Le Bernin et l'art baroque catholique (1598-1680)

Le Bernin, génie du baroque romain et artiste des papes : comment l'art catholique du XVIIᵉ siècle a voulu rendre le sacré visible et toucher le cœur. Saint-Pierre de Rome, l'Extase de sainte Thérèse, et la théologie de l'image née du concile de Trente.

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Peu d'hommes ont autant façonné le visage d'une religion que Gian Lorenzo Bernini (1598-1680), que l'on appelle en français le Bernin. Sculpteur, architecte, peintre et metteur en scène, il fut le génie absolu du baroque romain et, pendant plus d'un demi-siècle, l'artiste des papes. Quand un pèlerin entre aujourd'hui sur la place Saint-Pierre, passe sous la colonnade qui l'embrasse, lève les yeux vers le baldaquin de bronze qui marque le tombeau de l'Apôtre, ou s'approche de la Chaire dorée qui flotte dans la lumière de l'abside, il marche dans une œuvre du Bernin. L'image que le catholicisme donne de lui-même au monde est, en très grande part, sortie de ses mains.

Le Bernin n'est pas seulement un grand artiste : il est le héraut visuel de la Réforme catholique. L'art baroque qu'il porte à son sommet est né d'une décision de l'Église — celle du concile de Trente (1545-1563), qui, contre l'iconoclasme protestant, réaffirma solennellement la légitimité et l'utilité des images sacrées, et voulut un art capable d'instruire, de rappeler et d'émouvoir à la piété. Le baroque sera cet art : non plus le calme équilibre de la Renaissance, mais le mouvement, l'émotion, la lumière dramatisée, tout un langage tendu vers un seul but — saisir le cœur du spectateur et le tourner vers Dieu.

Cet article ne traite donc pas d'un simple « style » décoratif. Il traite d'une manière de montrer le sacré : comment, au XVIIᵉ siècle, l'Église catholique a choisi de rendre le surnaturel présent au regard, et comment le plus croyant de ses artistes — un homme qui entendait la messe chaque jour et portait sur lui les Exercices de saint Ignace — a transformé le marbre en extase, le bronze en théologie et la pierre en prière. La question des images en général, leur fondement doctrinal et la querelle iconoclaste sont abordés dans La théologie de l'icône ; on s'attache ici à l'âge baroque et à son maître.

Qu'est-ce que l'art baroque catholique ?

Avant le Bernin, il faut comprendre le mot. Le « baroque » n'est pas d'abord une époque, c'est une manière : une façon de composer l'image pour qu'elle agisse sur celui qui la regarde. Et cette manière, dans l'Église catholique, n'est pas tombée du ciel : elle répond à une crise et à une décision.

Le mot « baroque » : de l'insulte à la catégorie

Le terme vient probablement du portugais barroco, qui désignait une perle de forme irrégulière, bizarre, non sphérique[1]. Pendant longtemps, « baroque » fut une injure : pour les amateurs de l'Antiquité classique et, plus tard, pour les néoclassiques du XVIIIᵉ siècle, l'art du XVIIᵉ siècle romain était excessif, théâtral, surchargé, de mauvais goût. Il a fallu attendre la fin du XIXᵉ siècle, et surtout l'historien d'art suisse Heinrich Wölfflin (Renaissance et Baroque, 1888), pour que le mot devienne une catégorie neutre et féconde : non plus une décadence de la Renaissance, mais un autre mode de vision, avec ses lois propres[2].

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Wölfflin a résumé ce basculement par quelques oppositions devenues classiques : là où la Renaissance cherche le linéaire, le fermé, le clair et le stable, le baroque cherche le pictural, l'ouvert, le mouvement et l'effet. Une Vierge de Raphaël repose en elle-même, équilibrée et sereine ; une figure du Bernin déborde de son cadre, happe l'espace du spectateur et le force à entrer dans la scène.

Un art né de la Réforme catholique

Le moteur du baroque sacré est théologique avant d'être esthétique. Au XVIᵉ siècle, la Réforme protestante avait rouvert, en Occident, la vieille querelle des images : Luther restait prudent, mais Karlstadt, Zwingli et surtout Calvin condamnaient les statues et les peintures religieuses comme des idoles, et des vagues d'iconoclasme dépouillèrent et brisèrent les églises de Suisse, des Pays-Bas, d'Angleterre et de France[3].

Face à cette crise, le concile de Trente, dans sa vingt-cinquième et dernière session (3-4 décembre 1563), promulgua un décret décisif « sur l'invocation, la vénération et les reliques des saints, et sur les images sacrées ». Le concile y réaffirme que les images du Christ, de la Vierge et des saints doivent être tenues et gardées dans les églises, et qu'on leur doit honneur et vénération — non parce qu'on croit en elles une divinité, mais parce que l'honneur qu'on leur rend remonte aux modèles qu'elles représentent[4]. C'est exactement le principe que la théologie de l'icône avait défendu en Orient huit siècles plus tôt, au IIᵉ concile de Nicée (787), et que développe La théologie de l'icône.

« Les images du Christ, de la Vierge Mère de Dieu et des autres saints doivent être gardées surtout dans les églises, et l'honneur et la vénération qui leur sont dus… parce que l'honneur qu'on leur rend se rapporte aux prototypes qu'elles représentent. » — Concile de Trente, XXVᵉ session, décret sur les saintes images, 1563[5]

Mais Trente ajoute un volet réformateur : il exige que l'on bannisse de l'art sacré toute superstition, toute indécence, tout désordre ; que les évêques veillent sur ce qui est représenté ; que rien de « profane » ou de « déshonnête » n'entre dans la maison de Dieu[6]. L'art baroque catholique naît donc de cette double consigne : défendre l'image comme moyen de salut et la purifier pour qu'elle conduise vraiment à la prière.

