La Pietà de Michel-Ange n'est pas seulement le plus célèbre groupe sculpté de la Renaissance : c'est une image sacrée au sens plein, une œuvre faite pour la prière avant d'être faite pour l'admiration. Dans le marbre poli de Carrare, un jeune homme de vingt-quatre ans a fixé pour toujours l'instant le plus déchirant et le plus silencieux de l'Évangile : la Mère qui reçoit sur ses genoux le corps mort de son Fils, descendu de la croix. Devant elle, on ne contemple pas d'abord la virtuosité d'un artiste — pourtant inégalée — mais le cœur du mystère chrétien : un Dieu qui a vraiment souffert, vraiment été tué, et une femme qui porte ce corps sans larmes visibles, dans une paix qui n'est pas l'indifférence mais l'abandon.[1][2]
Cet article traite de l'œuvre elle-même : son histoire (la commande d'un cardinal français, le contrat de 1498, le marbre, le déplacement vers Saint-Pierre), son secret le plus connu — la seule signature de toute la carrière de Michel-Ange —, sa lecture plastique (composition, jeunesse de la Vierge, corps du Christ) et surtout sa spiritualité : la compassion de Marie, le Stabat Mater, les sept douleurs, la résonance eucharistique. Il ne refait pas la doctrine générale de l'image sacrée, qui appartient à un dossier distinct vers lequel on renvoie.[3]
« Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. » — Évangile selon saint Jean 19, 25[4]
L'enjeu d'une telle œuvre est immense : elle prolonge dans la pierre ce que l'Évangile dit en peu de mots, et ce que la piété chrétienne a médité pendant des siècles. La Pietà n'invente rien ; elle rend visible et palpable la douleur de Marie au Calvaire, et, à travers elle, l'amour d'un Dieu allé jusqu'à la mort.
Qu'est-ce qu'une « Pietà » ?
Avant d'être un chef-d'œuvre, la Pietà est un type d'image : un sujet codifié, longuement médité par la piété médiévale, que Michel-Ange n'a pas inventé mais porté à sa perfection.
Un mot italien : « pitié », « compassion »
Le mot pietà est l'italien pour « pitié », au sens fort et ancien de compassion — « souffrir avec ». Il désigne, en histoire de l'art, une image dévotionnelle précise : la Vierge Marie tenant sur ses genoux le corps sans vie de son Fils, descendu de la croix avant la mise au tombeau. Ce moment n'est pas raconté tel quel par les évangiles : il appartient à la méditation de la Passion, au temps suspendu entre la déposition et l'ensevelissement, là où la piété a voulu rendre à la Mère ce dernier face-à-face avec son enfant mort.[5]
Le Vesperbild allemand : l'origine dévotionnelle
Le type naît non pas en Italie mais en Allemagne, vers 1300, sous le nom de Vesperbild, l'« image de Vêpres ». Le nom dit son usage : ces statues étaient liées à la prière du soir du Vendredi saint, le moment où l'on médite la descente de croix.[6][7] Elles appartiennent à la famille des Andachtsbilder, ces « images de dévotion » allemandes conçues comme supports de contemplation dans les chapelles latérales, devant lesquelles le fidèle priait seul, face à la douleur de la Vierge.
Les premiers Vesperbilder sont souvent rudes, anguleux, expressionnistes : le corps du Christ y est raidi, couvert de plaies, presque réduit à l'état d'enfant que sa mère reprendrait dans ses bras. Les mystiques rhénans avaient nourri cette intuition : dans l'excès de sa douleur, Marie revoit l'enfant qu'elle a bercé.[8] La dévotion se répand en Europe centrale bien avant de gagner l'Italie ; Michel-Ange hérite donc d'un sujet germanique et médiéval, qu'il va transfigurer dans le langage de la Renaissance.
