Saint Jean-Baptiste de La Salle (1651-1719)

Saint Jean-Baptiste de La Salle, chanoine de Reims devenu pauvre parmi les maîtres d'école, fonda les Frères des Écoles chrétiennes, première congrégation entièrement laïque vouée à l'enseignement. Pionnier de l'école gratuite, de l'enseignement en français et de la formation des maîtres, il fut canonisé en 1900 et proclamé patron de tous les éducateurs en 1950.

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Jean-Baptiste de La Salle (Reims, 1651 — Rouen, 1719) est un prêtre français, réformateur de l'éducation et fondateur de l'Institut des Frères des Écoles chrétiennes, première congrégation entièrement composée de laïcs consacrés voués à l'enseignement, sans aucun prêtre parmi ses membres.[1][2] Né dans la riche bourgeoisie de robe rémoise, chanoine de la cathédrale à seize ans, promis à une carrière ecclésiastique brillante, il renonce à son rang, à son canonicat et à sa fortune pour vivre avec d'humbles maîtres d'école et ouvrir aux enfants des pauvres des écoles gratuites, organisées et chrétiennes.[3][4]

Ce choix le fait passer pour un excentrique, voire un dévot imprudent : un grand seigneur qui descend volontairement parmi les « maîtres d'école », profession alors méprisée. Mais La Salle y voit l'œuvre de la Providence, qui l'a conduit « d'engagement en engagement » sans qu'il l'eût prévu.[5][6] De cette intuition naît une véritable révolution pédagogique : enseignement en français et non plus en latin, classes graduées par niveaux, méthode dite « simultanée », silence studieux, formation systématique des maîtres dans les premières écoles normales, traités de civilité, écoles du dimanche pour jeunes ouvriers, maisons de rééducation pour délinquants.[7][8]

Carte synthétique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Sa vie est aussi une longue Passion intérieure : oppositions du clergé, hostilité des corporations de maîtres, procès, désertions de compagnons, dépositions, échecs apparents. La Salle traverse tout dans un abandon croissant à la volonté de Dieu, dont ses Méditations font le cœur de la spiritualité qu'il lègue à ses Frères. Il meurt le Vendredi saint 7 avril 1719, à Saint-Yon près de Rouen, en murmurant : « J'adore en toutes choses la conduite de Dieu à mon égard. »[9][10]

Béatifié par Léon XIII en 1888, canonisé par le même pape en 1900, il est proclamé en 1950 par Pie XII « patron de tous les éducateurs » — titre qui consacre l'intuition d'un homme dont l'œuvre, partie d'une ville champenoise, instruit aujourd'hui plus d'un million d'élèves sur les cinq continents.[11][12]

Un grand seigneur de Reims (1651-1678)

Naissance et famille (Reims, 30 avril 1651)

Jean-Baptiste de La Salle naît le 30 avril 1651 à Reims, capitale spirituelle du royaume où l'on sacre les rois de France. Il est l'aîné des enfants de Louis de La Salle, magistrat au présidial de Reims, et de Nicolle Moët de Brouillet, d'une famille de la haute bourgeoisie champenoise apparentée au monde du commerce des vins.[13][14][15] La maison familiale, l'hôtel de La Cloche, témoigne de l'aisance d'une lignée de la bourgeoisie de robe, cultivée, pieuse et bien introduite.

L'enfant reçoit très tôt une éducation soignée et manifeste un penchant marqué pour l'état ecclésiastique. Tonsuré le 11 mars 1662, à onze ans, il entre dans la cléricature ; le 7 janvier 1667, à seize ans, il est nommé chanoine de la cathédrale Notre-Dame de Reims — une charge prestigieuse et lucrative qu'un cousin lui résigne.[16][17] Rien, alors, ne le distingue d'un jeune prélat appelé à monter dans la hiérarchie d'une grande Église de France.

Le chanoine de seize ans

Le canonicat de Reims n'est pas une sinécure honorifique seulement : il insère le jeune La Salle dans le chapitre qui entoure l'archevêque, le forme à la liturgie cathédrale et lui assure des revenus considérables. À une époque où la naissance et la fortune décident souvent des carrières d'Église, Jean-Baptiste a tout pour devenir un dignitaire ecclésiastique de premier plan.[18]

C'est précisément l'écart entre cette vocation de notable et le service des pauvres qu'il embrassera plus tard qui donne à sa conversion tout son relief. La tradition lasallienne aime à souligner ce contraste : un chanoine de cathédrale, héritier d'une grande maison, finira sa vie « pauvre avec les pauvres », logé chez de modestes maîtres d'école et mendiant pour eux les moyens de subsister.[19][20]

Saint-Sulpice, la mort des parents et l'ordination (1670-1678)

Après ses humanités au collège des Bons-Enfants de Reims, où il obtient sa maîtrise ès arts le 10 juillet 1669, Jean-Baptiste part à Paris : le 18 octobre 1670, il entre au séminaire de Saint-Sulpice, foyer de la grande réforme sacerdotale française issue de Jean-Jacques Olier, et suit les cours de théologie à la Sorbonne.[21][22] Il y respire la spiritualité de l'École française — sens de la grandeur de Dieu, du sacerdoce du Christ, de l'anéantissement de soi — qui marquera durablement sa doctrine.