Persuader, émouvoir, élever : la rhétorique de l'image

De ce programme découle toute l'esthétique du baroque sacré. Si l'image doit « émouvoir à la piété », alors elle doit être éloquente : elle doit, comme un grand orateur, toucher les sens pour atteindre l'âme. Le siècle qui suit Trente est celui des prédicateurs, des missions populaires, du théâtre religieux des collèges jésuites ; l'art entre dans cette grande entreprise de persuasion[7].

L'image baroque ne se contente donc pas de représenter : elle veut faire éprouver. Elle multiplie les moyens d'entraîner le spectateur — le mouvement des corps et des draperies, les diagonales qui creusent l'espace, la lumière venue d'une source cachée qui frappe une figure comme une grâce, les émotions poussées à leur paroxysme (l'extase, l'agonie, la conversion, le martyre). Le but n'est pas l'effet pour l'effet : c'est de briser la distance entre l'événement sacré et celui qui le contemple, pour qu'il ne reste plus extérieur. Là où l'icône byzantine montre l'éternité immobile et transfigurée, le baroque montre l'instant décisif du salut — saisi, vibrant, comme s'il se déroulait sous nos yeux.

C'est précisément ce que le Bernin va porter à un degré que personne, avant ni après lui, n'a égalé.

Le Bernin, génie de la Rome baroque

Pour mesurer ce que le Bernin a fait du sacré, il faut d'abord voir d'où vient sa puissance : un don précoce, une formation hors norme, et un demi-siècle au service du Saint-Siège.

Un enfant prodige formé par son père

Gian Lorenzo Bernini naît à Naples le 7 décembre 1598, fils du sculpteur florentin Pietro Bernini[8]. Vers 1606, la famille s'installe à Rome, où le talent de l'enfant éclate si tôt qu'il devient vite une légende. On rapporte que le pape Paul V, ébloui par un dessin de l'adolescent, aurait prophétisé qu'il serait « le Michel-Ange de son siècle »[9]. Le cardinal Maffeo Barberini — futur pape Urbain VIII — le prend sous son aile ; le jeune homme deviendra l'artiste favori d'un cercle de mécènes qui domine Rome.

Dès le marbre, le Bernin invente un langage neuf. Là où la sculpture de la Renaissance fige une pose noble et close, lui saisit le corps en plein mouvement, à l'instant le plus dramatique d'une action. C'est une révolution : la pierre semble respirer, trembler, crier.

L'instant suspendu : les chefs-d'œuvre Borghèse

Entre 1618 et 1625, pour le cardinal Scipion Borghèse, le Bernin sculpte une série de groupes qui fixent pour toujours son génie : Énée, Anchise et Ascagne, l'Enlèvement de Proserpine (1621-1622), le David (1623-1624) et surtout Apollon et Daphné (1622-1625)[10]. Ces œuvres sont mythologiques, donc profanes ; mais elles forgent l'outil qui servira plus tard le sacré. Dans le David, le héros est saisi non en repos, mais à la seconde où il tord son corps pour lancer la pierre, lèvres serrées, muscles bandés ; le spectateur se trouve, sans l'avoir voulu, dans la ligne de tir, à la place de Goliath. Dans Apollon et Daphné, la nymphe se change en laurier sous nos yeux, ses doigts devenant feuilles, son cri figé dans le marbre.

David, galerie Borghèse. Photo : Jk1677. Wikimedia Commons · CC0.

Le Bernin a découvert le secret de tout son art à venir : non pas représenter un état, mais arrêter le temps sur l'instant où tout bascule. Transposé au sacré, ce secret donnera l'extase de Thérèse, l'agonie bienheureuse de Ludovica, le ravissement des âmes.

L'artiste des papes

À partir de 1623, l'élection de Maffeo Barberini sous le nom d'Urbain VIII ouvre la grande carrière romaine du Bernin. « Vous êtes fait pour Rome, et Rome pour vous », lui aurait dit le nouveau pape[11]. Pendant près de soixante ans, à travers les pontificats successifs, le Bernin sera l'ordonnateur visuel du catholicisme triomphant : il sculpte les tombeaux des papes, dirige les chantiers de Saint-Pierre, dessine fontaines, églises, chapelles et places. Sa seule éclipse — sous Innocent X, d'abord méfiant — sera brève : la Fontaine des Quatre-Fleuves de la place Navone (1648-1651) lui rend toute sa faveur.

PapePontificatGrandes commandes au Bernin
Paul V (Borghèse)1605-1621Repère le prodige ; premières commandes familiales
Grégoire XV1621-1623Anoblit l'artiste (Cavaliere)
Urbain VIII (Barberini)1623-1644Baldaquin de Saint-Pierre ; tombeau d'Urbain VIII ; Longin
Innocent X (Pamphili)1644-1655Fontaine des Quatre-Fleuves ; chapelle Cornaro (mécénat privé)
Alexandre VII (Chigi)1655-1667Cathedra Petri ; colonnade ; Scala Regia ; Sant'Andrea al Quirinale
Clément IX et X1667-1676Anges du pont Saint-Ange ; Ludovica Albertoni

C'est dans ce cadre — un artiste catholique au cœur de la Rome des papes — que naissent les œuvres qui nous intéressent : non des objets de musée, mais des dispositifs de foi, conçus pour des lieux de culte et pour la prière des fidèles.

Saint-Pierre de Rome, théâtre de la gloire de Dieu

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Aucune œuvre ne dit mieux le projet du Bernin que la basilique Saint-Pierre et sa place. Il y travailla, par intermittence, pendant près de cinquante ans, jusqu'à en faire la plus grande mise en scène sacrée jamais conçue. La construction même de la basilique est racontée ailleurs ; on s'attache ici à ce que le Bernin y ajoute, et qui en transforme l'expérience spirituelle.