Pietà et théologie de l'image
Que l'Église autorise, vénère et multiplie de telles images n'a rien d'évident : c'est le fruit d'une longue réflexion sur la légitimité des images sacrées, fondée sur l'Incarnation. On ne reprend pas ici cette doctrine, exposée ailleurs ; il suffit de retenir que la Pietà est, au sens strict, une image liturgique et dévotionnelle, faite pour conduire à la prière, non un simple objet d'art. Sur ce fondement, voir la théologie de l'icône.[9]
Histoire de l'œuvre
La Pietà du Vatican a une histoire précise, documentée par des contrats et par les premiers biographes de Michel-Ange, Giorgio Vasari (1550 et 1568) et Ascanio Condivi (1553), ce dernier travaillant sous la dictée de l'artiste lui-même.
La commande d'un cardinal français
L'œuvre est commandée par le cardinal Jean de Bilhères de Lagraulas (parfois dit de Villiers), bénédictin, abbé de Saint-Denis et ambassadeur du roi de France Charles VIII auprès du Saint-Siège. Pour son monument funéraire, dans la chapelle de Sainte-Pétronille (la « chapelle des rois de France ») attenante à l'ancienne basilique Saint-Pierre, il veut un groupe de la Vierge de pitié.[10][11][12] Michel-Ange, jeune Florentin alors à Rome, a tout juste vingt-trois ans.
Le contrat, les 450 ducats et la garantie de Jacopo Galli
Le contrat est passé fin août 1498 (les documents portent le 26-27 août). Michel-Ange s'engage à livrer en un an une Vierge de marbre tenant le Christ mort, pour 450 ducats d'or.[13][14] La pièce la plus étonnante du dossier est la garantie ajoutée par le banquier romain Jacopo Galli, protecteur de l'artiste, qui se porte caution en des termes inouïs pour un sculpteur inconnu : Galli promet au cardinal que l'œuvre sera la plus belle œuvre de marbre que Rome puisse alors montrer, et qu'aucun maître du temps ne saurait faire mieux (paraphrase en traduction française ; le libellé original exact n'ayant pu être vérifié au degré exigé, les guillemets ont été retirés — voir note).[15]
Pari tenu : le jeune homme va livrer une œuvre qui, plus de cinq siècles plus tard, n'a toujours pas été surpassée.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Date du contrat | Fin août 1498 (26-27 août) |
| Commanditaire | Cardinal Jean de Bilhères de Lagraulas |
| Intermédiaire / caution | Jacopo Galli, banquier romain |
| Prix | 450 ducats d'or |
| Délai | Un an |
| Matériau | Marbre blanc de Carrare (statuario) |
| Âge de Michel-Ange | ≈ 23 ans (début) — ≈ 24 ans (achèvement) |
| Achèvement | 1499 |
Le marbre de Carrare et un sculpteur de vingt-quatre ans
Michel-Ange va lui-même choisir son bloc à Carrare, dans les Alpes apuanes : un marbre statuario d'une pureté exceptionnelle, presque sans veines, qu'il polira jusqu'à lui donner le velouté de la chair.[16][17] Achevée en 1499, l'œuvre stupéfie aussitôt ses contemporains. Comment un sculpteur de vingt-quatre ans a-t-il pu tirer d'un seul bloc deux corps entiers, des drapés d'une complexité infinie et une telle douceur de surface ? C'est cette incrédulité même qui sera à l'origine de l'unique signature de sa vie (voir plus bas).
De la chapelle Sainte-Pétronille à Saint-Pierre
Le cardinal meurt en 1499, peu après l'achèvement. La Pietà est placée dans sa chapelle Sainte-Pétronille. Mais la reconstruction de la basilique Saint-Pierre, au XVIe siècle, entraîne la démolition de cette chapelle. L'œuvre est alors déplacée plusieurs fois à l'intérieur du nouvel édifice, avant de trouver, au XVIIIe siècle, son emplacement actuel : la première chapelle de la nef droite, dite aujourd'hui « chapelle de la Pietà ».[18][19]
- Fin août 1498Le contrat
Le cardinal Jean de Bilhères commande la Pietà pour 450 ducats ; le banquier Jacopo Galli garantit que ce sera la plus belle œuvre de marbre visible à Rome.
