Sainte Véronique Giuliani (née Orsola Giuliani, 1660-1727) est une moniale clarisse capucine, mystique et stigmatisée italienne, abbesse du monastère de Città di Castello en Ombrie. Ses stigmates furent examinés dès avril 1697 par son évêque et son confesseur, puis par le Saint-Office, qui les déclara « ni naturels, ni d'origine diabolique » (Villermont, 1910, p. 281) ; canonisée en 1839, elle reste l'une des grandes stigmatisées de l'histoire de l'Église, et Benoît XVI rapproche ses stigmates de ceux de saint François d'Assise.[1][2]
Entrée à dix-sept ans chez les Capucines, elle gravit pendant un demi-siècle les degrés d'une vie mystique d'une intensité exceptionnelle : couronne d'épines en 1693, mariage mystique en 1694, transverbération — blessure d'amour au cœur — à Noël 1696, et enfin les stigmates reçus le Vendredi saint 5 avril 1697. Soumise par ses supérieurs à une enquête ecclésiastique d'une rigueur extrême, elle obéit sans une plainte — une soumission que le Saint-Office retint, au terme d'une longue série d'examens et d'expériences, comme le fruit le plus probant de l'authenticité de ses grâces (Villermont, p. 281).[3]
Sur l'ordre de son évêque et de ses confesseurs, elle consigna ces expériences dans un Diaire d'environ vingt-deux mille pages manuscrites couvrant trente-quatre années — l'un des plus longs journaux mystiques de toute l'histoire de l'Église.[4][5] À sa mort, l'autopsie ordonnée par son évêque révéla sur son cœur les figures des instruments de la Passion qu'elle avait annoncées de son vivant et dessinées d'avance.[6][7]
Béatifiée en 1804 par Pie VII et canonisée en 1839 par Grégoire XVI, elle demeure, aux côtés de ses contemporains saint Paul de la Croix et saint Alphonse de Liguori, l'une des grandes voix de la spiritualité de la Passion au siècle des Lumières. Le 15 décembre 2010, Benoît XVI lui consacra une catéchèse entière, résumant son message dans ses propres derniers mots : « J'ai trouvé l'Amour, l'Amour s'est laissé voir ! »[8]
Mercatello : l'enfance d'Orsola Giuliani
En quelques dates
- 27 décembre 1660Naissance à Mercatello
Orsola Giuliani naît à Mercatello sul Metauro, dans le duché d'Urbino, dernière des sept filles de Francesco Giuliani et Benedetta Mancini.
- EnfanceMort de la mère
Encore petite fille, Orsola perd sa mère Benedetta — à sept ans selon Benoît XVI, à six ans selon Villermont —, qui aurait confié ses filles aux cinq plaies du Christ.
- 28 octobre 1677Entrée chez les Capucines
Malgré l'opposition de son père, Orsola entre au monastère des Clarisses capucines de Città di Castello et reçoit le nom de Véronique.
- 1er novembre 1678Profession solennelle
Elle prononce ses vœux le jour de la Toussaint.
- 1693Couronne d'épines
Vision de la couronne d'épines, dont les marques apparaissent sur son front.
- 11 avril 1694Mariage mystique
Le Christ la prend pour épouse mystique.
- Noël 1696Transverbération du cœur
L'Enfant Jésus blesse son cœur d'une plaie d'amour.
- 5 avril 1697Les stigmates
Le Vendredi saint, elle reçoit les cinq plaies du Crucifié.
- 5 avril 1716Élue abbesse
Elle est élue abbesse de Città di Castello, charge qu'elle gardera jusqu'à sa mort.
- 9 juillet 1727Mort
Après trente-trois jours d'agonie consécutifs à une apoplexie, elle meurt à l'aube.
- 26 mai 1839Canonisation
Grégoire XVI l'inscrit au catalogue des saints.
Une famille des Marches pontificales
Orsola Giuliani naît le 27 décembre 1660 à Mercatello sul Metauro, petite cité blottie au pied des Apennins, sur les rives du Métaure, dans le duché d'Urbino rattaché aux États pontificaux.[9][10] Elle est la dernière des sept filles de Francesco Giuliani — porte-étendard à Mercatello selon Villermont, plus tard surintendant des douanes du duché de Parme à Plaisance selon Benoît XVI — et de Benedetta Mancini.[11][12][13] Trois de ses sœurs embrasseront elles aussi la vie religieuse.
Sa mère meurt alors qu'Orsola est encore enfant — âgée de sept ans selon Benoît XVI, de six ans selon la comtesse de Villermont.[14][15] La tradition rapporte que, sur son lit de mort, Benedetta confia ses filles aux cinq plaies du Christ : à Orsola échut la plaie du côté, celle du cœur — détail que la postérité lira comme une prophétie de sa vocation.[16] Lorsque Francesco est nommé à Plaisance comme surintendant des douanes du duché de Parme, vers 1668, la fillette le suit[17] ; mais l'attrait du cloître ne fait que grandir.
