Justin Popovitch (1894-1979)

Justin Popovitch, moine serbe de Ćelije et professeur de dogmatique, auteur de la Dogmatique de l'Église orthodoxe : inventeur du mot « pan-hérésie » pour l'œcuménisme moderne et critique le plus intransigeant de la papauté au XXe siècle — canonisé en 2010, mort le jour même de sa naissance, fête de l'Annonciation.

Ignispedia

Justin Popovitch — de son nom de baptême Blagoje Popović — naît le 25 mars 1894 à Vranje, dans le sud de la Serbie, et meurt le 25 mars 1979 au monastère de Ćelije, près de Valjevo : le même jour du calendrier julien, celui de la fête de l'Annonciation, à quatre-vingt-cinq ans d'écart exact[1][2]. Moine, archimandrite, professeur de dogmatique à la Faculté de théologie de Belgrade puis, pendant trente et un ans, père spirituel reclus sous surveillance policière communiste, il est aujourd'hui vénéré comme l'un des plus grands théologiens orthodoxes du XXᵉ siècle et canonisé, en 2010, sous le nom de saint Justin le Nouveau de Ćelije[3].

Toute son œuvre — la Dogmatique de l'Église orthodoxe en trois volumes, les commentaires bibliques, les douze volumes de Vies des saints, et surtout le recueil d'essais connu en français sous le titre L'Homme et le Dieu-homme — tourne autour d'une seule affirmation, répétée sous toutes ses formes : le Christ, Dieu-homme (Bogočovek), est l'unique clé de vérité de l'existence humaine, et toute pensée qui place l'homme seul au centre — qu'elle s'appelle humanisme, rationalisme ou sécularisme — est une trahison de cette vérité[4]. C'est de cette conviction centrale que naît, dans les dernières décennies de sa vie, le combat pour lequel Popovitch reste le plus connu hors de Serbie : sa dénonciation véhémente de l'œcuménisme moderne, forgeant pour elle le terme — depuis largement repris — de « pan-hérésie »[5][6], et sa critique frontale de la papauté catholique et de l'infaillibilité pontificale, qu'il tenait pour « la plus grande hérésie contre la véritable Église du Christ »[7].

Pour un lecteur catholique, Popovitch est une figure exigeante à un degré que ne l'était pas, par exemple, son quasi-contemporain Alexandre Schmemann, théologien orthodoxe lui aussi mais engagé, lui, dans le dialogue avec Rome comme observateur à Vatican II. Popovitch, à l'inverse, n'a jamais participé à une rencontre œcuménique et a consacré une part significative de son œuvre tardive à démontrer, avec une intransigeance rhétorique rarement égalée au XXᵉ siècle, que le catholicisme romain portait en lui, depuis le schisme, la racine de toutes les dérives ultérieures de l'Occident chrétien — Réforme protestante comprise, qu'il appelait « l'enfant loyal du papisme »[8]. Une encyclopédie catholique se doit de rapporter cette critique fidèlement, avec ses citations exactes et son contexte historique réel — la Yougoslavie communiste, la répression du clergé, l'isolement de trente et un ans à Ćelije —, sans jamais lui donner pour autant le dernier mot : ce que Popovitch dénonce comme « l'infaillibilité de l'homme » n'est pas ce que le Concile Vatican I a réellement défini en 1870, et la relecture universitaire la plus récente de son œuvre — notamment par le théologien catholique Thomas Bremer, de l'université de Münster — montre un rapport à l'Occident chrétien nettement plus complexe que le procès en anti-occidentalisme pur ne le laisse d'ordinaire supposer[9].

Un enfant de Vranje, né et mort le jour de l'Annonciation

Une famille de sept générations de prêtres

Le musée de Vranje sur une carte postale non datée. Auteur inconnu ; bibliothèque Bora Stanković de Vranje — Wikimedia Commons, CC0. Reproduction inchangée.

Blagoje Popović naît le 25 mars 1894 — jour de la fête de l'Annonciation de la Mère de Dieu dans le calendrier julien encore en usage en Serbie — à Vranje, petite ville du sud de la Serbie alors récemment libérée de la domination ottomane[10]. Ses parents, Spiridon, bedeau (sacristain) de paroisse, et Anastasija, appartiennent à une lignée où l'on compte, avant lui, sept générations consécutives de prêtres[11]. Au baptême, on lui donne le prénom de Blagoje — littéralement « l'annonciateur de la bonne nouvelle » — en l'honneur direct de la fête du jour et de la Mère de Dieu[12]. Ce nom de naissance, choisi en écho exact à sa date de naissance, deviendra rétrospectivement, aux yeux de ses biographes orthodoxes, un signe annonciateur du jour de sa mort : quatre-vingt-cinq ans plus tard, jour pour jour dans le calendrier julien, il s'éteindra à Ćelije un 25 mars, fête de l'Annonciation[13].

Le maître Nicolas Vélimirovitch et le séminaire Saint-Sava (1905-1914)

De 1905 à 1914, le jeune Blagoje étudie au séminaire Saint-Sava de Belgrade[14]. Il y rencontre l'homme qui va durablement façonner sa vie spirituelle : le hiéromoine Nicolas Vélimirovitch (futur évêque d'Ohrid puis de Žiča, mort en exil en 1956 et canonisé lui aussi par la suite), alors jeune professeur au séminaire, que la tradition orthodoxe surnommera le « nouveau Chrysostome »[15]. C'est Vélimirovitch qui initie Popovitch à la profondeur de la vie chrétienne et lui inspire cet amour de l'éternité qui ne le quittera plus : à partir de cette période et jusqu'à la fin de sa vie, Popovitch prendra l'habitude, quotidienne et sans exception, de lire trois chapitres du Nouveau Testament[16]. Son mémoire de fin d'études porte sur la théocratie et l'Empire romain d'Orient[17] — premier signe d'un intérêt qui ne le quittera jamais pour les rapports entre l'Église et le pouvoir temporel, thème qui reviendra avec une force décuplée dans sa critique ultérieure de la papauté.

Les années de formation itinérante : Pétrograd, Oxford, Athènes (1916-1926)

La tonsure monastique à Shkodër et le nom de saint Justin le Philosophe

En pleine Première Guerre mondiale, où il sert d'abord comme infirmier militaire[18], Blagoje Popović est tonsuré moine le 1ᵉʳ janvier 1916 à la cathédrale orthodoxe de Shkodër, en Albanie, où l'armée et une partie du clergé serbes s'étaient repliés[19]. Il reçoit à cette occasion le nom de Justin, en l'honneur de saint Justin le Philosophe et Martyr (IIᵉ siècle), l'un des tout premiers apologistes chrétiens à avoir voulu montrer que le christianisme était la « vraie philosophie » — référence programmatique pour celui qui consacrera son œuvre entière à démontrer que le christianisme orthodoxe est, seul, la pleine vérité sur l'homme[20].

