La crise des Templiers des annees 1307-1314 est l'un des dossiers les plus douloureux du Moyen Age catholique. Elle commence par un coup de force royal, se transforme en proces d'heresie, passe par des aveux arraches dans un climat de torture, atteint le concile de Vienne, puis s'acheve par la suppression de l'ordre du Temple et la mort de son dernier grand maitre, Jacques de Molay.[1]
Le sujet est souvent recouvert par deux legendes contraires. La premiere imagine un ordre entierement innocent, detenteur d'un secret occulte ou d'un tresor disparu. La seconde repete la propagande de Philippe le Bel comme si les confessions obtenues dans les prisons royales suffisaient a prouver une heresie collective. L'histoire oblige a tenir une ligne plus precise : l'ordre du Temple avait des faiblesses reelles, une richesse immense, une autonomie qui irritait les pouvoirs, et peut-etre des rites d'accueil devenus dangereux ; mais la procedure francaise fut radicalement viciee, et l'Eglise n'a jamais condamne l'ordre comme heretique par sentence definitive.[2][3]
La cle catholique du dossier tient en une distinction juridique : le Temple est supprime, non condamne comme corps doctrinalement heretique. Vox in excelso invoque le scandale, l'impossibilite pratique de maintenir l'ordre et l'utilite de l'Eglise ; elle ne prononce pas une sentence penale definitive contre l'ordre en tant que tel.[4] Cette nuance ne blanchit pas toutes les personnes, mais elle interdit de transformer la suppression en verdict dogmatique contre tous les Templiers.
Pourquoi l'ordre du Temple etait-il devenu vulnerable ?
Un ordre né de la défense des pèlerins
L'ordre du Temple nait au debut du XIIe siecle dans le contexte des Etats latins d'Orient. Sa vocation primitive est simple : vivre religieusement, selon une discipline de pauvrete et d'obeissance, tout en protegeant les pelerins et les routes de Terre sainte. Cette nouveaute - des religieux combattants - est legitimee spirituellement par saint Bernard de Clairvaux dans le De laude novae militiae, ecrit pour Hugues de Payns.[5]
Le Temple devient rapidement le modele des ordres militaires. La Catholic Encyclopedia resume son identite par trois traits : des commencements humbles, une croissance prodigieuse, une fin tragique.[6] Les Templiers possedent des maisons, commanderies, forteresses, privileges et revenus dans tout l'Occident latin. En France, la meme source compte onze baillies et plus de quarante-deux commanderies ; en Orient, ils tiennent des chateaux celebres comme Safed, Kerak ou Château-Pèlerin.[7]
« Tour a tour lions de guerre et agneaux au foyer ; rudes chevaliers sur le champ de bataille, moines pieux dans la chapelle ; redoutables aux ennemis du Christ, douceur meme envers ses amis. » — Jacques de Vitry, portrait des Templiers rapporte par la Catholic Encyclopedia[8]
Cette formule explique pourquoi le choc de 1307 fut si violent. L'ordre attaque n'est pas une secte marginale : c'est une institution religieuse approuvee par le Saint-Siege, honoree par les papes, associee pendant deux siecles a la defense de la Terre sainte.
Richesse, exemptions et rivalites
La vulnerabilite du Temple ne vient pas seulement de la cupidite d'un roi. Elle vient aussi d'une accumulation de tensions. Les privileges pontificaux exemptent l'ordre de nombreuses juridictions locales ; les donations le rendent riche ; son reseau international fonctionne comme une puissance financiere et militaire ; sa rivalite avec les Hospitaliers agace les partisans d'une croisade unifiee.[9]
Apres la chute d'Acre en 1291, les ordres militaires perdent leur raison d'etre la plus visible. Ils se replient a Chypre et en Occident. Les projets de croisade continuent, mais l'opinion chretienne demande des comptes : pourquoi tant de richesses, si la Terre sainte est perdue ? Au concile de Lyon II, en 1274, reuni sous Grégoire X, la fusion des ordres militaires est mise sur la table ; l'idee revient dans les memoires de la fin du XIIIe siecle.[10]
| Tension avant 1307 | Fait historique | Effet sur la crise |
|---|---|---|
| Perte d'Acre | Fin des grands Etats latins en 1291 | Le Temple semble riche mais sans front clair |
| Exemptions pontificales | Maisons et eglises echappent souvent aux eveques locaux | Clergé séculier et episcopat irrites |
| Tresor et credit | Le Temple gere depots, transferts et biens fonciers | Philippe le Bel y voit un enjeu financier et politique |
| Rivalite avec l'Hopital | Deux grands ordres militaires concurrents | Les projets de fusion rendent la suppression pensable |
| Rites secrets de reception | Les chapitres sont fermes et proteges par le secret | Les ennemis peuvent y projeter les accusations les plus graves |
Philippe le Bel : dette, pouvoir et sacralisation monarchique
Philippe IV le Bel n'est pas un simple brigand medieval. C'est un roi juriste, entoure de legistes comme Guillaume de Nogaret et Guillaume de Plaisians, convaincu de la majeste quasi sacree de la monarchie capetienne. Il a deja affronte Boniface VIII jusqu'a l'attentat d'Anagni en 1303 ; il cherche a faire de la royaute francaise une instance de defense de la foi presque concurrente du Saint-Siege.[11]
La Catholic Encyclopedia note que, meme si l'on attribue toute l'affaire a sa cupidite, Philippe avait besoin d'un pretexte : les biens du Temple appartenaient au domaine ecclesiastique et ne pouvaient etre saisis comme un simple patrimoine laic.[12] L'accusation d'heresie donne ce pretexte. Elle permet au roi de presenter une operation financiere et politique comme une purification religieuse.
