La contrition est, dit le Catéchisme, le premier des actes du pénitent : avant l'aveu, avant la pénitence, « dans son cœur, la contrition »[1]. Le concile de Trente la définit d'un trait : « une douleur de l'âme et une détestation du péché commis, avec le propos de ne pas pécher à l'avenir »[2]. C'est la porte d'entrée de tout pardon — et c'est sans doute, de tout le vocabulaire de la vie spirituelle, l'un des mots aujourd'hui les plus mal entendus.
Car le mot a glissé. Dans une culture qui ne connaît plus guère que le langage de la culpabilité et du ressenti, « être contrit » évoque pêle-mêle le remords qui ronge, le sentiment de honte, les larmes qu'on devrait verser, le mépris qu'on se porte, la rumination de ses fautes. On imagine une émotion — plus elle est intense, plus elle serait « vraie ». Et l'on hésite entre deux excès : se croire contrit parce qu'on se sent mal, ou désespérer de l'être jamais parce qu'on ne sent rien.
« Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » — Psaume 50, 19[3]
Or la contrition, dans la tradition catholique, n'est ni un sentiment ni une performance émotionnelle : c'est un acte de la volonté, une douleur de l'âme tournée vers Dieu offensé et vers sa miséricorde, inséparable d'un propos — celui de ne plus pécher. Cet article passe en revue les contresens les plus fréquents sur la contrition, regroupés selon qu'ils portent sur sa nature, sur ses motifs et ses degrés, ou sur le ferme propos et la confession. Pour chacun, il énonce l'erreur dans sa formulation courante, montre pourquoi elle séduit, pourquoi elle est fausse, puis rappelle ce que l'Église enseigne vraiment.
Il ne s'agit ni d'un florilège ni d'un guide pratique : pour la voix propre des saints sur le cœur contrit, voir Que disent les saints sur la contrition ; pour la nature détaillée de la contrition, ses composantes, ses dérives spirituelles et ses moyens concrets de croissance, voir Comment grandir dans la contrition. Ici, comme dans les articles jumeaux de la série — Les erreurs fréquentes concernant la pénitence et Les erreurs fréquentes concernant la confession régulière —, on déblaie le terrain : on apprend d'abord à reconnaître les fausses monnaies pour mieux recevoir l'or véritable.
Pourquoi la contrition est-elle si mal comprise ?
Un mot d'Église devenu un mot de psychologie
Le premier malentendu est de vocabulaire. La contrition est un terme théologique précis ; mais l'oreille moderne l'entend à travers le filtre de la psychologie. « Culpabilité », « remords », « mauvaise conscience », « honte » : autant de mots qui désignent des états affectifs, agréables ou pénibles, que l'on subit. On range spontanément la contrition dans cette famille, comme un « sentiment de faute » parmi d'autres — quelque chose qui se ressent, se mesure, et qu'il faudrait d'ailleurs souvent « dépasser » pour être en paix avec soi.
Mais la contrition n'est pas un état affectif que l'on subit : c'est un acte libre que l'on pose. Le Catéchisme la range parmi les « actes du pénitent »[4], non parmi ses émotions. Le concile de Trente y insiste expressément : la contrition n'est pas « extorquée et forcée » mais « libre et volontaire »[5]. Confondre la vertu avec la passion qui parfois l'accompagne, c'est l'erreur mère dont dérivent presque toutes les suivantes.
Une douleur qu'on imagine spectaculaire
Second malentendu, plus intime : on imagine la contrition sous les traits d'une émotion forte. Le mot « douleur » évoque les larmes, le sanglot, le cœur serré ; et l'on suppose qu'une contrition véritable doit s'accompagner d'un bouleversement sensible proportionné à la gravité du péché. D'où deux impasses symétriques : celui qui pleure abondamment se croit contrit alors qu'il n'a peut-être rien changé de sa volonté ; celui qui ne ressent rien se croit incapable de contrition et s'en désole.
L'Église, elle, situe la contrition dans la volonté, non dans la sensibilité. Saint Thomas distingue dans la contrition une « double douleur » : l'une, « qui est essentiellement la contrition, affecte la volonté » et « n'est pas autre chose qu'un déplaisir du péché passé » ; l'autre, « dans la sensibilité », n'est qu'un retentissement, et « il n'est pas nécessaire que cette douleur de sensibilité […] soit la plus grande des douleurs »[6]. On peut donc être pleinement contrit sans une larme, et fondre en larmes sans l'être : tout se joue dans le vouloir.
