Sainte Marie de l'Incarnation, dans le monde Marie Guyart, épouse Martin, 1599-1672, est l'une des plus grandes mystiques de langue française et la fondatrice de l'Église enseignante au Canada. Épouse à dix-sept ans, mère, puis veuve avant vingt ans, elle dirige d'abord une entreprise de transport à Tours avant de tout quitter pour entrer chez les Ursulines, laissant son jeune fils dans une séparation restée célèbre.[1][2]
Appelée par un songe à traverser l'Atlantique, elle débarque à Québec le 1ᵉʳ août 1639 et y fonde le premier monastère d'Ursulines et la première école de filles de toute l'Amérique du Nord. Elle apprend, passé quarante ans, l'algonquin, le montagnais, le huron et l'iroquois, et compose des dictionnaires et catéchismes dans ces langues.[3][4]
Écrivain de génie, elle laisse deux Relations autobiographiques (1633 et 1654), chefs-d'œuvre de la littérature mystique, et une correspondance immense qui reste l'une des sources les plus précieuses sur les débuts de la Nouvelle-France. La Catholic Encyclopedia (1913) rapporte que Bossuet la surnommait la Thérèse de son temps et du Nouveau Monde.[5][6]
Morte à Québec le 30 avril 1672, elle fut déclarée vénérable par Pie X (1911), béatifiée par Jean-Paul II (1980) et canonisée par équipollence par le pape François le 3 avril 2014, avec le premier évêque de Québec, François de Laval. Le présent article traite la sainte elle-même ; l'ordre des Ursulines et le monastère de Québec sont renvoyés à leurs articles dédiés.
Tours : l'épouse, la mère, la veuve
Une naissance tourangelle (1599)
Marie Guyart naît à Tours le 28 octobre 1599, elle est baptisée le lendemain, 29 octobre, en l'église Saint-Saturnin.[7] Elle est la fille de Florent Guyart, maître-boulanger de la cité, et de Jeanne Michelet, que la tradition biographique rattache, par une branche, à la famille noble des Babou de La Bourdaisière, ascendance rapportée par les biographes, sans source primaire établie.[8] Quatrième de plusieurs enfants, les sources parlent d'une fratrie de sept ou huit,, Marie grandit dans une famille d'artisans pieux de la Touraine du Grand Siècle.[9][10]
Le songe de l'enfant de sept ans
Toute sa vie, Marie datera sa vocation d'un songe reçu vers l'âge de sept ans. Elle raconte, dans la Relation de 1654, avoir vu le Christ s'avancer vers elle ; le cœur battant, elle se serait écriée intérieurement, puis, à la question du Seigneur, aurait donné le premier « oui » de sa vie.[11][12][13]
« Voulez-vous être à moi ? » : parole rapportée par Marie elle-même dans sa Relation de 1654, où elle attribue cette question au Christ dans le songe de son enfance ; elle dit avoir répondu aussitôt : « Oui. » Parole rapportée, sans page précise vérifiée dans l'édition Jamet.[14][15]
Ce petit dialogue, elle le tiendra pour l'acte fondateur de toute son existence : une alliance scellée dès l'enfance, que soixante-cinq années de vie mouvementée ne feront que déployer.
Mariage, maternité et veuvage précoce
Contre son attrait pour le cloître, ses parents la marient. Vers 1617, à environ dix-sept ans, elle épouse Claude Martin, maître-ouvrier de la soie à Tours.[16][17] De cette union naît un fils, Claude, en avril 1619 (les sources hésitent entre le 1ᵉʳ et le 2 avril).[18][19]
Le bonheur est bref. Quelques mois après cette naissance, fin 1619, Claude Martin meurt, laissant Marie veuve à moins de vingt ans, avec un nourrisson et une entreprise en difficulté.[20][21] Elle refusera toute proposition de remariage : la jeune veuve a déjà, au fond du cœur, choisi Dieu.
La femme d'affaires : les charrois de Paul Buisson
Loin de se retirer, Marie prend en main la maison de transport de son beau-frère, Paul Buisson, à Tours. Pendant plusieurs années, elle gère les entrepôts, les contrats, les ouvriers, les chevaux et les charrois qui font circuler les marchandises sur la Loire et les routes de Touraine.[22][23] Selon ce seul récit hagiographique, une soixantaine de chevaux et un personnel nombreux auraient été placés sous sa responsabilité, chiffre non confirmé par les notices critiques.[24]
Cette période est décisive : elle forge chez la future moniale une compétence pratique, négociation, comptabilité, direction d'hommes, qui, plus tard, fera d'elle une fondatrice capable de bâtir, nourrir et administrer un monastère au bout du monde. La mystique de Marie de l'Incarnation ne sera jamais une fuite hors du réel : elle naît, précisément, au milieu des affaires.
