La Vierge de Vladimir

La Vierge de Vladimir (Vladimirskaïa), chef-d'œuvre de la peinture byzantine du XIIᵉ siècle : icône de la tendresse (Eleousa) peinte à Constantinople vers 1130, son sujet et sa composition joue contre joue, sa datation et son style komnène, son attribution traditionnelle à saint Luc, son itinéraire de Constantinople à Kiev, Vladimir et Moscou, les trois grandes délivrances de la Russie, ses repeints et la redécouverte de ses visages d'origine en 1918-1919, et sa place dans la prière catholique.

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Deux visages se touchent. L'Enfant presse sa joue contre celle de sa Mère, lève le bras vers son cou, et la regarde ; elle, le visage incliné, les yeux immenses et graves, ne regarde pas son Fils mais celui qui prie devant l'icône, comme si elle lui montrait l'enfant qu'elle porte et la douleur qu'elle pressent. Peinte à Constantinople vers 1130, la Vierge de Vladimir — en russe Vladimirskaïa — est l'une des images les plus célèbres de toute la chrétienté, et sans doute le plus pur chef-d'œuvre conservé de la peinture byzantine du XIIᵉ siècle.[1][2]

Elle n'est pourtant pas née en Russie : c'est une icône grecque, sortie d'un atelier impérial de la Ville, envoyée comme un présent princier vers Kiev, puis transportée à Vladimir, enfin à Moscou, où elle est devenue le palladium de tout un peuple — l'image protectrice que l'on portait en procession aux heures de péril. Autour d'elle s'est nouée, pendant huit siècles, l'histoire spirituelle de la Russie chrétienne.[3][4]

Cet article traite la Vierge de Vladimir comme œuvre d'art sacré : son sujet et sa composition, son type iconographique, sa datation et son style, son extraordinaire itinéraire, ses repeints et restaurations, sa postérité et sa place dans la prière catholique. Sur le pourquoi théologique de la vénération des images — comment un chrétien peut honorer une icône sans idolâtrie, ce que l'image « est » devant Dieu — on renvoie aux dossiers voisins : La théologie de l'icône, Les icônes byzantines pour la technique et l'histoire générale du genre, Le Christ Pantocrator pour le grand type christique, et Nicée II pour la définition dogmatique.

Une icône, trois noms

Vladimirskaïa : le nom venu d'une ville

L'icône ne porte pas le nom de son sujet, mais celui de la ville qui l'a longtemps gardée : Vladimir, capitale de la principauté de Vladimir-Souzdal, au nord-est de la Russie. On l'appelle donc en russe Vladimirskaïa Bogomater — « la Mère de Dieu de Vladimir » — et, en français, Vierge de Vladimir ou Notre-Dame de Vladimir.[5]

Ce nom de lieu rappelle une vérité essentielle : une icône célèbre est presque toujours rattachée à un sanctuaire et à une histoire. La Vladimirskaïa n'est pas seulement une belle peinture ; elle est un personnage de l'histoire, un témoin que l'on a déplacé, défendu, imploré, et dont les déplacements scandent les grands moments d'un peuple.

Theotokos : la Mère de Dieu

Le sujet, lui, est universel : la Mère de Dieu, en grec Theotokos (Θεοτόκος, « celle qui enfante Dieu »). Ce titre, défini au concile d'Éphèse en 431[6], commande toute l'iconographie mariale byzantine : Marie n'est jamais représentée seule pour elle-même, mais toujours en référence au Christ. Sur l'immense majorité des icônes, elle porte l'Enfant, le montre, le présente — elle est la voie vers lui.[7]

Sur la Vierge de Vladimir, comme sur toutes les icônes mariales, deux sigles grecs abrégés encadrent la figure : MP ΘY, pour Mêtêr Theou, « Mère de Dieu ». L'inscription n'est pas un détail : pour la tradition byzantine, une icône n'existe vraiment qu'une fois nommée ; l'inscription identifie et authentifie la personne représentée.