L'épreuve survient brutalement. Sa mère meurt le 19 juillet 1671, son père le 9 avril 1672. Aîné de la famille, Jean-Baptiste doit quitter le séminaire pour administrer le patrimoine et veiller sur ses frères et sœurs cadets.[23] Il poursuit néanmoins ses études et son cheminement vers le sacerdoce : sous-diacre à Cambrai le 2 juin 1672, diacre à Paris le 21 mars 1676, il est enfin ordonné prêtre le 9 avril 1678, un Samedi saint, en la cathédrale de Reims.[24][25] Deux ans plus tard, en juin 1680, il reçoit le doctorat en théologie.[26][27]

« Dieu, qui as choisi saint Jean-Baptiste de La Salle pour former les jeunes à la vie chrétienne, suscite encore dans ton Église des éducateurs et des éducatrices qui se dévoueront tout entiers à cette œuvre de formation humaine et religieuse. » — Collecte de la fête de saint Jean-Baptiste de La Salle[28]

La rencontre qui bouleverse une vie (1679-1684)

Adrien Nyel et Madame Maillefer

Tout bascule en mars 1679. Une parente, Madame Maillefer, désireuse d'établir à Reims des écoles gratuites pour les garçons pauvres, envoie un laïc entreprenant, Adrien Nyel, déjà expérimenté à Rouen dans la fondation d'écoles charitables. Nyel a besoin d'un appui local respecté : il s'adresse au jeune chanoine.[29][30]

La Salle accepte d'abord de simplement faciliter l'œuvre : trouver un local, loger les maîtres, conseiller. Il ouvre l'école de la paroisse Saint-Maurice à Reims. Mais ces maîtres recrutés à la hâte sont frustes, instables, sans formation ni vie commune ; sans direction, l'entreprise s'effondrerait. Pour les retenir et les former, La Salle les fait peu à peu venir chez lui, partage leur table, organise leur journée, leur enseigne la tenue, la prière, la méthode.[31][32]

« D'engagement en engagement » : la pédagogie de la Providence

La Salle n'a jamais décidé de fonder une congrégation enseignante. Il a été conduit pas à pas, chaque petit pas en appelant un autre, jusqu'à se trouver engagé tout entier. Il l'a raconté lui-même, dans un texte autobiographique devenu célèbre :

« Dieu, qui conduit toutes choses avec sagesse et suavité, et qui n'a pas coutume de forcer l'inclination des hommes, voulant m'engager à prendre tout le soin des écoles, le fit d'une manière tout à fait imperceptible et en beaucoup de temps ; de sorte qu'un engagement m'amena dans un autre, sans que je l'eusse prévu dans le commencement. » — Jean-Baptiste de La Salle[33]

D'engagement en engagement — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce passage est au cœur de la spiritualité lasallienne : Dieu gouverne en respectant la liberté, et la sainteté consiste à lire les événements comme sa conduite et à y consentir. La Salle confessa avoir été lui-même surpris : s'il avait su, dira-t-il, qu'aider de pauvres maîtres d'école l'obligerait un jour à vivre avec eux, il aurait sans doute reculé — tant la profession était méprisée et l'avenir incertain.[34][35]

Le renoncement : canonicat et fortune (1683-1684)

Pour donner à ses maîtres une stabilité et une dignité, La Salle comprend qu'il doit lui-même rompre avec son rang. En juillet 1683, il résigne son canonicat de la cathédrale, refusant qu'il passe à l'un des Frères afin que l'Institut ne repose pas sur une rente mais sur la Providence.[36][37] Puis, durant le terrible hiver de famine de 1683-1684 qui ravage la Champagne, sur le conseil du Père Nicolas Barré, il distribue toute sa fortune aux pauvres de la province.[38][39]

Le geste est radical et calculé : désormais La Salle et ses maîtres seront pauvres ensemble, sans autre sécurité que la confiance en Dieu et la charité des fidèles. Ce dépouillement scelle son union avec ceux qu'il est venu servir — il ne sera plus leur protecteur fortuné, mais leur frère.

