Paul Tillich (20 août 1886 – 22 octobre 1965) est un théologien et philosophe luthérien allemand, devenu citoyen américain en 1940, généralement compté parmi les trois ou quatre théologiens protestants les plus influents du XXe siècle[2][3]. Fils de pasteur formé à l'idéalisme allemand et à la philosophie de Schelling, il rompt avec la théologie orthodoxe de son enfance sans jamais renoncer au vocabulaire chrétien : sa thèse centrale est que Dieu n'est pas un être parmi les êtres, fût-il le plus grand, mais l'être-même (being-itself), le fondement de l'être (ground of being) dont toute chose finie tire sa consistance[4].
Aumônier dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, théoricien du socialisme religieux dans l'Allemagne de Weimar, professeur de philosophie à l'université de Francfort où il côtoie Max Horkheimer et Theodor Adorno, Tillich est démis de sa chaire dès avril 1933 — l'un des tout premiers universitaires non juifs révoqués par le nouveau régime hitlérien, en raison de son engagement socialiste et de son ouvrage La Décision socialiste, aussitôt interdit[5][6]. Recueilli aux États-Unis par le théologien Reinhold Niebuhr, il y mène une seconde carrière exceptionnelle à l'Union Theological Seminary de New York, puis à Harvard et à l'université de Chicago, où il rédige l'œuvre de sa vie : les trois volumes de sa Théologie systématique (1951-1963), tentative ambitieuse de reformuler l'ensemble du message chrétien dans le langage de la philosophie existentialiste contemporaine.
Sa méthode de corrélation — la philosophie pose les questions existentielles de l'homme, la théologie fournit les réponses tirées de la révélation chrétienne —, sa doctrine de Dieu comme être-même, sa théorie des symboles religieux et son concept du « courage d'être » ont fait de lui une référence intellectuelle bien au-delà des cercles protestants, jusqu'à la couverture du magazine Time en 1959. Mais cette même architecture philosophique a suscité, dès les années 1950, un nombre inhabituel d'études critiques rédigées par des théologiens catholiques — les jésuites Gustave Weigel et Avery Dulles, ainsi que George Tavard — qui reconnaissent la profondeur de l'entreprise tout en jugeant sa doctrine de Dieu, sa théorie du langage religieux et sa christologie difficilement compatibles avec la foi chrétienne orthodoxe telle que la définit le concile de Chalcédoine[7].
Cet article retrace la vie de Tillich, expose fidèlement son système théologique, rapporte honnêtement la part la plus tourmentée de sa vie privée, puis propose une évaluation catholique appuyée sur les théologiens qui l'ont directement étudié : ce qu'un catholique peut reconnaître comme une intuition juste — l'acuité de la question existentielle posée par l'homme moderne — et ce qui sépare frontalement sa doctrine de Dieu, sa théorie du langage religieux et sa christologie de l'enseignement catholique constant.
En quelques dates
- 20 août 1886Naissance à Starzeddel
- Septembre 1903Mort de la mère
Mathilde Tillich meurt d'un cancer alors que Paul a dix-sept ans — une perte que ses biographes rattachent à la tonalité mélancolique et à la préoccupation existentielle qui traverseront toute son œuvre[9].
- 1904-1911Études de théologie et de philosophie
Berlin, Tübingen, puis Halle-Wittenberg : Tillich y approfondit l'idéalisme allemand, en particulier la philosophie de Schelling, qui restera la matrice de toute sa pensée ultérieure[10].
- 1911Doctorat en philosophie à Breslau
Tillich soutient une thèse sur la construction philosophico-religieuse dans la philosophie positive de Schelling, Die religionsgeschichtliche Konstruktion in Schellings positiver Philosophie[11].
- 1912Licence en théologie et ordination
- 28 septembre 1914Mariage avec Margarethe Wever
Tillich épouse Margarethe (« Grethi ») Wever peu avant son départ pour le front[13].
- Octobre 1914-1918Aumônier militaire
Mobilisé comme aumônier dans l'armée impériale allemande, Tillich passe l'essentiel de la guerre dans les tranchées, enterre de nombreux soldats et de proches amis, est hospitalisé à trois reprises pour effondrement nerveux et reçoit la Croix de fer pour sa conduite sous le feu ; il revient du front « brisé »[14].
- 1919Le socialisme religieux et le Cercle de Berlin
De retour à la vie civile, Tillich rejoint le mouvement du socialisme religieux naissant à Berlin et prononce devant la Société kantienne sa conférence fondatrice sur l'idée d'une théologie de la culture[15].
- 1919-1924Privatdozent à Berlin
Tillich enseigne la théologie et la philosophie de la religion comme chargé de cours à l'université de Berlin[16].
- 1921Divorce de Margarethe Wever
Le mariage se rompt après que Margarethe a eu, pendant la guerre, un enfant d'un autre homme[17].
- Mars 1924Mariage avec Hannah Werner-Gottschow
Tillich épouse Hannah Werner-Gottschow ; le couple restera uni jusqu'à la mort de Paul en 1965, en dépit d'une vie conjugale ouvertement tourmentée que Hannah racontera elle-même après sa mort[18].
- 1924-1925Professeur associé à Marbourg
Nommé professeur associé de théologie, Tillich côtoie à Marbourg Martin Heidegger, dont la lecture existentialiste de l'être marquera durablement sa propre philosophie de l'existence[19].
- 1925-1929Professeur à Dresde et Leipzig
Tillich enseigne la théologie systématique à l'École technique supérieure de Dresde puis à l'université de Leipzig[20].
- 1929-1933Professeur à Francfort
Appelé à Francfort pour succéder à Max Scheler à la chaire de philosophie et de sociologie, Tillich y côtoie Max Horkheimer et Theodor Adorno, de l'Institut de recherche sociale naissant[21].
- 1933Die sozialistische Entscheidung
Tillich publie La Décision socialiste, où il qualifie le national-socialisme de « romantisme politique » ; l'ouvrage est aussitôt saisi et interdit par le nouveau régime[22].
- 13 avril 1933Démis de sa chaire par les nazis
- Automne 1933Émigration aux États-Unis
Alerté par la révocation de Tillich lors d'un séjour en Allemagne, le théologien américain Reinhold Niebuhr le fait recruter à l'Union Theological Seminary de New York, dont le corps professoral accepte une baisse de salaire de 5 % pour financer son poste[24].
- 1937Titularisation à Union
Tillich obtient la titularisation à l'Union Theological Seminary après plusieurs années comme professeur invité de philosophie de la religion[25].
- 1940Naturalisation américaine
Naturalisé citoyen des États-Unis, Tillich est promu professeur de théologie philosophique à Union la même année[26].
- 1951-1963La Théologie systématique
Tillich publie les trois volumes de son œuvre majeure, Systematic Theology, chez University of Chicago Press[27].
- 1952The Courage to Be
Fondé sur ses conférences Terry données à Yale en 1950, cet essai de vulgarisation théologique et philosophique devient un succès de librairie durable[28].
