Sainte Félicité (morte en 203)

Sainte Félicité, jeune esclave chrétienne de Carthage martyrisée en 203 avec sainte Perpétue, accoucha en prison où, répondant au geôlier, elle dit : « un autre souffrira en moi. » Nommée au Canon romain, elle est l'une des premières saintes de l'Occident latin.

Ignispedia

Sainte Félicité — ou Félicité de Carthage — est une jeune esclave chrétienne d'Afrique romaine, martyrisée le 7 mars 203 dans l'amphithéâtre de Carthage, sous le règne de l'empereur Septime Sévère. Son nom est inséparable de celui de sainte Perpétue, la jeune fille de bonne famille avec laquelle elle fut arrêtée, emprisonnée et mise à mort. Leur histoire commune nous est parvenue par l'un des plus anciens et des plus bouleversants documents de l'Antiquité chrétienne : la Passion de Perpétue et Félicité.[1]

Dans ce récit, Félicité occupe une place singulière. Elle est doublement faible aux yeux du monde : esclave, sans nom de famille ni statut, et enceinte au moment de son arrestation. La loi romaine interdisait d'exécuter une femme enceinte ; Félicité risquait donc d'être séparée de ses compagnons et de mourir plus tard, seule, parmi des criminels de droit commun. Sa grande crainte n'était pas de souffrir, mais de ne pas souffrir avec les autres pour le Christ.[2]

Deux jours avant les jeux, après une prière commune de toute la troupe des martyrs, elle accouche d'une petite fille dans sa cellule. Lorsqu'un geôlier la raille sur ses cris de parturiente, elle répond par la phrase qui a traversé les siècles : « Là-bas, un autre souffrira en moi, parce que moi aussi je vais souffrir pour lui. »[3] Quelques jours plus tard, portant encore le lait de son récent enfantement, l'esclave de Carthage entre dans l'arène au côté de Perpétue, et les deux femmes meurent ensemble sous le glaive.

Vénérée sans interruption depuis l'Antiquité, Félicité est nommée avec Perpétue dans le Canon romain de la messe — un honneur réservé à une poignée de saints. Sa fête est célébrée le 7 mars. Cet article traite sa biographie, sa spiritualité et son culte ; le récit d'ensemble du martyre, du point de vue de Perpétue, est développé dans l'article sainte Perpétue, qu'il ne s'agit pas de redoubler ici.

Qui est sainte Félicité ?

Une esclave chrétienne de Carthage

Félicité appartient à la petite communauté chrétienne de Carthage, deuxième ville de l'Occident romain après Rome, capitale de la province d'Afrique proconsulaire et grand foyer intellectuel où enseignera bientôt Cyprien et où écrit déjà Tertullien. Elle est esclave (serva, conserva) : la Passion la nomme aux côtés de Révocat, présenté comme son compagnon d'esclavage — conservus, « esclave du même maître ».[4] Rien n'indique son âge exact, mais tout le récit la présente comme une toute jeune femme.

Carte synthétique — Carthage et l'Afrique proconsulaire au début du IIIe siècle. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Sa condition sociale n'est pas un détail : elle est le ressort spirituel de tout le récit. Dans une société où l'esclave n'a ni honneur, ni voix publique, ni corps qui lui appartienne, c'est précisément cette femme réduite en servitude que Dieu élève à la dignité la plus haute que connaisse l'Église ancienne — le martyre. La Passion insiste sur cette égalité surnaturelle : catéchumènes libres et esclaves, jeune fille de bonne famille et servante partagent la même prison, la même prière et la même mort.

