Au centre de Turin, contre le Palais royal des Savoie, une cathédrale Renaissance de pierre blanche est surmontée d'une coupole de marbre noir dont la silhouette tourmentée se reconnaît de loin : c'est la chapelle du Saint-Suaire, écrin baroque construit pour abriter la plus célèbre relique de la chrétienté. La cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin — le Duomo — n'est pas un grand sanctuaire de pèlerinage marial ni un haut lieu d'apparitions : c'est le gardien d'un linge, le drap funéraire vénéré comme celui du Christ, déposé dans la ville en 1578, qui est restée depuis lors sa demeure — hormis les exils temporaires imposés par les guerres.[1]
Cet article traite du lieu : la cathédrale élevée à la fin du XVe siècle par l'architecte florentin Meo del Caprino, le transfert de la relique opéré par Emmanuel-Philibert de Savoie, la chapelle vertigineuse de Guarino Guarini, la liaison architecturale qui relie l'église au palais des ducs, les gardiens successifs du Suaire — la maison de Savoie d'abord, le Saint-Siège depuis 1983 —, la Confrérie qui en entretient le culte, les ostensions qui ont attiré des millions de pèlerins, et les épreuves du feu, dont le terrible incendie de 1997.
La question de l'authenticité du Linceul — la datation au carbone 14, le mystère de la formation de l'image, les blessures de la Passion qu'il porte — relève d'un dossier distinct : le lecteur la trouvera traitée dans l'article consacré au Saint Suaire de Turin. On ne l'évoque ici que pour comprendre comment un édifice, une dynastie et une ville se sont organisés, pendant près de quatre siècles et demi, autour d'un seul objet de lin.
Où se trouve le sanctuaire du Suaire ?
La cathédrale Saint-Jean-Baptiste
Le sanctuaire du Linceul n'est pas une basilique isolée : c'est la cathédrale métropolitaine de Turin, dédiée à saint Jean-Baptiste, patron de la ville. Elle se dresse sur la Piazza San Giovanni, dans le cœur antique de Turin, à l'emplacement d'un ancien théâtre romain et de trois églises médiévales — Saint-Sauveur, Sainte-Marie-de-Dompno et Saint-Jean — qu'elle a remplacées.[2] C'est la seule grande église de style Renaissance de la cité piémontaise, restée fidèle à sa façade de marbre blanc quand le reste de Turin se couvrait de baroque.[3]
L'édifice est confirmé dans son rang de cathédrale métropolitaine par le pape Léon X en 1515.[4] Sa façade à trois portails, sobre et claire, contraste avec la masse sombre qui la domine : la coupole de la chapelle du Suaire, greffée à l'arrière du chœur. Le visiteur qui pénètre dans la nef ne voit donc pas tout de suite la relique ; il découvre d'abord une église Renaissance ordonnée, avant d'être attiré, par-delà le maître-autel, vers l'écrin noir où le Linceul a longtemps reposé.
Un ensemble monumental : cathédrale, campanile et Palais royal
À gauche de la façade se dresse le campanile, dont le corps remonte à 1470, antérieur à la cathédrale elle-même et conservé lors de sa reconstruction.[5] Mais le trait le plus singulier du lieu est sa continuité avec le Palais royal (Palazzo Reale) : la chapelle du Suaire fut conçue pour s'ouvrir à la fois sur le chœur de la cathédrale et sur les appartements ducaux, de sorte que la famille de Savoie pût venir prier devant sa relique sans sortir de chez elle.[6] Le sanctuaire de Turin est ainsi, dès l'origine, un lieu double : église du peuple et chapelle palatine du prince.
Cette imbrication explique pourquoi le Suaire, à Turin, n'a jamais été une relique parmi d'autres : il était le palladium dynastique, le trésor sacré que les Savoie associaient à leur propre légitimité, et qu'ils logèrent au point exact où se rejoignaient leur autorité temporelle et leur dévotion.
La cathédrale Renaissance (1491-1498)
Meo del Caprino et le chantier de la fin du XVe siècle
La cathédrale actuelle est l'œuvre d'un architecte toscan, Amedeo di Francesco da Settignano, dit Meo del Caprino (ou Meo del Caprina). Le chantier, voulu par le cardinal Domenico della Rovere, fut mené à un rythme remarquable : commencée en 1491, l'église fut achevée en sept ans, vers 1498.[7] Pour une cathédrale, cette rapidité est exceptionnelle et donne à l'édifice une unité de style rare : les grandes cathédrales gothiques s'étaient bâties sur des siècles, mêlant les époques ; le Duomo de Turin porte, lui, l'empreinte cohérente d'une seule génération de bâtisseurs.