Eleousa : le type de la tendresse

Du point de vue de l'histoire de l'art, la Vierge de Vladimir appartient à un type iconographique précis, celui de l'Eleousa (Ἐλεοῦσα, « la Miséricordieuse », « la Compatissante »), aussi appelé Glykophilousa (« au doux baiser ») : la Mère et l'Enfant sont joue contre joue, dans une étreinte tendre, l'Enfant levant le bras vers le visage ou le cou de sa Mère.[8][9]

Le type de la tendresse n'oppose pas la douceur maternelle à la majesté : il les unit. L'étreinte dit l'amour de la Mère ; le regard grave de Marie, tourné vers nous et non vers l'Enfant, dit qu'elle connaît déjà la Croix.

Ce type se distingue d'autres grandes familles d'icônes mariales que l'on retrouve partout dans le monde byzantin :

TypeNom grecCaractère
La ConductriceHodigitriaMarie de face, montrant l'Enfant de la main droite
La TendresseEleousa / GlykophilousaMarie et l'Enfant joue contre joue, étreinte
L'OrantePlatytera / OrantaMarie en prière, bras levés, le Christ sur la poitrine
Le SigneZnamenieVariante de l'Orante, médaillon du Christ

La Vierge de Vladimir est devenue, pour l'Orient slave, l'exemple par excellence de l'Eleousa — au point que d'innombrables copies du même type ont pris, en Russie, le nom générique de « type de Vladimir ».[10][11]

L'œuvre regardée de près

Joue contre joue : une composition d'intimité

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Tout, dans cette icône, est ordonné à un seul geste : le contact des deux visages. L'Enfant, assis sur le bras droit de sa Mère, se hausse vers elle, passe son bras autour de son cou et appuie sa joue contre la sienne. Marie penche la tête, l'enveloppe de son bras, mais ne cède pas à la simple effusion : son visage reste grave, presque douloureux.[12][13]

Les historiens de l'art ont souvent souligné cette tension intérieure : la composition mêle la tendresse de la Nativité et la douleur du Calvaire. La Mère sait. Elle tient contre elle l'enfant qu'elle devra voir mourir, et son regard, qui n'est pas pour lui mais pour nous, nous prend à témoin de ce mystère.[14]

Le regard et le geste

Le détail le plus saisissant est la dissociation des regards. L'Enfant regarde sa Mère ; la Mère regarde le priant. Cette circulation du regard fait de l'icône une véritable scène de prière : l'Enfant se tourne vers Marie, Marie nous tourne vers l'Enfant. L'icône n'est pas un tableau que l'on contemple de l'extérieur ; c'est une fenêtre où s'échange un regard, selon le principe fondateur de toute l'iconographie orientale (voir La théologie de l'icône).

Les signes du maphorion, les pieds nus, l'or

Plusieurs détails iconographiques, réglés par la tradition, portent un sens précis :

  • les trois étoiles brodées sur le voile (maphorion) de Marie — au front et aux deux épaules — figurent sa virginité avant, pendant et après l'enfantement ;[15]
  • les pieds nus de l'Enfant et la plante de son pied tournée vers le spectateur rappellent son humanité réelle, sa chair véritable ;[16]
  • les rehauts d'or des vêtements de l'Enfant signifient la lumière du Royaume, la gloire divine de celui qui se laisse pourtant porter comme un petit enfant ;
  • le fond d'or, enfin, abolit tout décor : il n'y a ni paysage, ni heure du jour, mais la lumière incréée hors du temps.