Le 13 octobre 1307 : la rafle royale
Des ordres secrets envoyes dans tout le royaume
Le 13 octobre 1307, a l'aube, les agents du roi arretent les Templiers du royaume de France. L'operation est preparee dans le secret et executee simultanement. Jacques de Molay, elu grand maitre de l'ordre en 1292/1293, est arrete a Paris avec les freres de la maison centrale du Temple.[13]
La rafle est anterieure a toute sentence pontificale. C'est le point capital. Les ordres militaires relevent directement du pape ; or Philippe agit d'abord par sa propre justice, en donnant a l'operation l'apparence d'une action inquisitoriale. La Catholic Encyclopedia juge la premiere enquete "radicalement corrompue" dans son intention et dans sa procedure.[14]
« Cette enquete, menee sans l'autorisation du pape, qui avait les ordres militaires sous sa juridiction immediate, etait radicalement corrompue dans son intention comme dans sa procedure. » — Catholic Encyclopedia, "The Knights Templar"[15]
Les accusations : reniement, crachat, idole, obscenites
Les chefs d'accusation reviennent avec une regularite troublante : au moment de la reception dans l'ordre, le nouveau frere aurait renie le Christ, crache sur la croix, recu des baisers obscenes, promis de pratiquer ou tolerer la sodomie, adore une tete ou idole parfois appelee plus tard Baphomet. Ces accusations sont explosives, parce qu'elles touchent le coeur sacramentel et moral de la foi.[16]
Le probleme est que leur source procedurale est desastreuse. Les aveux apparaissent surtout la ou la procedure royale francaise exerce torture, menace, emprisonnement, pression psychologique et propagande publique. La Catholic Encyclopedia releve que beaucoup avouent apres des tortures "feroces", que plusieurs en meurent, et que certains avouent sans torture physique directe mais par peur suffisante de celle-ci.[17]
« La plupart des accuses se declarerent coupables de ces crimes secrets apres avoir ete soumis a une torture si feroce que beaucoup y succomberent. » — Catholic Encyclopedia, "The Knights Templar"[18]
Jacques de Molay : l'aveu qui devient piege
Jacques de Molay avoue d'abord certains faits, puis affirme ensuite qu'il a menti pour sauver sa vie. Cette oscillation est l'un des drames du dossier : la procedure fait de l'aveu arrache le socle irreversiblement dangereux de tout ce qui suit. Le grand maitre n'est pas un heros limpide des le premier jour ; il est un vieil homme emprisonne, soumis a une machine judiciaire qui transforme sa faiblesse en preuve politique.[19]
Dans une procedure saine, les aveux contradictoires auraient impose un examen critique. Dans la logique de l'Inquisition medievale appliquee de maniere dure, se retracter apres avoir avoue peut faire de l'accuse un relaps, c'est-a-dire un heretique retombe dans l'erreur apres abjuration. C'est cette logique qui conduira aux bûchers.