Félicité de Carthage et non Félicité de Rome

Une confusion fréquente doit être écartée d'emblée. L'Église honore deux saintes Félicité distinctes des premiers siècles :

Félicité de CarthageFélicité de Rome
ConditionEsclave enceinteVeuve romaine, mère de sept fils
CompagneSainte PerpétueSes sept fils martyrs
LieuCarthage (Afrique)Rome
Date7 mars 203vers 165 (IIe siècle)
EmpereurSeptime SévèreMarc Aurèle (tradition)
Fête7 mars23 novembre
SourcePassion de Perpétue et FélicitéActa tardifs, moins sûrs

Le présent article porte exclusivement sur Félicité de Carthage, la compagne de Perpétue, celle dont la mort est fixée au 7 mars 203.[5] Les deux saintes sont parfois mêlées dans l'imagerie populaire, mais leur histoire, leur époque et leur source documentaire sont entièrement différentes.

Le petit groupe des catéchumènes de 203

Félicité n'a pas été arrêtée seule. La Passion nomme un petit groupe de catéchumènes — des convertis encore en préparation au baptême — saisis ensemble à Thuburbo Minus (l'actuelle Tebourba, à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Tunis) :[6]

  • Révocat et Félicité, esclaves d'un même maître ;
  • Saturnin et Secundulus — mort en prison avant les jeux[7] —, deux jeunes hommes ;
  • Vibia Perpétue, jeune matrone d'environ vingt-deux ans, de bonne famille, mère d'un nourrisson (voir sainte Perpétue) ;
  • Saturus, leur catéchiste, qui se livra volontairement pour ne pas les abandonner et rejoignit le groupe.

Ces catéchumènes furent baptisés peu après leur arrestation, avant d'être jetés au cachot.[8] Le fait que des esclaves, une jeune fille de bonne famille et leur maître spirituel forment un seul corps devant la mort est l'une des grandes leçons du document.

Le contexte : la persécution de Septime Sévère

L'édit de 202 et l'interdiction du prosélytisme

Le martyre de Félicité s'inscrit dans la persécution associée à Septime Sévère (193-211). Selon une source ancienne, l'Histoire Auguste (Vie de Sévère, 17), l'empereur aurait interdit vers 202-203 les conversions au judaïsme et au christianisme.[9] L'historicité et la portée exacte de cet édit sont discutées : Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, VI, 1) présente Sévère comme un persécuteur, tandis que Tertullien (À Scapula, 4) rappelle au contraire que ce même empereur protégea des chrétiens — son médecin Proculus et plusieurs notables — et résista à la fureur populaire. Les historiens modernes restent donc partagés entre une mesure générale et une intensification locale des poursuites déjà permises par la législation antérieure. Mais le fait brut demeure : en Afrique proconsulaire, au début du IIIe siècle, être catéchumène ou refuser de sacrifier aux dieux de l'Empire pouvait conduire à l'amphithéâtre.

Le procès des compagnons de Félicité suit la procédure ordinaire : arrestation, interrogatoire par le procurateur Hilarianus, sommation de sacrifier « pour le salut des empereurs », refus, condamnation ad bestias — livrés aux bêtes lors des jeux publics.[10] Ces jeux furent donnés à l'occasion de l'anniversaire de Géta César, fils cadet de Septime Sévère, comme l'indique la Passion elle-même.[11]

Carthage, capitale chrétienne d'Afrique

Carthage n'est pas une périphérie : c'est l'un des cœurs de la chrétienté latine naissante. C'est là qu'écrit Tertullien, premier grand théologien de langue latine, contemporain exact de Félicité, dont la formule célèbre — « le sang des chrétiens est une semence » — trouve dans le martyre de 203 une illustration parfaite.[12] C'est là aussi que, une génération plus tard, saint Cyprien sera évêque et martyr. Le témoignage de Félicité et de Perpétue s'enracine donc dans une Église africaine ardente, où le martyre était pensé, prêché et attendu comme le sommet de la vie chrétienne.