« Laissez les enfants venir à moi. Ne les empêchez pas, car le royaume de Dieu est à ceux qui leur ressemblent. » — Évangile selon saint Marc 10, 14[40]

La naissance d'un Institut nouveau (1680-1694)

Des maîtres rassemblés en communauté

À partir de 1682, les maîtres réunis autour de La Salle s'installent rue Neuve à Reims et commencent à vivre une règle commune : prière, silence, discipline, vie fraternelle.[41] Pour marquer la nouveauté de leur état, ils prennent un habit distinctif — soutane noire à rabat blanc et grand manteau — et le nom de « Frères », et non de maîtres. La Salle veut des hommes consacrés à Dieu, mais laïcs : ni prêtres, ni moines de chœur, entièrement donnés à l'école.[42][43]

Cette idée d'une congrégation enseignante exclusivement laïque est alors une audace. L'Église du temps connaît des clercs enseignants et des ordres savants, mais l'institution d'un corps de laïcs consacrés, vivant sous vœux et entièrement voués à l'instruction des enfants pauvres, n'a pas de précédent d'une telle ampleur. Elle suscitera méfiances et oppositions.[44][45]

Le vœu héroïque (21 novembre 1691)

L'œuvre manque plusieurs fois de sombrer. À l'automne 1691, après des départs et des revers, La Salle se lie par un vœu secret et héroïque avec deux de ses premiers compagnons, Nicolas Vuyart et Gabriel Drolin. Le 21 novembre 1691, tous trois jurent de maintenir l'établissement de la Société des Écoles chrétiennes et de ne jamais l'abandonner, « même s'ils étaient obligés de demander l'aumône et de ne vivre que de pain ».[46][47]

« Nous nous engageons à procurer et à maintenir l'établissement de la Société des Écoles chrétiennes, même si nous étions obligés pour cela de demander l'aumône et de ne vivre que de pain. » — Substance du vœu héroïque du 21 novembre 1691[48]

Les trois engagements fondateurs — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce vœu, fait quand l'avenir paraissait le plus sombre, est resté dans la mémoire lasallienne comme le sommet de l'abandon confiant : trois hommes décidant de tout risquer sur la fidélité de Dieu.

Le vœu d'association (6 juin 1694) : des laïcs consacrés

Trois ans plus tard, l'Institut a tenu. Le 6 juin 1694, jour de la Trinité, La Salle et douze Frères prononcent des vœux perpétuels d'association, de stabilité et d'obéissance « pour tenir ensemble et par association les écoles gratuites ». Les Frères élisent alors La Salle comme supérieur.[49][50] Ce vœu d'association — encore prononcé aujourd'hui — fait du groupe une véritable congrégation religieuse, soudée non par l'argent ni par l'autorité d'un fondateur, mais par l'engagement mutuel et commun au service des pauvres.

Fidèle à son refus de toute préséance cléricale, La Salle interdit que les Frères deviennent prêtres ou aspirent au sacerdoce : leur grandeur sera tout entière dans l'école. Cette règle, inhabituelle, protège l'identité propre de l'Institut et lui donne sa physionomie unique dans l'Église.[51][52]

Une révolution pédagogique chrétienne

L'enseignement en français et la « méthode simultanée »

L'apport de La Salle à l'histoire de l'éducation est immense. Contre l'usage qui faisait apprendre la lecture en latin, langue étrangère aux enfants, il impose l'apprentissage de la lecture et de l'écriture en français, la langue maternelle — gain de temps et d'efficacité considérable pour des élèves pauvres qui ne resteront pas longtemps à l'école.[53][54]

Surtout, il systématise la « méthode simultanée ». Jusque-là, le maître interrogeait les élèves un par un, les autres restant désœuvrés. La Salle répartit les enfants en classes graduées par niveau, dote chaque niveau de manuels identiques, et fait donner une même leçon à tout le groupe à la fois, dans le silence et l'ordre.[55][56] Le rendement de l'école s'en trouve transformé : un seul maître instruit efficacement des dizaines d'enfants.

Les six innovations de l'école populaire chrétienne — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Avant d'aborder ces innovations en détail, le tableau suivant résume ce que La Salle change concrètement dans l'école de son temps.