« La débâcle d'Oxford » : une thèse sur Dostoïevski jamais soutenue (1916-1919)

Infographie — une formation européenne. Illustration originale IA ; architectures symboliques. D’après la notice biographique de 1999 et Širka, 2021, p. 189–202 (sources de l’article).

Après un premier séjour d'études au séminaire orthodoxe de Pétrograd en 1916, interrompu par les troubles bolcheviques, le jeune moine Justin est transféré en Angleterre, où il rejoint, avec une cinquantaine d'autres séminaristes, professeurs et clercs serbes réfugiés, un programme d'accueil mis en place par la Faculté de théologie d'Oxford — geste diplomatique et humanitaire des autorités britanniques qui contribuera, par la suite, à structurer durablement la formation théologique du clergé serbe[21]. Justin y prépare, de 1916 à 1919, un Bachelor of Letters consacré à Dostoïevski, sous le titre The Religion of Dostoevsky[22].

Le résultat est ce que l'historiographie universitaire récente appelle, sans détour, la « débâcle d'Oxford »[23] : les examinateurs, Walter Frere et Nevill Forbes, reconnaissent dans le travail « une interprétation détaillée et éloquente des croyances religieuses de Dostoïevski », mais lui reprochent l'absence de toute perspective critique et l'absence de mise en relation avec les événements contemporains de la Russie et de l'orthodoxie russe[24]. Selon les opposants de l'époque, Popovitch n'aurait fait que partager les prémisses de Dostoïevski sans jamais les interroger — un jugement que Justin lui-même refusera de corriger : il ne défendra jamais formellement la thèse et n'obtiendra donc aucun diplôme d'Oxford[25]. Publié malgré tout en 1923 dans la revue orthodoxe La Vie chrétienne qu'il dirige alors, l'essai — devenu La Philosophie et la religion de F. M. Dostoïevski — est considéré rétrospectivement comme l'une des toutes premières lectures « néo-patristiques » de l'œuvre du romancier russe, et le laboratoire où se forge, déjà, la conviction centrale de toute sa théologie ultérieure : que l'humanisme rationaliste occidental porte en lui, structurellement, la négation du Dieu-homme[26].

Le doctorat d'Athènes sur saint Macaire d'Égypte (1926)

Faute de diplôme britannique, Popovitch achève sa formation à la Faculté de théologie de l'université d'Athènes, où il soutient en 1926 une thèse doctorale consacrée à un Père du désert égyptien du IVᵉ siècle : Le Problème de la personne et de la connaissance selon saint Macaire d'Égypte[27][28]. Le choix du sujet — la personne humaine éclairée par la mystique patristique plutôt que par la philosophie moderne — annonce déjà, en creux, tout le programme théologique à venir : une anthropologie qui ne se construit jamais à partir de l'homme replié sur lui-même, mais toujours à partir de sa relation vécue, ascétique et priante, avec Dieu.

Une relation à l'Angleterre plus nuancée qu'on ne le dit

L'historiographie ancienne de Popovitch — construite d'abord par ses disciples les plus fervents puis reprise, en miroir, par ses détracteurs — a longtemps réduit son passage par Oxford à un simple échec suivi d'un rejet définitif de la pensée anglo-saxonne. Une monographie récente de Bogdan Lubardić, Justin de Ćelije et l'Angleterre (Institut d'études théologiques, Belgrade, 2019), vient nuancer sérieusement ce récit[29]. En explorant systématiquement la bibliothèque personnelle de Popovitch, encore conservée au monastère de Ćelije, Lubardić y retrouve de nombreuses références positives à des penseurs anglicans et à des savants britanniques : l'écrivain John Middleton Murry, le cardinal converti John Henry Newman, mais aussi les astrophysiciens Arthur Eddington et James Jeans, dont Popovitch intègre les découvertes scientifiques du premier tiers du XXᵉ siècle à sa théologie du Logos — en s'appuyant sur la doctrine des logoi spermatikoi (les « raisons séminales ») de saint Maxime le Confesseur, pour qui chaque être visible porte la trace invisible de l'intention du Logos divin[30]. Popovitch va jusqu'à admirer explicitement Shakespeare et le poète catholique Francis Thompson, et converge, sur un point précis, avec la critique anglicane du premier concile du Vatican[31]. Selon le mot que retient Lubardić lui-même, la position de Popovitch envers l'Occident n'est « paradoxale qu'en apparence » : elle reste, au fond, cohérente, car ce que Popovitch vise sous le nom d'« Occident » n'est pas telle ou telle nation, mais un certain esprit rationaliste et humaniste qui, à ses yeux, traverse aussi bien l'Europe occidentale que l'Europe orientale sécularisée[32].

Professeur, missionnaire et confesseur en Serbie (1926-1945)

Karlovci, Prizren, et la mission de Tchécoslovaquie contre l'uniatisme

Infographie — enseignement, mission et premiers volumes de la Dogmatique. Illustration originale IA, sans valeur de fac-similé. D’après la notice de 1999, p. 173–175, et la notice OrthodoxWiki citées dans l’article.

De retour en Serbie, l'hiéromoine Justin enseigne la patrologie, la dogmatique, la liturgie et l'hagiologie aux séminaires théologiques de Sremski Karlovci puis de Prizren[33][34]. En 1930-1931, il est envoyé par le Saint-Synode serbe auprès de l'évêque Iosif de Bitola pour aider à l'organisation de la jeune Église orthodoxe de Tchécoslovaquie, alors directement menacée par les tentatives d'union avec Rome portées par l'uniatisme gréco-catholique dans la région[35]. C'est en reconnaissance de ce travail que le Saint-Synode serbe lui propose, à l'issue de la mission, la consécration épiscopale sur le nouveau diocèse de Russie subcarpathique ; Justin refuse fermement, invoquant son indignité, son inexpérience et son manque de sagesse charismatique[36] — premier signe d'une humilité qui restera, aux yeux de ses biographes orthodoxes, l'une des constantes les plus frappantes de sa vie spirituelle, en dépit de la virulence polémique de ses écrits ultérieurs.

