Saint Wulfstan (vers 1008-1095) fut évêque de Worcester de 1062 à 1095 et le dernier évêque anglo-saxon à conserver son siège après la conquête normande de l'Angleterre. Moine bénédictin formé dans les abbayes d'Evesham et de Peterborough, prieur de la cathédrale-monastère de Worcester, il fut porté malgré lui à l'épiscopat sous le règne de saint Édouard le Confesseur.
Simple, humble, illettré aux yeux des lettrés normands mais rempli de la sagesse de l'Évangile, il traversa le bouleversement de 1066 sans perdre ni son siège ni sa liberté d'âme. Pasteur infatigable, il parcourait son diocèse pour prêcher, confesser et confirmer, lavait chaque jour les pieds de pauvres, et mena le combat qui abolit la traite des esclaves de Bristol, l'un des plus grands marchés d'êtres humains de l'Angleterre médiévale.
La tradition a fixé son visage dans deux images : celle de sa crosse plantée dans le tombeau d'Édouard le Confesseur, que nul ne put arracher, et celle de l'évêque pleurant sur la vieille église abattue pour laisser place à sa nouvelle cathédrale. Il mourut le 20 janvier 1095[1] et fut canonisé par le pape Innocent III en 1203, dernier grand saint issu de l'Angleterre anglo-saxonne.
Saint Wulfstan en quelques dates
- v. 1008Naissance à Long Itchington
Naissance dans le Warwickshire, de parents pieux, Æthelstan et Wulfgifu, dont la famille perdit ses terres dans les troubles du règne danois de Cnut.
- Vers 1020-1030Formation monastique
Études dans les abbayes bénédictines d'Evesham puis de Peterborough, foyers de la réforme monastique anglaise.
- v. 1038Moine à Worcester
Ordonné prêtre, il refuse une riche cure et choisit d'entrer au monastère cathédral de Worcester, où il gravira les charges jusqu'au priorat.
- 8 septembre 1062Évêque de Worcester
Élu malgré ses réticences, il est consacré évêque par Ealdred, archevêque d'York, sous le règne d'Édouard le Confesseur.
- 1066La Conquête normande
À la mort d'Édouard puis de Harold à Hastings, Wulfstan se soumet au vainqueur Guillaume ; il est le seul évêque anglo-saxon durablement maintenu.
- 1075Défense de la couronne
Avec la milice du Worcestershire, il tient la vallée de la Severn contre la révolte des comtes dirigée contre Guillaume.
- Vers 1080-1089La cathédrale nouvelle
Reconstruction de la cathédrale de Worcester dans le style roman ; la crypte de Wulfstan subsiste encore aujourd'hui.
- 20 janvier 1095[^date-mort]Mort du saint évêque
Wulfstan meurt à Worcester après une longue maladie, fidèle jusqu'au bout à sa coutume de laver les pieds des pauvres.
- 14 mai 1203Canonisation
Le pape Innocent III l'inscrit au catalogue des saints ; sa fête est fixée au 19 janvier.
Une jeunesse anglaise dans la tourmente danoise
Une famille ruinée sous le règne de Cnut
Wulfstan naît vers 1008 à Long Itchington, dans le Warwickshire, de parents anglais nommés Æthelstan et Wulfgifu[2]. Son enfance coïncide avec l'une des périodes les plus sombres de l'Angleterre : les grandes invasions danoises qui aboutissent, en 1016, à la conquête du royaume par Cnut le Grand. La famille de Wulfstan, comme tant d'autres, y perd ses terres[3]. Ce déclassement précoce marque durablement l'enfant : il grandira sans convoiter ni les richesses ni les honneurs, dans une génération anglaise habituée à voir le monde basculer.
Son nom même, Wulfstan (« pierre du loup »), était alors répandu ; on ne le confondra pas avec un homonyme plus ancien et célèbre, Wulfstan, archevêque d'York (mort en 1023), auteur du fameux Sermo Lupi ad Anglos. Le nôtre est Wulfstan II de Worcester, le saint évêque.
Formation à Evesham et Peterborough
Confié tout jeune à l'Église, Wulfstan reçoit sa formation dans deux grandes abbayes bénédictines : d'abord Evesham, puis Peterborough[4]. Ces monastères sont alors des foyers vivants de la réforme monastique anglaise, héritière de la restauration bénédictine du Xᵉ siècle. Le jeune homme y apprend la lectio divina, le chant, la discipline du cloître — mais il restera toujours un homme de peu de science livresque, préférant l'Écriture priée à l'érudition qui enfle.
