La question elle-même contient un soupçon : si l'Église « interdit », c'est qu'elle impose de l'extérieur une règle arbitraire, comme un règlement de plus. Or c'est précisément ce que la doctrine catholique conteste. Pour l'Église, la contraception n'est pas mauvaise parce qu'un pape l'a défendue ; un pape l'a défendue parce qu'elle est déjà, en elle-même, une contradiction inscrite dans un acte qui dit une chose et en fait une autre. L'interdit n'est pas la cause du jugement moral : il en est la conséquence.
Cet article ne reprend donc pas l'inventaire de ce que l'Église permet, tolère ou condamne — cet inventaire précis (les textes, les méthodes naturelles, les cas limites, l'histoire détaillée) est traité dans l'article voisin Que dit l'Église sur la contraception ?. Ici, on répond à une autre question, plus profonde et plus contestée : pourquoi ? Pour quelles raisons intérieures l'Église tient-elle que rendre volontairement un acte conjugal infécond est un désordre, et non un simple choix privé sans conséquence morale ?
La réponse tient en un principe, développé en plusieurs raisons convergentes : l'argument du double sens de l'acte conjugal, l'argument de la loi naturelle, l'argument du « langage du corps », et la constance historique d'une doctrine qui n'a jamais varié en dix-neuf siècles. On terminera par les objections les plus fréquentes, et par ce que l'Église propose à la place d'un simple refus.
Le principe central : un acte qui a deux sens
Le sens unitif et le sens procréatif
Tout part d'une observation que l'Église n'a pas inventée : l'union sexuelle des époux porte simultanément deux significations que la nature elle-même a nouées ensemble. D'un côté, elle unit : elle exprime et réalise le don réciproque des personnes, le « ne faire qu'une seule chair » de la Genèse (Gn 2, 24). De l'autre, elle est féconde : elle est, par sa structure même, le geste par lequel la vie humaine est transmise. Ces deux dimensions, l'Église les appelle le sens unitif et le sens procréatif[1].
Le point décisif n'est pas qu'il existe deux sens — cela, tout le monde peut le reconnaître. Le point décisif est leur relation. Pour l'Église, ces deux significations ne sont pas deux options séparables entre lesquelles on pourrait choisir : elles forment une unité voulue par le Créateur. C'est cette unité que la contraception vient briser, en gardant délibérément l'une (l'union, le plaisir, la tendresse) tout en supprimant volontairement l'autre (l'ouverture à la vie).
« Le lien indissoluble » : la phrase-clé d'Humanae Vitae
Toute la doctrine catholique sur la contraception peut se résumer à une seule phrase, celle par laquelle Paul VI, en 1968, a formulé le principe dans l'encyclique Humanae Vitae :
« Cette doctrine, plusieurs fois exposée par le Magistère, est fondée sur le lien indissoluble, que Dieu a voulu et que l'homme ne peut rompre de son initiative, entre les deux significations de l'acte conjugal : union et procréation. » — Paul VI, Humanae Vitae, § 12[2]
Chaque mot compte. Le lien est dit indissoluble (on ne peut le défaire), voulu par Dieu (il n'est pas une convention humaine), et l'homme ne peut le rompre « de son initiative » — c'est-à-dire par un acte délibéré qui viserait à séparer ce que le Créateur a joint. La contraception est exactement cet acte : une intervention par laquelle l'homme prend sur lui de disjoindre l'union et la fécondité.
De ce principe découle la conclusion sévère du Catéchisme, qui ne parle pas d'imperfection ou de faiblesse mais d'un désordre objectif :
« Est intrinsèquement mauvaise toute action qui, soit en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 2370[3]
« Intrinsèquement mauvaise » veut dire : mauvaise par son objet même, indépendamment des circonstances et de l'intention. Ce n'est pas une exagération rhétorique, c'est une qualification technique de théologie morale : elle signifie qu'aucune bonne intention (protéger le couple, espacer les naissances, préserver la santé) ne peut rendre bon l'acte lui-même, parce que le désordre est logé dans ce que l'acte fait, non dans le but poursuivi.
Pourquoi séparer les deux sens « dénature » l'acte
On objecte souvent : en quoi est-ce grave de séparer deux significations ? La réponse de l'Église est que cette séparation n'est pas neutre — elle change la nature de l'acte. Un acte conjugal ouvert à la vie dit : « Je me donne à toi tout entier, sans rien retenir, y compris ma capacité à devenir père ou mère avec toi. » Un acte volontairement rendu stérile dit autre chose : « Je me donne à toi, mais je retiens ce que j'ai de plus fécond. » Le geste est le même en apparence ; sa vérité intérieure est inversée.