Deux amitiés spirituelles : le métropolite Antoine et le futur saint Jean de Changhaï

Dans ces mêmes années, Popovitch noue une amitié spirituelle durable avec le métropolite Antoine (Khrapovitsky) — premier primat de l'Église orthodoxe russe hors frontières, alors provisoirement installée en Serbie — et avec le hiéromoine Jean (Maximovitch), futur archevêque de Changhaï puis de San Francisco, canonisé en 1994 par cette même Église russe hors frontières[37]. Ces liens illustrent la place que Popovitch occupe très tôt dans les réseaux de l'émigration monastique russe blanche réfugiée dans les Balkans — la même communauté, précisément, dont sera issu à Paris l'Institut Saint-Serge où se formera, à la génération suivante, Alexandre Schmemann.

La Dogmatique de l'Église orthodoxe et le professorat de Belgrade (1932-1945)

Déjà reconnu comme un écrivain de grand talent, Popovitch publie en 1932 le premier des trois tomes de sa Dogmatique de l'Église orthodoxe, suivi du deuxième en 1935[38][39]. En 1934, il est nommé professeur de dogmatique à la Faculté de théologie Saint-Sava de l'université de Belgrade, poste qu'il occupera jusqu'en 1945[40][41]. Sa méthode d'enseignement tranche délibérément avec l'académisme classique : selon le témoignage de ses collègues, sa théologie n'est « jamais purement académique, mais toujours vivante, charismatique, liturgique, componctueuse et priante », car Popovitch ne théologisait pas de façon simplement réflexive, mais « souffrait littéralement » les réalités divines qu'il enseignait, dans la prière et les larmes du repentir[42]. Prédicateur au verbe ardent, il conduit des multitudes de fidèles à la prise de conscience et au repentir, et devient, en parallèle de sa charge de professeur, un directeur spirituel et un confesseur d'une autorité reconnue bien au-delà des murs de l'université[43].

Trente et un ans à Ćelije : la théologie sous surveillance communiste (1945-1979)

  1. 25 mars 1894
    Naissance à Vranje

    Blagoje Popović naît le jour de l'Annonciation dans une famille de sept générations de prêtres serbes.

  2. 1 janvier 1916
    Tonsure monastique à Shkodër

    Il reçoit le nom de Justin, en l'honneur de saint Justin le Philosophe et Martyr, avant d'être envoyé étudier à Pétrograd puis à Oxford.

  3. 1919
    La « débâcle d'Oxford »

    Sa thèse sur la religion de Dostoïevski n'est jamais formellement soutenue ; il quitte l'Angleterre sans diplôme britannique.

  4. 1926
    Doctorat de théologie à Athènes

    Il soutient une thèse sur saint Macaire d'Égypte et devient docteur en théologie.

  5. 1930-1931
    Mission en Tchécoslovaquie

    Il œuvre à l'organisation de l'Église orthodoxe tchécoslovaque face à l'uniatisme, puis refuse l'épiscopat qui lui est proposé.

  6. 1932-1935
    Les deux premiers tomes de la Dogmatique

    Il publie les tomes I et II de sa Dogmatique de l'Église orthodoxe, œuvre systématique majeure de la théologie orthodoxe du XXe siècle.

  7. 1934-1945
    Professeur à Belgrade

    Il enseigne la dogmatique à la Faculté de théologie Saint-Sava jusqu'à sa destitution par le régime communiste.

  8. 1948
    Installation à Ćelije

    Après trois ans d'incertitude, il devient père spirituel du couvent des Saints-Archanges de Ćelije, près de Valjevo, sous surveillance policière.

  9. 1974
    L'Église orthodoxe et l'œcuménisme

    Il publie son ouvrage le plus discuté hors de Serbie, en pleine participation de l'Église serbe — membre depuis 1965 — au Conseil œcuménique des Églises, qu'il dénonce.

  10. 25 mars 1979
    Mort à Ćelije

    Il s'éteint à quatre-vingt-cinq ans, le jour même de l'Annonciation, jour de sa naissance dans le calendrier julien.

  11. 2 mai 2010
    Canonisation

    Le Saint-Synode de l'Église orthodoxe serbe l'inscrit au nombre des saints sous le nom de Justin le Nouveau de Ćelije.

La destitution et l'exil intérieur (1945-1948)

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et de l'installation du régime communiste titiste, Popovitch est destitué de sa chaire universitaire comme « ennemi du régime »[44]. Après trois années d'instabilité et de déplacements forcés, il devient en 1948 prêtre de paroisse et confesseur au couvent des Saints-Archanges de Ćelije, près de Valjevo, où il exercera son ministère « en confinement et sous stricte surveillance des autorités »[45] — une surveillance policière continue de la police secrète yougoslave qui durera, selon les recensements disponibles, l'intégralité des trente et un années suivantes[46].

La vie quotidienne du monastère : liturgie, ascèse, direction spirituelle

Le monastère de Ćelije en juillet 2010. Photographie : Јованвб — Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Fichier inchangé.

Trente ans durant, l'archimandrite Justin célèbre la liturgie quotidiennement — il confiera lui-même que c'est des saints mystères qu'il tirait toute sa force[47]. Il vit dans une ascèse stricte, entre prière et jeûne, tout en travaillant sans relâche à l'étude, à l'écriture et à la traduction, tout en dirigeant spirituellement et en confessant la communauté des moniales et une multitude innombrable de fidèles venus de toute la Serbie et de l'étranger[48]. Conséquence directe de cette vie exemplaire : le couvent de Ćelije sert aujourd'hui encore, en Serbie, de modèle de vie monastique pour l'ensemble des autres monastères du pays[49].

L'école de Ćelije : Jevtić, Radović, Bulović, Radosavljević

Infographie — l’école de Ćelije. Illustration originale IA ; silhouettes symboliques et sièges historiques, sans indication de fonctions actuelles. D’après les notices des disciples et Širka, 2021, citées dans l’article.

C'est dans cette réclusion surveillée que Popovitch forme, autour de lui, toute une génération de disciples qui deviendront parmi les plus influents évêques de l'Église orthodoxe serbe de la fin du XXᵉ siècle : Atanasije Jevtić (futur évêque de Zahumlje-Herzégovine), Amfilohije Radović (futur métropolite du Monténégro et du Littoral), Irénée Bulović (futur évêque de Bačka) et Artemije Radosavljević (futur évêque de Ras-Prizren) — connus collectivement sous le nom de « Justinovci », les « disciples de Justin »[50]. C'est notamment Jevtić et Radović qui, dès 1979, prennent en charge la conservation et la diffusion de son héritage écrit, ouvrant la première phase de sa réception théologique en Serbie[51].