Devenu prêtre vers 1038, il refuse tout avancement ecclésiastique — « refusing all ecclesiastical preferment » — et choisit d'entrer comme novice au monastère de Worcester[5]. Cette liberté à l'égard de l'argent sera l'un des traits constants de sa sainteté.
Le choix du cloître à Worcester
Plutôt qu'une paroisse riche, Wulfstan choisit d'embrasser la vie monastique à la cathédrale-prieuré de Worcester, un monastère bénédictin qui servait en même temps de cathédrale — configuration typiquement anglaise où l'évêque a pour chapitre une communauté de moines[6]. Il y assume tour à tour les offices humbles : maître des enfants, chantre, trésorier, gardien de l'église, se tenant volontiers de nuit en prière devant l'autel.
Sa réputation de sainteté grandit dans le silence. Élu prieur de la communauté, il gouverne ses frères par l'exemple plus que par l'autorité, et devient un confesseur recherché bien au-delà des murs du cloître[7].
Moine, prieur, puis évêque malgré lui
L'évêque de 1062
En 1062, le siège de Worcester devient vacant : Ealdred, évêque de Worcester depuis 1046, avait été élu archevêque d'York dès Noël 1060 tout en conservant Worcester ; contraint de renoncer à Worcester en 1062, il laisse le siège à pourvoir[8]. Les légats pontificaux présents en Angleterre, l'assemblée du royaume et le roi Édouard le Confesseur portent leur choix sur le prieur Wulfstan.
Fidèle à son humilité, Wulfstan résiste. Il se juge indigne, plaide son manque de science, tente de se dérober — « after some reluctance to accept the office at all »[9]. Il faut, dit la tradition, presque le contraindre à accepter la charge. Il est enfin consacré évêque de Worcester le 8 septembre 1062[10].
La tradition y voit un moine devenu évêque par obéissance et non par ambition, et qui se révéla un pasteur d'une fidélité totale[11].
La question de Cantorbéry et d'York
La consécration de Wulfstan n'est pas un simple détail protocolaire. Elle est reçue non des mains de Stigand, archevêque de Cantorbéry, mais de celles d'Ealdred, archevêque d'York[12]. Ce choix est délibéré : la position canonique de Stigand est irrégulière — il détenait simultanément Winchester et Cantorbéry et avait reçu le pallium d'un pape schismatique — et Wulfstan ne veut pas se compromettre en recevant de lui l'onction épiscopale.
Cette prudence entraîne toutefois un contentieux durable : York et Cantorbéry se disputeront la juridiction sur Worcester. Wulfstan, homme de paix, fera la profession d'obéissance requise sans se laisser entraîner dans les querelles de pouvoir des archevêques. Son épiscopat sera celui d'un pasteur, non d'un prince de l'Église.
Le dernier évêque anglo-saxon face à la Conquête
La soumission à Guillaume
Le 5 janvier 1066 meurt Édouard le Confesseur ; à l'automne, Harold tombe à Hastings et Guillaume le Conquérant s'empare de l'Angleterre. Pour l'Église anglaise, la Conquête est un séisme : dans les années qui suivent, presque tous les évêques et abbés anglo-saxons sont déposés et remplacés par des Normands — à l'exception, outre Wulfstan, de Siward de Rochester, maintenu sur son siège jusqu'à sa mort en 1075[13].
Wulfstan, lui, se rallie à Guillaume, prête serment de fidélité, et conserve son siège. Il est, note l'histoire, « le seul évêque anglais à garder durablement son diocèse après la Conquête »[14]. Cette survie n'est pas opportunisme : Wulfstan sert le nouveau pouvoir dans la mesure où celui-ci sert la paix et l'Église, mais il demeure fidèle à son peuple anglais, à sa langue et à ses saints[15].