C'est pourquoi l'Église refuse de voir dans la contraception un simple « moyen technique » sans portée morale, comme une paire de lunettes ou un antibiotique. Un moyen technique corrige un manque ; la contraception, elle, s'attaque à une capacité saine pour l'empêcher d'aboutir. Elle ne soigne pas une fécondité malade : elle neutralise une fécondité en bon état de marche. C'est cette différence — restaurer une fonction versus contrarier une finalité — qui fait basculer le jugement moral.
L'argument de la loi naturelle
Ce que veut dire « contre nature »
La deuxième grande raison est philosophique avant d'être théologique : c'est l'argument de la loi naturelle[4]. Il ne s'agit pas de la « nature » au sens écologique ou biologique brut, mais de l'ordre des finalités inscrites dans les êtres. Les facultés humaines ont des fins : manger nourrit, parler communique, la sexualité unit et engendre. Agir contre la finalité propre d'une faculté, en la détournant activement de sa fin tout en jouissant de ses avantages, est ce que la tradition appelle un acte « contre nature ».
La force de cet argument est qu'il ne suppose pas la foi. Il ne dit pas : « Dieu l'a interdit, donc c'est mal. » Il dit : « L'acte contredit sa propre logique interne, donc il est déréglé, et un lecteur attentif peut le reconnaître par la raison. » C'est pourquoi l'Église a toujours pensé que cette doctrine, même si elle est portée par la Révélation, était en principe accessible à tout homme de bonne volonté, croyant ou non — nous y reviendrons.
Agir sur le corps n'est pas agir contre une finalité
Une confusion doit être levée, car elle nourrit la plupart des malentendus. L'Église n'enseigne pas que toute intervention sur la fertilité est mauvaise. Elle distingue agir sur le corps et agir contre une finalité. Retirer un ovaire malade, traiter une infection, prendre un médicament qui a pour effet secondaire de réduire la fertilité : tout cela est licite, parce que le but visé est la santé et que la stérilité éventuelle n'est pas recherchée, mais tolérée. C'est l'application du principe du double effet[5].
La contraception, au contraire, vise la stérilité comme telle : elle n'est pas l'effet secondaire d'un soin, elle est le but même de l'acte ou son moyen. C'est cette intention structurelle — « je pose ce geste précisément pour que l'acte ne soit pas fécond » — qui la distingue radicalement d'une thérapie. La différence n'est pas dans le produit chimique employé, mais dans la direction de la volonté.
La différence avec la médecine légitime
On peut résumer la distinction dans un tableau, car c'est souvent là que l'objection « mais alors, tout traitement hormonal est interdit ? » se dissout :
| Situation | But recherché | Stérilité | Jugement |
|---|---|---|---|
| Traiter une maladie (kyste, endométriose…) par un médicament qui réduit la fertilité | La santé | Effet secondaire toléré, non voulu | Licite (double effet) |
| Retirer un organe reproducteur atteint d'un cancer | Sauver la vie | Conséquence inévitable, non voulue | Licite |
| Prendre un contraceptif pour rendre l'acte conjugal infécond | La stérilité de l'acte | But ou moyen directement voulu | Illicite |
| S'abstenir pendant les périodes fécondes pour espacer les naissances | Réguler les naissances | Aucune fécondité n'est attaquée | Licite (voir plus bas) |
Le tableau montre que le critère n'est jamais « y a-t-il eu une intervention ? » ni même « y a-t-il eu absence d'enfant ? », mais toujours : la stérilité de l'acte a-t-elle été directement voulue comme but ou comme moyen ?
Le langage du corps : la raison la plus profonde
Le corps parle, et la contraception le fait mentir
La raison la plus riche, développée surtout par Jean-Paul II dans sa théologie du corps, dépasse l'argument juridique de la loi naturelle. Elle part d'une intuition : le corps humain a un langage. S'unir, pour deux époux, ce n'est pas seulement accomplir une fonction biologique, c'est dire quelque chose — se donner l'un à l'autre totalement, définitivement, sans réserve. L'acte conjugal est une parole que le corps prononce sans mots.