La Passion de Perpétue et Félicité, source de son histoire

Un document unique de l'Antiquité chrétienne

Presque tout ce que nous savons de Félicité vient de la Passio sanctarum Perpetuae et Felicitatis, texte rédigé peu après les faits, au début du IIIe siècle. Ce document est exceptionnel à plusieurs titres : il contient le journal de prison de Perpétue elle-même, l'un des rares écrits féminins qui nous soient parvenus de l'Antiquité ; une vision de Saturus ; et le récit du martyre par un rédacteur témoin ou proche des témoins.[13]

Fac-similé — ouverture de la Passion de Perpétue et Félicité dans le Cod. Sang. 577, p. 165, Stiftsbibliothek Saint-Gall, IXe-Xe siècle, domaine public via Wikimedia Commons / e-codices.

La partie qui concerne directement Félicité — sa grossesse, son accouchement, sa parole au geôlier — appartient au récit final du rédacteur, qui l'a manifestement recueilli de la communauté carthaginoise. C'est ce qui donne à ces lignes leur valeur : elles ne sont pas une légende tardive, mais un souvenir presque contemporain, transmis par ceux qui avaient connu la martyre.

La question de l'éditeur

Schéma de source — les quatre grandes parties de la Passion de Perpétue et Félicité. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

La tradition a souvent reconnu dans l'éditeur anonyme de la Passion Tertullien lui-même — position reprise notamment par la base hagiographique d'Oxford (Cult of Saints) — en raison de proximités de langue et de doctrine, notamment sur le prophétisme et les visions, et parce que Tertullien mentionne ce martyre dans son Traité de l'âme (De Anima, 55, 4).[14] Cette attribution reste une hypothèse discutée : le texte ne nomme pas son rédacteur, et d'autres éditeurs préfèrent parler d'un rédacteur anonyme de sensibilité montaniste ou proche de Tertullien. Ce débat érudit ne touche pas le noyau des faits : la datation haute du texte, sa proximité avec l'événement et la sobriété du récit en font une source de premier ordre, bien supérieure aux Acta légendaires de nombreux autres martyrs.

L'accouchement en prison : le cœur du récit

La peur d'être séparée de ses compagnons

À l'approche des jeux, Félicité est enceinte de huit mois — elle l'était déjà, à un stade moins avancé, au moment de son arrestation. Or la loi romaine interdisait l'exécution d'une femme enceinte. Loin de s'en réjouir, Félicité en conçoit une angoisse spirituelle : elle redoute d'être écartée du martyre commun, de voir partir sans elle ses compagnons de foi, et de devoir plus tard verser son sang « au milieu d'étrangers », parmi des malfaiteurs, privée de la communion des saints qui la portait.[15]

Ce renversement est le premier trait de sa sainteté : ce qui, pour toute mère, serait une raison de survivre — sa grossesse — devient pour elle une raison de crainte, parce qu'elle désire par-dessus tout mourir avec et pour le Christ, dans la compagnie de ses frères.

La prière commune et la naissance anticipée

Schéma narratif — grossesse, prière commune et naissance de la fille de Félicité. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Les compagnons de Félicité comprennent son désir. Deux jours avant les jeux — « trois jours avant » selon le décompte antique inclusif (ante tertium diem muneris) —, ils unissent leur prière et supplient le Seigneur ensemble. La Passion rapporte qu'aussitôt après cette prière commune, les douleurs de l'enfantement saisissent Félicité :[16]

« Aussitôt après leur prière, les douleurs la saisirent. Et comme elle souffrait beaucoup, à cause de la difficulté naturelle d'un accouchement de huit mois, l'un des gardiens du cachot lui dit : "Toi qui souffres déjà tant maintenant, que feras-tu quand tu seras jetée aux bêtes, que tu as méprisées en refusant de sacrifier ?" » — Passion de Perpétue et Félicité, 15[17]

Elle met au monde une petite fille, qu'une chrétienne de la communauté recueille et élève comme sa propre fille.[18] Ce détail — une enfant sauvée, adoptée par l'Église naissante au moment même où la mère marche à la mort — dit en quelques mots tout le mystère chrétien de la vie qui traverse la mort.

