Sainte Marguerite Bourgeoys (1620-1700) est une religieuse française, cofondatrice de Montréal aux côtés de Paul de Chomedey de Maisonneuve et de Jeanne Mance, et la fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame — la première communauté religieuse de femmes non cloîtrée de toute l'Église catholique en Amérique du Nord.[1][2] Issue de la bourgeoisie marchande de Troyes, elle traverse l'Atlantique à trente-trois ans pour instruire les enfants d'une colonie naissante, en pleine forêt, sous la menace permanente des raids iroquois.
Pendant cinq ans, avant de pouvoir seulement ouvrir une école, elle se fait « servante de la colonie » : elle visite les familles, soigne les nouveau-nés, seconde Jeanne Mance à l'Hôtel-Dieu et fait construire la première chapelle de pèlerinage de Montréal.[3] Le 30 avril 1658, dans une étable de pierre offerte par Maisonneuve, elle ouvre enfin la première école de Ville-Marie — le point de départ d'une œuvre éducative qui gagnera bientôt tout le Canada français.[4][5]
Refusant les pensionnats fermés au profit d'écoles ouvertes, proches des familles, elle fonde une congrégation de femmes libres de leurs vœux, vivant « en communauté sans être cloîtrées », à l'image de la Vierge se rendant chez sa cousine Élisabeth. Elle traverse trois fois l'Atlantique pour recruter des compagnes, obtient des lettres patentes royales (1671) puis l'approbation canonique de l'évêque de Québec (1676), forme les Filles du Roy destinées au mariage et ouvre une mission pour les jeunes Amérindiennes.[6][7]
Morte à Montréal le 12 janvier 1700, après avoir, selon la tradition congréganiste, offert sa vie pour une sœur mourante, elle est déclarée vénérable, puis béatifiée par Pie XII en 1950 et canonisée par Jean-Paul II le 31 octobre 1982 — devenant l'une des toutes premières saintes canonisées ayant vécu et étant mortes en terre nord-américaine.[8][9] Le présent article traite la sainte elle-même ; la Congrégation de Notre-Dame comme institution contemporaine et la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours sont évoquées mais renvoyées, le cas échéant, à leurs propres articles.
Troyes : l'enfance et l'appel (1620-1652)
Une famille de la bourgeoisie champenoise
Marguerite Bourgeoys naît à Troyes, en Champagne, le 17 avril 1620 — un Vendredi saint.[10][11] Elle est la sixième des douze enfants d'Abraham Bourgeoys, maître chandelier et monnayeur à l'Hôtel des Monnaies de Troyes, et de Guillemette Garnier.[12][13] La famille appartient à cette bourgeoisie marchande et artisanale, aisée sans être noble, qui donnera à la France du Grand Siècle nombre de ses figures religieuses les plus marquantes. Rien, dans cette enfance troyenne, ne laisse deviner que cette jeune fille deviendra un jour cofondatrice d'une ville d'Amérique.
La procession du 7 octobre 1640 : le regard qui change tout
À vingt ans, le 7 octobre 1640, jour de la fête de Notre-Dame du Rosaire, Marguerite participe à une procession organisée par les chanoinesses de l'abbaye Notre-Dame-aux-Nonnains de Troyes. En levant les yeux vers une statue de la Vierge placée au-dessus du portail de l'abbaye, elle éprouve une transformation intérieure soudaine : le visage de la statue lui paraît prendre vie et la toucher d'une beauté et d'une douceur qu'elle n'oubliera jamais.[14][15] C'est l'événement fondateur qu'elle datera, toute sa vie, comme le point de départ de sa vocation.
Jean-Paul II reviendra sur cet épisode le jour même de sa canonisation, y voyant l'origine d'une confiance mariale qui ne se démentira jamais :
« Pour Marguerite Bourgeoys, c'était en la fête de Notre-Dame du Rosaire, et dès lors, durant toute sa vie, la Vierge a soutenu intérieurement ses initiatives risquées : "Va, je ne t'abandonnerai pas." » — Jean-Paul II, homélie de canonisation, basilique Saint-Pierre, 31 octobre 1982[16]
La congrégation externe de Notre-Dame et l'école de Pierre Fourier
À la suite de cette grâce, Marguerite entre dans la congrégation externe de Notre-Dame rattachée au couvent des chanoinesses de Troyes — une association pieuse de laïques, non cloîtrée, vouée à la prière et à des œuvres de charité et d'enseignement.[17] Cette congrégation externe se rattache elle-même à l'œuvre pédagogique fondée en 1597 par le chanoine régulier Pierre Fourier (1565-1640) et la bienheureuse Alix Le Clerc (1576-1622), dans le duché de Lorraine : les Chanoinesses de Saint-Augustin de la Congrégation Notre-Dame, dont le texte fondateur de 1598 fixait déjà l'ambition d'« établir des écoles publiques et d'y instruire gratuitement les filles à lire, à écrire, à l'aiguille et à la doctrine chrétienne ».[18]
C'est dans ce moule pédagogique — écoles ouvertes, gratuites, mêlant instruction et formation chrétienne, sans les austérités des grands ordres contemplatifs — que Marguerite Bourgeoys se forme pendant douze années, sous la direction de Mère Louise de Chomedey de Sainte-Marie, directrice de la congrégation externe de Troyes et… sœur de Paul de Chomedey de Maisonneuve, futur gouverneur de Ville-Marie.[19][20] Cette parenté spirituelle, en apparence anecdotique, sera la porte par laquelle le Canada entrera dans la vie de Marguerite.