DomainePratique courante au XVIIᵉ siècleInnovation de La Salle
Langue d'apprentissageLecture apprise d'abord en latinLecture et écriture en français
Organisation de la classeInterrogation individuelle, élèves désœuvrésMéthode simultanée, classes graduées par niveau
ManuelsLivres disparates fournis par les famillesManuels identiques pour toute la classe
DisciplineChâtiments fréquents et arbitrairesSilence studieux, règlement, sanction mesurée
AccèsÉcole payante, réservée à qui peut payerÉcole gratuite pour tous, riches comme pauvres
Formation du maîtreMaîtres improvisés, sans préparationÉcoles normales : maîtres formés et accompagnés

La Conduite des écoles chrétiennes

La Salle consigne sa pédagogie dans un manuel pratique d'une précision remarquable : la Conduite des écoles chrétiennes, élaborée à partir de l'expérience commune des Frères et fixée par écrit dans les années 1700-1710. Tout y est réglé : l'emploi du temps, la conduite des leçons, la gestion des niveaux, la correction, la tenue du maître, les signes silencieux qui règlent la classe.[57][58] C'est l'un des premiers traités modernes de pédagogie pratique, fruit non d'une théorie abstraite mais de l'observation rigoureuse de la classe réelle.

Page de titre de la Conduite des écoles chrétiennes, nouvelle édition approuvée par le chapitre général de 1837, Paris, 1838 — scan public diffusé par Google Books / One More Library.

Il rédige aussi Les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne (1703), manuel de savoir-vivre chrétien qui servira en même temps de livre de lecture — apprenant aux enfants pauvres à se tenir, à parler, à se conduire, et faisant de la politesse une école de charité. Ses Devoirs d'un chrétien offrent un catéchisme structuré, et ses plus de deux cents Méditations nourrissent la vie intérieure des Frères.[59][60]

Former les maîtres : les premières écoles normales

L'intuition la plus féconde de La Salle est peut-être celle-ci : il ne suffit pas d'ouvrir des écoles, il faut former des maîtres. Dès 1685, il ouvre à Reims ce que l'histoire de l'éducation tient pour l'une des premières écoles normales — un établissement destiné non aux enfants mais à la formation des futurs enseignants.[61][62] Devant l'afflux de demandes venues des campagnes, où curés et seigneurs réclamaient des maîtres compétents, il met sur pied des séminaires de maîtres qui forment des instituteurs ruraux.

Cette préoccupation — donner aux maîtres une vraie formation professionnelle et spirituelle — anticipe de plus d'un siècle l'institution publique des écoles normales et fait de La Salle un précurseur de la formation des enseignants.[63][64]

Civilité, dimanches, délinquants : l'invention de l'école populaire

L'œuvre se diversifie au rythme des besoins. La Salle ouvre à Paris, vers 1699, une « Académie chrétienne du dimanche » : des cours dominicaux pour de jeunes ouvriers déjà au travail, qui y apprennent à lire, écrire, compter, dessiner — préfiguration des cours du soir et de l'enseignement technique.[65][66] Il accepte aussi à Saint-Yon, près de Rouen, des pensionnaires et même des jeunes en difficulté placés par autorité de justice, créant l'une des premières institutions de rééducation pour délinquants.[67]

Écoles gratuites pour les pauvres, pensionnats, écoles techniques et de langues modernes, formation des maîtres, rééducation des jeunes égarés : La Salle invente, pièce par pièce, le visage de l'école populaire chrétienne moderne.[68][69]

L'épreuve et la croix (1700-1717)

Gabriel Drolin envoyé à Rome (1702)

Paradoxalement, l'épreuve accompagne une expansion : dès 1702, La Salle envoie à Rome Frère Gabriel Drolin — l'un des compagnons du vœu héroïque de 1691 — y fonder une école, mission difficile qu'il ne peut assumer lui-même. Drolin y vivra de longues années dans un grand dénuement, soutenu par la correspondance du fondateur : première implantation lasallienne hors de France du vivant de La Salle.[70]

Les procès des maîtres écrivains

Le succès même des écoles lasalliennes déchaîne l'hostilité des corporations. À Paris, les maîtres écrivains (maîtres calligraphes) et les maîtres des petites écoles détiennent le monopole de l'enseignement payant. Voyant les Frères enseigner gratuitement — et donc vider leurs classes —, ils intentent à partir de 1704 une série de procès pour faire fermer les écoles de La Salle, l'accusant d'empiéter sur leurs privilèges.[71][72] Des sentences condamnent les Frères, du mobilier est saisi ; un accommodement n'intervient qu'en 1706.

Ces procès, qui se prolongent par intermittence, montrent la résistance d'un ordre social où l'instruction était un bien marchand réservé, contre un homme qui voulait en faire un droit des pauvres.