Le baldaquin : marquer le tombeau de l'Apôtre

Le premier grand chantier romain du Bernin est le baldaquin (baldacchino) qui s'élève au-dessus du maître-autel papal, exactement à la verticale du tombeau de saint Pierre et sous la coupole de Michel-Ange. Exécuté en bronze entre 1623/1624 et 1633/1634 sous Urbain VIII, il atteint près de trente mètres de haut[12]. Ses quatre colonnes torses — en spirale, comme de gigantesques tiges montant vers le ciel — ne sont pas un caprice : elles citent les colonnes salomoniques de l'ancien Saint-Pierre, réputées venir du Temple de Jérusalem, reliant ainsi l'autel chrétien au sanctuaire de l'Ancienne Alliance[13].

Un ange au sommet du baldaquin de Saint-Pierre. Photo : Wilfredor. Wikimedia Commons · CC0.

Le baldaquin résout un problème théologique par un moyen visuel : comment signaler le centre d'un édifice immense sans l'écraser ? La réponse du Bernin est un dais de bronze qui désigne le point sacré — la tombe de l'Apôtre, l'autel de l'Eucharistie — tout en laissant la lumière le traverser. La tradition rapporte que le bronze fut en partie pris aux poutres du portique du Panthéon, d'où l'épigramme railleuse : « Quod non fecerunt barbari, fecerunt Barberini » (« Ce que les barbares n'ont pas fait, les Barberini l'ont fait ») ; l'anecdote est célèbre, mais en partie légendaire, le bronze du Panthéon ayant surtout servi à fondre des canons[14].

La Chaire de saint Pierre : la lumière faite théologie

Tout au fond de la basilique, dans l'abside, le regard du fidèle est attiré par une vision d'or : la Cathedra Petri, la Chaire de saint Pierre, réalisée entre 1657 et 1666 sous Alexandre VII[15]. Au cœur de ce monument, le Bernin a enchâssé une relique : un antique siège de bois vénéré comme la chaire de l'Apôtre. Mais il l'a entouré d'un dispositif théologique entier.

Quatre Docteurs de l'Église colossaux, en bronze, portent la chaire comme s'ils la soulevaient sans effort : saint Ambroise et saint Augustin pour l'Occident latin (mitrés), saint Athanase et saint Jean Chrysostome pour l'Orient grec (têtes nues)[16]. Au-dessus, une fenêtre d'albâtre translucide laisse passer la lumière du jour ; en son centre, une colombe — le Saint-Esprit — déploie ses ailes, entourée d'une gloire de rayons dorés et de nuées de chérubins[17].

La Chaire de saint Pierre dans l’abside. Photo attribuée à Javier Carro sur Commons. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0.
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Tout le génie du Bernin est là : il a fait de la lumière naturelle un élément de la composition. Quand le soleil frappe l'albâtre, la colombe semble rayonner de l'intérieur, et la chaire de l'Apôtre paraît flotter dans une explosion de gloire. Le message est limpide : l'autorité de Pierre ne repose pas sur la force humaine, mais sur l'Esprit Saint qui l'éclaire et le porte. La doctrine devient expérience visible — c'est exactement la « rhétorique de l'image » voulue par la Réforme catholique.

La colonnade : les bras maternels de l'Église

Le dernier grand geste du Bernin à Saint-Pierre est aussi le plus universellement connu : la colonnade qui entoure la place, commandée par Alexandre VII et bâtie de 1656 à 1667[18]. Deux immenses hémicycles de 284 colonnes disposées en quatre rangées, surmontées de 140 statues de saints (sculptées vers 1670 par l'atelier), s'avancent au-devant de la basilique comme deux bras ouverts[19].

L'image n'est pas une interprétation tardive : c'est le Bernin lui-même qui a décrit sa colonnade comme les « bras maternels de l'Église », tendus pour accueillir les catholiques afin de confirmer leur foi, ramener les hérétiques à l'unité, et éclairer par la vraie foi ceux qui ignorent le Christ[20]. La place tout entière devient ainsi une figure de l'Église, Mère qui rassemble ses enfants ; et le pèlerin, en y pénétrant, ne traverse pas un simple parvis : il entre dans une étreinte.

« La basilique Saint-Pierre, principale église, devait avoir un portique qui montrât, en l'embrassant, qu'elle reçoit maternellement, à bras ouverts, les catholiques pour confirmer leur foi, les hérétiques pour les réunir à l'Église, et les infidèles pour les éclairer de la vraie foi. » — d'après une note du Bernin sur le projet de la colonnade[21]

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La place Saint-Pierre vue depuis la coupole, 2013. Panorama : Staselnik. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0.

C'est l'aboutissement de toute la pensée baroque : faire de l'espace lui-même un sermon. On n'explique pas au pèlerin que l'Église est une mère qui embrasse le monde : on le lui fait éprouver dans son corps, en le faisant marcher entre ces deux bras de pierre.

L'extase de sainte Thérèse : la mystique rendue visible

Si une seule œuvre devait résumer ce que le baroque catholique a su faire de l'image sacrée, ce serait celle-ci. Dans une petite église romaine, le Bernin a réussi l'impossible : donner une forme visible à une expérience mystique, c'est-à-dire à ce qui est, par définition, intérieur et indicible.

La chapelle Cornaro, un « bel composto »

L'œuvre se trouve dans l'église Santa Maria della Vittoria, à Rome, dans la chapelle Cornaro, chapelle funéraire commandée par le cardinal vénitien Federico Cornaro ; le Bernin y travaille de 1647 à 1652[22]. Mais parler d'une « sculpture » est trompeur : il s'agit d'un ensemble total. Le Bernin a conçu d'un seul jet l'architecture de la chapelle, le groupe sculpté central, la lumière qui le frappe, les fresques du plafond et même les spectateurs de marbre — les membres de la famille Cornaro, sculptés dans des sortes de loges de théâtre sur les murs latéraux, qui assistent à la scène comme à un spectacle sacré[23].