Une enfance saisie par la Passion
Les sources hagiographiques s'accordent sur la piété précoce d'Orsola. La Catholic Encyclopedia rapporte que, dès l'âge de trois ans, elle réservait une part de sa nourriture aux pauvres et donnait jusqu'à ses vêtements aux enfants déguenillés, et qu'en grandissant se développa en elle un grand amour de la Croix.[18] Très tôt, l'amour du Christ souffrant s'imprime en elle comme la note dominante de toute sa vie. Sa biographe française, la comtesse de Villermont, résume ce trait :
« Peu de saints ont reçu comme elle la mission de souffrir ; et même, on peut le dire, nul ne semble l'avoir dépassée par la violence de ses tortures et l'intensité de sa compassion aux souffrances du Rédempteur. » — Comtesse Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani, 1910[19]
Cet attrait pour la Croix n'a rien d'une complaisance morbide : il est, chez Véronique, l'envers d'un amour brûlant. Toute sa doctrine tiendra dans cette conviction que la souffrance acceptée par amour est la voie la plus courte vers l'union à Dieu.
L'entrée chez les Capucines de Città di Castello
La vocation contre la volonté du père
Le père d'Orsola s'oppose longtemps à sa vocation. Veuf, il rêve pour sa fille préférée d'un beau mariage et lui présente des prétendants.[20][21] La jeune fille résiste ; selon les récits anciens, une maladie mystérieuse la cloue au lit tant que son père refuse son consentement, et disparaît à l'instant où il cède — signe qu'elle interprète comme l'approbation divine.[22]
Le 28 octobre 1677, à dix-sept ans, Orsola franchit enfin la clôture des Clarisses capucines de Città di Castello, en Ombrie.[23][24] Elle y prononce sa profession solennelle le 1er novembre 1678, jour de la Toussaint.[25]
Le nom de Véronique : l'« image véritable » de la Passion
En recevant l'habit, Orsola prend le nom de Véronique. Le choix n'est pas anodin : selon la tradition, Veronica signifie vera icon, l'« image véritable » — référence au voile de sainte Véronique sur lequel le Christ aurait laissé l'empreinte de son visage souffrant sur le chemin du Calvaire.[26][27] Le nom dit déjà toute la vocation de la moniale : devenir, dans sa chair même, une image vivante du Crucifié.
Maîtresse des novices : une pédagogie de l'humilité
Au monastère, Véronique passe d'abord par les emplois les plus humbles — cuisine, sacristie, infirmerie. Bientôt, malgré sa jeunesse, on lui confie la charge de maîtresse des novices, qu'elle exercera pendant trente-quatre ans selon la Catholic Encyclopedia[28] — charge dont elle sera privée lors des mesures de 1697, qui lui ôtent le droit de vote et « le gouvernement du noviciat » (Villermont, p. 280).[29] Sa pédagogie surprend : elle interdit à ses novices la lecture des grands traités mystiques et les ramène sans cesse aux « fondements de la vie chrétienne » — humilité, obéissance, charité du quotidien.[30]
Ce trait éclaire toute sa physionomie spirituelle : la mystique la plus extraordinaire de son siècle se méfie de l'extraordinaire. Elle sait d'expérience que les grâces sensibles sont un don gratuit, et que la sainteté se joue d'abord dans la fidélité aux petites choses.
L'ascension mystique : épine, flèche, stigmates
La vie intérieure de Véronique connaît une accélération à partir de 1693 : la chronologie de Villermont intitule cette année-là le « Commencement des trente-trois années de souffrances surnaturelles » — autant d'années que la vie terrestre du Christ —, après une vision de 1693 (un livre de trente-trois feuillets) et une révélation de 1694.[31] De 1693 à 1697 se succèdent les grâces les plus hautes de sa vie d'épouse du Christ associée à sa Passion.
Le mariage mystique (1694)
Le 11 avril 1694, Véronique vit le mariage mystique : le Christ la prend pour épouse, lui passe au doigt un anneau spirituel et l'unit à lui dans une intimité que les grands mystiques — sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse d'Avila — ont décrite avant elle. Cette union nuptiale n'est pas un sommet de consolation, mais le seuil d'une mission : être associée de plus près à la Passion rédemptrice.
