Servante de Dieu Dorothy Day (1897-1980)

Dorothy Day (1897-1980), journaliste américaine convertie à trente ans, fonda avec Peter Maurin le Catholic Worker Movement. Pacifiste intransigeante et fille docile de l'Église, adoratrice de l'Eucharistie et disciple de sainte Thérèse de Lisieux, elle a incarné l'Évangile au service des pauvres. Déclarée Servante de Dieu en 2000, sa cause de béatification est aujourd'hui à Rome.

Ignispedia

Dorothy Day (1897-1980) est l'une des plus grandes figures du catholicisme américain du XXᵉ siècle : journaliste de la gauche radicale de Greenwich Village, longtemps étrangère à toute religion, elle se convertit à trente ans et devient, avec le philosophe français Peter Maurin, la cofondatrice du Catholic Worker Movement — un réseau de maisons d'accueil pour les pauvres et un journal vendu un cent qui existe toujours.[1][2] Elle a incarné, au ras du trottoir, l'Évangile pris au mot : nourrir l'affamé, loger le sans-abri, refuser la guerre.

Sa vie est aussi un chemin de conversion spectaculaire. Avant sa foi, Dorothy Day avait connu la bohème, la prison pour le droit de vote des femmes, une union libre, un avortement qu'elle appellera la grande douleur de sa vie, un bref mariage et un roman scandaleux.[3][4] C'est la naissance de sa fille Tamar, en 1926, qui fit basculer cette femme blessée vers Dieu ; elle reçut le baptême catholique le 28 décembre 1927, au prix de la rupture avec l'homme qu'elle aimait.[5][6]

Pacifiste jusqu'au bout — sa dernière arrestation, à soixante-quinze ans, eut lieu en 1973 aux côtés des ouvriers agricoles de César Chávez —, mais fille obéissante de l'Église dans sa vie de prière, sa messe quotidienne et son rosaire, Dorothy Day a tenu ensemble ce que le monde sépare : la contestation sociale la plus dure et la piété la plus traditionnelle.[7][8] Le pape François, s'adressant au Congrès des États-Unis le 24 septembre 2015, la rangea parmi les quatre grands Américains, à côté de Lincoln, de Martin Luther King et de Thomas Merton.[9]

Morte le 29 novembre 1980, elle refusait qu'on la traitât de sainte, craignant qu'on ne se serve de ce titre pour l'écarter trop facilement.[10] L'Église l'a pourtant déclarée Servante de Dieu en 2000 ; l'enquête diocésaine s'est close le 8 décembre 2021 et sa cause de béatification suit désormais son cours à Rome.[11][12] Cet article appartient à la série Ignispedia consacrée aux vénérables et serviteurs de Dieu, aux côtés du vénérable Fulton Sheen.

De Brooklyn à Greenwich Village : une jeunesse en quête

Naissance et enfance (1897-1916)

Dorothy May Day naît le 8 novembre 1897 à Brooklyn, troisième des cinq enfants de John Day, journaliste sportif spécialisé dans les courses hippiques, et de Grace Satterlee.[13][14] La famille est protestante mais sans grande ferveur ; le père, homme réservé et peu croyant, tient la religion à distance. En 1904, les Day s'installent en Californie ; le tremblement de terre de San Francisco, le 18 avril 1906, ruine l'emploi du père et marque profondément la fillette de huit ans — non par la peur, mais par l'élan de charité qu'elle vit surgir chez les rescapés qui partageaient tout.[15][16]

La famille gagne ensuite Chicago, où Dorothy grandit dans une relative pauvreté. Adolescente sérieuse et avide de lecture, elle découvre l'Évangile, les psaumes et L'Imitation de Jésus-Christ, mais aussi les romans de Dostoïevski et d'Upton Sinclair, qui lui ouvrent les yeux sur la misère ouvrière.[17][18] Elle est baptisée et confirmée dans l'Église épiscopalienne en 1911, sans y trouver la réponse qu'elle cherche déjà obscurément.