L'église adopte un plan en croix latine à trois nefs, sobre, lumineux, ordonné selon les principes de la Renaissance florentine importés à Turin. Rien, dans ce vaisseau de pierre claire, n'annonçait encore qu'il deviendrait le reliquaire d'un linge venu de France près d'un siècle plus tard. La cathédrale fut d'abord ce qu'elle devait être : le siège de l'archevêque, le centre liturgique d'une capitale en train de naître.
Une église qui devint nécropole et sanctuaire
À partir du milieu du XVIe siècle, la cathédrale devint aussi la nécropole de la maison de Savoie, liant un peu plus le destin de l'édifice à celui de la dynastie.[8] C'est dans cette église déjà chargée de sens dynastique que le Suaire fut introduit en 1578 — non comme un hôte de passage, mais comme le cœur sacré vers lequel toute l'architecture allait bientôt converger. La greffe de la chapelle de Guarini, un siècle plus tard, ne fera qu'inscrire dans la pierre ce que les faits avaient déjà décidé : Turin serait, désormais, la ville du Suaire.
L'arrivée du Suaire à Turin (1578)
Le vœu de saint Charles Borromée et la ruse d'Emmanuel-Philibert
Le Linceul appartenait à la maison de Savoie depuis 1453 ; il était conservé à Chambéry, alors capitale du duché, dans la Sainte-Chapelle du château.[9] L'occasion de son transfert à Turin vint d'un homme : saint Charles Borromée, archevêque de Milan, qui avait fait le vœu de se rendre à pied à Chambéry pour remercier Dieu d'avoir préservé sa ville de la peste de 1576.[10]
Le duc Emmanuel-Philibert saisit le prétexte. Sous couleur d'épargner au prélat, de santé fragile, la fatigue de la traversée des Alpes, il fit avancer la relique au-devant de lui, jusqu'à sa nouvelle capitale, Turin. En réalité, le calcul était politique : le duc entendait fixer le Suaire à Turin à demeure, sans trop froisser ses sujets chambériens privés de leur trésor.[11]
« C'est le bouclier du pays, c'est notre grande relique. » — Saint François de Sales, sur le Saint Suaire des Savoie[12]
Le portage par les Alpes et la première ostension turinoise
En 1578, le Suaire fut porté à dos d'hommes par le col du Grand-Saint-Bernard et la vallée d'Aoste, où quelques chapelles isolées en gardent encore le souvenir. Escorté par tout le clergé en habits somptueux, il entra dans Turin sous le tonnerre des arquebuses, fut d'abord déposé dans l'ancienne chapelle San Lorenzo, puis exposé dans la cathédrale sur une table couverte de soie.[13] C'est là que Charles Borromée, avec ses douze compagnons de route, le vénéra à genoux durant une heure entière.
Pour répondre à l'afflux des pèlerins — quarante mille, dit-on —, on improvisa une ostension sur la Piazza del Castello, devant l'actuel Palazzo Madama : la relique fut portée sous un baldaquin, protégée par la cavalerie, jusqu'à une plate-forme de bois richement décorée.[14] Au retour de cette visite, un membre de la suite de Borromée, Augusto Cusano, futur cardinal, consigna son émerveillement :
« C'est une chose incroyable de voir comment ce Linge Très Saint [...] se trouve être entier et intact depuis 1 500 ans. Mais il est encore plus étonnant d'y voir imprimées l'image et l'effigie du vrai et naturel corps du Seigneur [...] non par l'œuvre humaine d'un peintre [...], mais miraculeusement imprimées par son propre corps. » — Augusto Cusano, relation de l'ostension de Turin de 1578[15]
Quatre ans plus tard, lors d'une nouvelle ostension, l'archevêque de Bologne Alfonso Paleotti éprouva le même saisissement et publia, en 1598, le premier livre savant consacré à la relique, l'Esplicatione del Sacro Lenzuolo, mêlant observations anatomiques et réflexions exégétiques.[16] Le sanctuaire turinois entrait dans l'histoire des lettres et de la dévotion européenne.