La conversion mystique et la vie intérieure dans le monde
Le 24 mars 1620 : « en un moment »
Le 24 mars 1620, en pleine rue de Tours, Marie reçoit la grâce qui coupe sa vie en deux. Elle racontera qu'« en un moment, les yeux de [son] esprit furent ouverts » : elle voit d'un seul regard toutes ses fautes, et se sent plongée dans le sang du Christ qui la lave.[25][26][27] Bouleversée, elle court se jeter aux pieds d'un confesseur, au couvent des Feuillants.
Cette expérience n'est pas un sentiment passager mais une entrée définitive dans la vie mystique. Marie datera de ce jour sa vraie conversion : la découverte, non d'une morale, mais d'un amour qui la saisit et ne la lâchera plus.
Les vœux privés et la direction des Feuillants
Dès lors, tout en continuant de gérer les charrois, Marie mène une double vie : au-dehors la femme d'affaires, au-dedans l'épouse du Christ. Elle prononce en secret des vœux privés de chasteté, de pauvreté et d'obéissance.[28] Elle se met sous la direction du feuillant dom Raymond de Saint-Bernard, à qui elle ouvre son âme dans des lettres de conscience qui comptent parmi les premiers témoins de son itinéraire.[29]
Les grâces trinitaires (1625-1627)
C'est dans ces années, les sources situent les grands moments vers 1625 et 1627, que Marie reçoit ses visions les plus hautes, centrées sur le mystère de la Sainte Trinité.[30][31] Elle décrit une communication successive des trois Personnes divines, puis une union au Verbe dans laquelle, dira-t-elle, le Fils la prend pour épouse.[32][33] Ces grâces sont le sommet de sa mystique et la clé de son nom de religion.
Les recueils de ses paroles lui attribuent cette maxime, souvent citée : Dieu n'abandonnerait jamais ceux qui le traitent en ami et le préfèrent à toutes choses, et même à eux-mêmes.[34]
Marie de l'Incarnation : un nom, un mystère
Le nom qu'elle choisira en religion, « de l'Incarnation », n'est pas décoratif. Il dit le cœur de sa spiritualité : l'union au Verbe fait chair, le Fils éternel qui, en s'incarnant, se donne à l'âme. Toute sa vie apostolique, traverser l'océan pour porter le Christ à des peuples qui ne le connaissent pas, découle de cette contemplation du Dieu qui se fait proche. Sa mystique est christocentrique et trinitaire, dans la grande lignée de l'École française de spiritualité du XVIIᵉ siècle.
L'entrée chez les Ursulines et la déchirure (1631-1633)
« Rendez-moi ma mère »
Quand son fils Claude a onze ans, Marie juge le moment venu de suivre l'appel du cloître. Le 25 janvier 1631, elle confie l'enfant à sa sœur, quitte son père âgé et entre au couvent des Ursulines de Tours.[35][36] La séparation est un martyre. Pressentant le départ, le petit Claude s'était enfui ; on le retrouva plusieurs jours plus tard sur les quais de Blois.[37] Après l'entrée de sa mère, il vint, avec une troupe d'écoliers, assiéger le monastère en réclamant sa mère à grands cris.
« Rendez-moi ma mère, rendez-moi ma mère ! » : cri rapporté par les biographes pour le petit Claude Martin devant le parloir des Ursulines de Tours ; sa mère avoua s'être sentie mourir « toute vive ». Parole rapportée, non tirée d'un texte autographe de l'enfant.[38]
Cette déchirure, quitter un enfant pour suivre Dieu, est l'un des traits les plus discutés et les plus poignants de sa vie. Marie n'y vit ni dureté ni indifférence, mais l'obéissance la plus coûteuse à une vocation qu'elle croyait certaine. L'histoire lui donnera un signe : ce fils abandonné deviendra bénédictin, puis le fidèle correspondant et le biographe de sa mère.