« Un autre souffrira en moi »

À la raillerie du geôlier, Félicité oppose une réponse qui est l'un des sommets spirituels de toute la littérature des martyrs :

« Maintenant, c'est moi qui souffre ce que je souffre ; mais là-bas, il y aura un autre en moi qui souffrira pour moi, parce que moi aussi je vais souffrir pour lui. » — Sainte Félicité, Passion de Perpétue et Félicité, 15[19]

Cette phrase n'est pas une bravade. Elle est une théologie en une seule ligne. Félicité ne dit pas qu'elle sera courageuse ; elle dit qu'un autre — le Christ — souffrira en elle et pour elle. La force du martyr n'est pas la sienne : elle est l'habitation du Christ dans le baptisé, qui prend sur lui la douleur et la transfigure. Nous reviendrons plus bas sur la profondeur de cette parole (voir La spiritualité de sainte Félicité).

Le martyre dans l'amphithéâtre (7 mars 203)

La génisse furieuse

Schéma narratif — le martyre dans l'amphithéâtre de Carthage, de l'entrée dans l'arène au baiser de paix. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Secundulus étant mort en prison avant le jour des jeux[20], les hommes du groupe qui parurent dans l'arène — Révocat, Saturnin et Saturus — furent livrés aux léopards, aux ours et aux sangliers. Pour les deux femmes, Perpétue et Félicité, la Passion rapporte que le diable — c'est le mot du texte — fit préparer une génisse furieuse, bête choisie « contrairement à l'usage », pour railler jusque dans l'espèce animale le sexe des martyres.[21] On les dévêtit, on les revêtit de filets, et on les exposa ainsi dénudées à la bête.

Le lait et le sang : la mère et la martyre

La foule elle-même frémit à ce spectacle : elle vit s'avancer « une jeune fille délicate, et une autre dont les seins dégouttaient encore du lait de son récent enfantement ».[22] Ce détail bouleversant — les seins de la jeune mère dégouttant encore du lait de son récent enfantement — est peut-être l'image la plus forte de tout le récit. La mère qui vient d'accoucher et la martyre qui va mourir sont une seule et même femme. Devant ce spectacle, la foule frémit : on les rappela et on les revêtit, avant de les faire entrer de nouveau.

La génisse projeta Perpétue en l'air, puis Félicité ; Perpétue, relevée, vit Félicité écrasée au sol, lui tendit la main et la releva.[23]

Le baiser de paix et le glaive

Les martyres survécurent au premier assaut. À la demande de la foule, elles furent alors conduites au centre de l'arène pour être achevées par le glaive. La Passion rapporte qu'avant de recevoir le coup, tous les martyrs s'embrassèrent, pour sceller leur martyre par le baiser de paix.[24]

Lieu du martyre — vue des vestiges de l'amphithéâtre romain de Carthage. Photo Elena Tatiana Chis, Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

« Ils s'échangèrent d'abord le baiser de paix, afin de consommer leur martyre par le rite solennel de la paix. » — Passion de Perpétue et Félicité, 21[25]

Ainsi mourut Félicité, esclave de Carthage, le 7 mars 203, au côté de Perpétue, dans le même sang et la même paix. Les deux corps furent inhumés à Carthage ; la mémoire de leur mort, elle, ne s'est jamais éteinte.

La spiritualité de sainte Félicité

Le Christ qui souffre dans le martyr

Schéma spirituel — la parole centrale de Félicité, « un autre souffrira en moi ». Illustration originale Ignispedia créée par IA.

La parole de Félicité — « un autre souffrira en moi » — est l'expression la plus limpide d'une doctrine centrale du Nouveau Testament : dans le martyr, c'est le Christ lui-même qui témoigne et souffre. Jésus l'avait promis à ses disciples traînés devant les tribunaux :

« Quand on vous livrera, ne vous inquiétez pas de savoir ce que vous direz ni comment vous le direz : ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là. Car ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous. » — Jésus, Évangile selon saint Matthieu 10, 19-20[26]

Saint Paul disait de même : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi »[27] et il allait jusqu'à écrire : « ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église ».[28] La réponse de Félicité au geôlier est la traduction populaire et parfaite de cette théologie : elle ne compte pas sur ses forces d'esclave épuisée par l'enfantement, mais sur la présence agissante du Christ en elle. Le martyre chrétien n'est jamais un exploit stoïcien ; il est une grâce, l'œuvre d'un Autre qui habite le baptisé.