Une œuvre monumentale écrite dans l'ombre

Loin de se réduire au silence que lui imposait la surveillance policière, Popovitch produit à Ćelije l'essentiel de son œuvre écrite : des commentaires exégétiques des évangiles de saint Matthieu et de saint Jean, des épîtres de saint Paul et des épîtres catholiques de saint Jean, et surtout les douze volumes de ses Vies des saints (1972-1977), qui deviendront un classique de la spiritualité serbe contemporaine[52]. C'est également durant cette période qu'il achève le troisième tome de sa Dogmatique, publié à titre posthume[53].

Le cœur de la doctrine : le Dieu-homme comme unique vérité

« Aucune autre humanité n'existe sous le ciel »

Infographie — la centralité du Dieu-homme chez Popovitch. Illustration originale IA. Synthèse de L’Homme et le Dieu-homme et des Attributs de l’Église, référencés dans l’article.

L'ensemble de la théologie de Popovitch se résume à une seule affirmation centrale, martelée sous d'innombrables formes dans ses écrits : le Christ Dieu-homme (Bogočovek, littéralement « Dieu-homme ») est l'unique clé de toute vérité, et l'orthodoxie elle-même n'est rien d'autre, selon lui, que « la Divino-humanité » vécue et prolongée dans l'histoire par l'Église :

« L'orthodoxie est l'orthodoxie en raison du Dieu-homme, et non en raison d'autre chose ou de quelqu'un d'autre. [...] Cela signifie que l'homme n'apprend la vérité complète sur l'homme, sur le but et le sens de son existence, qu'à travers le Dieu-homme. En dehors de Lui, l'homme se change en apparition, en épouvantail, en non-sens [...]. C'est pourquoi la véritable humanité ne réside que dans la Divino-humanité ; et aucune autre humanité n'existe sous le ciel. » — Justin Popovitch, L'Homme-Dieu : le fondement de la vérité de l'orthodoxie, essai repris dans L'Homme et le Dieu-homme, Sebastian Press, 2008-2009[54]

Cette même conviction structure sa définition de la Tradition elle-même, qu'il ne réduit jamais à un simple dépôt de coutumes ou de textes transmis :

« La Tradition principale de l'Église orthodoxe, c'est le Christ Dieu-homme vivant, tout entier dans le Corps théanthropique de l'Église. » — Justin Popovitch, « Les attributs de l'Église », Orthodox Life, vol. 31, n° 1, janvier-février 1981[55]

Popovitch développe cette intuition jusqu'à son terme le plus radical : pour lui, tout ce qui, dans le christianisme, prétend accomplir l'Évangile « par les méthodes de ce monde et par les méthodes des royaumes de ce monde » n'est pas orthodoxe, mais relève d'un « asservissement à la troisième tentation du démon »[56] — référence directe à l'épisode évangélique de la tentation du Christ au désert (Mt 4, 8-10), où le diable offre à Jésus tous les royaumes du monde en échange de son adoration. Cette formule, qu'il applique dans d'autres écrits de façon explicite à l'exercice d'un pouvoir ecclésial de type temporel, éclaire directement la racine théologique de sa critique ultérieure de la papauté : à ses yeux, quiconque cherche à établir l'unité de l'Église par des moyens de pouvoir plutôt que par la seule vérité vécue du Dieu-homme reproduit, structurellement, cette même tentation.

L'homme sans le Dieu-homme : la critique de l'humanisme européen

Symétriquement, Popovitch définit toute forme d'« hétérodoxie » — un terme qu'il emploie largement, sans le réserver au seul protestantisme — comme la fragmentation de l'homme intégral en « atomes » et en « particules » : la raison, la volonté, les sens, l'âme, le corps, l'expertise, érigés chacun en absolu à la place du Christ tout entier[57]. C'est cette même grille de lecture qu'il applique, dès sa thèse de jeunesse sur Dostoïevski, à l'ensemble de la civilisation européenne moderne : la « vaine idole de l'infaillibilité de l'homme, qui synthétise en elle-même l'esprit de l'Europe »[58]. Pour un lecteur catholique, cette critique du sécularisme et de l'auto-idolâtrie de la raison humaine rejoint, sur le fond, des intuitions parfaitement recevables et déjà présentes chez des penseurs catholiques du XXᵉ siècle comme Romano Guardini ou Henri de Lubac sur la « tragédie de l'humanisme sans Dieu » — mais Popovitch, à la différence de ceux-ci, étend cette même critique jusqu'à englober l'institution même de la papauté, qu'il identifie, en tant que telle, comme l'expression ecclésiale la plus aboutie de cette « infaillibilité de l'homme ».

La « pan-hérésie » : le combat contre l'œcuménisme

Genèse d'un combat : de « L'Église orthodoxe et l'œcuménisme » aux deux mémorandums

Infographie — trois repères du combat de Popovitch et la distinction entre idéologie et dialogue. Illustration originale IA. D’après la notice de 1999 et le témoignage de Jevtić rapporté par Pravoslavie.ru, cités dans l’article.

C'est dans les toutes dernières années de sa vie que Popovitch devient, aux yeux du monde orthodoxe et au-delà, la voix la plus radicale de l'opposition à l'œcuménisme moderne. En 1974, il publie son ouvrage le plus discuté, L'Église orthodoxe et l'œcuménisme (traduction anglaise : The Orthodox Church and Ecumenism, Lazarica Press, Birmingham, 2000), dans lequel il expose la doctrine de l'Église orthodoxe en la confrontant systématiquement à ce qu'il nomme l'humanisme occidental « privé de l'Esprit », dont il fait naître, selon lui, la « pan-hérésie de l'œcuménisme »[59]. La même année, alors que l'Église orthodoxe serbe — membre du Conseil œcuménique des Églises (COE) depuis 1965 — approfondit son engagement œcuménique, Popovitch dénonce cette orientation dans des mémorandums adressés en 1970 puis en 1977 au Saint-Synode serbe, où il s'élève à la fois contre l'organisation du futur « Saint et Grand Concile » de l'Église orthodoxe, portée selon lui par des hiérarques trop acquis à l'idéologie œcuméniste du Phanar, et contre la participation serbe elle-même au COE[60].