Déposé, contesté, retiré

L'épreuve vient aussi de l'Église et de l'intérieur. Vers 1702, des intrigues obtiennent du cardinal de Noailles, archevêque de Paris, que La Salle soit un temps écarté de la direction de sa propre communauté parisienne, remplacé par un ecclésiastique nommé Bricot ; l'un de ses premiers compagnons, Nicolas Vuyart, fait défection.[73] Ailleurs, l'affaire de la fondation manquée et des querelles juridiques épuisent le fondateur.

La Salle traverse ces années dans un dénuement spirituel parfois extrême, mais sans jamais abandonner ses Frères. Entre 1712 et 1714, accablé par les difficultés, il se retire dans la solitude du sanctuaire de Parménie, dans le Dauphiné, pour le silence et la prière, cherchant uniquement la volonté de Dieu sur l'avenir de l'Institut. C'est de cette retraite que les Frères, restés sans lui, le rappelleront par une lettre demeurée célèbre, le sommant « au nom et de la part du Corps de la Société » de reprendre le gouvernement de l'œuvre — preuve que la congrégation tenait désormais par elle-même.[74][75]

  1. 30 avril 1651
    Naissance à Reims
    Aîné d'une famille de la bourgeoisie de robe

    Fils de Louis de La Salle, magistrat, et de Nicolle Moët de Brouillet ; tonsuré dès 1662.[76]

  2. 7 janvier 1667
    Chanoine de Reims à seize ans
    Cathédrale Notre-Dame

    Une charge prestigieuse et lucrative, promesse d'une carrière ecclésiastique brillante.[77]

  3. 9 avril 1678
    Ordination sacerdotale
    Samedi saint, à Reims

    Après la mort de ses parents (1671-1672) et des études à Saint-Sulpice et à la Sorbonne.[78]

  4. mars 1679
    Rencontre d'Adrien Nyel
    L'appel des écoles pour les pauvres

    Madame Maillefer veut des écoles gratuites ; La Salle est entraîné « d'engagement en engagement ».[79]

  5. 1683-1684
    Renoncement total
    Canonicat résigné, fortune distribuée

    Pendant la famine de Champagne, il donne tout aux pauvres sur le conseil du Père Barré.[80]

  6. 21 novembre 1691
    Le vœu héroïque
    Avec Vuyart et Drolin

    Maintenir la Société « même réduits à demander l'aumône et à ne vivre que de pain ».[81]

  7. 6 juin 1694
    Vœu d'association perpétuel
    Douze Frères, jour de la Trinité

    Naissance véritable de la congrégation des Frères des Écoles chrétiennes.[82]

  8. à partir de 1704
    Procès des maîtres écrivains
    Paris

    Les corporations attaquent les écoles gratuites ; accommodement en 1706.[83]

  9. 1705
    Saint-Yon, près de Rouen
    Fondation du pensionnat, futur centre de l'Institut

    Appelé à Rouen, La Salle y fonde le pensionnat de Saint-Yon, qui deviendra le centre de l'Institut et où il mourra en 1719.[84]

  10. 7 avril 1719
    Mort un Vendredi saint
    « J'adore en toutes choses la conduite de Dieu »

    Quelques semaines avant son 68ᵉ anniversaire ; canonisé en 1900.[85]

Saint-Yon et la transmission

À partir de 1705, La Salle fixe à Saint-Yon, dans le faubourg Saint-Sever de Rouen, le centre de l'Institut : noviciat, pensionnat, maison de correction. Vieillissant et soucieux d'assurer l'avenir, il veut que l'Institut soit gouverné par les Frères eux-mêmes et non plus par un prêtre fondateur. En 1717, un chapitre élit Frère Barthélemy premier Supérieur général de la congrégation — du vivant de La Salle, qui s'efface volontairement.[86][87] Geste rare et significatif : le fondateur consacre par son retrait la maturité laïque de son œuvre.

Le maître spirituel : une école de la volonté de Dieu

La Salle n'est pas seulement un organisateur : c'est un maître spirituel de premier ordre, dont la doctrine, héritée de l'École française et trempée dans l'épreuve, irrigue encore la famille lasallienne. Trois mots la résument : foi, zèle, abandon.