Novice, sous-maîtresse, professe
Chez les Ursulines, Marie prend le nom de Marie de l'Incarnation et se donne tout entière à la vie religieuse. Son noviciat s'achève en 1633 par sa profession.[39][40] On lui confie très vite des responsabilités : elle est sous-maîtresse des novices et enseigne la doctrine chrétienne, car les Ursulines sont, avant tout, un ordre enseignant, voué à l'instruction des filles.[41] Elle rédige alors une première Relation (1633) et un catéchisme, L'École sainte, que le Dictionnaire biographique du Canada, d'après le père Charlevoix, compte parmi les meilleurs catéchismes qui existaient en français (paraphrase du Dictionnaire, sans citation textuelle de Charlevoix).[42]
L'appel du Canada
Le songe du « grand pays » (1633-1635)
Vers 1633-1634, Marie reçoit un songe mystérieux : elle marche avec une dame dans un pays vaste, brumeux et sauvage, où se dresse une petite église de marbre blanc.[43][44] Elle ne comprend pas d'abord ce que Dieu lui montre. La lumière viendra vers 1635 : ce pays, c'est le Canada.
« C'est le Canada que je t'ai fait voir ; il faut que tu y ailles faire une maison à Jésus et à Marie. » : parole intérieure rapportée par Marie elle-même, dans sa Relation de 1654, comme l'origine de sa vocation missionnaire ; le Dictionnaire biographique du Canada la cite en traduction anglaise. Parole rapportée, sans page précise vérifiée dans l'édition Jamet.[45][46]
À cette époque, les Relations des Jésuites, récits annuels des missionnaires de Nouvelle-France comme saint Jean de Brébeuf et saint Isaac Jogues, enflamment la France dévote. Marie brûle du désir du salut des âmes de ces peuples lointains. Mais une moniale cloîtrée ne peut partir seule : il lui faut une porte, et des moyens.
Madame de la Peltrie et le départ (1639)
La Providence lui envoie Marie-Madeleine de Chauvigny de La Peltrie, jeune veuve fortunée de Normandie, elle aussi appelée à la Nouvelle-France et prête à financer la fondation.[47][48] L'alliance de la mystique et de la bienfaitrice rend le projet possible.
Marie quitte Tours au début de 1639, gagne Dieppe, et s'embarque le 4 mai 1639 sur le Saint-Joseph avec Madame de la Peltrie, deux autres Ursulines (Marie de Savonnières de Saint-Joseph et Cécile Richer de Sainte-Croix) et une jeune laïque, Charlotte Barré.[49][50] Après une traversée périlleuse, elles arrivent à Québec le 1ᵉʳ août 1639.
Fondatrice en Nouvelle-France (1639-1672)
La première école de filles d'Amérique du Nord
À Québec, Marie et ses compagnes s'installent d'abord dans une modeste maison de la Basse-Ville, qu'elle appelle en souriant son « Louvre ».[51] Puis, le 21 novembre 1642, la communauté s'établit dans un monastère de pierre de la Haute-Ville.[52] C'est là que naît la première maison d'éducation pour filles de toute l'Amérique du Nord : une œuvre d'enseignement, gratuite pour les plus pauvres, qui marquera pour des siècles l'histoire de l'éducation au Canada.[53][54]
Éduquer Françaises et Amérindiennes
L'école accueille à la fois les filles des colons français et les jeunes Amérindiennes, Huronnes, Algonquines, Montagnaises, plus tard Iroquoises. Faute de numéraire dans la colonie, Marie accepte que les pensions soient payées en nature : bois, beurre, porc, anguilles salées.[55] Elle nourrit, soigne, instruit et catéchise, avec une tendresse maternelle dont ses lettres portent partout la trace.
Elle-même reconnaît, avec une lucidité qui l'honore, les limites de la « francisation » : l'enracinement culturel des jeunes Amérindiennes résiste, et elle avoue qu'il est très difficile de les retenir loin de la vie des bois.[56] Cette honnêteté, loin de diminuer son œuvre, en montre le réalisme : Marie n'idéalise pas, elle aime des personnes réelles. Parmi les fruits durables, une ancienne élève, Marie-Madeleine Chrestienne, épousera Pierre Boucher, futur gouverneur de Trois-Rivières.[57]
La femme aux quatre langues : dictionnaires et catéchismes
Le trait le plus étonnant est linguistique. Passé quarante ans, Marie se met à l'étude des langues amérindiennes et les maîtrise au point d'enseigner, prier et composer dans ces langues.[58][59] Elle laisse un ensemble d'ouvrages, souvent les premiers du genre, dont la liste, reconstituée par les historiens, donne le vertige.