L'esclave et la fille de bonne famille : l'égalité dans le Christ

Le second grand enseignement de Félicité tient à sa condition. La Passion met délibérément côte à côte l'esclave Félicité et Perpétue, de bonne famille. Devant Rome, tout les sépare : l'une est une propriété, l'autre une citoyenne. Devant le Christ, rien ne les sépare : elles prient ensemble et meurent d'un même glaive — Perpétue relevant même Félicité dans l'arène. C'est, incarnée dans le sable de l'arène, la parole de saint Paul :

« Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus. » — Saint Paul, Épître aux Galates 3, 28[29]

Félicité est ainsi devenue, pour toute l'histoire de l'Église, la preuve vivante que la sainteté ne dépend ni du rang, ni de la naissance, ni de la liberté civile. Une esclave sans nom de famille figure, dans le texte du Canon romain, au cœur de la messe latine, avant bien des rois et des évêques.

Deux enfantements : la chair et le Ciel

La tradition spirituelle a médité le rapprochement entre les deux enfantements de Félicité. Dans sa cellule, elle enfante une fille dans la douleur ; dans l'arène, elle s'enfante elle-même au Ciel, dans une autre douleur. On peut y voir une image de la parole du Christ : « La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée. Mais, quand l'enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance, tout heureuse qu'un être humain soit venu au monde » (Jean 16, 21).[30] Le nom même de la sainte — Félicité, en latin Felicitas, « le bonheur », « la félicité » — a nourri toute une méditation sur la vraie félicité qui naît du don total de soi.

Le culte de sainte Félicité

Les noms au Canon romain de la messe

L'honneur le plus éclatant rendu à Félicité est sa présence, avec Perpétue, dans le Canon romain — la première Prière eucharistique de la messe latine. Dans la liste des martyrs du Nobis quoque peccatoribus, l'Église nomme sept femmes, et Félicité y figure la première, avec Perpétue :[31]

« ... Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès, Cécile, Anastasie... » — Canon romain, Nobis quoque peccatoribus[32]

Carte liturgique — les sept saintes femmes nommées dans le Canon romain. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

Cette liste est fixée depuis au moins le pontificat de saint Grégoire le Grand (590-604). Depuis plus de mille quatre cents ans, le nom de l'esclave de Carthage figure donc dans le texte du Canon romain — la première prière eucharistique, au choix du célébrant — au même rang que les grandes vierges Agnès, Cécile, et leurs compagnes. Rares sont les saints qui jouissent d'un tel honneur liturgique ; Félicité et Perpétue en sont, parmi les femmes, les toutes premières.

La basilique Maiorum et l'inscription de Carthage

Le culte de Félicité et de Perpétue à Carthage est très ancien et archéologiquement attesté. On éleva sur leur tombeau une basilique, la Basilica Maiorum, où fut retrouvée une inscription antique portant les noms de Perpétue et de Félicité.[33] Saint Augustin, un peu plus de deux siècles après le martyre, prêcha plusieurs sermons pour leur fête (Sermons 280-282) : il y atteste qu'à Carthage leur Passion était lue publiquement le jour anniversaire — son sermon 280 est prononcé après cette lecture.[34]

Fête liturgique et mémoire

La fête de sainte Félicité est célébrée le 7 mars, jour de sa mort, conjointement avec sainte Perpétue. Lorsque la fête de saint Thomas d'Aquin fut placée au 7 mars, les deux martyres furent avancées au 6 mars par saint Pie X en 1908 — date reprise dans le calendrier de 1962 (forme extraordinaire) ; la révision de 1969 leur a rendu le 7 mars traditionnel.[35] Les Églises orthodoxes de tradition byzantine les commémorent le 1er février.[36] Leur mémoire figure dans les plus anciens martyrologes latins, ce qui confirme l'ancienneté et l'universalité de leur vénération.