L'esprit de foi

Pour La Salle, l'éducateur chrétien doit tout voir et tout faire dans la lumière de la foi. Rien dans la classe n'est purement profane : enseigner à lire, corriger, surveiller, ce sont des actes que la foi transfigure en service de Dieu. C'est pourquoi il place à la tête de sa Règle un principe qui deviendra l'âme de l'Institut :

« C'est le seul esprit de Jésus-Christ qui doit animer toutes nos actions pour les rendre saintes et agréables à Dieu. » — Jean-Baptiste de La Salle[88][89]

L'esprit de foi invite le Frère à rapporter sans cesse son travail à la présence de Dieu et au salut des enfants. La devise héraldique de l'Institut, Signum Fidei (« le signe de la foi »), et l'étoile qui en est l'emblème, condensent cette primauté de la foi dans toute l'œuvre éducative.[90]

Le zèle : « toucher les cœurs »

La foi, chez La Salle, ne reste pas contemplative : elle se fait zèle apostolique. Le maître chrétien n'instruit pas seulement des intelligences, il gagne des âmes. La Salle revient sans relâche sur le devoir de toucher les cœurs des enfants — par la parole, mais surtout par l'exemple, la patience et la prière.

« Vous devez monter chaque jour vers Dieu par la prière pour apprendre de lui tout ce que vous devez enseigner à vos enfants, et descendre ensuite vers eux en vous accommodant à leur portée. » — Jean-Baptiste de La Salle, Méditations[91]

Cette alternance — monter vers Dieu, descendre vers les enfants — résume toute la pédagogie spirituelle lasallienne : le maître est un médiateur qui puise en haut ce qu'il transmet en bas. La Salle place le salut des élèves au cœur de la responsabilité du maître, allant jusqu'à interpeller ses Frères :

« Avez-vous regardé jusqu'à présent le salut de vos élèves comme votre propre affaire, pendant tout le temps qu'ils ont été sous votre conduite ? » — Jean-Baptiste de La Salle, Méditations[92]

Les maîtres, « ambassadeurs et ministres de Jésus-Christ »

La dignité que La Salle reconnaît à l'humble maître d'école est vertigineuse. Là où la société ne voit qu'un métier méprisé, il voit une fonction quasi sacerdotale : tenir auprès des enfants la place de Dieu et représenter le Christ lui-même.

« Puisque vous êtes les ambassadeurs et les ministres de Jésus-Christ dans l'emploi que vous remplissez, vous devez agir comme représentant Jésus-Christ même. » — Jean-Baptiste de La Salle, Méditations pour le temps de la Retraite, MR 195[93]

Foi, zèle, abandon — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette théologie du maître ambassadeur du Christ donne à l'œuvre lasallienne sa grandeur : éduquer un pauvre enfant, c'est continuer la mission du Sauveur venu « évangéliser les pauvres ». Elle relève d'un coup une profession entière et fonde la spiritualité de générations d'enseignants chrétiens.

L'abandon à la conduite de Dieu

Toute la vie de La Salle est traversée par un fil : la lecture croyante des événements comme conduite de Dieu, et le consentement à cette conduite, jusque dans l'épreuve la plus obscure. Procès, dépositions, trahisons, deuils : il y a vu chaque fois la main du Père. Cette doctrine de l'abandon rejoint en profondeur la spiritualité de la volonté divine chère à la tradition mystique catholique — vivre non sa propre volonté, mais celle de Dieu, à chaque instant. Elle culmine dans ses dernières paroles.

« J'adore en toutes choses la conduite de Dieu à mon égard. » — Dernières paroles de saint Jean-Baptiste de La Salle (7 avril 1719)[94][95]

Cette parole, prononcée au seuil de la mort, condense soixante-huit années offertes : un grand seigneur devenu pauvre, un docteur devenu maître d'école, un fondateur effacé devant ses Frères — et, en tout, l'adoration de la volonté de Dieu.

La mort, la gloire et la postérité

Vendredi saint 7 avril 1719

Saint Jean-Baptiste de La Salle représenté en vitrail — Wikimedia Commons, image librement réutilisable.

Usé par les austérités, les voyages et les combats, La Salle s'éteint à Saint-Yon, près de Rouen, le Vendredi saint 7 avril 1719, quelques semaines avant son soixante-huitième anniversaire.[96][97] Mourir le jour même de la Passion du Christ apparut aussitôt à ses Frères comme un sceau posé sur une vie de croix offerte. Son corps repose aujourd'hui, après plusieurs translations, dans la maison généralice des Frères des Écoles chrétiennes.

Béatification (1888) et canonisation (1900)

Le procès de canonisation met en lumière l'héroïcité de ses vertus et la fécondité de son œuvre. Léon XIII le béatifie le 19 février 1888, puis le canonise le 24 mai 1900.[98][99] Sa fête liturgique est aujourd'hui fixée au 7 avril (anciennement au 15 mai, date encore retenue par les Lasalliens).