L'étudiante, la journaliste, la bohème

Boursière, elle entre en 1914 à l'université de l'Illinois à Urbana, mais s'y ennuie et la quitte au bout de deux ans : elle veut écrire et changer le monde, pas passer des examens.[19][20] À New York, elle rejoint la presse socialiste et devient reporter pour The Call, puis pour The Masses et The Liberator, revues phares de la gauche intellectuelle.[21] Elle couvre les grèves, les manifestations, la faim des immigrés.

Dorothy Day vers 1916, jeune journaliste à New York — photographie d'archive Wikimedia Commons, domaine public.

Greenwich Village est alors le foyer de la bohème américaine. Dorothy Day y fréquente écrivains et militants, dont le dramaturge Eugene O'Neill, qui lui récite par cœur, dans les cafés, Le Limier du Ciel de Francis Thompson — ce poème où Dieu poursuit l'âme fugitive.[22][23] Ces années de liberté, de nuits blanches et d'engagements ne comblent pas le vide qu'elle porte : elle nommera plus tard cette soif inextinguible « la longue solitude ».

La prison et la grève de la faim (1917)

En novembre 1917, Dorothy Day est arrêtée à Washington devant la Maison-Blanche, parmi les Silent Sentinels d'Alice Paul qui réclament le droit de vote des femmes.[24][25] Condamnée à trente jours, incarcérée à la prison d'Occoquan en Virginie, elle participe à une grève de la faim de dix jours pour obtenir le statut de prisonnière politique. Dans le froid et l'isolement de la cellule, elle demande une Bible et lit les psaumes ; l'expérience du dénuement carcéral la rapproche, sans qu'elle le sache encore, de ceux qu'elle servira toute sa vie.[26]

Les années de la blessure

Ignispedia n'écrit pas des vies de saints désincarnées. La grandeur de Dorothy Day est indissociable de ses fautes assumées : elle-même a raconté ses égarements pour que d'autres y trouvent l'espérance. La miséricorde de Dieu ne suppose pas une jeunesse sans péché ; elle la traverse.

L'avortement, « la grande tragédie »

Vers 1919, Dorothy Day vit une liaison passionnée et malheureuse avec le journaliste Lionel Moise. Enceinte, terrifiée à l'idée qu'il la quitte, elle se fait avorter — un acte qu'elle regrettera toute sa vie et qu'elle décrivit comme la plus grande douleur de son existence.[27][28] Elle ne s'en cacha jamais, mais n'en fit jamais non plus un étendard : ce fut la plaie secrète d'où jaillit, des années plus tard, une tendresse particulière pour la vie fragile et pour toutes les femmes brisées.

Suit un mariage de rebond, aussi bref que malheureux, avec Berkeley Tobey, et un long voyage en Europe.[29] De cette période, elle tira un roman autobiographique, The Eleventh Virgin (1924), dont la vente des droits cinématographiques lui procura de quoi acheter, sur la plage de Staten Island, le cottage où sa vie allait basculer.[30][31]

Un roman qu'elle finira par renier

The Eleventh Virgin raconte sans fard ces années de désordre. Devenue catholique, Dorothy Day jugera ce livre médiocre et se réjouira presque qu'il fût oublié : elle racontait que le seul bien qu'elle en avait tiré était l'argent des droits cinématographiques, qui lui avait permis d'acheter la maison de la plage de Staten Island.[32] Elle ne reniait pas sa jeunesse par pruderie, mais parce qu'elle avait découvert qu'on ne se raconte vraiment qu'à la lumière de la grâce.

La conversion (1925-1927)

Forster Batterham et la naissance de Tamar

Dorothy Day devant son bungalow de Staten Island, lieu décisif de sa conversion — photographie d'archive Wikimedia Commons, domaine public.

Dans le cottage de Staten Island, Dorothy Day partage la vie de Forster Batterham, biologiste, anarchiste et athée convaincu, hostile au mariage comme à la religion.[33][34] Ces années sont les plus heureuses de sa vie : la mer, la marche, l'amour, la nature observée à la loupe. Mais devant tant de beauté monte en elle une gratitude qui cherche un destinataire, et c'est par la porte de la reconnaissance que Dieu entre.