Clément V reprend le dossier sans pouvoir le reprendre completement
Une protestation pontificale, puis une strategie de reprise
Clément V n'est pas l'inventeur de la rafle. Mis devant le fait accompli, il proteste, annule d'abord l'enquete royale et suspend les pouvoirs des eveques et inquisiteurs impliques. Mais Philippe a deja gagne l'essentiel : les biens sont saisis, les confessions circulent, l'opinion est travaillee, et l'ordre du Temple est publiquement souille.[20]
Le pape choisit alors une strategie de reprise : par Pastoralis praeeminentiae du 22 novembre 1307, il ordonne aux princes chretiens d'arreter les Templiers dans leurs royaumes et de saisir les biens au nom de l'Eglise. Ce geste peut sembler une capitulation ; il est aussi une tentative de soustraire l'affaire au monopole francais en la replacant dans une procedure pontificale internationale.[21]
Poitiers et Chinon : les deux niveaux de l'enquete
En 1308, Clément V organise une enquete a Poitiers. Soixante-douze Templiers, choisis et prepares dans le contexte francais, confirment des aveux devant le pape. Dans le meme temps, les principaux dignitaires, malades ou incapables d'etre conduits jusqu'a Poitiers, sont entendus a Chinon par trois cardinaux envoyes par Clément V.[22]
Le parchemin de Chinon, date des 17-20 aout 1308, est devenu une piece majeure depuis sa redecouverte par Barbara Frale dans les Archives vaticanes en 2001 et sa publication dans le cadre du Processus contra Templarios en 2007.[23] Il montre que les principaux dignitaires, apres abjuration et demande de pardon, recoivent l'absolution sacramentelle et sont reintegres a la communion ecclesiale. Cela ne signifie pas que l'ordre est sauve ; cela signifie que Clément V ne traite pas les chefs templiers comme des heretiques obstines a cette date.
Le parchemin montre ainsi, en substance, que les dirigeants de l'ordre sont reintegres dans la communion catholique et readmis aux sacrements. Il s'agit la d'une synthese du document, non d'une citation litterale.[24]
Personnes et ordre : la distinction decisive
Toute l'affaire repose sur une distinction que les legendes effacent : juger des personnes n'est pas juger l'ordre. Des freres particuliers peuvent avoir commis des fautes, avoir participe a des rites troubles, avoir avoue ou s'etre retractes ; cela ne prouve pas que l'ordre, comme corps religieux approuve par l'Eglise, professait une doctrine heretique.
La Catholic Encyclopedia formule le point avec nettete : la culpabilite de personnes individuelles ne comportait pas la culpabilite de l'ordre ; la defense fut faible, mais on ne put prouver que l'ordre comme corps professait une doctrine heretique ou suivait une regle secrete distincte de la regle officielle.[25]
| Niveau du dossier | Question posee | Reponse historique prudente |
|---|---|---|
| Templiers individuels | Certains ont-ils avoue des fautes graves ? | Oui, souvent sous torture ou menace ; quelques aveux restent difficiles a expliquer |
| Rite de reception | Existait-il des gestes scandaleux dans certains lieux ? | Possible, mais l'extension et le sens exact restent debattus |
| Ordre comme corps | Le Temple professait-il une heresie officielle ? | Non prouve ; Vienne ne prononce pas de condamnation definitive |
| Decision ecclesiale | L'ordre pouvait-il continuer apres le scandale ? | Clément V juge que non, par provision apostolique |
Les proces de 1309-1311 : defense brisee et bûchers
La commission pontificale et la defense de l'ordre
Une commission pontificale est chargee d'examiner la cause de l'ordre. En theorie, c'est l'occasion d'une defense plus serieuse. En pratique, les Templiers defendus restent prisonniers d'un systeme ou la retractation peut tuer. Plusieurs freres veulent defendre l'ordre ; l'un des noms les plus importants est Pierre de Bologne, juriste templier, qui tente d'organiser la defense canonique.[26]
La defense bute sur l'enjeu le plus terrible : comment parler librement quand les aveux anterieurs, meme arraches, vous exposent au statut de relaps si vous les retirez ? La machine judiciaire ne cherche plus seulement la verite ; elle produit sa propre irreversibilite.
Le bûcher des cinquante-quatre
Le 12 mai 1310, cinquante-quatre Templiers qui avaient retire leurs aveux sont livres au bras seculier et brules comme relaps. L'evenement brise la defense. Les survivants comprennent qu'une retractation peut les conduire directement au feu. La Catholic Encyclopedia souligne qu'apres cet episode, presque tous les Templiers examines declarent leur culpabilite, a quelques exceptions pres.[27]
« Ceux qui avaient retire leurs anciennes confessions furent consideres comme heretiques relaps ; ainsi cinquante-quatre Templiers [...] furent condamnes et brules publiquement le 12 mai 1310. » — Catholic Encyclopedia, "The Knights Templar"[28]
Cette date est l'un des points de non-retour de la crise. Elle ne prouve pas la culpabilite de l'ordre ; elle prouve l'efficacite terrifiante d'un systeme ou l'aveu obtenu sous contrainte devient plus fort que la defense ulterieure.
Hors de France : un dossier beaucoup moins convaincant
L'enquete pontificale s'etend a toute la chretiente. Le contraste est frappant : hors de France, les Templiers sont souvent trouves innocents ou beaucoup moins charges. La Catholic Encyclopedia cite le Portugal, l'Espagne, l'Allemagne et Chypre ; en Italie, sauf quelques districts, la decision va dans le meme sens.[29]
Ce contraste ne demontre pas que tout etait faux. Il demontre que l'accusation massive depend tres fortement du contexte francais : appareil royal, torture, propagande, pression politique, peur du bûcher. Une heresie organique et uniforme aurait du apparaitre avec plus de nettete dans les autres provinces.