- 1955-1962Professeur à Harvard
Tillich occupe à Harvard le titre rare de « University Professor », sans rattachement à un département particulier[29].
- 16 mars 1959Couverture du Time Magazine
Le magazine Time consacre sa couverture à Tillich, signe de sa notoriété bien au-delà des cercles académiques et ecclésiaux[30].
- 1962-1965Professeur à l'université de Chicago
Nommé titulaire de la chaire John-Nuveen de théologie à la Divinity School de Chicago, Tillich y termine sa carrière[31].
- 22 octobre 1965Mort à Chicago
Tillich meurt à Chicago, dix jours après une crise cardiaque, à l'âge de 79 ans ; ses cendres sont inhumées en 1966 au Paul Tillich Park de New Harmony, dans l'Indiana[32].
Starzeddel, la Prusse luthérienne et les années de formation
Un presbytère prussien
Paul Johannes Tillich naît le 20 août 1886 à Starzeddel, petit village de la province de Brandebourg, dans le district de Guben (aujourd'hui Starosiedle, en Pologne). Son père, Johannes Tillich, est pasteur luthérien conservateur au sein de l'Église évangélique d'État des anciennes provinces prussiennes ; sa mère, Wilhelmine Mathilde Dürselen, originaire de Rhénanie, appartient à un milieu religieux aux sensibilités plus libérales[33]. Cette double origine — orthodoxie luthérienne du côté paternel, ouverture rhénane du côté maternel — traverse, selon les biographes de Tillich, toute la tension ultérieure de sa théologie entre fidélité au vocabulaire chrétien et volonté de le réélaborer en termes modernes.
En septembre 1903, alors que Paul n'a que dix-sept ans, sa mère meurt d'un cancer[34]. Cette perte précoce, survenant à l'adolescence, est régulièrement rattachée par les commentateurs à la sensibilité existentielle qui marquera durablement l'œuvre de Tillich : sa théologie entière s'organisera autour de l'angoisse humaine devant le non-être, la finitude et la mort, bien avant de recevoir sa formulation philosophique savante.
Berlin, Tübingen, Halle : la formation intellectuelle
De 1904 à 1911, Tillich étudie successivement à l'université de Berlin, à celle de Tübingen, puis à l'université de Halle-Wittenberg[35]. C'est durant ces années qu'il se plonge dans l'idéalisme allemand classique, en particulier dans l'œuvre du philosophe Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (1775-1854), dont la « philosophie positive » tardive — la tentative de dépasser la pure logique hégélienne par une pensée de l'existence concrète — deviendra la matrice philosophique durable de toute la théologie tillichienne.
En 1911, Tillich soutient à l'université de Breslau sa thèse de doctorat en philosophie, Die religionsgeschichtliche Konstruktion in Schellings positiver Philosophie, ihre Voraussetzungen und Prinzipien (« La construction historico-religieuse dans la philosophie positive de Schelling, ses présupposés et ses principes »)[36]. L'année suivante, en 1912, il obtient à Halle sa licence en théologie avec une seconde thèse, Mystik und Schuldbewusstsein in Schellings philosophischer Entwicklung (« Mystique et conscience de la faute dans le développement philosophique de Schelling »), avant d'être ordonné pasteur luthérien dans la province de Brandebourg la même année[37]. Dès cette double thèse doctorale, deux thèmes que Tillich ne quittera plus jamais apparaissent : la question du fondement ultime de l'être (héritée de Schelling) et la tension entre expérience mystique et conscience morale de la faute.
Le traumatisme de la Grande Guerre
Le 28 septembre 1914, peu avant de partir pour le front, Tillich épouse Margarethe (« Grethi ») Wever[38]. Dès le mois d'octobre 1914, il rejoint l'armée impériale allemande comme aumônier militaire et passe l'essentiel des quatre années de guerre dans les tranchées du front occidental. Il y enterre de nombreux camarades et amis proches, est hospitalisé à trois reprises pour effondrement nerveux, et reçoit la Croix de fer pour sa conduite sous le feu[39]. Tillich revient du front profondément marqué par cette expérience : à son biographe Wilhelm Pauck, il confiera avoir vécu ces années comme une rupture radicale avec l'homme qu'il était avant guerre[40].
L'expérience des tranchées joue, dans la biographie intellectuelle de Tillich, un rôle comparable à celui que joue le choc du 4 août 1914 dans la trajectoire de Karl Barth[41] : elle brise sa confiance héritée dans les cadres théologiques et culturels reçus, et le pousse à chercher une théologie capable de nommer directement l'angoisse, la finitude et le non-être — plutôt qu'une théologie de la conscience morale ou du progrès religieux hérité du XIXe siècle libéral.
Le tournant du socialisme religieux dans l'Allemagne de Weimar
Le Cercle de Berlin et le concept de kairos
Rendu à la vie civile en 1918, Tillich s'installe à Berlin où il devient, à partir de 1919, l'une des figures centrales du mouvement du socialisme religieux (religiöser Sozialismus), aux côtés de Carl Mennicke, fondateur du « Cercle de Berlin » (Berliner Kreis), et d'Eduard Heimann[42]. Cette même année, Tillich prononce devant la Société kantienne de Berlin sa conférence fondatrice Über die Idee einer Theologie der Kultur (« Sur l'idée d'une théologie de la culture »), programme d'une théologie qui prétend lire, dans toutes les productions de la culture humaine — art, science, politique, philosophie —, la trace d'une préoccupation religieuse ultime, et non plus seulement dans le cadre étroit de l'Église visible et de son dogme[43].
C'est dans ce cercle que Tillich élabore le concept qui deviendra l'une des signatures de sa pensée : le kairos, ce moment de « plénitude du temps » où l'éternel fait irruption dans l'histoire et où celle-ci se trouve préparée à le recevoir[44]. Contrairement au chronos, temps chronologique neutre et homogène, le kairos désigne un moment qualitativement chargé — et Tillich estime que le lendemain de la Première Guerre mondiale, avec l'effondrement des vieux ordres bourgeois et impériaux, constitue précisément un tel kairos pour une refondation religieuse et sociale de la civilisation européenne.
De 1919 à 1924, Tillich enseigne comme chargé de cours (Privatdozent) la théologie et la philosophie de la religion à l'université de Berlin, tout en publiant dans les Blätter für religiösen Sozialismus, revue du mouvement fondée en 1920[45].
Un mariage rompu, un second mariage tourmenté
Le mariage de Tillich avec Margarethe Wever ne survit pas à la guerre : en 1919, elle le quitte après avoir eu, durant le conflit, un enfant d'un autre homme, et le divorce est prononcé en 1921[46]. Au début des années 1920, Tillich rencontre Hannah Werner-Gottschow, alors mariée et enceinte ; les deux se marient en mars 1924 et auront deux enfants[47]. Cette seconde union durera jusqu'à la mort de Paul en 1965 — mais elle se construira, comme on le verra plus loin, sur des bases très éloignées de la fidélité conjugale classique, ce que Hannah elle-même racontera sans détour après la mort de son mari[48].