Le tableau suivant récapitule les principaux travaux linguistiques que la tradition et les historiens lui attribuent ; les dates approximatives ci-dessous sont celles retenues par le Dictionnaire biographique du Canada et les notices biographiques (dans le sillage de l'édition Oury, 1971), pour des manuscrits aujourd'hui en grande partie perdus dans les incendies du monastère.[60][61]
| Ouvrage | Langue | Date approximative |
|---|---|---|
| Dictionnaire français-algonquin | algonquin | v. 1662 |
| Dictionnaire algonquin (alphabet français) | algonquin | v. 1667 |
| Dictionnaire iroquois | iroquois (agnier) | v. 1668 |
| Catéchisme huron | huron | v. 1662 |
| Catéchismes algonquins | algonquin | v. 1662 |
| Catéchisme iroquois | iroquois | v. 1668 |
| Histoire sainte en algonquin | algonquin | v. 1668 |
Beaucoup de ces manuscrits ont péri dans les incendies successifs du monastère ; il n'en subsiste que des mentions et des fragments. Mais leur seule existence fait de Marie de l'Incarnation une pionnière de la rencontre entre l'Évangile et les langues autochtones du continent.
L'incendie de 1650 et la reconstruction
Dans la nuit du 30 au 31 décembre 1650, le monastère de pierre est entièrement détruit par un incendie.[62][63] Tout est perdu : les bâtiments, les provisions, une partie des manuscrits. Réfugiées un temps chez Madame de la Peltrie, Marie et ses sœurs, loin de renoncer, rebâtissent. La supérieure de cinquante ans retrouve alors ses talents de bâtisseuse de Tours : elle négocie, emprunte, dirige les travaux, et relève le monastère de ses cendres. L'épisode est resté le symbole de sa ténacité surnaturelle : la fondatrice ne s'appuie pas sur les moyens, mais sur Dieu.
Une supérieure dans la colonie
Élue et réélue supérieure, Marie devient une figure centrale de la petite colonie. Elle correspond avec les gouverneurs, l'intendant Jean Talon, le premier vicaire apostolique François de Laval, le futur saint avec qui elle sera canonisée.[64] Ses lettres décrivent tout : les récoltes, les épidémies de variole, les guerres franco-iroquoises, le prix du pain, la vie spirituelle des colons. Elle est, au sens plein, la mémoire vivante des débuts de la Nouvelle-France.
L'écrivain mystique : Relations et correspondance
Les deux Relations autobiographiques (1633, 1654)
Marie de l'Incarnation est, avec Thérèse d'Avila, l'un des grands auteurs de la mystique catholique. Sur l'insistance de son fils Claude, devenu bénédictin, elle rédige à Québec, en 1654, une seconde Relation autobiographique, développement de celle de 1633, où elle raconte, avec une précision saisissante, l'itinéraire de son âme, ses treize états d'oraison, ses grâces trinitaires et son mariage spirituel.[65][66] Ce texte est aujourd'hui tenu pour un chef-d'œuvre de la littérature spirituelle de langue française.
Une correspondance immense
Sa correspondance est un monument. Les historiens estiment qu'elle a écrit plusieurs milliers de lettres, le chiffre de treize mille est souvent avancé, dont il ne subsiste qu'une part : environ 278 lettres conservées, et 221 publiées par son fils dans le Recueil de 1681.[67][68] L'édition critique de référence établie par dom Guy Oury, moine de Solesmes, en retient 288, complétées de quarante pièces annexes, l'écart avec les décomptes plus anciens tient aux critères de classement (lettres entières, fragments, pièces jointes) plutôt qu'à une divergence de fond.[69] Écrites au fil de la plume, entre deux tâches, elles unissent l'information la plus concrète sur la colonie et les hauteurs de la vie intérieure. C'est par elles que l'Europe a connu la Nouvelle-France.
La Thérèse de son temps et du Nouveau Monde, surnom rapporté d'après Bossuet
Après sa mort, son fils publie sa Vie (1677) et ses lettres (1681). L'œuvre frappe les plus grands. La Catholic Encyclopedia (1913) rapporte que Bossuet, dans son Instruction sur les états d'oraison, la surnommait la Thérèse de son temps et du Nouveau Monde : surnom rapporté en anglais par cette encyclopédie, dont le texte français exact de Bossuet, avec édition et page, n'a pas été retrouvé ici.[70]
Surnom rapporté par la Catholic Encyclopedia (1913) d'après Bossuet, Instruction sur les états d'oraison, livre IX : elle y est présentée, en anglais et en discours indirect, comme la Thérèse de son temps et du Nouveau Monde, sans citation française vérifiée de Bossuet.[71]
Le rapprochement avec sainte Thérèse d'Avila n'est pas de flatterie : comme la réformatrice du Carmel, Marie unit une mystique très haute à un génie d'action et de gouvernement, et sait mettre par écrit, avec une clarté rare, les états les plus intérieurs de l'âme.