La chapelle de Guarini, écrin baroque du Linceul (1668-1694)
Une coupole qui défie les lois de l'architecture
Pendant près d'un siècle, le Suaire fut conservé à Turin sans demeure définitive. Le projet d'une chapelle monumentale, envisagé dès le transfert, fut d'abord confié à Bernardino Quadri et Amedeo di Castellamonte, puis repris en 1667 par un génie singulier : Camillo Guarino Guarini (1624-1683), à la fois moine théatin, mathématicien, philosophe et architecte.[17] Le chantier de la Cappella della Sacra Sindone se déploya de 1668 à 1694.[18]
Guarini conçut une chapelle ronde de marbre noir, à laquelle on accédait par deux escaliers de marbre depuis les nefs latérales de la cathédrale. Mais c'est sa coupole qui en fait un chef-d'œuvre du baroque piémontais : non pas une demi-sphère classique, mais un extraordinaire entrecroisement d'arcs de dimension décroissante, empilés en quinconce, percés d'une multitude d'ouvertures invisibles d'en bas.
« Guarini couvrit la chapelle d'une coupole vertigineuse, reposant sur trois arcs et non pas quatre comme il est de règle pour toutes les coupoles du monde. [...] entre [ces arcs] une multitude d'ouvertures, invisibles du bas, faisaient entrer la lumière symbolisant la Résurrection dans cette architecture de marbre noir symbolisant la mort. [...] Cette coupole est devenue l'une des marques les plus fortes du paysage urbain de Turin. » — Christian Regat, historien[19]
La symbolique est limpide : le marbre noir dit la mort et le tombeau ; la lumière qui descend par les arcs étagés dit la Résurrection. L'écrin tout entier est une méditation de pierre sur le mystère que la relique est censée porter — le passage du Christ de la mort à la vie.
L'autel de Bertola et la liaison avec le Palais royal
À la mort de Guarini, c'est son successeur Antonio Bertola qui édifia le maître-autel destiné à recevoir le reliquaire, au centre de la chapelle.[20] Plus tard, un bâtiment baroque relia directement la chapelle au Palais royal, afin que la famille ducale pût venir vénérer la relique sans paraître en public.[21] Le Suaire fut solennellement transféré dans la chapelle achevée en 1694, le linge ayant d'abord reçu une nouvelle consolidation.[22]
Le bienheureux Sébastien Valfrè, gardien discret
Avant ce transfert, un prêtre de l'Oratoire de Turin, le bienheureux Sébastien Valfrè, cousit de ses mains une seconde doublure de couleur noire par-dessus celle qu'avaient posée les clarisses de Chambéry après l'incendie de 1532.[23] Ce geste humble — recoudre, renforcer, protéger — résume la longue chaîne des soins matériels dont la relique a fait l'objet à Turin : la sainteté du lieu s'est aussi exprimée par le travail patient de l'aiguille et la science des conservateurs.
Les gardiens du Suaire
La maison de Savoie, propriétaire (1453-1983)
Pendant cinq siècles, le Suaire fut une propriété privée : celle de la maison de Savoie, qui l'avait acquis en 1453 et le considérait comme son palladium.[24] Les ducs puis les rois en disposaient, le déplaçaient au gré des guerres et des dynasties, et réservaient le plus souvent les ostensions aux grandes occasions familiales — mariages princiers, naissances, anniversaires de règne. Lors du siège de Turin par les Français, en 1706, Victor-Amédée II le fit évacuer vers Cherasco, Oneglia puis Gênes, avant qu'il ne regagnât sa chapelle.[25] Au XXᵉ siècle, les deux guerres mondiales le contraignirent encore à l'exil : caché en 1918 dans une chambre souterraine du Palais royal, transféré en secret en 1939 à l'abbaye isolée de Montevergine, en Campanie, pour le soustraire aux bombardements et aux convoitises de l'Allemagne nazie, il ne revint à Turin qu'en 1946.[26]
Le legs au Saint-Siège (1983) et le custode pontifical
Le tournant décisif survint avec le dernier roi d'Italie en exil. Le 27 mars 1981, à Genève, Humbert II de Savoie légua le Suaire au Saint-Siège. Sept mois jour pour jour après sa mort, le 18 octobre 1983, le cardinal Agostino Casaroli signa l'acte d'acceptation de la donation.[27] La relique, jusque-là bien dynastique, devenait propriété du pape.