Le tableau suivant montre à quel point sa position était exceptionnelle dans l'épiscopat anglais de l'après-Conquête.
| Après 1066 | Situation des évêques anglo-saxons |
|---|---|
| Stigand de Cantorbéry | Déposé en 1070, emprisonné |
| Æthelmær d'Elmham, Æthelric de Selsey | Déposés en 1070 |
| Leofwine de Lichfield | Se retire en 1070 |
| Siward de Rochester | Maintenu sur son siège jusqu'à sa mort (1075)[16] |
| Æthelwine de Durham | En fuite, proscrit, mort en captivité (1071-1072)[17] |
| Wulfstan de Worcester | Maintenu sur son siège jusqu'à sa mort (1095) |
La légende de la crosse et le tombeau d'Édouard le Confesseur
C'est de cette époque que date le plus célèbre récit attaché à Wulfstan. Sommé, dit la tradition, de rendre sa crosse et son anneau, Wulfstan aurait répondu qu'il n'avait pas reçu son bâton pastoral de ceux qui le lui réclamaient, mais du roi saint Édouard. Se dirigeant alors vers le tombeau d'Édouard le Confesseur à Westminster, il y aurait planté sa crosse dans la pierre : Édouard seul, qui la lui avait confiée, pourrait la lui reprendre[18][19].
Et le prodige d'accomplir : nul ne put arracher la crosse du tombeau — ni les évêques normands, ni le roi — jusqu'à ce que Wulfstan lui-même, à qui l'on rendit sa charge, la retirât sans effort. La postérité y a vu son « épée dans la pierre » à lui[20].
Transmission du récit. Ce récit n'est pas attesté par les sources contemporaines de 1070 : il appartient au dossier postérieur, transmis notamment par Aelred de Rievaulx dans sa Vie de saint Édouard, dans le contexte de la promotion du culte d'Édouard le Confesseur au XIIᵉ siècle[21]. La chaîne documentaire de la vie de Wulfstan reste celle-ci : le témoignage de Coleman, chapelain et ami du saint (Vie en vieil-anglais, v. 1095-1113, aujourd'hui perdue), traduit en latin et abrégé par Guillaume de Malmesbury (v. 1124-1143), relu à la lumière de l'étude académique d'Emma Mason (1990)[22][23]. Il n'en dit pas moins une vérité profonde : la légitimité de Wulfstan ne venait ni des Normands ni de sa science, mais de Dieu et de la continuité du royaume chrétien d'Angleterre.
Le défenseur de Worcester
Loin d'être un simple contemplatif, Wulfstan sut aussi défendre la paix par les armes de son autorité morale. En 1075, lors de la révolte des comtes contre Guillaume, il rassembla la milice (fyrd) du Worcestershire et tint la ligne de la Severn, empêchant les rebelles de passer le fleuve[24]. La tradition rapporte de même qu'en 1088, lors de la rébellion contre Guillaume le Roux, la ville de Worcester fut sauvée, ses défenseurs attribuant leur victoire à la bénédiction de leur vieil évêque[25].
Dans les deux cas, Wulfstan n'agit pas en seigneur féodal avide de puissance, mais en berger protégeant son troupeau contre le pillage et l'effusion de sang.
Le pasteur infatigable
Ce qui distingue Wulfstan, c'est l'intensité de son zèle pastoral : il parcourait sans relâche son diocèse pour visiter, prêcher et confirmer, et récitait l'office divin à haute voix avec ses clercs jusque sur les routes, à cheval[26][27].
Il prêchait simplement mais avec force, et entendait les confessions avec une patience inépuisable, y compris celles des grands qui venaient à lui de tout le pays[28].
Chaque jour, il lavait de ses mains les pieds de douze pauvres et les nourrissait, à l'imitation du Christ au soir de la Cène. Il mènera cette pratique jusqu'à son dernier jour[29].
Le combat contre la traite des esclaves de Bristol
Parmi toutes ses œuvres, l'histoire a retenu comme la plus grande son combat contre l'esclavage. Le port de Bristol était alors l'un des principaux marchés d'êtres humains de l'Angleterre : on y achetait des captifs anglais — hommes, femmes enceintes, jeunes gens — pour les revendre en Irlande[30][31].
Guillaume de Malmesbury, qui tenait le récit de Coleman, décrit la scène du marché avec une précision crue :
« Vous auriez pu voir, et déplorer, des rangées de malheureux liés par des cordes, des jeunes gens des deux sexes, à la beauté digne, dans la fleur de l'âge, livrés chaque jour à la prostitution et mis en vente chaque jour. » — Guillaume de Malmesbury, Vita Wulfstani[32]
Wulfstan ne se contenta pas de condamner de loin. Il séjourna à Bristol, parfois trois mois durant, prêchant chaque dimanche et « répandant les semences de la prédication divine »[33], pressant les marchands de renoncer à ce trafic infâme, convertissant les cœurs un à un plutôt que de foudroyer de haut. Avec l'appui de Lanfranc, l'archevêque normand de Cantorbéry, il obtint enfin l'abolition de la traite bristolienne, à laquelle Guillaume le Conquérant lui-même se rallia après une longue réticence[34][35][36]. Guillaume de Malmesbury note que les habitants de Bristol, longtemps sourds, « non seulement rejetèrent leur erreur, mais donnèrent l'exemple à tout le reste de l'Angleterre »[37].