« L'honneur rendu à l'image remonte au modèle, et celui qui vénère l'image vénère la personne qui y est représentée. » — Deuxième concile de Nicée, définition de 787[17]

Ce principe — l'honneur passe au prototype — est emprunté à saint Basile le Grand, qui l'avait formulé à propos du Fils, « image du Père ».[18]

Le revers : l'Hétimasie et les instruments de la Passion

On l'oublie souvent : la Vierge de Vladimir est peinte sur ses deux faces. Au revers figure une Hétimasie — le « trône préparé », symbole du Christ-Juge qui doit revenir — entouré des instruments de la Passion : la croix, la lance, l'éponge. Cette face, ajoutée bien plus tard (vers le XIVᵉ-XVᵉ siècle, et parfois rapprochée du cercle d'Andreï Roublev), confirme que l'icône était une image de procession, faite pour être portée et vue des deux côtés.[19][20]

L’Hétimasie et les instruments de la Passion, au revers de l’icône. — Anonyme ; reproduction Wikimedia Commons. Wikimedia Commons · Domaine public.

Le rapprochement n'est pas fortuit : la tendresse du recto et les instruments du supplice au verso disent la même chose en deux langages. L'enfant que Marie presse contre sa joue est celui dont le trône, au revers, attend le retour glorieux après la Croix.

Une œuvre de Constantinople

La datation : vers 1130, l'âge des Comnène

Longtemps, l'origine de l'icône fut masquée par les couches de repeints et par le revêtement d'orfèvrerie qui la couvrait. L'analyse stylistique des visages d'origine, révélés au XXᵉ siècle, a permis aux historiens de l'art de la dater du premier tiers du XIIᵉ siècle, vers 1130, et de la rattacher sans hésitation à un grand atelier de Constantinople, sous le règne de l'empereur Jean II Comnène (1118-1143).[21][22][23]

C'est l'âge dit comnène (du nom de la dynastie des Comnène, 1081-1185), l'un des sommets de l'art byzantin : la majesté hiératique des siècles précédents s'y intériorise, les visages s'humanisent, la spiritualité se fait plus tendre et plus émue.[24] La Vierge de Vladimir est tenue pour l'œuvre la plus importante conservée de toute cette période.[25]

La main d'un grand atelier impérial

La qualité d'exécution est telle qu'elle ne peut venir que d'un atelier de tout premier rang. Le visage de la Vierge est peint d'une délicatesse extrême : les passages d'ombre et de lumière sont si finement fondus qu'il est impossible d'y distinguer un coup de pinceau. La peinture procède, selon la technique byzantine classique, du sombre vers la lumière — un fond brun-vert (proplasmos) sur lequel on monte par couches successives jusqu'aux rehauts les plus clairs (voir Les icônes byzantines pour le détail de la technique).[26][27]

Des parentés stylistiques prestigieuses

La Vierge de la Déisis de Sainte-Sophie, détail de la mosaïque. — Mosaïste byzantin anonyme ; reproduction The Yorck Project. Wikimedia Commons · Domaine public.

Les spécialistes rapprochent les visages de la Vierge de Vladimir des plus hautes réalisations byzantines : la Kahn Madonna de la National Gallery de Washington (XIIIᵉ siècle) et la mosaïque de la Déisis de Sainte-Sophie de Constantinople (vers 1261) appartiennent à la même famille de chefs-d'œuvre. Cette parenté confirme une origine constantinopolitaine et impériale, non provinciale.[28]

L'attribution à saint Luc

Une tradition vénérable

Comme bien des grandes icônes mariales, la Vierge de Vladimir est traditionnellement attribuée à saint Luc l'Évangéliste, qui l'aurait peinte « d'après le vif », du vivant même de la Vierge — selon une tradition rapportée par écrit, pour cette icône, en 1512. La même tradition veut que saint Luc, médecin et compagnon de saint Paul, ait peint les premières images de la Mère de Dieu.[29][30]

Cette tradition ne doit pas être balayée d'un revers de main par réflexe : elle exprime une conviction de foi, celle que l'image de Marie ne procède pas d'une fantaisie d'artiste, mais remonte aux origines mêmes de l'Église et transmet des traits reçus et non inventés. Pour le croyant byzantin, dire « peinte par saint Luc », c'est dire : cette image est fidèle, elle vient de la source.