Le professeur de la République de Weimar
Marbourg et la rencontre avec Heidegger
En 1924, Tillich devient professeur associé de théologie à l'université de Marbourg, où il enseigne jusqu'en 1925. Il y côtoie Martin Heidegger, dont l'analytique existentiale de l'être-là (Dasein), bientôt formulée dans Sein und Zeit (1927), influence en profondeur la propre philosophie de l'existence que Tillich développera dans les décennies suivantes[49]. C'est de cette rencontre que Tillich tire l'outillage conceptuel — l'analyse des « questions existentielles » de l'homme fini, angoissé et menacé de non-être — qui deviendra le premier pôle de sa future méthode théologique de corrélation.
Dresde, Leipzig, puis Francfort
De 1925 à 1929, Tillich enseigne la théologie systématique à l'École technique supérieure de Dresde et à l'université de Leipzig[50]. En 1929, il est appelé à l'université de Francfort, où il succède à la chaire de philosophie et de sociologie de la religion du phénoménologue Max Scheler, mort l'année précédente. À Francfort, Tillich se trouve associé aux débuts de l'Institut de recherche sociale, futur foyer de l'École de Francfort : parmi ses assistants et collaborateurs figurent Harald Poelchau et le jeune Theodor Adorno, avec lequel il co-anime des séminaires sur Simmel, Lessing et Hegel ; il enseigne également avec Max Horkheimer un cours sur John Locke durant l'hiver 1930-1931[51]. Cette proximité intellectuelle avec la première École de Francfort — dont Tillich partage la sensibilité critique envers l'aliénation moderne, sans en épouser le matérialisme intégral — nourrit sa réflexion sociale et politique jusqu'à son ouvrage le plus engagé.
La Décision socialiste et l'expulsion nazie
En 1933, à peine quelques semaines après l'accession d'Adolf Hitler à la chancellerie, Tillich publie Die sozialistische Entscheidung (« La Décision socialiste »), dans lequel il analyse le national-socialisme comme une forme de « romantisme politique » — une régression mythique et anti-rationnelle qui exploite l'angoisse existentielle de masse née de la modernité industrielle pour lui substituer une communauté raciale et une mystique du sang et du sol. L'ouvrage est immédiatement saisi et interdit par le nouveau régime[52][53].
Le 13 avril 1933, en application de la loi sur la restauration de la fonction publique (Gesetz zur Wiederherstellung des Berufsbeamtentums), Tillich est démis de sa chaire de Francfort, en même temps que Karl Mannheim et Max Horkheimer[54]. À la différence de ses deux collègues, d'origine juive, Tillich figure parmi les tout premiers universitaires non juifs révoqués par le nouveau pouvoir — sa révocation, purement politique, sanctionnant directement son engagement de premier plan dans le socialisme religieux et sa critique publique du national-socialisme.
Reinhold Niebuhr, en séjour en Allemagne durant l'été 1933, apprend la révocation de Tillich et organise son recrutement à l'Union Theological Seminary de New York ; le corps professoral du séminaire accepte une baisse volontaire de salaire de 5 % pour financer ce nouveau poste en pleine Grande Dépression[55]. À l'automne 1933, Tillich émigre aux États-Unis avec sa famille — il a alors quarante-sept ans et ne parle pratiquement pas l'anglais.
L'exil américain : une seconde carrière théologique
Union Theological Seminary, une terre d'accueil
À Union, Tillich commence comme professeur invité de philosophie de la religion, tout en enseignant également comme chargé de cours en philosophie à l'université Columbia voisine (1933-1934)[56]. Il obtient la titularisation en 1937, puis, en 1940, est promu professeur de théologie philosophique et naturalisé citoyen des États-Unis la même année[57]. C'est durant ces vingt-deux années new-yorkaises que Tillich publie l'essentiel de sa réflexion mature : The Interpretation of History (1936), The Protestant Era (1948, recueil de ses essais les plus significatifs sur la théologie de la culture et le socialisme religieux), The Shaking of the Foundations (1948, recueil de sermons), puis, à partir de 1951, le premier volume de sa Théologie systématique.
Harvard, puis Chicago : la consécration
En 1953-1954, Tillich est invité à prononcer les prestigieuses conférences Gifford à l'université d'Aberdeen, en Écosse — reconnaissance académique internationale rarement accordée à un théologien émigré[58]. En 1955, il rejoint l'université Harvard avec le titre rare de University Professor, dispensé de tout rattachement à un département particulier, ce qui lui permet d'enseigner librement à la croisée de la théologie, de la philosophie et des sciences humaines jusqu'en 1962. Il achève enfin sa carrière à l'université de Chicago, où il occupe de 1962 à 1965 la chaire John-Nuveen de théologie à la Divinity School.
La couverture du Time et la notoriété publique
Le 16 mars 1959, le magazine Time consacre sa couverture à Paul Tillich[59] — signe éclatant que son influence a désormais dépassé les cercles universitaires et ecclésiaux pour toucher le grand public américain, à une époque où l'existentialisme religieux occupe une place centrale dans la culture intellectuelle des États-Unis. Cette notoriété se manifeste aussi dans la réception universitaire de sa pensée : en 1955, le jeune pasteur baptiste Martin Luther King Jr. consacre sa thèse de doctorat en théologie, soutenue à l'université de Boston, à une comparaison entre les conceptions de Dieu chez Tillich et chez le théologien Henry Nelson Wieman[60] — preuve de l'ampleur du rayonnement intellectuel de Tillich bien au-delà de son propre cercle luthérien d'origine.
Le système théologique de Paul Tillich
La méthode de corrélation
Toute la Théologie systématique de Tillich repose sur un principe méthodologique explicite qu'il nomme la méthode de corrélation : la philosophie, par l'analyse de l'existence humaine, formule les grandes questions existentielles de l'homme — la finitude, l'angoisse, le non-être, l'estrangement, le doute, le vide de sens — tandis que la théologie, puisant dans la révélation chrétienne, fournit les réponses symboliques correspondantes[61]. Les deux démarches restent en interdépendance mutuelle mais asymétrique : les questions viennent de l'analyse philosophique de l'existence humaine, les réponses viennent, elles, de la source chrétienne — mais c'est bien la question posée par l'homme qui détermine la forme sous laquelle la réponse théologique peut être reçue et comprise.
« Le théologien systématique doit tirer ses réponses des sources chrétiennes, mais il ne peut donner ces réponses avant d'avoir pleinement développé les questions qu'implique la situation existentielle humaine. » — Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951, introduction[62]
Cette méthode, dont on retrouvera plus loin l'écho structurel dans la « méthode transcendantale » du théologien catholique Karl Rahner, engage Tillich à retraverser systématiquement chaque doctrine chrétienne classique — Dieu, la création, le péché, le Christ, l'Esprit, l'Église, le Royaume — en la faisant précéder d'une analyse philosophique existentialiste de la question correspondante, puis suivre d'une reformulation en langage contemporain de la réponse symbolique chrétienne traditionnelle.