Les erreurs sur la nature de la contrition
« La contrition, c'est se sentir coupable, éprouver du remords »
C'est l'erreur la plus répandue : être contrit, ce serait éprouver ce poids intérieur, ce malaise, ce remords qui suit la faute. La contrition se confond alors avec le sentiment de culpabilité, et l'on en conclut que celui qui « culpabilise » est contrit, tandis que celui qui n'éprouve aucun trouble ne l'est pas. L'erreur séduit parce qu'elle est immédiate : la culpabilité, on la sent ; il suffirait de la constater.
Mais le remords et la contrition sont deux choses différentes, parfois même opposées. Le remords est une passion, un retour douloureux de la conscience sur le mal commis ; il peut exister sans aucune conversion — Judas eut du remords, dit l'Évangile, et il alla se pendre[7]. La contrition, elle, est un acte de la volonté qui comporte trois traits que le simple remords n'a pas : la « détestation du péché commis », la « résolution de ne plus pécher à l'avenir », et la confiance en la miséricorde de Dieu[8]. Le concile de Trente le précise : ce mouvement « prépare à la rémission des péchés s'il est joint à la confiance en la miséricorde divine et au désir de faire tout le reste requis »[9]. Un remords qui désespère n'est pas une contrition : c'est son contraire. La contrition regarde le passé pour s'en détourner et l'avenir pour le changer ; elle « touche donc le passé et l'avenir » et « se nourrit de l'espérance en la miséricorde divine »[10]. Le distinguo entre la contrition et le remords stérile est développé dans Comment grandir dans la contrition.
« Sans larmes ni émotion forte, il n'y a pas de vraie contrition »
Variante affective de la précédente : pour être réelle, la contrition devrait s'accompagner de larmes, d'un serrement de cœur, d'un bouleversement sensible. On admire les « larmes de saint Pierre », on cite le don des larmes des saints, et l'on en déduit qu'une contrition sèche, sans émotion, serait suspecte ou nulle. L'erreur séduit parce qu'elle prend appui sur des modèles bibliques réels : Pierre « sortit et, dehors, pleura amèrement »[11], et le Psaume baigne sa couche de larmes[12].
Mais l'Écriture qui montre les larmes ne les commande pas. Ce qu'elle réclame, c'est le cœur : « Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements »[13]. Saint Thomas l'a établi avec précision : la douleur essentielle de la contrition est celle de la volonté, et la douleur de la sensibilité — les larmes — n'en est qu'un débordement éventuel, « qui n'est pas nécessairement la plus grande des douleurs »[14]. Sainte Catherine de Sienne dit la même chose d'un mot lumineux : ce n'est pas la souffrance éprouvée qui satisfait pour la faute — « une souffrance infinie est impuissante » —, mais le désir : « il faut le désir infini »[15].
« Mais c'est avec le désir de l'âme que l'on expie, c'est par la vraie contrition, c'est par le regret du péché que l'on satisfait à la faute et à la peine. Une souffrance infinie est impuissante, il faut le désir infini. » — Le Père éternel à sainte Catherine de Sienne, Le Dialogue[16]
La contrition se mesure donc à l'estime — à ce que la volonté apprécie comme le plus grave — et non à l'intensité du ressenti. Désirer le don des larmes est bon ; le confondre avec la contrition est une erreur. Sur ce désir des larmes bien ordonné, voir Comment grandir dans la contrition.
« Être contrit, c'est avoir honte des conséquences de sa faute »
Erreur de motif, très courante et souvent inaperçue : on prend pour de la contrition le regret qui naît des suites fâcheuses du péché — la peur d'être découvert, la honte sociale, le remords de s'être nui à soi-même, le dégoût d'avoir abîmé sa réputation ou sa santé. On souffre réellement ; mais on souffre de ce que le péché m'a coûté, non de ce qu'il a offensé Dieu. L'erreur séduit parce que cette souffrance est sincère et qu'elle ressemble, de l'extérieur, à un repentir.
Mais saint Paul a tranché la distinction d'un coup : il y a une tristesse « selon Dieu » et une tristesse « selon le monde », et elles ne mènent pas au même lieu.
« Une tristesse vécue selon Dieu produit un repentir qui mène au salut, sans causer de regrets, tandis que la tristesse selon le monde produit la mort. » — Saint Paul, Deuxième lettre aux Corinthiens 7, 10[17]
Le Catéchisme en tire la règle : le repentir « doit être inspiré par des motifs qui relèvent de la foi »[18]. Une douleur purement naturelle — peur des conséquences, amour-propre blessé — peut accompagner la contrition, mais elle n'en est pas le ressort. Le pénitent du Psaume ne dit pas « j'ai gâché ma vie » mais « contre toi, et toi seul, j'ai péché »[19] : il regarde l'offense faite à Dieu avant le dommage subi. C'est ce regard théologal qui transforme le regret mondain en contrition.