Or, dit Jean-Paul II, la contraception introduit dans cette parole un langage objectivement contradictoire. Le corps continue de dire « je me donne tout entier », mais la volonté, elle, ajoute en secret « sauf ma fécondité ». Le geste et l'intention se contredisent. C'est la formule du pape, reprise par le Catéchisme au § 2370 :
« Ainsi, au langage qui exprime naturellement la donation réciproque et totale des époux, la contraception oppose un langage objectivement contradictoire, selon lequel il ne s'agit plus de se donner totalement à l'autre ; il en découle non seulement le refus positif de l'ouverture à la vie, mais aussi une falsification de la vérité intérieure de l'amour conjugal, appelé à être un don de la personne tout entière. » — Saint Jean-Paul II, Familiaris Consortio, § 32[6]
Ce déplacement change tout le débat. Il ne s'agit plus d'une règle de « permis / défendu », mais d'une question de vérité : le corps dit-il vrai ? L'amour est-il total, ou seulement partiel avec une clause de réserve ? Comprise ainsi, la doctrine de l'Église n'est plus une contrainte extérieure imposée à l'amour, mais une défense de l'amour contre sa propre falsification.
Ce n'est pas une méfiance envers le plaisir
Il faut écarter ici un contresens tenace : l'Église condamnerait la contraception parce qu'elle serait gênée par le plaisir ou hostile au corps. C'est l'inverse. La théologie du corps est une réhabilitation du corps et de l'union sexuelle, présentés comme un bien voulu par Dieu dès la création, « avant » même le péché. Ce que l'Église refuse, ce n'est pas le plaisir de l'union — qu'elle bénit — mais le divorce entre ce plaisir et la vérité du don. Le problème n'est jamais que l'acte soit agréable ; il est qu'il devienne mensonger.
Pourquoi les méthodes naturelles ne sont pas « une contraception qui dirait son nom »
La différence n'est pas dans le résultat, mais dans l'acte
C'est l'objection la plus fréquente, et la plus légitime : « Un couple qui utilise les méthodes naturelles cherche aussi à éviter un enfant. Où est la différence ? N'est-ce pas de l'hypocrisie ? » La réponse de l'Église est nette : la différence morale n'est pas dans le but (les deux couples peuvent avoir de justes raisons d'espacer les naissances) mais dans le moyen, c'est-à-dire dans ce que chaque acte conjugal accompli est en lui-même.
Le couple qui recourt aux périodes infécondes ne pose aucun acte conjugal déformé : quand il s'unit, il s'unit pleinement, sans rien retenir, en acceptant tout ce que cet acte peut porter. Quand il veut éviter une conception, il s'abstient — il renonce à l'acte. Il ne stérilise jamais une union ; il respecte le rythme que le corps porte en lui-même. Le couple contracepteur, lui, veut l'acte et sa stérilité en même temps : il garde l'union tout en la coupant de sa fécondité. Dans un cas, on respecte la structure de l'acte ; dans l'autre, on la contredit.
L'analyse détaillée de ces méthodes, de leur fiabilité et des « justes raisons » qui les autorisent est développée dans Que dit l'Église sur la contraception ?. Retenons ici l'essentiel du pourquoi : ce n'est pas une « contraception catholique » déguisée, parce que l'abstinence ne touche jamais à l'intégrité de l'acte, là où la contraception l'attaque de l'intérieur.
Pourquoi cette doctrine n'a jamais changé
Dix-neuf siècles de consensus
Une raison de poids, souvent oubliée, est la constance absolue de cet enseignement. Jusqu'en 1930, aucune Église chrétienne n'avait officiellement admis la contraception : les conférences anglicanes de Lambeth elles-mêmes — qui ouvriraient la première brèche en 1930 — avaient condamné en 1908 « la restriction artificielle de la famille » (résolution 41) puis réaffirmé en 1920 un « emphatic warning against the use of unnatural means for the avoidance of conception » (résolution 68), face à une pratique qu'elles constataient déjà croissante.
Les Pères sont explicites. Saint Augustin range parmi les fautes graves l'usage du mariage qui empêche volontairement la conception[7]. Saint Jean Chrysostome, dans son Homélie 24 sur l'Épître aux Romains (sur Rm 13, 11-14), § 4[8], s'en prend aux hommes de son temps qui fréquentent les prostituées et recourent à l'avortement — un « meurtre avant la naissance » — ainsi qu'aux breuvages destinés à empêcher les naissances. Le récit de la Genèse sur Onan (Gn 38, 9-10), longuement lu par la tradition, était compris dans le même sens. L'exégèse fine de ce passage relève surtout de l'article voisin ; ici, il suffit de noter qu'il fait partie d'une chaîne ininterrompue.