  1. Fin du IIe s.
    Naissance de Félicité
    Afrique romaine

    Félicité naît en Afrique romaine, quelques années avant la persécution de Septime Sévère ; esclave au moment de son arrestation.[37]

  2. v. 202-203
    Persécution de Septime Sévère
    Interdiction des conversions

    Un édit attribué à Septime Sévère aurait interdit les conversions au christianisme ; le groupe des catéchumènes de Carthage est arrêté.[38]

  3. 203
    Arrestation et baptême
    Félicité enceinte dès son arrestation

    Les catéchumènes sont baptisés peu après leur arrestation, avant leur transfert en prison ; Félicité redoute d'être séparée de ses compagnons à cause de sa grossesse.[39][40]

  4. Deux jours avant les jeux
    Prière commune et accouchement
    « Un autre souffrira en moi »

    Après la prière de toute la troupe, Félicité accouche d'une fille, recueillie par une chrétienne ; elle répond au geôlier.[41]

  5. 7 mars 203
    Le martyre dans l'amphithéâtre
    La génisse, le filet, le glaive

    Exposée à la génisse furieuse, le lait au sein, Félicité est relevée par Perpétue puis achevée par le glaive.[42][43]

  6. Ve siècle
    Culte attesté à Carthage
    Basilica Maiorum, sermons d'Augustin

    Saint Augustin prêche pour leur fête ; la Passion est lue publiquement le jour anniversaire.[44]

  7. Depuis l'Antiquité
    Nommée au Canon romain
    Avec Perpétue, parmi les sept saintes femmes

    Le nom de Félicité figure dans le texte du Canon romain, honneur réservé à une poignée de saints.[45]

Patronage

Sainte Félicité est invoquée comme patronne des femmes enceintes et des mères.[46] Elle est aussi, avec Perpétue, une figure de référence pour la dignité de la femme et de l'esclave dans le christianisme ancien. Là où un sanctuaire, une paroisse ou une communauté portent son nom, ils prolongent la mémoire de cette esclave devenue, par la grâce du martyre, l'une des premières saintes de l'Occident latin.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Passio sanctarum Perpetuae et Felicitatis (Passion de Perpétue et Félicité), texte du début du IIIᵉ siècle, transmis en latin et en grec. Édition et traduction anglaise de référence dans The Passion of Perpetua and Felicity (New Advent, Church Fathers) : https://www.newadvent.org/fathers/0324.htm. Le texte réunit le journal de prison de Perpétue, une vision de Saturus et le récit d'un rédacteur proche des faits.

    1 13
  2. Passio, ch. 15 : Félicité, enceinte de huit mois, redoute d'être différée à cause de sa grossesse, « car il n'est pas permis de punir publiquement les femmes enceintes » (quia non licet praegnantes poenae repraesentari) ; elle craint de verser son sang plus tard, seule, parmi des étrangers. Texte New Advent, Church Fathers, 0324.

    2 15 16 40
  3. Passio, ch. 15 : au geôlier qui la raille — « Toi qui souffres déjà tant, que feras-tu quand tu seras jetée aux bêtes ? » — Félicité répond : « Modo ego patior quod patior; illic autem alius erit in me qui patietur pro me, quia et ego pro illo passura sum » (« Maintenant, c'est moi qui souffre ce que je souffre ; mais là-bas, un autre souffrira en moi pour moi, parce que moi aussi je vais souffrir pour lui »). Traduction française d'après le texte latin ; contrôle sur la version anglaise de New Advent (0324).

    3 17 19 41
  4. Passio, ch. 2 : le groupe comprend « Révocat et sa compagne d'esclavage Félicité, Saturnin et Secundulus » (Revocatus et Felicitas conserva eius, Saturninus et Secundulus), auxquels s'ajoutent Vibia Perpétue et, plus tard, le catéchiste Saturus. Révocat et Félicité sont conservi, esclaves d'un même maître.