La rencontre avec Paul de Chomedey de Maisonneuve (1652)
En 1652, Paul de Chomedey de Maisonneuve — gouverneur de la jeune colonie de Ville-Marie, fondée dix ans plus tôt sur l'île de Montréal — revient en France chercher des renforts pour une colonie exsangue, décimée par les épidémies et les attaques iroquoises. De passage à Troyes, il rend visite à sa sœur, Mère Louise de Chomedey, et lui demande une institutrice séculière pour la colonie : il a en effet refusé d'emmener des religieuses cloîtrées, jugeant leur clôture incompatible avec les conditions d'une colonie naissante.[21][22]
Marguerite, alors âgée de trente-trois ans, se propose. Maisonneuve accepte. La proposition qu'il lui fait est d'une franchise désarmante — et restée célèbre dans la tradition congréganiste : il ne peut rien lui garantir sinon les dangers et les privations d'une colonie au bord de l'anéantissement, mais il lui promet la liberté d'y vivre son projet éducatif sans clôture.[23] C'est le point de bascule d'une existence entière : de laïque pieuse d'une ville de province, Marguerite Bourgeoys devient, en quelques mois, la future fondatrice d'une œuvre qui traversera trois siècles et un continent.
La traversée et les cinq années sans école (1653-1658)
L'arrivée à Ville-Marie
Marguerite quitte Troyes en février 1653.[24] Après une traversée éprouvante à bord du Saint-Nicolas, elle débarque à Québec le 22 septembre 1653, puis rejoint Ville-Marie le 16 novembre 1653, au terme d'un voyage fluvial risqué en amont du Saint-Laurent, dans une région alors en guerre ouverte avec la Confédération iroquoise.[25][26] Ville-Marie, au moment de son arrivée, ne compte qu'une poignée de familles retranchées derrière une palissade de pieux : ce n'est pas encore une ville, à peine un avant-poste fortifié à la pointe extrême de la Nouvelle-France.
« Servante de la colonie » : cinq années sans école (1653-1658)
Contrairement à ce que son projet initial laissait espérer, Marguerite Bourgeoys ne peut ouvrir aucune école avant cinq longues années. La mortalité infantile est telle, et les naissances si rares dans une colonie assiégée, qu'il n'y a tout simplement pas encore assez d'enfants d'âge scolaire à Ville-Marie.[27] Loin de s'en désoler, elle se rend utile à tout ce qui se présente : elle visite les familles de maison en maison pour leur apprendre à lire et à écrire, elle prend soin du premier nouveau-né survivant de la colonie, et elle seconde Jeanne Mance — cofondatrice de Ville-Marie et infirmière fondatrice de l'Hôtel-Dieu — dans le soin des malades et des blessés.[28]
Cette période, que les biographes appellent parfois les années de « servante de la colonie », révèle déjà le trait le plus constant du caractère de Marguerite Bourgeoys : une disponibilité totale à ce que la Providence lui présente, sans attachement rigide à son propre projet initial. Elle attend son école cinq ans sans se plaindre ni forcer les événements.
La chapelle de pèlerinage Notre-Dame-de-Bon-Secours
Dès 1655, elle rassemble les colons pour construire une chapelle de pèlerinage dédiée à la Vierge, à l'écart de la palissade, sur un terrain qu'elle obtient de Maisonneuve.[29] Les travaux, retardés par un changement de juridiction ecclésiale et par les dangers permanents des raids iroquois, ne reprennent qu'en 1675 et la première chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours n'est achevée qu'en 1678 — la plus ancienne église de pierre encore existante à Montréal aujourd'hui, quoique largement reconstruite après un incendie en 1754.[30] Une statuette de bois de la Vierge à l'Enfant, datant du XVIᵉ siècle et rapportée de France par Marguerite elle-même, sera retrouvée intacte dans les décombres de l'incendie de 1754 — épisode que la piété populaire montréalaise retient depuis comme un signe de la protection mariale sur l'œuvre de la fondatrice.[31] Une photographie de la façade prise par Conrad Poirier en octobre 1938, conservée à Bibliothèque et Archives nationales du Québec, montre la chapelle dans son état du XXᵉ siècle, bien postérieur à la fondatrice.[32] Cette dévotion inaugure, à Montréal, une tradition de pèlerinage marial qui se perpétue jusqu'à aujourd'hui dans le Vieux-Montréal.