Ce combat fait de Wulfstan une figure remarquablement en avance sur son temps : plus de sept siècles avant l'abolitionnisme moderne, un évêque bénédictin voyait dans le commerce des hommes une offense à la dignité du baptisé et à la charité du Christ.
Le bâtisseur — et l'homme qui pleura la vieille église
Wulfstan fut aussi un bâtisseur. Il entreprit la reconstruction de la cathédrale de Worcester dans le nouveau style roman venu du continent ; la crypte qu'il fit édifier, l'une des plus vastes d'Angleterre, subsiste encore aujourd'hui sous le chœur[38][39].
Mais l'épisode le plus touchant n'est pas la construction : c'est le deuil. Quand il fallut abattre l'ancienne église anglo-saxonne, œuvre de saint Oswald, pour élever la nouvelle, Wulfstan, dit-on, pleura sur la vieille église abattue, déplorant la perte d'un lieu où, selon le mot rapporté par la tradition — « tant d'hommes saints et fervents ont servi Dieu » (en anglais : « so many holy and devout men have served God »)[40] —, tant de saints avaient prié avant lui.
Cette parole est le cœur spirituel de sa vie : la primauté des âmes sur les pierres, du don de soi sur le prestige des monuments. Wulfstan bâtissait, mais il savait que Dieu n'habite pas d'abord dans les murs, fussent-ils magnifiques.
Humilité et esprit : l'Agnus Dei plutôt que le Cattus Dei
L'humilité de Wulfstan n'était pas tristesse, mais liberté joyeuse. Un évêque normand, Geoffroy de Coutances, lui reprocha un jour de porter de modestes peaux d'agneau au lieu des riches fourrures — zibeline, castor ou loup — qui convenaient, disait-il, à son rang. Wulfstan répondit avec esprit que les hommes versés dans les voies du monde pouvaient bien porter la peau des bêtes rusées, mais que pour lui l'agneau suffisait ; et comme Geoffroy insistait — qu'il porte au moins du chat — il conclut :
« Croyez-moi, l'Agnus Dei (« Agneau de Dieu ») est chanté plus souvent que le Cattus Dei (« Chat de Dieu »). » — Wulfstan à Geoffroy de Coutances, mot rapporté par la tradition d'après Guillaume de Malmesbury[41]
Le mot fit rire l'évêque normand, qui reconnut n'avoir pu faire bouger d'un pouce le vieil Anglais[42]. Derrière la boutade se cache une doctrine : le vêtement du pasteur doit prêcher l'Agneau immolé, non la vanité du monde.
On disait aussi de lui qu'aux assemblées judiciaires il prononçait une bénédiction sur les juges droits et une malédiction sur les juges iniques, puis s'assoupissait durant les affaires purement séculières — mais restait pleinement éveillé dès qu'il s'agissait de Dieu et des âmes[43].
Mort, canonisation et culte
La mort en lavant les pieds des pauvres
Après un épiscopat de plus de trente ans, Wulfstan s'éteint le 20 janvier 1095[44], à un âge très avancé, après une longue maladie. Fidèle jusqu'au bout à son humilité, il meurt selon la tradition en accomplissant sa coutume quotidienne : laver les pieds des pauvres[45]. Le dernier des évêques anglo-saxons s'en va comme il avait vécu, agenouillé devant les petits du Christ.
Il est enseveli dans sa cathédrale de Worcester, aussitôt vénéré comme un saint par le peuple anglais qui voyait en lui le dernier lien vivant avec l'Église de leurs pères.
La canonisation par Innocent III (1203)
Plus d'un siècle après sa mort, les récits de miracles obtenus à son tombeau et le souvenir vivace de sa sainteté conduisent à l'ouverture d'un procès. Le 14 mai 1203, le pape Innocent III — l'un des plus grands pontifes du Moyen Âge — inscrit officiellement Wulfstan au catalogue des saints[46][47]. Sa fête est fixée au 19 janvier, veille de son dies natalis.