Vienne : supprimer sans condamner
Les peres conciliaires hesitent
Le concile de Vienne s'ouvre le 16 octobre 1311. L'affaire des Templiers est l'un des trois grands dossiers, avec la Terre sainte et la reforme de l'Eglise. L'introduction des decrets conciliaires editee par Norman Tanner rapporte que les peres donnent au dossier une consideration longue et attentive ; il est probable qu'ils preferaient permettre a l'ordre de se defendre plutot que le condamner sans preuve sure.[30]
Philippe le Bel intervient alors avec force. En mars 1312, il tient une assemblee a Lyon, puis se rend a Vienne. Des tractations secretes ont eu lieu entre les envoyes du roi et Clément V dans les semaines precedentes, sans consultation des peres conciliaires.[31] La liberte du concile est donc reelle mais contrainte.
Vox in excelso : la formule a lire mot a mot
La bulle Vox in excelso, datee du 22 mars 1312, supprime l'ordre du Temple. Elle rappelle d'abord la grandeur primitive de l'ordre et l'invraisemblance initiale des accusations : des hommes qui avaient souvent verse leur sang pour le Christ et donne des signes de devotion ne semblaient pas devoir commettre de tels crimes.[32]
« Il ne semblait ni attendu ni credible que des hommes si devots, souvent exposes a verser leur sang pour le Christ, pussent etre a ce point oublieux de leur salut. L'ordre, de plus, avait eu un bon et saint commencement ; il avait obtenu l'approbation du Siege apostolique. » — Clément V, Vox in excelso, 22 mars 1312[33]
Puis vient la decision. La formule est le coeur de tout l'article :
« Non par mode de sentence definitive, mais par voie de provision ou d'ordonnance apostolique, nous supprimons, avec l'approbation du saint concile, l'ordre des Templiers, sa regle, son habit et son nom. » — Clément V, Vox in excelso, 22 mars 1312[34]
Cette phrase evite deux erreurs. Elle ne dit pas : "les Templiers etaient innocents et tout etait calomnie". Elle ne dit pas non plus : "l'ordre est condamne comme heretique". Elle dit : le scandale, l'etat du dossier, les confessions et l'impossibilite pratique de restaurer la confiance justifient une suppression administrative par l'autorite apostolique.
Les biens : pas au roi, mais a l'Hopital
Le 2 mai 1312, la bulle Ad providam attribue les biens du Temple a l'ordre de l'Hopital de Saint-Jean de Jerusalem, sauf cas particuliers dans les royaumes iberiques. C'est un point souvent oublie : Philippe le Bel ne recoit pas simplement le patrimoine international du Temple. L'autorite pontificale cherche a conserver la destination premiere des biens : l'aide a la Terre sainte.[35]
Cette decision n'efface pas les profits francais tires des saisies et de l'administration du dossier, mais elle empeche de reduire toute la fin de l'affaire a une confiscation royale directe. La papaute affaiblie conserve assez d'autorite pour dire que les biens ecclesiastiques doivent rester affectes a une finalite ecclesiale.
Jacques de Molay : le dernier acte
La sentence devant Notre-Dame
Apres Vienne, le sort des principaux dignitaires reste reserve au pape. En mars 1314, Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay, precepteur de Normandie, sont conduits devant une assemblee pres de Notre-Dame de Paris pour entendre leur sentence. Selon la version traditionnelle, on attend d'eux une penitence publique apres leurs aveux passes.[36]
Au moment decisif, Molay retrouve sa voix. Il proclame l'innocence de l'ordre et declare fausses ses confessions anterieures. Geoffroy de Charnay le suit. Aux yeux de la procedure, ce ne sont plus seulement des accuses repentants : ils deviennent des relaps.
« Au moment supreme, le grand maitre retrouva son courage et proclama l'innocence des Templiers et la faussete de ses propres confessions pretendues. » — Catholic Encyclopedia, "The Knights Templar"[37]
Le bûcher de l'île aux Juifs
Philippe le Bel agit vite. Les deux hommes sont brules le soir meme ou peu apres, sur l'île aux Juifs — aujourd'hui le square du Vert-Galant, a la pointe de l'île de la Cité —, le 18 mars 1314 selon la datation la plus couramment retenue — c'est la date portee par la plaque commemorative du lieu du supplice, pres du Pont-Neuf —, quelques auteurs avancant le 11 mars.[38]
La mort de Molay marque l'imagination populaire parce qu'elle donne a l'affaire une fin de martyr judiciaire. Elle n'annule pas ses faiblesses anterieures, mais elle donne a son dernier geste une force que la propagande royale ne peut plus controler : le vieux maitre meurt en confessant l'innocence de l'ordre.