Le 4 mars 1926 naît sa fille, Tamar Teresa.[35][36] La maternité achève de la retourner : tenir ce petit être la remplit d'une joie si vaste qu'elle veut la partager avec Dieu. Elle décide de faire baptiser Tamar dans l'Église catholique — l'Église des immigrés pauvres qu'elle a toujours vue prier —, aidée d'une religieuse rencontrée sur la route, Sœur Aloysia, qui la catéchise.[37][38]

Elle expliquera plus tard, dans La Longue Solitude (1952), qu'elle voulait que sa fille Tamar ait une religion : une norme, une règle de vie que ni la nature ni la culture ne pouvaient lui donner.[39]

« Trouvée par Dieu » : le baptême du 28 décembre 1927

Chemin de conversion de Dorothy Day — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Baptiser sa fille exigeait que Dorothy Day franchît elle-même le pas. Or se faire catholique, c'était renoncer à Forster : lui n'épouserait jamais, et l'Église ne pouvait bénir cette union libre. Après des mois de déchirement, elle choisit Dieu. Le 28 décembre 1927, elle reçoit le baptême conditionnel à la chapelle Notre-Dame-Secours-des-Chrétiens de Staten Island, puis la confirmation.[40][41] Elle ne ressent, dit-elle, aucune consolation sensible : elle agit par foi nue, « sans joie », sûre seulement de faire ce qu'il fallait.[42]

Le prix de la foi : la rupture

La conversion lui coûte l'homme qu'elle aime. La séparation d'avec Batterham est lente, douloureuse, entrecoupée de retours ; elle en portera la blessure longtemps.[43][44] Mais cette perte devint le socle de sa vie donnée : ayant renoncé à un amour, elle se trouva libre pour un amour plus vaste. Pendant cinq ans, journaliste catholique sans mission précise, elle prie et attend, demandant à Dieu un moyen d'unir sa foi nouvelle et sa passion ancienne pour les pauvres.

Peter Maurin et la naissance du Catholic Worker

La rencontre de décembre 1932

En décembre 1932, Dorothy Day couvre pour la presse catholique une Hunger March de chômeurs à Washington. Bouleversée de ne pouvoir marcher avec eux — eux luttaient pour les pauvres, mais sans Dieu ; elle avait Dieu, mais aucune œuvre —, elle prie avec larmes au sanctuaire national de l'Immaculée Conception pour qu'un chemin s'ouvre.[45][46] De retour à New York, elle trouve un homme qui l'attend : Peter Maurin, paysan et philosophe français, ancien des Frères des Écoles chrétiennes, porteur d'un programme évangélique et social qu'il résume en « easy essays ».[47][48]

Peter Maurin en 1934, cofondateur du Catholic Worker Movement avec Dorothy Day — photographie Wikimedia Commons, domaine public.

Maurin lui apporte une doctrine : le personnalisme chrétien, la responsabilité personnelle plutôt que l'État-providence, le retour à la terre, la charité au premier chef. Il lui enseigne la doctrine sociale de l'Église, les Pères, saint François. Dorothy Day tenait l'énergie et la plume ; Maurin, la vision. De cette rencontre naît un mouvement.

Elle dira de Peter Maurin, dans La Longue Solitude (1952), qu'il lui a fait comprendre la place des œuvres de miséricorde comme chemin vers la sainteté, et qu'il lui a donné une vision sociale et une doctrine qu'elle pouvait accepter tout entière.[49]

Le 1er mai 1933 : un journal à un cent

Le 1er mai 1933, jour où les communistes défilent sur Union Square, Dorothy Day y vend le premier numéro de The Catholic Worker, tiré à 2 500 exemplaires et vendu un cent — prix qu'il n'a jamais quitté.[50][51] Le journal oppose à la lutte des classes marxiste la révolution du cœur selon l'Évangile. Le succès est immédiat : en trois ans, le tirage atteint 150 000 exemplaires.[52] La plume de Dorothy Day, directe et concrète, y court chaque mois, notamment dans sa chronique On Pilgrimage.