Ce que dit l'histoire de l'art

L'examen matériel et stylistique, on l'a vu, situe le panneau conservé au XIIᵉ siècle, et non au Iᵉʳ. Il n'y a là aucune contradiction insoluble : la tradition attribue à saint Luc le type de l'image — le modèle premier dont les iconographes se réclament — bien plus que telle planche de bois précise. L'icône de Vladimir est l'un des plus parfaits témoins d'une lignée que la piété fait remonter à l'Évangéliste, sans qu'aucun catholique soit tenu d'affirmer que ce panneau-ci sortit littéralement de ses mains.

Tenir ensemble la foi et l'histoire

Le réflexe sain n'est ni la crédulité brute (« le bois date du Iᵉʳ siècle »), ni le scepticisme dédaigneux (« simple légende sans intérêt »). L'attribution lucanienne est une donnée de la Tradition qui dit la continuité de la foi mariale ; la datation au XIIᵉ siècle est une donnée de l'histoire de l'art qui éclaire l'œuvre conservée. Les deux se complètent : une image très ancienne, vénérable, fidèle à un modèle reçu, et en même temps un chef-d'œuvre identifiable d'un siècle et d'un atelier.

« Je ne vénère pas la matière, je vénère le Dieu de la matière, qui s'est fait matière pour moi […] et qui, par la matière, a opéré mon salut. » — Saint Jean Damascène, Discours sur les images, I, 16[31]

La longue pérégrination d'une icône

De Constantinople à Kiev

Infographie originale Ignispedia créée par IA

L'icône quitte très tôt la Ville. Vers 1131, elle est envoyée de Constantinople à Kiev, comme un présent à la cour des princes de la Rus' — un cadeau diplomatique d'un prix inestimable, qui dit l'alliance et le rayonnement de Byzance sur le jeune monde slave christianisé depuis le baptême de la Rus' de Kiev (988). On la dépose d'abord au couvent de Vychgorod, près de Kiev.[32][33]

Le transfert à Vladimir (1155)

La cathédrale de la Dormition de Vladimir, photographiée en 2016. — Mike1979 Russia, 2016. Wikimedia Commons · CC BY-SA 4.0.

En 1155, le prince André Bogolioubski (« André l'ami de Dieu ») emporte l'icône vers le nord, dans sa principauté de Vladimir-Souzdal. La tradition raconte que les chevaux qui la transportaient s'arrêtèrent net près de Vladimir et refusèrent d'avancer : le prince y vit un signe de la volonté de la Mère de Dieu de demeurer en ce lieu. L'icône est installée dans la magnifique cathédrale de la Dormition de Vladimir, consacrée vers 1160 — c'est de cette ville qu'elle tient désormais son nom.[34][35]

L'entrée à Moscou (1395)

Le dernier grand déplacement la conduit à Moscou en 1395, alors que les armées de Tamerlan (Timour) menacent la Russie. On porte l'icône de Vladimir à Moscou pour implorer la protection de la Mère de Dieu ; elle ne quittera plus la nouvelle capitale, où elle est vénérée à la cathédrale de la Dormition du Kremlin. Moscou devient ainsi l'héritière spirituelle de Kiev et de Vladimir, et la Vladimirskaïa le signe visible de cette translation du centre de la Russie chrétienne.[36][37]

  1. v. 1130 — Constantinople
    La peinture de l'icône

    Une icône de la tendresse (Eleousa) est peinte dans un atelier impérial de Constantinople, sous le règne de Jean II Comnène.

  2. v. 1131 — Kiev
    Le présent envoyé à la Rus'

    L'icône est envoyée de Constantinople à Kiev comme un cadeau diplomatique, puis déposée au couvent de Vychgorod.