C'est à la Vierge Marie, et non au Christ, qu'appartient une autre parole du Diaire reprise par Benoît XVI :
« Je te fis reposer en mon sein, tu connus l'union avec mon âme, et par celle-ci tu fus, comme en vol, conduite devant Dieu. » — La Vierge Marie à sainte Véronique, Journal, IV, 901, cité par Benoît XVI[32]
La couronne d'épines (1693)
Dès 1693, Véronique reçoit l'empreinte de la couronne d'épines. Selon son récit, le Christ lui apparaît portant la couronne, l'ôte de sa propre tête et la presse sur le front de la moniale — vision que Villermont date de la fête de sainte Catherine 1693 (p. 152) ; des marques rougeâtres, semblables à des piqûres d'épines, sont visibles sur son front le 4 avril 1693 selon Bouflet (p. 74), et persisteront pendant des années.[33][34] La Catholic Encyclopedia et les Wikipédia anglais et italien donnent, eux, 1694 ; la Fondation évoque les 21 ans de Véronique.[35][36]
La transverbération de Noël 1696
À Noël 1696, Véronique reçoit la transverbération — une blessure d'amour au cœur qui ne se refermera plus tout à fait. Deux récits en subsistent : selon celui que reprend Mystics of the Church, agenouillée devant la crèche, elle voit l'Enfant Jésus tenant un arc et une flèche, dont le trait transperce son cœur[37] ; Villermont raconte autrement la scène : en extase dans la grotte de la crèche, l'Enfant tient une baguette d'or terminée par une flamme, avec un fer de lance qui la transperce (p. 239-240).[38] Quelques semaines plus tôt, le 5 décembre 1696, elle avait reçu sa première vision de l'enfer, offrant ses souffrances pour la conversion des pécheurs.[39]
Les stigmates du Vendredi saint 1697
Le sommet de cette ascension est atteint le Vendredi saint 5 avril 1697.[40] Pendant la prière, Véronique voit cinq rayons jaillir des plaies du Crucifié et se transformer en flammes qui frappent ses mains, ses pieds et son côté. Elle reçoit alors les stigmates :
« En un instant — écrit-elle —, je vis sortir de ses très saintes plaies cinq rayons resplendissants ; et tous vinrent vers moi. Et je voyais ces rayons devenir comme de petites flammes. Dans quatre d'entre elles, il y avait les clous ; et dans l'une il y avait la lance, comme d'or, toute enflammée : et elle me transperça le cœur, de part en part… et les clous traversèrent mes mains et mes pieds. » — Sainte Véronique Giuliani, Journal, I, 897, cité par Benoît XVI[41]
Dès avant les stigmates, peu après le départ du P. Bastianelli, était apparue la mystérieuse plaie de l'épaule, celle du portement de croix, qui déforma l'os sans jamais entraver ses mouvements (Villermont, p. 191).[42] Les plaies des mains et des pieds restèrent ouvertes trois ans, puis disparurent et réapparurent au fil de la liturgie, la dernière ouverture datant de septembre 1726 (Bouflet, p. 78-79). Le Christ avait d'abord refusé d'ôter les marques (Villermont, p. 273) ; les plaies saignaient le vendredi et se refermèrent peu avant la mort (p. 281).[43][44]
L'épreuve de l'obéissance : l'enquête du Saint-Office
Le 20 mars 1695, deux ans avant les stigmates, le Christ ordonne à Véronique de ne plus se nourrir que des hosties reçues à la communion. Le P. Cappelletti, l'évêque et les consultants refusent : par obéissance, elle continue de manger. Le 8 septembre suivant, l'évêque permet un jeûne au pain et à l'eau ; joint à la réélection d'une abbesse hostile, ce jeûne déchaîne l'opposition.[45] Les accusations d'orgueil, d'extravagance et de folie viennent alors des sœurs hostiles, qui vont la dénoncer à l'évêque. On aperçoit plusieurs fois sa silhouette se glisser comme en cachette au réfectoire, à la cuisine ou au garde-manger pour y manger, et même, un jour, avant la communion. Ce jour-là, c'est sœur Ludovica qui croit la surprendre : elle appelle deux autres sœurs, et toutes courent au chœur prévenir l'abbesse. Elles y trouvent Véronique plongée dans la prière, et on leur répond qu'elle s'y trouve depuis longtemps.[46]
Saisi de ces accusations de gourmandise cachée, le P. Cappelletti ordonne une enquête minutieuse sur ces prétendues visites à la cuisine et au garde-manger. La comtesse de Villermont, qui déclare puiser son récit dans le Journal de la sainte et les actes du procès de canonisation, en donne la conclusion :
« Il fut démontré en toute évidence que la sainte avait été vue ailleurs lorsque le fantôme qui lui ressemblait volait les provisions pour les dévorer. » — Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani (1910), p. 226-228[47]
Pour l'anthologie qui reprend cet épisode, c'est une « réplique diabolique » : le démon aurait pris l'apparence de la moniale pour entacher sa réputation. Quoi qu'il en soit, l'enquête établit que Véronique priait au chœur à l'heure des apparitions.[48][49] Sœur Ludovica elle-même, frappée plus tard d'un cancer, mourut repentante dans les bras de Véronique, qui l'avait soignée (Villermont, p. 228).[50] Ce sont ensuite ses stigmates que l'Église va examiner.