- 1499Achèvement
Michel-Ange, vers 24 ans, livre l'œuvre. Le cardinal meurt la même année. La statue est placée dans la chapelle Sainte-Pétronille.
- Vers 1500La seule signature
Selon Vasari, Michel-Ange, blessé d'entendre attribuer l'œuvre à un autre, grave son nom sur la bandoulière de Marie — et jure de ne plus jamais signer.
- XVIIIe siècleTransfert à Saint-Pierre
Après la démolition de la chapelle Sainte-Pétronille, la Pietà rejoint la première chapelle de droite de la basilique actuelle.
- 21 mai 1972L'attentat
Le jour de la Pentecôte, László Tóth frappe la statue au marteau. Restaurée, elle est désormais protégée par une vitre blindée.
La seule œuvre signée de Michel-Ange
De toute son œuvre immense — sculptures, fresques, architecture —, Michel-Ange n'a signé qu'une seule pièce : la Pietà du Vatican. Le fait est unique, et son explication, transmise par Vasari, est devenue célèbre.
L'inscription sur la bandoulière
Sur la bande d'étoffe qui barre la poitrine de la Vierge, en travers, court une inscription latine gravée en capitales :
MICHAEL·ANGELVS·BONAROTVS·FLORENT·FACIEBAT — « Michel-Ange Buonarroti, Florentin, faisait [ceci]. »[20][21]
Le verbe à l'imparfait, faciebat (« faisait »), n'est pas une faute : c'est une formule antique, reprise de Pline l'Ancien, par laquelle les plus grands artistes grecs signaient leurs œuvres comme « toujours en train de se faire », jamais achevées — marque d'humilité autant que de fierté.
La légende de Cristoforo Solari
Pourquoi cette unique signature ? Vasari raconte que Michel-Ange, resté un jour près de son œuvre, entendit des visiteurs lombards l'attribuer à un sculpteur de Milan, Cristoforo Solari, dit il Gobbo (« le Bossu »). Indigné qu'on prît son chef-d'œuvre pour celui d'un autre, il revint de nuit et grava son nom sur la bandoulière de Marie.[22][23]
Le vœu de ne plus jamais signer
L'histoire ne s'arrête pas là, et c'est là qu'elle devient spirituelle. Vasari rapporte que Michel-Ange regretta ensuite ce geste d'orgueil et fit vœu de ne plus jamais signer une seule de ses œuvres :
« On dit que Michel-Ange se repentit ensuite d'y avoir mis son nom, et qu'il jura de ne jamais plus signer aucune autre de ses œuvres. » — d'après Giorgio Vasari, Les Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, vie de Michel-Ange[24]
Le seul nom propre que Michel-Ange ait jamais inscrit sur la pierre, il l'a placé sur le cœur de la Vierge, puis a refusé de recommencer. La tradition y a vu une parabole : l'artiste qui, en présence du Christ mort et de sa Mère, comprend que l'orgueil n'a pas sa place et choisit désormais l'anonymat de l'humilité.
Lire la sculpture : une théologie en marbre
Comme l'icône est une « théologie en couleurs », la Pietà est une théologie en marbre : chaque choix de Michel-Ange porte un sens.
La composition pyramidale
L'ensemble s'inscrit dans une pyramide stable : le sommet est la tête inclinée de Marie, et la masse s'élargit par l'ample cascade des drapés jusqu'à la base, le rocher du Calvaire.[25] Cette géométrie sereine, typique de la haute Renaissance, donne à une scène de mort une stabilité monumentale : la douleur n'éclate pas, elle est contenue, recueillie. Le corps du Christ, abandonné en travers des genoux maternels, forme une diagonale apaisée qui repose dans ce socle de drapés.