« Le protestantisme, enfant loyal du papisme »

Le cœur de la thèse de Popovitch tient en une généalogie théologique volontairement provocante : selon lui, toutes les confessions chrétiennes occidentales, catholicisme et protestantisme confondus, procèdent d'une seule et même logique, celle de mettre l'homme — pape infaillible d'un côté, croyant individuel érigé en pape de lui-même de l'autre — à la place que seul le Christ Dieu-homme devrait occuper :

« Le protestantisme ? C'est l'enfant loyal du papisme. [...] Il n'y a pas d'issue à cette impasse pour l'œcuménisme papiste-protestant, avec sa pseudo-Église et sa pseudo-christianité, sans un repentir total. » — Justin Popovitch, « L'œcuménisme humaniste », dans Orthodox Faith and Life in Christ, trad. Asterios Gerostergios, Institute for Byzantine and Modern Greek Studies, Belmont (Massachusetts), 1997[61]

Pour Popovitch, l'ecclésiologie et la christologie ne sont qu'une seule et même question : critiquer l'œcuménisme, c'est donc toujours, en dernière analyse, une manière de défendre qui est vraiment le Christ, et non un simple débat institutionnel entre confessions[62]. C'est ce qui explique la dureté de son jugement global : « L'œcuménisme est le nom commun donné au pseudo-christianisme des pseudo-Églises de l'Europe occidentale »[63].

Dialogue et idéologie : la nuance retenue par ses propres disciples

Son plus proche disciple, l'évêque Atanasije Jevtić, a lui-même mis en garde contre une lecture trop littérale et trop globalisante de ce combat, qualifiant d'« imprudents zélotes » ceux qui prétendent que Popovitch aurait rejeté tout œcuménisme sans distinction[64]. Selon Jevtić, Popovitch « critiquait l'idéologie de l'œcuménisme, qu'il considérait comme une variante du "nouveau christianisme", en tant qu'hérésie ecclésiologique » — mais n'a jamais critiqué en tant que telle la participation à des rencontres ou à des dialogues œcuméniques, allant jusqu'à considérer comme un saint son propre maître Nicolas Vélimirovitch, qui y avait pourtant participé activement[65]. Un véritable œcuménisme, selon Popovitch, suppose au contraire le Christ Dieu-homme comme centre absolu, le repentir devant la vérité plutôt que le compromis diplomatique, et le rejet explicite de la « théorie des branches » qui traiterait les Églises séparées comme équivalentes[66].

Le regard sur Rome : la papauté jugée comme une révolte contre le Dieu-homme

« La plus grande hérésie contre l'Église »

Infographie — distinguer la polémique de Popovitch et la définition catholique. Illustration originale IA. D’après Pastor Aeternus, chap. 4, et Lumen Gentium, § 25, cités dans l’article.

Sur la papauté proprement dite, le jugement de Popovitch ne connaît aucune nuance :

« Le dogme de l'infaillibilité pontificale n'est pas seulement une hérésie, mais la plus grande hérésie contre la véritable Église du Christ. [...] Le pape — un homme — a usurpé la place du Dieu-homme. » — Justin Popovitch, « Réflexions sur l'infaillibilité de l'homme européen », dans Orthodox Faith and Life in Christ, op. cit.[67]

Dès l'entre-deux-guerres, au moment de la crise du concordat entre le royaume de Yougoslavie et le Saint-Siège (1935-1937), Popovitch va jusqu'à établir un parallèle historique appelé à choquer un lecteur occidental : selon lui, « la papauté fut le père du fascisme et du communisme, parce qu'elle employa la violence au nom de Dieu »[68] — jugement à replacer dans le contexte polémique très concret d'une opinion orthodoxe serbe alors vivement mobilisée contre la ratification du concordat, perçue comme une ingérence catholique dans les affaires du royaume. Trente ans plus tard, commentant la réaffirmation par le concile Vatican II de la doctrine définie par Vatican I, Popovitch la qualifiera, dans une formule tout aussi cinglante, de « renaissance de l'humanisme européen, et donc renaissance de cadavres »[69].

Ce que Vatican I a réellement défini — et ce que Popovitch en dit

La rhétorique de Popovitch présente systématiquement l'infaillibilité pontificale comme l'« infaillibilité de l'homme » en général — une divinisation pure et simple d'un individu[70][71]. Or ce n'est précisément pas ce que le premier concile du Vatican a défini le 18 juillet 1870, dans la constitution dogmatique Pastor Aeternus. Un regard catholique honnête sur cette critique doit donc, sans en atténuer la sévérité, en préciser exactement l'objet réel :

Ce que dénonce Justin PopovitchCe que Pastor Aeternus (1870) et Lumen Gentium §25[72] définissent réellement
« L'infaillibilité de l'homme », divinisation d'un individuL'assistance spéciale du Saint-Esprit promise à Pierre et à ses successeurs (Lc 22, 32), non une perfection personnelle du pape
Une autorité que le pape exercerait en toute matière et en tout tempsQuatre conditions cumulatives : parler comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, en vertu de sa suprême autorité apostolique, définir une doctrine de foi ou de mœurs, destinée à être tenue par toute l'Église[73]
Un pouvoir permanent, quasi quotidien, de nature « pan-hérétique »Un acte rarissime : deux définitions ex cathedra reconnues (Immaculée Conception, 1854 — avant même la définition solennelle de l'infaillibilité en 1870 ; Assomption, 1950)
Une usurpation pure et simple de la place du ChristUne garantie négative : l'assurance que l'Église ne sera pas entraînée dans l'erreur sur un point défini de la foi, non un pouvoir positif de révélation nouvelle (CEC §891)[74]

Lecture du tableau : la critique de Popovitch vise, mot pour mot, une caricature de l'infaillibilité — une sorte de droit permanent à l'erreur impossible, exercé par un homme divinisé — que l'enseignement catholique lui-même exclut explicitement. Cela ne dissout pas pour autant le vrai désaccord de fond entre orthodoxie et catholicisme, qui porte sur la nature même de la primauté pétrinienne comme principe visible et perpétuel d'unité de toute l'Église (Lumen Gentium §23[75]) — désaccord qu'un catholique n'a aucune raison de minimiser, mais qui n'est pas non plus celui, plus grossier, que la rhétorique de Popovitch donne parfois à voir.

Pour le développement complet des réponses catholiques aux objections orthodoxes classiques sur le Filioque, la primauté et l'infaillibilité, voir Réponses aux objections orthodoxes et Que dit l'Église sur les orthodoxes ? ; sur la rupture historique elle-même, voir Le grand schisme d'Orient.