Dieu comme être-même et fondement de l'être
Le premier acquis de cette méthode, pour Tillich, est un déplacement radical de la question de Dieu. Refusant de traiter Dieu comme « un être » — fût-il suprême, tout-puissant et personnel, au sens où le théisme classique le conçoit habituellement —, Tillich affirme que Dieu est l'être-même (being-itself), le fondement de l'être (ground of being) qui rend possible l'existence de tout étant fini :
« La tentative de montrer que rien ne peut être dit théologiquement de Dieu avant l'affirmation qu'il est la puissance de l'être en tout étant est, en même temps, une manière de réduire la prédominance de l'élément masculin dans la symbolisation du divin. » — Paul Tillich, Systematic Theology, vol. III, University of Chicago Press, Chicago, 1963, 5ᵉ partie, p. 294[63]
« Dieu est l'être-même, ou le fondement de l'être. » — Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951, p. 236[64]
Traiter Dieu comme « un être », fût-il souverain, revient selon Tillich à le placer dans la même catégorie logique que ses créatures, à en faire un objet parmi d'autres objets, un sujet parmi d'autres sujets — ce qu'il juge être la racine même de l'idolâtrie religieuse. Dieu, au contraire, n'est ni objet ni sujet : il est la condition de possibilité de tout objet et de tout sujet, la « puissance de l'être » qui résiste au non-être dans chaque étant fini. Cette conception, qui reprend et prolonge la philosophie de la « positivité » du dernier Schelling, place Tillich dans une position doctrinale singulière : ni panthéisme au sens strict — puisque Dieu n'est pas simplement identifié à la totalité des étants finis —, ni théisme classique — puisque Dieu n'est précisément pas conçu comme une personne suprême parmi les êtres.
La doctrine des symboles religieux
Corollaire direct de cette doctrine de Dieu, la théorie tillichienne des symboles religieux soutient que toute affirmation sur Dieu autre que l'affirmation qu'il est l'être-même est nécessairement symbolique, et non littérale :
« L'affirmation que Dieu est l'être-même est une affirmation non symbolique. [...] Or, une fois cela dit, rien d'autre ne peut être dit sur Dieu en tant que Dieu qui ne soit symbolique. » — Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951, pp. 238-239[65]
Pour Tillich, un symbole se distingue radicalement d'un simple signe conventionnel : le signe pointe vers une réalité extérieure à lui sans y participer, tandis que le symbole « participe à la puissance de ce qu'il symbolise »[66]. Dire que Dieu est « Père », « Créateur », « Personne », « juste » ou « bon » relève ainsi, pour Tillich, non d'un discours littéral mais d'un discours authentiquement symbolique, capable de rendre présente et efficace la réalité divine sans pour autant décrire adéquatement, au sens conceptuel strict, la nature de Dieu lui-même. Seule l'affirmation abstraite « Dieu est l'être-même » échappe, selon lui, à cette symbolisation généralisée — parce qu'elle ne dit rien de concret sur Dieu, mais se contente de désigner sa fonction ontologique de fondement.
Le courage d'être et le Dieu au-dessus du Dieu du théisme
C'est dans The Courage to Be (1952), son essai le plus lu du grand public, que Tillich développe le plus librement les conséquences existentielles de sa doctrine de Dieu. Il y distingue trois formes fondamentales de l'angoisse humaine devant le non-être — l'angoisse du destin et de la mort, l'angoisse de la culpabilité et de la condamnation, l'angoisse du vide et de l'absence de sens — et soutient que la forme ultime du courage consiste à affirmer son propre être en dépit du non-être, y compris lorsque le doute a dépouillé la foi de tout contenu concret[67].
Cette « foi absolue », dépouillée de tout objet particulier, trouve son fondement dans ce que Tillich nomme le « Dieu au-dessus du Dieu du théisme » :
« Le contenu de la foi absolue est le "Dieu au-dessus de Dieu". La foi absolue, et la conséquence qu'elle entraîne — le courage qui prend sur lui le doute radical, le doute concernant Dieu lui-même —, transcende l'idée théiste de Dieu. » — Paul Tillich, The Courage to Be, Yale University Press, New Haven, 1952 (2ᵉ éd. 2000), p. 186[68]
« Ce n'est que si l'on transcende le Dieu du théisme que l'angoisse du doute et du non-sens peut être intégrée au courage d'être. [...] Le courage d'être est enraciné dans le Dieu qui apparaît quand Dieu a disparu dans l'angoisse du doute. » — Paul Tillich, The Courage to Be, Yale University Press, New Haven, 1952 (2ᵉ éd. 2000), pp. 186 et 190[69]
Pour Tillich, le « Dieu du théisme » — la divinité personnelle, objet parmi les objets, sujet susceptible d'être invoqué, prié, remercié ou supplié — demeure encore une figure trop humaine, trop finie, trop « objectivée » pour supporter le poids du doute radical de l'homme contemporain. Seul un Dieu au-delà de cette personnalisation, identifié à la puissance même de l'être qui résiste au non-être, peut selon lui fonder un courage capable d'affronter le vide de sens propre à la modernité.
Théonomie, hétéronomie et le kairos de l'histoire
Reprenant les catégories forgées dès ses années berlinoises, Tillich distingue trois rapports possibles entre la culture humaine et sa dimension religieuse ultime : l'autonomie, où la raison humaine se coupe de tout fondement transcendant et se referme sur elle-même ; l'hétéronomie, où une autorité religieuse extérieure vient dominer et étouffer de force la créativité culturelle ; et la théonomie, l'état idéal où la signification ultime de l'existence transparaît librement à travers toutes les formes de la pensée et de l'action humaines, sans jamais leur être imposée du dehors[70]. Le kairos, moment de plénitude du temps où l'éternel fait irruption dans l'histoire, est précisément l'occasion où une culture peut, selon Tillich, retrouver ce rapport théonome à son propre fondement — l'événement du Christ constituant, dans cette perspective, le kairos par excellence, le « plérôme du temps » annoncé par Jean-Baptiste puis proclamé par Jésus lui-même.
À cette trilogie s'ajoute la catégorie du démoniaque (das Dämonische), que Tillich emprunte à Goethe et retravaille théologiquement : une force créatrice de l'être, en elle-même bonne, qui s'érige en absolu et se referme sur sa propre finitude, devenant ainsi destructrice — modèle explicatif que Tillich applique directement, dans les années 1930, à sa lecture théologique du national-socialisme comme religion politique idolâtre[71].