  3. 1155 — Vladimir
    Le transfert vers le nord

    Le prince André Bogolioubski emporte l'icône à Vladimir, où elle est installée à la cathédrale de la Dormition (consacrée vers 1160).

  4. 1237 — Vladimir
    Le sac mongol

    L'icône est endommagée lors de la prise de la ville par les Mongols, puis restaurée peu après.

  5. 1395 — Moscou
    Face à Tamerlan

    Portée à Moscou face à l'invasion de Tamerlan : première grande délivrance attribuée à la Mère de Dieu. L'icône reste désormais dans la capitale.

  6. 1480 — la rivière Ougra
    La Halte sur l'Ougra

    Invoquée lors de la « Halte sur l'Ougra », qui met fin à la domination mongole sur la Russie.

  7. 1514 — Moscou
    Un grand repeint

    L'icône est largement repeinte sous le grand-prince Vassili III.

  8. 1521 — Moscou
    Face à Mehmed Giray

    Invoquée lorsque le khan de Crimée Mehmed Giray menace puis épargne Moscou.

  9. 1918-1919 — Moscou
    La redécouverte des visages

    La campagne de nettoyage menée par Grabar, Anissimov et Tchirikov révèle les visages byzantins d'origine, préservés sous le vernis ancien.

  10. 1930 — galerie Tretiakov
    L'entrée au musée

    L'icône rejoint les collections de la galerie Tretiakov, plus tard exposée à l'église-musée Saint-Nicolas-des-Tolmatchi.

  11. 2026 — cathédrale du Christ-Sauveur
    Le dernier transfert

    L'icône est transférée à la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou.

Le palladium de la Russie : les trois délivrances

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La Vierge de Vladimir n'est pas restée une image de musée : elle a été, pendant des siècles, le palladium de la Russie — l'image protectrice que l'on portait en procession aux heures où tout semblait perdu. La tradition lui attribue trois grandes délivrances, dont chacune a donné lieu à une fête liturgique encore célébrée aujourd'hui.[38][39]

1395 : Tamerlan se retire

En 1395, le conquérant Tamerlan ravage le sud de la Russie et marche vers Moscou. Le grand-prince Vassili Iᵉʳ fait porter l'icône de Vladimir à Moscou ; le peuple prie sur son passage. Selon la tradition, le jour même où l'icône entre dans la ville, Tamerlan renonce inexplicablement à son avancée et fait retraite. La piété russe vit dans ce retrait une intervention de la Mère de Dieu.[40][41]

1480 : la Halte sur l'Ougra

En 1480, lors du célèbre épisode de la Halte sur la rivière Ougra, les armées du grand-prince Ivan III et celles du khan Akhmat se font face sans livrer bataille décisive ; le khan finit par se retirer, mettant fin à la domination mongole sur la Russie. La délivrance est de nouveau attribuée à la protection de la Vladimirskaïa.[42]

1521 : Mehmed Giray épargne Moscou

En 1521, le khan de Crimée Mehmed Giray menace Moscou avant de se retirer sans prendre la ville. Cette troisième délivrance est elle aussi mise au compte de l'icône.[43]

À ces trois événements correspondent trois fêtes de la Vierge de Vladimir, encore inscrites au calendrier liturgique :

AnnéeMenaceIssueFête (calendrier actuel)
1395Tamerlan (Timour)Retraite du conquérant8 septembre (26 août anc. style)
1480Khan Akhmat — Halte sur l'OugraFin du joug mongol6 juillet (23 juin anc. style)
1521Mehmed Giray (Crimée)Moscou épargnée3 juin (21 mai anc. style)

Ces récits relèvent de la tradition pieuse plus que de la démonstration historique ; mais ils disent une vérité spirituelle constante de la prière chrétienne : se tourner vers la Mère de Dieu dans le péril, et lui rendre grâce du salut reçu.