Conformément au vœu du donateur, Jean-Paul II décida que le Suaire resterait à Turin et institua une charge nouvelle : celle de custode pontifical, confiée d'office à l'archevêque de Turin.[28] Depuis lors, ce sont les archevêques successifs qui exercent la garde de la relique au nom du pape : le cardinal Anastasio Ballestrero, puis les cardinaux Giovanni Saldarini et Severino Poletto, l'archevêque Cesare Nosiglia, et aujourd'hui le cardinal Roberto Repole, archevêque de Turin depuis mai 2022.[29]
La Confrérie du Saint-Suaire (1598) et le Musée
Autour de la relique s'est aussi organisée, très tôt, une vie de dévotion laïque. Le 25 mai 1598, vingt ans après l'arrivée du Suaire, fut fondée la Confrérie du Très-Saint-Suaire (Confraternita del SS. Sudario), avec l'autorisation de l'archevêque Carlo Broglia et l'approbation du duc Charles-Emmanuel Iᵉʳ.[30] Sa mission : répandre le culte et la dévotion au Linceul, et enseigner le sens chrétien de la souffrance — ce qui la conduisit aussi à un fort engagement caritatif, jusqu'à bâtir et gérer le premier hôpital des États de Savoie.[31]
C'est cette même confrérie qui fonda, en 1936, le Musée du Suaire (Museo della Sindone), installé depuis 1998 autour de la crypte de l'église du Santo Sudario : on y conserve les appareils de Secondo Pia, les reproductions, les copies anciennes et toute la mémoire scientifique de la relique.[32] Le sanctuaire de Turin déborde ainsi de la seule cathédrale : il forme un réseau de lieux — l'église, la chapelle, le palais, l'église de la confrérie, le musée — tous tournés vers un même linge.
Les ostensions et les pèlerinages
Des ostensions dynastiques aux foules mondiales
Pendant longtemps, on ne montra le Suaire qu'à de rares occasions, le plus souvent liées à la maison de Savoie. Au XIXᵉ siècle, le culte connut même une éclipse : la relique ne sortit de sa châsse qu'épisodiquement.[33] Le pape Pie VII, de passage à Turin lors de ses voyages forcés sous Napoléon, put la voir à trois reprises (1804, 1814, 1815). La comtesse de Boigne a laissé de l'ostension du 19 mai 1815 un récit saisissant :
« Le pape [...] tira de la boîte un grand morceau de grosse toile maculée. Il la porta [...] sur le balcon où il la déploya. Les troupes se mirent à genoux aussi bien que la population qui remplissait les rues [...]. Le silence le plus solennel dura pendant ce temps. » — Comtesse de Boigne, Mémoires, ostension de Turin du 19 mai 1815[34]
Le grand basculement vint au XXᵉ siècle. L'ostension de 1978, organisée pour le quatrième centenaire de l'arrivée à Turin, attira 3,3 millions de pèlerins, avec des files d'attente de seize heures : du jamais vu.[35] La renommée du lieu devenait mondiale.
1898 : la cathédrale, théâtre de la première photographie
L'événement le plus célèbre survenu dans la cathédrale ne fut pas une ostension ordinaire, mais une séance de photographie. Du 25 mai au 2 juin 1898, pour le quatrième centenaire de la cathédrale et un mariage princier, le Suaire fut exposé.[36] L'avocat et photographe amateur Secondo Pia obtint l'autorisation d'installer son matériel dans la chapelle et de photographier la relique. En développant ses plaques, il découvrit l'inconcevable : le négatif photographique révélait une image positive, d'un réalisme et d'un relief stupéfiants, invisibles à l'œil nu.[37]
À partir de cette nuit, le sanctuaire de Turin changea de statut : sans cesser d'être un lieu de prière, il devint le laboratoire d'une énigme scientifique mondiale.[38] Les détails de cette découverte et de ses suites — clichés d'Enrie en 1931, examens du XXᵉ siècle — appartiennent au dossier de l'authenticité du Suaire ; ce qui importe ici, c'est que le lieu lui-même fut le théâtre du tournant de 1898.
Les grandes ostensions modernes
Les ostensions des dernières décennies ont fait du Duomo l'un des plus grands rendez-vous de pèlerinage du monde catholique. La chronologie en dit la montée en puissance.