« La contrition, c'est ressasser ses péchés et se mépriser »
Erreur opposée à la légèreté, et qui guette les âmes scrupuleuses : être vraiment contrit, ce serait revenir sans cesse sur ses fautes, s'accuser durement, s'humilier jusqu'au dégoût de soi, entretenir le trouble comme une preuve de sérieux. On confond la profondeur de la contrition avec l'âpreté envers soi-même. L'erreur séduit parce qu'elle a les apparences de l'humilité et de la rigueur : qui se traite durement semble prendre le péché au sérieux.
Mais ce repentir crispé n'est pas la contrition chrétienne ; il en est même une contrefaçon dangereuse. Saint François de Sales l'a dénoncé avec finesse : le repentir qui s'irrite contre soi se mesure non à la gravité de la faute mais à nos propres humeurs, et il aggrave le mal au lieu de le guérir.
Le vrai repentir, enseigne saint François de Sales, est un déplaisir paisible et ferme : comme un juge châtie mieux par raison que par passion, l'âme se corrige mieux par un repentir tranquille et constant que par un repentir aigri et empressé, qui se mesure à nos inclinations plutôt qu'à la gravité de nos fautes[20].
La vraie contrition naît de l'amour blessé, non de l'orgueil humilié ; elle « se nourrit de l'espérance en la miséricorde divine »[21] et ramène l'âme vers Dieu, au lieu de l'enfermer dans le ressassement de ses misères. « Ne nous troublons donc point de nos imperfections »[22], écrivait encore le saint évêque de Genève : le trouble durable après la faute est un piège, non une vertu. Le discernement entre cette fausse contrition désespérée et la contrition paisible est traité comme l'une des « deux dérives » dans Comment grandir dans la contrition.
Les erreurs sur les motifs et les degrés de la contrition
« L'attrition — la peur de l'enfer — ne vaut rien, c'est indigne »
Erreur de mépris, héritée d'une certaine sensibilité moderne : se repentir par crainte de la damnation serait un motif bas, intéressé, voire hypocrite ; seul l'amour pur compterait. On rejette donc l'attrition — la contrition « imparfaite » née de la peur du châtiment ou de la laideur du péché — comme un repentir au rabais, indigne d'un chrétien adulte. L'erreur séduit parce qu'elle paraît exigeante et noble : ne se repentir que par amour.
Mais c'est précisément la position que le concile de Trente a condamnée. Loin d'être méprisable, l'attrition est « elle aussi un don de Dieu, une impulsion de l'Esprit Saint »[23]. Trente va jusqu'à frapper d'anathème ceux qui la disent hypocrite :
« La contrition imparfaite, qu'on appelle attrition […] non seulement elle ne fait pas de l'homme un hypocrite et un plus grand pécheur, mais […] elle est aussi un don de Dieu, une impulsion de l'Esprit Saint […] qui lui vient en aide, pour qu'il prépare pour lui-même le chemin vers la justice. » — Concile de Trente, Session XIV, ch. 4[24]
Le concile rappelle l'exemple des Ninivites, « utilement frappés par cette crainte », qui « firent une pénitence complète à la prédication terrifiante de Jonas et obtinrent miséricorde du Seigneur »[25]. La crainte de Dieu n'est pas le contraire de l'amour : elle en est souvent le commencement. L'attrition ne suffit pas à elle seule à pardonner un péché grave, mais elle « dispose à obtenir » la grâce dans le sacrement[26] — ce qui n'est pas rien : c'est l'Esprit Saint qui agit déjà.
« Seule la contrition parfaite compte ; l'imparfaite est de la fausse contrition »
Variante plus subtile : on admet l'existence de l'attrition, mais on la tient pour une contrition « de second rang », à peine valide, presque honteuse — comme si le sacrement de pénitence n'opérait vraiment qu'avec la contrition parfaite. On en vient à douter de ses confessions faites « seulement » par crainte ou par devoir. L'erreur séduit parce qu'elle valorise l'idéal ; mais elle décourage et fausse la pratique des sacrements.
Or l'Église enseigne exactement le contraire : l'attrition, jointe à l'absolution, suffit à la rémission des péchés graves dans le sacrement. La contrition imparfaite « dispose à obtenir » le pardon dans la Pénitence[27] ; c'est même la grandeur propre du sacrement que de pouvoir, par l'absolution, « parachever » sous l'action de la grâce un repentir encore imparfait[28]. Le concile de Trente nomme les deux motifs de l'attrition — « la laideur du péché » et « la crainte de l'enfer et des châtiments » — et les déclare bons dès lors qu'ils excluent la volonté de pécher et s'unissent à l'espoir du pardon[29]. Loin de mépriser l'attrition, l'Église la reçoit comme le seuil ordinaire de la confession. C'est pourquoi le canon 5 du concile anathématise quiconque prétend que cette contrition « n'est pas une douleur véritable et utile » et « rend l'homme hypocrite et davantage pécheur »[30].