La spiritualité de sainte Marie de l'Incarnation
L'union au Verbe incarné
Au centre de sa vie intérieure se tient le Verbe incarné. Le nom qu'elle a choisi dit sa contemplation : le Fils éternel qui se fait chair et se donne à l'âme. De cette union naît tout le reste, le désir de porter le Christ aux nations, la patience dans les épreuves, la tendresse pour les enfants. Sa mystique n'est jamais une évasion : elle est incarnée, comme le Dieu qu'elle contemple.
La mystique trinitaire et le mariage spirituel
Ses grâces les plus hautes sont trinitaires : elle décrit une communication des trois Personnes divines, puis une union sponsale au Verbe.[72][73] Ce « mariage spirituel », thème classique de la grande mystique, de Thérèse d'Avila à saint Jean de la Croix, n'a rien de sentimental : c'est la transformation de l'âme en Dieu, où la volonté humaine se fond dans la Volonté divine. Marie en parle avec une sobriété de théologienne, sans complaisance pour l'extraordinaire.
L'abandon à la volonté de Dieu
Le fil qui relie toute sa vie est l'abandon : abandon dans le veuvage, dans la séparation d'avec son fils, dans la traversée, dans l'incendie, dans les guerres. Marie ne cherche pas sa consolation mais le bon plaisir de Dieu. Cette conformité au vouloir divin la range parmi les grandes maîtresses de l'école de l'abandon, celle que la spiritualité catholique retrouvera chez saint François de Sales, sainte Jeanne de Chantal ou, plus tard, dans la voie de la Divine Volonté, vivre dans la Divine Volonté, c'est-à-dire recevoir la Volonté elle-même pour n'avoir avec Dieu qu'une seule volonté agissante, et non seulement faire la volonté de Dieu. Sa doctrine tient en peu de mots : se laisser posséder, se fier au Père qui ne quitte jamais ses amis.
Le zèle apostolique : « gagner des âmes »
La contemplation, chez elle, déborde en mission. Ce n'est pas malgré sa mystique mais à cause d'elle qu'elle traverse l'océan : l'âme unie au Verbe veut que le Verbe soit connu et aimé. Elle porte dans sa prière tous les peuples de la « terre sauvage », s'offre pour leur salut, et voit dans la moindre petite Amérindienne baptisée une victoire de Dieu. C'est cette même flamme qui animera les martyrs jésuites ses contemporains et, une génération après elle, la jeune sainte Kateri Tekakwitha.
Marie, Mère et Reine
Sa dévotion est profondément mariale. C'est « à Jésus et à Marie » qu'elle doit bâtir une maison au Canada ; c'est sous la protection de la Vierge qu'elle place ses filles et ses élèves. Cette tendresse pour la Mère de Dieu, commune à toute la mystique de son siècle, achève de dessiner son visage spirituel : une mère, dans le monde, au cloître, en mission, configurée à la Mère par excellence.
La mort et la gloire
La mort à Québec (30 avril 1672)
Après plus de trente années au service de la Nouvelle-France, Marie de l'Incarnation s'éteint à Québec le 30 avril 1672, à soixante-douze ans.[74][75] Quelques mois plus tôt était morte sa fidèle compagne, Madame de la Peltrie. Jusqu'au bout, sa pensée va vers Dieu et vers son fils lointain, à qui elle fait porter ce dernier message :
« Dites-lui que je l'emporte dans mon cœur. » : dernier message rapporté par le Dictionnaire biographique du Canada pour son fils Claude, resté en France (le Dictionnaire le donne en traduction anglaise). Parole rapportée.[76]
Elle est inhumée au monastère des Ursulines, où l'on vénère toujours ses reliques.[77]
Vénérable, bienheureuse, sainte (1911-1980-2014)
Le procès de sa cause, introduit au XIXᵉ siècle, aboutit lentement ; l'Église la reconnaît comme une « maîtresse de vie spirituelle ».[78] Le tableau suivant récapitule les grandes étapes de sa reconnaissance.
| Étape | Date | Pape |
|---|---|---|
| Introduction de la cause | 1877 | · |
| Décret sur l'héroïcité des vertus (vénérable) | 19 juillet 1911 | Pie X |
| Béatification | 22 juin 1980 | Jean-Paul II |
| Canonisation (équipollente) | 3 avril 2014 | François |
La canonisation équipollente et son sens
Le 3 avril 2014, le pape François inscrit Marie de l'Incarnation au catalogue des saints par une canonisation équipollente (ou « équivalente »), en même temps que François de Laval, premier évêque de Québec.[79][80] Ce mode ancien de canonisation ne requiert pas la reconnaissance d'un nouveau miracle : le pape confirme et étend à l'Église universelle un culte déjà ancien et constant, en inscrivant la fête de la sainte au calendrier. François y recourut plusieurs fois, notamment pour Pierre Favre et Angèle de Foligno.