Ses reliques, plus tard transférées dans une châsse d'orfèvrerie, deviennent l'un des grands buts de pèlerinage de l'Angleterre médiévale, jusqu'à la destruction du sanctuaire sous la Réforme.
Le roi Jean et le tombeau de Worcester
La dévotion des rois d'Angleterre pour Wulfstan fut grande. Le roi Jean sans Terre (mort en 1216), particulièrement attaché au saint évêque, choisit d'être enseveli dans la cathédrale de Worcester, entre les sanctuaires des saints Oswald et Wulfstan, qu'il avait voulus pour intercesseurs au jour du jugement[48]. Son tombeau à effigie de pierre se voit encore aujourd'hui dans le chœur, tandis que les sanctuaires des deux saints, entre lesquels il avait été déposé, ont été détruits[49] — hommage éloquent au rayonnement durable du dernier saint anglo-saxon.
Les sources : Coleman et Guillaume de Malmesbury
Ce que nous savons de Wulfstan, nous le devons à un enchaînement remarquable. Peu après la mort du saint, son ancien chapelain et ami, le moine Coleman, rédigea une Vie en vieil-anglais, selon l'antique usage anglais qui voulait qu'un proche consignât rapidement la vie d'un évêque de grande vertu[50]. Coleman mourut en 1113 ; sa Vie originale est aujourd'hui perdue.
Au milieu du XIIᵉ siècle, l'anglo-saxon étant devenu peu familier aux moines de Worcester, ceux-ci demandèrent au grand historien Guillaume de Malmesbury d'en établir une traduction latine abrégée : c'est la Vita Wulfstani qui nous est parvenue, notre principale source[51]. Le tableau ci-dessous récapitule cette transmission.
| Source | Auteur | Date | Nature |
|---|---|---|---|
| Vie vieil-anglaise (perdue) | Coleman, chapelain de Wulfstan | v. 1095-1113 | Témoignage direct d'un proche |
| Vita Wulfstani (latine) | Guillaume de Malmesbury | v. 1124-1143 | Traduction abrégée de Coleman |
| Chronicon ex chronicis | Jean de Worcester | v. 1140 | Chronique locale de Worcester |
| Biographie de référence | Emma Mason | 1990 | Étude académique moderne[52] |
| Notice encyclopédique | Emma Mason | 2004 | Oxford Dictionary of National Biography, notice n° 30099[53] |
| Colloque du 900ᵉ anniversaire | Julia Barrow & Nicholas Brooks (dir.) | 2005 | St Wulfstan and his World, onze études pluridisciplinaires[54] |
Cette chaîne — un ami témoin, un grand chroniqueur traducteur, des historiens modernes — donne à la figure de Wulfstan une solidité documentaire rare pour un saint du XIᵉ siècle.
Ce que saint Wulfstan enseigne
Par-delà les légendes, la vie de Wulfstan porte une leçon spirituelle limpide, celle d'une sainteté de la fidélité obscure au milieu des grands bouleversements.
Il enseigne d'abord la fidélité dans la tempête. Tout s'effondrait autour de lui — un royaume conquis, une Église décapitée, une langue et une culture méprisées — et lui demeura à son poste, servant Dieu et son peuple sans amertume ni compromission. Aux chrétiens des temps troublés, il rappelle que la sainteté ne dépend pas des circonstances favorables :
« Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » — Apocalypse (Ap 2, 10)
Il enseigne ensuite la primauté des âmes sur les œuvres visibles. Bâtisseur, il pleura pourtant les pierres abattues et se défia du prestige ; pasteur, il donna tout à la confession, à la confirmation, aux pauvres : chez lui, les âmes passaient avant les pierres.
Il enseigne enfin la charité qui libère. En brisant les chaînes des esclaves de Bristol, Wulfstan a montré que l'amour du Christ n'est pas un sentiment intérieur, mais une force qui arrache les hommes à l'oppression. Sept siècles avant les grands abolitionnistes, un moine anglais voyait déjà dans le trafic des personnes une injure faite au Christ présent dans le plus petit.
« Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » — Évangile selon saint Matthieu (Mt 25, 40)
Dernier saint de l'Angleterre anglo-saxonne, Wulfstan est ainsi le témoin que Dieu ne se laisse jamais enfermer dans une époque : il suscite ses amis au cœur des ruines, et fait fleurir la sainteté là même où un monde s'écroule.