- 24 septembre - 15 octobre 1933Année sainte de la Rédemption
Plus d'un million de pèlerins viennent prier devant le Linceul pour le 1 900ᵉ anniversaire de la mort et de la résurrection du Christ.[39]
- 27 août - 8 octobre 1978Quatrième centenaire du transfert
3,3 millions de pèlerins ; files d'attente de seize heures. Karol Wojtyła, futur Jean-Paul II, salue « un signe unique et vraiment providentiel ».[40]
- 18 avril - 14 juin 1998Centenaire de la photographie de Pia
2,4 millions de pèlerins, venus jusque d'Amérique, d'Asie et d'Océanie ; Jean-Paul II s'y rend le 24 mai.[41]
- 12 août - 22 octobre 2000Ostension du grand Jubilé
Plus d'un million de visiteurs, dont 110 000 étrangers, pour l'An saint 2000.[42]
- 10 avril - 23 mai 2010Ostension de Benoît XVI
Plus de 2,5 millions de pèlerins ; Benoît XVI vénère le Linceul le 2 mai.[43]
- 19 avril - 24 juin 2015Bicentenaire de la naissance de Don Bosco
Plus de 2 millions de pèlerins ; le pape François célèbre la messe Piazza Vittorio les 21-22 juin.[44]
Les papes du XXᵉ et du XXIᵉ siècle ont entretenu ce courant de dévotion par des paroles fortes, prononcées à Turin ou pour Turin. Pie XII, en 1953, saluait Turin comme :
« La cité gardant en précieux trésor le Saint Suaire qui montre, pour notre émotion et notre consolation, l'image du corps inanimé et du divin visage ensanglanté de Jésus. » — Pie XII, message radiodiffusé du 13 septembre 1953[45]
Et le pape François, venu en 2015, résumait le sens du sanctuaire :
« Le Saint Suaire est une icône de cet amour [...] qui cette fois encore a attiré tant de personnes ici, à Turin. » — Pape François, Turin, 21 juin 2015[46]
Le sanctuaire face au feu : les épreuves du lieu
Les tentatives de destruction (1972, 1990, 1997)
Garder une relique aussi célèbre n'a jamais été sans danger. Le 1ᵉʳ octobre 1972, un déséquilibré s'introduisit dans la chapelle royale par le toit du palais et y mit le feu ; le reliquaire résista grâce aux couches d'amiante qui le protégeaient.[47] Une tentative semblable se reproduisit en 1990, et le Suaire figura même sur la liste des cibles d'al-Qaïda.[48] Le lieu lui-même, par sa célébrité, attire les fanatismes autant que les pèlerins.
La nuit du 11-12 avril 1997 et le pompier Mario Trematore
L'épreuve la plus dramatique fut l'incendie de la nuit du 11 au 12 avril 1997. Vers vingt-trois heures, un feu se déclara dans la chapelle de Guarini, alors en restauration et encombrée d'échafaudages et de boiseries ; la température dépassa par endroits mille degrés.[49] Le grand vitrail communiquant avec la cathédrale se brisa, l'air s'engouffra comme dans une soufflerie, et les échafaudages en flammes menaçaient de s'effondrer sur la châsse — placée, par malheur, juste à cet endroit derrière l'autel majeur, derrière une vitre blindée de plusieurs centimètres.[50]
C'est alors qu'un pompier d'une quarantaine d'années, Mario Trematore, se jeta dans la fournaise. Guidé, dira-t-il, par une voix intérieure, il frappa sans relâche la vitre blindée à coups de masse jusqu'à la faire céder, et les pompiers parvinrent à extraire le reliquaire vers une heure du matin.
« Si cela avait été un autre objet, un tableau d'une valeur inestimable [...] de Giotto ou de Michel-Ange, je n'aurais pas bougé le petit doigt. » — Mario Trematore, pompier, au sujet du sauvetage du Suaire dans la nuit du 11-12 avril 1997[51]
Le surlendemain, 14 avril, après inspection, le cardinal Saldarini annonça que la relique n'avait subi aucun dommage : tout au plus avait-elle supporté une chaleur d'environ 35 °C.[52] La préservation du Linceul, dans les deux grands incendies de son histoire — Chambéry en 1532, Turin en 1997 —, est vécue par beaucoup de fidèles comme une protection providentielle ; l'historien se borne à constater que, deux fois, le feu n'a pas eu le dernier mot.
