographi.ca. Notice biographique de référence : né à Orléans le 10 janvier 1607, cinquième de neuf enfants d'une famille aisée ; entré au noviciat des jésuites de Rouen en octobre 1624 (premier jésuite orléanais à Rouen), sous le maître des novices Louis Lallemant ; philosophie à La Flèche, théologie au collège de Clermont à Paris ; ordonné prêtre à Paris en janvier 1636 ; départ pour la Nouvelle-France le 8 avril 1636 ; arrivée en Huronie le 11 septembre 1636 ; surnom indien Ondessonk (« oiseau de proie ») ; construction du fort Sainte-Marie confiée par Jérôme Lalemant ; expédition au Sault Sainte-Marie avec Charles Raymbaut (septembre 1641) ; départ vers la Huronie le 1ᵉʳ août 1642 (convoi d'une quarantaine de personnes en douze canots), capturé le lendemain par les Mohawks près de Lanoraie ; mort de René Goupil le 29 septembre 1642 ; captivité d'environ quatorze à quinze mois ; évasion (début novembre 1643) avec l'aide des Hollandais de Fort Orange ; débarquement en Bretagne le jour de Noël 1643 ; collège de Rennes le 5 janvier 1644 ; retour en Nouvelle-France au printemps 1644 (Québec début juillet 1644) ; ambassade de paix (départ de Trois-Rivières le 16 mai 1646, retour le 3 juillet), nomination du lac Saint-Sacrement ; nouveau départ le 24 septembre 1646 avec Jean de La Lande ; martyre le 18 octobre 1646 à Ossernenon ; canonisé le 29 juin 1930 par Pie XI. Cf. aussi la version anglaise : biographi.ca/en.

    1 3 8 10 11 13 14 15 18 19 20 21 24 25 26 33 37 41 48 55 57 59 69
  2. Catholic Encyclopedia (New Advent), « St. Isaac Jogues » (T. J. Campbell) : newadvent.org. Recoupement : né à Orléans le 10 janvier 1607 ; professeur de littérature à Rouen ; expédition au Sault Sainte-Marie, « premiers missionnaires à prêcher l'Évangile à mille milles dans l'intérieur » ; capturé le 3 août 1642 ; doigts mangés ou brûlés ; conduit à Ossernenon (aujourd'hui Auriesville) ; treize mois d'esclavage ; les calvinistes hollandais de Fort Orange (Albany) s'employèrent constamment à le libérer ; conduit à La Nouvelle-Amsterdam (New York) ; débarqué en Bretagne le matin de Noël 1643 ; mains mutilées rendant la messe canoniquement impossible ; dispense d'Urbain VIII ; retour au Canada au printemps 1644 ; nomination du lac du Saint-Sacrement (Horicon, aujourd'hui lac George) ; frappé d'un tomahawk puis décapité le 18 octobre 1646. Sur l'expédition au Sault Sainte-Marie, la formule est attribuée par l'article à l'historien George Bancroft : « [they] were the first missionaries […] to preach the gospel a thousand miles in the interior, five years before John Eliot addressed the Indians six miles from Boston Harbour » (citant Bancroft, History of the United States, vol. VII, p. 790, Londres, 1853).

    2 22 23 27 31 32 39 44 47 50 54 56 63
  3. Wikipedia (EN), « Isaac Jogues » : en.wikipedia.org. Recoupement : Isaac Jogues (10 January 1607 – 18 October 1646) ; arrivée à Québec le 2 juillet 1636 ; embuscade et capture (3 août 1642), Jogues sortant de sa cachette pour rejoindre les prisonniers ; tortures détaillées (bastonnade, ongles arrachés, doigts rongés, pouce coupé par une captive algonquine, passage entre deux rangées, charbons ardents) ; René Goupil, premier des Martyrs nord-américains ; évasion avec l'aide d'Arent van Curler, caché dans une grange ; premier prêtre catholique à visiter l'île de Manhattan ; mains mutilées empêchant de toucher l'hostie (pouce et index requis) ; coffret accusé d'avoir apporté maladie (variole, rougeole) et mauvaises récoltes ; clan de l'Ours ; martyre le 18 octobre 1646, Jean de La Lande tué le 19 octobre 1646 ; béatifié le 21 juin 1925, canonisé le 29 juin 1930 par Pie XI avec sept compagnons ; fêtes le 19 octobre (calendrier romain général) et le 26 septembre (Canada) ; Kateri Tekakwitha née à Ossernenon. Cf. aussi Wikipédia (FR) « Isaac Jogues » : fr.wikipedia.org.