La legende de la malediction
La legende veut que Molay ait cite Clément V et Philippe le Bel a comparaitre devant Dieu dans l'annee. Les deux meurent effectivement peu apres : Clément V le 20 avril 1314, Philippe le Bel le 29 novembre 1314. La coincidence nourrit la memoire. Mais l'historien doit distinguer le fait et son habillage legendaire : le bûcher est certain ; la citation dramatique devant le tribunal de Dieu appartient a une tradition posterieure ou amplifiee.[39]
Le sens spirituel n'a pas besoin de surjouer la legende. Il suffit de voir le retournement : un roi qui voulait sacraliser sa force finit associe a l'une des plus grandes injustices politiques du Moyen Age ; un ordre accuse d'impiete reste dans la memoire par le dernier cri de son maitre vers le jugement de Dieu.
Les Templiers etaient-ils innocents ?
Trois theses a ecarter
La question de l'innocence demande une reponse graduee. Trois theses sont trop simples :
- La these royaliste : les accusations etaient massivement vraies et Philippe a sauve la foi. Elle ne tient pas devant la torture, les contradictions, l'absence de preuve collective et les acquittements hors de France.
- La these romantique : tout etait pur, saint et calomnieux. Elle ne rend pas compte des aveux persistants, des troubles possibles de certains rites de reception et des critiques internes a l'ordre.
- La these occultiste : le Temple cachait un secret esoterique majeur. Elle appartient a la litterature moderne du complot plus qu'au dossier medieval.
Malcolm Barber, Alain Demurger, Helen Nicholson et les travaux publies autour de Chinon convergent sur une prudence robuste : le proces est politiquement fabrique et juridiquement injuste ; cela ne transforme pas chaque Templier en saint impeccable, mais cela ruine la these d'une heresie organique prouvee.[40][41][42]
Ce que le dossier rend plausible
Il est plausible que certains gestes scandaleux aient existe dans quelques receptions : reniement rituel, crachat pres de la croix, baisers imposes, paroles obscures. Mais leur sens reste dispute. Certains historiens y voient des tests d'obeissance, des rites de brutalisation, des parodies internes degeneres, ou des aveux standardises par les interrogateurs. Ce qui manque, c'est la preuve d'une doctrine heretique assumee par l'ordre.[43]
Le secret des chapitres a joue contre le Temple. La Catholic Encyclopedia observe que les receptions se tenaient en chapitre ferme parce que les chapitres traitaient de questions graves ; mais ce secret permettait aux ennemis de projeter toutes les suppositions malveillantes possibles.[44]
Ce que le dossier ne prouve pas
Le dossier ne prouve pas que le Temple adorait Baphomet comme une idole organique. Il ne prouve pas une sodomie institutionnelle. Il ne prouve pas une doctrine gnostique cachee. Il ne prouve pas non plus une trahison structurelle de la foi catholique. Les aveux les plus spectaculaires sont ceux que la torture rend les moins utilisables.
Le point le plus fort contre la condamnation collective est simple : au concile de Vienne, la majorite des peres semble favorable au maintien de l'ordre, ou du moins a une vraie defense, et Clément V choisit finalement la dissolution sans condamnation penale definitive.[45][46]
| Question | Reponse courte |
|---|---|
| Philippe le Bel avait-il des raisons politiques et financieres ? | Oui, tres fortes |
| Les premiers aveux sont-ils fiables ? | Tres peu, a cause de la torture et de la peur |
| Certains freres ont-ils pu commettre des fautes graves ? | Oui, c'est possible |
| L'ordre entier etait-il heretique ? | Non prouve |
| L'Eglise a-t-elle declare les Templiers heretiques collectivement ? | Non |
| La suppression fut-elle juste ? | Elle fut juridiquement possible, mais nee d'une pression politique et d'un dossier vicie |
Pourquoi cette crise reste importante pour l'histoire catholique
Une lecon sur la faiblesse des institutions saintes
Le Temple etait un ordre religieux approuve. Cela ne le rendait pas invulnerable a la richesse, a l'orgueil, au relachement ou a l'opacite. La fin des Templiers rappelle qu'une institution catholique peut avoir une origine sainte, une regle juste, des martyrs authentiques, et pourtant devenir vulnerable si sa mission devient moins lisible, si ses pratiques internes deviennent opaques, ou si ses privileges irritent toute la societe.
La bulle Vox in excelso elle-meme reconnait le paradoxe : l'ordre avait un bon commencement et avait recu l'approbation du Siege apostolique ; c'est precisement pourquoi les accusations semblaient d'abord incroyables.[47]
Une lecon sur la violence politique sacralisee
Philippe le Bel ne se presente pas comme un ennemi de l'Eglise. Il se presente comme son defenseur. C'est ce qui rend la crise dangereuse. Le pouvoir politique peut utiliser le vocabulaire de la foi pour neutraliser une institution religieuse, capter ses biens, terroriser ses membres et forcer ensuite l'autorite ecclesiastique a gerer les ruines.