Une messe d'action de grâce solennelle est célébrée à Rome le 12 octobre 2014. Dans son homélie, le pape François présente les missionnaires comme des témoins dociles à l'Esprit, puis range saint François de Laval et sainte Marie de l'Incarnation parmi eux (paraphrase de l'homélie, sans citation française textuelle).[81]
Chronologie de sainte Marie de l'Incarnation
- 28 octobre 1599Naissance à Tours
- vers 1617Mariage avec Claude Martin
À dix-sept ans, elle épouse le maître-soyeux Claude Martin ; naissance de leur fils Claude en avril 1619.[83]
- fin 1619Veuvage
Claude Martin meurt ; Marie, veuve avant vingt ans, refuse tout remariage et prend en main l'entreprise de transport de son beau-frère Paul Buisson.[84]
- 24 mars 1620Conversion mystique
En pleine rue de Tours, elle reçoit la grâce fondatrice : elle se voit plongée dans le sang du Christ et se convertit définitivement.[85]
- 1625-1627Grâces trinitaires
Elle reçoit ses visions les plus hautes, centrées sur la Sainte Trinité et l'union sponsale au Verbe incarné.[86]
- 25 janvier 1631Entrée chez les Ursulines de Tours
Elle confie son fils Claude à sa sœur et entre au couvent ; séparation déchirante restée célèbre.[87]
- 1633Profession et première Relation
Elle fait profession sous le nom de Marie de l'Incarnation, devient sous-maîtresse des novices et rédige une première autobiographie spirituelle.[88]
- 1633-1635Le songe du Canada
Un songe lui montre un grand pays sauvage ; Dieu lui révèle qu'il s'agit du Canada, où elle doit bâtir « une maison à Jésus et à Marie ».[89]
- 4 mai 1639Départ pour la Nouvelle-France
Avec Madame de la Peltrie et deux Ursulines, elle s'embarque à Dieppe sur le Saint-Joseph.[90]
- 1er août 1639Arrivée à Québec
Après une traversée périlleuse, la petite communauté débarque à Québec et fonde le premier monastère d'Ursulines d'Amérique du Nord.[91]
- 30-31 décembre 1650Incendie du monastère
Le monastère de pierre est entièrement détruit par le feu ; Marie le rebâtit.[92]
- 1654La grande Relation
Sur la demande de son fils, elle rédige à Québec sa seconde Relation autobiographique, chef-d'œuvre de la mystique.[93]
- 30 avril 1672Mort à Québec
Marie de l'Incarnation meurt à soixante-douze ans, au terme de trente-trois ans de mission canadienne.[94]
- 3 avril 2014Canonisation
Le pape François la canonise par équipollence, avec François de Laval ; messe d'action de grâce à Rome le 12 octobre 2014.[95]
Que retenir de sainte Marie de l'Incarnation ?
Sainte Marie de l'Incarnation réunit ce que l'on croit d'ordinaire incompatible : la plus haute mystique et la plus rude action. Épouse et mère, veuve et femme d'affaires, moniale et fondatrice, contemplative et missionnaire, écrivain et bâtisseuse, elle a tout tenu ensemble dans l'unité d'un même amour du Verbe incarné.
Son paradoxe résume sa sainteté : elle a quitté un enfant pour en gagner des milliers, et perdu sa vie de Tours pour la retrouver, féconde, au bout du monde. Le grain de blé tombé en terre a porté, de l'autre côté de l'océan, une moisson qui dure encore.
Sa figure rappelle que la Réforme catholique ne fut pas qu'affaire de conciles et de controverses : elle fut aussi le jaillissement de saintetés créatrices qui, comme Marie, traversèrent les mers pour porter l'Évangile. Première éducatrice des filles d'Amérique, mère des jeunes Amérindiennes, « Thérèse du Nouveau Monde », elle demeure la patronne des missionnaires, des éducateurs et de tous ceux qui, au milieu des affaires du monde, cherchent Dieu.