La jeunesse de la Vierge
Le détail qui a le plus intrigué est le visage très jeune de Marie : elle paraît plus jeune que son Fils de trente-trois ans qu'elle tient mort. Les contemporains s'en étonnèrent ; Condivi rapporte la réponse même de Michel-Ange (traduction française ; texte italien original en note) :
« Ne sais-tu pas, me répondit-il, que les femmes chastes se conservent bien plus fraîches que celles qui ne le sont pas ? Combien davantage une Vierge, en qui ne tomba jamais le moindre désir lascif qui altérât ce corps ! » — Michel-Ange, rapporté par Ascanio Condivi, Vie de Michel-Ange Buonarroti (Rome, 1553), chap. XX[26]
La jeunesse de Marie n'est donc pas une maladresse ni une simple convention de beauté : c'est un énoncé théologique. La pureté de l'Immaculée, sa virginité perpétuelle, sa préservation du péché se traduisent par une incorruptibilité visible. Le visage juvénile dit l'âme sans tache. Marie est jeune parce qu'elle est toute pure.[27]
Le corps du Christ : réalisme et paix
Le corps du Christ est d'un réalisme anatomique saisissant — veines, muscles relâchés, poids de la chair morte —, mais sans horreur ni sanie : presque aucune trace des plaies, sinon de discrètes marques aux mains et au flanc. Michel-Ange ne montre pas un cadavre supplicié comme le faisaient les Vesperbilder germaniques ; il montre un corps endormi dans la mort, beau, pacifié, déjà tourné vers la Résurrection. La mort est réelle, mais elle n'a pas le dernier mot.[28]
La main gauche ouverte de Marie
Un geste résume tout : la main gauche de la Vierge, ouverte, paume tournée vers le spectateur. Elle ne retient pas le corps ; elle le présente, elle l'offre. Ce geste d'ouverture transforme la scène de deuil en oblation : Marie offre au monde — et au Père — le corps de son Fils livré pour le salut. La Mère des douleurs est aussi l'associée de l'offrande rédemptrice.
La spiritualité de la Pietà : la compassion de Marie
La Pietà n'est pas un exercice de style : c'est une icône de la compassion mariale, qui condense des siècles de méditation sur la douleur de la Mère.
Stabat Mater : Marie au pied de la croix
L'arrière-plan spirituel direct de la Pietà est le grand hymne médiéval du Stabat Mater, attribué au franciscain Jacopone da Todi (vers 1230-1306), qui contemple Marie debout près de la croix :
« Debout, la Mère douloureuse, / près de la croix se tenait en larmes, / tandis que son Fils pendait au bois. » — Stabat Mater dolorosa, hymne du XIIIe siècle[29]
La sculpture prolonge l'hymne d'un instant : Marie ne se tient plus debout sous la croix, elle a reçu le corps. La même douleur silencieuse les habite. Sur la fortune musicale et littéraire de cet hymne, voir le Stabat Mater.[30]
Les sept douleurs et Notre-Dame des Douleurs
La piété catholique a recensé sept douleurs de la Vierge, dont les dernières — la rencontre sur le chemin du Calvaire, la crucifixion, la descente de croix, la mise au tombeau — culminent exactement dans la scène de la Pietà. La fête de Notre-Dame des Douleurs, le 15 septembre, et la dévotion du Stabat Mater qui lui est liée, donnent à cette image son lieu liturgique propre.[31] La Pietà est, en marbre, ce que la mémoire des sept douleurs est dans la prière : un arrêt du cœur devant la souffrance de Marie unie à celle de son Fils.