    4 5 7 12 16 17 28 30 35 40 42 43 45 46 51 61 66 68 70 73
  4. Franciscan Media / EWTN, « Saints Isaac Jogues, Jean de Brébeuf and Companions » ; cf. National Shrine of the North American Martyrs, Auriesville : ourladyofmartyrsshrine.org. Les huit Martyrs nord-américains (Martyrs canadiens) : six prêtres jésuites (Isaac Jogues, Antoine Daniel, Jean de Brébeuf, Gabriel Lalemant, Charles Garnier, Noël Chabanel) et deux donnés laïcs (René Goupil et Jean de La Lande) ; martyrisés entre 1642 et 1649 ; béatifiés par Pie XI en 1925, canonisés le 29 juin 1930.

    6 67
  5. Wikipédia (FR), « Isaac Jogues » : fr.wikipedia.org. Notice : père Laurent Jogues (marchand drapier, consul d'Orléans en 1619), mère Françoise de Sainte-Mesmin, frère Samuel Jogues capucin ; entré au collège jésuite d'Orléans en 1617 ; capture le 2 août 1642 par les Iroquois ; après le martyre du 18 octobre 1646, sa tête scalpée fut exhibée sur une palissade et son corps jeté dans la rivière Mohawk ; béatification le 21 juin 1925, canonisation le 29 juin 1930 par Pie XI.

    9 64
  6. Dictionnaire biographique du Canada, notice « JOGUES, ISAAC » (Léon Pouliot) : biographi.ca, citant un récit autographe de Jogues sur sa capture du 2 août 1642, conservé en archives jésuites (cf. bibliographie de la notice : ACSM, Mémoires touchant la mort et les vertus des pères Isaac Jogues [Ragueneau], et divers écrits autographes et apographes de Jogues). Orthographe d'époque respectée : « Je contemplois ce desastre [...] il faut, disois-je en mon cœur, que mon corps souffre le feu de la terre, pour delivrer ces pauvres ames des flammes de l'Enfer. »

    29
  7. EWTN, « St. Isaac Jogues, Martyr », reprenant le récit des Relations des jésuites : ewtn.com. Mort de René Goupil après avoir tracé un signe de croix sur la tête d'un enfant : « Ainsi, le 28 septembre, cet ange d'innocence et martyr de Jésus-Christ fut immolé dans sa trente-cinquième année » ; le coffret laissé chez les Mohawks (« il leur en avait montré le contenu… mais l'avait fermé à clé et leur avait demandé de le garder ») ; clan de l'Ours invitant Jogues à un repas dans une cabane, où il fut brutalement frappé du tomahawk ; Jean de La Lande tué le lendemain en tentant de récupérer le corps de Jogues.

    34 36 38 60 62 65
  8. Encyclopedia.com, « St. Isaac Jogues » : encyclopedia.com. Précisions : la reine régente Anne d'Autriche voulut voir le « martyr vivant » et lui baiser les mains ; première messe de nouveau célébrée en mars 1644, après quelque vingt mois de privation, grâce à la dispense d'Urbain VIII.

    49 53
  9. Phrase attribuée au pape Urbain VIII lors de la dispense de 1644, transmise par la tradition dévotionnelle : « Indignum esset Christi martyrem Christi non bibere sanguinem » (« Il serait indigne qu'un martyr du Christ ne bût pas le sang du Christ »). Rapportée notamment par Catholic Answers Magazine, « The Hero-Martyrs of North America » : catholic.com, et par John A. O'Brien, Saints of the American Wilderness (2004). À signaler honnêtement : les grandes notices critiques (Dictionnaire biographique du Canada, New Advent) attestent la dispense d'Urbain VIII mais ne citent pas cette formule, transmise par voie dévotionnelle ; variantes textuelles mineures dans les sources (martyrem/martyrum, bibere/biberem).

    52
  10. The Jesuit Relations and Allied Documents, vol. 31 (éd. R. G. Thwaites, Cleveland, 1896-1901), lettre de Jogues citée chap. VII, p. 113 : creighton.edu. Texte de la lettre de 1646 : « My heart tells me that, if I have the blessing of being employed in this Mission, Ibo et non redibo [I shall go and shall not return]; but I would be happy if our Lord were willing to finish the Sacrifice where he has begun it, and if the little blood which I have shed in that land were as the pledge of that which I would give him from all the veins of my body and my heart. » Variante attestée : « Ibo, sed non redibo ». Traduction française dans le corps de l'article.

    58
  11. Encyclopædia Britannica, « Saint Isaac Jogues » : britannica.com. Confirme le statut de patron de l'Amérique du Nord (avec ses compagnons martyrs) et les grandes dates de la vie et du martyre.

    71
  12. The Jesuit Relations and Allied Documents, vol. 31 (éd. R. G. Thwaites, Cleveland, 1896-1901), chap. V, récit de la mort de René Goupil : creighton.edu. Texte original : « "Give me a moment's time," the Father said to them [...] He then falls on his knees, he offers himself in sacrifice to the divinity; then, turning toward those Barbarians, "Do what you please; I fear not death." "Get up," they reply; "thou wilt not die this time." » Traduction française dans le corps de l'article.

    72