La première école de Montréal (1658)
L'étable transformée en salle de classe
Le 30 avril 1658, Maisonneuve met enfin à la disposition de Marguerite Bourgeoys une étable de pierre désaffectée, longue de trente-six pieds et large de dix-huit, à proximité de l'Hôpital Saint-Joseph.[33] Marguerite et quelques colons la retapent en salle de classe : c'est, dans ce bâtiment modeste, que naît la première école de Montréal — et l'une des toutes premières écoles pour filles et garçons de toute l'Amérique du Nord française.[34][35]
Dès cette même année 1658, consciente qu'elle ne peut porter seule la charge d'une œuvre appelée à grandir, Marguerite retourne en France recruter des compagnes. Elle en ramène trois — Edmée Châtel, Marie Raisin et Anne Hiou — ainsi qu'une domestique pour les seconder.[36] C'est le premier des trois grands voyages de recrutement qui ponctueront sa vie.
Une pédagogie de la proximité, contre les pensionnats fermés
Le choix pédagogique de Marguerite Bourgeoys est, pour l'époque, délibérément à contre-courant. Alors que l'éducation des filles se fait alors le plus souvent dans des pensionnats fermés, coupés des familles, elle veut au contraire des écoles ouvertes sur le terrain, proches des habitations, en dialogue constant avec les parents. Jean-Paul II soulignera précisément ce trait dans son homélie de canonisation :
« Au lieu d'attirer les élèves en pensionnat dans la grande cité [...], elle préfère des écoles sur le terrain, proches de la population, sans cesse ouvertes à la présence et aux suggestions des parents. » — Jean-Paul II, homélie de canonisation, 31 octobre 1982[37]
Cette pédagogie de proximité, héritée de l'esprit de Pierre Fourier mais adaptée aux conditions rudes de la colonie, deviendra la marque de fabrique de la Congrégation de Notre-Dame pendant plus de trois siècles : des écoles gratuites pour les pauvres, ouvertes aussi aux filles de familles aisées, mêlant instruction élémentaire, formation aux « ouvrages de mains » et catéchisme.[38]
Fonder une communauté non cloîtrée (1659-1698)
Les voyages de recrutement en France
Après le premier retour de 1658, Marguerite Bourgeoys traverse l'Atlantique deux autres fois pour les besoins de son œuvre naissante — un exploit physique et logistique considérable pour une femme de son temps, sur des navires où la traversée durait plusieurs semaines et où le naufrage n'était jamais à exclure.
| Voyage | Année | But | Résultat |
|---|---|---|---|
| Premier retour | 1658 | Recruter des compagnes institutrices | Trois compagnes ramenées (Châtel, Raisin, Hiou) et une domestique[39] |
| Deuxième retour | 1670, à 50 ans | Obtenir la reconnaissance civile de la communauté | Lettres patentes royales obtenues en mai 1671[40][41] |
| Troisième retour | 1680 | Accompagner Mme Perrot, épouse du gouverneur de Montréal | Renforcement des liens avec la métropole[42] |
Les Filles du Roy et la formation des futures mères de famille
À partir des années 1660, le roi Louis XIV finance l'envoi vers la Nouvelle-France de plusieurs centaines de jeunes femmes orphelines ou de condition modeste — les Filles du Roy — destinées à épouser les colons célibataires et à peupler la colonie. Marguerite Bourgeoys et ses compagnes en accueillent une partie à leur arrivée, les logent, les instruisent aux tâches domestiques et à la foi, et les préparent au mariage ; les colons candidats au mariage viennent examiner les prétendantes sous la supervision bienveillante mais ferme des religieuses.[43] Jean-Paul II verra dans ce ministère méconnu l'un des services les plus décisifs de la sainte à la colonie naissante :
« les estimant toutes précieuses "comme des gouttes du sang de Notre-Seigneur". Elle veut les préparer à être de bonnes mères de famille, par une éducation complète. » — Jean-Paul II, homélie de canonisation, 31 octobre 1982[44]
Le pape ajoute qu'elle estimait indispensable de tout faire pour « jeter les bases de familles solides et saines ».[45]
Ce travail, loin d'une simple assistance sociale, s'inscrit pour Marguerite Bourgeoys dans une vision profondément théologique du mariage chrétien : préparer des foyers stables et pieux, c'est bâtir dans la durée l'Église naissante du Canada, une génération avant même la construction des premières paroisses rurales.