Les maisons d'hospitalité et les fermes

Les trois piliers du Catholic Worker — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La doctrine appelait des actes. Très vite, la rédaction du journal devient une maison d'hospitalité : on y accueille, on y nourrit, on y loge les sans-abri, gratuitement, sans conditions.[53][54] Le modèle essaime : à la mort de Dorothy Day, on comptera des dizaines de maisons à travers les États-Unis. Fidèle à Maurin, elle fonde aussi des fermes communautaires, expériences de retour à la terre plus fragiles mais fécondes. Le principe demeure : ne pas déléguer la charité à l'État ou à l'institution, mais l'exercer soi-même, personnellement, dans le Christ présent au pauvre.

Une révolutionnaire de l'Évangile

La pauvreté volontaire et le personnalisme

Le cœur du Catholic Worker n'est pas la revendication mais la pauvreté volontaire : partager réellement la condition des pauvres, vivre de dons, ne rien posséder en propre.[55][56] Dorothy Day y voyait la condition de toute charité vraie. Contre l'anonymat des systèmes, elle défendait le personnalisme : c'est cet homme-ci, ce visage, que je dois servir, non l'humanité en abstraction.

« Nous avons tous connu la longue solitude, et nous avons appris que la seule solution est l'amour, et que l'amour vient avec la communauté. » — Dorothy Day, dernière phrase de La Longue Solitude, 1952[57]

Le pacifisme intégral

Le pacifisme chrétien de Dorothy Day en cinq jalons — infographie originale Ignispedia créée par IA.

De sa conversion à sa mort, Dorothy Day fut une pacifiste absolue, au nom du Sermon sur la montagne. Elle refusa de bénir la guerre d'Espagne, ce qui lui coûta des lecteurs des deux bords ; surtout, elle maintint son refus de la Seconde Guerre mondiale, au risque de faire chuter la diffusion du journal.[58][59] En janvier 1942, après Pearl Harbor, elle écrivit en première page une profession de foi restée célèbre.

« Nous sommes toujours pacifistes. Notre manifeste est le Sermon sur la montagne. Nous continuerons d'être des artisans de paix. » — Dorothy Day, The Catholic Worker, janvier 1942[60]

Dans les années 1950, elle refuse chaque année de se mettre à l'abri lors des exercices de défense civile obligatoires à New York, considérant ces simulations de guerre atomique comme un mensonge collectif ; elle est arrêtée à plusieurs reprises entre 1955 et 1960.[61] Elle soutient les objecteurs de conscience pendant la guerre du Vietnam. En 1973, à soixante-quinze ans, elle est arrêtée une dernière fois en Californie, sur un piquet de grève des ouvriers agricoles de César Chávez : c'est l'ultime image publique de cette militante inlassable.[62][63]

Fille de l'Église : l'épisode du cardinal Spellman (1949)

Le pacifisme et l'anarchisme chrétien de Dorothy Day n'entamèrent jamais son obéissance filiale à l'Église. L'épisode le plus révélateur date de 1949 : lors d'une grève des fossoyeurs catholiques du diocèse de New York, elle soutint les grévistes contre le cardinal Francis Spellman, qui fit briser la grève. Elle prit parti, mais sans jamais contester l'autorité spirituelle de l'archevêque.[64][65]

« Il est notre premier prêtre et notre confesseur ; il est notre chef spirituel — mais il n'est pas notre maître. » — Dorothy Day, à propos du cardinal Spellman[66]

Elle disait volontiers que si l'Église le lui avait ordonné, elle aurait fermé les maisons du Catholic Worker dès le lendemain. Cette liberté vis-à-vis des pouvoirs du monde reposait tout entière sur une soumission surnaturelle : elle était rebelle devant l'État, docile devant Dieu.

La sainteté au ras du sol : la vie intérieure

La messe, le rosaire, sainte Thérèse de Lisieux

Dorothy Day lors d'une visite à l'abbaye de Subiaco — photographie d'archive Wikimedia Commons, domaine public.