« La contrition parfaite est réservée aux saints, elle m'est impossible »
Erreur de découragement : la contrition parfaite — celle qui naît de l'amour de Dieu aimé par-dessus tout — serait un sommet inaccessible, réservé aux mystiques, hors de portée du chrétien ordinaire. On renonce d'avance à la demander, persuadé de n'en être pas capable. L'erreur séduit parce qu'elle se déguise en humilité ; en réalité, elle limite la générosité de Dieu.
Mais la contrition parfaite n'est pas une prouesse héroïque : c'est une grâce offerte, que l'on peut demander et recevoir à tout moment. Le Catéchisme la définit simplement : « Quand elle provient de l'amour de Dieu aimé plus que tout, la contrition est appelée parfaite »[31]. Il n'est pas demandé un amour sensible ou parfait de toute manière, mais un amour qui, à cet instant, place Dieu au-dessus du péché. Sainte Catherine de Sienne enseigne que la contrition se mesure au désir : « une souffrance infinie est impuissante, il faut le désir infini »[32] — un désir, non un exploit affectif. Cette contrition de charité a de plus une portée précieuse : elle « obtient aussi le pardon des péchés mortels, si elle comporte la ferme résolution de recourir dès que possible à la confession sacramentelle »[33]. Loin d'être réservée à une élite, elle est l'acte que tout fidèle peut poser — et qui peut, en cas de nécessité, réconcilier l'âme avec Dieu dans l'attente du sacrement.
Les erreurs sur le ferme propos et la confession
« Le ferme propos exige la certitude de ne plus jamais retomber »
Erreur logique, qui paralyse beaucoup de consciences délicates : puisque la contrition inclut « la résolution de ne plus pécher »[34], on en conclut qu'elle exigerait la certitude de ne plus jamais retomber. Et comme nul ne peut garantir l'avenir, on doute de la sincérité de sa contrition, voire de la validité de sa confession. L'erreur séduit parce qu'elle pousse à l'extrême une exigence réelle.
Mais le « ferme propos » n'est pas une prédiction infaillible de l'avenir : c'est une volonté présente et sincère de rompre avec le péché et d'éviter ses occasions. Le concile de Trente parle du « propos de ne pas pécher à l'avenir » et du « propos et le début d'une vie nouvelle »[35] — une orientation de la volonté, non une certitude sur la suite. La conversion « touche le passé et l'avenir »[36] sans abolir la faiblesse humaine : on peut vouloir fermement aujourd'hui ce que l'on retombera peut-être à enfreindre demain, sans que ce propos présent soit pour autant mensonger. Ce qui ruinerait la contrition, ce n'est pas la crainte de retomber, mais la volonté arrêtée de continuer à pécher. Le saint roi David, relevé tant de fois, et Pierre relevé après son reniement[37] montrent que le vrai propos n'est pas l'assurance de ne plus chuter, mais la décision toujours reprise de se retourner vers Dieu.
« Si j'ai la contrition parfaite, je n'ai pas besoin de me confesser »
Erreur qui se réclame, à tort, d'une vérité réelle. Il est vrai que la contrition parfaite peut réconcilier l'âme avec Dieu avant la réception du sacrement ; on en conclut, à tort, que le chrétien qui s'est repenti par amour serait dispensé d'aller à confesse. L'erreur séduit parce qu'elle s'appuie sur un enseignement authentique de l'Église — mais en oublie la condition décisive.
Car la contrition parfaite ne dispense jamais de la confession : elle l'inclut. Le concile de Trente est formel : si cette contrition réconcilie parfois avant le sacrement, il ne faut pas en attribuer le mérite à elle seule :
« Il ne faut néanmoins pas attribuer cette réconciliation à cette seule contrition sans le désir du sacrement, désir qui est inclus en elle. » — Concile de Trente, Session XIV, ch. 4[38]
Le Catéchisme reprend mot pour mot la condition : la contrition de charité obtient le pardon des péchés mortels « si elle comporte la ferme résolution de recourir dès que possible à la confession sacramentelle »[39]. Autrement dit, une contrition parfaite qui refuserait délibérément la confession ne serait plus parfaite : elle serait contradictoire, car aimer Dieu par-dessus tout, c'est vouloir aussi ce qu'il a institué pour le pardon. La contrition parfaite n'abolit pas le sacrement ; elle en anticipe la grâce en attendant de pouvoir s'y soumettre. Sur l'obligation et le sens de la confession, voir Les erreurs fréquentes concernant la confession régulière et Comment faire une bonne confession.