La mission auprès des Amérindiennes : le village de la Montagne
Vers 1678, Marguerite Bourgeoys envoie des compagnes enseigner dans des cabanes d'écorce au village de la Montagne, où sont regroupées des familles amérindiennes converties, algonquines et iroquoises.[46] De cette mission naissent les deux premières religieuses amérindiennes formées par la Congrégation de Notre-Dame : Marie-Thérèse Gannensagouas, algonquine, et Marie-Barbe Atontinon, iroquoise.[47] Cette ouverture aux jeunes filles autochtones — contemporaine de la vie de sainte Kateri Tekakwitha, la « Lys des Agniers », qui grandit et se convertit dans la même génération et le même monde missionnaire — s'inscrit dans le grand effort d'évangélisation porté en Nouvelle-France par les Jésuites, notamment saint Jean de Brébeuf et saint Isaac Jogues, martyrs de la mission huronne et iroquoise quelques années plus tôt.
Reconnaissance civile et canonique (1671-1698)
L'œuvre de Marguerite Bourgeoys grandit sans statut juridique stable pendant près de vingt ans. Le roi Louis XIV met fin à cette précarité par des lettres patentes accordées en mai 1671, à l'issue du deuxième voyage de recrutement de Marguerite : le roi y salue une communauté qui a instruit gratuitement les jeunes filles aux travaux propres à les faire vivre, défriché des terres et développé une exploitation agricole au service de la colonie.[48][49] Cette reconnaissance civile n'est cependant pas encore une reconnaissance ecclésiale : il faut attendre 1676 pour que l'évêque de Québec, Mgr François de Laval, approuve canoniquement la communauté comme congrégation religieuse séculière.[50][51] Enfin, en 1698, sous l'épiscopat de Mgr de Saint-Vallier, les Constitutions de la Congrégation sont définitivement approuvées, et les sœurs prononcent des vœux simples le 1ᵉʳ juillet 1698 — parachèvement canonique d'une communauté née, quarante ans plus tôt, dans une étable.[52]
Ce cheminement long et prudent — reconnaissance civile d'abord, puis canonique diocésaine, puis constitutionnelle — n'est pas un hasard de circonstances : c'est le fruit d'un choix délibéré de Marguerite Bourgeoys, attachée à ce que sa communauté demeure non cloîtrée afin de pouvoir continuer à enseigner « sur le terrain », au plus près des familles de la colonie, sans les contraintes de clôture qu'imposait alors le droit canonique aux ordres religieux classiques de femmes.[53]
L'incendie de 1683
Dans la nuit du 6 au 7 décembre 1683, un incendie détruit la maison-mère de la Congrégation. Deux jeunes candidates, Marguerite Sommillard et Geneviève Durosoy, périssent dans les flammes.[54] Marguerite Bourgeoys, alors âgée de soixante-trois ans, reprend aussitôt la direction de la reconstruction et de la communauté, refusant de laisser cette tragédie mettre fin à l'œuvre commencée trente ans plus tôt.
La spiritualité de Marguerite Bourgeoys
Le mystère de la Visitation, modèle de la « vie voyagère »
La spiritualité de Marguerite Bourgeoys s'enracine tout entière dans le mystère de la Visitation : Marie se levant en hâte pour aller servir sa cousine Élisabeth (Lc 1, 39-56). De ce mystère, Marguerite tire le modèle d'une congrégation non cloîtrée, littéralement en mouvement, appelée à « sortir » vers les familles plutôt qu'à les attendre derrière une clôture.[55] Elle voit dans les trois traversées de l'Atlantique qu'elle accomplit elle-même, et dans les envois répétés de ses sœurs vers Lachine, la Pointe-aux-Trembles, Batiscan, Champlain ou le village de la Montagne, autant de prolongements concrets de cette « vie voyagère » mariale.
La dévotion à la Sainte Famille
Marguerite Bourgeoys nourrit également une dévotion profonde à la Sainte Famille de Nazareth, qu'elle propose comme modèle aux jeunes couples qu'elle prépare au mariage à travers les Filles du Roy. Le foyer de Nazareth — travail, pauvreté assumée, prière quotidienne, obéissance mutuelle dans l'amour — lui apparaît comme le patron naturel d'une colonie où tout est à bâtir depuis rien.[56] Cette dévotion, courante dans la spiritualité française du XVIIᵉ siècle mais rarement mise en pratique avec autant de constance concrète, imprègne toute son œuvre éducative : instruire une fille, pour Marguerite, c'est toujours la préparer à devenir, à son tour, le cœur d'un foyer chrétien.