La restauration de la chapelle et la réouverture de 2018
La chapelle de Guarini, gravement endommagée, fut fermée pendant plus de vingt ans. Sa restauration, longue et coûteuse, s'acheva par une réouverture solennelle le 27 septembre 2018.[53] Pendant tout ce temps, le Suaire fut conservé ailleurs dans la cathédrale, en lieu sûr. Le chef-d'œuvre de marbre noir put ainsi retrouver les Turinois, restitué dans sa splendeur baroque — preuve que le sanctuaire-bâtiment, et pas seulement la relique, fait l'objet d'un soin patrimonial de premier ordre.
La conservation du Suaire aujourd'hui
Le reliquaire à plat, sous atmosphère inerte (depuis 2000)
L'incendie de 1997 précipita une décision déjà mûrie : changer radicalement le mode de conservation. Enroulé dans son ancien reliquaire, le Linceul se marquait de nouveaux plis et son image risquait de s'estomper par oxydation.[54] En 2000 fut réalisé un nouveau reliquaire maintenant le drap à plat sur toute sa longueur, totalement étanche, piloté par ordinateur, et rempli d'une atmosphère inerte d'argon — pour le conserver comme pour le présenter.[55] Aujourd'hui, le Suaire repose à l'horizontale dans ce caisson, dans le bras gauche de la cathédrale, à l'arrière de la chapelle.
La restauration de 2002
En juin et juillet 2002, la spécialiste des textiles anciens Mechthild Flury-Lemberg et son équipe remplacèrent l'ancienne doublure par une toile de Hollande, retirèrent les pièces brûlées lors de l'incendie de 1532 et nettoyèrent les résidus organiques — soigneusement catalogués et scellés en vue de recherches futures.[56] On profita de l'intervention pour établir une cartographie numérique complète de la relique.
L'ostension multimédia du Jubilé 2025
Contrairement à une idée répandue, le Suaire n'est pas exposé à chaque Jubilé.[57] Pour l'Année sainte 2025, le custode, le cardinal Repole, a choisi une formule inédite, présentée comme la « première ostension multimédia de l'histoire » : du 28 avril au 5 mai 2025, une tente dressée Piazza Castello (initiative Avvolti) a permis d'explorer, à l'échelle réelle et en haute définition, l'image du Linceul, avant un prolongement numérique accessible du monde entier.[58] Le sanctuaire de Turin entre ainsi dans l'âge du pèlerinage augmenté : la relique reste dans son caisson, mais son image s'offre désormais à qui veut la « toucher » d'un écran.
Pour aller plus loin
- Le saint Suaire (ou Linceul) de Turin — le dossier de l'authenticité : datation au carbone 14, formation de l'image, blessures de la Passion.
- Le sanctuaire de Manoppello et le sanctuaire de Monte Sant'Angelo — autres sanctuaires-reliquaires de la même série.
- Le sanctuaire du Mont-Carmel — un autre haut lieu de la dévotion catholique.
- Pourquoi vénérer les reliques ? — le sens catholique de la vénération des reliques.
Notes et références
Jean-Christian Petitfils, Le Saint Suaire de Turin. Témoin de la Passion de Jésus-Christ, Éditions Tallandier, 2022 (EAN 979-10-210-2943-9), ch. VIII « De Chambéry à Turin », section « Le transfert » : transfert de 1578 à l'occasion du pèlerinage votif de saint Charles Borromée, portage par le Grand-Saint-Bernard, première vénération dans la cathédrale et ostension de la Piazza del Castello.
1 10 11 13 14Cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin, notices patrimoniales (fr.wikipedia.org ; turismotorino.org) : édifice élevé sur le site d'un théâtre romain, remplaçant trois églises médiévales (Saint-Sauveur, Sainte-Marie-de-Dompno, Saint-Jean) ; nécropole de la maison de Savoie à partir du milieu du XVIᵉ siècle.
2 8Cattedrale di San Giovanni Battista, notice patrimoniale : seul édifice religieux d'importance de style Renaissance à Turin, conservé tel malgré l'ajout ultérieur d'éléments baroques.
3La cathédrale est confirmée dans son rang de cathédrale métropolitaine de l'archidiocèse de Turin par le pape Léon X en 1515 (notice patrimoniale fr.wikipedia.org).