Une critique à situer dans son temps

Il serait également malhonnête de lire la virulence de Popovitch hors de son contexte historique réel. Cette critique de la papauté n'est pas la préoccupation constante d'une vie entière, mais devient dominante dans la réception de son œuvre selon des cycles politiques précis : la recherche universitaire serbe distingue ainsi plusieurs phases dans la réception de sa pensée, où l'accent mis sur sa critique de Rome ou, au contraire, sur sa critique du sécularisme et du rationalisme occidental en général, varie fortement selon le contexte géopolitique :

PériodeAccent dominant dans la réception de Popovitch
1979-1990Conservation fidèle de l'héritage écrit par ses plus proches disciples (Jevtić, Radović)
Années 1990Insistance sur sa critique de l'autorité papale et du catholicisme romain, dans le contexte de la reconnaissance internationale de l'indépendance croate
Fin des années 1990-2000Déplacement vers sa critique de l'humanisme et du rationalisme occidentaux en général, après les bombardements de la Serbie en 1999
Depuis 2006Constitution d'une discipline universitaire autonome, la « justinologie », étudiant son œuvre dans une perspective dogmatique, liturgique, patrologique, philosophique, biblique et pédagogique

Source : Zdenko Š. Širka, « Mission and reception of St Justin Popović », Nicholai Studies I, n°1 (2021), p. 192-193, synthétisant l'introduction de Vladimir Cvetković et Bogdan Lubardić aux actes du colloque international de Belgrade (10-11 mai 2019)[76].

Une réception savante qui nuance l'image du seul polémiste

Le colloque international de Belgrade (2019) et l'apport catholique de Thomas Bremer

Infographie — de la transmission spirituelle à la recherche universitaire. Illustration originale IA ; scène de colloque symbolique. D’après Zdenko Š. Širka, Nicholai Studies I/1, 2021, p. 189–202.

Le colloque international Mission et pensée de saint Justin Popović, organisé à Belgrade les 10 et 11 mai 2019 par l'Institut de philosophie et de théorie sociale, la Faculté de théologie orthodoxe de l'université de Belgrade et le Centre d'études byzantino-slaves de l'université de Niš, a rassemblé vingt-quatre contributions savantes, dont plusieurs signées par des théologiens non orthodoxes[77]. La première section thématique des actes publiés, intitulée « Justin Popović entre œcuménisme et anti-œcuménisme », comprend notamment une contribution du théologien catholique Thomas Bremer, professeur à l'université de Münster, aux côtés d'une perspective luthérienne tchèque : selon la synthèse qu'en donne le recenseur Zdenko Širka, ces quatre travaux montrent ensemble que « les relations de Justin avec les Églises anglicane, catholique romaine et luthérienne, ainsi que ses rapports avec l'institution de la papauté, sont plus nuancés et plus subtils qu'on ne l'avait compris auparavant »[78].

« Justinologie » : une discipline académique désormais établie

Depuis le milieu des années 2000, portée notamment par le projet ministériel serbe La théologie serbe au XXᵉ siècle (2006-2015), l'étude de l'œuvre de Popovitch s'est constituée en discipline universitaire autonome que les chercheurs serbes nomment eux-mêmes la « justinologie »[79]. Cette évolution académique, selon Širka, permet de « démythologiser et dé-instrumentaliser » l'œuvre de Popovitch, entre deux extrêmes tout aussi stériles l'un que l'autre : d'un côté, une lecture pieuse et défensive qui considère toute critique de Justin comme une attaque directe contre sa sainteté ; de l'autre, une lecture qui instrumentalise son œuvre pour justifier un rejet global de l'Église serbe et de l'orthodoxie tout entière au nom de leur prétendu anti-modernisme et de leur rétrograde intransigeance[80]. Entre ces deux caricatures symétriques, la recherche récente s'attache à comprendre les raisons et les circonstances concrètes — historiques, politiques, ecclésiales — dans lesquelles la pensée de Popovitch a pris forme, sans juger a priori si ses positions sont justes ou fausses[81].

Mort à Ćelije, le jour de l'Annonciation (1979)

La tombe de Justin Popovitch à Ćelije, photographiée en juillet 2010. Photographie : Јованвб — Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0. Fichier inchangé.

Justin Popovitch s'éteint au monastère de Ćelije le 25 mars 1979 (calendrier julien) — le jour même de la fête de l'Annonciation, celui de sa naissance, quatre-vingt-cinq ans plus tôt jour pour jour[82]. Depuis, sa tombe est devenue un lieu de pèlerinage, non seulement pour le peuple serbe si longtemps éprouvé par la répression communiste, mais pour l'ensemble du monde orthodoxe[83]. Ses disciples et de nombreux témoins de son époque lui reconnaissent d'avoir vécu et affronté les problèmes contemporains de l'Église « à la manière et dans l'esprit patristiques », en actualisant, avec la terminologie et la problématique de son temps, le message toujours neuf des Pères de l'Église sur le Christ Dieu-homme et sur le salut par le repentir comme seule issue véritable à toutes les impasses humaines[84].

Canonisation et postérité : saint Justin le Nouveau de Ćelije

Le 2 mai 2010

Trente et un ans après sa mort, l'Assemblée des évêques de l'Église orthodoxe serbe adopte, le 29 avril 2010, à l'unanimité, les recommandations des évêques diocésains compétents et inscrit au diptyque des saints de l'Église orthodoxe le nom de l'archimandrite Justin Popovitch, père spirituel du monastère de Ćelije[85]. La glorification officielle est proclamée le 2 mai 2010 par le Saint-Synode[86]. Il est depuis fêté chaque année le 1ᵉʳ juin du calendrier julien (14 juin du calendrier grégorien), sous le nom de saint Justin le Nouveau de Ćelije (Justin Ćelijski)[87].

Une école théologique toujours vivante en Serbie

L'héritage de Popovitch continue d'irriguer, aujourd'hui encore, l'Église orthodoxe serbe à travers l'influence durable de ses disciples devenus évêques — Jevtić, Radović, Bulović, Radosavljević — et à travers la discipline universitaire de la « justinologie » qui s'est développée depuis le milieu des années 2000[88]. Sa Dogmatique de l'Église orthodoxe, souvent présentée par ses admirateurs comme la synthèse dogmatique orthodoxe la plus systématique depuis saint Jean Damascène, demeure une référence obligée pour tout étudiant en théologie orthodoxe serbe. Pour un lecteur catholique, l'ambivalence de cet héritage reste entière : un maître spirituel d'une exigence ascétique et christocentrique incontestable, dont la critique du sécularisme rejoint par bien des aspects les intuitions catholiques les plus sûres sur la primauté du Christ — mais dont la polémique anti-romaine, si elle doit être rapportée fidèlement et sans l'édulcorer, appelle tout autant une réponse honnête sur ce que l'Église catholique enseigne réellement, et non sur la caricature qu'en a parfois donnée, dans le contexte très particulier de la Yougoslavie communiste et des tensions balkaniques du XXᵉ siècle, l'un des plus grands théologiens de l'orthodoxie contemporaine.