Pour aller plus loin
- Sur l'ordre qu'elle a implanté au Canada : les Ursulines et le monastère des Ursulines de Québec (articles dédiés).
- Sur les missionnaires de la Nouvelle-France, ses contemporains : saint Jean de Brébeuf et saint Isaac Jogues, martyrs canadiens.
- Sur les fruits autochtones de la mission : sainte Kateri Tekakwitha, le « lys des Mohawks ».
- Sur l'autre grande fondatrice de Montréal, à la même génération : sainte Marguerite Bourgeoys.
- Sur la mystique dont Bossuet la rapproche : sainte Thérèse d'Avila.
- Sur la spiritualité de l'abandon et de la vie intérieure de son siècle : saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, saint Jean Eudes, sainte Marguerite-Marie Alacoque.
Notes et références
Dictionnaire biographique du Canada (biographi.ca), « Guyart, Marie, dite de l'Incarnation (Martin) » : naissance et baptême à Tours (28-29 octobre 1599), fille de Florent Guyart (maître-boulanger) et Jeanne Michelet (l'ascendance maternelle Babou de La Bourdaisière relève de la tradition biographique ancienne, reprise par la Catholic Encyclopedia de 1913 : « her mother was connected with the illustrious house of Barbon de la Bourdaisière ») ; mariage avec Claude Martin (maître-soyeux) vers 1617, fils Claude né le 2 avril 1619, veuvage fin 1619 ; direction de l'entreprise de transport de son beau-frère Paul Buisson ; conversion du 24 mars 1620 (« en un moment, les yeux de son esprit s'ouvrirent ») ; grâces trinitaires v. 1625-1627 ; entrée aux Ursulines de Tours le 25 janvier 1631, profession en 1633, sous-maîtresse des novices ; catéchisme L'École sainte ; songe du Canada (« C'est le Canada que je t'ai fait voir ») ; départ de Dieppe le 4 mai 1639 sur le Saint-Joseph avec Madame de la Peltrie, arrivée à Québec le 1ᵉʳ août 1639 ; fondation du premier monastère d'Ursulines et de la première école de filles d'Amérique du Nord ; apprentissage de l'algonquin, du montagnais, du huron et de l'iroquois, dictionnaires et catéchismes ; incendie du monastère ; Relations autobiographiques de 1633 et 1654 ; correspondance (~221 lettres publiées par son fils) ; mort le 30 avril 1672 ; message final à son fils Claude (« Dites-lui que je l'emporte dans mon cœur ») ; introduction de la cause en 1877, héroïcité des vertus déclarée le 19 juillet 1911.
1 3 6 7 8 10 16 19 20 22 26 28 29 31 35 39 41 42 44 45 47 49 51 53 55 56 57 58 60 64 65 68 74 76 82 83 84 87 88 91 93 94Wikipédia (FR), « Marie de l'Incarnation » : naissance à Tours le 28 octobre 1599, parents Florent Guyart et Jeanne Michelet ; songe d'enfance (« Voulez-vous être à moi ? ») ; mariage à 17 ans, fils Claude né le 1ᵉʳ avril 1619, veuvage à 19 ans ; entreprise de transport de Paul Buisson ; conversion du 24 mars 1620 ; grâces trinitaires (1625, 1627) et vision de Noël 1633 ; entrée aux Ursulines de Tours le 25 janvier 1631, profession 1633 ; songe du Canada et interprétation en 1635 ; départ 1639 avec Madeleine de la Peltrie, Charlotte Barré, Marie de Savonnières de Saint-Joseph, Cécile Richer de Sainte-Croix ; arrivée à Québec le 1ᵉʳ août 1639 ; monastère de la Haute-Ville (21 novembre 1642) ; incendie du 30 décembre 1650 ; langues algonquine, montagnaise, huronne et agnier (mohawk), dictionnaires (1662-1668) et catéchismes ; Relations de 1633 et 1654 ; correspondance (~278 lettres conservées) éditée par Claude Martin (Vie 1677, Recueil de lettres 1681) ; mort le 30 avril 1672 ; vénérable (Pie X, 1911), béatifiée (Jean-Paul II, 22 juin 1980), canonisée par équipollence (pape François, 3 avril 2014, avec François de Laval) ; fête le 30 avril.