« Une fois absous, la contrition n'a plus d'importance »
Dernière erreur, plus diffuse : la contrition serait un « passage obligé » avant l'absolution, mais une fois le péché remis, elle n'aurait plus d'utilité — un péage qu'on franchit et qu'on oublie. On réduit la contrition à une formalité d'entrée du confessionnal. L'erreur séduit par sa commodité : elle fait de la vie chrétienne une succession de soldes ponctuels, sans transformation du cœur.
Mais la contrition n'est pas une formalité : elle est « la première place parmi les actes du pénitent »[40], l'âme même de toute la démarche, et elle déborde largement le confessionnal. D'abord parce qu'elle vise une « vie nouvelle » et la « haine de la vie ancienne »[41] : son fruit n'est pas un instant mais une réorientation durable. Ensuite parce que l'Église recommande des actes de contrition fréquents, et que la contrition parfaite peut, hors du sacrement, rendre dès maintenant à Dieu l'âme qui ne peut accéder aussitôt à un prêtre. Le cœur contrit n'est pas une porte qu'on referme : c'est l'attitude permanente du pécheur sauvé, qui « se nourrit de l'espérance en la miséricorde divine »[42]. La pratique habituelle des actes de contrition est développée dans Comment grandir dans la contrition.
L'erreur et la vérité, en un coup d'œil
Le tableau ci-dessous récapitule les contresens parcourus : à gauche, l'erreur dans sa formulation courante ; au centre, ce qui la rend fausse ; à droite, ce que l'Église enseigne réellement, avec sa source. Il se lit ligne par ligne, comme un antidote rapide aux idées reçues.
| L'erreur courante | Pourquoi c'est faux | Ce que l'Église enseigne |
|---|---|---|
| La contrition, c'est se sentir coupable, éprouver du remords | Confond un acte de la volonté avec une passion qui peut désespérer (Judas) | « Douleur de l'âme et détestation du péché […] avec la résolution de ne plus pécher » (CEC § 1451)[43] |
| Sans larmes ni émotion, pas de vraie contrition | Confond la douleur de la volonté avec son retentissement sensible | La douleur essentielle est dans la volonté ; les larmes ne sont pas requises (Thomas, Suppl. q. 3 a. 1)[44] |
| Être contrit, c'est avoir honte des conséquences | Confond la tristesse « selon le monde » avec la tristesse « selon Dieu » | Le repentir doit relever de « motifs qui relèvent de la foi » (CEC § 1492 ; 2 Co 7, 10)[45] |
| La contrition, c'est ressasser ses fautes et se mépriser | Le repentir aigri se mesure à nos humeurs, non à la faute | Un déplaisir paisible et ferme (François de Sales, Vie dévote III, IX)[46] |
| L'attrition (peur de l'enfer) ne vaut rien | Méprise un motif que l'Esprit Saint suscite | « Elle aussi un don de Dieu, une impulsion de l'Esprit Saint » (CEC § 1453 ; Trente DS 1678)[47] |
| Seule la contrition parfaite est valide | Oublie que l'attrition + absolution suffit au pardon | L'attrition « dispose à obtenir » la grâce dans le sacrement (CEC § 1453)[48] |
| La contrition parfaite est réservée aux saints | Confond une grâce offerte avec un exploit affectif | « Quand elle provient de l'amour de Dieu aimé plus que tout » (CEC § 1452)[49] |
| Le ferme propos exige la certitude de ne plus retomber | Confond une volonté présente avec une prédiction de l'avenir | « Propos de ne pas pécher […] et début d'une vie nouvelle » (Trente DS 1676)[50] |
| La contrition parfaite dispense de la confession | Oublie que le désir du sacrement est inclus dans cette contrition | Pardon « si elle comporte la ferme résolution de recourir […] à la confession » (CEC § 1452 ; Trente DS 1677)[51] |
| Une fois absous, la contrition ne sert plus | Réduit à une formalité l'âme même de la conversion | « La première place parmi les actes du pénitent » (Trente DS 1676)[52] |
Contrition, attrition, remords, repentir : ne pas confondre
Beaucoup d'erreurs viennent d'un vocabulaire flou, où l'on prend un mot pour un autre. Quelques distinctions classiques suffisent à dissiper la brume. La contrition est l'acte du pénitent : la douleur volontaire du péché jointe au propos de ne plus pécher. Le repentir en est un synonyme courant ; le Catéchisme note que « le repentir (appelé aussi contrition) doit être inspiré par des motifs qui relèvent de la foi »[53]. L'attrition n'est pas une autre vertu : c'est le nom de la contrition imparfaite, celle qui naît de la crainte ou de la laideur du péché, par opposition à la contrition « parfaite » née de la charité[54].