Le Nouvel Être en Jésus comme le Christ
Le cœur de la christologie de Tillich, développée dans le second volume de la Théologie systématique (1957), est la catégorie du Nouvel Être (New Being) : Jésus, en tant que Christ, est l'unique homme qui a vécu pleinement sous les conditions de l'existence estrangée sans jamais rompre sa communion avec le fondement de son être, sans jamais revendiquer d'ultimité pour lui-même, restant à chaque instant « transparent » au divin[72]. Tillich refuse explicitement le vocabulaire christologique classique des « deux natures » forgé à Nicée puis à Chalcédoine :
« Le développement de l'orthodoxie protestante, tant dans sa période classique que dans ses reformulations ultérieures, a montré l'impossibilité d'une solution intelligible au problème christologique dans les termes de la terminologie classique. » — Paul Tillich, cité dans Gerald L. Orbanek, The Christology of Paul Tillich: A Critique, Faith & Reason, vol. I, n° 2, 1975, p. 2[73]
Pour Tillich, le terme même de « nature » appliqué à l'humanité comme à la divinité du Christ est irrémédiablement ambigu : appliqué à l'homme, il devrait distinguer nature essentielle, nature existentielle estrangée et nature ambiguë mêlant les deux ; appliqué à Dieu, qui transcende toute essence, il ne peut désigner qu'une transcendance radicale incompatible, selon lui, avec toute union substantielle à un homme concret[74]. Il propose de remplacer le langage de l'union hypostatique de deux natures par celui d'une « unité éternelle de Dieu et de l'homme » ou d'un « éternel Dieu-homme » (eternal God-manhood), réalisée historiquement en Jésus comme le Christ[75] :
« L'Incarnation du Logos n'est pas une métamorphose, mais sa manifestation totale dans une vie personnelle. » — Paul Tillich, Systematic Theology, vol. II, University of Chicago Press, Chicago, 1957, p. 149[76]
C'est précisément cette reformulation — un « éternel Dieu-homme » plutôt qu'une personne divine unique subsistant en deux natures distinctes et non confondues — qui vaudra à Tillich, dès sa première présentation, l'accusation catholique de nestorianisme, comme on le verra dans l'évaluation finale.
Une vie privée que Tillich lui-même ne dissimula jamais
L'honnêteté encyclopédique impose de rapporter, sans complaisance ni voyeurisme, un aspect largement documenté et publiquement reconnu de la biographie de Tillich : sa vie conjugale avec Hannah Werner-Gottschow, épousée en 1924, fut marquée par de nombreuses liaisons extraconjugales des deux côtés, dans le cadre de ce qu'on appellerait aujourd'hui un mariage « ouvert » — Hannah elle-même n'emploie toutefois pas cette étiquette dans ses mémoires[77][78]. Après la mort de Paul, Hannah Tillich publie en 1973 ses mémoires, From Time to Time, qui provoquent une véritable onde de choc dans le monde théologique américain en révélant en détail, entremêlées à sa propre poésie, la teneur de cette vie conjugale peu conventionnelle[79].
Cette dimension de la biographie de Tillich n'est pas un détail anecdotique extérieur à son œuvre : Ignispedia y lit la tension entre la doctrine tillichienne du « courage d'être en dépit de » l'angoisse existentielle et une vie conjugale qui ne trouva pas, dans cette doctrine, les ressources d'une fidélité stable — lecture propre au présent article, que le lecteur appréciera à la lumière des sources citées[80][81]. Ignispedia rapporte ce fait avec l'exigence de vérité qui s'impose à toute encyclopédie sérieuse, sans juger la personne de Tillich au for interne, mais en notant honnêtement l'écart entre l'ambition théorique de son système et la conduite effective de sa propre existence — écart que l'enseignement catholique sur la cohérence entre la doctrine et la vie invite précisément à ne jamais taire.
Ce qu'un catholique peut retenir de Paul Tillich — et ce qui sépare
Une intuition juste : la question existentielle de l'homme
Un catholique attentif peut reconnaître, dans l'insistance de Tillich sur l'angoisse existentielle — la finitude, la culpabilité, le vide de sens qui menacent l'homme moderne —, une intuition profondément juste et compatible avec l'anthropologie chrétienne classique : l'homme est, de fait, un être marqué par la contingence et le péché, en quête d'un fondement ultime qui le dépasse infiniment. Le désir d'absolu que Tillich nomme « préoccupation ultime » (ultimate concern) rejoint, par un autre chemin philosophique, ce que le Catéchisme de l'Église catholique reconnaît comme le désir naturel de Dieu inscrit au cœur de l'homme[82] :
« La foi est l'état d'être ultimement préoccupé : la dynamique de la foi est la dynamique de la préoccupation ultime de l'homme. » — Paul Tillich, Dynamics of Faith, Harper & Row, New York, 1957, p. 1[83]
Cette manière de faire droit à la dimension existentielle de la foi — contre un christianisme réduit à l'adhésion froide à des propositions abstraites — rejoint d'ailleurs une préoccupation pastorale que l'Église catholique elle-même partage. Mais l'intuition juste de la question ne garantit en rien la justesse de la réponse : c'est précisément sur la doctrine de Dieu, sur la théorie du langage religieux et sur la christologie que la théologie de Tillich s'éloigne le plus nettement de l'enseignement catholique constant — ce que les meilleurs théologiens catholiques qui l'ont étudié directement n'ont pas manqué de souligner.
L'être-même de Tillich face à l'Ipsum Esse Subsistens de saint Thomas
Il existe, entre le vocabulaire de Tillich et celui de la théologie catholique classique, une proximité verbale trompeuse. Saint Thomas d'Aquin définit lui aussi Dieu comme Ipsum Esse Subsistens, l'Être subsistant par soi-même, dont toute créature reçoit l'être par participation[84]. Mais cette proximité de vocabulaire recouvre une divergence radicale de doctrine, que la théologie catholique n'a cessé de rappeler face à Tillich :
| Point de doctrine | Paul Tillich | Doctrine catholique (saint Thomas, Vatican Iᵉʳ) |
|---|---|---|
| Statut de « personne » divine | Symbolique seulement ; Dieu transcende la distinction sujet/objet et ne peut être dit littéralement personnel | Dieu est un Dieu vivant et personnel, qui connaît, aime et se révèle librement (Dei Filius)[85] |
| Rapport de Dieu au monde | « Fondement de l'être » immanent à toute chose finie, sans altérité pleinement distincte | Créateur transcendant, distinct réellement de sa création, qui la crée ex nihilo par un acte libre |
| Langage sur Dieu | Purement symbolique, sauf l'unique énoncé « Dieu est l'être-même » | Analogique : les noms divins (bonté, sagesse, justice) sont vrais, bien qu'imparfaitement, de Dieu[86] |
| Connaissance naturelle de Dieu | Accessible seulement par l'analyse existentielle de l'angoisse, non par une démonstration rationnelle stricte | Dieu peut être connu avec certitude par la raison naturelle à partir des choses créées (Dei Filius)[87] |
Lecture du tableau : la ressemblance verbale entre « être-même » (Tillich) et « Ipsum Esse Subsistens » (saint Thomas) masque une opposition doctrinale sur presque tous les points qui déterminent, en théologie catholique, la personnalité, la transcendance et la connaissabilité de Dieu.