Une mystique mise à l'épreuve
Loin d'accueillir ces phénomènes avec crédulité, l'Église les soumet à une enquête d'une sévérité redoutable. L'évêque de Città di Castello, Mgr Eustachi, et le nouveau confesseur de la communauté, le P. Ubaldo Cappelletti — successeur du P. Bastianelli, écarté en janvier 1694 —, agissant en lien avec le Saint-Office romain, multiplient les contrôles pour exclure toute illusion ou supercherie : seule une obéissance sans faille, marquée par l'humilité et la charité, pourra établir la crédibilité des phénomènes.[51][52]
| Mesure de discernement | Mise en œuvre | Résultat observé |
|---|---|---|
| Examen médical des plaies | Médecins mandatés pour vérifier l'origine naturelle ou non | Aucune cause pathologique reconnue[53] |
| Plaies bandées et scellées | Gants scellés quarante heures pour empêcher toute manipulation | Marques inchangées sous le sceau[54] |
| Isolement et surveillance continue | Cinquante jours de séparation des autres moniales, garde permanente | Comportement constant, sans tristesse[55] |
| Privation de voix au chapitre et du noviciat | Suspension des droits monastiques de Véronique, privée du vote et du gouvernement du noviciat | Soumission paisible, sans plainte[56] |
| Interdiction de marcher pieds nus | Refus de l'évêque malgré l'« ordre » reçu en vision | Obéissance jusqu'au gonflement des pieds[57] |
L'héroïsme de la soumission
C'est précisément dans cette épreuve que se révèle la sainteté de Véronique. Privée de tout, surveillée, humiliée, elle obéit sans une plainte ni un signe de tristesse — une soumission que le Saint-Office retint, au terme d'une longue série d'examens et d'expériences, comme le fruit le plus probant de l'authenticité de ses grâces (Villermont, p. 281).[58] L'épisode des sandales est resté célèbre : sommée par le Christ de marcher pieds nus, déboutée par son confesseur, elle garde ses chaussures jusqu'à ce que ses pieds enflent atrocement — et ce n'est qu'en constatant la coïncidence du mal avec l'ordre intérieur que l'évêque finit par céder.[59]
Les restrictions ne seront pleinement levées qu'en 1716, l'année même où la communauté, loin de la tenir pour suspecte, l'élit abbesse.[60]
Le Diaire : vingt-deux mille pages de l'âme
Genèse d'un journal sur ordre
L'œuvre écrite de Véronique naît bien avant cette enquête : à partir du 12 décembre 1693, sur l'ordre du P. Bastianelli, alors confesseur de la communauté, en accord avec l'évêque, elle est contrainte de mettre par écrit chaque jour ses expériences intérieures, afin que l'autorité puisse les examiner.[61][62] Son écriture coule d'un trait spontané, sans ratures ni plan établi d'avance[63] ; elle y mettra le point final le 25 mars 1727, deux mois et demi avant l'apoplexie du 6 juin.[64]
Le résultat est un manuscrit vertigineux. Benoît XVI en précise l'ampleur :
« vingt-deux mille pages manuscrites, qui couvrent une période de trente-quatre ans de vie de clôture » — Benoît XVI, Audience générale du 15 décembre 2010[65]
Étudié après coup, ce journal fait apparaître un ensemble d'une « stupéfiante cohérence », où s'entremêlent des grâces extraordinaires très diverses, note l'historien Joachim Bouflet dans Les Stigmatisés (1996).[66] Véronique, elle, écrit dans des cahiers que son confesseur lui fournit et qu'elle lui rend une fois remplis, « sans avoir jamais la possibilité de se relire, de comparer, de se repérer ».[67]
Un trésor caché de la spiritualité de la Passion
Resté longtemps inédit, le Diaire fut publié à partir de 1895 sous le titre Un tesoro nascosto (« Un trésor caché »), par les soins du Père Pietro Pizzicaria, en plusieurs volumes.[68] Ce journal, à la fois récit d'extases et d'épreuves, est l'une des sources mystiques les plus denses de l'âge baroque. Lorsque Pie IX le lut pour la première fois, il se serait écrié :
« Ce n'est pas une sainte ordinaire : c'est une très grande sainte. » — Pie IX, cité par la comtesse de Villermont[69]
La voix de Véronique y est tout entière tournée vers les pécheurs, qu'elle ne cesse de presser de revenir à la miséricorde :
« Ô hommes et femmes pécheurs… tous et toutes venez au cœur de Jésus ; venez au bain de son précieux sang… Il vous attend les bras ouverts pour vous embrasser. » — Sainte Véronique Giuliani, Journal, II, 16-17, cité par Benoît XVI[70]