Le remords, en revanche, n'est pas la contrition : c'est une passion, le retour douloureux de la conscience sur le mal commis, qui peut exister sans aucun retour vers Dieu — et qui, livré à lui-même, mène au désespoir plutôt qu'au salut. De même, la culpabilité psychologique est un ressenti, non un acte : on peut la subir sans contrition, ou être pleinement contrit sans la ressentir. Confondre la contrition avec le remords ou la culpabilité, c'est exactement l'erreur de nature déjà rencontrée. Ces mots ne sont donc pas synonymes : la contrition et le repentir nomment l'acte salutaire de la volonté ; l'attrition en désigne le degré imparfait ; le remords et la culpabilité ne sont que des passions, utiles si elles conduisent à la contrition, dangereuses si elles s'y substituent.
Rendre à la contrition sa vraie grandeur
Une fois les contrefaçons écartées, la contrition apparaît dans sa lumière. Loin d'être un poids morbide ou une formalité, elle est le premier mouvement du retour vers Dieu — le moment où le pécheur, comme l'enfant prodigue, « rentre en lui-même » et se décide :
« Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi. » — Jésus, Évangile selon saint Luc 15, 18[55]
Tout le reste — l'aveu, la pénitence, la réparation — découle de cet instant où la volonté se détourne du mal et se retourne vers l'amour.
C'est pourquoi la contrition n'est pas tristesse mais espérance : elle « se nourrit de l'espérance en la miséricorde divine »[56]. Le publicain en donne le modèle, qui « se frappait la poitrine » sans oser lever les yeux et redescendit dans sa maison en homme juste, non le pharisien sûr de lui :
« Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis ! » — Le publicain, Évangile selon saint Luc 18, 13[57]
Dieu ne demande pas un cœur qui s'écrase, mais un cœur qui se brise pour s'ouvrir : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé »[58]. Le mot latin contritio dit précisément cela : un cœur broyé, non pour être détruit, mais pour redevenir malléable entre les mains de Dieu — « faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau »[59].
Telle est la vraie grandeur de la contrition, à l'opposé exact des caricatures qui l'ont défigurée : non pas une émotion à produire, ni une culpabilité à entretenir, ni un mépris de soi à cultiver, mais un acte libre et confiant de la volonté — la douleur d'avoir offensé l'Amour, jointe à la résolution de revenir et à l'espérance d'être reçu. « Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour »[60]. C'est ce cœur déchiré et confiant que Dieu ne méprise jamais.
Pour aller plus loin
- Que disent les saints sur la contrition — le florilège : la voix des Pères, des docteurs et des mystiques sur le cœur contrit et le don des larmes.
- Comment grandir dans la contrition — le guide pratique : nature, composantes, deux dérives, moyens concrets, fruits, et la contrition selon sainte Catherine de Sienne.
- Les erreurs fréquentes concernant la pénitence — l'article jumeau de la même série : les contresens sur la pénitence et la satisfaction.
- Les erreurs fréquentes concernant la confession régulière — les contresens sur l'aveu sacramentel, où la contrition s'achève.
- Comment faire une bonne confession — la démarche concrète du sacrement de réconciliation, de l'examen de conscience à l'absolution.
Notes et références
Catéchisme de l'Église catholique, § 1450 : « "La Pénitence oblige le pécheur à accepter volontiers tous ses éléments : dans son cœur, la contrition ; dans sa bouche, la confession ; dans son comportement, une totale humilité ou une fructueuse satisfaction" » (citant le Catéchisme romain 2, 5, 21 ; cf. concile de Trente : DS 1673). La contrition est ainsi nommée en premier parmi les actes du pénitent.
1 4Concile de Trente, Session XIV (25 novembre 1551), Doctrine sur le sacrement de pénitence, chapitre 4 « La contrition » (Denzinger-Schönmetzer 1676) : « La contrition, qui tient la première place parmi les actes du pénitent dont il a été parlé, est une douleur de l'âme et une détestation du péché commis, avec le propos de ne pas pécher à l'avenir. […] Dans celui qui est tombé après le baptême, elle prépare encore à la rémission des péchés s'il est joint à la confiance en la miséricorde divine et au désir de faire tout le reste requis pour recevoir ce sacrement. […] Cette contrition comprend non seulement l'abandon du péché, le propos et le début d'une vie nouvelle, mais aussi la haine de la vie ancienne » (cf. Ez 18, 31).