Patron de tous les éducateurs (1950)

De Reims au patronage mondial — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le 15 mai 1950, le pape Pie XII proclame saint Jean-Baptiste de La Salle « patron céleste de tous les éducateurs » — maîtres, professeurs et tous ceux qui se consacrent à l'éducation de la jeunesse.[100][101] Ce titre couronne l'intuition du chanoine de Reims : faire de l'humble métier d'enseigner une vocation chrétienne de premier rang.

L'Institut aujourd'hui

L'œuvre, reconnue par le pape Benoît XIII en 1725 sous le titre officiel de Frères des Écoles chrétiennes, s'est répandue dans le monde entier.[102][103] Sous le nom de Lasalliens — Frères et milliers de collaborateurs laïcs — elle anime aujourd'hui écoles, collèges, lycées, centres de formation professionnelle et universités sur les cinq continents, instruisant un million de jeunes, dont beaucoup parmi les plus pauvres. Trois siècles après le maître de Reims, son intuition demeure d'une étonnante actualité : l'éducation des pauvres est une œuvre de salut, et le maître, un « ambassadeur de Jésus-Christ ».

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Brother Leo, F.S.C., "St. John Baptist de la Salle", The Catholic Encyclopedia, vol. VIII, Robert Appleton Company, New York, 1910 : newadvent.org. Notice biographique de référence : naissance le 30 avril 1651 à Reims, parents Louis de La Salle et Nicolle Moët de Brouillet, tonsure du 11 mars 1662, canonicat du 7 janvier 1667, maîtrise ès arts du 10 juillet 1669, entrée à Saint-Sulpice le 18 octobre 1670, mort des parents (1671-1672), ordination sacerdotale du 9 avril 1678, doctorat de théologie de juin 1680, rencontre d'Adrien Nyel (1679), résignation du canonicat (1683), méthode simultanée, mort le 7 avril 1719 à Saint-Yon, canonisation du 24 mai 1900.

    1 7 9 13 16 18 21 23 24 26 29 31 34 36 41 44 55 57 59 65 73 76 77 78 85 86 94 96
  2. Wikipedia (EN), "Jean-Baptiste de La Salle" : en.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé : famille rémoise, premier institut sans aucun prêtre parmi ses membres, distribution de la fortune aux pauvres de Champagne pendant la famine sur le conseil du Père Barré, première école normale à Reims (1685), mort le Vendredi saint 7 avril 1719 à Saint-Yon près de Rouen, béatification du 19 février 1888 et canonisation du 24 mai 1900 par Léon XIII, proclamation comme patron de tous les éducateurs par Pie XII le 15 mai 1950. Données à recouper avec les sources primaires lasalliennes.

    2 10 11 14 22 25 30 37 38 43 47 49 62 71 75 79 80 82 87 95 98 100 103
  3. Frères des Écoles chrétiennes, Propre liturgique du 15 mai — Saint Jean-Baptiste de La Salle, fondateur des Frères des Écoles chrétiennes (texte officiel de l'Institut) : lasalle.org. Biographie liturgique : tonsure à 11 ans, chanoine à 16 ans, ordination du 9 avril 1678, doctorat deux ans plus tard, renoncement à la maison familiale, au canonicat et à la fortune, opposition des autorités ecclésiastiques à une congrégation de laïcs consacrés, enseignement en langue vernaculaire et par groupes de niveau, écoles du dimanche, premières institutions pour délinquants, mort à Saint-Yon près de Rouen en 1719, déclaration en patron de tous les éducateurs en 1950. Source de la collecte et de l'antienne d'ouverture (Mc 10, 14).

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  4. Église catholique en France, "Saint Jean-Baptiste de La Salle" (saint du jour, 7 avril) : eglise.catholique.fr. Confirme l'abandon du canonicat et de la fortune, la fondation des Frères des Écoles chrétiennes, l'apprentissage de la lecture en français plutôt qu'en latin, les écoles gratuites pour filles et garçons, la proclamation par Pie XII comme patron de tous les éducateurs chrétiens, et la citation : « C'est le seul esprit de Jésus-Christ qui doit animer toutes nos actions pour les rendre saintes et agréables à Dieu. »

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  5. Jean-Baptiste de La Salle, texte autobiographique (« Mémoire sur les commencements ») rapporté par son premier biographe Jean-Baptiste Blain, La Vie de M. Jean-Baptiste de La Salle, instituteur des Frères des Écoles chrétiennes, Rouen, 1733, et conservé par les Archives lasalliennes. Texte célèbre dans la tradition lasallienne : « Dieu, qui conduit toutes choses avec sagesse et suavité… de sorte qu'un engagement m'amena dans un autre, sans que je l'eusse prévu dans le commencement. » Variantes orthographiques selon les éditions.