Sa conscience d'épouse du Crucifié culmine dans l'expérience d'être abritée dans la plaie même du Christ :
« Je me retrouvais entre les bras du Crucifié. Je ne peux pas raconter ce que j'éprouvais à ce moment : j'aurais voulu être toujours dans son très saint côté. » — Sainte Véronique Giuliani, Journal, I, 37, cité par Benoît XVI[71]
L'abbesse : la sainteté du quotidien (1716-1727)
Élue abbesse le 5 avril 1716, Véronique gouverne sa communauté pendant onze ans avec un sens pratique que rien, dans sa vie mystique, ne laissait soupçonner.[72][73] Elle administre le monastère avec prudence, veille à la régularité de la vie commune et fait notamment installer un système de conduites d'eau, le couvent manquant jusque-là d'une adduction convenable.[74][75]
Cette alliance de l'extase et du bon sens est l'un des traits les plus frappants de sa sainteté : Véronique passe sans rupture de la vision du Crucifié aux affaires très concrètes du monastère.
La mort et le cœur aux instruments de la Passion (1727)
L'apoplexie et l'agonie
Le 6 juin 1727, Véronique est frappée d'une attaque d'apoplexie qui la paralyse.[76] S'ensuit une agonie de trente-trois jours — encore le nombre des années du Christ — qu'elle traverse dans une paix lumineuse. Elle meurt à l'aube du 9 juillet 1727, à soixante-six ans. Ses dernières paroles, devenues le résumé de toute sa vie, furent recueillies par ses sœurs :
« J'ai trouvé l'Amour, l'Amour s'est laissé voir ! C'est la cause de ma souffrance. Dites-le à toutes, dites-le à toutes ! » — Dernières paroles de sainte Véronique Giuliani[77][78]
L'autopsie et le cœur
À sa mort, l'évêque de Città di Castello, Mgr Alessandro Codebò, réunit prêtres et religieuses puis confie l'examen du corps au médecin et au chirurgien qui l'avaient soignée : Giovanni Francesco Bordiga et Giovanni Francesco Gentili (Villermont ne mentionne le Saint-Office qu'en une phrase, p. 192, et détaille l'examen p. 481).[79][80] Deux découvertes frappèrent les assistants. D'abord, l'os de l'épaule se révéla « complètement incurvé et déplacé », comme broyé par le portement d'un fardeau, alors que la sainte s'était toujours servie de ses deux bras sans la moindre gêne.[81] Ensuite et surtout, l'examen du cœur mit au jour, gravées dans le muscle, les figures qu'elle avait annoncées de son vivant et dessinées d'avance sur ordre de son confesseur : bannière aux initiales I et M, clous, roseau, couronne d'épines, sept épées des douleurs de Marie, petite flamme, croix marquée de la lettre C (Villermont, p. 481).[82][83]
Le cœur fut placé par l'évêque dans une boîte, à côté du corps, au petit cimetière des capucines, avec le procès-verbal de l'autopsie (Villermont, p. 482) : la chair de la mystique portait, visible, ce que son Diaire décrivait.[84]
Béatification, canonisation et postérité
Le procès et la reconnaissance de l'Église
La cause de Véronique fut conduite avec la prudence d'usage. Ses vertus furent reconnues héroïques en 1796 sous Pie VI ; elle fut béatifiée le 17 juin 1804 par Pie VII — le feuillet du diocèse de Città di Castello donne le 17 juin, tandis que santiebeati.it et Wikipédia italien donnent le 18 juin[85] —, puis canonisée le 26 mai 1839 par Grégoire XVI, au terme d'un procès appuyé sur le témoignage d'évêques, de directeurs spirituels et de moniales, et sur des miracles attestés.[86][87] Sa fête est fixée au 9 juillet — au 10 juillet dans le propre franciscain (Messale Serafico).[88]
Véronique occupe une place à part dans l'histoire de la mystique : examinés en avril 1697 par Mgr Eustachi et le P. Cappelletti, puis par le Saint-Office, ses stigmates furent déclarés « ni naturels, ni d'origine diabolique » (Villermont, 1910, p. 281), et Benoît XVI les rapproche de ceux de saint François d'Assise.[89][90] Rappelons d'ailleurs que l'Église « n'a jamais canonisé personne sur le fondement » des stigmates : ce sont ses vertus héroïques et les miracles attestés qui fondèrent sa canonisation.[91]
Benoît XVI et la mémoire de Véronique
Le 15 décembre 2010, à l'approche du 350ᵉ anniversaire de sa naissance, Benoît XVI consacra une catéchèse entière à sainte Véronique Giuliani. Il y présenta son existence comme une école d'union au Christ par le don de soi : la moniale, dit-il dans sa catéchèse, comprit sa vocation contemplative comme une mission d'intercession au cœur du monde.[92]