2 9 35 40 41 50 52Psaume 50 (51), 19, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un cœur brisé et broyé. » Le Miserere, psaume par excellence de la contrition, attribué au roi David après son péché.
3 58Concile de Trente, Session XIV, ch. 4 (DS 1678) : « La contrition imparfaite, qu'on appelle attrition, parce qu'on la conçoit en général ou bien en considérant la laideur du péché ou bien par crainte de l'enfer et des châtiments, si elle exclut la volonté de pécher jointe à l'espoir du pardon, le saint concile déclare que non seulement elle ne fait pas de l'homme un hypocrite et un plus grand pécheur, mais qu'elle est aussi un don de Dieu, une impulsion de l'Esprit Saint […] qui lui vient en aide, pour qu'il prépare pour lui-même le chemin vers la justice. […] C'est fort utilement frappés par cette crainte que les gens de Ninive firent une pénitence complète à la prédication terrifiante de Jonas et obtinrent miséricorde du Seigneur » (cf. Jon 3). Le même chapitre conclut : « Mais fausse est la doctrine qui enseigne que la contrition est extorquée et forcée, et non pas libre et volontaire. »
5 24 25 29 47Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, q. 3, a. 1 (« La contrition est-elle la plus grande douleur qui puisse être dans la nature ? ») : Thomas distingue dans la contrition une « double douleur ». L'une, « qui est essentiellement la contrition, affecte la volonté et n'est pas autre chose qu'un déplaisir du péché passé. Cette douleur, dans la contrition, surpasse toutes les autres douleurs » — au sens où la volonté apprécie le péché comme le plus grand des maux, parce qu'il sépare de Dieu, la fin dernière. L'autre, « dans la sensibilité » (les larmes, l'émotion), ne fait que suivre la première ; et « il n'est pas nécessaire que cette douleur de sensibilité, de quelque façon qu'elle soit produite, soit la plus grande des douleurs ». La contrition se mesure donc par l'estimation de la volonté, non par l'intensité du ressenti.
6 14 44Évangile selon saint Matthieu 27, 3-5, traduction liturgique officielle (AELF) : « Alors, en voyant que Jésus était condamné, Judas, qui l'avait livré, fut pris de remords ; [...] Jetant alors les pièces d'argent dans le Temple, il se retira et alla se pendre. » Le remords sans confiance en la miséricorde mène au désespoir, non à la contrition.
7Catéchisme de l'Église catholique, § 1451 : « Parmi les actes du pénitent, la contrition vient en premier lieu. Elle est "une douleur de l'âme et une détestation du péché commis avec la résolution de ne plus pécher à l'avenir" » (concile de Trente : DS 1676).
8 34 43Catéchisme de l'Église catholique, § 1490 : « Le mouvement de retour à Dieu, appelé conversion et repentir, implique une douleur et une aversion vis-à-vis des péchés commis, et le propos ferme de ne plus pécher à l'avenir. La conversion touche donc le passé et l'avenir ; elle se nourrit de l'espérance en la miséricorde divine. »
10 21 36 42 56Évangile selon saint Luc 22, 62, traduction liturgique officielle (AELF) : « Il sortit et, dehors, pleura amèrement » (cf. Mt 26, 75). Les larmes de saint Pierre après son reniement — exemple de contrition relevée par l'amour, non par le désespoir (à la différence de Judas).
11 37Psaume 6, 7, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je m'épuise à force de gémir ; chaque nuit, je pleure sur mon lit : ma couche est trempée de mes larmes. »
12Joël 2, 12-13, traduction liturgique officielle (AELF) : « Et maintenant – oracle du Seigneur – revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour, renonçant au châtiment. »
13 60Sainte Catherine de Sienne (1347-1380), Le Dialogue (paroles du Père éternel à Catherine), chap. II dans la traduction Hurtaud (Lethielleux, Paris, 1913, t. I, p. 9-10 ; texte vérifié sur Wikisource) : « Mais c'est avec le désir de l'âme que l'on expie, c'est par la vraie contrition, c'est par le regret du péché que l'on satisfait à la faute et à la peine. Une souffrance infinie est impuissante, il faut le désir infini. » (La tomaison en chapitres et paragraphes varie selon les éditions du Dialogue.)
15 16 32Deuxième lettre aux Corinthiens 7, 10, traduction liturgique officielle (AELF) : « Car une tristesse vécue selon Dieu produit un repentir qui mène au salut, sans causer de regrets, tandis que la tristesse selon le monde produit la mort. » Distinction paulinienne entre la tristesse surnaturelle (contrition) et le regret purement naturel.