    4 37
  5. « Perpetua and Felicity », Wikipédia (en) : https://en.wikipedia.org/wiki/Perpetua_and_Felicity. Félicité, esclave enceinte, martyre à Carthage vers 203, lors de jeux donnés pour l'anniversaire de Géta César sous Septime Sévère ; fête le 7 mars (6 mars dans le calendrier de 1962, 1ᵉʳ février dans les Églises orthodoxes de tradition byzantine) ; noms de Perpétue et Félicité au Canon romain ; Basilica Maiorum de Carthage et inscription antique portant leurs noms.

    5 33
  6. Lieu de l'arrestation : Thuburbo Minus, aujourd'hui Tebourba (à une trentaine de kilomètres à l'ouest de Tunis, sur la Medjerda). Cf. Catholic Encyclopedia (1913), « Thuburbo Minus » : « It was at Thuburbo Minus that the illustrious martyrs St. Perpetua and St. Felicitas with their companions were arrested » (New Advent, Catholic Encyclopedia).

    6
  7. Passio, ch. 14 : Dieu rappela Secundulus en prison, avant les jeux (« God called Secundulus, while yet in the prison ») ; il ne parut donc pas dans l'arène. New Advent, Church Fathers, 0324.

    7 20
  8. Passio, ch. 3 : les catéchumènes sont baptisés dans l'intervalle de quelques jours suivant l'arrestation, puis « after a few days we are taken into the dungeon » — le baptême précède donc le transfert au cachot. New Advent, Church Fathers, 0324.

    8 39
  9. Selon l'Histoire Auguste (Vie de Sévère, 17), l'empereur aurait interdit vers 202 les conversions au judaïsme et au christianisme — source unique et tardive. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 1 (« The Persecution under Severus ») : Sévère persécute les Églises, notamment à Alexandrie. Tertullien, À Scapula, 4 : ce même Sévère protégea au contraire des chrétiens (son médecin Proculus, des notables) et résista à la fureur populaire (Ipse etiam Severus [...] Christianorum memor fuit).

    9 38
  10. Passio, ch. 6 : interrogatoire devant le procurateur Hilarianus (qui vient de succéder au proconsul défunt Minucius Timinianus), sommation de sacrifier « pour le salut des empereurs », refus et condamnation aux bêtes. New Advent, Church Fathers, 0324.

    10
  11. Passio, ch. 7 : les condamnés doivent combattre lors des jeux du camp (camp-show) ; c'est là qu'est mentionné l'anniversaire de Géta César (birthday of Geta Cæsar). New Advent, Church Fathers, 0324.

    11
  12. Tertullien, Apologétique, 50, 13 : « Semen est sanguis christianorum » — « le sang des chrétiens est une semence ». Tertullien est contemporain et concitoyen de Félicité à Carthage ; sa formule éclaire la fécondité du martyre africain de 203.

    12
  13. L'attribution de l'édition de la Passion à Tertullien est une hypothèse traditionnelle : la base hagiographique d'Oxford (Cult of Saints, notice E01666) résume que « many recognise the anonymous editor as the Montanist author Tertullian », qui mentionne lui-même ce martyre dans son De Anima (55, 4, avant 211). D'autres éditeurs préfèrent parler d'un rédacteur anonyme de sensibilité montaniste.

    14
  14. Passio, ch. 15 : Félicité met au monde une fille, « quam sibi quaedam soror in filiam educavit » — « qu'une certaine sœur éleva comme sa propre fille ». New Advent, Church Fathers, 0324.

    18
  15. Passio, ch. 20 : pour les deux femmes, on prépare une génisse furieuse (ferocissima vacca), choisie contrairement à l'usage pour railler leur sexe ; la foule frémit en voyant « l'une délicate, l'autre les seins dégouttant du lait de son récent enfantement » ; jetées puis rappelées et rhabillées ; Perpétue relève Félicité tombée. New Advent, Church Fathers, 0324.