« Des gouttes du sang de Notre-Seigneur »
Le respect de Marguerite Bourgeoys pour chaque enfant confié à ses écoles tient dans une image forte, qu'elle emploie pour justifier sa pédagogie de la douceur : chaque petite fille, si pauvre et si rustique soit son origine, est à ses yeux « une goutte du sang de Notre-Seigneur ».[57] Cette conviction théologique — la dignité infinie de chaque âme rachetée par le Christ, quel que soit son rang social — commande directement sa méthode : peu de corrections, et « toujours avec prudence et une extrême modération », selon le témoignage recueilli par ses premières biographes.[58] Elle refuse ainsi tout autant la sévérité corporelle en vogue dans certaines écoles de son temps que le laxisme : entre les deux, une fermeté patiente, tout entière tournée vers le respect de l'âme de l'enfant.
Les derniers combats et la mort (1693-1700)
La démission et les Écrits de 1698
En 1693, à soixante-treize ans, Marguerite Bourgeoys démissionne de sa charge de supérieure ; Marie Barbier lui succède comme supérieure générale.[59] Loin de se retirer de toute activité, Marguerite continue de servir la communauté et, en 1698, à l'âge de soixante-dix-huit ans, rédige ses mémoires — un récit spirituel de sa vie destiné à préserver l'esprit originel de la communauté à l'heure où les réformes canoniques en adoucissaient certaines austérités.[60] Les manuscrits autographes de ces écrits seront détruits par deux incendies ultérieurs, en 1768 et en 1893 ; il n'en subsiste aujourd'hui que des copies, conservées dans les archives de la Congrégation à Montréal et au Vatican.[61]
Le don de sa vie pour une sœur mourante (12 janvier 1700)
À la fin de l'année 1699, une jeune sœur de la Congrégation, Catherine Charly, tombe gravement malade et semble sur le point de mourir. Selon le témoignage recueilli par ses premières biographes, Marguerite Bourgeoys, alors âgée de soixante-dix-neuf ans, offre sa propre vie à Dieu pour que celle de la jeune sœur soit épargnée.[62] Peu après, Sœur Charly recouvre la santé — tandis que Marguerite est saisie d'une fièvre soudaine dont elle ne se relèvera pas. Elle meurt à Ville-Marie le 12 janvier 1700, à l'âge de soixante-dix-neuf ans, et est inhumée le lendemain, 13 janvier, dans l'église paroissiale de Montréal.[63] Selon l'usage de l'époque pour les fondatrices vénérées, la paroisse conserve son corps tandis que la Congrégation garde son cœur comme relique.[64] Au moment de sa mort, la communauté qu'elle a fondée compte une quarantaine de religieuses — un chiffre modeste, appelé à croître considérablement dans les siècles suivants.[65]
La cause de canonisation
De la vénérable à la bienheureuse (1869-1950)
La cause de canonisation de Marguerite Bourgeoys s'ouvre à Montréal en 1869, à l'initiative de Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, puis est introduite auprès de la Curie romaine en 1878.[66] Elle est déclarée vénérable par le pape Léon XIII en 1878.[67] Deux guérisons jugées inexplicables par la médecine — celles de Joseph Descoteaux, de Saint-Célestin (Québec), et de John Ludger Lacroix, de Saint-Johnsbury (Vermont), tous deux menacés d'amputation par gangrène du pied et guéris en une nuit après avoir imploré son intercession — sont retenues comme miracles de béatification après enquête médicale et ecclésiastique.[68] Marguerite Bourgeoys est béatifiée le 12 novembre 1950 par le pape Pie XII.