L'affaire des Templiers appartient donc a la meme famille que d'autres crises medievales ou modernes : le pouvoir temporel cherche a faire parler l'Eglise dans son sens, puis transforme la resistance canonique en scandale public. Clément V n'est pas innocent de faiblesse, mais il n'est pas non plus le maitre libre du jeu.
Une lecon sur la forme exacte des actes de l'Eglise
Le catholique doit apprendre a lire les actes de l'Eglise selon leur forme. Une suppression administrative n'est pas une canonisation du dossier d'accusation. Une absolution sacramentelle de personnes n'est pas une rehabilitation juridique de l'ordre. Un transfert de biens aux Hospitaliers n'est pas une approbation de la rafle royale. Ces distinctions sont techniques, mais elles protegent la verite.
Dans l'affaire templiere, l'Eglise apparait blessee, contrainte, parfois faible ; mais elle ne transforme pas l'injustice politique en dogme. C'est peu, humainement ; c'est pourtant decisif historiquement.
Chronologie de la crise
- 1291Chute d'Acrefin du grand front latin en Terre sainte
Les ordres militaires se replient ; la question de leur mission, de leur richesse et de leur fusion devient plus pressante.[48]
- 13 octobre 1307Rafle des Templiers de Franceoperation royale coordonnee
Philippe le Bel fait arreter les Templiers du royaume, dont Jacques de Molay a Paris.[49]
- 22 novembre 1307Pastoralis praeeminentiaereprise pontificale du dossier
Clément V ordonne l'arrestation des Templiers dans la chretiente pour replacer l'affaire sous autorite ecclesiale.[50]
- 17-20 aout 1308Chinonabsolution des dignitaires
Les principaux chefs templiers sont entendus par trois cardinaux et reintegres a la communion ecclesiale apres abjuration.[51]
- 12 mai 1310Bûcher de cinquante-quatre Templiersdefense brisee
Des freres qui ont retire leurs aveux sont brules comme relaps ; la defense de l'ordre est durablement intimidee.[52]
- 16 octobre 1311Ouverture de Vienneconcile sous pression
Les peres examinent l'affaire du Temple, la Terre sainte et la reforme de l'Eglise.[53]
- 22 mars 1312Vox in excelsosuppression par provision
Clément V supprime l'ordre non par sentence definitive, mais par ordonnance apostolique.[54]
- 2 mai 1312Ad providambiens transferes
Les biens du Temple sont principalement attribues a l'ordre de l'Hopital pour l'aide a la Terre sainte.[55]
- 18 mars 1314Mort de Jacques de Molaydernier grand maitre
Molay et Geoffroy de Charnay proclament l'innocence de l'ordre et sont brules comme relaps.[56]
Pour aller plus loin
- Lire Concile de Vienne (1311-1312) : le cadre conciliaire de la suppression du Temple.
- Lire La papaute d'Avignon : le pontificat de Clément V et le rapport de force avec la monarchie francaise.
- Lire Les croisades : le contexte plus large des ordres militaires et de la Terre sainte.
- Lire La premiere croisade : l'arriere-plan spirituel et militaire qui rend possible la naissance des ordres de croisade.
- Retenir la distinction centrale : les Templiers furent supprimes comme ordre par provision apostolique ; ils ne furent pas condamnes collectivement par l'Eglise comme heretiques par sentence definitive.
Notes et references
Notes et références
Malcolm Barber, The Trial of the Templars, 2e ed., Cambridge University Press, 2006, table des matieres et introduction : proces de presque cinq ans, arrestations, intervention pontificale, commissions, defense, charges, suppression et conclusion. Frontmatter Cambridge consultable en ligne.
1Charles Moeller, "The Knights Templar", The Catholic Encyclopedia, vol. 14, Robert Appleton Company, 1912, New Advent, section "Their tragic end". Source : https://www.newadvent.org/cathen/14493a.htm.
2Concile de Vienne, textes ed. Norman P. Tanner, Decrees of the Ecumenical Councils, Georgetown University Press, 1990, reproduits par EWTN, "Council of Vienne". Source : https://www.ewtn.com/catholicism/library/council-of-vienne-1542.
3Clément V, bulle Vox in excelso, 22 mars 1312, dans Tanner/EWTN. Original anglais verifie sur EWTN : "not by definitive sentence, but by apostolic provision or ordinance, we suppress, with the approval of the sacred council, the order of Templars, and its rule, habit and name". Traduction francaise dans le corps de l'article.