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L’Extase de sainte Thérèse, chapelle Cornaro. Photo : Sumselkawumsel. Wikimedia Commons · CC BY-SA 3.0.

Les biographes du Bernin, Filippo Baldinucci (Vita, 1682) et son fils Domenico Bernini (Vita, 1713), ont donné un nom à cette fusion des arts : le bel composto, le « bel assemblage »[24]. Sculpture, architecture, peinture et lumière n'y sont plus juxtaposées comme à la Renaissance, mais fondues en un seul organisme où l'on ne sait plus où finit l'une et où commence l'autre. L'historien d'art Irving Lavin a montré que cette unité des arts est la clé même du génie du Bernin[25]. La chapelle Cornaro en est la réalisation la plus parfaite.

La transverbération selon sainte Thérèse

Le sujet du groupe central est un événement précis, raconté par sainte Thérèse d'Ávila (1515-1582) dans le chapitre 29 de son autobiographie, le Livre de la vie. La grande mystique carmélite y décrit une transverbération : un ange lui apparaît, tenant un dard d'or enflammé, dont il lui perce le cœur à plusieurs reprises, lui causant une douleur si pénétrante et si douce qu'elle ne peut en désirer la fin[26]. Le Bernin sculpte exactement cet instant : Thérèse renversée, les yeux mi-clos, la bouche entrouverte, emportée hors d'elle-même, tandis que l'ange souriant lève la flèche pour frapper de nouveau.

« Je voyais dans la main de cet ange un long dard d'or, dont la pointe de fer portait, semble-t-il, un peu de feu. De temps en temps, il l'enfonçait dans mon cœur et le faisait pénétrer jusqu'aux entrailles ; en le retirant, il semblait les emporter avec lui, et me laissait tout embrasée d'un grand amour de Dieu. La douleur était si vive qu'elle m'arrachait des gémissements ; mais la suavité de cette douleur excessive est telle que l'âme ne saurait en désirer la fin. » — Sainte Thérèse d'Ávila, Livre de la vie, ch. 29[27]

Tout dans le marbre traduit ce texte : le feu suggéré par les rayons d'or qui tombent du ciel derrière le groupe ; le dard dans la main de l'ange ; l'abandon total du corps de la sainte, dont seule la draperie agitée — un chef-d'œuvre de virtuosité — exprime la tempête intérieure. La spiritualité carmélite trouve ici son icône occidentale, comme la spiritualité byzantine l'avait trouvée dans le Christ Pantocrator.

Une extase charnelle ou spirituelle ?

L'œuvre a suscité, dès le XVIIIᵉ siècle, une objection devenue banale : ce visage renversé, ces lèvres ouvertes, cet abandon ne seraient-ils pas équivoques, voire franchement érotiques ? Le président de Brosses, au XVIIIᵉ siècle, lança le mot resté célèbre selon lequel, si c'était là l'amour divin, il le connaissait bien[28]. L'objection mérite une réponse, car elle touche à la nature même de l'image baroque.

Première chose : c'est sainte Thérèse elle-même qui emploie le langage de la blessure, du feu et de la suavité ; le Bernin n'invente rien, il traduit fidèlement un texte mystique. Or la grande tradition spirituelle — de l'Cantique des cantiques à saint Jean de la Croix — a toujours dit l'union de l'âme à Dieu dans le vocabulaire de l'amour nuptial, parce qu'aucune autre expérience humaine n'approche d'aussi près l'intensité du don total[29]. La chair n'y est pas l'objet, elle est le signe : le corps de Thérèse exprime ce que l'âme éprouve, exactement comme les larmes expriment une douleur invisible.

Deuxième chose : Thérèse précise que cette douleur « n'est pas corporelle, mais spirituelle, bien que le corps y ait sa part »[30]. Le baroque assume ce paradoxe sans gêne : pour lui, le visible est fait pour conduire à l'invisible, et la beauté sensible n'est pas un piège mais une échelle. Réduire l'extase de Thérèse à une scène sensuelle, c'est précisément refuser le pari de l'Incarnation sur lequel repose tout l'art sacré chrétien : que Dieu se laisse approcher par les sens parce qu'il s'est fait chair. C'est ce pari, et non une quelconque ambiguïté, qui explique l'audace du Bernin.

La Bienheureuse Ludovica Albertoni : mourir en Dieu

Près de vingt ans plus tard, vieillard de plus de soixante-dix ans, le Bernin sculpte une seconde extase, plus dépouillée et plus poignante encore : la Bienheureuse Ludovica Albertoni, dans la chapelle Altieri de l'église San Francesco a Ripa, à Rome (vers 1671-1674)[31]. Ludovica Albertoni était une patricienne romaine du XVᵉ siècle, veuve consacrée au service des pauvres, béatifiée en 1671 — l'année même où le Bernin entreprend son monument.

Ludovica Albertoni à San Francesco a Ripa. Photo : Gep. Wikimedia Commons · Domaine public.

La sculpture montre la bienheureuse à l'instant de sa mort, étendue sur sa couche, une main pressée sur la poitrine, le visage offert dans un dernier soupir. Là encore, une lumière cachée — venue d'une fenêtre dissimulée — baigne le marbre, faisant de l'agonie une entrée dans la gloire. Le Bernin, qui méditait sans cesse sur sa propre mort, donne ici sa vision la plus intime du passage : non une terreur, mais un ravissement, l'ultime extase où l'âme, comme Thérèse sous la flèche, se laisse enfin emporter tout entière par l'amour de Dieu. La mort chrétienne y devient ce qu'elle est dans la foi : non une fin, mais des noces.