Pour aller plus loin
- Saint Édouard le Confesseur (v. 1003-1066) — le roi-saint sous le règne duquel Wulfstan fut consacré évêque, et dont le tombeau est au cœur de sa plus célèbre légende.
- Saint Grégoire VII (v. 1015-1085) — le pape de la grande réforme, contemporain de Wulfstan, dont le pontificat transforma les rapports entre l'Église et les rois.
- Saint Pierre Damien (1007-1072) — moine et docteur réformateur, autre grande voix monastique du XIᵉ siècle.
- Saint Étienne de Hongrie (v. 975-1038) — roi fondateur chrétien, autre figure de sainteté du haut Moyen Âge.
- Saint Henri II (973-1024) — empereur canonisé, autre souverain saint de la même époque.
- Saint Vladimir de Kiev (956-1015) — prince baptiseur de la Rus', figure du prince chrétien du haut Moyen Âge.
- Saint Odilon de Cluny (960-1049) — grand abbé réformateur, presque exact contemporain de la jeunesse de Wulfstan.
Notes et références
Référence chronologique de la mort. Le 20 janvier 1095 est retenu par Emma Mason (St Wulfstan of Worcester, 1990), par sa notice ODNB n° 30099 (2004) et par les notices courantes (en.wikipedia « 20 January 1095 », anastpaul.com « died on 20 January 1095 ») ; la fête est fixée au 19 janvier dans toutes les références. Deux ouvrages de référence donnent un autre jour : la New Catholic Encyclopedia (encyclopedia.com) indique le 18 janvier 1095, et la Catholic Encyclopedia de 1913 le 19 janvier 1095.
1 44Wulfstan (died 1095), notice en.wikipedia.org/wiki/Wulfstan_(died_1095) (largement fondée sur Emma Mason, St Wulfstan of Worcester, 1990, et l'Oxford Dictionary of National Biography) : « Wulfstan (c. 1008 – 20 January 1095) was an English Benedictine monk who served as Bishop of Worcester from 1062 to 1095 » ; « the last surviving pre-Norman Conquest bishop » ; naissance vers 1008 à Long Itchington (Warwickshire), parents Æthelstan et Wulfgifu, famille ayant perdu ses terres « around the time King Cnut of England came to the throne in 1016 » ; études à Evesham et Peterborough ; ordonné, entré au monastère bénédictin de Worcester où il fut trésorier puis prieur ; consacré évêque « on 8 September 1062 » par Ealdred, en évitant Stigand de Cantorbéry à la situation irrégulière ; « the only English-born bishop to retain his diocese for any significant time after the Conquest » ; en 1075, « Wulfstan and the Worcestershire fyrd militia countered the Revolt of the Earls » ; « a strong opponent of the slave trade, and together with Lanfranc, was mainly responsible for ending the trade from Bristol » ; reconstruction à grande échelle dont la cathédrale de Worcester ; « famously wept upon the destruction of the old Worcester Cathedral … 'so many holy and devout men have served God' » ; mort « 20 January 1095 after a protracted illness, whilst washing the feet of parishioners as was his custom » ; « canonized on 14 May 1203 by Pope Innocent III » ; fête le 19 janvier ; « their son King John is buried at Worcester Cathedral ».
2 3 4 6 7 10 12 14 24 29 30 34 38 40 45 46« St. Wolstan », Catholic Encyclopedia (1913), en.wikisource.org/wiki/Catholic_Encyclopedia_(1913)/St._Wolstan : « Refusing all ecclesiastical preferment, he became a novice in the great priory of Worcester » ; « visiting, preaching, and confirming without intermission » ; « he recited the Divine Office aloud with his attendants as he rode through the country » ; « when nearly all the Saxon nobles and clergy were deprived of their offices and honours in favour of the Normans, Wolstan retained his see » ; « Aelred of Rievaulx tells the legend of his being called upon to resign his bishopric, and of his laying his crozier on the tomb of Edward the Confessor at Westminster. The crozier remained immoveable » ; mort donnée au « 19 Jan., 1095 » ; « In 1216 King John was buried there, between the shrines of the two Worcester saints, Oswald and Wulstan » (cf. aussi la notice Ancient Diocese of Worcester de la même encyclopédie).
5 19 21 26Ealdred, archevêque d'York : Cynesige d'York étant mort le 22 décembre 1060, « Ealdred was elected Archbishop of York on Christmas Day, 1060 » tout en conservant Worcester ; tenu ensuite de renoncer à Worcester, il y fit nommer Wulfstan, consacré évêque de Worcester le 8 septembre 1062 par Ealdred lui-même (en.wikipedia.org/wiki/Ealdred_(archbishop_of_York) et /wiki/Wulfstan_(died_1095)).