Les vies successives de l'image

Une image plusieurs fois sauvée du feu

Peu d'œuvres ont autant souffert et survécu. La Vierge de Vladimir a traversé incendies, sacs de villes et siècles d'usure. Le panneau a été endommagé puis restauré au moins cinq fois : après le sac mongol de 1237, au tournant du XVᵉ siècle, sous Vassili III en 1514, à nouveau en 1566, puis aux XVIIIᵉ-XIXᵉ siècles. À chaque restauration, on repeignait largement les vêtements et les fonds — au point que, longtemps, on ne voyait plus l'œuvre byzantine d'origine.[44][45]

ÉlémentÉtatDatation
Visages de la Vierge et de l'EnfantOriginal byzantinv. 1130
Fond d'or au-dessus de la têteOriginalv. 1130
Mains et vêtements (maphorion, tunique)Repeintsrestaurations successives
Revers (Hétimasie, instruments de la Passion)Ajout postérieurv. XIVᵉ-XVᵉ s.

L'oklad : la parure d'orfèvrerie

L’oklad de la Vierge de Vladimir conservé à l’Armurerie du Kremlin. — Piotr Ivanov, 1657 ; photographie Shakko, 2011. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0.

Comme beaucoup d'icônes très vénérées, la Vierge de Vladimir fut longtemps recouverte d'un oklad (ou riza), un revêtement de métal précieux ne laissant voir que les visages et les mains. Deux revêtements majeurs ont été conservés : l'un du début du XVᵉ siècle, l'autre — robe d'or et nimbe — offert par le patriarche Nikon en 1657. Ils sont aujourd'hui à l'Armurerie du Kremlin. L'oklad protégeait l'icône, mais il dérobait aussi à la vue presque toute la peinture.[46]

1918-1919 : la redécouverte du visage byzantin

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Le tournant décisif vient au lendemain de la révolution russe. En décembre 1918, une commission de restaurateurs et d'historiens d'art — autour d'Igor Grabar, d'Alexandre Anissimov et du restaurateur Grigori Tchirikov — entreprend le nettoyage de l'icône. Sous les couches de repeints et le vernis noirci, ils mettent au jour les visages d'origine de 1130, miraculeusement préservés : le vernis ancien qui les couvrait avait empêché les repeints d'adhérer directement à la peinture byzantine. C'est cette restauration qui a rendu au monde le vrai visage de la Vierge de Vladimir et permis d'en établir la date et l'origine.[47][48]

La postérité : un modèle pour tout l'art russe

D'innombrables copies

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L'original a été copié sans relâche pendant des siècles, à tel point que la « Vierge de Vladimir » désigne aujourd'hui autant l'icône unique de Constantinople que tout un type d'icônes mariales de la tendresse, reproduit dans les ateliers de Novgorod, de Pskov et de Moscou. Plusieurs de ces copies sont elles-mêmes devenues des œuvres vénérées, dotées de leur propre histoire et de leur propre culte.[49][50]

Roublev et l'école de Moscou

La Vierge de Vladimir a profondément marqué les grands maîtres russes. La tradition associe d'ailleurs l'icône au cercle d'Andreï Roublev — le plus grand des iconographes russes, auteur de la célèbre Trinité — qui aurait participé à l'une de ses restaurations et peut-être au décor du revers (voir Les icônes byzantines et Le Christ Pantocrator). Par elle, le génie de Constantinople est passé dans l'art russe, qu'il a porté à son sommet propre.[51][52]

La Vierge de Vladimir et les catholiques

Une image pleinement reconnue par l'Église

Bien qu'elle soit née dans l'Orient byzantin et qu'elle ait été le palladium de la Russie orthodoxe, la Vierge de Vladimir appartient au trésor commun de l'Église indivise du premier millénaire. L'Église catholique reconnaît sans réserve la légitimité de la vénération des icônes, définie au deuxième concile de Nicée et fondée sur le mystère de l'Incarnation : Dieu s'étant rendu visible en se faisant homme, il peut désormais être représenté, et avec lui sa Mère. De nombreux catholiques prient aujourd'hui devant des copies de la Vladimirskaïa, et son image figure dans bien des sanctuaires latins.[53][54]