Une théologie de l'image baroque

Derrière ces chefs-d'œuvre, il y a une doctrine cohérente de ce qu'est et de ce que peut une image sacrée. Le baroque n'est pas une débauche décorative : c'est une théologie en actes, qui prolonge et déplace celle de l'icône.

L'Incarnation, fondement de tout art sacré

Le principe est le même qu'en Orient, et il est unique : on peut représenter le Christ parce que Dieu s'est fait homme.

« Celui qui m'a vu a vu le Père. » — Évangile selon saint Jean 14, 9[32]

L'image n'est légitime que parce que l'Invisible a pris un visage ; tout art sacré chrétien repose sur cette pierre — c'est ce qu'expose La théologie de l'icône, et ce qu'incarne déjà le Christ Pantocrator du Sinaï.

Mais l'Occident baroque déplace l'accent. L'icône byzantine montre la réalité transfigurée, hors du temps, dans une frontalité éternelle ; elle est une fenêtre sur le Ciel. Le baroque, lui, montre l'événement du salut en train de s'accomplir : l'extase qui saisit, la grâce qui foudroie, l'âme qui meurt et renaît. L'un contemple l'éternité ; l'autre dramatise l'instant où l'éternité fait irruption dans le temps. Deux langages, une seule foi.

Les trois fonctions de l'image selon Trente

La tradition catholique, depuis le pape saint Grégoire le Grand (VIᵉ siècle), assigne à l'image sacrée trois offices, que le concile de Trente reprend et que le baroque met en œuvre avec une intensité inédite[33] :

« Ce que l'Écriture offre à ceux qui lisent, la peinture l'offre aux ignorants qui la regardent ; car en elle les illettrés voient ce qu'ils doivent suivre, en elle lisent ceux qui ne connaissent pas les lettres. » — Saint Grégoire le Grand, lettre à Serenus de Marseille (vers 600)[34]

FonctionCe qu'elle viseRéalisation baroque
InstruireEnseigner la foi à ceux qui ne lisent pasLa Cathedra : les Docteurs, la colombe, la doctrine rendue visible
RappelerGarder en mémoire les mystères et les saintsLe baldaquin sur le tombeau de Pierre ; les 140 saints de la colonnade
Émouvoir à la piétéToucher le cœur, susciter la prièreL'extase de Thérèse, l'agonie de Ludovica
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L'originalité du baroque tient à la troisième fonction. L'art médiéval excellait à instruire et à rappeler ; le baroque mise tout sur l'émotion, parce que la Réforme catholique a compris qu'on ne défend pas la foi seulement par des arguments, mais en rallumant le désir de Dieu dans les cœurs. L'image baroque est une prédication adressée à la sensibilité.

L'art au service de la Compagnie de Jésus

Cette esthétique de la persuasion a partie liée avec la Compagnie de Jésus. Les Exercices spirituels de saint Ignace enseignent la « composition de lieu » : se représenter en imagination, avec tous ses sens, une scène de l'Évangile, pour s'y rendre présent et en être touché[35]. Le baroque applique à la pierre et à la couleur ce que les Exercices demandent à l'imagination : il compose le lieu pour le fidèle, il met sous ses yeux la scène que la méditation veut faire revivre. L'église romaine du Gesù, maison-mère des Jésuites, et la voûte de Sant'Ignazio peinte en trompe-l'œil par le frère Andrea Pozzo, sont les manifestes de cet art.

L’autel de Sant’Andrea al Quirinale. Photo : Sailko. Wikimedia Commons · CC BY 3.0.

On a parfois parlé d'un « style jésuite », mais l'expression est trompeuse et les historiens de l'art l'ont largement abandonnée : le baroque n'est pas l'invention d'un ordre, c'est le langage commun de toute la Réforme catholique, partagé par les jésuites, les oratoriens, les carmes et le Saint-Siège[36]. Le Bernin, lui-même nourri des Exercices, en fut le maître absolu, mais au service de l'Église entière.

Les critiques du baroque, et la réponse catholique

L'art baroque a toujours eu ses adversaires, et il faut les entendre. Les protestants y voyaient le comble de l'idolâtrie et du faste mondain. Les jansénistes, austères, jugeaient cette débauche de marbre et d'or indigne de la pureté évangélique. Plus tard, les néoclassiques méprisèrent un art jugé théâtral et de mauvais goût, et une partie de la critique moderne a repris ce reproche d'un art « d'effet », voire de propagande[37].

À ces objections, la tradition catholique répond sans crispation. Le faste n'est pas, en soi, une mondanité : il peut être une liturgie de la beauté, un hommage rendu à Dieu avec ce que l'homme a de meilleur, comme le parfum de Béthanie que Judas trouvait gaspillé (Jn 12, 1-8). Le danger existe — Trente l'avait nommé : superstition, indécence, vanité — et il faut veiller. Mais bien ordonné, le baroque n'est pas un théâtre vide : c'est une catéchèse des sens, qui prend l'homme tel qu'il est, corps et âme, pour l'élever vers Celui qui s'est fait chair. C'est ce que défend aussi l'art roman par d'autres moyens, et ce que le gothique a cherché dans la lumière : chaque âge chrétien a inventé sa manière de rendre Dieu sensible au cœur.

Le Bernin, un artiste en état de prière

On comprendrait mal le Bernin si l'on n'y voyait qu'un virtuose au service du pouvoir. L'homme qui a sculpté l'extase de Thérèse était lui-même un catholique fervent, et son art jaillit d'une vie intérieure réelle.