« Nous ne pouvons pas aller prêcher par le monde et convertir les âmes, mais nous sommes obligées de prier sans cesse pour toutes les âmes qui offensent Dieu […] » — Sainte Véronique Giuliani, Journal, IV, 877, cité par Benoît XVI[93]
Spiritualité : souffrir avec joie, la clé de l'amour
Le cœur de la spiritualité de Véronique tient en un paradoxe que Benoît XVI a relevé : pour elle, « souffrir avec joie » est la « clé de l'amour ».[94] La souffrance n'est jamais recherchée pour elle-même, mais comme le lieu où l'amour se prouve et s'unit à l'Amour crucifié. En cela, Véronique s'inscrit dans la grande lignée des mystiques de la Passion qui s'offrent en victimes pour la conversion des pécheurs, de saint Paul de la Croix à sainte Gemma Galgani — stigmatisée proche des Passionistes — et Padre Pio.
Trois traits la résument. D'abord, tout, chez elle, ramène au Christ souffrant et ressuscité. Ensuite, comme épouse du Crucifié, elle s'offre pour la conversion des pécheurs et les besoins de l'Église. Enfin une obéissance sans faille, qui fait de sa vie mystique, si extraordinaire soit-elle, une école d'humilité. Benoît XVI relève qu'elle cite souvent la parole de saint Paul : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31 ; Journal, I, 714 ; II, 116.1021 ; III, 48) — une confiance devenue chez elle expérience.[95]
C'est cette unité — amour, souffrance, joie — que disent ses derniers mots, et qui fait d'elle, trois siècles après, un guide pour qui cherche le sens chrétien de la Croix.
Pour aller plus loin
- Saint Paul de la Croix (1694-1775) — contemporain de Véronique et fondateur des Passionistes, autre grand maître de la spiritualité de la Passion.
- Sainte Gemma Galgani — stigmatisée proche des Passionistes, héritière de la même mystique de la Croix.
- Saint Padre Pio — le plus célèbre des stigmatisés modernes, dont l'expérience éclaire celle de Véronique.
- Saint François d'Assise — premier stigmatisé reconnu de l'histoire de l'Église, auquel Véronique est souvent associée.
- Saint Alphonse de Liguori (1696-1787) — contemporain napolitain, maître de la dévotion à la Passion et à l'amour confiant.
- Sainte Thérèse de Lisieux (1873-1897) — pour la même intuition que la sainteté se vit dans le devoir d'état et les petites choses.
Notes et références
Comtesse Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani (1910) : récit détaillé de l'enquête de 1697 — Mgr Eustachi et le P. Cappelletti, successeur du P. Bastianelli retiré par l'évêque (origines p. 263-264 ; examens d'avril 1697 p. 268-271, avec les PP. Tassinari et Vital de Bologne) ; plaies scellées quarante heures (p. 276) ; cinquante jours d'isolement, perte du vote et du gouvernement du noviciat (p. 279-280) ; refus du Christ d'ôter les marques (p. 273), plaies saignant le vendredi et fermées peu avant la mort, conclusion « ni naturels, ni d'origine diabolique » au terme d'une longue série d'examens et d'expériences (p. 281).
1 3 29 44 51 53 54 55 56 57 58 59 89Benoît XVI, Audience générale du 15 décembre 2010, Salle Paul VI, Vatican : texte intégral sur vatican.va. Catéchèse consacrée à sainte Véronique Giuliani : Diaire commencé en 1693 (« vingt-deux mille pages manuscrites, qui couvrent une période de trente-quatre ans de vie de clôture », écriture sans ratures ni plan préalable), ordonné par le P. Bastianelli en accord avec l'évêque Eustachi ; parole de la Vierge Marie (« Je te fis reposer en mon sein… conduite devant Dieu », Journal, IV, 901) ; stigmates rapprochés de ceux de saint François (« C'est l'amour crucifié qui s'est imprimé dans sa chair, comme dans celle de saint François d'Assise ») ; récit de la stigmatisation (Journal, I, 897) et de l'étreinte du Crucifié (« Je ne peux pas raconter… », Journal, I, 37) ; citations de la sainte (« souffrir avec joie est la clé de l'amour » ; « tous et toutes venez au cœur de Jésus… », Journal, II, 16-17 ; « Nous ne pouvons pas aller prêcher par le monde… », Journal, IV, 877) ; parole de saint Paul souvent citée par elle (« Si Dieu est pour nous… », Rm 8, 31) ; dernières paroles avec leur répétition (« Dites-le à toutes, dites-le à toutes ! »).