Le miracle retenu pour la canonisation de 1982
Dans la nuit du 14 au 15 juin 1968, une jeune femme de vingt-et-un ans, Lise Gauthier, atteinte d'un cancer en phase terminale et ayant déjà reçu les derniers sacrements, se voit confier une relique de la bienheureuse Marguerite Bourgeoys ; les religieuses de la maison-mère se joignent à la prière pour sa guérison. Le lendemain matin, les médecins ne retrouvent plus aucune trace du cancer.[69] Ce cas, examiné par la Congrégation romaine pour les causes des saints, est retenu comme miracle de canonisation. Le 24 mai 1982, le consistoire des cardinaux vote la canonisation, célébrée solennellement à Rome le 31 octobre 1982.[70][71]
Le tableau ci-dessous résume les grandes étapes de la reconnaissance ecclésiale :
| Étape | Date | Pape / Évêque |
|---|---|---|
| Ouverture de la cause | 1869 | Mgr Ignace Bourget (Montréal) |
| Introduction à Rome | 1878 | — |
| Décret de vénérabilité | 1878 | Léon XIII |
| Béatification | 12 novembre 1950 | Pie XII |
| Vote du consistoire | 24 mai 1982 | — |
| Canonisation | 31 octobre 1982 | Jean-Paul II |
« Mère de la Colonie » : l'homélie de Jean-Paul II
Le jour de la canonisation, Jean-Paul II reprend le surnom que Montréal avait donné à Marguerite Bourgeoys : « la Mère de la Colonie » — « Elle qu'on a pu appeler à Montréal », dit l'homélie.[72] Il souligne que sa sainteté ne s'est pas construite dans un cloître retiré du monde, mais au cœur même de la vie civile naissante d'un pays tout entier à bâtir — dans les écoles, les hôpitaux, les foyers, les traversées océaniques, les incendies et les épidémies. La veille de la canonisation, le 30 octobre 1982, dans un discours aux pèlerins canadiens et français réunis à Rome, le pape souligne déjà la fécondité missionnaire de cette « vie voyagère » toute tournée vers le service concret des plus vulnérables de la colonie.[73]
Héritage et postérité
La Congrégation de Notre-Dame aujourd'hui
À la mort de Marguerite Bourgeoys, en 1700, la Congrégation de Notre-Dame comptait une quarantaine de religieuses. En 1961, à l'apogée de son expansion, elle rassemblait 6 644 religieuses réparties dans 262 maisons, au Canada, aux États-Unis et jusqu'au Japon, encadrant environ cent mille élèves.[74] Comme la plupart des congrégations enseignantes occidentales, la Congrégation de Notre-Dame a connu depuis un déclin démographique important : elle comptait environ 860 à 870 sœurs au tournant des années 2020, et a annoncé son départ programmé de son domaine historique de Montréal d'ici 2030, en raison du vieillissement de ses membres.[75] L'œuvre éducative fondée dans une étable en 1658 continue néanmoins, sous des formes renouvelées, dans plusieurs pays — la Congrégation, fondée au XVIIᵉ siècle à Montréal par sainte Marguerite Bourgeoys, se présente aujourd'hui comme une congrégation féminine catholique présente sur quatre continents.[76]
Patronage et lieux de mémoire
Sainte Marguerite Bourgeoys est vénérée comme cofondatrice de Montréal, aux côtés de Maisonneuve et de Jeanne Mance, et comme patronne des enseignants et de l'éducation chrétienne au Canada. La chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours, qu'elle fit édifier, demeure aujourd'hui un lieu de pèlerinage marial actif dans le Vieux-Montréal, abritant le musée Marguerite-Bourgeoys.[77] En 1975, la Société canadienne des postes lui consacre un timbre commémoratif.[78] Contemporaine de sainte Marie de l'Incarnation, fondatrice des Ursulines de Québec à la même génération, elle incarne avec elle la place décisive tenue par des femmes consacrées dans l'implantation de l'Église en terre canadienne — l'une par la vie contemplative cloîtrée, l'autre par une vie apostolique délibérément « voyagère » et non cloîtrée, deux visages complémentaires de la sainteté missionnaire du Grand Siècle français.
Au terme d'une vie qui commence dans une famille de chandeliers troyens et s'achève dans une colonie de bûcherons assiégée, Marguerite Bourgeoys aura prouvé, comme le rappelle Jean-Paul II, que la sainteté peut se construire tout entière au service du concret — une école, une chapelle, une traversée, une famille à préparer — sans jamais perdre de vue le mystère marial qui, depuis le 7 octobre 1640, n'a cessé de la porter : « Va, je ne t'abandonnerai pas. »[79]
Pour aller plus loin
- Saint François de Laval (1623-1708) — premier évêque de Québec, qui approuva canoniquement la Congrégation de Notre-Dame en 1676.
- Sainte Marie de l'Incarnation (1599-1672) — fondatrice des Ursulines de Québec à la même génération, autre grande figure féminine de la Nouvelle-France.
- Sainte Kateri Tekakwitha (1656-1680) — jeune Amérindienne convertie, contemporaine de la mission éducative de Marguerite Bourgeoys auprès des filles autochtones.
- Saint Jean de Brébeuf (1593-1649) et Saint Isaac Jogues (1607-1646) — martyrs jésuites de la mission huronne et iroquoise, quelques années avant l'arrivée de Marguerite Bourgeoys.
- La Réforme catholique — le grand mouvement de régénération spirituelle et missionnaire dont l'implantation de l'Église en Nouvelle-France est l'un des fruits.