Messe quotidienne et Exercices de saint Ignace

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Les biographes s'accordent sur sa piété : le Bernin entendait la messe chaque jour, communiait souvent, et était profondément lié à la Compagnie de Jésus. Il pratiquait régulièrement les Exercices spirituels de saint Ignace et en portait un exemplaire sur lui[38]. Cette familiarité avec la méthode ignatienne — se représenter les mystères pour s'en laisser toucher — n'est pas un détail biographique : elle est la source même de son art, qui fait pour le spectateur ce que les Exercices font pour l'orant.

Le Sang du Christ, testament spirituel

Vers la fin de sa vie, hanté par la pensée de la mort, le Bernin compose une image qui résume sa foi : le Sangue di Cristo (« le Sang du Christ »), où le Crucifié verse son sang dans une mer rouge qui submerge le monde, tandis que le Père accueille les âmes et que la Vierge intercède[39]. Il voulait, dit-on, mourir les yeux fixés sur cette image, plongé en esprit dans le Sang rédempteur. Son neveu, le Père Marchese, oratorien, le soutenait dans ces longues méditations sur le passage[40].

Selon ses biographes, c'est dans cette disposition qu'il voulait s'éteindre : plongé en esprit dans ce Sang versé pour lui, pour en être lavé[41].

Il s'éteint à Rome le 28 novembre 1680, à quatre-vingt-un ans, ayant régné sur l'art chrétien comme nul autre depuis Michel-Ange[42]. Ce qu'il laisse n'est pas une collection d'objets précieux, mais une manière de croire avec les yeux : la conviction que la beauté, quand elle est mise au service de la vérité, peut percer le cœur comme la flèche d'or de l'ange — et l'embraser d'un grand amour de Dieu.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Sur l'origine du mot « baroque » : la plupart des dictionnaires étymologiques le rattachent au portugais barroco (espagnol barrueco), désignant une perle de forme irrégulière, par extension tout ce qui est bizarre ou contourné ; une seconde hypothèse renvoie au terme de logique scolastique baroco. Le mot eut d'abord un sens péjoratif avant de devenir une catégorie d'histoire de l'art. Synthèse d'après les notices encyclopédiques de référence (Wikipedia « Baroque », Trésor de la langue française), consultées en 2026.

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  2. Heinrich Wölfflin, Renaissance et Baroque (Renaissance und Barock), Munich, 1888, puis Principes fondamentaux de l'histoire de l'art (Kunstgeschichtliche Grundbegriffe), 1915 : Wölfflin est le premier à donner au baroque le statut d'un système de vision autonome (linéaire/pictural, fermé/ouvert, clarté/profondeur, etc.) plutôt que d'une décadence de la Renaissance. Synthèse d'après les notices d'histoire de l'art (Wikipedia, version anglaise), consultée en 2026.

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  3. Sur l'iconoclasme protestant du XVIᵉ siècle : Andreas Karlstadt (Von Abtuhung der Bilder, 1522), Zwingli à Zurich (1524) et Calvin (Institution de la religion chrétienne, I, 11) condamnent les images religieuses comme contraires au Décalogue ; des vagues de destruction (Beeldenstorm des Pays-Bas, 1566 ; Angleterre élisabéthaine ; guerres de religion françaises) dépouillent des milliers d'églises. Synthèse d'après les notices encyclopédiques de référence, consultées en 2026.

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  4. Concile de Trente, XXVᵉ session (3-4 décembre 1563), Décret sur l'invocation, la vénération et les reliques des saints, et sur les saintes images. Le texte affirme que l'on doit garder les images dans les églises et leur rendre honneur et vénération, « parce que l'honneur qu'on leur rend se rapporte aux prototypes qu'elles représentent », reprenant le IIᵉ concile de Nicée (787) et saint Basile ; il prescrit aux évêques d'écarter des images toute superstition, lascivité ou nouveauté désordonnée. Texte de référence : Canons et décrets du concile de Trente, session XXV (cf. Denzinger 1821-1825). Consulté en 2026 via les éditions canoniques en ligne (Wikisource, EWTN, papalencyclicals.net).

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  5. Sur l'art comme instrument de la Réforme catholique : les décrets de Trente sont relayés par des traités normatifs, notamment le Discorso intorno alle immagini sacre e profane du cardinal Gabriele Paleotti (1582), qui théorise l'image religieuse comme « livre des illettrés » devant instruire et émouvoir à la dévotion. L'essor des missions populaires, du théâtre des collèges et de la prédication baroque forme le contexte de cet art de la persuasion. Synthèse d'après la littérature d'histoire de l'art de la Contre-Réforme, consultée en 2026.

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  6. Gian Lorenzo Bernini : né le 7 décembre 1598 à Naples, fils du sculpteur Pietro Bernini, mort à Rome le 28 novembre 1680. Formation précoce à Rome ; protection du cardinal Scipion Borghèse ; mécénat des papes Urbain VIII, Innocent X et Alexandre VII. Le mot prêté à Paul V (« il sera le Michel-Ange de son siècle ») et celui d'Urbain VIII (« vous êtes fait pour Rome ») sont rapportés par la tradition biographique. Synthèse d'après Encyclopædia Britannica (« Gian Lorenzo Bernini ») et l'article Wikipedia correspondant, recoupés, consultés en 2026.

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  7. Sur le baldaquin de Saint-Pierre (baldacchino) : commandé par Urbain VIII, exécuté en bronze de 1623/1624 à 1633/1634, haut de près de 30 mètres, au-dessus du maître-autel papal et du tombeau de saint Pierre, sous la coupole de Michel-Ange. Ses quatre colonnes torses (« salomoniques ») évoquent les colonnes en spirale de l'ancienne basilique constantinienne, elles-mêmes réputées provenir du Temple de Jérusalem. Synthèse d'après l'article « St. Peter's Baldachin » (Wikipedia, version anglaise) et les notices de la basilique, consultés en 2026.