4Le campanile, dans son corps actuel, remonte à 1470 ; antérieur à la reconstruction de l'église, il fut conservé lors du chantier de Meo del Caprino (notice patrimoniale).
5J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « La chapelle de Guarini » : maître-autel d'Antonio Bertola destiné à recevoir le reliquaire ; bâtiment baroque reliant le Palais royal à l'église métropolitaine ; consolidation du linge par le bienheureux Sébastien Valfrè (seconde doublure noire) ; mise à l'abri à Cherasco, Oneglia et Gênes lors du siège de 1706.
6 20 21 23 25La cathédrale fut bâtie par l'architecte toscan Amedeo di Francesco da Settignano, dit Meo del Caprino, sur commande du cardinal Domenico della Rovere, entre 1491 et 1498 (environ sept ans) — notices patrimoniales fr.wikipedia.org et turismotorino.org.
7J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VI « Le Linceul des Charny » et ch. VII « De Genève à Chambéry » : acquisition par la maison de Savoie en 1453 ; conservation à Chambéry, dans la Sainte-Chapelle du château, jusqu'au transfert de 1578.
9 24Saint François de Sales, propos sur le Saint Suaire rapporté par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : « C'est le bouclier du pays, c'est notre grande relique. » Le saint évêque de Genève, voué au Suaire par sa mère avant sa naissance lors de l'ostension d'Annecy de 1566, put le toucher le 4 mai 1613.
12Augusto Cusano, relation écrite au retour de l'ostension de Turin de 1578, citée par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII. Traduction française dans le corps de l'article.
15Alfonso Paleotti, archevêque de Bologne, Esplicatione del Sacro Lenzuolo ove fu involto il Signore..., 1598 (dédié à Clément VIII, cinq éditions, traduit en latin et en allemand) — premier ouvrage savant sur le Suaire, cité par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII.
16J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « La chapelle de Guarini » : la chapelle, envisagée dès le transfert de 1578, fut réalisée par Camillo Guarino Guarini (1624-1683), moine théatin, mathématicien et philosophe ; chef-d'œuvre du baroque piémontais, accès par deux escaliers de marbre depuis les nefs latérales.
17Chapelle du Saint-Suaire (Cappella della Sacra Sindone), notice patrimoniale (fr.wikipedia.org) : chantier engagé en 1668, Guarini reprenant le projet en 1667 après Bernardino Quadri et Amedeo di Castellamonte ; travaux achevés vers 1690-1694, le Suaire étant placé dans l'autel créé à cet effet en 1694.
18 22Christian Regat, historien, sur la coupole de la chapelle du Saint-Suaire, cité par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII.
19J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, sections « De la Première à la Seconde Guerre mondiale » et « L'après-guerre » : mise à l'abri souterraine en 1918 ; transfert secret à l'abbaye territoriale de Montevergine (Avellino) le 25 septembre 1939 ; retour à Turin le 28 octobre 1946 par le cardinal Maurilio Fossati.
26J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « L'après-guerre » : legs au Saint-Siège par Humbert II (Genève, 27 mars 1981) ; acte d'acceptation signé par le cardinal Agostino Casaroli le 18 octobre 1983 ; décision de Jean-Paul II de maintenir la relique à Turin et désignation de l'archevêque comme custode pontifical (le cardinal Anastasio Ballestrero).
27 28Roberto Repole, archevêque de Turin (nommé le 19 février 2022, installé le 7 mai 2022 ; cardinal le 7 décembre 2024), custode pontifical du Saint Suaire, successeur de Mgr Cesare Nosiglia (en.wikipedia.org, « Roberto Repole » ; fr.zenit.org, 22 février 2022).
29Confraternita del SS. Sudario, fondée le 25 mai 1598 avec l'autorisation de l'archevêque Carlo Broglia et l'approbation du duc Charles-Emmanuel Iᵉʳ ; l'une des plus anciennes confréries encore existantes de Turin, à l'origine du premier hôpital des États de Savoie (it.wikipedia.org, « Confraternita del Santo Sudario » ; sindone.it).
30 31Museo della Sindone, fondé en 1936 par la Confrérie du SS. Sudario, installé depuis 1998 autour de la crypte de l'église du Santo Sudario ; il conserve notamment les appareils de Secondo Pia (sindone.it ; guidatorino.com).