    21 22 23 42
  16. Passio, ch. 21 : à la demande de la foule, les martyrs, ayant survécu aux bêtes, sont conduits au centre pour être achevés par le glaive ; ils échangent d'abord le baiser de paix « afin de consommer leur martyre par le rite de la paix » (ut martyrium per sollemnia pacis consummarent). New Advent, Church Fathers, 0324.

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  17. Évangile selon saint Matthieu 10, 19-20 : « Quand on vous livrera, ne vous inquiétez pas de savoir ce que vous direz ni comment vous le direz : ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure-là. Car ce n'est pas vous qui parlerez, c'est l'Esprit de votre Père qui parlera en vous. » Traduction liturgique officielle (AELF), aelf.org. Fondement scripturaire de la parole de Félicité : c'est un Autre qui agit dans le martyr.

    26
  18. Saint Paul, Épître aux Galates 2, 20 : « Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd'hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré lui-même pour moi. » Traduction liturgique officielle (AELF), aelf.org.

    27
  19. Saint Paul, Épître aux Colossiens 1, 24 : « Maintenant je trouve la joie dans les souffrances que je supporte pour vous ; ce qui reste à souffrir des épreuves du Christ dans ma propre chair, je l'accomplis pour son corps qui est l'Église. » Traduction liturgique officielle (AELF), aelf.org.

    28
  20. Saint Paul, Épître aux Galates 3, 28 : « Il n'y a plus ni Juif ni Grec, il n'y a plus ni esclave ni homme libre, il n'y a plus l'homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu'un dans le Christ Jésus. » Traduction liturgique officielle (AELF), aelf.org.

    29
  21. Évangile selon saint Jean 16, 21 : « La femme qui enfante est dans la peine parce que son heure est arrivée. Mais, quand l'enfant est né, elle ne se souvient plus de sa souffrance, tout heureuse qu'un être humain soit venu au monde. » Traduction liturgique officielle (AELF), aelf.org. Rapprochement proposé ici comme méditation de l'auteur sur le double enfantement de Félicité.

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  22. Canon romain (Prière eucharistique I), prière Nobis quoque peccatoribus : l'Église y nomme sept saintes femmes — Félicité, Perpétue, Agathe, Lucie, Agnès, Cécile, Anastasie. Liste attestée depuis au moins saint Grégoire le Grand (590-604). Texte du Missel romain ; cf. « Saints of the Roman Canon », St. Paul the Apostle (Yonkers), et « The Roman Canon in particular » (hspal.org).

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  23. Saint Augustin d'Hippone, Sermons 280-282 pour la fête de Perpétue et Félicité (Patrologie latine, PL 38) : Augustin atteste qu'à Carthage la Passion était lue publiquement le jour de leur fête et médite sur le sens de leurs noms (Perpetua, Felicitas = « félicité perpétuelle »). Cf. saint Augustin d'Hippone.

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  24. « Perpetua and Felicity », Wikipédia (en) : le calendrier tridentin de saint Pie V les commémorait le 7 mars ; en 1908, saint Pie X avança leur fête au 6 mars ; la révision de 1969 leur rendit le 7 mars traditionnel (saint Thomas d'Aquin passant au 28 janvier). Le calendrier de 1962 (forme extraordinaire) les fête donc au 6 mars.

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  25. Église orthodoxe en Amérique (OCA), calendrier liturgique au 1er février : « Martyrs Perpetua, a woman of Carthage, and the Catechumens: Saturus, Revocatus, Saturninus, Secundulus and Felicitas (202-203) » (oca.org). Voir aussi le Grand Synaxariste grec au 1er février.

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  26. Patronage des mères et des femmes enceintes : cf. Our Sunday Visitor (« patron saints of mothers, expectant mothers ») et les calendriers des saints (7 mars). En revanche, le patronage des veuves appartient à Félicité de Rome, veuve et mère de sept fils — aucune source n'atteste le veuvage de Félicité de Carthage.

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