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  8. L'épigramme « Quod non fecerunt barbari, fecerunt Barberini » (« ce que les barbares n'ont pas fait, les Barberini l'ont fait »), attribuée au médecin et satiriste Carlo Castelli, vise le prélèvement du bronze du portique du Panthéon par Urbain VIII (1625). Les historiens nuancent : l'essentiel de ce bronze servit à fondre des canons pour le château Saint-Ange, et seule une part éventuelle au baldaquin, dont le métal vint surtout de Venise et de Livourne. L'anecdote est donc célèbre mais partiellement légendaire. Synthèse d'après les notices sur le Panthéon et le baldaquin, consultée en 2026.

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  9. Sur la Cathedra Petri (Chaire de saint Pierre) : réalisée par le Bernin de 1657 à 1666 sous Alexandre VII, dans l'abside de Saint-Pierre. Un trône de bronze enchâsse un antique siège de bois vénéré comme la chaire de l'Apôtre ; il est porté par quatre Docteurs de l'Église — saint Ambroise et saint Augustin (Occident latin, mitrés), saint Athanase et saint Jean Chrysostome (Orient grec, têtes nues). Au-dessus, une fenêtre d'albâtre porte en son centre la colombe du Saint-Esprit, entourée d'une gloire de rayons dorés et de chérubins de stuc. Synthèse d'après « Chair of Saint Peter » (Wikipedia) et Smarthistory (« Bernini, Cathedra Petri »), consultés en 2026.

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  10. Sur la colonnade de la place Saint-Pierre : commandée par Alexandre VII, construite de 1656 à 1667 ; deux hémicycles de 284 colonnes (et 88 piliers) disposées sur quatre rangées en travertin, surmontées de 140 statues de saints et de martyrs hautes d'environ 3,20 m, sculptées vers 1670 par l'atelier du Bernin sur ses dessins. Synthèse d'après les notices officielles de la basilique (basilicasanpietro.va) et les guides de référence (rome.net), consultés en 2026.

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  11. L'interprétation de la colonnade comme « bras maternels de l'Église » (braccia materne) remonte au Bernin lui-même : dans une note relative au projet, conservée et citée par les historiens, l'artiste explique que le portique devait figurer l'Église embrassant maternellement les catholiques pour les confirmer, les hérétiques pour les réunir, et les infidèles pour les éclairer de la vraie foi. Traduction française d'après le texte italien cité dans la littérature berninienne (cf. notamment les études de Heinrich Brauer et Rudolf Wittkower sur les dessins du Bernin), consulté en 2026.

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  12. Sur l'Extase de sainte Thérèse (Estasi di Santa Teresa, ou Transverbération) : groupe de marbre et bronze réalisé par le Bernin de 1647 à 1652 pour la chapelle Cornaro, dans le transept gauche de l'église Santa Maria della Vittoria à Rome ; commande funéraire du cardinal Federico Cornaro. L'ensemble inclut, sur les murs latéraux, les portraits de membres de la famille Cornaro disposés comme des spectateurs dans des loges de théâtre. L'œuvre est unanimement tenue pour un sommet du haut baroque romain. Synthèse d'après « Ecstasy of Saint Teresa » (Wikipedia) et Khan Academy (« Bernini, Ecstasy of Saint Teresa »), consultés en 2026.

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  13. Le terme bel composto (« bel assemblage », « beau composé ») désigne, chez les biographes du Bernin — Filippo Baldinucci, Vita del Cavaliere Gio. Lorenzo Bernino (1682), et Domenico Bernini, Vita del Cavalier Gio. Lorenzo Bernino (1713) —, l'art d'unir architecture, sculpture et peinture en un tout indissociable, dont le Bernin passait pour le premier maître. Synthèse d'après les éditions et études modernes de ces deux Vite, consultée en 2026.

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  14. Irving Lavin, Bernini and the Unity of the Visual Arts, New York / Londres, Oxford University Press et Pierpont Morgan Library, 1980 : étude de référence qui fait du bel composto — la fusion des arts — la clé de l'œuvre du Bernin, et analyse la chapelle Cornaro comme sa réalisation la plus accomplie. Consulté en 2026 via les notices et comptes rendus de référence.

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  15. Sainte Thérèse d'Ávila, Le Livre de la vie (Libro de la vida), ch. 29, § 13 (récit de la transverbération). Texte espagnol : « Veía un ángel cabe mí hacia el lado izquierdo… veíale en las manos un dardo de oro largo, y al fin del hierro me parecía tener un poco de fuego… » La traduction donnée dans le corps suit les versions françaises classiques (Marcel Bouix ; Grégoire de Saint-Joseph). Thérèse précise que la douleur « n'est pas corporelle, mais spirituelle, encore que le corps ne laisse pas d'y avoir part ». La fête liturgique de la Transverbération de sainte Thérèse est célébrée le 26 août dans l'ordre du Carmel.

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  16. Le mot railleur sur l'Extase est traditionnellement prêté au magistrat et voyageur Charles de Brosses (Lettres familières d'Italie, années 1739-1740), qui, devant le groupe, aurait ironisé sur le caractère équivoque de l'amour divin ainsi figuré. L'anecdote illustre la réception critique de l'œuvre dès le XVIIIᵉ siècle ; elle est rapportée par la littérature berninienne, consultée en 2026.