17Catéchisme de l'Église catholique, § 1492 : « Le repentir (appelé aussi contrition) doit être inspiré par des motifs qui relèvent de la foi. Si le repentir est conçu par amour de charité envers Dieu, on le dit "parfait" ; s'il est fondé sur d'autres motifs, on l'appelle "imparfait". »
18 45 53Psaume 50 (51), 6, traduction liturgique officielle (AELF) : « Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait. » La contrition regarde d'abord l'offense faite à Dieu, avant le dommage subi.
19Saint François de Sales (1567-1622), Introduction à la vie dévote, IIIᵉ partie, ch. IX (« De la douceur envers nous-mêmes ») : « Il faut donc avoir un déplaisir de nos fautes qui soit paisible, rassis et ferme […] ; ainsi nous nous châtions bien mieux nous-mêmes par des repentances tranquilles et constantes, que non pas par des repentances aigres, empressées et colères. » (rendu en français modernisé, sans guillemets, dans le corps de l'article).
20 46Saint François de Sales, Introduction à la vie dévote, Iʳᵉ partie, ch. V (« Qu'il faut commencer par la purgation de l'âme ») : « Ne nous troublons donc point de nos imperfections. » Le saint évêque de Genève enseigne que la purgation de l'âme dure toute la vie et que le trouble durable après la faute est un piège ; et ailleurs (IIIᵉ partie, ch. IX) : « Relevez donc votre cœur quand il tombera, tout doucement. »
22Catéchisme de l'Église catholique, § 1453 : « La contrition dite "imparfaite" (ou "attrition") est, elle aussi, un don de Dieu, une impulsion de l'Esprit Saint. Elle naît de la considération de la laideur du péché ou de la crainte de la damnation éternelle et des autres peines dont est menacé le pécheur (contrition par crainte). […] Par elle-même, cependant, la contrition imparfaite n'obtient pas le pardon des péchés graves, mais elle dispose à l'obtenir dans le sacrement de la Pénitence » (cf. concile de Trente : DS 1678 ; 1705).
23 26 27 28 48 54Concile de Trente, Session XIV, Canons sur le sacrement de pénitence, canon 5 (DS 1705) : « Si quelqu'un dit que la contrition que préparent l'examen, le rappel et la détestation des péchés […] avec le ferme propos d'une vie meilleure, que cette contrition n'est pas une douleur véritable et utile et ne prépare pas à la grâce, mais qu'elle rend l'homme hypocrite et davantage pécheur ; que, enfin, elle est une douleur contrainte et non pas libre et volontaire : qu'il soit anathème. »
30Catéchisme de l'Église catholique, § 1452 : « Quand elle provient de l'amour de Dieu aimé plus que tout, la contrition est appelée "parfaite" (contrition de charité). Une telle contrition remet les fautes vénielles ; elle obtient aussi le pardon des péchés mortels, si elle comporte la ferme résolution de recourir dès que possible à la confession sacramentelle » (cf. concile de Trente : DS 1677).
31 33 39 49Concile de Trente, Session XIV, ch. 4 (DS 1677) : « Le saint concile enseigne en outre que, même s'il arrive parfois que cette contrition soit rendue parfaite par la charité et réconcilie l'homme avec Dieu avant que ce sacrement ne soit effectivement reçu, il ne faut néanmoins pas attribuer cette réconciliation à cette seule contrition sans le désir du sacrement, désir qui est inclus en elle. »
38 51Évangile selon saint Luc 15, 18, traduction liturgique officielle (AELF) : « Je me lèverai, j'irai vers mon père, et je lui dirai : Père, j'ai péché contre le ciel et envers toi. » La parabole de l'enfant prodigue : la contrition comme retour confiant vers le Père.
55Évangile selon saint Luc 18, 13, traduction liturgique officielle (AELF) : « Le publicain, lui, se tenait à distance et n'osait même pas lever les yeux vers le ciel ; mais il se frappait la poitrine, en disant : "Mon Dieu, montre-toi favorable au pécheur que je suis !" » Jésus ajoute (Lc 18, 14) : « Je vous le déclare : quand ce dernier redescendit dans sa maison, c'est lui qui était devenu un homme juste, plutôt que l'autre. »
57Ézéchiel 18, 31, traduction liturgique officielle (AELF) : « Rejetez tous les crimes que vous avez commis, faites-vous un cœur nouveau et un esprit nouveau. Pourquoi vouloir mourir, maison d'Israël ? » Verset cité par le concile de Trente (DS 1676) pour décrire la « haine de la vie ancienne » incluse dans la contrition.
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