Notes et références
Hélène Bernier, « BOURGEOYS, MARGUERITE, dite du Saint-Sacrement », Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1 (1000-1700), Université Laval / University of Toronto, 2003 [1966] : biographi.ca/fr/bio/bourgeoys_marguerite_1E.html. Notice de référence académique citant notamment Charles Glandelet (confesseur de Marguerite Bourgeoys), Le Vray Esprit de Marguerite Bourgeoys (manuscrit, 1701), Étienne Montgolfier, La Vie de la Vénérable Sœur Bourgeoys (Villemarie, 1818), Étienne-Michel Faillon, Vie de la Sœur Bourgeoys, 2 vol. (Villemarie, 1853), et Albert Jamet, Marguerite Bourgeoys, 1620-1700, 2 vol. (Montréal, 1942). Faits retenus : naissance à Troyes le 17 avril 1620, sixième de douze enfants d'Abraham Bourgeoys et Guillemette Garnier ; entrée dans la congrégation externe de Notre-Dame de Troyes sous la direction de Louise de Chomedey de Sainte-Marie ; rencontre de Paul de Chomedey de Maisonneuve en 1652 ; départ de Troyes en février 1653, arrivée à Québec le 22 septembre 1653 ; cinq années sans école (1653-1658) passées au service de la colonie et de Jeanne Mance ; ouverture de la première école le 30 avril 1658 dans une étable de pierre ; premier retour en France en 1658 avec Edmée Châtel, Marie Raisin et Anne Hiou ; deuxième retour en 1670 et obtention des lettres patentes royales en mai 1671 ; approbation canonique par Mgr de Laval en 1676 ; mission auprès des Amérindiennes au village de la Montagne vers 1678, formation de Marie-Thérèse Gannensagouas et Marie-Barbe Atontinon ; incendie de la maison-mère dans la nuit du 6 au 7 décembre 1683, mort de Marguerite Sommillard et Geneviève Durosoy ; démission de la charge de supérieure en 1693, succession de Marie Barbier ; approbation des Constitutions et vœux simples le 1er juillet 1698 ; rédaction de ses écrits/mémoires en 1698 ; mort à Montréal le 12 janvier 1700 après avoir offert sa vie pour la sœur Catherine Charly, inhumation le 13 janvier ; corps conservé par la paroisse, cœur conservé par la Congrégation ; quarante religieuses à sa mort, 6644 religieuses et 262 maisons en 1961.
1 3 4 6 11 12 14 17 19 21 23 24 25 27 28 33 34 36 38 39 40 42 43 46 47 48 50 53 54 55 56 58 59 60 61 62 63 64 65 70 74Saint-Siège, biographie officielle publiée à l'occasion de la canonisation de Marguerite Bourgeoys, 31 octobre 1982 : vatican.va. Rappelle notamment les dates de naissance (Vendredi saint, 17 avril 1620, Troyes), d'appel religieux (7 octobre 1640), de départ pour le Canada (février 1653), d'arrivée à Montréal (16 novembre 1653), d'ouverture de la première école (1658), de fondation de la congrégation externe (à partir de 1659), de charte civile (1671), d'approbation canonique (1676), d'approbation des Constitutions (1698), de mort (12 janvier 1700), de béatification (12 novembre 1950) et de canonisation (31 octobre 1982) ; désigne Marguerite Bourgeoys comme cofondatrice de Montréal aux côtés de Jeanne Mance et de Maisonneuve, et comme « Mère de la Colonie ».
2 10 71Wikipedia (EN), « Marguerite Bourgeoys » : en.wikipedia.org. Recoupement utilisé pour : l'ouverture de la cause de canonisation à Montréal en 1869 par Mgr Ignace Bourget et son introduction à Rome en 1878 ; le décret de vénérabilité par Léon XIII en 1878 ; les deux miracles de guérison de gangrène du pied retenus pour la béatification (Joseph Descoteaux, de Saint-Célestin, Québec, et John Ludger Lacroix, de Saint-Johnsbury, Vermont) ; les lettres patentes de Louis XIV de mai 1671 louant l'instruction gratuite des jeunes filles ; le timbre commémoratif de la Société canadienne des postes émis en 1975.
5 9 13 15 22 26 35 49 66 67 68 78Conférence des évêques catholiques du Canada, notice « St. Marguerite Bourgeoys (1620-1700) » : cecc.ca. Confirme les dates de naissance, d'appel, de départ, d'arrivée à Montréal (16 novembre 1653), d'ouverture de l'école (1658), de fondation de la congrégation externe (à partir de 1659), de charte civile (1671), d'approbation canonique diocésaine (1676), d'approbation des Constitutions (1698), de mort (12 janvier 1700), de béatification (1950, Pie XII) et de canonisation (1982, Jean-Paul II) ; précise qu'elle offrit sa vie pour la guérison d'une jeune sœur peu avant sa mort.