Rien ne serait plus faux que de faire de Dorothy Day une simple militante à vernis religieux. Sa vie était pétrie de prière : messe et communion quotidiennes, rosaire, bréviaire, longues lectures des Pères et des saints, retraites annuelles.[67][68] Elle nourrissait une dévotion tendre à sainte Thérèse de Lisieux, dont la petite voie — faire les petites choses avec grand amour — était selon elle exactement adaptée à l'homme moderne écrasé par l'anonymat des masses. Elle lui consacra un livre entier, Thérèse (1960).[69][70]

Dans Loaves and Fishes (1963), elle résume ainsi le sens du mouvement : nourrir les affamés, vêtir ceux qui sont nus, loger les sans-abri — mais avec, au-delà, une visée plus profonde : un ordre nouveau dans lequel Dieu est reconnu comme le Père de tous.[71]

« L'amour en acte » : Dostoïevski et les pauvres

Les sources spirituelles de Dorothy Day — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Toute sa vie, Dorothy Day revint à une phrase du père Zosime dans Les Frères Karamazov, qu'elle citait comme la clé de son existence. Aimer les pauvres réels — sales, ingrats, parfois violents — n'a rien de la douce rêverie humanitaire ; c'est un combat.

« L'amour en acte est une chose rude et terrible, comparé à l'amour en rêve. » — Dostoïevski, Les Frères Karamazov, cité sans cesse par Dorothy Day[72]

C'est cette phrase qui la gardait de l'idéalisme. Elle savait que servir le Christ dans le pauvre signifie souvent essuyer l'ingratitude et l'échec, et elle y voyait précisément le lieu de la sainteté quotidienne, sans consolation ni spectacle.

Le refus d'être appelée sainte

À un journaliste qui la traitait déjà de sainte, Dorothy Day répondit en 1977 que c'était une manière de l'écarter : faire d'elle une sainte, c'était la déclarer irréaliste et utopiste pour n'avoir plus à l'écouter.[73]

Ce refus n'était pas fausse modestie mais lucidité : elle refusait qu'on la range dans une vitrine pour n'avoir pas à l'imiter. Sa conviction profonde était que tous sont appelés à la sainteté, et que la canoniser servirait d'alibi à ceux qui préfèrent l'admirer plutôt que la suivre.[74][75]

Mort et cause de béatification

La mort à Maryhouse (29 novembre 1980)

Affaiblie par le cœur, Dorothy Day passe ses dernières années à Maryhouse, une maison d'accueil pour femmes du Lower East Side de Manhattan. Elle y meurt paisiblement d'une crise cardiaque le 29 novembre 1980, à quatre-vingt-trois ans, sa fille Tamar à ses côtés.[76][77] Elle est inhumée au Cemetery of the Resurrection de Staten Island, non loin de la plage de sa conversion ; sa pierre tombale ne porte que deux mots : Deo gratias — « Grâce à Dieu ».

Servante de Dieu : la cause (2000-aujourd'hui)

En novembre 1997, le centenaire de sa naissance relance la question de sa sainteté. En mars 2000, le cardinal John O'Connor, archevêque de New York, obtient de la Congrégation pour les causes des saints le nihil obstat qui ouvre officiellement sa cause : Dorothy Day est désormais Servante de Dieu.[78][79] En 2005 est fondé le Dorothy Day Guild, chargé de rassembler les preuves de sa sainteté ; en 2012, la Conférence des évêques des États-Unis soutient la cause à l'unanimité.[80]

  1. 8 novembre 1897
    Naissance à Brooklyn

    Dorothy May Day naît à Bath Beach, dans une famille protestante non pratiquante.

  2. Novembre 1917
    Prison et grève de la faim

    Arrêtée à Washington pour le droit de vote des femmes ; grève de la faim à Occoquan.

  3. 4 mars 1926
    Naissance de Tamar

    La maternité déclenche sa marche vers la foi catholique.

  4. 28 décembre 1927
    Baptême catholique

    Elle se convertit au prix de sa rupture avec Forster Batterham.

  5. 1er mai 1933
    Premier Catholic Worker

    Avec Peter Maurin, elle lance le journal vendu un cent sur Union Square.