Une école de prière mariale

Par sa composition même — l'Enfant qui se serre contre sa Mère, la Mère qui nous regarde — la Vierge de Vladimir est une véritable catéchèse en images de la dévotion mariale catholique : aller à Jésus par Marie, se confier à celle qui le porte, recevoir d'elle le regard qui nous ramène vers son Fils. Elle prolonge en peinture ce que la liturgie chante de la Theotokos.

« Plus vénérable que les Chérubins, incomparablement plus glorieuse que les Séraphins, toi qui sans tache enfantas Dieu le Verbe, vraie Mère de Dieu, nous t'exaltons. » — Hymne mariale byzantine (Axion estin)[55]

Devant cette icône, la prière catholique reconnaît la sienne : celle d'un peuple qui se sait protégé par une Mère, et qui, par la tendresse de son visage, est conduit jusqu'au mystère de Celui qu'elle tient dans ses bras.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Theotokos of Vladimir / Virgin of Vladimir, notice encyclopédique de référence (en.wikipedia.org) et notices équivalentes (fr.wikipedia.org « Vierge de Vladimir »). Données reprises : datation v. 1130-1131, origine constantinopolitaine, type Eleousa ; dimensions 104 × 69 cm, partie peinte d'origine ≈ 78 × 55 cm ; détrempe sur bois ; parties d'origine limitées aux visages et au fond d'or au-dessus de la tête ; attribution traditionnelle à saint Luc attestée par écrit en 1512 ; trois étoiles du maphorion (virginité avant/pendant/après l'enfantement) ; pieds nus de l'Enfant ; revers à l'Hétimasie et instruments de la Passion ; itinéraire Constantinople → Kiev (v. 1131) → Vychgorod → Vladimir (1155) → Moscou (1395) ; trois délivrances (Tamerlan 1395, Halte sur l'Ougra 1480, Mehmed Giray 1521) et leurs trois fêtes ; conservation à la galerie Tretiakov (église Saint-Nicolas-des-Tolmatchi), transfert en 2026 à la cathédrale du Christ-Sauveur.

    1 5 7 15 16 19 21 29 32 34 36 38 40 42 43 45 52
  2. Smarthistory, Guide to Byzantine Art — chapitre « Byzantium, Kievan Rus', and their contested legacies » (pressbooks.pub / smarthistory.org). Datation au premier tiers du XIIᵉ siècle (v. 1130), style komnène, origine d'un atelier impérial de Constantinople ; finesse extrême du modelé des visages (couleurs fondues, coups de pinceau indécelables) ; tension entre tendresse de la Nativité et douleur du Calvaire ; importance de l'œuvre dans la diffusion du type Eleousa vers la Rus'.

    2 9 12 22 25 26 48
  3. Mapping Eastern Europe, The Virgin of Vladimir Icon (mappingeasterneurope.princeton.edu, Princeton University). Arrivée de l'icône à Kiev comme présent diplomatique de Constantinople (première moitié du XIIᵉ s., v. 1130) ; transfert vers Vladimir puis Moscou ; rôle de palladium ; tradition de l'attribution à saint Luc ; diffusion du type et copies.

    3 11 30 33 35 39 41 50
  4. Center for Medieval Studies, Fordham University, SAPIENTIA — « The Virgin of Vladimir: The Afterlives of a Byzantine Icon » (crc.blog.fordham.edu). Lecture iconographique de l'Eleousa (étreinte joue contre joue, regard de la Vierge tourné vers le spectateur) ; mélange de tendresse maternelle et de pressentiment de la Passion ; postérité de l'image, de Constantinople à Moscou ; reconnaissance partagée par l'Orient et l'Occident.