Pour aller plus loin

La figure de Justin Popovitch s'éclaire par l'histoire de la séparation entre Orient et Occident et par les autres grandes voix de la théologie orthodoxe du XXᵉ siècle confrontées, chacune à sa manière, au dialogue ou au non-dialogue avec Rome.

Notes et références

  1. "Justin Popovich", OrthodoxWiki, consulté en juillet 2026 — études à la Faculté de théologie Saint-Sava de Belgrade (1905-1914), séminaire de Pétrograd (1916), Oxford (1916-1919), doctorat à l'université d'Athènes (1926) sur « Problem ličnosti i saznanja po Sv. Makariju Egipatskom », professorat de dogmatique à Belgrade (1934-1945), trente et une années au monastère de Ćelije sous surveillance policière communiste, mort le 25 mars 1979 (jour de l'Annonciation dans le calendrier julien), canonisation le 2 mai 2010, fête liturgique le 1ᵉʳ juin (julien) / 14 juin (grégorien), œuvres majeures dont The Philosophy and Religion of F.M. Dostoevsky (1923), Dogmatics of the Orthodox Church (1932, 1935, posthume), The Orthodox Church and Ecumenism (1974/2001), Hagiographies of the Saints en douze volumes (1972-1977). Texte : https://orthodoxwiki.org/Justin_Popovich

    1 14 19 20 27 39 40 46 53 87
  2. "An Important and Instructive Anniversary: Twenty Years Since the Repose of Archimandrite Justin Popović (1894-1979)", article reproduit sur le site de la Métropole du Pirée (imoph.org), source originale : Ἃγιος Κυπριανός, n°289 (mars-avril 1999), p. 173-175 — biographie détaillée lue en intégralité : naissance le 25 mars 1894 (Annonciation), famille de sept générations de prêtres, nom de baptême Blagoje, formation au séminaire Saint-Sava de Belgrade (1905-1914) sous Nicolas Vélimirovitch, lecture quotidienne de trois chapitres du Nouveau Testament, tonsure monastique en 1916, ordinations diaconale (1920) et sacerdotale (1922) par le patriarche Dimitrije de Serbie, doctorat à Athènes (1926), enseignement à Karlovci et Prizren, mission tchécoslovaque contre l'uniatisme (1930-1931) et refus de l'épiscopat de Russie subcarpathique, amitié avec le métropolite Antoine Khrapovitsky et le hiéromoine Jean Maximovitch, premier tome de la Dogmatique (1932), professorat à Belgrade (1934), destitution communiste, installation à Ćelije en 1948 sous surveillance, trente ans de liturgie quotidienne, œuvre écrite à Ćelije (commentaires bibliques, Vies des saints en douze volumes), publication de L'Église orthodoxe et l'œcuménisme (1974), mémorandums de 1970 et 1977, participation serbe au Conseil œcuménique des Églises (membre depuis 1965), mort le 25 mars 1979 jour de l'Annonciation. Texte : https://www.imoph.org/Theology_en/E3d6002IoustinosPopovichAK289.pdf

    2 6 10 12 13 15 16 33 35 36 37 38 41 42 43 44 45 47 48 49 52 59 60 82 83 84
  3. "Serbian Church Formally Canonised Simeon Popović and Justin Popović", Voices from Russia (02varvara.wordpress.com), 4 mai 2010, consulté en juillet 2026 — l'Assemblée des évêques de l'Église orthodoxe serbe adopte à l'unanimité, lors de sa session du 29 avril 2010, les recommandations des évêques diocésains et inscrit au diptyque des saints le nom de l'archimandrite Justin Popovitch, père spirituel du monastère de Ćelije ; glorification proclamée par le Saint-Synode le 2 mai 2010. Recoupé avec OrthodoxWiki, « Justin Popovich », sur la fête liturgique fixée au 1ᵉʳ juin (calendrier julien). Texte : https://02varvara.wordpress.com/2010/05/04/serbian-church-formally-canonised-simeon-popovic-and-justin-popovic/

    3 85 86
  4. Justin Popovitch, "The God-Man: The Foundation of the Truth of Orthodoxy", essai repris dans Man and the God-Man (Sebastian Press, Western American Diocese of the Serbian Orthodox Church, éd. 2008-2009), texte intégral consulté sur stmaximus.org, lu en intégralité — citations originales : "Orthodoxy is Orthodoxy by reason of the God-man, and not by reason of anything else or anyone else. [...] man learns the complete truth about man, about the purpose and meaning of his existence only through the God-man. Outside of Him a man turns into an apparition, into a scarecrow, into nonsense [...]. Therefore, true manhood lies only in God-manhood; and no other manhood exists under heaven" ; "Everything that wants to carry out the God-man's Gospel in this world through the methods of this world and through the methods of the kingdoms of this world is not Orthodox, but implies enslavement to the third temptation of the devil" ; sur l'hétérodoxie comme fragmentation de l'homme intégral en « atomes » (raison, volonté, sens, âme, corps, expertise). Texte : https://stmaximus.org/files/Documents/PopovichGodman.pdf

    4 54 56 57
  5. "Speaking Painful Truth in Love: Orthodox Ecumenism and St. Justin Popovic", Pravoslavie.ru, consulté en juillet 2026 — distinction entre le rejet par Popovitch de l'idéologie de l'œcuménisme et son acceptation du dialogue œcuménique, témoignage de l'évêque Atanasije Jevtić qualifiant d'« imprudents zélotes » ceux qui prétendent le contraire, reconnaissance par Popovitch de la sainteté de son maître Nicolas Vélimirovitch malgré la participation de celui-ci à des rencontres œcuméniques, citation : "Ecumenism is the common name for the pseudo-Christianity of the pseudo-Churches of Western Europe", contexte de rédaction sous le patriarcat œcuménique d'Athénagoras et de la rencontre de 1965 avec Paul VI, conditions d'un œcuménisme authentique selon Popovitch (centralité du Christ Dieu-homme, fondement pneumatologique, repentir, rejet de la « théorie des branches »). Texte : https://pravoslavie.ru/99512.html