La compassion (compassio) : « souffrir avec »
Le terme même de pietà renvoie à la compassio : la Vierge ne souffre pas à côté du Christ, elle souffre avec lui. Le concile Vatican II l'a formulé avec mesure : Marie « souffrit profondément avec son Fils unique et s'associa d'un cœur maternel à son sacrifice, consentant avec amour à l'immolation de la victime née d'elle ».[32][33]
« C'est ainsi que la Bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de foi, et garda fidèlement son union avec son Fils jusqu'à la croix, près de laquelle elle se tint. » — Concile Vatican II, Lumen Gentium, n° 58[34]
Cette union dans la souffrance n'égale jamais Marie au Christ : lui seul est le Rédempteur. Mais l'Église reconnaît à la Mère une association singulière à l'œuvre du salut, fruit de sa foi et de son amour, et non une co-rédemption au sens strict. La Pietà donne à voir cette nuance : Marie ne sauve pas, elle offre et elle croit, au plus noir du Vendredi saint.[35]
Une résonance eucharistique
Enfin, l'image porte une résonance eucharistique. Le corps du Christ reposant, offert, sur les genoux de Marie évoque irrésistiblement le corps livré que le prêtre élève à l'autel. Beaucoup de Pietà, et celle-ci par la paix de ses lignes, suggèrent moins un cadavre qu'une offrande : « Ceci est mon corps, livré pour vous. » Devant la Pietà, le chrétien est ramené à la Messe, où le même corps, mort et ressuscité, lui est donné.
La Pietà dans la dévotion et l'art chrétiens
La Pietà du Vatican a fixé pour toujours un type universel, repris dans d'innombrables sanctuaires, et Michel-Ange lui-même y est revenu jusqu'à la fin de sa vie.
Un type devenu universel
Après 1500, la Pietà de Michel-Ange devient la référence absolue : tout l'Occident catholique en multiplie les répliques, gravures et variations. L'image quitte les chapelles allemandes pour devenir un motif central de la dévotion latine à la Passion et aux douleurs de Marie. C'est l'un des rares cas où une œuvre singulière redéfinit tout un genre.
Les autres Pietà de Michel-Ange
Vers la fin de sa vie, Michel-Ange revient au sujet, mais dans un esprit tout autre, dépouillé et tragique. La Pietà Bandini (ou Déposition, vers 1547-1555, aujourd'hui au Musée de l'Œuvre du Dôme de Florence) comporte un autoportrait du vieil artiste dans le visage de Nicodème, et fut en partie brisée par Michel-Ange lui-même, mécontent du marbre. La Pietà Rondanini (Castello Sforzesco, Milan), restée inachevée, fut travaillée jusqu'aux derniers jours de sa vie, en 1564 : deux corps amaigris, presque fondus l'un dans l'autre, d'une spiritualité décharnée. Entre la sérénité lumineuse du Vatican et l'abîme dépouillé de la Rondanini se mesure tout le chemin intérieur d'un homme face à la mort et au Christ.[36]
Michel-Ange et Saint-Pierre
L'auteur de la Pietà sera aussi celui de la voûte de la chapelle Sixtine, du Jugement dernier et, architecte, de la coupole de Saint-Pierre. La Pietà demeure pourtant l'œuvre de sa jeunesse où tout son génie était déjà donné. Sur la grande fresque de sa maturité, voir la fresque du Jugement dernier.
L'attentat de 1972 et la protection de l'œuvre
L'histoire de la Pietà comporte un épisode dramatique qui a changé sa présentation pour toujours.
21 mai 1972, jour de la Pentecôte
Le dimanche de Pentecôte 21 mai 1972, un homme, László Tóth, géologue d'origine hongroise vivant en Australie, franchit la balustrade et frappe la statue d'un marteau de géologue en criant « Je suis Jésus-Christ ! ». En une quinzaine de coups, il brise le bras gauche de la Vierge au coude, lui arrache un morceau du nez et entaille une paupière.[37][38] Jugé irresponsable, Tóth ne sera pas condamné mais interné, puis expulsé.