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  17. Sur le langage nuptial de la mystique : la tradition spirituelle chrétienne, à la suite du Cantique des cantiques lu allégoriquement (Origène, saint Bernard, Sermons sur le Cantique), exprime l'union de l'âme à Dieu par les images de l'amour, des fiançailles et du mariage spirituel. Saint Jean de la Croix (Cantique spirituel, Vive flamme d'amour) et sainte Thérèse d'Ávila (Château intérieur, VIIᵉ demeure) en sont les sommets. Le « mariage spirituel » désigne le degré le plus élevé de l'union mystique. Synthèse d'après les œuvres de référence du Carmel, consultée en 2026.

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  18. Sur la Bienheureuse Ludovica Albertoni : groupe de marbre réalisé par le Bernin vers 1671-1674 pour la chapelle Altieri de l'église San Francesco a Ripa à Rome. Ludovica Albertoni (v. 1473-1533), patricienne romaine du tiers-ordre franciscain, veuve consacrée aux pauvres, fut béatifiée en 1671 par Clément X (de la famille Altieri). La sculpture la montre à l'instant de sa mort, éclairée par une lumière latérale dissimulée. Synthèse d'après les notices d'histoire de l'art (Wikipedia « Beata Ludovica Albertoni ») et les guides romains, consultés en 2026.

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  19. Évangile selon saint Jean 14, 9 : « Tanto tempore vobiscum sum, et non cognovistis me ? Philippe, qui videt me, videt et Patrem. » (« Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne m'as pas connu, Philippe ! Celui qui m'a vu a vu le Père. ») Verset clé du fondement incarnationnel de l'art sacré : le Christ, image visible du Dieu invisible (cf. Col 1, 15), rend Dieu représentable.

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  20. Les trois fonctions de l'image sacrée remontent à saint Grégoire le Grand (lettres à Serenus de Marseille, 599-600) : l'image instruit les illettrés (« ce que l'Écriture est aux lettrés, l'image l'est aux illettrés »), rappelle à la mémoire les mystères et les saints, et meut à la componction et à la dévotion. Le concile de Trente (XXVᵉ session, 1563) et le Catéchisme de l'Église catholique (§ 1159-1162, 2132) reprennent cette doctrine de l'image relative, ordonnée au prototype. Consulté en 2026.

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  21. Saint Grégoire le Grand, Lettres IX, 209 et XI, 10 (à l'évêque Serenus de Marseille, 599-600), à propos d'un évêque qui avait fait détruire les images de son église : « Aliud est enim picturam adorare, aliud per picturae historiam quid sit adorandum addiscere… nam quod legentibus scriptura, hoc idiotis praestat pictura cernentibus, quia in ipsa ignorantes vident quod sequi debeant, in ipsa legunt qui litteras nesciunt. » Texte fondateur de la doctrine occidentale de l'image enseignante, repris au Moyen Âge puis par le concile de Trente. Consulté en 2026 via les éditions de la correspondance grégorienne.

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  22. Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels (1548), notamment la « composition de lieu » (compositio loci) : l'exercitant est invité à se représenter en imagination, avec tous ses sens, le lieu et la scène de la méditation (la crèche, le Calvaire, etc.) afin de s'y rendre présent et d'en être intérieurement touché. Cette méthode des sens appliquée à la prière a nourri toute une esthétique de la Réforme catholique. Synthèse d'après le texte des Exercices et la littérature ignatienne, consultée en 2026.

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  23. L'expression « style jésuite », forgée au XIXᵉ siècle pour désigner le baroque romain, est aujourd'hui jugée trompeuse par les historiens de l'art : la Compagnie de Jésus n'a pas imposé un style architectural unique (le Gesù de Vignole est sobre ; Sant'Ignazio est foisonnant), et le baroque fut le langage commun de tout le catholicisme tridentin — papes, oratoriens, carmes, ordres divers. Synthèse d'après les notices d'histoire de l'architecture (Wikipedia « Jesuit style » / baroque romain), consultée en 2026.

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  24. Sur la réception critique du baroque : méprisé par les classiques français du XVIIᵉ siècle, condamné par les jansénistes pour son faste, jugé « théâtral » et « de mauvais goût » par les néoclassiques du XVIIIᵉ siècle (le mot « baroque » reste péjoratif jusqu'à Wölfflin), il a été parfois réduit par la critique moderne à un art de propagande de la Contre-Réforme. Sa réhabilitation comme grand langage spirituel date du XXᵉ siècle. Synthèse d'après l'historiographie du baroque, consultée en 2026.

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  25. Sur la piété du Bernin : ses biographes (Baldinucci et Domenico Bernini) et la tradition jésuite rapportent qu'il entendait la messe quotidiennement, communiait fréquemment à l'église du Gesù, était lié à la Compagnie de Jésus et pratiquait régulièrement les Exercices spirituels de saint Ignace, dont il portait un exemplaire sur lui. Synthèse d'après les Vite du Bernin et la notice d'IgnatianSpirituality.com (« Gianlorenzo Bernini »), consultée en 2026.

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  26. Sur le Sangue di Cristo (« le Sang du Christ ») : composition imaginée par le Bernin à la fin de sa vie, montrant le Christ en croix versant son sang dans une mer rouge qui submerge le monde, le Père l'accueillant et la Vierge intercédant ; elle fut reproduite en peinture et en gravure (par François Spierre). Le Bernin, qui méditait assidûment sur la mort avec son neveu le Père Marchese (oratorien de la Chiesa Nuova), voulait s'éteindre tourné vers cette image du Sang rédempteur. Le corps du texte ne prête au Bernin aucune parole littérale : il résume en paraphrase, d'après ses biographes, cette disposition à se plonger en esprit dans le Sang rédempteur. La gravure de Spierre servit notamment de frontispice à F. Marchese, Unica speranza del peccatore (Rome, 1670). Synthèse d'après Irving Lavin, « Bernini's Death » (The Art Bulletin, 1972) et « Bernini's Sangue di Cristo Rediscovered », consultée en 2026.

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