  6. 1973
    Dernière arrestation

    À 75 ans, arrêtée avec les ouvriers agricoles de César Chávez.

  7. 29 novembre 1980
    Mort à Maryhouse

    Elle meurt à Manhattan ; épitaphe Deo gratias.

  8. Mars 2000
    Servante de Dieu

    Le cardinal O'Connor ouvre la cause de béatification.

  9. 8 décembre 2021
    Clôture diocésaine

    Le cardinal Dolan clôt l'enquête diocésaine ; le dossier part à Rome.

Le 8 décembre 2021, le cardinal Timothy Dolan clôt solennellement la phase diocésaine de l'enquête et ouvre la phase romaine : le dossier transmis au Vatican — témoignages, biographie, expertises théologiques de ses écrits, lettres, journaux, casier judiciaire et jusqu'à son dossier du FBI — représente des milliers de pages.[81][82] La cause est aujourd'hui à l'étude au Dicastère pour les causes des saints.

Étape de la causeDateActeur
Ouverture de la cause (Servante de Dieu)Mars 2000Cardinal John O'Connor · Congrégation pour les causes des saints
Fondation du Dorothy Day Guild2005Archidiocèse de New York
Soutien unanime de l'épiscopat américainNovembre 2012Conférence des évêques des États-Unis
Clôture de l'enquête diocésaine8 décembre 2021Cardinal Timothy Dolan
Phase romaineDepuis 2021Dicastère pour les causes des saints

« Sainte ou pas ? » : les objections et la réponse de l'Église

La cause de Dorothy Day suscite des objections, qu'il faut regarder en face. Certains, à droite, jugent son passé — l'avortement, l'union libre, ses positions politiques de gauche, son anarchisme — incompatible avec l'auréole. D'autres, à gauche, redoutent qu'une canonisation ne domestique sa radicalité en la transformant en icône inoffensive, et rappellent qu'elle-même s'en défiait.[83][84]

Les grandes étapes de la cause de Dorothy Day — infographie originale Ignispedia créée par IA.

À la première objection, l'Église répond par la logique même de la sainteté : on ne canonise pas une vie sans péché, mais une vie transfigurée par la grâce. Le passé de Dorothy Day n'est pas un obstacle mais le lieu de la miséricorde — comme pour saint Augustin ou saint Paul, persécuteur devenu apôtre.[85] Loin de banaliser l'avortement, sa cause proclame qu'aucune blessure n'échappe au pardon de Dieu. À la seconde, on peut répondre que l'Église ne canonise pas des opinions politiques mais des vertus héroïques : la foi, l'espérance, la charité vécues jusqu'au bout. Reconnaître Dorothy Day, ce n'est pas neutraliser son exigence — c'est la proposer à tous.

Cet équilibre est exactement celui du pape François devant le Congrès américain, le 24 septembre 2015.

« En ces temps où les préoccupations sociales sont si importantes, je ne peux pas ne pas mentionner la Servante de Dieu Dorothy Day, qui fonda le Catholic Worker Movement. Son engagement social, sa passion pour la justice et pour la cause des opprimés étaient inspirés par l'Évangile, par sa foi et par l'exemple des saints. » — Pape François, discours au Congrès des États-Unis, 24 septembre 2015[86]

Pour aller plus loin

  • Lire Le vénérable Fulton Sheen : autre grande figure du catholicisme américain du XXᵉ siècle, dont le rayonnement, comme celui de Dorothy Day, jaillissait d'une intense vie de prière.
  • Lire Le vénérable Jérôme Lejeune : autre serviteur de la vie et de la dignité des plus fragiles, dans la même série Ignispedia des vénérables et serviteurs de Dieu du XXᵉ siècle.
  • Lire La vénérable Marthe Robin et La vénérable Antonietta Meo : deux autres visages de la sainteté contemporaine, entre offrande, souffrance et amour des pauvres.
  • Retenir l'essentiel : convertie du radicalisme athée à trente ans, Dorothy Day a fait de l'Évangile un programme de vie concret — nourrir, loger, refuser la guerre — dans le Catholic Worker Movement qu'elle fonda en 1933. Pacifiste intransigeante mais fille docile de l'Église, adoratrice de l'Eucharistie et disciple de sainte Thérèse de Lisieux, elle a montré que la sainteté est possible au ras du trottoir. Servante de Dieu depuis 2000, sa cause de béatification est aujourd'hui à Rome.