Le philosophe juif Martin Buber, dans la critique que rapporte de lui son disciple Malcolm Diamond, voit dans la démarche de Tillich une position « transthéiste » à éviter, qui réduit Dieu à l'« être nécessaire » impersonnel de Thomas d'Aquin[88]. Le jugement du côté protestant évangélique n'est pas moins sévère : le Evangelical Dictionary of Theology résume ainsi la difficulté : « Au mieux, Tillich était panthéiste, mais sa pensée frôle l'athéisme »[89]. Du côté catholique, la même réserve vaut contre la terminologie tillichienne : elle entretient une confusion structurelle entre le Dieu de la philosophie de l'être et le Dieu vivant révélé dans l'Écriture[90].
La doctrine des symboles face à l'analogie catholique de l'être
La théologie catholique ne nie évidemment pas que le langage humain sur Dieu comporte une part irréductible d'imperfection : depuis saint Thomas d'Aquin, elle enseigne que nos noms de Dieu — bonté, sagesse, puissance, justice — sont dits de lui par analogie, non par pure univocité, parce que Dieu transcende infiniment le mode fini selon lequel nous concevons ces perfections[91]. Sur ce point, Tillich et la tradition catholique partagent un même souci : éviter l'anthropomorphisme naïf qui réduirait Dieu à un grand homme.
Mais l'analogie catholique n'est pas le symbole tillichien. L'analogie affirme que nos noms divins, bien qu'imparfaits, disent véritablement quelque chose de Dieu tel qu'il est en lui-même — Dieu est réellement bon, réellement sage, réellement juste, quoique de manière infiniment supérieure à ce que nous concevons par ces mots appliqués aux créatures. Le symbole tillichien, en revanche, ne prétend nullement décrire Dieu tel qu'il est : il se contente de le rendre présent et efficace pour le sujet religieux, sans garantir la vérité conceptuelle de ce qu'il affirme. Le jésuite Gustave Weigel, qui consacra plus de dix pages à cette doctrine dans son étude Myth, Symbol, and Analogy, en donne une analyse détaillée — tout en concluant que cette théorie du symbole ne peut fonder, en dernière analyse, une vraie connaissance de Dieu telle que l'enseigne la tradition catholique de l'analogie[92]. Le résultat, pour un lecteur catholique, est que la doctrine tillichienne du langage religieux, poussée jusqu'au bout, laisse la raison humaine sans accès véritable, même imparfait et analogique, à la nature de Dieu — ce que Vatican Iᵉʳ exclut formellement en enseignant que Dieu peut être connu avec certitude par la raison naturelle à partir des œuvres de la création[93].
Une christologie jugée nestorienne par les théologiens catholiques
C'est sur le terrain de la christologie que le désaccord entre Tillich et la doctrine catholique est le plus explicitement documenté. Dès 1950, un an à peine après la première présentation développée par Tillich de sa doctrine de l'Incarnation, le théologien jésuite Gustave Weigel publie dans la revue Theological Studies un essai qui qualifie ouvertement la christologie de Tillich de nestorienne[94] — c'est-à-dire proche de l'hérésie condamnée au concile d'Éphèse (431), qui ne reconnaissait entre Jésus et le Verbe divin qu'une union morale étroite, et non l'union hypostatique d'une personne unique subsistant en deux natures distinctes.
« Ceci est la meilleure analyse de ma pensée que j'aie jamais vue. » — Paul Tillich, dans une lettre à Gustave Weigel, citée dans Weigel, Contemporaneous Protestantism and Paul Tillich, Theological Studies, vol. 11, n° 2, 1950, pp. 201-202[95]
La réponse de Tillich lui-même à Weigel — saluant l'analyse plutôt que de la contester — est d'autant plus significative qu'elle se répète après la publication du second volume de la Théologie systématique en 1957, où Tillich, de nouveau accusé de nestorianisme par des critiques catholiques, répond sans nier le fond de l'accusation :
« Ma tâche, en répondant à ces accusations, ne peut être de les nier. Du point de vue du dogme reçu, elles sont peut-être exactes. Mais, théologiquement, des idées rejetées par les théologiens anciens et leurs successeurs peuvent contenir une vérité qui doit être exprimée dans des catégories et des concepts contemporains. » — Paul Tillich, An Afterword: Appreciation and Reply, dans Thomas A. O'Meara et Celestine D. Weisser (dir.), Paul Tillich in Catholic Thought, Priory Press, Dubuque, 1964[96]
Le théologien catholique Karl Rahner, dont un essai de christologie contemporaine est rapproché de ce débat par le critique catholique Gerald Orbanek[97], admet qu'une reformulation christologique employant des outils philosophiques nouveaux n'est pas condamnable en soi — mais il pose trois conditions qu'une telle reformulation doit respecter pour rester orthodoxe : elle doit reconnaître que l'abandon de soi du Christ à Dieu présuppose une communication réelle de Dieu à cet homme ; que cet abandon absolu implique une communication absolue de Dieu, telle que ce qu'elle produit devient la réalité même de celui qui la produit ; et qu'un tel énoncé existentiel n'est pas une simple façon de parler, mais, au sens le plus radical, un énoncé sur l'être[98]. Or c'est précisément cette seconde condition — une communication de Dieu si absolue qu'elle rend l'humanité du Christ identique à la réalité même de Dieu, et non pas seulement en communion privilégiée avec lui — que la christologie tillichienne du « Nouvel Être » et de l'« éternel Dieu-homme » échoue à satisfaire[99].
L'analyse conclusive de Gerald Orbanek, publiée dans la revue Faith & Reason, résume bien le nœud du problème :
« Un catholique doit dire de Jésus : "Il est le Seigneur ; Il est le Christ ; Il est Dieu." Dans le système de Tillich, cette dernière affirmation ne peut être faite. Pour Tillich, ce serait de l'idolâtrie. » — Gerald L. Orbanek, The Christology of Paul Tillich: A Critique, Faith & Reason: The Journal of Christendom College, vol. I, n° 2, automne 1975[100]
Sur ce point précis — l'affirmation directe et sans réserve de la divinité de Jésus, « vrai Dieu et vrai homme » selon la formule de Chalcédoine — la christologie de Tillich, par la logique interne de son propre système philosophique, ne peut rejoindre l'enseignement catholique constant depuis le concile de Nicée (325) et le concile de Chalcédoine (451)[101].
Le jugement des théologiens catholiques sur l'œuvre de Tillich
Il est frappant de noter, comme le relève l'article de synthèse du théologien J. Heywood Thomas publié en 1963 dans la Scottish Journal of Theology, que « certains des meilleurs critiques de la théologie protestante significative sont des catholiques romains »[102] : dans les années 1950-1960, plusieurs études catholiques se sont penchées sur l'œuvre de Tillich — Weigel sur le mythe et le symbole, Avery Dulles (futur cardinal) sur l'usage tillichien de la Bible, George Tavard dans une monographie complète sur sa christologie[103].