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  6. Archives lasalliennes, Œuvres complètes de Jean-Baptiste de La Salle (édition critique, 1993 ; version numérisée) et Introduction générale aux Écrits : archives-lasalliennes.org. Corpus de référence des écrits du fondateur : Conduite des écoles chrétiennes, Les Règles de la bienséance et de la civilité chrétienne, Les Devoirs d'un chrétien, Méditations (plus de 200) et Méditations pour le temps de la Retraite.

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  7. Wikipedia (EN), "Institute of the Brothers of the Christian Schools" / "De La Salle Brothers" : en.wikipedia.org. Sur la nature laïque de l'Institut (aucun prêtre), le vœu d'association toujours pratiqué, la reconnaissance pontificale par Benoît XIII en 1725 sous le titre de Frères des Écoles chrétiennes, la devise Signum Fidei, l'extension mondiale du réseau lasallien.

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  8. Brother Leo, F.S.C., "John Baptist de la Salle, Saint", Catholic Answers Encyclopedia (d'après The Catholic Encyclopedia) : catholic.com. Recoupe les dates clés (naissance le 30 avril 1651, tonsure du 11 mars 1662, canonicat du 7 janvier 1667, sous-diaconat à Cambrai le 2 juin 1672, ordination du 9 avril 1678, doctorat de juin 1680, rencontre de Nyel en mars 1679, résignation du canonicat en juillet 1683, distribution de la fortune à l'hiver 1684, méthode simultanée, déposition par le cardinal de Noailles en novembre 1702, mort le 7 avril 1719, canonisation du 24 mai 1900). Source de la parole rapportée : « If God had revealed to me the good that could be accomplished… my courage would have failed me » (si Dieu lui avait révélé le bien à accomplir, le courage lui aurait manqué).

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  9. La Salle France / La Salle.org, ressources biographiques et spirituelles sur le fondateur (« Un maître spirituel », « Un novateur en pédagogie ») : lasallefrance.fr. Sur l'accompagnement et la formation des premiers maîtres, la création d'écoles normales pour former des instituteurs ruraux, et la spiritualité lasallienne (esprit de foi et de zèle).

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  10. Institut des Frères des Écoles chrétiennes, mémoire du Vœu héroïque du 21 novembre 1691 (Jean-Baptiste de La Salle, Nicolas Vuyart, Gabriel Drolin) : ressources lasalliennes lasallian.info et brothersvocation.org. Substance du vœu : s'unir et s'associer pour procurer et maintenir l'établissement de la Société des Écoles chrétiennes, sans jamais l'abandonner, « même s'ils étaient obligés de demander l'aumône et de ne vivre que de pain ». Texte transmis par la tradition lasallienne ; formulation à recouper avec l'édition critique des écrits.

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  11. ZENIT, « L'attachement de saint Jean-Baptiste de La Salle au pape et à Rome », Zenit.org, 21 mai 2002 : fr.zenit.org. À l'occasion du tricentenaire de 1702, l'article rapporte l'envoi du Frère Gabriel Drolin à Rome par La Salle pour y fonder une école, qualifié de « mission importante et difficile » visant à faire connaître à Rome une réalité éducative, pédagogique et méthodologique née vingt ans plus tôt en France ; et le souhait de La Salle, ne pouvant s'y rendre lui-même, de recevoir par cet envoyé la bénédiction du pape sur son Institut.

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  12. La Salle France (Tutelle lasallienne, Frères des Écoles chrétiennes de France), notice biographique et spirituelle « Jean-Baptiste de La Salle » : lasallefrance.fr. Sur la retraite à Parménie (Dauphiné, 1712-1714) et le rappel par les Frères « au nom et de la part du Corps de la Société », l'éducation gratuite et intégrale (précédant Jules Ferry), la spiritualité de la rencontre de Dieu dans l'action éducative, et les paroles du saint : « Avez-vous regardé jusqu'à présent le salut de vos élèves comme votre propre affaire… ? » et « J'adore en toutes choses la conduite de Dieu à mon égard. »

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  13. Jean-Baptiste de La Salle, Méditations, en particulier les Méditations pour le temps de la Retraite (MR 193-208), éd. des Archives lasalliennes (cf. [^arch]). MR 195 : le maître chrétien est « ambassadeur et ministre de Jésus-Christ » et tient auprès des enfants la place de Dieu ; thème récurrent du devoir de « monter vers Dieu par la prière » pour « descendre » ensuite vers les enfants en s'accommodant à leur portée. Traductions françaises d'après le texte critique ; numérotation des méditations selon l'édition de référence.

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