2 4 8 12 14 17 26 32 41 61 63 65 70 71 78 90 92 93 94 95Veronica Giuliani, Un tesoro nascosto ossia Diario di S. Veronica Giuliani religiosa cappuccina in Città di Castello scritto da lei medesima, éd. P. Pietro Pizzicaria, Giachetti, Prato, à partir de 1895 (plusieurs volumes). Édition de référence du Diaire mystique de la sainte ; texte original italien. Le feuillet du diocèse de Città di Castello parle de dix volumes parus jusqu'en 1928 ; Wikipédia italien parle de vingt-deux livres.
5 68Comtesse Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani (1910) : une seule phrase sur le Saint-Office (p. 192) ; récit détaillé de l'examen post mortem — l'évêque Codebò réunit prêtres et religieuses, examen par le médecin et le chirurgien qui l'avaient soignée — et des figures du cœur : bannière aux initiales I et M, clous, roseau, couronne d'épines, sept épées des douleurs de Marie, petite flamme, croix marquée C (p. 481) ; cœur placé dans une boîte à côté du corps, au petit cimetière des capucines, avec le procès-verbal (p. 482).
6 80 82 84Wikipédia (IT), « Veronica Giuliani » : it.wikipedia.org. Autopsie confiée par l'évêque Alessandro Codebò aux médecins Giovanni Francesco Bordiga et Giovanni Francesco Gentili, cœur « transpercé de part en part », dessin préalable de la sainte ; édition Pizzicaria du Diaire (1895, vingt-deux livres) ; béatification le 18 juin 1804 (divergence avec le 17 juin du diocèse, voir note diocese-citta-castello).
7 79 83Comtesse Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani, abbesse des Capucines (1660-1727), Librairie générale catholique, Paris, 1910 (coll. « Nouvelle bibliothèque franciscaine », XXI). Biographie de référence en français, fondée sur le Journal de la sainte et sur les actes du procès de canonisation. Source des données sur l'enfance, la chronologie (naissance, profession 1er novembre 1678, stigmates, apoplexie du 6 juin 1727, agonie de trente-trois jours), l'enquête ecclésiastique, l'épisode des sandales, l'autopsie (épaule incurvée), et de la parole de Pie IX.
9 19 23 25 31 39 69 72 76 81 87Wikipédia (FR), "Véronique Giuliani" : fr.wikipedia.org. Notice de langue française : naissance le 27 décembre 1660 à Mercatello sul Metauro, entrée chez les Capucines de Città di Castello, profession, charges et culte.
10 24Comtesse Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani, abbesse des Capucines (1660-1727), Paris, 1910 : famille et enfance (père porte-étendard à Mercatello ; mère morte quand Orsola a six ans) ; vision de la couronne d'épines à la fête de sainte Catherine 1693 (p. 152-153) ; plaie de l'épaule peu après le départ du P. Bastianelli (p. 191) ; transverbération de Noël 1696, Enfant à la baguette d'or et au fer de lance (p. 239-240).
11 15 16 33 38 42"St. Veronica Giuliani" (Hess, 1912), The Catholic Encyclopedia, vol. XV, Robert Appleton Company, New York, 1912 : newadvent.org. Notice biographique : naissance à Mercatello, père surintendant des finances à Plaisance, piété précoce (nourriture et vêtements donnés aux pauvres, amour de la Croix), opposition du père et maladie, maîtresse des novices trente-quatre ans (sans lectures mystiques pour les novices), adduction d'eau au couvent, couronne d'épines datée de 1694 (date discutée, voir le texte), canonisation en 1839.
13 18 21 22 28 35 74Wikipedia (EN), "Veronica Giuliani" : en.wikipedia.org. Données encyclopédiques : entrée au monastère en 1677, charge de maîtresse des novices et pédagogie (interdiction des lectures mystiques aux novices), élection comme abbesse, béatification (1804) et canonisation (1839). À recouper avec les sources primaires.
20 30 86Fondazione Santa Veronica Giuliani E.T.S., "Saint Veronica Giuliani" : fondazionesantaveronicagiuliani.org. Site officiel lié au monastère de Città di Castello : naissance, entrée le 28 octobre 1677, expériences mystiques commencées « à l'âge de 21 ans » avec la couronne d'épines (sans récit de vision ni de prière sur cette page), maîtresse des novices trente ans, abbesse les onze dernières années, Diaire ordonné en 1693 (22 000 pages).