Notes et références

  1. Wikipedia (EN), « Dorothy Day » : en.wikipedia.org. Article encyclopédique de référence — naissance le 8 novembre 1897 à Brooklyn (Bath Beach), enfance à San Francisco (séisme de 1906) puis Chicago, baptême épiscopalien en 1911, université de l'Illinois (1914-1916), journalisme socialiste (The Call, The Masses, The Liberator), arrestation de novembre 1917 (Occoquan, grève de la faim), liaison avec Lionel Moise et avortement, mariage avec Berkeley Tobey, roman The Eleventh Virgin (1924), Forster Batterham, naissance de Tamar (4 mars 1926), baptême catholique le 28 décembre 1927, rencontre de Peter Maurin (1932), premier Catholic Worker le 1er mai 1933, maisons d'hospitalité, pacifisme (WWII, exercices de défense civile 1955-1960, Vietnam), dernière arrestation en 1973 avec les United Farm Workers, livres, mort le 29 novembre 1980 à Maryhouse, sépulture à Staten Island, cause de canonisation. Utilisé pour le recoupement des dates et des faits.

    1 3 5 7 13 15 18 19 21 22 24 27 29 30 33 35 37 40 43 47 50 52 53 58 61 62 64 69 76
  2. Dorothy Day Guild / Archidiocèse de New York, « The Cause for Canonization » : dorothydayguild.org. Source officielle de la cause — titre de Servante de Dieu obtenu en mars 2000 à la demande du cardinal John O'Connor, fondation du Guild en 2005, soutien de la Conférence des évêques des États-Unis en 2012, contenu du dossier transmis à Rome. Utilisé pour les étapes et dates de la cause.

    2 11 78 80 82
  3. Dorothy Day, From Union Square to Rome, Silver Spring (Md.), Preservation of the Faith Press, 1938. Récit de conversion adressé à son frère communiste, antérieur à The Long Loneliness ; source pour l'itinéraire du radicalisme athée vers la foi catholique.

    4
  4. Dorothy Day, The Long Loneliness: The Autobiography of Dorothy Day, Harper & Brothers, 1952 (autobiographie ; trad. fr. La Longue Solitude). Source primaire pour l'enfance, la découverte de Dostoïevski et de l'Imitation, la prison de 1917, la vie à Staten Island avec Batterham, la naissance de Tamar, la conversion « sans joie » de 1927, la rencontre de Peter Maurin et la fondation du mouvement. La dernière phrase du livre — « We have all known the long loneliness and we have learned that the only solution is love and that love comes with community » — est citée traduite dans le corps.

    6 16 17 23 26 31 32 34 36 38 39 41 42 45 49 56 57 68
  5. National Catholic Reporter / Catholic News Service (Beth Griffin), « Mass marks end of diocesan phase of inquiry for Day's sainthood cause », décembre 2021 : ncronline.org. Source pour la clôture de la phase diocésaine le 8 décembre 2021 par le cardinal Timothy Dolan, l'ouverture de la phase romaine, la nature du dossier envoyé au Vatican (témoignages, biographie, expertises théologiques, lettres, journaux, casier judiciaire, dossier FBI), et le contexte de sa vie de prière et de son pacifisme.