Dulles, dans son étude Paul Tillich and the Bible, publiée en 1956 dans Theological Studies, observe que Tillich, fidèle jusqu'au bout à son « principe protestant » de méfiance envers toute absolutisation d'une forme finie, éprouve les plus grandes difficultés à accepter le contenu doctrinal plein de l'Incarnation, tout en reconnaissant la valeur symbolique du portrait biblique de Jésus comme le Christ[104]. Cette observation rejoint le constat d'ensemble de la critique catholique : ce que Tillich préserve, avec un réel talent philosophique et une sincère préoccupation pastorale pour l'homme moderne, c'est la fonction existentielle du message chrétien — mais ce qu'il perd, aux yeux de la théologie catholique, c'est précisément ce que cette fonction est censée servir : la vérité objective d'un Dieu personnel, réellement transcendant, réellement incarné dans l'histoire en un homme qui est, sans réserve symbolique, « vrai Dieu et vrai homme ».
Postérité et influence
L'œuvre de Tillich demeure, avec celle de Karl Barth[105], l'un des deux grands pôles de la théologie protestante du XXe siècle — les deux hommes représentant, chacun à sa manière, une réponse radicalement opposée à l'héritage de la théologie libérale du XIXe siècle inaugurée par Friedrich Schleiermacher : là où Barth choisit de fonder la théologie exclusivement sur la révélation reçue d'en haut, en rejetant toute théologie naturelle, Tillich choisit à l'inverse d'ancrer la théologie dans l'analyse philosophique de l'existence humaine, retrouvant ainsi, par un autre chemin que celui de Schleiermacher, une théologie construite depuis l'expérience et la question religieuses de l'homme moderne. Sa méthode de corrélation a durablement marqué la théologie académique du XXe siècle, y compris catholique, où l'on retrouve une démarche structurellement comparable — quoique fondée sur des présupposés philosophiques très différents — dans la théologie transcendantale du jésuite Karl Rahner. Son concept de « courage d'être » a nourri, bien au-delà des cercles théologiques, la psychologie existentielle et le conseil pastoral américain de la seconde moitié du XXe siècle. Mais c'est précisément la solidité et la constance de la critique catholique — de Weigel à Orbanek, de Dulles à Tavard — qui a le plus clairement mis en lumière ce que le système tillichien ne peut offrir à un croyant catholique : un Dieu personnel et transcendant véritablement connaissable, un langage sur Dieu authentiquement analogique et non purement symbolique, et un Christ que l'on puisse confesser sans réserve, avec l'Église de tous les siècles, comme vrai Dieu et vrai homme.
Pour aller plus loin
- Karl Barth (1886-1968), contemporain exact de Tillich et second grand pôle de la théologie protestante du XXe siècle, dont la théologie dialectique s'oppose terme à terme à la méthode de corrélation tillichienne.
- Friedrich Schleiermacher (1768-1834), père de la théologie libérale allemande dont l'héritage traverse, par des voies opposées, aussi bien Barth que Tillich.
- Søren Kierkegaard (1813-1855), précurseur de la philosophie existentialiste dont l'analyse de l'angoisse annonce directement celle de Tillich.
- Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), autre théologien luthérien allemand contemporain de Tillich, dont la résistance au nazisme prit un chemin bien plus radical et se termina par le martyre.
- Friedrich Nietzsche (1844-1900), dont la critique de la métaphysique classique et l'analyse du nihilisme nourrissent en profondeur le vocabulaire tillichien du non-être et du courage d'être.
- Réponses au protestantisme, pour le dossier catholique complet sur les points de doctrine qui séparent le catholicisme des théologies issues de la Réforme.
Notes et références
Gerald L. Orbanek, « The Christology of Paul Tillich: A Critique », Faith & Reason: The Journal of Christendom College, vol. I, n° 2, automne 1975 — en ouverture : « The late Paul Tillich must be acknowledged as one of the three or four most significant Protestant theologians of the twentieth century. » ; citation p. 2.
1 2 73 97 99Boston Collaborative Encyclopedia of Western Theology, notice « Paul Tillich », Boston University, § 1 (« Tillich's Life and the Development of His Thought »), sous-section « Prewar Years 1886-1918 » (naissance à Starzeddel, études à Berlin, Tübingen et Halle, doctorat de Breslau 1911, licence de Halle et ordination 1912), people.bu.edu/wwildman/bce/tillich.htm#1._Background.
3 8 10 11 12 33 35 36 37Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951, p. 236. Texte original : « God is being-itself, or the ground of being. »
4 64Notice « Paul Tillich », en.wikipedia.org/wiki/Paul_Tillich#Biography, section « Biography » (carrière allemande, révocation du 13 avril 1933 avec Mannheim et Horkheimer, exil, carrière américaine : Union, Harvard, Chicago).
5 9 14 17 21 23 24 25 26 31 34 39 46 47 51 54 55 56 57 58Notice « Paul Tillich », en.wikipedia.org/wiki/Paul_Tillich#Political_views, section « Political views » (The Socialist Decision, national-socialisme comme « political romanticism », censure immédiate par le régime nazi).
6 22 52J. Heywood Thomas, « Catholic Criticism of Tillich », Scottish Journal of Theology, vol. 16, n° 1, mars 1963.
7 90 102 103Encyclopaedia Britannica, notice « Paul Tillich » (notice biographique courte : cadre général — révocation de 1933, postes à Union, Harvard et Chicago, Systematic Theology 1951-1963 ; les détails biographiques précis de cet article sont sourcés aux notices du BCE et de Wikipedia), britannica.com/biography/Paul-Tillich.
13 29 32 38Conférence Über die Idee einer Theologie der Kultur, prononcée le 16 avril 1919 devant la section berlinoise de la Société kantienne ; voir Christian Danz, Werner Schüßler et Erdmann Sturm, introduction à l'œuvre de Tillich (De Gruyter) ; texte publié la même année dans Gustav Radbruch et Paul Tillich (dir.), Religionsphilosophie der Kultur, Philosophische Vorträge, vol. 24, Reuther & Reichard, Berlin, 1919, pp. 27-52.
15 43Boston Collaborative Encyclopedia of Western Theology, notice « Paul Tillich », Boston University, § 1, sous-section « Postwar Years 1918-1933 » (Berlin 1919-1924, Marbourg et Heidegger, Dresde et Leipzig, Francfort 1929-1933), people.bu.edu/wwildman/bce/tillich.htm#1._Background.
16 19 20 49 50Hannah Tillich, From Time to Time, Stein and Day, New York, 1973 — mémoires publiées après la mort de Paul Tillich, révélant en détail la nature ouverte de leur mariage.
18 48 77 80Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951.
27 62Paul Tillich, The Courage to Be, Yale University Press, New Haven, 1952 (2ᵉ éd. augmentée, 2000).