4 34 54Saint Bernard de Clairvaux, De laude novae militiae ad milites Templi, c. 1130-1136, adresse a Hugues de Payns ; voir aussi l'article Ignispedia Les croisades, section sur saint Bernard et la nouvelle chevalerie.
5Moeller, Catholic Encyclopedia, lignes d'ouverture : les Templiers sont les premiers fondateurs des ordres militaires, marques par un humble commencement, une croissance merveilleuse et une fin tragique.
6Moeller, Catholic Encyclopedia, section sur l'expansion de l'ordre : onze baillies et plus de quarante-deux commanderies en France ; chateaux de Safed, Kerak et Château-Pèlerin en Orient. Original anglais verifie sur New Advent : "In France they formed no less than eleven bailiwicks, subdivided into more than forty-two commanderies" ; "Safèd, built in 1140; Karak of the desert (1143); and, most importantly of all, Castle Pilgrim, built in 1217".
7Jacques de Vitry, cite par Moeller, Catholic Encyclopedia. Original anglais verifie sur New Advent : "in turn lions of war and lambs at the hearth; rough knights on the battlefield, pious monks in the chapel; formidable to the enemies of Christ, gentleness itself towards His friends." Traduction francaise dans le corps de l'article.
8Moeller, Catholic Encyclopedia, lignes sur les exemptions, les conflits avec le clerge local, les interdicts et les privileges pontificaux accordes aux ordres militaires.
9Moeller, Catholic Encyclopedia, sur la fusion des ordres militaires mise sur la table au concile de Lyon II (1274), puis relancee par Nicolas IV en 1293. Moeller attribue la proposition a saint Louis au concile de 1274, attribution impossible en l'etat puisque Louis IX est mort a Tunis le 25 aout 1270 (Britannica ; Catholic Encyclopedia, "St. Louis IX") ; le concile de 1274, reuni sous Grégoire X, a bien porte le projet de reunir Templiers et Hospitaliers en un seul ordre.
10 48Sophia Menache, Clément V, Cambridge University Press, 1998, sur le pontificat de Bertrand de Got, la pression francaise, Boniface VIII et l'affaire des Templiers. Voir aussi La papaute d'Avignon.
11Moeller, Catholic Encyclopedia, analyse de la campagne de Philippe le Bel : meme en supposant sa cupidite, il fallait un pretexte religieux pour toucher aux biens ecclesiastiques du Temple.
12Barber, The Trial of the Templars, 2e ed., chap. 2 "The Arrests" ; voir aussi Alain Demurger, La persecution des Templiers. Journal (1307-1314), Payot, 2015, entree du 13 octobre 1307. Election de Molay : Philippe Josserand, "La fabrique d'un diplomate : Jacques de Molay, grand maitre de l'Ordre du Temple, et ses voyages en Occident (1292-1296)", Revue historique, 2020/4 (n. 696), p. 3 : elu au printemps 1292 ; voir aussi Alain Demurger, Jacques de Molay. Le crepuscule des Templiers, Payot, 2002. La double datation 1292/1293 rend compte de l'hesitation entre syntheses.
13 49Moeller, Catholic Encyclopedia, lignes 63-64 : enquete francaise menee sans autorisation du pape, usage feroce de la torture, protestation energique de Clément V, annulation initiale du proces. Original anglais verifie sur New Advent : "Carried on without the authorization of the pope, who had the military orders under his immediate jurisdiction, this investigation was radically corrupt both as to its intent and as to its procedure."
14 15 20Barber, The Trial of the Templars, chap. 7 "The Charges" ; Helen Nicholson, The Knights Templar: A New History, Sutton/History Press, 2001, chapitres sur les accusations et la fin de l'ordre.
16 43Moeller, Catholic Encyclopedia, ligne 63 : beaucoup d'accuses avouent apres torture feroce ; certains sans torture effective mais par peur de celle-ci ; Jacques de Molay reconnut ensuite avoir menti pour sauver sa vie. Original anglais verifie sur New Advent : "Most of the accused declared themselves guilty of these secret crimes after being subjected to such ferocious torture that many of them succumbed. Some made similar confessions without the use of torture, it is true, but through fear of it; the threat had been sufficient. Such was the case with the grand master himself, Jacques de Molay, who acknowledged later that he had lied to save his life."
17 18Alain Demurger, Jacques de Molay. Le crepuscule des Templiers, Payot, 2002 ; recension dans Bibliotheque de l'Ecole des chartes, 2003, soulignant que la documentation devient abondante a partir de 1307 : arrestation, aveux, abandon de la defense de l'ordre et condamnation comme relaps.
19Barber, The Trial of the Templars, chap. 3 "The Papal Intervention" ; Clément V, Pastoralis praeeminentiae, 22 novembre 1307.