La restauration
Les restaurateurs du Vatican récupèrent plus de cent fragments. Le nez, dont des éclats manquaient, est reconstitué à partir d'un bloc prélevé au dos de la statue, mêlé à de la poudre de marbre de Carrare et à une colle invisible. Après une dizaine de mois, l'œuvre retrouve sa place, la restauration étant jugée pratiquement indécelable.[39]
Derrière une vitre blindée
Depuis 1972, la Pietà est protégée par une vitre blindée et tenue à distance des visiteurs. On peut regretter cette barrière, mais elle dit aussi quelque chose : l'œuvre est devenue un bien sacré et universel qu'il faut défendre. La distance impose ce que l'image demandait déjà : non de toucher, mais de contempler.
Pourquoi contempler la Pietà aujourd'hui ?
La Pietà n'est pas qu'un sommet de l'art occidental ; elle reste une école de prière. Dans un temps saturé d'images jetables, elle rappelle qu'une image peut être un lieu de vérité et de présence : ici, la vérité d'un Dieu qui a vraiment souffert la mort, et la présence d'une Mère qui ne fuit pas la douleur mais la porte dans la foi.
Saint Jean-Paul II, dans sa Lettre aux artistes (1999), rappelait que la beauté est une voie vers Dieu, et que l'art chrétien, en rendant visible l'invisible, sert l'Évangile.[40] La Pietà en est la preuve de marbre : devant elle, le croyant n'admire pas seulement un génie, il entre dans le mystère — la compassio de Marie, le corps offert du Christ, et, au cœur du Vendredi saint, l'espérance silencieuse de Pâques. C'est tout le sens de ce geste, vieux de cinq siècles, par lequel un visiteur s'arrête devant un bloc de marbre et y rencontre, non de la pierre, mais l'amour de Dieu poussé jusqu'à la mort.
Pour aller plus loin
Articles Ignispedia connexes
- La théologie de l'icône — pourquoi l'Église vénère les images sacrées : le fondement de l'Incarnation, dont la Pietà est une application en sculpture.
- Le Stabat Mater — l'hymne médiéval de la Mère douloureuse, arrière-plan spirituel direct de la Pietà.
- La fresque du Jugement dernier — l'autre grand chef-d'œuvre de Michel-Ange à Rome, celui de sa maturité.
- La Transfiguration de Raphaël — un autre sommet de la peinture sacrée de la Renaissance romaine.
- Le Bernin et l'art baroque catholique — la postérité du grand art sacré à Saint-Pierre, un siècle plus tard.
Sources principales
- Ascanio Condivi, Vita di Michelagnolo Buonarroti (Rome, 1553) — biographie écrite sous la dictée de l'artiste ; source de l'explication sur la jeunesse de la Vierge.
- Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori, vie de Michel-Ange (1550, augmentée en 1568) — récit de la signature et du vœu de ne plus signer.
- Contrat de la Pietà (fin août 1498) et garantie de Jacopo Galli — documenté par la critique michelangelesque (Charles de Tolnay, Michelangelo).
- Basilica Sancti Petri — notice officielle de la basilique Saint-Pierre sur la Pietà (basilicasanpietro.va).
- Concile Vatican II, constitution Lumen Gentium, n° 58 ; Catéchisme de l'Église catholique, n° 964 — l'association de Marie à la Passion.
- Stabat Mater dolorosa, attribué à Jacopone da Todi (XIIIe s.) — hymne de la compassion mariale.
Notes et références
Notice officielle « The Pietà of Saint Peter's », Fabbrica di San Pietro / Basilica Papale di San Pietro in Vaticano, basilicasanpietro.va : description de l'œuvre (marbre de Carrare, Vierge tenant le Christ mort), commande du cardinal Jean de Bilhères pour son monument funéraire dans la chapelle Sainte-Pétronille, déplacement vers la chapelle actuelle de la nef droite.
1 10 17 18 28« Pietà — sculpture by Michelangelo », Encyclopædia Britannica : datation 1498-1499, dimensions 174 × 195 cm, marbre de Carrare, composition pyramidale, seule œuvre signée de Michel-Ange, jeunesse de la Vierge, déplacement au XVIIIe s. dans la première chapelle de droite de Saint-Pierre, et mention des Pietà tardives (Bandini, Rondanini).