    5 62 63 64 65 66
  6. Justin Popovitch, "Reflections on the Infallibility of European Man", dans Orthodox Faith and Life in Christ, op. cit. — citations : "The dogma of papal infallibility is not only a heresy but the greatest heresy against the True Church of Christ" ; "The pope—a man—has usurped the place of the God-man." ; sur les humanismes européens comme « révolte sans fin contre le Dieu-homme Christ » : "All European humanisms in their essence are nothing other than an unending revolution against the God-man Christ." Citées sur : https://orthodoxchurchquotes.wordpress.com/category/sayings-from-saints-elders-and-fathers/st-justin-popovich/

    7 67 71
  7. Justin Popovitch, "Humanistic Ecumenism", dans Orthodox Faith and Life in Christ, trad. Asterios Gerostergios, Institute for Byzantine and Modern Greek Studies, Belmont (Massachusetts), 1997 — citations : "Protestantism? It is the loyal child of Papism" ; "There is no way out of this impasse for the Papist-Protestant Ecumenism with its pseudo-Church and its pseudo-Christianity without wholehearted repentance." Citées sur : https://orthodoxchurchquotes.wordpress.com/category/sayings-from-saints-elders-and-fathers/st-justin-popovich/

    8 61
  8. Zdenko Š. Širka, "Mission and reception of St Justin Popović" (recension de deux ouvrages : Vladimir Cvetković et Bogdan Lubardić [dir.], Thought and Mission of St Justin Popović, actes du colloque international, Belgrade, 2019 ; et Bogdan Lubardić, Justin of Ćelije and England: Ways of Reception of British Theology, Literature and Science, Belgrade, 2019), Nicholai Studies, vol. I, n°1 (2021), p. 189-202, lu en intégralité (14 pages) — chronologie précise du séjour anglais (arrivée 1916, thèse de Bachelor of Letters The Religion of Dostoevsky jamais soutenue, examinateurs Walter Frere et Nevill Forbes, « débâcle d'Oxford »), analyse par Lubardić de la bibliothèque personnelle de Popovitch à Ćelije révélant des références positives à John Middleton Murry, John Henry Newman, Arthur Eddington, James Jeans, Shakespeare et Francis Thompson, doctrine des logoi spermatikoi de Maxime le Confesseur, convergence avec la critique anglicane de Vatican I, colloque international de Belgrade des 10-11 mai 2019 avec 24 contributions dont celle du théologien catholique Thomas Bremer (université de Münster) et d'un théologien luthérien tchèque, quatre phases de réception académique de Popovitch (1979-1990 ; années 1990 ; fin 1990-2000 ; depuis 2006 constitution de la « justinologie » comme discipline universitaire dans le cadre du projet Serbian Theology in the Twentieth Century, 2006-2015). Texte : https://nicholaistudies.org/files/pdfs/2021/1/Nicholai%20Studies%20(2021)%20I,%201,%20189-202%20Sirka,%20Popovic.pdf

    9 21 22 23 24 25 26 29 30 31 32 51 76 77 78 79 80 81 88
  9. "Justin Popović", Wikipedia, version anglaise, consulté en juillet 2026 — naissance le 6 avril 1894 (équivalent grégorien) à Vranje, service comme infirmier militaire pendant la Première Guerre mondiale, tonsure monastique en 1916 à Shkodër, études à Pétrograd puis en Angleterre jusqu'en 1919, doctorat à Athènes en 1926 sur saint Macaire d'Égypte, professorat à la Faculté de théologie orthodoxe de Belgrade à partir de 1934, canonisation le 2 mai 2010. Texte : https://en.wikipedia.org/wiki/Justin_Popovi%C4%87

    11 17 18 28 34
  10. Recoupement de plusieurs synthèses biographiques serbes (dont pink.rs et bastabalkana.com, consultées en juillet 2026) identifiant les quatre principaux disciples de Justin Popovitch formés à Ćelije — Atanasije Jevtić (évêque de Zahumlje-Herzégovine), Amfilohije Radović (métropolite du Monténégro et du Littoral), Irénée Bulović (évêque de Bačka) et Artemije Radosavljević (évêque de Ras-Prizren) — désignés collectivement comme les « Justinovci ».

    50
  11. Justin Popovitch, "The Attributes of the Church", Orthodox Life, vol. 31, n°1 (janvier-février 1981) — citation : "The principal Tradition of the Orthodox Church is the living God-man Christ, entire in the theanthropic Body of the Church." Citée sur : https://orthodoxchurchquotes.wordpress.com/category/sayings-from-saints-elders-and-fathers/st-justin-popovich/

    55
  12. "St Justin the New (Popović) on Papacy", Pemptousia, 2021, consulté en juillet 2026 — citations et contexte : sur l'infaillibilité comme « vaine idole de l'infaillibilité de l'homme, qui synthétise en elle-même l'esprit de l'Europe » (issue de la thèse sur Dostoïevski, publiée dans La Vie chrétienne n°4, avril 1922, p. 168) ; sur le concordat yougoslave des années 1930 : « la papauté fut le père du fascisme et du communisme, parce qu'elle employa la violence au nom de Dieu » ; sur Vatican II confirmant Vatican I : « renaissance de l'humanisme européen, et donc renaissance de cadavres » (L'Église orthodoxe et l'œcuménisme, chapitre "L'homme et le Dieu-homme"). Texte : https://pemptousia.com/2021/01/st-justin-the-new-popovic-on-papacy/

    58 68 69 70
  13. Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, 21 novembre 1964, § 25, sur les conditions et la portée exacte de l'infaillibilité pontificale, reprenant et explicitant l'enseignement de Pastor Aeternus. Texte : vatican.va.

    72
  14. Concile Vatican I, constitution dogmatique Pastor Aeternus, 18 juillet 1870, chap. 4, sur les quatre conditions cumulatives de l'exercice de l'infaillibilité pontificale (le pape parlant ex cathedra, comme pasteur et docteur de tous les chrétiens, en vertu de sa suprême autorité apostolique, définissant une doctrine de foi ou de mœurs devant être tenue par toute l'Église) ; cf. Denzinger-Hünermann, Symboles et définitions de la foi catholique, éd. de référence, n° 3074.

    73
  15. Catéchisme de l'Église catholique, § 891, sur la nature négative et strictement délimitée du charisme d'infaillibilité accordé à l'Église et exercé par le pape et les évêques en communion avec lui, comme garantie contre l'erreur sur un point défini de la foi, et non comme pouvoir positif de révélation nouvelle.

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  16. Concile Vatican II, constitution dogmatique Lumen Gentium, 21 novembre 1964, § 23, sur l'évêque de Rome comme « principe et fondement perpétuels et visibles » de l'unité de l'épiscopat et de l'ensemble des fidèles. Texte : vatican.va.

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