7 41 51 52Jean-Paul II, homélie de la messe de canonisation de Marguerite Bourgeoys et Jeanne Delanoue, basilique Saint-Pierre de Rome, 31 octobre 1982 : vatican.va. Passages cités : sur l'appel du 7 octobre 1640, fête de Notre-Dame du Rosaire, et le soutien marial constant (« Va, je ne t'abandonnerai pas ») ; sur le titre de « Mère de la Colonie » donné à Marguerite Bourgeoys à Montréal ; sur les filles considérées comme « des gouttes du sang de Notre-Seigneur », préparées par une « éducation complète » à devenir « de bonnes mères de famille » et à former « des familles solides et saines » ; sur son refus des pensionnats au profit d'écoles « sur le terrain, proches de la population, sans cesse ouvertes à la présence et aux suggestions des parents ».
8 16 37 44 45 57 72 79Réseau Alix Notre-Dame, « Pierre Fourier et Alix Le Clerc, la rencontre de deux intuitions » : alixnotredame.fr. Source sur la fondation en 1597, dans le duché de Lorraine, de la Congrégation Notre-Dame des Chanoinesses de Saint-Augustin par le chanoine Pierre Fourier (1565-1640) et Alix Le Clerc (1576-1622, béatifiée en 1947) ; texte fondateur de 1598 fixant l'objectif d'écoles publiques gratuites pour l'instruction des filles (lecture, écriture, aiguille, doctrine chrétienne) ; mention de Louise de Chomedey comme directrice de la congrégation externe de Troyes, rattachée à cette même œuvre.
18 20Congrégation de Notre-Dame, « La chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours. Toute une saga ! », Archives virtuelles de la Congrégation de Notre-Dame : archivesvirtuelles-cnd.org. Source institutionnelle retraçant : le rassemblement des colons par Marguerite Bourgeoys dès 1655 pour construire une chapelle de pèlerinage ; l'interruption des travaux en 1657 par changement de juridiction ecclésiale ; la reprise des travaux en 1675 et l'achèvement de la chapelle en 1678 ; l'incendie de 1754 (cinquante-quatre ans après la mort de Marguerite Bourgeoys) qui détruisit la chapelle sans endommager la statuette de la Vierge à l'Enfant, en bois du XVIe siècle rapportée de France par la fondatrice, retrouvée intacte dans les décombres ; la reconstruction achevée en 1773.
29 30 31Bibliothèque et Archives nationales du Québec, via Wikimedia Commons, photographie de Conrad Poirier : façade de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours, octobre 1938 (fonds P48,S1,P2029) : commons.wikimedia.org. Document versé par BAnQ, classé domaine public (PD-Canada, PD-1996).
321000 raisons de croire (codexdei.mariedenazareth.com), notice « Marguerite Bourgeoys, première enseignante de Montréal (†1700) » : codexdei.mariedenazareth.com. Relais bibliographique cité pour les circonstances précises du miracle retenu lors de la canonisation de 1982 : guérison de Lise Gauthier, vingt et un ans, atteinte d'un cancer en phase terminale et ayant reçu les derniers sacrements, survenue dans la nuit du 14 au 15 juin 1968 après application d'une relique de la bienheureuse et prières des religieuses de la maison-mère ; déclaration du chirurgien traitant qualifiant l'événement d'inexplicable par la médecine. Recoupé avec la date du vote du consistoire (24 mai 1982) donnée par le Dictionnaire biographique du Canada[^dbc] et la biographie officielle du Saint-Siège[^vatican-bio].
69Jean-Paul II, discours aux pèlerins du Canada et de France réunis à l'occasion de la canonisation des bienheureuses Marguerite Bourgeoys et Jeanne Delanoue, 30 octobre 1982 : vatican.va.
73Radio-Canada, « La Congrégation Notre-Dame quittera son domaine montréalais en 2030 » : ici.radio-canada.ca. Source pour le contexte contemporain de la Congrégation de Notre-Dame : environ 860 religieuses au tournant des années 2020, vieillissement et diminution du nombre de membres invoqués pour justifier le départ programmé du domaine historique montréalais d'ici 2030. Chiffre de 1961 (6644 religieuses, 262 maisons, environ cent mille élèves au Canada, aux États-Unis et au Japon) donné par le Dictionnaire biographique du Canada[^dbc].
75Congrégation de Notre-Dame, site officiel : www1.cnd-m.org/fr/. La Congrégation s'y présente comme fondée au XVIIᵉ siècle à Montréal par sainte Marguerite Bourgeoys — congrégation féminine catholique dont l'esprit et la mission animent ses membres sur quatre continents.
76Site historique Marguerite-Bourgeoys (musée et chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours, Vieux-Montréal) : margueritebourgeoys.org. Site officiel du musée consacré à l'histoire de Marguerite Bourgeoys et de la chapelle Notre-Dame-de-Bon-Secours qu'elle fit édifier.
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