2 11 16 19 21 25 36Pour la doctrine de la légitimité et de la vénération des images sacrées (fondement de l'Incarnation, distinction vénération/adoration, IIe concile de Nicée), voir La théologie de l'icône. Le présent article se concentre sur une œuvre et sa spiritualité, non sur la doctrine générale de l'image.
3 9Évangile selon saint Jean 19, 25-27 : « Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. » Le moment de la Pietà (Marie recevant le corps descendu de croix) n'est pas raconté explicitement dans les évangiles : il relève de la méditation dévotionnelle de la Passion, entre la déposition (cf. Jn 19, 38-40) et la mise au tombeau.
4Le type iconographique de la Pietà dérive du Vesperbild (« image de Vêpres ») allemand, apparu vers 1300, lié à la prière du soir du Vendredi saint. Cf. notices du Metropolitan Museum of Art (Pietà / Vesperbild, German) et du Cleveland Museum of Art : ces sculptures dévotionnelles, plus répandues d'abord en Europe centrale qu'en Italie, montrent la Vierge en deuil tenant le Christ mort ; les écrits des mystiques rhénans suggèrent que Marie, dans sa douleur, revoit l'enfant qu'elle berçait.
5 6 8Andachtsbilder (sing. Andachtsbild, « image de dévotion ») : terme allemand désignant les images chrétiennes conçues comme supports de prière et de contemplation, en usage dès la fin du XIIIe siècle ; le Vesperbild (Pietà) en est l'un des types majeurs. Cf. Andachtsbilder, notice encyclopédique de référence.
7Notices encyclopédiques convergentes (Britannica ; World History Encyclopedia/Edu ; Wikipedia, Pietà (Michelangelo)) sur le commanditaire : Jean de Bilhères de Lagraulas (parfois orthographié de Villiers), cardinal et ambassadeur du roi de France à Rome, mort en 1499 ; l'œuvre était destinée à son tombeau dans la chapelle de Sainte-Pétronille de l'ancienne basilique.
12Le contrat de la Pietà est passé fin août 1498 (les documents portent le 26-27 août 1498) : Michel-Ange s'engage à livrer en un an, pour 450 ducats d'or, une Vierge de marbre tenant le Christ mort ; le banquier Jacopo Galli se porte garant. La teneur de la garantie est reprise de façon concordante par la littérature secondaire anglophone sous la formulation « the most beautiful work of marble in Rome, one that no living artist could better », ici rendue en français dans le corps de l'article en paraphrase présentée comme traduction : le libellé original exact (avec édition et page chez Charles de Tolnay, Michelangelo) n'ayant pu être vérifié au degré exigé, aucun verbatim français n'est mis entre guillemets. Cf. Charles de Tolnay, Michelangelo ; The Life of Michelangelo, Accademia.org (Galleria dell'Accademia, Florence).
13 15The Life of Michelangelo, Accademia.org (Galleria dell'Accademia, Florence) : confirmation du contrat de 1498, du prix de 450 ducats, du délai d'un an et du rôle de Jacopo Galli comme intermédiaire et garant.
14L'inscription gravée sur la bande d'étoffe barrant la poitrine de la Vierge se lit : MICHAEL·ANGELVS·BONAROTVS·FLORENT·FACIEBAT (« Michel-Ange Buonarroti, Florentin, faisait [ceci] »). C'est la seule œuvre signée de toute la carrière de Michel-Ange. L'imparfait latin faciebat reprend une formule antique (Pline l'Ancien) employée par les grands maîtres grecs.
20 22Giorgio Vasari, Le Vite de' più eccellenti pittori, scultori e architettori (éd. 1568), vie de Michel-Ange : récit selon lequel l'artiste, ayant entendu des visiteurs attribuer la Pietà au sculpteur milanais Cristoforo Solari (dit il Gobbo), revint graver son nom sur la bandoulière de Marie ; Vasari ajoute que Michel-Ange s'en repentit et ne signa plus jamais aucune autre œuvre.