27 36Joachim Bouflet, Les Stigmatisés, Éditions du Cerf, Paris, 1996, p. 75-76 (ISBN 2-204-05188-8). Sur la rédaction du Diario, entreprise le 12 décembre 1693 par obéissance au confesseur de la communauté, l'oratorien Girolamo Bastianelli : Véronique écrit dans les cahiers que son confesseur lui fournit et qu'elle lui rend une fois remplis, sans pouvoir se relire, et tous les confesseurs suivants lui enjoignent de poursuivre. La quatrième de couverture présente l'auteur comme consultant pour certaines causes de béatification.
34 43 52 60 62 64 66 67Mystics of the Church, "St. Veronica Giuliani — extraordinary mystic and stigmatic" : mysticsofthechurch.com. Récit dévotionnel : vision de Noël 1696 (Enfant Jésus à l'arc et à la flèche devant la crèche), stigmatisation du 5 avril 1697. Source secondaire à recouper avec Villermont et la Catholic Encyclopedia ; ne pas y chercher les noms des praticiens de l'autopsie ni le sort du cœur.
37Fondazione Santa Veronica Giuliani E.T.S., "The Stigmata of Saint Veronica – April 5, 1697" : fondazionesantaveronicagiuliani.org. Récit de la stigmatisation du 5 avril 1697, à 36 ans, avec la citation du Diario I, 897 (en traduction anglaise) ; cette page ne parle ni de la plaie du côté ni des figures du cœur.
40Comtesse Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani (1910), p. 221-228 : jeûne ordonné le 20 mars 1695, refus du P. Cappelletti, de l'évêque et des consultants, poursuite de l'alimentation par obéissance, jeûne au pain et à l'eau permis le 8 septembre, opposition après la réélection d'une abbesse hostile, dénonciation par les sœurs hostiles, épisode du double aperçu au réfectoire et à la cuisine pendant que la sainte priait au chœur, enquête du P. Cappelletti ; sœur Ludovica, frappée d'un cancer, morte repentante dans les bras de Véronique qui l'avait soignée (p. 228). Source première de l'épisode, reprise par l'anthologie du Comité Mirabilis (voir note mirabilis-bilocation-2023) ; Villermont déclare puiser dans le Journal et le procès de canonisation.
45 46 47 49 50Comité Mirabilis (anthologie préparée et présentée par), La Bilocation chez les mystiques au fil des siècles, éditions Claire Lumière, 2023, ISBN 978-2-35454-068-5, p. 227-228. Chapitre « Répliques diaboliques », qui reprend le récit de Marie de Villermont, Sainte Véronique Giuliani (1910) : ordre reçu le 20 mars 1695, opposition des sœurs et de l'abbesse, double aperçu au réfectoire et à la cuisine pendant que la sainte priait au chœur, enquête ordonnée par le Père Cappelletti ; réserve des auteurs sur l'éloignement des faits. Source relais : le récit premier est celui de Villermont (voir note villermont-bilocation).
48Dominic Monti, OFM, Commission on the Franciscan Intellectual Tradition (CFIT), « Saint Veronica Giuliani, a foremost Catholic mystic » : franciscantradition.org. Sur son gouvernement comme abbesse, son sens pratique et la portée de son Diaire.
73 75ZENIT (it.), "Santa Veronica Giuliani : 'Ho trovato l'Amore, l'Amore si è lasciato vedere'", 9 juillet 2020 : it.zenit.org. Texte original italien des dernières paroles : « Ho trovato l'Amore, l'Amore si è lasciato vedere! Questa è la causa del mio patire. Ditelo a tutte, ditelo a tutte! »
77Feuillet du diocèse de Città di Castello sur sainte Véronique Giuliani : béatifiée le 17 juin 1804 par Pie VII. Santiebeati.it et Wikipédia italien donnent le 18 juin 1804 ; Villermont (1910) indique 1802.
85Fête le 9 juillet ; 10 juillet au propre franciscain (Messale Serafico, voir assisiofm.it ; santiebeati.it). L'ancienne page du Saint-Siège (vaticanstate.va) renvoyait une erreur 404 en octobre 2026.
88Aleteia (fr.), Valdemar de Vaux, « Les deux seuls stigmatisés reconnus par l'Église », 26 janvier 2025 : fr.aleteia.org. Seuls saint François d'Assise et sainte Catherine de Sienne y sont présentés comme reconnus ; Véronique Giuliani figure parmi les stigmatisés « réputés » ; l'article rappelle que l'Église « n'a jamais canonisé personne sur le fondement d'un tel phénomène ».
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