2 9 13 18 23 27 30 33 36 43 46 48 52 61 62 66 67 73 75 77 80 85 86 89Wikipédia (EN), « Marie of the Incarnation (Ursuline) » : French Ursuline nun, mystic and missionary, foundress of the Ursulines in New France ; born Tours 28 October 1599, died Quebec 30 April 1672 ; married Claude Martin (silk worker) c. 1617, widowed 1619 ; entered the Ursulines at Tours 1631, professed 1633 ; sailed for New France in 1639 with Madame de la Peltrie ; founded the Ursuline monastery of Quebec, first school for girls in North America ; learned Algonquin and Iroquois after age forty, composed dictionaries and an Iroquois catechism ; monastery destroyed by fire (December 1650) and rebuilt ; author of two spiritual autobiographies and thousands of letters ; beatified 1980, canonized 2014.
4 17 21 32 40 50 54 59 63 72 90 92Surnom rapporté par la Catholic Encyclopedia (1913), article « Ursulines of Quebec » : « Bossuet (Etats d'oraison, IX) calls Marie de l'Incarnation "the Theresa of her time and of the New World." » Le passage français exact de Bossuet, avec édition et page, n'a pas été retrouvé ; l'article présente donc ce surnom comme rapporté par la Catholic Encyclopedia, sans en faire une citation verbatim de Bossuet.
5 70 71Marie de l'Incarnation (Marie Guyart), Écrits spirituels et historiques, texte établi par dom Claude Martin, réédité par dom Albert Jamet, Desclée de Brouwer (Paris) / L'Action sociale (Québec), tome II, 1930, p. 151-476 (Relation de 1654) : édition critique de référence du texte autobiographique de la sainte, source primaire du songe d'enfance et du récit de la conversion du 24 mars 1620. Aucune page précise par parole n'ayant été vérifiée, chaque parole tirée de cette Relation est présentée dans l'article comme rapportée.
11 14 25reflexionchretienne.fr, « Sainte Marie de l'Incarnation, Ursuline au Canada » : songe d'enfance à sept ans (« Voulez-vous être à Moi ? », « Oui »), veuvage à 19 ans, direction des charrois de son beau-frère (soin d'une soixantaine de chevaux), fondation et mission de Québec.
12 15 24reflexionchretienne.fr, notice « Sainte Marie de l'Incarnation » : maxime rapportée par cette notice dévotionnelle ; la référence critique (Correspondance, éd. Oury ou Jamet, tome et page) n'a pas été retrouvée, la parole est donc donnée ici comme rapportée, non comme citation vérifiée.
34Cairn.info, « Au bruit de tous les infinis : la correspondance de Marie Guyart de l'Incarnation et de son fils Claude Martin » (Littératures classiques, 2010) et notices biographiques : fuite du petit Claude avant le départ de sa mère (retrouvé sur les quais de Blois), assaut du monastère des Ursulines par une troupe d'écoliers criant « Rendez-moy ma mère », aveu de la mère de s'être sentie mourir « toute vive » ; Claude Martin devenu bénédictin de Saint-Maur, éditeur et biographe de sa mère.
37 38Dom Guy Oury, Marie de l'Incarnation, Ursuline (1599-1672). Correspondance, nouvelle édition, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 1971, lxv-1075 p., 288 lettres (1626-1671) et 40 pièces annexes ; voir aussi Guy-Marie Oury, Marie de l'Incarnation, 1599-1672, Québec, Presses de l'Université Laval / Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 1973, 2 vol., première biographie répondant aux exigences de la critique historique moderne, publiée pour le tricentenaire de la mort de la sainte.
69Ursulines de l'Union Romaine (ursulines.union.romaine.catholique.fr), « Sainte Marie de l'Incarnation » : vie spirituelle et mystique d'abord vécue dans la vie laïque et familiale, puis dans la vie consacrée ; appel intérieur à l'implantation de l'Église au Canada ; « maîtresse de vie spirituelle » ; béatification (22 juin 1980) et canonisation (3 avril 2014).
78Vatican News (FR), « Histoire de sainteté : sainte Marie de l'Incarnation » : parcours de sa cause, spiritualité missionnaire et incarnationnelle, canonisation équipollente par le pape François le 3 avril 2014 en même temps que François de Laval, tous deux fondateurs de l'Église au Canada.
79 95Pape François, homélie de la messe d'action de grâce pour la canonisation équipollente de saint François de Laval et de sainte Marie de l'Incarnation, basilique Saint-Pierre, 12 octobre 2014 (vatican.va) : texte anglais officiel, « Such was the case with Saint François de Laval and Saint Marie de l'Incarnation. » Aucune phrase française équivalente mot pour mot n'a été retrouvée comme verbatim dans ce texte ; le corps de l'article rend donc ce passage en paraphrase, sans guillemets.
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