8« Wulfstan of Worcester, St. », Encyclopedia.com (reprise du New Catholic Encyclopedia) : « Wulfstan was consecrated at York — after some reluctance to accept the office at all » ; zèle pastoral exceptionnel, tournées de confirmation, prédication et confession assidues ; campagne contre la traite de Bristol ; mort donnée au 18 janvier 1095, fête au 19 janvier ; réputation de sainteté ; sources dans la Vita Wulfstani de Guillaume de Malmesbury et la biographie moderne d'Emma Mason.
9 11 28Siward, évêque de Rochester (1058-1075) : Dictionary of National Biography — « He assisted at the consecration of Archbishop Lanfranc in August 1070, was allowed to retain his see, and died in possession of it in 1075 » (en.wikisource.org, DNB vol. 52) ; Encyclopedia.com (« Rochester, Ancient See of ») — « The last Saxon bishop, Siward (1058–75), unlike some of his kind, was allowed to remain in office until his death ».
13 16Emma Mason, « Wulfstan [St Wulfstan] (c. 1008–1095), bishop of Worcester », Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, notice n° 30099 (édition en ligne, 2004 : oxforddnb.com/view/10.1093/ref:odnb/9780198614128.001.0001/odnb-9780198614128-e-30099). Synthèse académique de référence confirmant les dates de l'épiscopat (1062-1095) et la mort au 20 janvier 1095 ; Julia S. Barrow est pour sa part co-directrice, avec Nicholas P. Brooks, du colloque de 2005 St Wulfstan and his World (cf. note suivante).
15 53Æthelwine, évêque de Durham : après l'effondrement de la rébellion du Nord de 1069, il tenta de fuir vers Lindisfarne avec les trésors de son Église, fut capturé, proscrit (outlawed) et emprisonné, et mourut en captivité à l'hiver 1071-1072 (en.wikipedia.org/wiki/Æthelwine_(bishop_of_Durham)).
17« Saint of the Day – 19 January – Saint Wulfstan (c 1008-1095) », anastpaul.com (19 janvier 2021), reprenant la tradition hagiographique et Guillaume de Malmesbury : légende de la crosse en récit indirect — « Later legend said, that when he was ordered to surrender his Episcopal Staff, he stuck it into the tomb of St King Edward, declaring that as Edward had appointed him, only Edward could take it from him. No-one could pull the staff out of the tomb except Wulfstan himself » (« his own sword-in-the-stone miracle ») ; échange avec Geoffroy de Coutances — « Geoffrey had asked why he had lamb-skins when he could and should wear sable, beaver or wolf. He replied neatly, that Geoffrey and other men well versed in the way of the world, should wear the skins of crafty animals but he, was conscious of no shiftiness in himself and was happy with lambskin. Geoffrey pressed the point and suggested he could at least wear cat. But 'Believe me,' answered Wulfstan, 'the Agnus Dei is more often chanted than the Cattus Dei.' » (SL, 107-9) ; psaumes récités à cheval ; séjours de deux à trois mois à Bristol pour convertir les marchands d'esclaves ; patronages « Vegetarians and dieters » ; mort « on 20 January 1095 » ; le roi Jean enterré à Worcester près du tombeau de Wulfstan, tombeau du saint aujourd'hui disparu.
18 20 27 41 42 43Sur Coleman et la genèse de la Vita : la Vie de Wulfstan par Coleman, son chapelain et ami, écrite en vieil-anglais après la mort du saint (Coleman meurt en 1113), est le dernier exemple de l'usage anglais, établi depuis le VIIIᵉ siècle, de faire consigner par un proche la vie d'un évêque de grande vertu peu après sa mort. Le vieil-anglais devenant peu familier aux moines de Worcester au milieu du XIIᵉ siècle, ceux-ci demandèrent à Guillaume de Malmesbury d'en établir la traduction latine (cf. R. R. Darlington, introduction à l'éd. de 1928 ; notice en.wikipedia.org « Coleman » / « Vita Wulfstani »).