28 67Time Magazine, couverture du 16 mars 1959, content.time.com/time/covers/0,16641,19590316,00.html.
30 59Wilhelm Pauck et Marion Pauck, Paul Tillich: His Life and Thought, Harper & Row, New York, 1976, cité dans les synthèses biographiques reprenant ce témoignage. Texte original anglais rapporté par Tillich à son biographe : « I was a barbarian when I returned from the war until a friend introduced me to a few psychoanalytic tricks of living. »
40Sur la théologie dialectique de Karl Barth et son rejet radical de toute théologie naturelle, voir Karl Barth (1886-1968).
41 105Sur le Cercle de Berlin, Carl Mennicke et les Blätter für religiösen Sozialismus (1920-1927), voir la synthèse universitaire reprise dans Religion Online, « Tillich's Social Thought: New Perspectives », religion-online.org/article/tillichs-social-thought-new-perspectives.
42 45Boston Collaborative Encyclopedia of Western Theology, notice « Paul Tillich », Boston University, § 4 (« Outline of Major Works »), sous-sections « Reason, Revelation and Symbol », « Being and God » et développement sur le kairos (le symbole « participe à la puissance de ce qu'il symbolise »), people.bu.edu/wwildman/bce/tillich.htm#4._Outline_of_Major_Works.
44 66Martin Luther King Jr., A Comparison of the Conceptions of God in the Thinking of Paul Tillich and Henry Nelson Wieman, thèse de doctorat en théologie, Boston University, 1955, texte intégral sur The Martin Luther King, Jr. Research and Education Institute, kinginstitute.stanford.edu/king-papers/documents/chapter-ii-comparison-conceptions-god-thinking-paul-tillich-and-henry-nelson.
60Sur la méthode de corrélation, synthèse d'après Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951, introduction, §§ « The Method of Correlation ».
61Paul Tillich, Systematic Theology, vol. III, University of Chicago Press, Chicago, 1963, 5ᵉ partie (« History and the Kingdom of God »), p. 294. Texte original : « The attempt to show that nothing can be said about God theologically before the statement is made that he is the power of being in all beings is, at the same time, a way of reducing the predominance of the male element in the symbolization of the divine. »
63Paul Tillich, Systematic Theology, vol. I, University of Chicago Press, Chicago, 1951, pp. 238-239. Texte original : « The statement that God is being-itself is a nonsymbolic statement. [...] However, after this has been said, nothing else can be said about God as God which is not symbolic. »
65Paul Tillich, The Courage to Be, Yale University Press, New Haven, 1952 (2ᵉ éd. 2000), p. 186.
68Paul Tillich, The Courage to Be, Yale University Press, New Haven, 1952 (2ᵉ éd. 2000), pp. 186 et 190. Texte original (p. 190) : « The courage to be is rooted in the God who appears when God has disappeared in the anxiety of doubt. »
69Paul Tillich, The Protestant Era, University of Chicago Press, Chicago, 1948 — sur le kairos, le démoniaque et la triade théonomie/hétéronomie/autonomie.
70 71Paul Tillich, Systematic Theology, vol. II, University of Chicago Press, Chicago, 1957, p. 25.
72Paul Tillich, Systematic Theology, vol. II, University of Chicago Press, Chicago, 1957, p. 147.
74Paul Tillich, Systematic Theology, vol. II, University of Chicago Press, Chicago, 1957, p. 148.
75Paul Tillich, Systematic Theology, vol. II, University of Chicago Press, Chicago, 1957, p. 149. Texte original : « The Incarnation of the Logos is not a metamorphosis, but his total manifestation in a personal life. »
76Recension de Hannah Tillich, From Time to Time, Stein and Day, 1973, synthétisée dans Boston Collaborative Encyclopedia of Western Theology, people.bu.edu/wwildman/tillich/resources/review_tillich-hannah_fromtimetotime_barnes.htm.
78 79 81Catéchisme de l'Église catholique, §§ 27-30, sur le désir naturel de Dieu inscrit au cœur de l'homme.
82Paul Tillich, Dynamics of Faith, Harper & Row, New York, 1957, p. 1.
83Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 3, sur la simplicité divine et Dieu comme Ipsum Esse Subsistens (l'Être subsistant par soi-même).
84Concile œcuménique Vatican Iᵉʳ, constitution dogmatique Dei Filius, chap. 1 et 2, Denzinger-Hünermann 3001-3004, 24 avril 1870, sur le Dieu vivant et personnel et sur la connaissance naturelle de Dieu par la raison.
85 87 93Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia, q. 13, sur les noms divins et la théorie catholique classique de l'analogie de l'être.
86 91Notice « Paul Tillich », en.wikipedia.org/wiki/Paul_Tillich, section critique, sur l'objection de Martin Buber à la position « transthéiste » de Tillich.
88Evangelical Dictionary of Theology (Walter A. Elwell, dir.), Baker Academic, Grand Rapids, entrée « Tillich, Paul ».
89Gustave Weigel, « Myth, Symbol, and Analogy », dans Thomas A. O'Meara et Celestine D. Weisser (dir.), Paul Tillich in Catholic Thought, Priory Press, Dubuque, 1964, pp. 186-196 et 213.
92Gustave Weigel, « Contemporaneous Protestantism and Paul Tillich », Theological Studies, vol. 11, n° 2, 1950, p. 194 (DOI : 10.1177/004056395001100201).
94Paul Tillich, lettre à Gustave Weigel en réponse à ses questions, citée dans Gustave Weigel, « Contemporaneous Protestantism and Paul Tillich », Theological Studies, vol. 11, n° 2, 1950, pp. 201-202. Texte original : « This is the best analysis of my thought that I have ever seen. »
95Paul Tillich, « An Afterword: Appreciation and Reply », dans Thomas A. O'Meara et Celestine D. Weisser (dir.), Paul Tillich in Catholic Thought, Priory Press, Dubuque, 1964, p. 310 (passage de la réplique cité par Gerald L. Orbanek, op. cit., n. 28-29).
96Karl Rahner, « Current Problems in Christology », Theological Investigations, vol. I (trad. Cornelius Ernst), Helicon Press, Baltimore, 1961, pp. 149-200 : les trois conditions pp. 149-150 ; le passage sur la reformulation possible d'une christologie avec des outils philosophiques nouveaux p. 172 — rapprochement avec le cas Tillich proposé par Gerald L. Orbanek, op. cit.
98Gerald L. Orbanek, « The Christology of Paul Tillich: A Critique », Faith & Reason: The Journal of Christendom College, vol. I, n° 2, automne 1975, conclusion.
100Concile œcuménique de Chalcédoine, définition dogmatique, Denzinger-Hünermann 301-302, 451, sur l'union hypostatique des deux natures du Christ dans l'unique personne du Verbe.
101Avery R. Dulles, s.j., « Paul Tillich and the Bible », Theological Studies, vol. 17, n° 3, septembre 1956, pp. 345-367.
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