    4 13 14 37 54
  5. Concile d'Éphèse (IIIᵉ concile œcuménique, 431), définition du titre de Theotokos (« Mère de Dieu ») contre Nestorius : Marie est véritablement Mère de Dieu parce qu'elle a enfanté selon la chair le Verbe fait homme, une seule personne. Fondement dogmatique de toute l'iconographie mariale. Voir l'article Marie, Mère de Dieu.

    6
  6. Eleusa icon / The Virgin Eleousa, notice encyclopédique de référence (en.wikipedia.org). Définition du type Eleousa (« miséricordieuse », « compatissante »), aussi dit Glykophilousa ; étreinte tendre Mère-Enfant, joue contre joue, bras de l'Enfant levé ; diffusion du type à travers Byzance et la Russie au XIIᵉ siècle ; la Vierge de Vladimir comme exemple le plus célèbre ; distinction avec l'Hodigitria et l'Oranta.

    8 10 49
  7. Deuxième concile de Nicée (VIIᵉ concile œcuménique), définition de 787 sur la vénération des saintes images : la vénération (proskynèsis, honneur relatif) rendue aux images est distincte de l'adoration (latrie) due à Dieu seul ; « l'honneur rendu à l'image remonte au modèle (prototype), et celui qui vénère l'image vénère la personne qui y est représentée ». Voir l'article Nicée II.

    17 53
  8. Saint Basile le Grand, Sur le Saint-Esprit (De Spiritu Sancto), ch. 18, §45 : « l'honneur rendu à l'image passe au prototype » (hē tēs eikónos timḕ epì tò prōtótypon diabaínei). Principe formulé à propos du Fils, image du Père, et repris par le deuxième concile de Nicée pour fonder la vénération des images.

    18
  9. Pallasweb / Hagia Sophia History, History of the Virgin of Vladimir (pallasweb.com). Restaurations successives (1237, début XVᵉ s., 1514 sous Vassili III, 1566, XVIIIᵉ-XIXᵉ s.) ; campagne de nettoyage de décembre 1918-1919 par la commission réunissant Igor Grabar, Alexandre Anissimov et le restaurateur Grigori Tchirikov ; redécouverte des visages d'origine de 1130, préservés sous le vernis ancien ; revêtements d'orfèvrerie (oklad) du XVᵉ siècle et de 1657 (patriarche Nikon) conservés à l'Armurerie du Kremlin ; revers à l'Hétimasie rattaché au cercle de Roublev ; parentés stylistiques avec la Déisis de Sainte-Sophie et la Kahn Madonna (National Gallery, Washington).

    20 23 27 28 44 46 47 51
  10. Byzantine art, Encyclopædia Britannica (britannica.com). Périodisation de l'art byzantin et caractères de la période comnène (1081-1185) : intériorisation de la majesté hiératique, humanisation des visages, expressivité accrue ; place de la peinture sur panneau (icône) parmi les arts byzantins.

    24
  11. Saint Jean Damascène, Discours apologétiques contre ceux qui rejettent les saintes images (Contra imaginum calumniatores), I, 16 (vers 726-730). Citation : « Je ne vénère pas la matière, je vénère le Dieu de la matière, qui s'est fait matière pour moi […] et qui, par la matière, a opéré mon salut. » Argument central christologique : l'Incarnation rend Dieu représentable. Traduction française d'après l'édition de référence (cf. trad. anglaise D. Anderson, On the Divine Images, St Vladimir's Seminary Press, 1980).

    31
  12. Hymne mariale byzantine Axion estin (« Il est digne »), mégalynaire de la Mère de Dieu repris dans la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome et la tradition byzantine : « Plus vénérable que les Chérubins et incomparablement plus glorieuse que les Séraphins… vraie Mère de Dieu, nous t'exaltons. » Texte liturgique orthodoxe et gréco-catholique de référence.

    55