22 50Emma Mason, St Wulfstan of Worcester c. 1008-1095, Oxford, Blackwell, 1990 — biographie académique de référence, fondée sur la Vita Wulfstani, les chartes de Worcester et les chroniques : reconstruit la carrière du saint (jeunesse, formation, priorat, épiscopat), son rôle après la Conquête, son action contre l'esclavage et la formation de son culte, en distinguant les faits attestés des développements hagiographiques ultérieurs (notamment la légende de la crosse).
23 39 52Jean de Worcester, Chronicon ex chronicis (vers 1140) — chronique latine de la cathédrale-prieuré de Worcester, proche des événements du diocèse : rapporte la défense de Worcester lors des troubles de 1088 (rébellion contre Guillaume le Roux), la victoire des défenseurs étant attribuée à la bénédiction de l'évêque Wulfstan. Éd. R. R. Darlington, P. McGurk & J. Bray, The Chronicle of John of Worcester, Oxford Medieval Texts, Oxford, 1995-1998.
25David A. E. Pelteret, Slavery in Early Mediaeval England: From the Reign of Alfred until the Twelfth Century, Studies in Anglo-Saxon History 7, Boydell & Brewer, Woodbridge, 1995 — étude académique de référence sur l'esclavage anglo-saxon : la campagne de prédication de Wulfstan à Bristol, soutenue par Lanfranc, aboutit à l'interdiction de la traite, à laquelle Guillaume le Conquérant se rallia après une longue réticence.
31 36Guillaume de Malmesbury, Vita Wulfstani, livre II, chap. 20, éd. R. R. Darlington, Camden Third Series XL, 1928 ; éd. et trad. M. Winterbottom & R. M. Thomson, Oxford Medieval Texts, 2002 ; passage sur le marché aux esclaves de Bristol traduit en anglais dans Teaching Medieval Slavery and Captivity (medievalslavery.org, University of Sheffield, projet d'histoire médiévale) : « You would have observed and bemoaned rows of wretched people bound together with ropes, and youth of both sexes, who with dignified beauty, with healthy age, are prostituted daily and are put up for sale daily » ; sur la méthode de Wulfstan : « [he] stayed near them often for two or three months, approaching them every Sunday, and scattering the seeds of divine preaching » ; sur le résultat : les habitants « not only rejected the error, but set an example for others throughout England ».
32 33 37St. Wulfstan, notice catholic.org/saints (Catholic Online) : évêque de Worcester (1062-1095), moine bénédictin, dernier évêque anglo-saxon ; combat contre la traite des esclaves de Bristol avec l'appui de Lanfranc ; canonisé le 14 mai 1203 par Innocent III ; fête le 19 janvier.
35 47Tombeau du roi Jean à Worcester : « The Cathedral contains the tomb of King John in its chancel. […] He is buried between the shrines of St Wulfstan and St Oswald (now destroyed) » (en.wikipedia.org/wiki/Worcester_Cathedral) ; « In 1216 King John was buried there, between the shrines of the two Worcester saints, Oswald and Wulstan » (Catholic Encyclopedia 1913, Ancient Diocese of Worcester) ; « John is still there, in pride of place, although Wulfstan's tomb is gone » (anastpaul.com).
48 49Guillaume de Malmesbury, Vita Wulfstani (Vie de saint Wulfstan), traduction latine abrégée, vers 1124-1143, de la Vie vieil-anglaise perdue de Coleman ; éd. R. R. Darlington, The Vita Wulfstani of William of Malmesbury, to which are added the extant abridgments of this work and the miracles and translation of St. Wulfstan, Camden Third Series, vol. XL, Royal Historical Society, Londres, 1928 ; éd. et trad. M. Winterbottom & R. M. Thomson, William of Malmesbury: Saints' Lives, Oxford Medieval Texts, Clarendon Press, 2002. Source principale de la vie de Wulfstan : réticence à l'épiscopat, zèle pastoral, prédication contre la traite de Bristol, pleurs sur l'ancienne cathédrale (« nous détruisons l'œuvre des saints pour notre propre gloire »). Guillaume note que le soin pastoral du diocèse fut l'intérêt premier de Wulfstan.
51Julia S. Barrow & Nicholas P. Brooks (dir.), St Wulfstan and his World, Studies in Early Medieval Britain, Ashgate, Aldershot, 2005, xix + 242 p. — actes pluridisciplinaires réunissant onze études sur l'apport de Wulfstan et de sa communauté cathédrale à la politique et à la religion du XIᵉ siècle, à l'art, à l'architecture et à la musique, replaçant sa vie dans la société rurale et urbaine de son temps.
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