    8 12 59 63 65 67 74 77 79 81 84
  6. Pape François, discours au Congrès des États-Unis, Washington, 24 septembre 2015, texte intégral sur vatican.va. Le pape range Dorothy Day parmi quatre grands Américains (Lincoln, Martin Luther King, Dorothy Day, Thomas Merton) et loue « son engagement social, sa passion pour la justice et pour la cause des opprimés ». Texte original anglais : « In these times when social concerns are so important, I cannot fail to mention the Servant of God Dorothy Day, who founded the Catholic Worker Movement. Her social activism, her passion for justice and for the cause of the oppressed, were inspired by the Gospel, her faith, and the example of the saints. »

    9 86
  7. Propos tenu à un journaliste du Chicago Tribune en 1977, rapporté par le National Catholic Reporter (« As Dorothy Day's sainthood cause advances, this Catholic Worker won't be celebrating », 7 décembre 2021). Texte original anglais : « That's the way people try to dismiss you. If you're a saint, then you must be impractical and utopian, and nobody has to pay any attention to you. That kind of talk makes me sick. » La formule courte restée célèbre (« Don't call me a saint. I don't want to be dismissed that easily. », variante « so easily ») en est une version adoucie au fil des récits, d'après la même source ; elle n'est donc reprise dans cet article qu'en paraphrase, jamais entre guillemets.

    10 73
  8. Wikipédia (FR), « Dorothy Day » : fr.wikipedia.org. Notice francophone — dates de vie, jeunesse, militantisme suffragiste, conversion, fondation du Catholic Worker, pacifisme, mort. Utilisé pour les formulations françaises et le recoupement biographique.

    14 20 25
  9. William D. Miller, Dorothy Day: A Biography, Harper & Row, 1982 (biographie de référence, l'auteur ayant eu accès aux archives et aux journaux personnels). Source pour l'avortement de 1919, la liaison avec Lionel Moise et la longue séparation d'avec Forster Batterham.

    28 44
  10. Catholic Worker Movement, site officiel du mouvement : catholicworker.org. Source sur la doctrine du mouvement (personnalisme, pauvreté volontaire, maisons d'hospitalité, œuvres de miséricorde), la rencontre avec Peter Maurin, le lancement du journal le 1er mai 1933 vendu un cent, et les textes de Dorothy Day archivés (chronique On Pilgrimage).

    46 48 51 54 55
  11. Dorothy Day, éditorial « Our Country Passes from Undeclared War to Declared War; We Continue Our Christian Pacifist Stand », The Catholic Worker, janvier 1942 (archivé sur catholicworker.org). Profession de foi pacifiste maintenue après l'entrée en guerre des États-Unis. Texte original anglais partiel : « We are still pacifists. Our manifesto is the Sermon on the Mount, which means that we will try to be peacemakers. »

    60
  12. Propos de Dorothy Day sur le cardinal Francis Spellman après la grève des fossoyeurs catholiques de 1949 (cf. son éditorial d'avril 1949 dans The Catholic Worker : « A Cardinal, ill-advised, exercised so overwhelming a show of force against the union of poor working men »). Phrase complète rapportée par Robert Coles, Dorothy Day: A Radical Devotion, Addison-Wesley, 1987, p. 81, et William D. Miller, Dorothy Day: A Biography, Harper & Row, 1982, pp. 404-405. Texte original anglais : « He is our chief priest and confessor; he is our spiritual leader — of all of us who live here in New York. But he is not our ruler. »

    66
  13. Dorothy Day, Thérèse, Fides Publishers, 1960 (biographie de sainte Thérèse de Lisieux). Source de sa dévotion à la « petite voie », qu'elle jugeait adaptée à l'homme moderne écrasé par l'anonymat.

    70
  14. Dorothy Day, Loaves and Fishes, Harper & Row, 1963 (récit de l'histoire du Catholic Worker). Source sur les œuvres de miséricorde et la finalité spirituelle du mouvement.

    71
  15. Fiodor Dostoïevski, Les Frères Karamazov (1880), paroles du starets Zosime, citées de façon récurrente par Dorothy Day dans The Long Loneliness et ses chroniques. Texte original (traduction anglaise qu'elle citait) : « Love in action is a harsh and dreadful thing compared to love in dreams. »

    72
  16. America Magazine (The Jesuit Review), articles sur la cause de Dorothy Day, notamment « Don't Call Me a Saint? » et « An inside look at Dorothy Day's contested canonization process » (16 décembre 2021) : americamagazine.org. Source pour le débat sur sa canonisation (objections de droite et de gauche, réponse de l'Église, parallèle avec les grands convertis).

    75 83 85