La brèche de 1930 et la réponse de l'Église
Le tournant date de 1930. La conférence anglicane de Lambeth admet, pour la première fois dans l'histoire chrétienne, la contraception dans certains cas graves. La même année, Pie XI répond par l'encyclique Casti Connubii, qui réaffirme solennellement la doctrine constante :
« Que tout usage du mariage, quel qu'il soit, dans l'exercice duquel l'acte est privé, par l'artifice des hommes, de sa puissance naturelle de procréer la vie, offense la loi de Dieu et la loi naturelle, et que ceux qui auront commis quelque chose de pareil se sont souillés d'une faute grave. » — Pie XI, Casti Connubii, § 56[9]
En 1968, alors que la pilule fait espérer un revirement, Paul VI confirme au contraire l'enseignement dans Humanae Vitae, contre l'avis majoritaire de la commission d'experts qu'il avait consultée. Ce détail est capital pour le pourquoi : le pape n'a pas cédé à la pression majoritaire précisément parce qu'il ne s'agissait pas, pour lui, de trancher un débat d'opinion, mais de reconnaître une vérité que l'Église n'avait pas le pouvoir de changer. Le récit détaillé de cet épisode — commission pontificale, minorité, majorité — est traité dans l'article voisin.
Cette constance est elle-même un argument. Une discipline se modifie ; une vérité morale, non. Le fait que l'Église ait maintenu cet enseignement contre l'air du temps, contre une commission favorable, contre l'immense majorité de l'opinion contemporaine, montre qu'elle ne le tient pas pour une préférence culturelle, mais pour une donnée qu'elle a reçue et qu'elle doit transmettre.
Pourquoi cela vaudrait pour tous, et pas seulement pour les catholiques
Puisque l'argument central est celui de la loi naturelle — accessible à la raison —, l'Église soutient logiquement que la vérité sur la contraception ne concerne pas seulement les baptisés. Elle ne dit pas « c'est interdit aux catholiques », comme le jeûne du Carême ; elle dit « c'est un désordre pour l'homme comme tel ». C'est pourquoi Humanae Vitae s'adresse aussi « aux hommes de bonne volonté ».
Cela ne signifie évidemment pas que l'Église veuille imposer sa morale par la loi civile, ni qu'elle juge la culpabilité subjective de chacun — la responsabilité personnelle dépend de la conscience, de l'ignorance, des conditionnements. Cela signifie que la doctrine se présente comme une vérité sur le bien humain, offerte à tous, et non comme une règle tribale réservée à un groupe. On peut refuser cette prétention ; on ne peut pas la réduire à un simple tabou confessionnel.
Les objections les plus fréquentes
« C'est un choix privé qui ne regarde que le couple »
L'objection suppose qu'un acte intime est par définition sans portée morale. Mais l'Église répond que l'intimité d'un acte ne le soustrait pas à la vérité : un mensonge murmuré reste un mensonge. Surtout, Humanae Vitae soutient que la banalisation de la contraception a des effets sociaux massifs, et non purement privés — l'histoire depuis 1968 est convoquée comme vérification (voir plus bas). Le « privé » n'est jamais aussi étanche qu'on le croit.
« L'intention est bonne : protéger le couple, espacer les naissances »
L'Église reconnaît pleinement que l'intention peut être excellente, et même que réguler les naissances peut être un devoir de paternité responsable. Mais une bonne fin ne justifie pas un moyen intrinsèquement désordonné — c'est un principe moral général, pas une sévérité propre à ce sujet. La preuve que l'Église prend l'intention au sérieux, c'est qu'elle offre une voie pour réaliser cette même intention (espacer les naissances) sans déformer l'acte : les périodes infécondes. Le débat ne porte donc pas sur le but, mais sur le moyen.
« L'Église est obsédée par le sexe »
Le reproche se retourne : ce n'est pas parce qu'elle mépriserait le corps que l'Église parle de sexualité, mais parce qu'elle le tient pour sacré. On ne pose pas de règles minutieuses sur ce qui n'a pas de valeur. La théologie du corps consacre des centaines de pages à célébrer l'union conjugale comme image de l'amour de Dieu — difficile de faire plus éloigné du puritanisme. L'exigence est la trace du prix attaché à la chose.