32J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « Le déclin du culte aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles » : raréfaction des ostensions ; Pie VII voit le Suaire à trois reprises (13 novembre 1804, 25 mai 1814, 19 mai 1815).
33Comtesse de Boigne, Mémoires, récit de l'ostension de Turin du 19 mai 1815, citée par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII.
34J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « L'après-guerre » : ostension du 27 août au 8 octobre 1978 pour le quatrième centenaire de l'arrivée à Turin ; 3,3 millions de pèlerins ; déclaration de Karol Wojtyła du 16 octobre 1978.
35 40J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. IX « Les débuts de l'histoire scientifique », section « Le tournant de 1898 » : ostension du 25 mai au 2 juin 1898 (quatrième centenaire de la cathédrale, mariage princier, cinquantenaire du Statut albertin) ; premiers clichés de Secondo Pia révélant le quasi-négatif photographique.
36 37J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. IX : à partir de 1898, le Linceul, sans cesser d'être une relique vénérée, devient un objet scientifique de renommée mondiale.
38J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : ostension du 24 septembre au 15 octobre 1933 (Année sainte de la Rédemption) ; plus d'un million de pèlerins ; présence du Dr Pierre Barbet.
39J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « De l'incendie de 1997 à nos jours » : ostension du 18 avril au 14 juin 1998 pour le centenaire des photographies de Pia ; 2,4 millions de pèlerins ; visite de Jean-Paul II le 24 mai.
41J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : ostension du grand Jubilé, 12 août - 22 octobre 2000 ; plus d'un million de visiteurs dont 110 000 étrangers.
42J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : ostension du 10 avril au 23 mai 2010 ; plus de 2,5 millions de pèlerins ; visite de Benoît XVI le 2 mai 2010.
43J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : ostension du 19 avril au 24 juin 2015 pour le bicentenaire de la naissance de saint Jean Bosco ; plus de 2 millions de pèlerins ; messe du pape François Piazza Vittorio les 21-22 juin 2015.
44Pie XII, message radiodiffusé pour le XIXᵉ Congrès eucharistique national, 13 septembre 1953, cité par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII.
45Pape François, homélie et propos lors de sa visite à Turin, 21 juin 2015, cités par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII.
46J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII, section « De l'incendie de 1997 à nos jours » : tentative d'incendie criminel du 1ᵉʳ octobre 1972 (reliquaire sauvé par l'amiante) ; nouvelle tentative en 1990 ; relique citée parmi les cibles d'al-Qaïda.
47 48J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : incendie de la nuit du 11-12 avril 1997 dans la chapelle de Guarini en restauration ; température dépassant 1 000 °C par endroits ; sauvetage du reliquaire par le pompier Mario Trematore ; constat d'absence de dommage par le cardinal Saldarini le 14 avril 1997.
49 50 52Mario Trematore, pompier, témoignage sur le sauvetage du Suaire dans la nuit du 11-12 avril 1997, cité par J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII.
51La chapelle de Guarini, ravagée par l'incendie de 1997, rouvrit au public le 27 septembre 2018 après plus de vingt ans de restauration (notices patrimoniales fr.wikipedia.org ; J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII).
53J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : dégradation constatée par le cardinal Saldarini ; décision de conserver le drap à plat ; réalisation en 2000 d'un reliquaire étanche, piloté par ordinateur, sous atmosphère inerte d'argon.
54 55J.-C. Petitfils, Le Saint Suaire de Turin, Tallandier, 2022, ch. VIII : restauration de juin-juillet 2002 par Mechthild Flury-Lemberg (nouvelle doublure en toile de Hollande, retrait des pièces brûlées de 1532, nettoyage et catalogage des résidus) ; cartographie numérique complète.
56Le Saint Suaire sera-t-il exposé pour le Jubilé ? (fr.zenit.org, 5 mars 2025) : contrairement à une idée reçue, le Suaire n'est pas exposé systématiquement lors des années jubilaires.
57Un pèlerinage multimédia tout public pour célébrer le Saint-Suaire (vaticannews.va, mars 2025) ; Suaire et Jubilé à Turin (fr.zenit.org, 18 mars 2025) : initiative Avvolti, présentée par le cardinal Repole comme « la première ostension multimédia de l'histoire », tente Piazza Castello du 28 avril au 5 mai 2025, puis prolongement numérique mondial.
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