21 50Clément V, Vox in excelso, Tanner/EWTN, lignes sur l'interrogatoire de soixante-douze Templiers a Poitiers et le projet d'interroger le grand maitre et les principaux precepteurs. Original anglais verifie sur EWTN : "we made our interrogation and examined as many as seventy-two".
22Barbara Frale, Il papato e il processo ai Templari. L'inedita assoluzione di Chinon alla luce della Diplomatica pontificia, Viella, Rome, 2003 ; Processus contra Templarios, Scrinium, 2007 ; parchemin de Chinon, Archives apostoliques vaticanes, Archivum Arcis Armarium D 217-218, date 17-20 aout 1308.
23 24 51Moeller, Catholic Encyclopedia, lignes 71-73 : la culpabilite de personnes individuelles n'impliquait pas la culpabilite de l'ordre ; il ne fut pas prouve que l'ordre comme corps professait une doctrine heretique ; a Vienne, la majorite etait favorable au maintien de l'ordre.
25 45Barber, The Trial of the Templars, chap. 5 "The Defence of the Order" ; sur Pierre de Bologne et la tentative de defense canonique.
26Moeller, Catholic Encyclopedia, ligne 70 : cinquante-quatre Templiers ayant retire leurs aveux furent consideres relaps et brules publiquement le 12 mai 1310. Original anglais verifie sur New Advent : "those who had withdrawn their former confessions were considered relapsed heretics; thus fifty-four Templars who had recanted after having confessed were condemned as relapsed and publicly burned on 12 May, 1310."
27 28 52Moeller, Catholic Encyclopedia, ligne 68 : dans la plupart des autres pays - Portugal, Espagne, Allemagne, Chypre -, les Templiers furent trouves innocents ; en Italie, sauf quelques districts, la decision fut semblable.
29Tanner, introduction au concile de Vienne, Laikos/EWTN : les peres conciliaires examinerent longuement l'affaire et auraient probablement prefere permettre a l'ordre de se defendre plutot que le condamner sans preuve sure.
30 46 53Tanner, introduction au concile de Vienne : assemblee de Philippe IV a Lyon en mars 1312, tractations des envoyes royaux avec Clément V dans les semaines precedentes, arrivee du roi a Vienne avant la suppression de l'ordre.
31Clément V, Vox in excelso, Tanner/EWTN : l'Eglise avait honore les Templiers, leur ordre avait un bon et saint commencement, et il ne semblait pas credible que de tels hommes aient commis de tels crimes. Original anglais verifie sur EWTN : "it was not to be expected nor seemed credible that men so devout, who were outstanding often to the shedding of their blood for Christ [...] should be so unmindful of their salvation as to commit such crimes. The order, moreover, had a good and holy beginning; it won the approval of the apostolic see."
32 33 47Clément V, Ad providam, 2 mai 1312, dans Tanner/EWTN : transfert principal des biens, droits et privileges de l'ancien ordre du Temple a l'ordre de l'Hopital de Saint-Jean de Jerusalem, pour l'aide a la Terre sainte, sauf reservations iberiques.
35 55Moeller, Catholic Encyclopedia, lignes 76-79 : cause du grand maitre reservee au pape ; retractation publique de Molay et Geoffroy de Charnay ; execution comme relaps ; naissance de la legende de la convocation devant le tribunal de Dieu.
36 56Moeller, Catholic Encyclopedia, ligne 77 : au moment supreme, le grand maitre proclame l'innocence des Templiers et la faussete de ses confessions. Original anglais verifie sur New Advent : "at the supreme moment the grand master recovered his courage and proclaimed the innocence of the Templars and the falsity of his own alleged confessions."
37Barber, The Trial of the Templars, chapitres finaux et chronologie ; Demurger, Jacques de Molay, Payot, 2002, sur la date et les recits de la mort du dernier grand maitre.
38Moeller, Catholic Encyclopedia, ligne 79 : impression produite par la mort courageuse de Molay, deces rapproches de Clément V et Philippe le Bel, diffusion de la legende de la citation devant Dieu.
39Barber, The Trial of the Templars, chap. 10 "Conclusion" et section "Recent Historiography on the Dissolution of the Temple" dans la 2e edition.
40Alain Demurger, La persecution des Templiers. Journal (1307-1314), Payot, 2015 ; reprise chronologique des proces-verbaux et de la sequence allant de la rafle a la suppression et au bûcher de 1314.
41Helen J. Nicholson, The Knights Templar: A New History, Sutton Publishing, 2001 ; synthese historique sur l'ordre, les accusations, les proces et la memoire des Templiers.
42Moeller, Catholic Encyclopedia, lignes 57-61 : secret des chapitres et receptions, necessite interne du secret, mais occasion donnee aux ennemis de formuler des imputations monstrueuses.
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