« C'est irréaliste et trop dur »
L'objection est humaine et l'Église ne la balaie pas. Elle répond sur deux plans. D'abord, la difficulté d'un idéal ne prouve pas qu'il soit faux : la fidélité conjugale, le pardon, la justice sont difficiles aussi. Ensuite, elle ne laisse pas les couples seuls : elle propose la grâce des sacrements, une pédagogie de la maîtrise de soi, des méthodes naturelles aujourd'hui précises, et une miséricorde patiente pour ceux qui progressent pas à pas. L'exigence n'est pas un couperet, mais un chemin — c'est le versant pastoral, développé dans l'article voisin.
Les raisons prophétiques : ce que Paul VI avait annoncé
Une dernière raison, plus inattendue, s'est ajoutée avec le temps : la vérification historique des avertissements de Humanae Vitae. Au paragraphe 17, Paul VI prévoyait quatre conséquences si la contraception se généralisait. Beaucoup, en 1968, les jugèrent alarmistes. Quarante ans plus tard, Benoît XVI, recevant au palais apostolique les participants au congrès organisé par l'Université pontificale du Latran pour cet anniversaire (10 mai 2008), saluait « la clairvoyance avec laquelle le problème fut affronté »[10].
| Avertissement de Humanae Vitae § 17 | Formulation de 1968 |
|---|---|
| Infidélité et baisse morale | La contraception ouvrirait « une voie large et facile à l'infidélité conjugale et à l'abaissement général de la moralité » |
| La femme réduite à un instrument | L'homme risquerait de « perdre le respect » de la femme et de la considérer « comme un simple instrument de jouissance » |
| La pression des pouvoirs publics | Des États sans frein moral pourraient « imposer » la contraception à leurs populations |
| L'illusion d'un pouvoir illimité sur le corps | L'homme croirait avoir sur son corps un pouvoir sans limites, l'exerçant contre sa finalité[11] |
L'Église ne présente pas ces prédictions comme une démonstration au sens strict — la vie sociale a beaucoup de causes. Mais elle y voit, avec Benoît XVI, un signe de cette « clairvoyance »[12] : si séparer l'amour de la fécondité était sans conséquence, on comprendrait mal que Paul VI ait décrit si précisément des évolutions qu'il ne pouvait anticiper que par la logique interne de l'acte.
Ce que l'Église propose, et non seulement ce qu'elle refuse
Réduire cette doctrine à un « non » serait la trahir. Derrière le refus de la contraception, l'Église propose une vision positive de la sexualité : un langage de don total, où l'on ne retient rien de soi, où l'ouverture à la vie n'est pas une menace mais la générosité même de l'amour. Elle propose une paternité et une maternité responsables, exercées non par la neutralisation de la fécondité, mais par une maîtrise de soi qui grandit la liberté au lieu de la court-circuiter.
« La maîtrise de l'instinct par la raison et la libre volonté impose sans nul doute une ascèse pour que les manifestations affectives de la vie conjugale soient dûment réglées, en particulier pour l'observance de la continence périodique. Mais cette discipline, propre à la pureté des époux, bien loin de nuire à l'amour conjugal, lui confère au contraire une plus haute valeur humaine. » — Paul VI, Humanae Vitae, § 21[13]
C'est là le cœur du pourquoi. L'Église n'interdit pas la contraception parce qu'elle serait avare de bonheur, mais parce qu'elle croit à un bonheur plus grand : celui d'un amour qui ose se donner sans réserve. Le refus n'est que l'envers d'un « oui » — oui au don total, oui à la vérité du corps, oui à une liberté qui se possède au lieu de se déléguer à une technique.
En résumé : pourquoi, en sept points
- L'acte conjugal porte deux sens — union et fécondité — unis par le « lien indissoluble, que Dieu a voulu et que l'homme ne peut rompre de son initiative » (Humanae Vitae § 12).
- La contraception sépare volontairement ces deux sens : elle garde l'union et supprime la fécondité.
- Cette séparation change la nature de l'acte : d'un don total, elle fait un don avec réserve.
- Par la loi naturelle, détourner activement une faculté de sa finalité tout en jouissant de ses avantages est un désordre accessible à la raison, croyant ou non.
- Par le langage du corps (Jean-Paul II), la contraception oppose au langage du don total un « langage objectivement contradictoire », une « falsification de la vérité intérieure de l'amour conjugal » (Familiaris Consortio, § 32).