23 24Ascanio Condivi, Vita di Michelagnolo Buonarroti (Rome, 1553), chap. XX, écrite sous la dictée de l'artiste. Texte italien original : « Non sai tu, mi rispose, che le donne caste, molto più fresche si mantengono, che le non caste? Quanto maggiormente una Vergine, nella quale non cadde mai pur un minimo lascivo desiderio, che alterasse quel corpo? » — transcription vérifiée sur la réimpression de Florence (Gaetano Albizzini, 1746), numérisation archive.org. Le français du corps de l'article en est une traduction signalée comme telle. À ceux qui s'étonnaient que la Vierge parût plus jeune que son Fils, Michel-Ange répondait donc que les femmes chastes conservent bien plus longtemps leur fraîcheur, et a fortiori une vierge que nul désir n'a jamais troublée : la jeunesse du visage signifie la pureté virginale et l'incorruptibilité de l'Immaculée.
26 27Stabat Mater dolorosa, hymne du XIIIe siècle généralement attribué au franciscain Jacopone da Todi (vers 1230-1306), bien que d'autres attributions aient circulé. Incipit : « Stabat Mater dolorosa / iuxta crucem lacrimosa, / dum pendebat Filius » (« Debout, la Mère douloureuse, près de la croix se tenait en larmes, tandis que son Fils pendait au bois »). Chanté à la mémoire de Notre-Dame des Douleurs ; supprimé puis restauré dans la liturgie romaine (1727).
29 30La dévotion aux sept douleurs de la Vierge (prophétie de Siméon, fuite en Égypte, perte de Jésus au Temple, rencontre sur le chemin du Calvaire, crucifixion, descente de croix, mise au tombeau) est liée à la fête de Notre-Dame des Douleurs (15 septembre) ; les quatre dernières douleurs culminent dans la scène que représente la Pietà.
31Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium (1964), n° 58 : la Vierge « avança dans son pèlerinage de foi et garda fidèlement son union avec son Fils jusqu'à la croix, près de laquelle elle se tint, non sans un dessein divin ; elle souffrit profondément avec son Fils unique et s'associa d'un cœur maternel à son sacrifice, consentant avec amour à l'immolation de la victime née d'elle ».
32 34Catéchisme de l'Église catholique, n° 964, citant Lumen Gentium 58 : l'union de Marie avec son Fils dans l'œuvre du salut se manifeste depuis la conception virginale jusqu'à la mort du Christ ; « cette union de la Mère avec le Fils dans l'œuvre de la rédemption se manifeste depuis l'heure de la conception virginale du Christ jusqu'à sa mort ». L'Église reconnaît une association singulière de Marie à la Passion, sans jamais l'égaler au Christ, unique Rédempteur.
33 35László Tóth, géologue d'origine hongroise installé en Australie, attaqua la Pietà le dimanche de Pentecôte 21 mai 1972 à coups de marteau de géologue, en se proclamant le Christ. Jugé irresponsable sur le plan pénal, il fut interné en hôpital psychiatrique en Italie, puis expulsé. Cf. notices MAXXI et synthèses de presse.
37« Vandalism of Michelangelo's Pietà », notice encyclopédique de référence (Wikipedia) et reconstitutions de presse (Walks in Rome, Finestre sull'Arte) : une quinzaine de coups, bras gauche de la Vierge sectionné au coude, nez et paupière endommagés ; restauration à partir de plus de cent fragments récupérés, nez reconstitué avec un prélèvement au dos de la statue et de la poudre de marbre de Carrare ; remise en place après environ dix mois, derrière une vitre blindée.
38 39Jean-Paul II, Lettre aux artistes (4 avril 1999) : la beauté comme « voie » vers Dieu (via pulchritudinis) ; appel aux artistes à servir, par leurs œuvres, la révélation du mystère chrétien. Texte sur vatican.va.
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