- Les méthodes naturelles ne sont pas une contraception déguisée : elles respectent l'acte au lieu de le déformer.
- La doctrine n'a jamais changé en dix-neuf siècles, et Benoît XVI a salué en 2008 « la clairvoyance avec laquelle le problème fut affronté » par Paul VI.
L'interdit, au bout du compte, n'est pas premier. Ce qui est premier, c'est une certaine idée de l'amour : total ou rien. Tout le reste en découle.
Pour aller plus loin
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 2369, Mame/Plon, Paris, 1992 : « C'est en sauvegardant ces deux aspects essentiels, union et procréation, que l'acte conjugal conserve intégralement le sens de mutuel et véritable amour » (cf. HV 12).
1Paul VI, encyclique Humanae Vitae (25 juillet 1968), § 12, texte officiel sur vatican.va. Latin : « in nexu indissolubili nititur, a Deo statuto, quem homini sua sponte infringere non licet ».
2Catéchisme de l'Église catholique, § 2370 (citant HV 14). Le § reprend aussi de Familiaris Consortio 32 l'expression « langage objectivement contradictoire ».
3Catéchisme de l'Église catholique, §§ 2368-2371 ; cf. Concile Vatican II, Gaudium et Spes, § 51, § 3 : la moralité du comportement conjugal « ne dépend donc pas de la seule sincérité de l'intention et de la seule appréciation des motifs ; mais elle doit être déterminée selon des critères objectifs, tirés de la nature même de la personne et de ses actes » (repris en CEC § 2368).
4Principe du double effet : un acte ayant à la fois un bon et un mauvais effet est licite si l'acte est bon ou indifférent, si le bon effet n'est pas obtenu par le mauvais, si le mauvais effet n'est pas directement voulu, et s'il existe une raison proportionnée. Appliqué ici : un traitement médical dont la stérilité est un effet secondaire non voulu reste licite (cf. Paul VI, Humanae Vitae, § 15 : « L'Église, en revanche, n'estime nullement illicite l'usage des moyens thérapeutiques vraiment nécessaires pour soigner des maladies de l'organisme, même si l'on prévoit qu'il en résultera un empêchement à la procréation, pourvu que cet empêchement ne soit pas, pour quelque motif que ce soit, directement voulu »).
5Saint Jean-Paul II, exhortation apostolique Familiaris Consortio (22 novembre 1981), § 32. Le passage est cité par le Catéchisme au § 2370.
6Saint Augustin, De nuptiis et concupiscentia, I, 15, 17 (PL 44, 423-424), où il condamne l'usage du mariage qui empêche volontairement la procréation ; cf. De coniugiis adulterinis, II, 12. Position reprise par toute la tradition médiévale.
7Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'Épître aux Romains, homélie 24 (sur Rm 13, 11-14), § 4 (texte anglais sur newadvent.org/fathers/210224.htm) : il y dénonce les hommes qui, par l'ivresse, vont vers les prostituées, puis vers l'adultère et le « meurtre avant la naissance » (« murder before the birth »), et les femmes qui recourent à des philtres et à des breuvages pour plaire à leurs amants sans en porter les fruits.
8Pie XI, encyclique Casti Connubii (31 décembre 1930), § 56 — numérotation de la version anglaise de vatican.va (le texte français n'est pas numéroté). C'est la première condamnation solennelle et explicite de la contraception après la brèche de la conférence anglicane de Lambeth (août 1930).
9Benoît XVI, discours aux participants au congrès international organisé par l'Université pontificale du Latran à l'occasion du 40e anniversaire de l'encyclique Humanae Vitae, salle Clémentine, 10 mai 2008, texte officiel sur vatican.va : « Quarante ans après sa publication, cet enseignement manifeste non seulement sa vérité de façon immuable, mais il révèle également la clairvoyance avec laquelle le problème fut affronté. »
10 12Paul VI, Humanae Vitae (1968), § 17. Les quatre conséquences y sont formulées comme des avertissements : infidélité et abaissement de la moralité ; perte du respect de la femme réduite à un instrument ; imposition possible par les pouvoirs publics ; illusion d'un pouvoir sans limites sur le corps.
11Paul VI, Humanae Vitae (1968), § 21, sur la valeur de la maîtrise de soi et de la continence périodique (la « paternité responsable » est traitée au § 10).
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